La statue

Je parle tout bas, parce que j’ai déjà perdu une jambe et trois doigts. Pour avoir parlé franchement, pour avoir soulevé un doute. Légitime. Tant que je ne serai pas sorti de cet hôpital, de cette ville, je ferai assaut de discrétion, je me tiendrai à distance des oreilles des locaux, même de ceux qui me sourient.

Pourtant.

Je ne voulais pas m’arrêter dans ce bled, dont j’ignorais l’existence, mais mon moteur surchauffait, je devais trouver un garagiste d’urgence. Google map m’a conduit directement ici, où un garagiste a gentiment accepté de réparer le système de refroidissement.

Hélas, pendant qu’il travaillait, j’ai eu la malheureuse idée d’explorer les alentours. Même dans les trous les plus insignifiants, on finit toujours par dégoter quelque petite merveille. Après plusieurs minutes de marche, j’ai abouti sur ce qui ressemblait à la place principale des lieux. Une jolie place avec un ou deux cafés, fermés, mais c’était charmant tout de même.

J’errais lentement, les mains dans le dos, l’œil indulgent et curieux. J’ai même pris quelques photos, que je comptais partager avec mes amis. Les passants me souriaient, je leur rendais la pareille, et j’étais prêt à faire l’éloge de cette ville. C’est alors que je l’ai vue.

La statue.

C’était une statue d’au moins dix mètres de haut, couverte de bronze. Une œuvre étonnante, naïve mais tout de même imposante. Vu sa position au centre de la place, j’ai vite compris que j’avais affaire au héros local. J’ai pensé à un des fondateurs, à un ancien maire, à un général qui aurait servi dans une guerre.

J’avais tout mon temps, alors je me suis approché pour lire l’inscription, rédigée en cinq langues. Jacquot Roberge, alias Jacberge342, influenceur international, qui avait, la veille de son départ pour l’autre monde, cinq cent soixante-treize millions six cent dix-neuf mille sept cent dix-sept abonnés.

Pendant que je lisais, un passant s’est arrêté près de moi, visiblement extrêmement fier. Incroyable, n’est-ce pas? J’ai touché la plaque avec l’inscription pour m’assurer qu’elle était véritable. Je croyais à une mauvaise plaisanterie, à un petit jeu pour se payer la tête des, rares, touristes. C’était une plaque de bronze, tout ce qu’il y avait de plus officiel. Hébété, je n’ai répondu au passant que par un hochement de tête.

Attirés sans doute par la présence d’un étranger au pied de leur héros, les citoyens ont commencé à faire cercle autour de nous. J’étais muet, mais je voyais bien que tous ces yeux quêtaient un commentaire de ma part. Je ne voulais pas les insulter, alors j’ai simplement remarqué que la statue était monumentale. Monumentale, ont-ils tous répété, ravis. Et c’était des tapes dans le dos, des éclats de rire, on devenait de plus en plus familier avec moi, presque amical.

Rassuré par leur bonhomie, je me suis permis une question, une toute petite question. Comment sait-on que tous ces millions d’abonnés étaient de véritables abonnées, car vous savez, tout le monde le sait, moi-même j’en ai, certains abonnés ne sont que des… 

Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase. La colère avait figé tous les sourires, et quand les premiers poings se sont levés, j’ai jugé que ma petite balade touristique avait bien trop duré. Mais il était déjà trop tard. Les coups ont plu de partout, coups de poing, coups de couteau, quelqu’un avait même une hache sur lui – qu’il gardait, je présume, pour s’en prendre aux touristes insolents – avec laquelle il m’a sectionné trois doigts de la main droite. La jambe était, à mon avis, encore bonne quand on m’a transporté dans cet hôpital. Plusieurs coups de couteau dans la cuisse et le mollet, certes, mais elle était récupérable. Sauf que le chirurgien, qui était aussi conseiller municipal, a cru bon de participer à la vindicte populaire et a, sans m’en demander mon avis, décidé de m’amputer la jambe.

