Aléatoirement dangereux

NARRATEUR: Deux voisines, une radio.

RADIO: La police a identifié le suspect recherché pour le meurtre du bijoutier Jim Leperche. Il s’agirait de Tom Deroute, fils de Ron Deroute et de Gervaise Deroute, domiciliés dans le quartier des Tilleuls bleus. La police demande aux citoyens de contacter le 911 s’ils aperçoivent Tim Deroute. On recommande expressément, toutefois, de ne pas approcher l’individu, considéré comme aléatoirement dangereux.

GERVAISE DEROUTE: Ma chère, s’il y a une tradition dans notre famille à laquelle je tiens, c’est bien celle-là. Chaque année, nous marquons le solstice d’été par une grande réunion de famille, sur la terre de mes parents. Il y a des jeux tout l’après-midi, et en soirée, nous allumons un immense feu de joie. Puis c’est la musique. Nous dansons toute la nuit.

GABRIELLE BELLEBUTTE: Ça me semble bien extraordinaire. Jamais entendu parlé d’une tradition comme celle-là. Surtout ici, dans notre pays, dans notre province, dans notre région. Et vous dansez vraiment toute la nuit?

GERVAISE: Ça dépend de chacun. Les plus vieux tombent assez vite. Mais les plus jeunes, ils dansent jusqu’au lever du soleil. Je danse encore jusqu’au lever du soleil! Oh, bien sûr, je prends des pauses, je bois un peu, je mange un peu. On bavarde beaucoup, aussi, durant cette nuit-là. C’est comme un rite, tu sais.

GABRIELLE: Tu m’en apprends une bonne. Étonnant. Dis-moi, êtes-vous tous habillés de noir, tu sais, avec soutanes et capuches?

RADIO: La police annonce que Tom Deroute vient d’être appréhendé aux limites de la ville. Il tentait de fuir à bord d’une Mustang volée. Le présumé tueur aléatoirement dangereux a été incarcéré dans les cellules du poste de police central, où il devrait subir son interrogatoire.

GERVAISE: Tu rigoles, non? Tu crois vraiment que je m’adonnerais à une sorte de messe noire? Que ma famille pratiquerait un culte sataniste, ou n’importe quelle fantaisie gothique? C’est comme un rite parce que chaque année depuis toujours nous organisons cette fête. Mais il n’y a pas d’incantations, pas d’agneau sacrifié, ni rien d’autre d’ailleurs. C’est une fête, nous nous amusons.

GABRIELLE: Évidemment. Je me disais aussi. Dans ma famille, nous n’avons rien de tel. Nous ne nous réunissons jamais. Je vois les uns, les autres, à l’occasion, mais rarement tout le monde ensemble. À part pour les enterrements, mais c’est pas vraiment une fête, n’est-ce pas? Quoique ça dépend. Pour les mariages, dans ma famille, on invite jamais largement. Ça se fait en petit comité. Et puis, on se marie rarement. Le dernier mariage remonte aux années quatre-vingt-dix.

GERVAISE: Même chose dans ma famille. Les mariages, c’est terminé depuis belle lurette. Pas les enterrements, par contre. On meurt encore. Donc, forcément, nous assistons à quelques funérailles chaque année. Oh, pas à toutes. Seulement à celles qui ont lieu dans un rayon de cent kilomètres, pas plus. C’est une sorte de règle tacite, et ça nous va. C’est tellement emmerdant les enterrements.

RADIO: Malgré les preuves accablantes qui pèsent contre lui, Tom Deroute a nié être l’assassin de Jim Leperche. Au terme d’un interrogatoire qui a duré le temps qu’il a duré, le procureur a formellement accusé Tom Deroute de méditation meurtrière, préméditation meurtrière, et meurtre de facto, et sanglant. Les autorités l’ont donc aussitôt transféré au pénitencier à sécurité grandiose de Port-au-Ruisseau, aux limites nord de la ville.

GABRIELLE: Les enterrements, oui c’est enquiquinant, sauf quand ils servent du bon vin à la réception. J’adore le vin, voyez-vous. Si j’avais pu, j’aurais été alcoolique. Ah, boire du vin du matin au soir! On peut bien rêver… 

GERVAISE: Moi aussi, j’aurais aimé. Mais comme on dit, si on buvait tout le temps, le vin, on finirait par s’en lasser. Alors que là, chaque fois c’est excitant. Dans nos fêtes du solstice, j’en bois beaucoup. Deux ou trois bouteilles.

GABRIELLE: Deux ou trois bouteilles! Moi je ne pourrais pas! C’est beaucoup trop!

GERVAISE: Pas tant. La fête commence vers midi, et se termine le lendemain vers six heures. Ça fait dix-huit heures de fête. Fais le calcul: trois bouteilles de sept cent cinquante millilitres, divisées par dix-huit, ça donne cent vingt-cinq millilitres par heure. Moins d’un verre de vin par heure. C’est presque rien.

RADIO: La direction du pénitencier de Port-au-Ruisseau vient d’annoncer que Tom Deroute s’est évadé. L’homme aléatoirement dangereux est parvenu à tromper la vigilance des gardiens qui procédaient à son accueil. La police est en alerte multicolore. Quiconque aperçoit le présumé meurtrier est prié de garder ses distances, et de sauter sur le premier téléphone pour composer le 911.

GABRIELLE: Vu comme ça, tu as bien raison. C’est presque rien. Mais tu dois avoir envie de pipi à tout bout de champ? C’est pas un peu gênant?

GERVAISE: C’est prévu. Nous installons plusieurs toilettes mobiles, justement, pour faire face aux pipis abondants. Parce que je dois t’avouer, il y en a, surtout les plus jeunes, qui boivent deux fois plus que moi, trois fois plus. Alors ça coule dans les chiottes, une fontaine ininterrompue.

GABRIELLE: Je vois. Est-ce que ces fêtes sont réservées aux membres de la famille, ou si des amis s’y joignent parfois?

GERVAISE: C’est ouvert aux amis, mais nous nous sommes entendus pour n’en inviter qu’un seul par famille. Tu comprends, pour ne pas être noyé parmi des inconnus. Car les amis des autres, ça peut présenter un problème. On ne les connaît pas, ce ne sont pas nos amis, tu vois. Pourquoi tu me demandes ça, tu voudrais venir?

GABRIELLE: À force de t’en entendre parler, oui, j’aimerais bien faire l’expérience. Du vin toute la journée, toute la nuit, danser et tout.

GERVAISE: C’est bien possible. Laisse-moi voir avec Ron et Tom. S’ils n’ont invité personne cette année, je pourrais bien t’inviter.

