Canons rieurs

Un car de touriste sillonne notre jolie ville. Le guide, qui a la voix fort gaie, connaît bien l’historique des monuments, bâtiments et lieux publics où le car s’arrête.

GUIDE: Ici, admirez l’architecture pré-post-moderne de ce que nous appelons, à Cocoville, l’Hôtel de Ville. Il y a même une chanson de Mi-Mi à ce sujet, car vous l’aurez compris, ah ah ah, Cocoville rime avec Hôtel de Ville, et dans une chanson, ça fait très bien. Mais je ne vous la chanterez pas. Le CD de Mi-Mi est disponible au kiosque à la fin de la tournée, ou vous pouvez toujours acheter la version MP3 en ligne sur le site de l’Organisation Dynamique du Tourisme Cocovillois. Des questions?

TOURISTE 1: C’est quoi un hôtel de ville?

GUIDE: Vous plaisantez? Vous ne savez pas ce qu’est un hôtel de ville?

TOURISTE 2 (qui tient la main de TOURISTE 1): Puisqu’il vous le demande!

TOURISTE 1: Non, je ne sais pas.

GUIDE: D’où sortez-vous?

TOURISTE 3 (assis derrière TOURISTE 1 et TOURISTE 2): Nous sommes, comme vous, des enfants de l’Univers.

GUIDE: D’accord, d’accord. Vous arrivez de loin, de très loin. Pourtant, vous n’avez pas d’accent. On dirait même que vous êtes de Vovoville, mais heureusement que ce n’est pas le cas. Car les Vovovillois, ce sont des demeurés. Ils croient, parce qu’ils habitent là où la rivière se déverse dans le fleuve, qu’ils sont plus civilisés que nous. Alors que vous l’avez vu, notre riche héritage, un fort joyeux héritage, grand, long, rond, fait de nous de joyeux civilisés. Mes amis touristes, soyez joyeux avec nous! Admirez encore un peu ce bel Hôtel de ville.

TOURISTE 1: Alors, c’est quoi?

GUIDE: Ah oui. Votre question. Comme son nom le dit, c’est un hôtel, où dorment les experts en relations publiques des sociétés grandioses et en symbiose de notre ville.

TOURISTE 2 : Quelles sociétés?

GUIDE: Hum. Bonne question. Je veux dire, question difficile. Attendez que le guide, moi, ah ah ah, consulte le guide, ce petit bouquin. Voyons voir. Sociétés… Sociétés… Ah voilà. Banque Extracitadine, Mines Dabimes, Pétroles Joviaux, Canons Rieurs.

TOURISTE 3: Canons Rieurs?

TOURISTE 2: Rieurs?

GUIDE: Rieurs. À Cocoville, nous le sommes tous, que voulez-vous.

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Chansons perdues

Mathilde m’avait recommandé de fermer les yeux, de méditer profondément pour libérer mon énergie et lui permettre de se marier aux énergies de l’univers et de mes concitoyens. J’ai dû fermer les yeux trop longtemps. Pendant que je ne regardais pas, on m’a volé mon sac. Il contenait tout. Mes deux livres, toute ma fortune, une vieille montre dont j’avais hérité d’un oncle fou, un ticket pour un concert d’Elvis jamais utilisé que j’avais trouvé dans un comics d’occasion, et surtout, mon bloc-notes, celui où j’ai écrit les chansons que je voulais chanter lorsque j’aurais su chanter, ce qui n’aurait pas tardé. Mais sans mes chansons, que devenir?

Alors j’ai demandé à mon ami Ricardo de m’aider. Il fermait les yeux méditait lui aussi, assis juste là, près de moi, quand le forfait fut commis. Ricardo n’a vu qu’une ombre s’approcher, subrepticement, puis s’éloigner, tout aussi subrepticement, et il croit que c’était l’ombre des énergies de l’univers qui nous rendait une petite visite. Ricardo n’est pas stupide, c’est mon ami, mais il est un peu con. Impossible d’obtenir de lui la moindre description du suspect, de son ombre mystérieuse, et à ce jour il croit toujours à une apparition, une révélation, il s’est inscrit dans une secte à qui il verse vingt-trois mille dollars chaque année, sans compter les petits extra. En plus, Ricardo se fout de mes chansons. Il me répète que je ne les aurais jamais chantées, et que si je l’avais fait, le monde entier m’aurait fuit.