J’ai eu beau protester, mais on m’a vite anesthésié. Une fois la chose faite, je n’ai plus osé contester, de peur qu’on m’ampute ce qui me restait de membres. Je compte bien traîner tous ces sauvages devant les tribunaux, mais pas avant d’être bien en sûreté, loin de ce patelin infernal.

Voilà l’infirmière en chef qui s’approche, hostile comme toutes ses collègues.

Merde.

Elle m’a vu.

Elle a vu mon cahier.

Je crois que maintenant je vais y passer.

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Piégés

Un homme au centre d’une place publique. Il fouille ses poches, avec frénésie, pivote sur lui-même, tourne la tête dans toutes les directions. L’effroi déforme son visage. Appelons cet homme Clarence.

Un deuxième homme s’approche de lui. Il fouille ses poches, et l’étonnement se lit dans ses yeux, de beaux grands yeux bleus qu’il lève sur l’autre homme. Appelons cet autre homme Fabien.

CLARENCE: Qu’est-ce que c’est? Qui êtes-vous? Où suis-je? Quel est cet endroit? Comment me suis-je retrouvé ici? Pourquoi suis-je ici? Qui m’a transporté ici? Est-ce qu’on m’a endormi? Assommé? Kidnappé?

FABIEN: Sorry, I don’t speak french.

CLARENCE: Évidemment! Ça serait trop facile. Il ne parle pas français! Comment peut-on ne pas parler français quand on vit… Non! Ce n’est pas possible! On ne m’a pas emmené à l’étranger? Je ne reconnais rien sur cette place, et à part cet homme, c’est désert. Personne, pas un son, même lointain. Comme s’il n’y avait pas de ville autour de nous, comme si nous étions sur une place au cœur du néant.

FABIEN: Who are you? I’m a little bit confused, you know.

CLARENCE: Cher étranger, vous me semblez aussi perdu que je le suis. Pourtant, vous conservez votre calme, vous ne paniquez pas. Il est vrai que vous arrivez à peine. Mais d’où sortez-vous? Je ne vous ai pas entendu approcher, comme si vous marchiez sur un épais matelas, comme si vous étiez apparu, par magie. À propos, vous n’auriez pas un téléphone? J’ai perdu le mien, ou plus vraisemblablement, ceux qui nous ont envoyés ici me l’ont pris. J’aimerais bien appeler à la maison, raconter cette histoire, demander qu’on vienne me chercher. Avec les signaux GPS, on trouvera bien le moyen de nous repérer. Si ça ne fonctionne pas, j’appellerai tout simplement le 911, et cette plaisanterie s’achèvera. Vous en avez un, un téléphone? Un TÉ-LÉ-PHO-NE?

FABIEN: A phone? No Sir, I lost my phone. Sorry.

CLARENCE: Vous faites non de la tête, vous n’avez pas de téléphone vous non plus. Inquiétant. Je vous assure, mon brave, il y a matière à s’alarmer. Nous voilà coupés du reste du monde, sur cette place où personne ne passe, dans une ville absolument silencieuse. Ce n’est pas normal. Vous savez, j’ai bien tenté, avant votre arrivée, de quitter cette place. Impossible. Chaque fois que je m’éloigne du centre pour me diriger vers ce qui ressemble à une rue, je perds tous mes moyens. Oui monsieur, toute mon énergie s’évapore, je n’ai plus la force de me tenir debout, et je m’évanouis. J’ai tenté l’expérience à trois reprises, et chaque fois, je me suis réveillé au centre de la place. Allez y comprendre quelque chose! Vous devriez tenter l’expérience vous-même, vous verriez de quoi je parle! Et tiens, c’est une bonne idée. Tentez l’expérience, et je vous observerai. Peut-être que cela nous aidera à comprendre ce qui nous tient. Vous ne voulez pas? Monsieur, MAR-CHEZ VERS RUE. Il ne comprend rien.