NARRATEUR: Entre Tom Deroute. Il pousse sa mère, prend son sac à main, ses clefs de voiture, et le petit coffre-fort caché sous le buffet. Gabrielle s’interpose. Il l’égorge d’un habile coup de couteau, du revers de la main.

RADIO: La police rapporte que Tom Deroute aurait blessé sa mère et tué sa voisine, qui se trouvait au domicile familial lors de son passage. Il conduirait la voiture de sa mère, une Nissan Juke verte et rose. Il est recommandé de ne pas s’approcher de l’individu aléatoirement dangereux, sous peine de finir comme la voisine. Appeler le 911 est beaucoup moins risqué, et plus utile pour la police.

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Faut pas y penser

J’ai assisté à une conversation des plus étranges, entre deux personnes qui visiblement ne se connaissaient pas. Je m’empresse de vous rapporter leurs propos qui, je l’avoue, m’ont d’abord amusé, puis inquiété.

Une salle des pas perdus. Un homme assis face à une femme. À quelques sièges d’eux, il y a moi. Autour, d’autres voyageurs attendent, des gens vont et viennent.

HOMME: Je déteste ces chaussures, il faudra que j’en trouve d’autres, plus jeunes.

J’ai levé les yeux vers l’homme, la femme a levé les yeux vers l’homme. Je me suis dit qu’il parlait seul.

HOMME: Ce repas au resto de la gare. Une erreur. Trop de champignons. J’ai le ventre qui bourdonne. Envie de péter, mais ça va sentir, ça va s’entendre. Aller péter aux toilettes? Attendons un peu que ça vaille la peine. Pour un bon gros pet. Boom!

Là, vraiment, la femme et moi nous le dévisageons, interloqués. Qu’a-t-il à partager ses problèmes de digestion? Le plus curieux, ses lèvres ne remuent pas. Ventriloque? Il a souri à la femme.

HOMME: Est-ce qu’elle m’a regardé? Elle m’a souri? Non, pas du tout. Pourquoi me dévisage-t-elle avec cet air pas commode? Pour qui se prend-elle?

Il se redresse sur son siège, mal à l’aise.

HOMME: Bonjour madame, est-ce que je peux vous aider?

FEMME: Allez aux toilettes si ça vous chante, mais épargnez-nous les détails de vos flatulences.

HOMME: Comment… Je n’ai… Pardon? Comment a-t-elle deviné que j’avais envie de péter? Ça se voit tant que ça sur mon visage? Pourtant, je me tiens correctement. Elle a de jolies lèvres. Si au moins elle souriait. 

FEMME: C’est une habitude, chez vous, de dire à haute voix tout ce qui vous passe par la tête?

Ce n’est pas tout à fait ce qui lui arrive, me suis-je dit. Il ne parle pas. Ses lèvres ne remuent pas. Pourtant, nous entendons sa voix. Étonnant. Il ne s’en rend pas compte, visiblement.

HOMME: Qu’est-ce qu’elle raconte? Elle disjoncte, la blondinette. Si elle savait tout ce qui me passe pas la tête! Je ne suis pas certain de bien saisir, madame. “Je puis affirmer que ses filles ne liront jamais de romans.” Pourquoi penser à ce roman. Cette femme en face de moi. Si j’étais nu, est-ce qu’elle m’aimerait? Michel Auvray. J’ai longtemps cru que c’était un homme, pourtant il suffisait de chercher. Laure Rounot. N’a jamais écrit sous son véritable nom. Cette blonde, si elle était née en homme?

FEMME: Vous ne vous rendez pas compte?

HOMME: L’ignorer. Consulter mes courriels. Pas de nouveaux courriels. Garder les yeux sur ce téléphone. Pratique ces bidules quand on ne sait plus où poser les yeux. Blondinette. J’aimerais qu’elle me suive jusqu’à la maison de campagne. Non. Pas si loin. Plus tard. Oui, plus tard. Je lirais à vois haute ces romans que tout le monde a oubliés. Je lui demanderais si elle connaît les Diables bleus. Je peux parfois l’être. Diable. Diablotin. Je lui pincerais les fesses. Je vous pincerais les fesses et les tétons. Nous ferions l’amour. Peut-être. Peut-être pas. Si au moins elle souriait, je pourrais avoir une idée. Voilà qu’en bas ça réagit. Ridicule. Ne pas s’exhiber ainsi. Ici. Rappeler Carmen. J’aurais dû l’appeler avant de partir? Je devrais noter ces choses-là. Hâte de lire son roman. Un roman? Ce n’est pas ce qu’elle a dit. Qu’est-ce qu’elle a dit? Littérature. Un livre. Une femme brillante. Impression d’une clarté. Grande clarté. Beaucoup plus brillante que moi. Je ne l’avouerai pas. Jamais. Payer les arriérés d’impôt. Trop cher. Toujours payer. Investir?

FEMME: Vous au moins, vous ne cachez pas votre jeu!

HOMME: Pardon?

FEMME: Cessez de penser. Tout ce qui vous passe par la tête, je l’entends. Nous l’entendons. Monsieur, à côté, il entend aussi. Je crois même qu’il note tout.

HOMME: Mes pensées? Comment est-ce possible? Elle est folle, ou c’est moi qui perds la tête. À moins que ce ne soit sa façon de me draguer. Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus. 

FEMME: “Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus”, et juste avant, vous vous demandiez si j’étais folle, ou si vous perdiez la tête. Allez, osez penser un peu plus!

HOMME: C’est effrayant. C’est une démone! 

FEMME: Non. Je ne suis pas une démone. Vous savez que c’est amusant de regarder les gens penser! Je me demande si vous êtes un homme marié.

HOMME: Marié? Ça va pas la tête! Suffit de le demander. Même si je ne vous connais pas, ça ne me gêne pas de vous répondre. Voilà: je ne suis pas marié.

FEMME: Peut-être a-t-il déjà tué quelqu’un.

HOMME: Elle est rigolote, celle-là. Moi, tuer quelqu’un! Il me faudrait peut-être un peu plus de courage. Ou autre chose. Plus de folie. Je suis un tueur en série, et je frappe tous les soirs de pleine lune. Elle va finir par alerter la sécurité, plaisanterie de mauvais goût. Au moins, elle m’a l’air plus intelligente qu’au premier coup d’œil. Trop intelligente pour moi? Toujours ce complexe. Complexé. On ne dirait pas. Je sais que ça ne se voit pas.

FEMME: Si, tout de même un peu. Ça se voit un peu. Quel est votre numéro de carte bancaire?

HOMME: Une arnaqueuse! Voilà ce qu’elle est. Mon numéro. Ne pas penser à mon numéro. 5570, non… non…, 4466, 8890. Je pense plutôt, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, 9988, 9877, non, c’est ridicule. Je ne le connais pas par cœur.