J’ai donc payé une annonce dans les journaux pour retrouver mon sac, et surtout, mes chansons. J’ai placardé des affiches dans les lieux publics, devant les bars et les dispensaires de drogues biologiques, chimiques, magiques. Le message était simple: j’implorais le pillard de me rendre mes chansons, et je lui abandonnais tout le reste, les livres, la fortune, la montre, les tickets pour le concert d’Elvis, et le sac lui-même. Mais qu’on me rende le bloc note! J’ai eu beau afficher, supplier et même offrir une récompense, rien n’y fit.

En désespoir de cause, je me suis rendu chez les policiers. J’ai toujours eu d’informes réticences à m’adresser aux forces de l’ordre, mais la détresse m’y contraignait. J’explique donc la situation à deux policiers, fort attentifs. La méditation, les énergies de l’univers, l’ombre, le vol, mes chansons envolées. Le plus vieux des deux m’a invité à m’asseoir à leur table, et nous avons entamé une partie de Monopoly. Ils étaient doués, et moi aussi. Ça n’avait pas de fin. Plus tard dans la nuit, le plus vieux des policiers, qui était à deux doigts de la banqueroute, s’est endormi. Le plus jeune m’a offert le seul lit disponible, dans une cellule.

Au petit matin, les policiers de relève ont trouvé étrange que la porte de ma cellule soit grande ouverte. On m’a donc accusé de tentative d’évasion. J’ai à nouveau raconté mon histoire, l’univers, l’énergie et mes chansons, mais plutôt que de m’écouter, on m’a transféré dans un institut psychiatrique, où on m’a démonté le cerveau, pièce par pièce, pour me le remonter plus joliment. Après une onzaine d’années, on m’a enfin laissé errer dans la ville.

Puisque je ne n’ai jamais retrouvé mes chansons, et qu’il y a de bonnes chances que mon bloc-notes soit aujourd’hui détruit par l’eau, le feu, la terre ou les énergies de l’univers, je me suis vu contraint d’abandonner tout espoir de chanter. Sans mes chansons, en effet, comment y parviendrais-je? Quant à en écrire d’autres, cela est impensable. Le temps d’écrire des chansons est révolu.

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Histoires pour endormir les enfants

C’est l’heure du dodo pour l’enfant dans la maison de l’enseignante et du fonctionnaire. Journée comme les précédentes, à quelques détails près, imperceptibles.

ENFANT: Maman! Maman! Lis-moi une histoire!

PAPA: C’est qu’il les adore ces histoires! Bonne nuit mon petit chou.

MAMAN: Tous les enfants les adorent. C’est très très populaire en ce moment.

PAPA: Allez. Je vous laisse. Je ne veux pas manquer les dernières nouvelles.

MAMAN: Sanglantes.

PAPA: Heureusement.

MAMAN: Alors, mon petit chou, où en sommes-nous?

ENFANT: Hier tu m’as lu l’histoire de l’homme au sabre et à la tronçonneuse.

MAMAN: Ah oui. Ce soir, ce sera Le père Gervais. Mais d’abord, couche-toi bien, c’est ça. Tu dois bien dormir cette nuit. Rappelle-toi, demain, c’est samedi, et où irons-nous?

ENFANT: À la campagne!

MAMAN: Pour y faire quoi?

ENFANT: Cueillir des fraises!