Clarence mime un homme qui marche, en montrant Fabien de la main. Avec de grands gestes des bras, il invite Fabien à se diriger vers une des rues, là-bas, entre les immeubles. Mais Fabien reste immobile, indifférent.

CLARENCE: Décidément, la communication s’annonce pénible entre nous deux, mon cher Sir. Si nous devions rester plusieurs heures dans cette vacuité, le temps sera long. Je me demande si je ne serais pas mieux seul, il me semble que je raisonnerais plus clairement si vous n’étiez pas là. Car voyez-vous, votre seule présence vient ajouter un élément de plus à comprendre dans ce décor insolite, et sans vous, je crois que je me tairais, que je réfléchirais pour de bon. Mais en votre présence, même si vous ne comprenez pas un mot de ce que je raconte, je ne peux m’empêcher de vous exposer mes pensées, tout ce qui me passe par la tête.

FABIEN: This cannot be real.

CLARENCE: Vous, au moins, vous pensez brièvement. C’est tout à votre honneur. J’aimerais me la fermer, de temps en temps, mais que voulez-vous, j’ai toujours été ainsi, et c’est pire quand je me fais du souci. Mais que faites-vous! Reculez! Ne me touchez pas!

Fabien s’est élancé sur Clarence, l’a saisi au cou des deux mains, et l’étrangle avec une force qui lui rougit les veines du cou. Clarence suffoque, et cela dure une minute, deux minutes, trois minutes. Il finit par tomber, amolli, sans vie, au milieu de la place. Fabien se relève, recule de quelques pas et se croise les bras. Il observe avec attention le cadavre immobile au sol. Quelques secondes plus tard, le cadavre remue. Un bras, la tête. Les yeux s’ouvrent, la bouche bâille. Le cadavre s’éveille, s’étire et se lève.

CLARENCE: Qu’est-ce que je fais ici? Où suis-je? Qui êtes-vous?

FABIEN: I don’t speak french. Sorry.

CLARENCE: Il ne parle pas français. Étonnant. Sans doute un étranger, un touriste ou un homme d’affaires, un représentant de passage. Mais pourquoi lui? Pourquoi m’imposer la présence d’un homme avec qui je ne peux pas échanger deux mots? Pourquoi? Pourquoi? Parce que tout ça, ce n’est rien. Un immense, splendide et impeccable rien. Car si cet endroit existait, nous pourrions en sortir, pas vrai? Puisque nous en sommes prisonniers, cela m’oblige à conclure que ça n’existe pas, que tout cela, cette place, ces immeubles, ce silence et même vous, mon cher Sir, oui, même vous, est pure fiction. Nous sommes au piège dans une fiction, et nous ne pourrons en sortir que si on nous en tire, de l’extérieur. Ainsi va la vie, mon cher Sir.

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Les discours

Le maire doit livrer son discours à quinze heures, comme tous les jours.

Tous les jours.

Comme il déteste se répéter, ce que ne manqueraient pas de lui reprocher ses opposants, les journalistes et les petits enfants, il innove, chaque jour.

Pour s’inspirer, il ouvre le dictionnaire, pose son doigt au hasard sur un mot, et écrit la première phrase de son discours à partir de ce mot.

Aujourd’hui, c’est “décibel”.

Facile. Le maire a soulevé le problème des Harley Davidson, si bruyantes que sept septuagénaires et huit octogénaires ont déposé des plaintes dans la dernière année. Il a exposé la question de long en large, abordé la nature même de la mécanique en cause, relevé des questions de droit, de liberté, de nuisance, et dans un tour qui lui est propre, a donné raison à tout le monde en promettant la formation d’un comité de travail sur la question dès le prochain trimestre, selon, bien entendu, les priorités d’alors. 

Comme le maire a fait remarquer à son secrétaire, en aparté, plusieurs des plaintifs seront, d’ici là, décédés, séniles ou simplement fatigués. On ne parlera probablement pas de ce point avant l’an prochain, et alors nous trouverons une autre façon d’aborder la chose. En l’ignorant, par exemple. Son discours terminé, le maire a salué, avant de se retirer dans son grand bureau où l’attendait, impatient, le chef de la raffinerie, son patron.

