Respirer la vie 

Ce matin, je ne trouvais plus aucune chemise propre dans le placard, j’ai dû oublier de les envoyer au dry cleaner, j’ai cherché, fouillé jusqu’au fond où finalement il y avait cette chemise saumon, je l’aimais bien à l’époque, mais cette époque est ancienne et comme je n’avais pas le choix, avec la veste bleue ça fera l’affaire, légèrement ridicule, mais pour une matinée, j’ai sauté dans la voiture, foncé au bureau, avec l’intention de m’acheter une chemise décente sur l’heure du midi, ça c’était sans compter mes collègues qui m’ont retenu beaucoup trop longtemps, je n’avais plus le temps d’arrêter à la mercerie, j’avais donné rendez-vous à Jack et John au gym, nous nous encourageons mutuellement, entraînement, poids et intervalles à vélo, pour une course cet automne, alors tant pis pour la chemise, j’irai plus tard, après avoir rendu visite à ma vieille tante qui a besoin de ses médicaments, c’est moi qui fait ses courses, je l’ai sentie fatiguée, elle n’en a plus pour longtemps, je l’ai encouragée, j’ai rangé rapidement et j’ai filé m’acheter trois chemises, non merci pas besoin de les essayer, je prends toujours la même chose, je n’aurai pas à m’inquiéter pour le dry cleaner, parce qu’on ne sait jamais, et j’ai pu me changer avant de rencontrer ce nouveau client, avec la chemise saumon, vraiment, qu’aurait-il pensé, je crois qu’il acceptera de faire affaire avec nous, bonne impression, je crois, il m’a invité à prendre un verre, oui, mais un seul, je dois terminer l’évaluation du projet que nous a soumis un autre client, tout doit être complété avant la fin de la journée, mais j’ai tout en tête, je n’ai que quelques détails à réviser, heureusement que les autres ont déjà quitté le bureau, parce que je suis plus efficace quand c’est calme, et le résultat, ma foi, me semble parfait, le client sera ravi, à la première heure demain notre commis lui remettra les documents, mais pour l’instant je descends au café, juste en bas sur le boulevard, j’ai faim, j’ai un peu de temps, mais pas trop, et dix minutes plus tard, sans trop courir je suis à la mairie, j’épouse Rosella, les familles sont là, embrassades, voeux, nous parlerons des futurs enfants à faire plus tard, je la raccompagne à l’appartement où j’attrape des vêtements plus relax, je me changerai en route, je descends le long de la côte, le jour fuit, il n’est pas trop tard, mes amis Matt et Marc sont déjà là, ils ont la bière et l’herbe, et c’est en silence que nous observons le soleil descendre dans l’océan, couleurs chaudes et mystère, ah comme il est bon de prendre quelques minutes pour respirer la vie.

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Une ombre impérative 

J’étais penché sur ma feuille, et j’écrivais de mes nouvelles à ma famille. Là où j’étais, je n’avais pas accès à internet, pas accès à un ordinateur. Je doutais même que ma lettre parvienne à destination. Qu’importe. Là-bas, personne n’attendait plus de nouvelles de moi depuis longtemps, s’ils n’en avaient jamais attendu. Ils n’ont peut-être pas encore remarqué que je suis parti, même si cela fait plus de quatre ans.

Leur écrire, avais-je pensé, me permettrait d’effacer à jamais les restes de souvenirs d’eux que je traînais encore dans mes bagages. Écrire comme on se lave, et après, je serais heureux, je ne serais qu’heureux.

J’avais écrit deux paragraphes quand une ombre noire a fondu sur moi, paralysant ma main et tout mon corps. Cette ombre est sortie de nulle part, parfaitement silencieuse. Elle se déplaçait sans cesse, prenant la forme d’un géant barbare pour aussitôt se transformer en serpent, en bouc ou en porc.

Je ne pouvais plus ni écrire, ni parler, ni me lever. Elle se jouait de moi, se moquait de moi. Je respirais avec peine, et je me croyais condamné à mourir lentement, torturé par cette chose mystérieuse. Si au moins j’avais pu appeler au secours, alerter mes amis, alerter tout le village!

J’ignore comment, mais l’ombre s’est mise à déchiqueter tous les livres, une centaine, que j’avais empilés sur une table, au fond de la pièce. Elle les déchiquetait un à un, les transformait en une fine poussière que je m’efforçais de ne pas respirer en plaquant un pan de ma veste contre mon visage. Mais l’ombre poursuivait son travail, et la poussière s’épaississait autour de moi, si bien que j’ai dû fermer les yeux pour ne pas être aveuglé.

Cela a duré de longues minutes, infernales. Je respirais de plus en plus difficilement, certain que j’allais crever là, étouffé par cette poussière de livres. J’ai lutté. J’aspirais le moins d’air possible, je m’accrochais à mon existence, je m’accrochais aux joyeux moments qui m’attendaient à l’extérieur de ma cabane.

Et soudain, l’air s’est allégé. La poussière retombait doucement au sol, s’empilait en un funèbre tapis clair. Je me crus sauvé, enfin libéré! Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

L’ombre rôdait toujours, dansait devant moi, menaçante. La lettre que j’écrivais avait elle aussi disparu, pulvérisée comme les livres, tous les livres.