MAMAN: Ce sera une belle journée. Mon petit chou, lisons cette histoire. Je commence. Le père Gervais. Il était une fois, un homme qui tous les jours subissait la haine de Jeanlaine, sa femme. Leur garçon, Gosselain, en souffrait terriblement. Un jour qu’il jouait derrière la maison, Gosselain a trouvé son père Gervais pendu à un arbre. Un cadavre déjà tout raide, si raide qu’il ne répondait pas aux nombreuses questions de Gosselain. Quand Jeanlaine est arrivée, elle a dit bon débarras. Gosselain s’est demandé si elle le détestait autant, lui, qu’elle détestait Gervais. Alors Gosselain a voulu imiter son père, et il s’est passé la corde du pendu autour du cou. Mais ça n’a pas fonctionné, et Jeanlaine lui a expliqué qu’il n’était pas Gervais, que ça ne servait à rien de l’imiter. Elle a avoué qu’elle détestait Gervais parce qu’il avait tué des dizaines et des dizaines d’enfants. Gervais a fini par avoir honte, alors il s’est retiré de la vie pour de bon, ce qu’il aurait dû faire bien avant. Entendant cela, Gosselain en a oublié de se pendre, et depuis ce jour, il végète dans son trou du bout du monde.
ENFANT: Maman…

La voix de l’enfant endormi est à peine audible.

ENFANT: Une autre histoire, maman…

La mère ferme la lampe, et la respiration régulière de son enfant ne s’interrompt pas. Elle sort de la chambre sur la pointe des pieds, émue devant le charmant spectacle de cet enfant qui dort.

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Nausée froide

PAUL: T’as vu le prix de ce livre? Non, mais regarde! Regarde!

CHARLIE: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents. Le prix habituel. Rien pour t’enflammer.

PAUL: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents pour cent quarante-quatre pages. Poids total: deux cent vingt-sept grammes. Ça nous donne huit cents et demi le gramme, ou encore, treize cents la page. Tu te rends compte!

CHARLIE: L’auteur, il en a mis du temps à l’écrire sa page. C’est son salaire, en quelque sorte.

PAUL: Son salaire! Et moi, qui ne suis pas médecin, si je mettais dix heures, et même vingt heures à te greffer un nouveau rein, tu crois qu’on m’en verserait un salaire? On me foutrait en prison, oui! Qu’on les foute en prison, ces voleurs!

CHARLIE: T’as encore bu.

PAUL: Ça ne change rien à l’affaire. On nous spolie, très cher. Il faudrait obtenir une injonction pour empêcher ces gens de nous dérober des dollars durement gagnés.

CHARLIE: T’as qu’a pas les acheter, leurs livres. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves. Personne ne te pousse à acheter leurs livres.

PAUL: Ma conscience m’y pousse! La salope. Un livre, ce n’est pas rien. C’est ce que notre monde nous offre, c’est ce que notre culture nous sert pour nourrir l’élan de liberté qui bouille en nous. Oh, ils sont bien beaux, leurs livres. Jolies couvertures, bien reliées, ils ont vraiment fière allure. Jusqu’à ce qu’on les lise.

CHARLIE: Ils ne sont pas tous moches.

PAUL: La plupart le sont. Viens par ici. Regarde en bas de l’escalier, dans le sous-sol. Tu vois cette pile de livres? Que des nullités. Eh bien, cette seule pile m’a coûté une voiture neuve. Pendant ce temps, je n’ai conservé qu’une dizaine d’ouvrages. Une dizaine!

CHARLIE: Au moins, ça encourage la relève.

PAUL: Pas grand-chose de relevé ici.

CHARLIE: T’es con. Tu devrais lire une page ou deux, avant d’acheter. C’est pourtant facile de les repérer, les nullités. Toujours les mêmes formules pour vendre leur salade: écriture parfaitement maîtrisée, ou encore, plume d’une profonde sensibilité, ou sans prétention, ou en toute humilité, et autres formules qui signifient, à tous coups, écriture d’une banalité déconcertante. Ils ont des subventions, que veux-tu, ils en profitent, et ils impriment, ils impriment, l’industrie du livre, c’est du sérieux.

PAUL: Tu crois que je pourrais les vendre, tous ces livres? Ça me permettrait peut-être de rembourser mes dettes.