La femme pianote sur son téléphone.

FEMME: Vous ne parvenez pas à mentir, en pensée. Trop drôle. Irez-vous jusqu’à me confier votre mot de passe?

HOMME: Se fermer. Chanter. La la la, la la, la la la. Quelles paroles? Trouver les paroles. Carmen, ton livre. Impôt. Vieux livres. 87325. Merde. Penser autrement. 342131545532. Oui, mon numéro, je m’en souviens, 77423. Que cherchez-vous?

FEMME: Je vous plais?

HOMME: Oh. Jolie bouche, yeux étincelants, traits doux, légèrement galbés. Trop? Non, pas vraiment. J’aimerais la voir debout. Je n’aime pas les ventres. Malgré le mien. Vous êtes charmante, madame, mais pour me plaire, faudrait en savoir davantage sur vous. J’en ai marre de la tutoyer. Viens ici ma belle, viens ici que je te… Oups… Penser à mon doigt. Me tordre le doigt. Aye!

FEMME: Quatre cent cinquante mille sur votre compte. Ça va. Je vous en laisserai un peu. Disons, pour votre taxi lorsque vous arriverez chez vous.

HOMME: Non! Non! Pas mon argent! Vous êtes bien drôle, madame.

La femme se lève, fait quelques pas et disparaît, happée par la foule. L’homme, interloqué, fixe le siège vide devant lui.

HOMME: M’a-t-elle vraiment dévalisé? A-t-elle vraiment vidé mon compte? Comment est-ce possible? Vite, vite, vérifier. Quelle merde si c’est vrai! La salope! La salope! C’est une blague, c’est une blague, c’est une blague.

Nerveux, il tape les chiffres sur son téléphone, accède à son compte.

HOMME: Ouf. Elle blaguait. Quelle charmante femme tout de même! J’aurais dû la retenir, l’inviter à prendre un verre. Pourquoi accéder à mon compte et ne rien prendre? Quelle chance ratée, encore une fois. Mais que le temps passe. Vite, je dois partir, je dois…

Il part en courant, son ticket à la main, répandant ses pensées dans son sillage. Pendant ce temps, tranquillement, j’accède à son compte, et je m’enrichis de quatre cent cinquante mille dollars. Mais franchement, avons-le, tout cela est fort inquiétant. Si ça devait m’arriver, je ne survivrais pas dix minutes!

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Les affidés du maire

Le leader des manifestants, Ouelle, grimpe sur une table dans le parc au centre du village pour haranguer la foule, directement sous les fenêtres du maire Figz, qui épie la scène sans être vu, derrières les vitres teintées qui lui permettent de faire ce que bon lui semble, épier, ronfler, manigancer, à l’abri des regards fureteurs. Les cars des policiers villageois se tiennent à distance, prêts à intervenir au moindre soupçon de révolution, coup d’État ou sédition.

OUELLE: Cela ne peut plus durer!

MANIFESTANTS: Plus durer! Plus durer! Plus durer!

OUELLE: Ce sont nos filles, mes chers convillageois! Nos filles, ni plus ni moins! Ce sont nos enfants! Il faut que cela cesse! Il faut que le maire mette fin à ces enlèvements! Chaque famille est menacée! Vos familles, mes chers convillageois, sont menacées! Menacées! Cinq filles depuis un mois! C’est scandaleux! La police doit trouver les ravisseurs! La police doit arrêter les ravisseurs! La police doit agir!

MANIFESTANTS: Tagir! Tagir! Tagir!

OUELLE: Oui! Mes convillageois! Elle doit agir! Et vous savez pourquoi elle n’agit pas?

MANIFESTANTS: Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?

OUELLE: La rumeur dit que les gradés sont de connivence! De connivence, mes chers convillageois! De connivence! Et le maire! Et le conseil municipal! Et la magistrature! Et la bourgeoisie! Levons-nous, convillageois!

MANIFESTANTS: Convillageois! Convillageois! Convillageois!

OUELLE: Écrasons les perfides! Pendons les pervers! Brûlons les perturbateurs! Ils enlèvent nos filles, et que deviennent-elles? On dit qu’ils les torturent! Qu’ils les vendent à l’Organisation internationale de la dépravation! Déshumanisées! Asséchées! Assassinées! Nous ne les reverrons jamais! Et pourquoi je vous le demande? Pourquoi? Parce qu’ils ferment les yeux! Tous complices!

MANIFESTANTS: Tous complices! Tous complices! Tous complices!

OUELLE: Alors aujourd’hui, ça suffit! C’en est assez! Le maire doit s’engager à dénoncer les criminels! Le maire doit s’engager dès aujourd’hui à sauver nos enfants!

MANIFESTANTS: Zenfants! Zenfants! Zenfants!

OUELLE: Il se terre dans sa mairie, le peureux! Nous prendrons d’assaut la mairie! Nous détruirons la mairie! Nous raserons tout tant qu’on ne libérera pas nos filles! Nous pousserons sa voiture dans la rivière! Nous fracasserons sa collection de chimpanzés en porcelaine! Rien ne nous arrêtera!

MANIFESTANTS: Zarrêtera! Zarrêtera! Zarrêtera!

Soudain, la porte de la mairie s’ouvre, et un seul homme se présente sur le seuil. Huées de la foule, mouvement de colère, poings levés. Le maire tente de s’adresser à la foule, mais la clameur empêche d’entendre ce qu’il baragouine, en sueur.

OUELLE: Le maire! Mes chers convillageois, le maire veut nous parler! Écoutons le maire, c’est sa chance de se plier à la volonté du peuple, et de renier toutes les mafias du monde! Maire, nous t’écoutons!

MANIFESTANTS: T’écoutons! T’écoutons! T’écoutons!

Rassuré, le maire fend la foule, et grimpe sur la même table qu’Ouelle. Il lui montre un article de journal. On entendrait un papillon voler, tellement le silence qui s’abat sur la foule est lourd. Ouelle lit, relit, et relit à nouveau. À la fin, il fait un pas en arrière, tend son bras au maire, et tous deux échangent une poignée de main des plus chaleureuses.

FIGZ: Ouelle a vu la vérité! Je vous la dirai aussi!

OUELLE: Écoutez, mes convillageois, écoutez!

FIGZ: Les cinq filles enlevées, ce ne sont pas des filles de notre village, ce sont des filles du village d’à côté, de Rastatou-sur-Lévy!

OUELLE: C’est écrit dans le journal, mes convillageois! Dans le journal! Nous aurions dû lire le dernier paragraphe!

FIGZ: Dispersez-vous, rentrez chez vous, amusez-vous!