Je gardais les yeux sur l’ombre, inquiet, ne sachant plus si je veillais ou si je dormais, craignant même avoir été drogué par des inconnus. Je me promettais de brûler cette cabane si jamais je m’en sortais vivant, de partir encore plus loin, jusqu’au pôle s’il le fallait.

Depuis quelques minutes, le calme était revenu. L’ombre s’était ramassée sur elle-même et m’observait, sans un mouvement. J’appréhendais le pire, mais je me persuadais que tout irait bien dans quelques instants.

Erreur. L’ombre a pris peu à peu la forme d’une longue flèche, qui s’est pointée vers moi, suspendue dans l’air à la hauteur de mon visage. Horreur! Elle allait frapper, et je ne pourrais rien pour l’en empêcher, pour me protéger!

Après être restée en suspens pendant je ne sais combien de temps, elle a foncé sur moi, a pénétré sans résistance entre mes lèvres, m’a envahi. Pendant qu’elle entrait, c’est absurde, j’avais la certitude de reconnaître l’odeur de mon père, de ma mère, de mes frères et soeurs, de toute ma famille! Ils étaient tous là, à s’emparer de moi, à se jouer de moi!

Épuisé, j’ai fini par m’évanouir. À mon réveil, j’étais étendu au sol, dans la poussière de livre. Je n’étais plus paralysé, j’avais recouvré la parole, je me croyais libéré. Pendant quelques jours, j’ai nettoyé la cabane, et je me suis trouvé un nouveau logis. Ma vie avec mes nouveaux amis avait repris son cours, j’essayais d’oublier l’épisode de l’ombre.

Puis un jour que je me promenais sur la place publique, mon corps s’est mis à danser comme un fou, sautant, tournoyant sans que je ne puisse rien faire pour arrêter le mouvement. Les passants ont commencé à me regarder d’un oeil suspicieux, mes nouveaux amis m’ont suggéré toutes sortes de thérapies. J’avais compris ce qui m’arrivait, mais comment leur expliquer qu’une ombre m’avait envahie, qu’elle avait pris possession de mon corps.

Mon comportement étrange s’est aggravé. Je me suis mis à danser nu dans la rue, à insulter des gens que j’aimais, à faire peur aux vieillards. Bientôt, ceux qui m’aimaient m’ont détesté. L’ombre persistait à me lancer dans toutes sortes d’extravagances plus outrancières les unes que les autres. Si bien qu’à la fin, plusieurs se sont juré d’avoir ma peau.

Ils l’auront tôt ou tard, cela ne fait aucun doute. Dès que je veux fuir loin de ce village, l’ombre m’y ramène. J’attends donc les mains qui m’étrangleront, le couteau qui m’égorgera.

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Le noeud

JANOT: Monsieur le Président! Monsieur le Président! 

PRÉSIDENT: Mon cher Janot, le nœud de ta cravate est lâche. À mon avis.

JANOT: Monsieur le Président, ils sont debout! Ils sont debout!

PRÉSIDENT: D’abord, ce nœud.

JANOT: Voilà, voilà, Monsieur le Président. C’est bien ainsi? Acceptable?

PRÉSIDENT: Acceptable, oui, parfait, non. Tu sais, Janot, refaire un nœud de cravate est essentiel en tout temps. Bien des hommes, bien des femmes qui en portent aussi, bien des gens sans genre qui en portent aussi, négligent leurs nœuds de cravate. Ils le font le matin, devant la glace, puis ils l’oublient toute la journée. Pourtant, la soie, ça se détend, oh je te l’accorde, souvent imperceptiblement. Mais comment espérer que du matin, disons à huit heures trente, donc que du matin au soir, le nœud maintienne sa rigidité, sa prestance et sa force. C’est oublier que le corps s’est levé des dizaines de fois, le tronc a pivoté, les bras ont remué, la tête, il ne faut pas l’oublier celle-là, n’a cessé de se tourner de gauche à droite, de haut en bas. Ne l’oublions pas, car tous ces mouvements, vois-tu, sollicitent, à divers degrés, les muscles du cou. Or, quand ces muscles se contractent et se relâchent, que se passe-t-il? Eh bien, cela crée un mouvement qui agit directement sur le col, et par là, sur le nœud. Il faut en prendre conscience, mon cher Janot, parce qu’un nœud reflète l’âme de celui qui le porte. Un nœud mou, tu l’as deviné, suggère un individu qui doute de tout, incapable de prendre des risques et d’avancer. Un perdant, quoi. Tandis qu’un nœud toujours bien serré, bien solide, montre la force de caractère de celui qui le porte. Il inspire respect, celui que l’on doit aux véritables chefs. Mon cher Janot, si tu as l’ambition de demeurer au sein de mon équipe, au coeur même de la Maison-Rose, traite ton nœud avec tous les soins que son existence commande.

JANOT: D’accord Monsieur le Président, d’accord.

PRÉSIDENT: Ils sont debout, disais-tu? Mais qui donc, à part nous deux, en ce moment?

JANOT: Les damnés de la terre, Monsieur le Président, les damnés de la terre! Debout!

PRÉSIDENT: Ce ne serait pas la première fois ni, hélas, la dernière.