CHARLIE: Faut pas rêver. Personne ne veut les lire. Et je parie qu’ils sentent l’humidité. Balance tout ça au recyclage, tu auras fait une bonne action. Tout ce temps que tu as perdu. Tout cet espace dans le sous-sol! Tu pourrais y installer une table de ping-pong. Ou de billard, mais c’est plus cher. 

PAUL: Je sens que je serai malade. Je le sens.

CHARLIE: Tu verdis.

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Lascaux

Mon père nous a toujours promis de nous emmener à Lascaux. Quand j’étais jeune, je croyais que c’était un parc d’attractions, et j’avais hâte, oh que j’avais hâte. La promesse était répétée tous les printemps, mais quand arrivait l’automne, nous n’avions pas eu le temps, il y avait des imprévus, nos vacances nous traînaient toujours loin de Lascaux. Plus tard, j’ai cru que Lascaux était un zoo. J’imagine que mon père avait un jour fait référence aux félins, aux bisons peints sur les murs des grottes. Plus tard encore, quand j’ai fumé ma première cigarette, je n’y ai plus pensé. J’étais rarement à la maison lorsque mon père délirait sur une visite improbable à Lascaux. J’aurais pu me renseigner, voir de quoi enfin il s’agissait, j’ai préféré chasser Lascaux de ma mémoire. Ça restait, j’imagine, une sorte de lieu irréel, comme le Pôle Nord du Père Noël, le Paradis de mes voisins catholiques, ou le Pays des merveilles d’Alice. Une fiction. Aussi, je n’ai jamais visité Lascaux, ni personne dans ma famille. Mais chaque année, toutes ces années ensuite où j’étais loin, je sais que mon père a continué de promettre une visite à Lascaux. Pourquoi? J’aurais pu lui poser la question lorsqu’il en était encore temps. Dans la famille, quand on promet l’impossible, on a l’habitude de répéter, c’est ça, et tu nous emmèneras à Lascaux. Parce que Lascaux, c’est là où nous n’irons jamais.

Mon père est mort ce matin, et ma mère a dit qu’avant de cesser de respirer, il a promis qu’il serait bientôt sur pied, et qu’il l’emmènerait à Lascaux, avec les enfants bien sûr. J’ignore s’il savait ce qu’était vraiment Lascaux, ou si c’était un mot qu’il avait entendu dans sa jeunesse, peut-être une image dans un de ses livres d’écoliers, ou quelque chose dont lui a parlé son propre père.

Ce soir, après un bain mortuaire familial, trois jours de veille, une cérémonie, une réception, nous sommes rentrés à l’hôtel, Alina, notre fils Joaquim, six ans, et moi. À la première heure demain matin, nous sauterons dans l’avion, et nous ne reviendrons pas avant au moins l’an prochain, et  même un peu plus tard, ce serait bien. J’ai lu quelques pages d’un livre de contes à Joaquim. Il s’endort toujours après la deuxième page, mais je continue un peu plus, parce que j’aime le regarder rêver. Mais ce soir, juste avant que je ne referme la porte, sa petite voix m’a fait sursauter. Dis papa, quand m’emmèneras-tu à Lascaux?