UN MANIFESTANT: Mais ce sont des enfants quand même! Luttons pour tous les enfants de tous les villages!

UNE MANIFESTANTE: Oui, pour tous les enfants! Unis! Unis! Unis!

Une moue gigantesque se dessine sur la foule, qui remue, se disloque, s’étiole. Tous disparaissent aux quatre coins du village, même Ouelle. Pendant ce temps, la police arrête les deux récalcitrants, qui sont accusés sur le champ d’entrave à la justice. Figz le maire, ricanant, saute dans sa voiture, et file à Rastatou-sur-Lévy, où l’attendent ses affidés.

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À quoi bon

Gina n’est plus qu’un petit morceau de chair qui s’assèche, qui meurt tranquillement sur un lit d’hôpital d’une propreté éclatante. Dans quelques heures, dans un jour ou deux tout au plus, il n’y aura plus de Gina. On le lui a confirmé, mais surtout, elle le sent.

GINA: J’espère qu’ils viendront.

INFIRMIÈRE: Ils viennent tous les jours, vous le savez bien.

GINA: Oui.

INFIRMIÈRE: Je crois qu’ils sont déjà là, dans le corridor.

GINA: J’ai tant à leur dire!

INFIRMIÈRE: Voici votre mère.

MÈRE: Ma petite Gina!

GINA: Maman! Je n’aurais jamais pensé en être là si tôt.

MÈRE: On ne choisit pas son heure. Tu es bien courageuse ma petite!

GINA: Avant de partir, je voudrais…

MÈRE: Tu me rappelles ma cousine Rose. Je t’ai parlé de Rose, n’est-ce pas? La fille de ma tante Léa. La pauvre petite Rose. Elle avait mon âge. Un beau matin, ils lui ont trouvé une leucémie. Tante Léa était consternée. Ils ont même dû l’hospitaliser, à un certain moment, tellement elle était affectée. Toute la famille était bouleversée. Rose. J’étais toujours avec elle, nous étions plus inséparables que deux jumelles. C’était une fille si intelligente. Nous avions ce projet, écrire un roman fantastique. Même si nous n’étions que des gamines, nous étions sérieuses, nous notions toutes nos idées, nous avions déjà écrit une dizaine de pages lorsqu’elle est tombée malade. Elle a traîné pendant des mois, la pauvre. J’avais perdu l’appétit, j’étais complètement désemparée. Dans les dernières semaines, elle était méconnaissable. Enfin, c’est ce que mes parents m’ont raconté plus tard, lorsque j’ai été en âge de comprendre, parce qu’on m’interdisait de la voir. On craignait que cela ne m’affecte trop, que cela ne me traumatise pour des années. J’ignore, ma chère Gina, à quel point cela m’aurait traumatisée, mais je puis t’assurer que son trépas et sa mort m’ont diminuée. Je n’étais plus moi-même, j’avais perdu une partie de mon être, et j’avoue que j’ai vécu toute ma vie avec ce vide en moi, ce trou béant où j’ai parfois craint de m’abîmer.

La mère verse quelques larmes, tout en tapotant la main de Gina. Elle s’essuie les yeux, se redresse.

GINA: Je voulais te…

MÈRE: Repose-toi ma fille, repose-toi. Je reviendrai.

GINA: Mais maman, je voulais te dire que…

La mère pousse déjà la porte, disparaît dans le corridor. Quelques minutes plus tard, un homme entre tout doucement, sur la pointe des pieds.

GINA: Frank! Entre, mais entre donc! Je ne dors pas.

FRANK: Gina! Ah mon amie! Dans quel état te voilà! Je n’aurais jamais cru.

GINA: Frank, oh Frank. Tu te souviens quand nous nous moquions de la mort!

FRANK: C’était stupide.

GINA: Non. Je pourrais encore m’en moquer. D’ailleurs, il n’y a qu’à toi que je peux le dire, je…

FRANK: Excuse-moi de t’interrompre. Mais à te regarder, là, étendue sur ce lit, si pâle, je m’y revois, sur un lit identique, tout près d’ici d’ailleurs, l’étage d’en dessous. Deux semaines à l’hôpital. Je ne t’en ai jamais parlé?

GINA: Si, plusieurs fois, tu…

FRANK: Une petite distraction, une fraction de seconde, et bang! Ma moto sur le poteau! Et j’ai volé! Je me revois encore. Projeté par l’impact, je volais. Tout ça s’est déroulé à une vitesse folle, mais pendant que j’étais dans les airs, je remerciais le hasard qui m’avait fait enfiler ma veste de cuir, ce qui limiterait les blessures. Vraiment! J’ai eu le temps de me faire cette réflexion, comme si le temps s’était soudain arrêté. Quelle chance! Oh, il y a eu les fractures et tout, mais quand j’ai glissé sur l’asphalte, je n’ai récolté que quelques égratignures. La chance! Sans la veste je me serais fait déchiqueter, littéralement. C’est ce que les ambulanciers m’ont dit. Et c’est vrai. Avant de partir ce jour-là, je n’avais pas prévu de porter ma veste de cuir. Il faisait chaud, je voulais sentir le vent sur ma peau. Mais Jack m’a appelé, il m’a invité à passer la soirée avec des copains qui vivaient sur la côte. Il m’a conseillé de bien m’habiller, parce que les soirées par là sont plutôt fraîches, même en été. J’ai hésité, puis comme je ne voulais pas revenir chez moi avant de foncer vers la côte, ce qui m’aurait fait perdre un temps fou, j’ai enfilé ma veste. Sans cela, sans ce hasard, j’aurais encore d’affreuses cicatrices aux bras, au dos, partout. J’ai quand même passé deux semaines, enfin, presque deux semaines, sur un lit d’hôpital, incapable de bouger.

GINA: Frank, tu…

FRANK: Ne te fatigue pas, Gina. Ne te fatigue pas. Je vais te laisser, il y a ta cousine qui attend dans le corridor.

Frank s’éclipse sur la pointe des pieds, pendant qu’une femme, la cousine, bondit dans la chambre, exubérante.

GINA: Oh, Carla!

CARLA: Gina! Gina! Gina! Tu me fais pleurer tous les soirs, Gina!

GINA: Carla, oh Carla! J’ai tant à te dire! Tu sais, c’est pas comme si on mourait tous les jours.

CARLA: Toujours ton sens de l’humour. Oh Gina! Tu vois, tu me fais encore pleurer!