JANOT: Que dois-je faire? Ils sont nombreux, vous savez, beaucoup plus que nous l’avions estimé.

PRÉSIDENT: Invite-les à se rasseoir. Voilà tout.

JANOT: Il y en a de tous les pays, Monsieur le Président. Certains sont partis de l’autre côté de la terre, ils ont marché depuis leur naissance pour se rendre ici.

PRÉSIDENT: Je parie qu’ils veulent manger mieux, se loger mieux, s’habiller mieux, se soigner mieux, et par-dessus le marché, se reposer. Comme d’habitude.

JANOT: Pas tout à fait, monsieur le Président, pas tout à fait.

PRÉSIDENT: Que veulent-ils donc? Un téléphone intelligent? Une connexion internet?

JANOT: Ils veulent vous remplacer par un des leurs, monsieur le Président. Et moi aussi, par un des leurs aussi. Et nous tous, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Ton nœud de cravate! Ne l’oublie pas!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Dans les grands moments de stress, refaire son nœud de cravate permet de canaliser toute son attention pour quelques secondes, et c’est parfois suffisant pour retrouver le calme nécessaire aux grandes décisions.

JANOT: Que doit-on faire, monsieur le président? Appeler l’armée?

PRÉSIDENT: Défais et refais ton nœud, Janot, tu dois impérativement te calmer.

JANOT: Oui, monsieur le Président. Sachez qu’ils approchent!

PRÉSIDENT: Voilà. Maintenant, tu vas appeler mon cousin Jean, tu lui diras d’offrir un rabais de soixante pour cent sur tous les fauteuils inclinables, bien rembourrés.

JANOT: Oui, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: En cuir.

JANOT: Pardon?

PRÉSIDENT: Les fauteuils. En cuir. Ne soyons pas pingres, la cause est élevée, l’objectif noble.

Quelques minutes plus tard.

JANOT: C’est fait, monsieur le Président. Les fauteuils inclinables se vendent.

PRÉSIDENT: Quels sont les résultats, du côté des damnés?

JANOT: La moitié se sont déjà assis.

PRÉSIDENT: Et l’autre moitié?

JANOT: Même à soixante pour cent, c’est trop cher pour eux.

PRÉSIDENT: Dites à mon cousin de réduire davantage. Il faut réduire, Janot, réduire tant que le dernier ne se sera pas assis.

JANOT: Entendu, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Assis, les damnés de la terre! Il n’y aura pas de révolution cette année!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Janot!

JANOT: Oui, monsieur le Président?

PRÉSIDENT: Ton nœud!

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Le tour de la maison 

Deux hommes assis sur un parterre, boivent une bière, bavardent. C’est l’été. Y a du soleil pour tous. Le jeune Rod, à peine plus de douze ans, passe en traînant ses savates.

ROD: Pauvre imbécile, je t’ai dit de ne pas me prendre en photo. Quelle tarte! Faut toujours lui répéter. Tu vas m’effacer ça tout de suite!

Le petit Rod disparaît vers la droite, derrière la maison, sans cesser de maugréer.

FÉLICIEN: C’est ton fils? Il te parle comme à un chien! Pire, en fait.

GRÉGOIRE: C’est Rod, oui. Vois-tu, Viviane dit qu’à cet âge, les enfants entament un long processus de construction de leur être profond, et parfois cela s’accompagne d’éclats passagers, comme tu as vu.

FÉLICIEN: Donc, tu le laisses t’insulter?

GRÉGOIRE: Je l’ai déjà réprimandé, je lui avais même retiré son jeu vidéo. Dès qu’elle l’a appris, Viviane lui a redonné son jeu, en le plaignant, pauvre petit, comment osait-on. Elle ne m’a pas parlé pendant deux semaines. Finalement, elle m’a fait lire ses livres qui expliquent tout, et depuis, plus jamais nous ne le réprimandons. Plus jamais.

Le jeune Rod surgit du côté gauche de la maison. Après un tour complet de la maison, il repasse devant les deux hommes. Il tient maintenant une hachette à la main. Parvenu devant son père, il s’élance et en assène un grand coup à la hauteur de la cheville. Rod est jeune, mais fort, et fort précis. Le pied est coupé, dorénavant Grégoire boîtera. Rod disparaît à droite de la maison, sans se presser.

FÉLICIEN: Merde! Au secours! Appelez les secours!

GRÉGOIRE: Ne crie pas, je t’en prie. Passe-moi plutôt la boîte derrière ton fauteuil. Il y a tout là dedans. Voilà. Merci. D’abord désinfecter. Heureusement, la blessure est nette. Je vais couper la circulation, voilà voilà, je ne m’y prends pas trop mal, n’est-ce pas? Allez, je mérite bien une deuxième bière, et toi aussi! Tu me sembles en pire état que moi. Oh là là.

FÉLICIEN: Il vient de te couper le pied! C’est grave, Grégoire.

GRÉGOIRE: Vivianne m’avait prévenu. Vu les circonstances, l’âge et tout, je savais que ça pouvait arriver. Tu sais, les jeunes, aujourd’hui, c’est pas comme dans notre temps. Ils ont cette construction profonde à laquelle nous n’avions pas une minute à consacrer. Que veux-tu, les époques sont ce qu’elles sont.