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Vidée

Gabrielle s’est réveillée en sursaut. Une démangeaison, sous le sein droit. Dans son demi-sommeil, elle s’est grattée, sans trop y prendre garde. De la peau s’est décollée, elle en avait sous les ongles. Inquiète, elle s’est levée, s’est précipitée devant le miroir de la salle de bain. Maudissant cette manie de se gratter à fond à la moindre démangeaison, elle s’attendait à voir du sang, une blessure aggravée par ses propres soins. Rien. Il n’y avait rien. C’est-à-dire, il n’y avait plus rien. Plus de peau, pas de sang, rien qu’un trou béant. Un petit cratère d’au moins deux centimètres de profond, absolument vide. Étonnée, effrayée, elle s’est précipitée dans la chambre, a réveillé Marc pour lui montrer l’incongruité. Marc a haussé les épaules, lui a rappelé qu’il comptait sur elle le lendemain pour lui prendre un rendez-vous chez la massothérapeute, parce qu’il n’aurait pas le temps de le faire lui même. Et il s’est rendormi. Alors Gabrielle, avec son vide, a tourné en rond dans la maison. Toute la nuit. Le lendemain, après avoir pris le rendez-vous de Marc, elle a filé droit chez sa mère. Elle avait vingt minutes pour lui parler avant de sa journée au bureau. Tout de suite, après à peine trois mots d’explication, elle a ouvert sa blouse pour lui montrer son trou. Il s’était agrandi! Le cratère faisait maintenant cinq centimètres de circonférence, et au moins six de profondeur. Elle n’a pu retenir un cri, alarmée devant le manque qui s’agrandissait. Pourtant, songeait Gabrielle, à cet endroit, il devrait y avoir, sous les côtes, le poumon droit. C’est à ne rien y comprendre, et quand on n’est pas médecin, on ne peut que spéculer, s’épouvanter. Devant cette fosse inédite, sa mère a reculé d’un pas, la main sur la bouche. Sans hésiter, elle lui a conseillé de voir un médecin, de consulter un spécialiste. Puis elle lui a remis la liste de courses qu’elle avait préparée, et s’il manque des sous, je te rembourserai à ton retour. Il manquait toujours des sous, elle ne remboursait jamais. Au bureau, Gabrielle avait du mal à se concentrer. Les idées les plus folles virevoltaient dans son esprit, et elle a bien failli demander congé pour consulter un médecin, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle a attendu après sa journée de travail, après avoir fait les courses pour sa mère. Le médecin l’a examinée méticuleusement, d’un œil professionnel, expert. La cavité s’était encore creusée. Au moins douze centimètres de diamètre, et dix de profondeur. Un véritable trou béant, net, sans une goutte de sang. Là où on se serait attendu à voir des organes, vitaux ou pas, il n’y avait simplement rien. Devant ce phénomène inouï, le médecin lui a prescrit un antidouleur, même si elle n’avait pas mal, ainsi qu’un antibiotique, car on ne sait jamais. De retour chez elle, elle s’est retrouvée seule. Marc était chez la massothérapeute, et il devait rendre visite ensuite à un ami du collège. Gabrielle a pris le temps de s’ausculter, de constater les progrès de son trou. Quinze centimètres. Décidément, elle n’avait pas, ou plus, de poumon droit, et elle commençait à douter de l’existence de son foie. Quoique. On a beau ne pas s’y connaître, on sait que chacun dispose d’un minimum d’appareils cellulaires essentiels. Épuisée par son inquiétude, sa journée de travail et sa nuit blanche, Gabrielle s’est endormie bien avant le retour de Marc. Son vacarme ne l’a pas même réveillée, comme d’habitude, et lui, qui s’est laissé tomber sur le lit, a cru qu’elle n’était pas là. Son bras allongé n’a rencontré que le matelas froid. Il s’est endormi, et a vite ronflé, comme tous les soirs où il a bu beaucoup de bière. Au matin, il était déjà parti quand Gabrielle s’est levée. Cheveux en bataille, elle avait tout oublié de son cratère. En se regardant dans la glace, elle n’a été qu’à moitié surprise de constater qu’à part sa tête, son corps n’était plus qu’une vague forme vaseuse. Propre et vide. Aussi bien se recoucher, a-t-elle pensé. Elle avait oublié qu’elle travaillait, que Marc comptait sur elle pour appeler l’électricien, que sa mère aurait sans doute besoin qu’on arrose ses plantes. Le soir, au retour de Marc, elle avait beau lui parler, attirer son attention jusqu’à sauter devant lui, il ne la voyait pas. Trop de vide, semble-t-il, l’avait envahie. Et les antibiotiques ne changeaient rien à l’affaire.