GINA: Carla, je…

CARLA: Tut tut tut. Ne t’en fais pas pour moi. Tu me connais. Je suis sensible, je n’ai jamais pu voir ceux que j’aime souffrir. Quand ma chatte était malade, tu t’en souviens, je pleurais comme une Madeleine du matin au soir! Mes parents avaient dû me garder à la maison, tellement je pleurais toute la journée à l’école. Je ne pouvais plus rien faire, plus penser, plus me concentrer. Quand je suis triste, c’est plus fort que moi, je sombre. Pas que je sois faible, non. C’est parce que j’aime tellement, je me fais tellement de souci pour les autres, que leurs malheurs m’atterrent. C’est le mot. Ça m’atterre. C’est exactement ce qui m’arrive en ce moment, ma toute chère Gina. Je suis atterrée. Quand je me couche le soir, j’ai la larme à l’œil. Évidemment, tu es dans mes rêves, je pleure toute la nuit, si bien que je me réveille épuisée. Ce matin, par exemple, j’ai décidé de ne pas aller travailler. Non. Abîmée. Je le suis encore un peu, tu vois. Je ne peux retenir mes larmes. Oh, Gina. Excuse-moi. Je dois me calmer, retrouver mes sens. Je reviendrai te voir, promis. Je t’embrasse. Toutes ces larmes qui me coulent des yeux! Je t’aime Gina!

La cousine Carla sort en s’épongeant les yeux. La porte se referme derrière elle. L’heure des visites est passée.

L’infirmière revient avec un thermomètre.

GINA: Ça ne vaut plus la peine de vous donner tout ce mal.

INFIRMIÈRE: C’est la procédure.

GINA: Je ne serai plus là demain.

INFIRMIÈRE: Comment savoir.

GINA: Vous voulez parier?

Elle rit, pendant que l’infirmière vérifie le soluté.

GINA: Je voulais leur dire que…

INFIRMIÈRE: Je reviendrai vous voir dans une heure. Essayez de dormir un peu.

GINA: À quoi bon?

L’infirmière éteint la lumière, sort de la chambre. Seule une veilleuse à trente centimètres du sol éclaire faiblement la pièce.

GINA: À quoi bon! Je suis grotesque. Emphatique. Mourir, et puis! Pas de quoi en faire un plat.

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À en devenir fou

Le problème avec les nouvelles technologies, c’est que ça ne fonctionne pas toujours comme on le veut. Dans mon cas, ç’a été un flop monumental.

J’ai pourtant payé pour l’application, je ne l’ai pas piratée. J’aurais pu, mon beau-frère l’a fait. J’ignore si tout s’est bien déroulé pour lui, comment savoir, mais moi, je ne voulais prendre aucun risque.

Et pourtant.

Le concepteur promettait un retour dans le passé net, précis, sans tous ces bogues qui sont survenus avec les produits de firmes sans scrupules. On les connaît tous, les problèmes, cela a fait la manchette plus d’une fois. Ces gens qui retournent dans le passé, mais en spectateurs seulement, comme des statues de marbre. Ou bien qui retournent dans le passé d’un inconnu. Ou qui se retrouvent au pliocène pendant des années, pour ceux qui ne crèvent pas dès le premier jour. Ou aboutissent dans l’utérus de leur mère, ce qui peut être embêtant, surtout pour ceux qui souhaitaient communiquer.

Tous ces problèmes éliminés, garantissait le concepteur. J’ai accepté de payer trois fois le prix des applications courantes, justement pour m’assurer un retour paisible, et surtout, précis. Je voulais revenir à dix-sept ans deux mois sept jours, pour retrouver Jacynthe, juste avant qu’elle n’explose et ne me lance qu’elle était folle de moi, qu’elle l’était depuis plusieurs mois déjà, et que moi, stupéfait, je reste bouche bée, et que même après je ne parvienne pas à lui parler, étourdi, peureux. Je voulais revivre cet instant, qui malgré moi me pèse depuis quarante ans. Cette fois, je trouverais les mots, et nous vivrions cet amour le temps qu’il faudrait, et la vie suivrait son cours. Je serais revenu au présent, satisfait, avec un remords en moins à traîner.

Mais ça n’a pas fonctionné comme prévu. Pas du tout. J’ai atterri à sept ans deux mois sept jours, exactement dix ans plus tôt! J’ai voulu faire marche arrière, vous pensez bien, revenir au présent et recommencer. Impossible. En me précipitant, dans ma colère j’ai détraqué la machine, et me voici captif dans le corps d’un gamin de sept ans.

Maman est vivante à nouveau. Elle me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Oh, c’est que j’ai oublié où trouver mes vêtements! Voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, mais… Que m’arrive-t-il? Je suis dans ma chambre à nouveau. En pyjama. Quelque chose ne tourne pas rond. Je pousse la porte. Maman est là. Je cherche ma machine, mais elle n’est plus là. Maman l’aurait-elle rangée? Jetée? Maman me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Maman, tu me l’as déjà dit! Je m’habille, voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, et… À nouveau en pyjama dans ma chambre. Je vois. Dans quelques secondes, maman me criera de me dépêcher. Voilà. Mes céréales, et on recommence.

Comment ai-je pu me ramasser dans cette merde. Sept ans, et je n’ai que les mêmes sempiternelles dix minutes à vivre, à répétition. Pour l’éternité? Quelle affaire! Je pourrai varier, vivre différemment mes dix minutes. Ne pas m’habiller, me déguiser, rester au lit, mais je me lasserai. Inutile d’expliquer à ma mère qui je suis, elle l’aura oublié dans quelques minutes, quand tout recommencera.

Fuir. Inutile. Le temps me ramènera dans ma chambre, en pyjama. Faudra bien que je finisse par finir, d’une façon ou d’une autre. Si je me pendais, est-ce que je reviendrais tout de même dans la chambre, en pyjama? Sans doute.

Me voici prisonnier. Il ne me reste que ma pensée.

À en devenir fou.

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Au naturel

La commis convulsée des communications fait irruption dans le bureau du maire sans prévenir, comme une furie qui descendrait au paradis.

COMMIS: Monsieur le maire! Monsieur le maire! C’est la crise! Le cataclysme! La catastrophe!

Le maire, assis sur les cuisses du propriétaire des usines A, B et D, lève des yeux mous vers sa commis échevelée par moults convulsions.

MAIRE: Ma chère… Pourquoi ne reviendriez-vous pas la semaine prochaine?

COMMIS: C’est impossible! Ils sont tous là! Tous, je vous dis!

Énervé par cette interruption, le propriétaire des usines A, B et D pousse le maire, qui se retrouve cul sur le parquet, et quitte le bureau en maugréant.

COMMIS: Tous! Tous! Et même plus!

MAIRE: Mais qui, tous?

COMMIS: Eux! Monsieur le maire! Eux!