FÉLICIEN: Tout de même. Un pied en moins, c’est nul.

Quand Rod se pointe du côté gauche de la maison, Grégoire rentre son pied encore valide sous la chaise, ainsi que son moignon, par précaution. On ne sait jamais. Mais Rod passe devant lui sans le regarder, comme s’il pensait à autre chose. Au moment où il allait à nouveau s’éclipser du côté droit de la maison, il ramasse quelque chose par terre, et revient en trombe et d’un premier coup, solide et direct, tranche l’avant-bras droit, avant de reprendre son élan pour trancher l’avant-bras gauche. Essoufflé, visiblement fatigué par l’effort, il retourne lentement derrière la maison, par la droite.

FÉLICIEN: Là c’est trop! C’est un massacre! J’appelle la police!

GRÉGOIRE: Plutôt que de dire n’importe quoi, désinfecte-moi ces plaies, et applique bien les bandages. Tu as vu comment j’ai fait, tout à l’heure, pour la cheville?

FÉLICIEN: Tu diminues à vue d’oeil Grégoire! Bientôt, je ne te reconnaîtrai plus. Je lui en mettrais bien une bonne baffe à ce gamin!

GRÉGOIRE: N’oublie pas l’essentiel, Félicien. Rod, eh bien il construit, il construit. Ne l’oublie jamais, quoi qu’il arrive.

Et de la gauche, après un autre tour de la maison, arrive Rod, qui semble avoir repris de la vigueur après ses derniers exercices. Grégoire se penche vers Félicien, et très vite, lui murmure à l’oreille.

GRÉGOIRE: Viviane t’aime bien. Rod aussi, à sa façon. Mais il construit, il construit, faut comprendre. Ce serait bien que tu emménages ici. Demain peut-être?

FÉLICIEN: Demain? Tu as perdu la tête?

GRÉGOIRE: Pas enco…

D’un beau geste circulaire, digne d’une chorégraphie de ballet, Rod lui tranche le cou. La tête, sans son socle, roule derrière la chaise, souriante. Félicien, saisi par la scène, s’élance vers sa voiture, pendant que Rod reprend sa marche lente vers la droite de la maison. Avant que Félicien ne parvienne à sa voiture, Viviane l’appelle, du seuil de la maison.

VIVIANE: Félicien! Félicien!

Le visage déformé par la terreur, Félicien se tourne vers elle, resplendissante dans ses vêtements de sport. Elle l’appelle de la main, l’invite à entrer.

VIVIANE: Viens! Viens vite!

Calmé, Félicien revient d’un pas lourd vers la maison, et sans un regard pour la tête joyeuse de son ami, il se laisse diriger à l’intérieur de la demeure par Viviane, pimpante, insouciante. Quelques minutes plus tard, Félicien ne comprend pas pourquoi il la demande en mariage, il n’est pas certain d’entendre qu’elle accepte, il ferme les yeux et quand leurs lèvres s’effleurent, un frisson froid lui coule le long de la colonne, court, mais violent.

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Balade de madame Martin 

Tu empiles dans ta voiture les vêtements que tu recueilles depuis un an, il y en a beaucoup, de toutes les tailles, bébés, enfants, maman, papa. Tu souris, tu es fière. Beaucoup de travail, laver, repriser, presser, on dirait qu’ils sont neufs, ils plairont, ils apporteront un petit rayon de soleil. Oui, un rayon, même s’il est brisé, ça brille quand même. Il brillera dans leurs yeux. Tu arrives au Centre, tu n’y vas jamais, habituellement ils viennent chez toi pour ramasser, mais les bénévoles meurent, on ne les remplace pas aussi vite qu’autrefois.