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Trois kilomètres

ETHAN: Je me demande si ça vaut le coup de payer presque le double du prix pour un vélo tout en carbone. Un vélo avec un cadre en alu et des roues en carbone, ça ne me donnera pas plus de vitesse?

MARIO: Pourquoi pas un vélo en carbone avec des roues en carbone? C’est la meilleure solution. Simple.

ETHAN: C’est le prix. Je n’ai pas les moyens.

MARIO: Quelques milliers de dollars de plus, mais crois-moi, tu ne le regretteras pas.

ETHAN: Eh!

MARIO: Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

ETHAN: Tu n’as pas entendu? On dirait une balle, juste là, qui a sifflé à nos oreilles!

MARIO: Ça arrive. Mais pour le vélo, si tu n’as pas…

ETHAN: Ça arrive! Mais c’est dangereux! Courons nous mettre à l’abri!

MARIO: Les balles, elles vont où ça leur chante. Il n’y a pas d’abri. Donc, je disais que si tu n’a pas les moyens…

ETHAN: Comment ça, pas d’abri? Appelons la police! Les services d’urgence!

MARIO: Inutile. Ça ne vient pas d’ici. Laisse tomber. Pour le vélo…

ETHAN: Mais ça vient d’où? Aye! Encore une balle! Regarde, elle a brisé la branche de ce rosier!

MARIO: Ça vient de la guerre. Quand deux pays sont en guerre, il y a des coups de feu de part et d’autre. C’est la règle.

ETHAN: Mais nous ne sommes pas en guerre!

MARIO: Pas nous. Mais il s’en trouve toujours qui le sont. Ne t’en fais pas. Le vélo, si tu économises, disons que tu te donnes six mois, ou même un an…

ETHAN: C’est ridicule ce que tu dis. Si d’autres pays se font la guerre, il n’y a pas de raison que leurs balles nous frôlent!

MARIO: Oh, tu sais, de nos jours, les fusils d’assaut ont une portée impressionnante. Impressionnant.

ETHAN: Ces balles nous viendraient du bout du monde! C’est impossible. C’est de la fiction!

MARIO: Nous fabriquons des armes super performantes, nous les leur vendons, nous nous enrichissons, et parfois, nous récoltons les ricochets. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. Le vélo, donc, je te conseille d’économiser davantage, question de t’acheter ce qu’il se fait de mieux. Tu y gagneras deux, voire trois kilomètres à l’heure.

ETHAN: Trois kilomètres! Vraiment?

MARIO: C’est ce que j’ai gagné.

ETHAN: Ça veut dire que je pourrais… je pourrais presque te dépasser!

MARIO: En théorie, oui. Alléchant, non?

ETHAN: Tu as peut-être raison. Pourquoi se précipiter! Pour gagner trois kilomètres, ça vaut le coup d’attendre quelques mois de plus.

MARIO: Sage décision, Ethan.

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C’est moi qu’ils ont embarqué

C’était une belle fête, une fête comme on n’en fait plus dans la région. Il y avait là tous les gens que j’aurais moi-même invités si j’étais un de ceux qui organisent de ces fêtes. Que des gens bien, beaux, brillants. Pour s’y rendre, il fallait quitter la ville et rouler, ah ça oui, rouler longtemps, patiemment, et trouver la petite route privée, dans les bois, oh une belle route, bien entretenue, pavée d’un asphalte de qualité, et rouler encore, rouler jusqu’au portail, glisser sa main dans un lecteur biométrique pour accéder au coeur du domaine, et rouler encore jusqu’au manoir.

Dès mon arrivée, j’ignore pourquoi, j’ai eu envie de partir. Pourtant elle était là, elle, je l’ai vue parmi les invités qui laissait ses longues mèches danser entre les serpentins et les ballons. Il y avait peut-être trop de magie, une somme de joies trop grande, je craignais peut-être d’y perdre la raison.