MAIRE: Calmez-vous, ma  chère, joignez-vous à moi, sur le parquet. Il est frais. on y est mieux qu’il ne semble.

La commis convulsée aux communications relève sa jupe, et s’assied par terre, avec une ridicule maladresse.

MAIRE: Reprenons. Tous, qui sont eux, sont là. En définitive, si ce sont eux, ils ne sont pas tous là.

COMMIS: Pas encore! Pas encore! Mais ils sentent le malheur comme les mouches les cadavres!

MAIRE: Ils ont du flair.

COMMIS: Un odorat d’urubu.

MAIRE: De ouistiti.

COMMIS: De tortues à carapace molle de Chine.

MAIRE: D’éléphants.

COMMIS: De dactylères du cap.

MAIRE: De vaches. Vous vous y connaissez, chère commis.

COMMIS: Un petit tiroir de souvenirs inutiles parmi d’autres.

MAIRE: Alors, eux, vos urubus, que veulent-ils?

COMMIS: Ils veulent tout savoir! Pourquoi! Comment! Quand! Où! Et même quoi!

MAIRE: Même quoi! Mais pourquoi?

COMMIS: Pour colporter. Pour faire du fric en colportant.

MAIRE: Laissez-moi deviner. Ce sont des jour-na-lis-tes! Journalistes! Journana! Journana! Listes!

COMMIS: Voilà! D’où l’urgence.

MAIRE: Pourtant, il n’y a pas eu d’ouragan, pas d’inondation depuis des mois, pas de tornade, pas de tremblement de terre, pas de virus, rien.

COMMIS: La catastrophe n’a pas encore été identifiée, mais les effets sont bien réels. Effets catastrophiques, pour tout dire.

MAIRE: Mais dites tout!

COMMIS: Ce matin, on a dénombré cent cinquante-deux personnes à la rue, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, deux cent quatorze qui n’ont rien à se mettre sur le dos, soixante-deux qui n’ont plus leurs médicaments, ça n’en finit plus!

MAIRE: Mais la cause! Quelle est la cause?

COMMIS: Nous ne le savons pas, mais les journalistes commencent à accuser la mairie!

MAIRE: Nous accuser! Comme si nous faisions des typhons!

COMMIS: Ce typhon-là, peut-être.

MAIRE: Il faut parler aux journalistes! Leur dire que le tord est ailleurs. Ailleurs!

COMMIS: Voilà. Allons-y!

MAIRE: Ils sont nombreux?

COMMIS: Vous pensez bien, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, ils sont tous là. Ouvrez votre ordinateur, consultez votre téléphone, allumez votre téléviseur. Ils diffusent tous en continu depuis une heure dix-sept minutes!

MAIRE: Appelez le Point Rouge, suggérez-leur de distribuer des gâteaux, des biscuits, n’importe quoi. Appelez mon coiffeur! Mon tailleur! Mon masseur! Mon rédacteur! Je veux être prêt! Tout fin. Tout fin prêt!

COMMIS: Monsieur le Maire, je crains que l’urgence ne soit urgente. Apparaissez au naturel, on ne vous en aimera que davantage.

MAIRE: D’accord, allons-y! Vous m’expliquerez tout ça en chemin.

COMMIS: Quoi donc?

MAIRE: Mon naturel, ma chère. Où avez-vous la tête? Ces événements vous bouleversent. Remarquez, je vous comprends. Je vous comprends. Allons-y!

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Le bon temps qui passe

Le cadavre se tenait tranquille, derrière le kiosque du parc où le vent de février soufflait un peu moins fort. Enveloppé d’une sorte de drôle de drap rouge et blanc, il ne disait pas un mot, ne dérangeait pas les voisins qui filaient à quelques mètres de là sur leurs skis de fond, ne sifflait pas les voisines qui joggaient en levant leurs genoux bien hauts à cause de la neige.

S’il n’en avait tenu qu’à lui, le cadavre serait resté là longtemps. Idéalement, toujours. Mais on est conscient, mort ou vif, qu’on finit toujours par déranger.

C’est un malamute qui l’a remarqué le premier. Sans réfléchir, il a alerté tout le quartier, si bien qu’on a fini par appeler les flics. Qui n’étaient pas contents. Ils connaissaient le cadavre, qui de son vivant avait dégrisé plusieurs fois dans leurs cellules.

On a retrouvé une bouteille de vodka près de sa tête. Pas même vide. Pas de chaussettes dans ses chaussures, pas de gants. Il a gelé, tellement qu’à un certain moment il ne s’en est probablement plus rendu plus compte. La feuille d’érable rouge imprimée sur le drap qui lui servait de manteau ne l’a visiblement pas protégé du gel, au grand étonnement des skieurs et des joggeuses.

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à l’interroger, non sans lui avoir au préalable remis une contravention pour occupation illégale d’un lieu public.

FLIC 1 : C’est quoi ton nom?

CADAVRE: Je t’emmerde. Prénom “Je”, nom de famille” “t’emmerde”. Ça te va?

FLIC 2: Je crois qu’il se paye ta tête. Je le reconnais, c’est Verlaine.

FLIC 1 : Imbécile. “Verlaine”, c’est son surnom. Parce qu’il connaissait une chanson du vrai Verlaine par cœur. C’est c’qu’on dit.

FLIC 2: Et le vrai “Verlaine”, on l’a déjà arrêté?

FLIC 1: Mais tu sors d’où? Verlaine, c’est un chanteur rock qui vit à Montréal, je crois.

CADAVRE: Imbéciles.

FLIC 1: Ta gueule. Tu sais combien tu peux prendre, à insulter un agent de la paix?

CADAVRE: Quelle paix?

FLIC 2: On devrait pas l’écouter. Ma mère me le dit, à force de les écouter, les cadavres, ils vous pourrissent la vie.

FLIC 1: T’as raison, mais faut faire notre devoir. Faut lui tirer les vers du nez.

CADAVRE: Y a pas d’mouches.

FLIC 2: Qu’est-ce qu’il raconte?

FLIC 1: Il parle des mouches. On va rien en tirer. C’est un têtu.

FLIC 2: Entrave à la justice. Mec, t’as beau faire le mort, tu vas pas t’en tirer comme ça!

FLIC 1: Au juge de décider!

CADAVRE: Foutez-moi la paix.

FLIC 1: Interdiction de crever dans un parc municipal. Nuisance publique. Et ce drap rouge et blanc, tu l’as volé?

CADAVRE: Comment se rappeler?

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à s’impatienter. Ils ont brandi leurs matraques, et devant le refus d’obtempérer du cadavre, ils ont frappé à tour de bras. Sauf que le cadavre était gelé, solide comme un roc. Les matraques ont volé en éclats, dont un, des éclats, a volé dans l’oeil droit du flic 2, qui s’est mis à saigner, à hurler, à pleurer, et dans son tout nouvel aveuglement, à frapper à tort et à travers et en particulier le flic 1, qui a pris ses jambes à son cou.