Tu pousses la porte, tu ne reconnais personne, tu te demandes si le Centre n’a pas déménagé, si tu ne t’es pas trompée d’adresse. Non, c’est bien ici. Monsieur Lapointe est absent, madame Simon arrivera plus tard. Quatre jeunes personnes t’aident à transporter les vêtements. Elles sont méticuleuses, elles s’étonnent de la qualité des vêtements, elles te félicitent pour ton travail, tu rougis, tu cherches qui sont les filles, qui sont les garçons, tu caches ton malaise derrière ce sourire de pose, ces personnes montent et descendent les escaliers, elles parlent de pourquoi, mon pourquoi, son pourquoi, leur pourquoi, avoue-le, madame Martin, tu as peur, tu crois être piégée dans un nid de rastaquouères, où est ce bon monsieur Lapointe, où est cette bonne madame Simon? Tu les regardes à peine lorsque tu t’enfuis, tu crains qu’on ne te croie folle, mais déjà tu es prête à assumer cette folie au nom des tiens, au nom des dames de la Ligue de la préservation, et tu sors en courant, tu veux te réfugier dans ta voiture, retrouver au plus vite les dames de la Ligue, et cette question qui te contracte la cervelle, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu descends dans la rue, tu te crois sauvée, tirée d’affaire, pas besoin de faire semblant, pas besoin de te brûler les doigts. Tu cherches les clefs de ta voiture, où sont-elles, tu ne les trouves pas, madame Martin, tu es trop agitée, est-ce que ton cœur tient le coup? Cette femme qui s’approche, cette femme, l’as-tu vue, l’as-tu entendue? Elle te parle, elle te demande quelques dollars, tu fouilles comme une folle dans ton sac, ces satanées clefs, je les ai perdues! Est-ce bien des dollars qu’elle te demande, ou une direction, ou seulement si tu vas bien, car elle a peut-être vu ton visage tordu, mais tu n’entends rien, tu fuis ces yeux inconnus qui insistent, qui s’accrochent à ton pantalon si bien pressé, à ton chemisier si blanc. Décidément, les clefs te fuient, tu la sens bien, maintenant, dis, tu la sens? Est-ce une odeur de sueur, urine, merde, elle pue, elle est peut-être couverte de puces, de punaises de lit? Est-ce bien cela, ou un parfum, ou rien du tout, quelque chose dans ta tête qui décidément se détraque? Tu en trembles. Tu ne lèves pas les yeux vers elle pour ne pas avoir l’impression de t’engager, mais tu la sais là, tu as peur encore une fois, n’est-ce pas, madame Martin? Tu ne reconnais pas cette voix, les mots qu’elle emploie, tu ne reconnais rien dans cette femme que tu refuses de voir, et tu trembles, où sont tes clefs, madame Martin? Quand ton œil tombe sur le contact de ta voiture, tu te dis qu’il était temps, tes clefs, évidemment, tu les as laissées dans le contact, comme ça t’arrive si souvent, tu ouvres la portière, tu te lances à l’intérieur comme sur ta planche de salut, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu roules à peine cent mètres, peut-être moins, la rue est bloquée, impossible d’aller plus loin. Du boulevard déborde une foule innombrable qui danse et qui chante, des gens de tous âges, vêtus et nus, ils sautent sur les voitures garées, ils en égratignent plusieurs, ils en écrasent quelques-unes. Le joli chant qui monte d’eux t’aurait peut-être plu, mais à la radio, si tu avais pu le goûter paisiblement dans ton fauteuil, celui qui est près de la fenêtre, où tu reçois les dames de la Ligue. Mais ici, quel affront! Ils montent sur ta voiture, et tu ne peux plus fuir. Ils te sourient, t’offrent de charmantes pâtisseries, mais tu es paralysée, tes deux mains crispées sur le volant tu voudrais disparaître. Les pas de ces voyous sur ton capot, ta voiture qui tangue, tu pries pour que les escouades spéciales de la police nettoient le boulevard, la rue, tu pries pour que l’armée déploie ses troupes, rétablisse l’ordre, et tu fermes les yeux, tu serres les paupières de toutes tes forces pour ne plus voir même le rouge qui te brûle, pour retrouver la nuit, juste un instant. Tu es désespérée, reconnais-le, madame Martin, tu veux appeler tous les tiens à la rescousse. Mais quand tu soulèves enfin tes paupières, tu ne vois rien, il n’y a personne, nu ou habillé, tu es bien seule dans ta voiture qui a embouti un camion stationné. Tu es en sueur, madame Martin, tu cries à l’injustice, mais qu’est-ce qui se passe?

Soudain, tu te souviens de cette dame qui habite près d’ici, oui tout près, sur cette rue, où est-ce déjà? Tu sors, tu crois reconnaître la maison, tu abandonnes ta voiture, tu n’entends pas celui qui t’appelle, qui maintenant te menace de lancer les flics à tes trousses. Tu traverses une mer de rires et de chants et tu y parviens chez cette dame, oui, enfin, libération te dis-tu, tu frappes, elle t’ouvre aussitôt, tu t’écroules à ses pieds, épuisée. Alarmée elle te conduit jusqu’au salon, tu lui racontes tout, et la voici, cette dame de la Ligue de la préservation, toute aussi terrifiée que toi, vous vous serrez les mains longtemps, plus un mot n’est nécessaire, tu as retrouvé ton monde. Tu ne sais pas si beaucoup de temps passe, ou seulement quelques minutes, tu lui suggères d’appeler la police, le député, le président, mais avant que vous ne vous soyez décidées, on frappe à la porte, tu reconnais le jeune Dumoulin, tu sautes de joie, fils de ton voisin Dumoulin, policier, garçon probe et respectueux, tu laisses une larme couler, tu te détends, tu célèbres ton libérateur, qui te passe les menottes. Tu t’écroules, madame Martin, en te demandant, mais qu’est-ce qui se passe, et personne ne te répond, ni Dumoulin, ni la dame de la Ligue de la préservation.

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Basse-cour 

GUSTAVE: Elles sont toutes à toi, ces poules? 

LEYLA: Papa m’a donné la maison, à condition que je garde le poulailler. Tu veux bien m’aider à ramasser les œufs?

GUSTAVE: Les œufs? Vraiment? Tu en fais quoi des œufs?

LEYLA: J’en donne à la soupe populaire, j’en vends, je m’en garde.

GUSTAVE: Toutes ces poules! Intimidant.

LEYLA: Les oeufs! Tu en oublies. Tu n’as jamais mis les pieds dans un poulailler?

GUSTAVE: Je ne t’imaginais pas ainsi. Leyla et ses poules. Leyla l’élégante, qui joue à la fermière!