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Canicule et révolution

Je suis dans le sous-sol, et je pense au gouvernement, je pense à mes contemporains, je vois les nouvelles défiler sur l’écran de mon téléphone, et après bien des hésitations, je décide de changer le monde. Maintenant.

Première étape: écrire le manifeste qui ébranlera les certitudes et redonnera espoir.

Deuxième étape: rassembler ceux qui cliqueront sur j’aime.

Troisième étape: agir.

Ça me semble plutôt simple. Personne n’y a pensé?

Il me fallait une canicule pour inventer ce plan génial. Efficace.

J’avais chaud, je suais. Trop. J’ai abandonné le rez-de-chaussée et son confort, pour me réfugier dans le sous-sol, malgré les araignées et les petites bêtes rampantes. Ici, la canicule n’existe plus, le climat est redevenu normal, le bonheur est à nouveau possible.

Le manifeste, donc. Commencer modestement. Citoyens de ma rue. Mais gardons nos visées globales, soyons ambitieux. Citoyens de ma rue et peuple de la terre, ensemble nous changerons le mon…

Zut. Mon clavier!

Je dois griffonner avec ce moignon de crayon.

Mon clavier ne fonctionne plus, à moitié. Je peux taper la moitié des lettres, qwerty en descendant, mais uiop en descendant ne donnent plus rien. Je ne pourrai pas écrire un manifeste s’il me manque autant de lettres. Ce serait incompréhensible.

Ce doit être l’humidité. J’aurais dû y penser. Faudra maintenant que j’achète un nouveau clavier, mais je n’en ai pas les moyens. Pas avant le mois prochain. Trop de factures en retard. Comme l’électricité.

Remettons ce manifeste à plus tard. Il sera toujours temps de changer le monde, dans quelques semaines, dans quelques mois, ou à une date ultérieure.

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Déroutante Sylvia

Elle est apparue entre deux rayons de soleil, j’ai à peine eu le temps d’allonger le bras, de l’attraper par le collet pour la ramener parmi nous. Évidemment, elle m’a demandé pourquoi, je n’ai pas répondu, alors elle m’a raconté son histoire. Née dans un pays de sable et de vent, elle a des cheveux qui tournent autour de sa tête, les gens de chez elle ont peur d’elle, ils l’ont battue, chassée, oubliée. Elle ignore pourquoi elle a dérivé par ici, peut-être l’a-t-on poussée, emmenée, mais qui, quoi, elle nous dit qu’elle n’en sait rien, n’a rien vu, le temps a tordu l’espace, ce qu’elle est devenue, elle n’a pas encore eu le temps de le découvrir, même si elle nous le montre sans hésiter, mais peut-être a-t-elle oublié qu’elle pourrait hésiter et nous tourner le dos. Elle est jeune, elle m’a dit qu’elle était jolie, comme toujours je veux bien croire ce qu’on me raconte, faire semblant, hocher de la tête, j’adore les jeux et je joue à merveille, et ça ne fait pas cinq minutes qu’elle est là, nous avons déjà une histoire, il y a déjà quelque chose qui s’appelle nous, du moins c’est le mot qu’elle emploie depuis quelques secondes, elle le répète, même si je lui ai dit que c’était une incantation qui porte malheur, que tout finira bien par s’éclaircir, que des troupeaux de concitoyens se chargeront, ça ne tardera plus, de tout découper en petits carrés, qu’ils classeront là où ils le pourront, ils n’exigeront pas de façons particulières pour agir, non, car la simplicité est leur mot d’ordre, ils le répètent chaque fois, je le répétais aussi quand j’étais l’un d’un, et j’étais l’un d’eux il y a à peine quelques instants. On ignore si je le serai à nouveau, éventuellement, quand ce nouveau nous nous échappera, quand elle repartira entre deux rayons de soleil et que je resterai sur le pavé, à l’ombre des frênes et des vieilles pierres, dans l’humidité étouffante d’une vie qu’on m’a léguée, c’est ce qu’on m’a annoncé, parce qu’elle était disponible, prête à servir, mais comment s’en servir, comment continuer ou commencer à s’en servir si elle repart? J’espère qu’elle n’exigera pas, en retour, de connaître mon histoire, je lui mentirais, car on ment, et ce serait absolument pire, quelque chose comme une fin de monde, un éveil brutal aux allures d’amnésie.