Le cadavre a tourné le dos, enfin seul. Ça ne durerait pas, il le savait. Qu’importe. Autant profiter du bon temps qui passe.

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Des quarante-quatre

Monsieur Robidoux pousse la porte de la boutique de chaussures. Une jeune vendeuse s’approche de lui, souriante, accueillante.

VENDEUSE: Bonjour, monsieur, comment ça va aujourd’hui?

ROBIDOUX: La rate me pique.

VENDEUSE: Pardon?

ROBIDOUX: Oui, depuis vendredi, la rate me pique. C’est arrivé soudainement, en pleine nuit. Je dormais. Je me souviens que je dormais, parce que je rêvais. J’étais assis sur un banc, au parc, je ne sais plus lequel, c’est flou. Les gens défilaient devant moi comme sur une scène, ou comme dans un jeu de massacre, à la foire, vous savez, quand ces personnages qui défilent et que vous devez atteindre avec une balle pour gagner un de leurs stupides peluches, car vraiment, elles sont misérables ces peluches, vous ne trouvez pas, des tuyaux avec un visage à peine formé, des boules difformes, parce que les belles peluches qu’ils pendent au-dessus de vos têtes, vous ne les gagnez jamais, à moins de dépenser une fortune et de ne jamais rater la cible, alors les gens passaient comme ça, ils ne me voyaient pas, du moins c’est l’impression que j’avais dans le rêve, quand tout à coup j’ai reconnu ma soeur parmi ceux qui défilaient, puis mes amis, mes collègues, tous ceux que je connais les uns derrières les autres, et je les appelais, mais pas un ne m’accordait la moindre attention, pourtant je criais, j’agitais les bras, jusqu’à ce qu’une jeune fille surgisse devant moi, tombée de nulle part, et plus personne ne défilait et elle s’est approchée de moi, je crois qu’elle me parlait, mais que des mots mielleux, je ne cherchais pas à comprendre, je ne répondais pas, elle s’est assise sur mes cuisses et soudain elle était nue et je trouvais la situation inusitée puisque je suis gros et laid, mais elle me caressait le menton, et c’est alors que j’ai reçu un coup de poignard, je l’ai regardé dans les yeux, il n’y avait plus que ça, ses deux grands yeux pervenches, plus de corps, plus de bras, de jambes, plus rien, plus même de tête, mais que ces deux yeux, et un autre coup de poignard et je me suis réveillé en hurlant, j’étais en sueur, en érection, en douleur, c’était ma rate, ma rate qui m’avait tiré de mon sommeil, de ce rêve, il faut l’avouer, plaisant pour un homme un peu seul comme moi, et depuis c’est douloureux, la rate, mais par moments seulement, comme en ce moment précis, je ne sens rien, mais peut-être que dans une heure, ça reviendra, la rate me piquera à nouveau.

VENDEUSE: Vous alors! J’imagine que vous êtes ici pour des chaussures, que cherchez-vous exactement?

ROBIDOUX: Je voudrais une chaussure sport, en cuir noir, que je pourrais porter tous les jours au travail, mais aussi, parfois, pour de petites sorties sans prétention, vous savez, cinéma, restaurant, soirées toutes simples chez des amis. Je cherche une chaussure solide, confortable, de bonne qualité, mais dont le prix reste abordable pour un employé comme moi. Je chausse du quarante-quatre.

VENDEUSE: Je crois que j’ai un modèle qui vous plaira. Voici. Qu’en pensez-vous?

ROBIDOUX: Ce que j’en pense? À vrai dire, cette coupe ressemble à s’y méprendre à celle des chaussures que portaient toujours mon père, le pauvre homme, qui est mort l’an dernier à soixante-deux ans, un cancer du pancréas qui grugeait sans doute depuis longtemps, mais qui n’a été détecté que bien trop tard, un mois à l’hôpital et c’était fini, à peine le temps d’échanger quelques mots, à peu près rien parce que vous savez, au début, quand on se meurt, faut s’y habituer, et ça prend du temps, et le temps qu’on perd à s’y habituer on ne le passe pas à communiquer des sentiments essentiels avec les siens, et dans son cas, une fois qu’il s’est bien habitué à mourir il était trop tard pour parler, puisqu’ils lui injectaient alors tellement de morphine qu’il nous reconnaissait à peine, il hallucinait, je crois, il me demandait par exemple de promettre que je changerais le monde, que j’éliminerais le travail abrutissant en usine, ce qu’il a fait toute sa vie, alors j’ai bien tenté de me défilez, vous vous imaginez bien, mais il revenait à la charge, il devenait agressif, si bien que j’ai fini par promettre, oui je vais changer le monde, c’était ridicule, absurde, mais je voulais au moins qu’il meure en paix, qu’il connaisse une fin paisible, certain qu’après lui la vie serait meilleure, et j’avoue que j’espère qu’après la mort il n’y a rien, je sais qu’il n’y a rien, ce n’est pas ce que je veux dire, je ne crois pas à ces contes de grandes retrouvailles quelque part dans les limbes, mais pensez-y, pour une seconde, concevez cette fiction, mon père s’agitant dans son firmament parce que je n’ai pas changé le monde, et non seulement ça, parce que je n’ai rien fait pour tenter de changer quoi que ce soit, indifférent à vrai dire, totalement convaincu de la vacuité de toute démarche en ce sens, alors pour mon père, pour ses illusions, pour sa fin silencieuse qui ne nous a pas permis de réduire l’espace immense entre nous, je crois que je vais, et que ceci soit clair, il ne s’agit pas de superstition, mais plutôt de mémoire, aussi infime soit-elle, aussi fuyante devient-elle avec les mois qui s’écoulent tout doucement, je crois donc, oui, que je vais essayer une paire de ces chaussures, et si elles me vont, je les prendrai.

VENDEUSE: Voici des quarante-quatre, monsieur.

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Les clones Luniens

L’homme est en prison, dans la section K. Une section où on n’enferme qu’un homme tous les cinquante ans.

Au début, on a hésité. L’homme a fait un séjour, assez long, dans un institut psychiatrique des plus modernes. Rien à voir avec les asiles d’antan.

Sauf que les médecins n’ont rien trouvé d’anormal. Pas de névrose, pas de trouble de personnalité, pas plus fou que moi, que vous.

Or, il y avait les crimes. Incompréhensibles.