LEYLA: Plutôt la fermière qui joue à l’élégante. Ou peut-être que j’ai de multiples personnalités.

GUSTAVE: Il n’y a pas à dire, le premier degré d’émancipation passe par le rapport à la propriété agricole. Mais aujourd’hui, devant l’accumulation rapide de capitaux faramineux, aucune véritable réforme agraire n’est possible.

LEYLA: Tu as marché sur un œuf.

GUSTAVE: Le capital financier modèle jusqu’à nos rêves, par son contrôle de la production et de la promotion des produits.

LEYLA: Fais attention aux poules, il ne faut pas les effrayer.

GUSTAVE: Nous consommons aveuglément, sans jamais poser de questions, parce que nous avons besoin de cette cécité pour vivre comme nous le faisons.

LEYLA: Gustave! Tu as failli renverser tous ces œufs! Reste près de moi, ne t’aventure pas plus loin.

GUSTAVE: Quand une crise éclate, l’ahurissement nous étouffe, alors que tout était prévisible, simplement parce que les mécanismes économiques engendrent le mouvement de leur propre déchéance.

LEYLA: Attends-moi ici, je n’en ai plus pour longtemps. Surtout, n’avance pas de ce côté, il y a une trappe, et la planche qui la tient n’est pas très solide. C’est surtout pour éviter que les poules n’y tombent.

GUSTAVE: Alors il y a la guerre, qui a permis à l’industrie de l’armement de se développer de façon démentielle. Si bien que l’industrie de l’armement permet aux guerres de se développer de façon démentielle.

LEYLA: Gustave! La trappe!

GUSTAVE: Si bien que nous voyons, aujourd’hui, la… ahhhh!

LEYLA: Gustave! Non! C’est pas vrai! Merde. Il s’est empalé sur la fourche. Le con. Comment je vais expliquer ça, maintenant! Le fils du directeur général qui me fait la cour depuis deux ans est venu s’empaler chez moi!

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De jolis poissons

La file des touristes devant la guérite s’allonge à mesure que le soleil descend au-dessus des vieux immeubles de brique rouge. Les derniers arrivés devront probablement revenir demain. Vingt dollars par personne, quinze pour les enfants et les gens de soixante-cinq ans et plus. Les promoteurs promettent de prolonger la saison, l’an prochain, et surtout, d’ajouter des barques, question de répondre à la demande croissante. C’est que les poissons fluorescents, c’est rare, et c’est encore plus rare lorsqu’ils ont deux têtes et que les couleurs varient selon la taille.

Dans la file, deux touristes font connaissance, cela va de soi, que peuvent-ils faire d’autre?

TOURISTE 1: J’ai vu les photos, ils sont absolument époustouflants ces poissons! S’ils sont aussi beaux dans la réalité que dans la brochure, ça vaut clairement le prix d’entrée, et même plus!

TOURISTE 2: Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils sont fluorescents? Je vis à la campagne, et derrière chez moi, nous avons la plus belle des rivières. J’y ai pêché toute ma vie, et je n’ai jamais vu de poissons fluorescents, encore moins de poissons bicéphales.

TOURISTE 1: L’origine du phénomène, c’est l’usine de produits chimiques, qui a ouvert ses portes au début du vingtième siècle. Au début, les rejets dans la rivière tuaient les poissons, et décoloraient les citadins qui s’y baignaient. Mais avec le temps, certaines espèces, de poissons bien sûr, se sont adaptées. Il y a eu des mutations. D’abord les deux têtes, puis la couleur fluorescente. Vert fluorescent.

TOURISTE 2: Sur les photos, il y a plusieurs couleurs, pas seulement vert.

TOURISTE 1: Les autres couleurs, c’est venu plus tard. Quand ils ont vu que les gens venaient de loin pour observer les poissons, c’était gratuit à l’origine, ils ont décidé d’améliorer le produit, et de créer des poissons de toutes les couleurs.

TOURISTE 2 : Comment savez-vous tout cela? Vous êtes d’ici?

TOURISTE 1: Pas du tout. Je viens chaque année depuis neuf ans, alors je commence à en savoir un bout.

TOURISTE 2: Chaque année? Comment peut-on venir chaque année observer des poissons bicéphales fluorescents?

TOURISTE 1: Je suis un blogueur, voilà pourquoi. L’Office de tourisme de S. me paye pour publier des photos et des commentaires sur leurs poissons. Et ils payent bien, je vous assure.

TOURISTE 2: L’usine dont vous parliez, où est-elle? Je ne l’ai pas vue, et pourtant j’ai roulé le long de la rivière sur des kilomètres.

TOURISTE 1: Ah! L’usine! Eh bien, mon cher, elle est fermée depuis plus de vingt ans!

TOURISTE 2: Alors les poissons? Ils ne vont pas finir par retrouver leur couleur d’origine, par perdre une tête?

TOURISTE 1: Vous n’êtes vraiment pas au courant? Je croyais que tout le monde savait ça.

TOURISTE 2: C’est tout nouveau pour moi.