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Canons rieurs

Un car de touriste sillonne notre jolie ville. Le guide, qui a la voix fort gaie, connaît bien l’historique des monuments, bâtiments et lieux publics où le car s’arrête.

GUIDE: Ici, admirez l’architecture pré-post-moderne de ce que nous appelons, à Cocoville, l’Hôtel de Ville. Il y a même une chanson de Mi-Mi à ce sujet, car vous l’aurez compris, ah ah ah, Cocoville rime avec Hôtel de Ville, et dans une chanson, ça fait très bien. Mais je ne vous la chanterez pas. Le CD de Mi-Mi est disponible au kiosque à la fin de la tournée, ou vous pouvez toujours acheter la version MP3 en ligne sur le site de l’Organisation Dynamique du Tourisme Cocovillois. Des questions?

TOURISTE 1: C’est quoi un hôtel de ville?

GUIDE: Vous plaisantez? Vous ne savez pas ce qu’est un hôtel de ville?

TOURISTE 2 (qui tient la main de TOURISTE 1): Puisqu’il vous le demande!

TOURISTE 1: Non, je ne sais pas.

GUIDE: D’où sortez-vous?

TOURISTE 3 (assis derrière TOURISTE 1 et TOURISTE 2): Nous sommes, comme vous, des enfants de l’Univers.

GUIDE: D’accord, d’accord. Vous arrivez de loin, de très loin. Pourtant, vous n’avez pas d’accent. On dirait même que vous êtes de Vovoville, mais heureusement que ce n’est pas le cas. Car les Vovovillois, ce sont des demeurés. Ils croient, parce qu’ils habitent là où la rivière se déverse dans le fleuve, qu’ils sont plus civilisés que nous. Alors que vous l’avez vu, notre riche héritage, un fort joyeux héritage, grand, long, rond, fait de nous de joyeux civilisés. Mes amis touristes, soyez joyeux avec nous! Admirez encore un peu ce bel Hôtel de ville.

TOURISTE 1: Alors, c’est quoi?

GUIDE: Ah oui. Votre question. Comme son nom le dit, c’est un hôtel, où dorment les experts en relations publiques des sociétés grandioses et en symbiose de notre ville.

TOURISTE 2 : Quelles sociétés?

GUIDE: Hum. Bonne question. Je veux dire, question difficile. Attendez que le guide, moi, ah ah ah, consulte le guide, ce petit bouquin. Voyons voir. Sociétés… Sociétés… Ah voilà. Banque Extracitadine, Mines Dabimes, Pétroles Joviaux, Canons Rieurs.

TOURISTE 3: Canons Rieurs?

TOURISTE 2: Rieurs?

GUIDE: Rieurs. À Cocoville, nous le sommes tous, que voulez-vous.

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Chansons perdues

Mathilde m’avait recommandé de fermer les yeux, de méditer profondément pour libérer mon énergie et lui permettre de se marier aux énergies de l’univers et de mes concitoyens. J’ai dû fermer les yeux trop longtemps. Pendant que je ne regardais pas, on m’a volé mon sac. Il contenait tout. Mes deux livres, toute ma fortune, une vieille montre dont j’avais hérité d’un oncle fou, un ticket pour un concert d’Elvis jamais utilisé que j’avais trouvé dans un comics d’occasion, et surtout, mon bloc-notes, celui où j’ai écrit les chansons que je voulais chanter lorsque j’aurais su chanter, ce qui n’aurait pas tardé. Mais sans mes chansons, que devenir?