Alors on l’a enchaîné et traîné jusque dans la section K. D’où personne, selon les archives de la prison qu’on a bien voulu mettre à notre disposition, n’est jamais sorti vivant. Et pourtant.

Pourtant, tous, selon les mêmes archives, y ont été enfermés sans avoir été condamnés. Étonnant, non?

Plus étonnant encore, quand j’ai ouvert les dossiers de chaque individu, je n’y ai retrouvé que leurs noms, prénoms. Rien sur la nature des crimes dont ils ont été accusés, ou simplement soupçonnés. Rien sur les liens de parenté, sur les lieux de naissance, sur la langue maternelle, sur la scolarité. Rien sur la couleur préférée. Incongru, pas vrai?

Mais plus invraisemblable encore, tous ceux qui sont passés par la section K depuis 1822 portent le même nom, le même prénom: Joe Bleau. J’ai vite compris, en consultant ethnographes, sociologues et magistrats, qu’il s’agissait d’un pseudonyme donné aux prisonniers dont on ignore l’identité réelle.

L’homme dans la section K, celui qui sort de l’institut psychiatrique, ne fait pas exception à la règle, il s’appelle Joe Bleau.

Les gardiens racontent (mais tout ce que peuvent raconter les gardiens dans leur profonde malveillance!) que Joe Bleau se déguisait, selon les jours, en tomate, en concombre, et qu’ainsi camouflé, il volait des poules dont il ne mangeait que la tête, qu’il croquait d’un coup sec. Joe Bleau possède une dentition hors de l’ordinaire.

Les policiers racontent (mais tout ce que peuvent raconter les policiers dans leur profonde malveillance!) que même si Joe Bleau ne se déplaçait qu’à bicyclette, il filait plus vite que les voitures les plus puissantes.

Dans les cercles intellectuels, à New York et à Paris, on a parlé de Joe Bleau. Pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais ce fut suffisant pour déterminer que Joe Bleau, et tous ses prédécesseurs de la section K, dont pourtant on ne sait absolument rien, est un extraterrestre.

Un Lunien, a suggéré un auteur français membre d’un groupe conspirationniste texan dont le siège social est en Suisse. Selon sa théorie, qui amuse beaucoup ma maman, qui est généticienne, Neil Armstrong aurait laissé une microscopique partie de lui-même sur la lune, lors de son célèbre passage, ce qui aurait provoqué une réaction de clonage en chaîne, et il existerait aujourd’hui des millions de microscopiques Armstrong sur la lune et dans l’espace environnant. Il en tombe sur la Terre de temps en temps, et le contact de l’atmosphère les gonfle, leur donne l’apparence humaine.

Je n’ai pas pu rencontrer Joe Bleau, malgré mes supplications et protestations.

J’ai peut-être trop insisté sur la section K. Depuis quelques jours, je remarque deux types louches, aussi louches que les types vraiment louches dans les films américains, qui ne sont en général pas louches à moitié, qui m’épient, qui me suivent jusqu’à l’épicerie.

Si j’en venais à disparaître, je vous en prie, partagez ce texte. Partagez-le même dès maintenant. Par précaution.

J’écrirai tous les jours sur ce blogue. Tout silence de ma part doit être considéré comme suspect. Ne m’oubliez pas! Cherchez-moi! Je serai dans la section K, je le sens.

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Un chœur la nuit

À l’aurore, dans une petite ville endormie, l’homme marche au beau milieu d’une rue, suivi par le Chœur des Enfants de la Légion Anthropologique. La section des cuivres suivait aussi derrière, mais elle s’est bêtement arrêtée au feu rouge, et depuis, on les a perdus. Elle erre probablement dans une autre partie de la ville, déboussolée, comme une bande d’anarchistes libérée des contes fantastiques de notre ami Michel.

HOMME: Je suis malheureux! Citoyens, plaignez un pauvre homme malheureux!

CHOEUR: Nous n’aimons pas les malheureux! Nous leur bottons le cul! Nous leur bottons le cul!

HOMME: Mais je suis malheureux d’un vrai malheur! Un extraordinaire malheur! Écoute-moi, ville insensible!

CHOEUR: Le malheur c’est bien trop banal! Nous lui tournons le dos! Nous lui tournons le dos!

HOMME: Mon fils! Mon fils! Sa maison a pris feu, il n’y a plus rien, que des ruines boucanantes. La désolation. Il a tout perdu, ses meubles, ses vélos, son chat, ses livres de Jacques Prévert!

CHOEUR: Les incendies c’est bien joli! Nous te ferons rôtir! Nous te ferons rôtir!

HOMME: Mon fils! Victime innocente de l’Association des pyromanes professionnels! Pourtant! Pourtant! Qu’avait-il à se reprocher? Élevé dans le respect des irrespectueux. Courbé dans la soumission des bienheureux.

CHOEUR: La Famille nous anesthésie! Ton histoire nous ennuie! Ton histoire nous ennuie!

HOMME: Mon descendant! Cible de la plus vicieuse des conspirations ourdies par le conglomérat du Conseil du Patronat, de l’État de siège et de la Mafia russe! Le scandale s’élargit, étend son ombre rouge sur tout le canton, sur toute la vie!

CHOEUR: Amplification burlesque! Ta déraison se corse! Ta déraison se corse!

HOMME: Ville! Ville! Ville! Écoute-moi! Tu dois me plaindre! Tu dois me plaindre! Je possède des preuves indestructibles, conservées sous verre, dans le formol, dans la saumure, j’ai des preuves qui prouvent tout! Crime organisé, crime perpétré, crime enfanté. La menace vise toute ma descendance et son ascendance.

CHOEUR: Tes fictions heurtent nos tympans! Nous ne te plaindrons pas! Nous ne te plaindrons pas!

HOMME: Sang! Sang! Sang! Il coulera dans nos rues! Football! Handball! Volleyball! Nous perdrons en finale! Chair! Chair! Chair! Ils vitrioleront vos libidos! Alarmons-nous! Ouvrez vos fenêtres, ouvrez-moi vos portes!

CHOEUR: Ton désespoir nous indiffère! Nous t’abandonnerons! Nous t’abandonnerons!

HOMME: Jour! Jour! Te te lèves trop vite! Dans quelques minutes, dans quelques secondes, le mouvement m’anéantira, le vacarme m’effacera, votre vie me néantisera. Pourtant! Vous tous! Il y a l’incendie! Il y a la conspiration! Il y a la menace! Écoutez-moi! Plaignez-moi!

Feu rouge. Le chœur s’arrête, tandis que l’homme poursuit son chemin, lançant ses appels incongrus. L’homme s’éloigne dans les rues, disparaît dans la ville. Quand le feu passe au vert, le choeur repart, mais sans trouver l’homme, sans le chercher.

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