TOURISTE 1: Après la fermeture de l’usine, les poissons ont commencé à pâlir. Le Conseil municipal a paniqué. C’est que le tourisme lié aux poissons était devenu le deuxième moteur économique de la ville. Si non seulement la ville perdait son moteur principal, l’usine, mais aussi son deuxième, imaginez la catastrophe! Fermeture des restaurants, des hôtels, des terrains de camping, des boutiques de souvenir, mises à pied massives, déclin de l’économie, exode et mort de la ville.

TOURISTE 2: C’est terrible, mais comment éviter un sort fatidique?

TOURISTE 1: Là est le génie du maire de l’époque. La solution est simple, évidente. Le Conseil municipal a décidé d’investir dans les produits chimiques, afin de rejeter dans la rivière exactement ce que l’usine y avait déversé pendant près d’un siècle. Le miracle s’est produit. Les poissons sont plus beaux que jamais, et depuis douze ans, on est parvenu à créer des poissons de toutes les couleurs. J’ai même entendu dire qu’on tentait de régler non seulement la couleur des poissons, mais aussi les motifs sur leurs corps. On croit pouvoir bientôt présenter des poissons avec des dessins, et même des mots, des phrases.

TOURISTE 2: Ahurissant!

TOURISTE 1: Il sera ainsi possible de vendre de l’espace publicitaire sur les côtés des poissons. Une pub de voiture sur un côté, une pub d’un médicament contre la constipation de l’autre.

TOURISTE 2: On dirait que la ville a su se construire un bel avenir!

TOURISTE 1: Vous l’avez dit!

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Café et biscotti en terrasse 

Un couple, Bella et Belleau, à la terrasse d’un café, sirotent et grignotent, et sirotent encore et grignotent encore. Car ils ont le temps. Ils en ont beaucoup. On les dit chanceux d’en avoir autant. Tant mieux pour eux, disent les amis. Les autres en sont jaloux. Un avocat en robe noire, col blanc au vent, passe en courant devant eux, la frayeur tatouée sur le visage.

BELLEAU: Eh bien!

BELLA: Oh!

Suit un homme, jeans et t-shirt, qui court, le bras droit levé.

BELLA: Décidément!

BELLEAU: Étonnant.

Cris, coups de sifflet, ordres perdus dans un souffle coupé, un policier en uniforme sue à grosses gouttes, se tient les côtes et court.

BELLEAU: Ah ça!

BELLA: Eh!

Le calme revient, comme le serveur avec de nouveaux cafés, deux biscottis, et une madeleine. Une seule, qu’ils se partageront. Certains jours, les madeleines partent vite, et ce jour-là était un jour comme ça. On n’y peut rien, alors on partage. Bella et Belleau partagent tout, depuis longtemps. Ils n’y pensent plus. L’avocat repasse devant eux. Il court toujours, mais peut-être un peu moins vite que tout à l’heure. Il a perdu son beau col blanc. Un col avec de délicates dentelles.

BELLA: Dis donc!

BELLEAU: Tout à fait!

L’homme en jeans et t-shirt a gagné pas mal de terrain. Il lance des mots qui ressemblent à des menaces, mais essoufflé comme il est, il n’articule pas très bien.

BELLEAU: Tiens!

BELLA: Oui!

Il y a de l’action dans la rue ce matin. Belleau et Bella sirotent et grignotent, s’apprêtent à commenter, mais soudain surgit le policier, révolver au poignet, qui trottine péniblement. Celui-là a perdu beaucoup de terrain. Il ferait peut-être mieux de s’arrêter, et d’attendre que les deux autres repassent.

BELLA: Ça alors!

BELLEAU: Ah la la!

De loin parviennent des cris, un coup de feu, deux coups de feu. Bella et Belleau interrompent leurs activités, sirotage, grignotage, tendent l’oreille. Silence. Le calme semble revenu là où il a été troublé. Mais aussitôt, file devant eux l’homme en jeans et t-shirt, les mains rouges d’un joli sang qui s’égoutte dans son sillage, qui laisse une belle grosse goutte sur la serviette blanche de Bella.

BELLEAU: Mon Dieu!

BELLA: … (elle est bouche bée)

Le serveur, perspicace et rapide, remplace la serviette tachée par une serviette immaculée. Bella soupire. Sur le trottoir, un long pointillé sanglant. Les sirènes d’une ambulance et de voitures de police retentissent au loin, derrière les pâtés d’immeubles. Révolver levé, titubant, le policier poursuit sa chasse à l’homme, les traits déformés par l’effort. À deux pas de Bella et Belleau, il s’effondre, et dans sa chute, son doigt appuie sur la détente. La balle traverse le cœur de Belleau, pour aller se longer dans le joli front de Bella.

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Refuge 

JOE: Il y a encore beaucoup d’espace pour plein d’autres choses. C’est vrai que le président est entré, je l’avoue, fier sur son zèbre. Mais il n’y a pas à s’inquiéter, ça n’a pas duré, il s’est volatilisé sans laisser de trace, et le zèbre broute par là-bas, paisiblement. Par ici, mon ami, par ici on peut respirer sans craindre les ricochets de la loi, par ici il y a de la joie, par ici on oublie parfois de mourir. 

ANTHONY: J’ai les flics au cul, j’ai besoin d’une planque, je suis épuisé.