Alors j’ai demandé à mon ami Ricardo de m’aider. Il fermait les yeux méditait lui aussi, assis juste là, près de moi, quand le forfait fut commis. Ricardo n’a vu qu’une ombre s’approcher, subrepticement, puis s’éloigner, tout aussi subrepticement, et il croit que c’était l’ombre des énergies de l’univers qui nous rendait une petite visite. Ricardo n’est pas stupide, c’est mon ami, mais il est un peu con. Impossible d’obtenir de lui la moindre description du suspect, de son ombre mystérieuse, et à ce jour il croit toujours à une apparition, une révélation, il s’est inscrit dans une secte à qui il verse vingt-trois mille dollars chaque année, sans compter les petits extra. En plus, Ricardo se fout de mes chansons. Il me répète que je ne les aurais jamais chantées, et que si je l’avais fait, le monde entier m’aurait fuit.

J’ai donc payé une annonce dans les journaux pour retrouver mon sac, et surtout, mes chansons. J’ai placardé des affiches dans les lieux publics, devant les bars et les dispensaires de drogues biologiques, chimiques, magiques. Le message était simple: j’implorais le pillard de me rendre mes chansons, et je lui abandonnais tout le reste, les livres, la fortune, la montre, les tickets pour le concert d’Elvis, et le sac lui-même. Mais qu’on me rende le bloc note! J’ai eu beau afficher, supplier et même offrir une récompense, rien n’y fit.

En désespoir de cause, je me suis rendu chez les policiers. J’ai toujours eu d’informes réticences à m’adresser aux forces de l’ordre, mais la détresse m’y contraignait. J’explique donc la situation à deux policiers, fort attentifs. La méditation, les énergies de l’univers, l’ombre, le vol, mes chansons envolées. Le plus vieux des deux m’a invité à m’asseoir à leur table, et nous avons entamé une partie de Monopoly. Ils étaient doués, et moi aussi. Ça n’avait pas de fin. Plus tard dans la nuit, le plus vieux des policiers, qui était à deux doigts de la banqueroute, s’est endormi. Le plus jeune m’a offert le seul lit disponible, dans une cellule.

Au petit matin, les policiers de relève ont trouvé étrange que la porte de ma cellule soit grande ouverte. On m’a donc accusé de tentative d’évasion. J’ai à nouveau raconté mon histoire, l’univers, l’énergie et mes chansons, mais plutôt que de m’écouter, on m’a transféré dans un institut psychiatrique, où on m’a démonté le cerveau, pièce par pièce, pour me le remonter plus joliment. Après une onzaine d’années, on m’a enfin laissé errer dans la ville.

Puisque je ne n’ai jamais retrouvé mes chansons, et qu’il y a de bonnes chances que mon bloc-notes soit aujourd’hui détruit par l’eau, le feu, la terre ou les énergies de l’univers, je me suis vu contraint d’abandonner tout espoir de chanter. Sans mes chansons, en effet, comment y parviendrais-je? Quant à en écrire d’autres, cela est impensable. Le temps d’écrire des chansons est révolu.

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Histoires pour endormir les enfants

C’est l’heure du dodo pour l’enfant dans la maison de l’enseignante et du fonctionnaire. Journée comme les précédentes, à quelques détails près, imperceptibles.

ENFANT: Maman! Maman! Lis-moi une histoire!

PAPA: C’est qu’il les adore ces histoires! Bonne nuit mon petit chou.

MAMAN: Tous les enfants les adorent. C’est très très populaire en ce moment.

PAPA: Allez. Je vous laisse. Je ne veux pas manquer les dernières nouvelles.

MAMAN: Sanglantes.

PAPA: Heureusement.

MAMAN: Alors, mon petit chou, où en sommes-nous?