Je me suis allongé sur un grain de sable que des chaussures avaient traîné jusque là, près du buffet. J’étais calme, on s’amusait sans me prêter la moindre attention. J’aurais dû m’éclipser en douce, refaire la route en sens inverse, seul, jusque chez moi. Mais toutes ces couleurs chantantes, la féérie de cette nuit d’été, et elle, au cœur du tourbillon.

Je respirais à pleins poumons, des larmes d’ivresse aux yeux. Mon esprit a vacillé, a perdu l’équilibre. Fragile sur mon grain de sable, j’ai sombré, assommé par une extase étrangère.

J’ai dû dormir longtemps, car à mon réveil, il n’y avait plus un son, plus une couleur, et je me suis senti plus seul que dans ma maison vide. Où étaient-ils tous? Depuis combien de temps étais-je ainsi, perdu dans un sommeil trop lourd?

J’ai cherché dans toutes les pièces, à tous les étages, mais nulle part je n’ai trouvé la moindre trace de la fête. Je n’ai pas même retrouvé les hôtes, comme si le manoir était déserté depuis des années.

En inspectant plus attentivement, j’ai remarqué que tous les meubles étaient couverts d’une épaisse poussière grisâtre, dans laquelle je me suis mis à dessiner des arabesques. J’ai rêvé, me suis-je dit, je suis fou.

À force d’errer d’une pièce à l’autre, j’ai découvert, dans de vieux cartons défoncés, rongés par la moisissure et les souris, des tas de serpentins et de ballons dégonflés, de toutes les couleurs. Ah! Il y a bien eu une fête ici!

Dehors, parmi les ronces, les broussailles et les jeunes arbres, j’ai eu à chercher longtemps pour retrouver, puis reconnaître, ma voiture. Les quatre pneus étaient à plat, la rouille avait rongé les trois quarts de la carrosserie, et quand j’ai tourné la clef, sans surprise il ne s’est rien passé.

Ne me restait plus qu’à m’en retourner à pied, dans cette nuit de charbon, sans lune, sans étoiles. Je trébuchais à chaque pas dans les crevasses qui couraient sur l’asphalte, et après avoir passé le portail, grand ouvert, j’ai couru, j’ai couru avec toute la folie dont j’étais encore capable.

Quand j’ai atteint la route, j’ai failli me faire tuer. Une voiture a surgi de la nuit à toute vitesse, je n’ai pu l’éviter qu’à la dernière seconde. Des phares bondissaient les uns après les autres, fouillaient la nuit avant de disparaître. Moi qui croyais que tout était en ruine, que j’avais affaire à une petite apocalypse!

J’ai fait du stop, mais personne ne voulait me laisser monter. J’étais trop sale, je puais trop. Finalement, un fermier m’a permis de grimper dans sa remorque, et j’ai pu enfin rentrer chez moi.

Brisé de fatigue, j’ai tourné la clef dans la serrure, j’ai ouvert la porte. Mais je n’avais pas fait cinq pas que j’ai entendu des cris, et j’ai reçu un coup derrière la tête. C’est absurde, mais une famille vivait chez moi. Quand les flics sont arrivés, j’ai porté plainte contre ces gens qui avaient, de toute évidence, forcé ma porte pour envahir mon intimité, mon chez-moi. Mais c’est moi qu’ils m’ont pris pour l’intrus! C’est moi qu’ils ont embarqué!

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Heureusement qu’il y a Rose et Joey

JOANIE: Les belles histoires d’amour, ça existe.

RONIE: C’est vrai.

JOANIE: Regarde Rose et Joey. Le parfait amour. Ils se sont rencontrés à la plage il y a cinq ans. L’été, les vacances, le soleil. Rien de plus romantique. Amour, amour, tout l’été. Ça aurait pu s’arrêter là, mais non. Ne se sont jamais quittés. Pas merveilleux, ça? Lui, fils d’industriel, elle, fille de ma tante Josée.

RONIE: Quel bel exemple, ma chère Joanie!

JOANIE: Ces deux-là, c’est un destin divin qui les a appareillés. Je rêve encore d’un amour aussi rond, aussi solide, aussi jaune.