JOE: Tu n’as pourtant pas la tête d’un qui aurait cambriolé, torturé, violé, démembré, étêté.

ANTHONY: Évidemment. J’ai un peu faim aussi.

JOE: Le directeur général est aussi passé sur les ailes d’une famille de corbeaux. Ils croassent tranquillement de ce côté, je crois. Lui, dissous. Par ici la respiration naturelle.

ANTHONY: Mon crime est simple: je suis né.

JOE: Ça aussi, oui. Tu n’es pas le seul.

ANTHONY: Né un 23 août sous le tropique du Cancer. Pas beau. Pas laid. Pas sympathique. Pas antisympathique. Et quoi d’autre? Hum. Ah oui. J’ai appris à marcher, à quinze mois.

JOE: Tu es né, tu marches. Ils détestent.

ANTHONY: Un meurtre, c’était sur le boulevard gris, il y a un an, il y a deux ans, je l’ai vu, j’étais là, je marchais. La loi m’a tiré dessus, ils me retrouveront.

JOE: Entre. Entre vite. Elle viendra avec ses armes lourdes, elle voudra faire feu avant de disparaître. 

ANTHONY: Comment lui répondrons-nous lorsqu’elle frappera à la porte?

JOE: Elle ne frappera pas. Elle tirera à travers la porte. Ne t’en fais pas. Va, va là-bas, n’importe où parmi ces gens. Tu as faim? Il y a à manger quelque part. Les balles ne se rendront pas jusque là.

ANTHONY: Tu en es certain? Elle se faufile partout, j’ai eu beau me cacher dans les planques les plus inimaginables, la loi me reniflait, me retrouvait.

JOE: Ici, la vie est plus forte que la loi. T’en fais pas, elle a tenté mille fois d’enfoncer la porte, mais elle a toujours fini par reculer. Elle a compris qu’elle risque la disparition si elle s’aventure à l’intérieur.

ANTHONY: Où sommes-nous? Ça ressemble à n’importe quelle maison, et là-bas, derrière, on dirait n’importe quelles rues, et ces gens qui passent, ils ressemblent à n’importe qui.

JOE: Oui. J’ignore moi aussi où nous sommes. Je n’y ai jamais trop réfléchi.

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La question

ENZO: Charles-Albert! Charles-Albert! Que dois-je faire? Mais que dois-je faire, à la fin! Charles-Albert! Charles-Albert!

FÉRÉOL: Enzo, combien de fois dois-je te répéter que je ne m’appelle pas Charles-Albert, mais Féréol. Fé-ré-ol! Ol, ol, ol, ol.

ENZO: Que dois-je faire, que faire, que dois-je faire?

FÉRÉOL: Méfie-toi de la voisine, surtout quand elle surgit le visage couvert de suie, ça cache ce que tu ne voudrais pas découvrir, oh ça, tu peux en être certain, et il si elle apparaît, atterrit devant toi comme un météore, un oiseau abattu par le chasseur, sauve-toi, prend tes jambes à ton cou et court jusqu’à l’hippodrome, où au moins tu auras quelques options, comme celle de te lier d’amitié avec un jockey, de caresser un cheval, ou encore de prendre conseil d’un joueur impulsif, il t’entraînera dans une avalanche de mots et de gestes, tu y perdras le souffle avec toutes les couleurs qui surgiront, même s’il porte un uniforme, et si c’est le cas, méfie-toi, vérifie bien qu’il ne soit pas pompier, car alors ce serait un piège difficile à éviter, tu pourrais te retrouver malgré toi dans un complot, ce qui n’est jamais facile à déterminer d’avance, malheureusement, les complots mènent parfois à la rue, l’habit est tout prêt pour toi, oui, rangé, qui t’attend, une casquette décolorée, une veste trouée, une chemise sale, un pantalon trop court et de vieilles godasses sans chaussettes, on ne te reconnaîtrait, personne, pas même moi je t’assure, tu attendrais pour manger, mais avant, le choc t’aurait affaibli, de voir le résultat, la pluie qui te trempera jusqu’aux os, tu n’aurais plus besoin d’écouter miss météo, tu pourrais pisser sur les parcomètres en attendant l’aspirante députée qui te promettra une solution, un passage pour retrouver ton chemin, pour sortir de la vallée sombre et reprendre à pleines mains tes questions stupides, toutes tes questions qui cherchent encore leurs réponses et qui entre temps doivent se contenter d’approximations, de balles qui roulent dans toutes les directions avec toi qui s’étourdit, qui ne survivra peut-être pas jusqu’à la fin de la journée, de la nuit peut-être, quand tu as terminé tes longues études, avais-tu payé pour une garantie, une assurance sur ton bonheur et tes journées, mais ça n’existait peut-être pas, ça n’existe peut-être pas, ça n’existe pas, tu le sais bien, sauf que tu voudrais voir les signes et surtout, savoir les lire, parce qu’il ne suffit pas de déterrer le livre de la vérité, si la langue est morte, et ça tu peux en être certain, elle l’est, ça ne te servira qu’à comprendre que cette petite issue s’assèche et se referme sur toi jusqu’à t’étouffer, alors si tu veux rêver encore, tu ferais mieux de ne plus me poser de ces questions stériles.

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