ENFANT: Hier tu m’as lu l’histoire de l’homme au sabre et à la tronçonneuse.

MAMAN: Ah oui. Ce soir, ce sera Le père Gervais. Mais d’abord, couche-toi bien, c’est ça. Tu dois bien dormir cette nuit. Rappelle-toi, demain, c’est samedi, et où irons-nous?

ENFANT: À la campagne!

MAMAN: Pour y faire quoi?

ENFANT: Cueillir des fraises!

MAMAN: Ce sera une belle journée. Mon petit chou, lisons cette histoire. Je commence. Le père Gervais. Il était une fois, un homme qui tous les jours subissait la haine de Jeanlaine, sa femme. Leur garçon, Gosselain, en souffrait terriblement. Un jour qu’il jouait derrière la maison, Gosselain a trouvé son père Gervais pendu à un arbre. Un cadavre déjà tout raide, si raide qu’il ne répondait pas aux nombreuses questions de Gosselain. Quand Jeanlaine est arrivée, elle a dit bon débarras. Gosselain s’est demandé si elle le détestait autant, lui, qu’elle détestait Gervais. Alors Gosselain a voulu imiter son père, et il s’est passé la corde du pendu autour du cou. Mais ça n’a pas fonctionné, et Jeanlaine lui a expliqué qu’il n’était pas Gervais, que ça ne servait à rien de l’imiter. Elle a avoué qu’elle détestait Gervais parce qu’il avait tué des dizaines et des dizaines d’enfants. Gervais a fini par avoir honte, alors il s’est retiré de la vie pour de bon, ce qu’il aurait dû faire bien avant. Entendant cela, Gosselain en a oublié de se pendre, et depuis ce jour, il végète dans son trou du bout du monde.
ENFANT: Maman…

La voix de l’enfant endormi est à peine audible.

ENFANT: Une autre histoire, maman…

La mère ferme la lampe, et la respiration régulière de son enfant ne s’interrompt pas. Elle sort de la chambre sur la pointe des pieds, émue devant le charmant spectacle de cet enfant qui dort.

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Nausée froide

PAUL: T’as vu le prix de ce livre? Non, mais regarde! Regarde!

CHARLIE: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents. Le prix habituel. Rien pour t’enflammer.

PAUL: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents pour cent quarante-quatre pages. Poids total: deux cent vingt-sept grammes. Ça nous donne huit cents et demi le gramme, ou encore, treize cents la page. Tu te rends compte!

CHARLIE: L’auteur, il en a mis du temps à l’écrire sa page. C’est son salaire, en quelque sorte.

PAUL: Son salaire! Et moi, qui ne suis pas médecin, si je mettais dix heures, et même vingt heures à te greffer un nouveau rein, tu crois qu’on m’en verserait un salaire? On me foutrait en prison, oui! Qu’on les foute en prison, ces voleurs!

CHARLIE: T’as encore bu.

PAUL: Ça ne change rien à l’affaire. On nous spolie, très cher. Il faudrait obtenir une injonction pour empêcher ces gens de nous dérober des dollars durement gagnés.

CHARLIE: T’as qu’a pas les acheter, leurs livres. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves. Personne ne te pousse à acheter leurs livres.

PAUL: Ma conscience m’y pousse! La salope. Un livre, ce n’est pas rien. C’est ce que notre monde nous offre, c’est ce que notre culture nous sert pour nourrir l’élan de liberté qui bouille en nous. Oh, ils sont bien beaux, leurs livres. Jolies couvertures, bien reliées, ils ont vraiment fière allure. Jusqu’à ce qu’on les lise.

CHARLIE: Ils ne sont pas tous moches.

PAUL: La plupart le sont. Viens par ici. Regarde en bas de l’escalier, dans le sous-sol. Tu vois cette pile de livres? Que des nullités. Eh bien, cette seule pile m’a coûté une voiture neuve. Pendant ce temps, je n’ai conservé qu’une dizaine d’ouvrages. Une dizaine!