RONIE: Et vert.

JOANIE: Oui, vert. N’est-ce pas une merveille!

ROANIE: Ta cousine Rose, toutes les femmes l’envient! Elle nourrit son amour pour Joey en se découvrant un nouvel amant tous les quarts de lune!

JOANIE: Elle les effleure à peine. C’est moins qu’un souffle de mouche sur la peau. Une délicieuse délicatesse.

RONIE: Elle les esquinte, elle a de la ressource.

JOANIE: Une femme remarquable. Rose, c’est l’altruisme même! Si tu voyais tout ce qu’elle fait pour les miséreux, les pouilleux, pour les vieux débiles qui s’ennuient à l’hospice, et à cela il faut ajouter la sauvegarde des baleines, des étoiles, des âmes égarées dans l’espace intergalactique, juste à l’orée du néant. Si tu voyais. Juste à l’orée du néant!

RONIE: On dit qu’elle les noie, ses amants, comme des chatons. Le sourire aux lèvres, une fleur dans les cheveux.

JOANIE: Pendant que nous, ma chère Ronie, nous! Tu nous as vues?

RONIE: Blonde et rousse, mais maigres. Grande et petite, mais laides. Arriverons-nous à nous déplacer, ne serait-ce que d’un pas?

JOANIE: Cette boue qui nous suce les semelles! Comment voler vers le grand amour, dans ces conditions, je vous le demande!

RONIE: Heureusement que Rose et Joey nous fabriquent du rêve. Oui. Sans ce rêve-là, je crois que je me laisserais avaler par la boue.

JOANIE: Jusqu’à disparaître. Incognito.

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Vendre la terre

Rouso possède une usine dans chaque pays, une villa sur chaque continent, un Boeing, un Airbus, et une fortune gigantesque. Vu d’en bas, Rouso a tout pour être heureux. Sauf qu’il sue le malheur. Rouso est inconsolable depuis qu’il a réalisé qu’il ne sera jamais l’homme le plus riche au monde. Chaque fois qu’il avance d’un pas, son concurrent en fait trois. Désespérant.

Aussi, quand des Carinolexutianoles débarquent chez lui, c’est l’apothéose. Ces habitants d’une galaxie dont on ne se soucie pas, puisque nous ne l’atteindrons pas de sitôt, proposent un marché à Rouso. Ils veulent lui acheter la terre. En retour, ils lui donneront autant de richesses qu’il en désire. Et même un peu plus.

Le marché est vite conclu, mais Rouso a tout de même un doute. Comment vendre, leur demande-t-il, la terre, puisque je ne la possède pas? On lui fait comprendre que c’est une formalité, une politesse si on veut. On pourrait s’approprier de la chose sans cette transaction, mais les lois carinolexutianoles l’interdisent. Et pour changer ces lois, il faut se lever de bonne heure! La dernière fois, cela a pris trente-deux siècles! Alors, plutôt que de s’attaquer à cette trop lourde bureaucratie, vaut mieux se plier, et respecter les lois, même celles qui semblent désuètes, et avancer.

Rouso n’en demande pas plus. Sa conscience satisfaite, il donne son prix: cent fois la valeur de tout ce que possède son rival. Il n’y croit pas vraiment, faudra marchander, mais partons haut, pour obtenir un bon prix. Sauf que le Carinolexutianole négociateur accepte tout. Sans plus tarder, on signe les papiers, et officiellement, du moins selon la législation de ces étrangers, la terre est vendue. Avec tout ce qu’elle contient.

Maintenant homme le plus riche du monde, Rouso danse du matin au soir.

Mais ça ne dure pas. Dès le lundi suivant, les Carinolexutianoles le mobilisent, comme les milliards d’autres humains, pour travailler dans la production de denrées destinées à l’exportation.

Depuis qu’il mange, dort, travaille avec ses semblables, Rouso évite soigneusement de mentionner sa fortune. Il craint qu’on le prenne pour un illusionné. Vraiment, personne ne le croirait.

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