CHARLIE: Au moins, ça encourage la relève.

PAUL: Pas grand-chose de relevé ici.

CHARLIE: T’es con. Tu devrais lire une page ou deux, avant d’acheter. C’est pourtant facile de les repérer, les nullités. Toujours les mêmes formules pour vendre leur salade: écriture parfaitement maîtrisée, ou encore, plume d’une profonde sensibilité, ou sans prétention, ou en toute humilité, et autres formules qui signifient, à tous coups, écriture d’une banalité déconcertante. Ils ont des subventions, que veux-tu, ils en profitent, et ils impriment, ils impriment, l’industrie du livre, c’est du sérieux.

PAUL: Tu crois que je pourrais les vendre, tous ces livres? Ça me permettrait peut-être de rembourser mes dettes.

CHARLIE: Faut pas rêver. Personne ne veut les lire. Et je parie qu’ils sentent l’humidité. Balance tout ça au recyclage, tu auras fait une bonne action. Tout ce temps que tu as perdu. Tout cet espace dans le sous-sol! Tu pourrais y installer une table de ping-pong. Ou de billard, mais c’est plus cher. 

PAUL: Je sens que je serai malade. Je le sens.

CHARLIE: Tu verdis.

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Lascaux

Mon père nous a toujours promis de nous emmener à Lascaux. Quand j’étais jeune, je croyais que c’était un parc d’attractions, et j’avais hâte, oh que j’avais hâte. La promesse était répétée tous les printemps, mais quand arrivait l’automne, nous n’avions pas eu le temps, il y avait des imprévus, nos vacances nous traînaient toujours loin de Lascaux. Plus tard, j’ai cru que Lascaux était un zoo. J’imagine que mon père avait un jour fait référence aux félins, aux bisons peints sur les murs des grottes. Plus tard encore, quand j’ai fumé ma première cigarette, je n’y ai plus pensé. J’étais rarement à la maison lorsque mon père délirait sur une visite improbable à Lascaux. J’aurais pu me renseigner, voir de quoi enfin il s’agissait, j’ai préféré chasser Lascaux de ma mémoire. Ça restait, j’imagine, une sorte de lieu irréel, comme le Pôle Nord du Père Noël, le Paradis de mes voisins catholiques, ou le Pays des merveilles d’Alice. Une fiction. Aussi, je n’ai jamais visité Lascaux, ni personne dans ma famille. Mais chaque année, toutes ces années ensuite où j’étais loin, je sais que mon père a continué de promettre une visite à Lascaux. Pourquoi? J’aurais pu lui poser la question lorsqu’il en était encore temps. Dans la famille, quand on promet l’impossible, on a l’habitude de répéter, c’est ça, et tu nous emmèneras à Lascaux. Parce que Lascaux, c’est là où nous n’irons jamais.

Mon père est mort ce matin, et ma mère a dit qu’avant de cesser de respirer, il a promis qu’il serait bientôt sur pied, et qu’il l’emmènerait à Lascaux, avec les enfants bien sûr. J’ignore s’il savait ce qu’était vraiment Lascaux, ou si c’était un mot qu’il avait entendu dans sa jeunesse, peut-être une image dans un de ses livres d’écoliers, ou quelque chose dont lui a parlé son propre père.

Ce soir, après un bain mortuaire familial, trois jours de veille, une cérémonie, une réception, nous sommes rentrés à l’hôtel, Alina, notre fils Joaquim, six ans, et moi. À la première heure demain matin, nous sauterons dans l’avion, et nous ne reviendrons pas avant au moins l’an prochain, et  même un peu plus tard, ce serait bien. J’ai lu quelques pages d’un livre de contes à Joaquim. Il s’endort toujours après la deuxième page, mais je continue un peu plus, parce que j’aime le regarder rêver. Mais ce soir, juste avant que je ne referme la porte, sa petite voix m’a fait sursauter. Dis papa, quand m’emmèneras-tu à Lascaux?

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