La pluie

Samedi matin. Comme tous les samedis, il pleut. Comme chaque semaine, j’en profite pour prendre une douche. J’économise ainsi sur l’eau, je tire bon parti du mauvais temps plutôt que de râler, comme ils le font tous, en ville et à la radio. Les imbéciles. De l’eau qui tombe du ciel, c’est un cadeau, un don divin. Ne pas en profiter, c’est cracher sur ses richesses.

Je vis à la campagne, assez loin de mes plus proches voisins. Mais je dois tout de même voir à me cacher derrière la maison, puisqu’au début, ils ont appelé les flics. À croire qu’ils pouvaient voir mon moineau de chez eux! Cent mètres, au moins. À cette distance, sans le vouloir, c’est-à-dire sans utiliser des jumelles super-puissantes, on ne peut rien voir. Rien. À un mètre, je ne vois rien moi-même. Faut dire qu’avec mon ventre, ça voile le spectacle. Mais même sans, je ne distinguerais pas grand-chose. Les cons.

Les flics sont venus, ont ri de mon moineau ténu, m’ont menacé de me balancer une accusation de grossière indécence si je persistais à me doucher devant la maison. Alors je le fais derrière, maintenant. Qu’ils viennent m’embêter de ce côté!

On n’est plus chez soi, si on ne peut plus se doucher en paix. Dedans ou dehors.

Il fait froid. Ce n’est plus l’été. Mais pas question de manquer un jour de pluie. Je me déshabille, et hop, sous la flotte. Ça gèle. Je devrais faire attention, me dit mon chat, je n’ai plus vingt ans, le cœur n’est plus ce qu’il était.

Je me sens mal, mais pas question de donner raison à un chat. Pas question.

Qui sont ces types? Encore les flics? Comment a-t-on pu me voir, de chez les voisins. Impossible. À moins qu’ils aient enjambé la clôture, et qu’ils ne se soient cachés dans les bois derrière. Violation de terrain privé. Et cette vermine vient se plaindre aux flics!

Je suis au sol. Pas la force de tenir debout. Le mal galope, m’enveloppe, m’étourdit. Que disent-ils? Grossière indécence? Merde, les gars, je vais y passer.

Menottes. Coups dans les côtes parce que je ne veux pas me lever. Il me reste quelques secondes pour les oublier. J’ai quatre-vingt-un ans, j’ai aimé pas mal tout ce que j’ai fait, quelques regrets, mais à peine. Je l’ai beaucoup aimée, elle m’a aimé un petit peu. Je le reconnais, on ne peut pas m’aimer à la folie. Étonnant qu’elle soit morte avant moi. J’aimerais qu’on laisse la terre absorber mon corps. Je l’ai écrit dans le testament, mais l’avocat m’a dit qu’on l’interdira. 

Parce que c’est obscène.

Voilà.

J’aime la pluie.

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QI

VALÉRIE: Les gens qui achètent des bicyclettes bleues ont un quotient intellectuel légèrement inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Elle est bien bonne celle-là!

AGATHE: Mathias, je parie que tu as une bicyclette bleue!

MATHIAS: T’es drôle toi! Et toi, elle est de quelle couleur la tienne?

AGATHE: Elle est blanche, enfin, elle était blanche. Mais la tienne, si je me souviens, elle est bien bleue, non?

MATHIAS: Turquoise. Il y a une nuance.

AGATHE: Je veux bien, mais le soir, sous la lumière des lampadaires, elle a l’air bleue. C’est joli, une bicyclette bleue. J’aimerais en avoir une bleu ciel.

MATHIAS: Bleue, verte, rose, qu’importe! L’important, c’est que ça roule, que ça ne soit pas trop lourd et pas trop cher.

VALÉRIE: C’est pas une blague.

AGATHE: Quoi donc, Valérie?

MATHIAS: Les bicyclettes bleues?

VALÉRIE: Tout à fait. Une étude le prouve.

AGATHE: Une étude? Qui a bien pu faire une étude sur une question aussi stupide?

VALÉRIE: Je t’en prie.

MATHIAS: Ce n’est quand même pas toi!

VALÉRIE: C’est Marco.

AGATHE: Ton frère?

VALÉRIE: Je l’ai lue, et il a raison. C’est scientifique. Il fournit toutes les données sur lesquelles sa conclusion se fonde. Ce ne sont pas des mots en l’air. Lui-même était étonné, et n’y croyait pas trop au début. Mais les faits sont les faits, et un esprit rationnel ne change pas de route lorsqu’il les rencontre.

MATHIAS: Mais tout de même, ce n’est pas un peu… tiré par les cheveux?

VALÉRIE: Tu crois que Marco dit des conneries?

AGATHE: Calme-toi Valérie. Reconnais que c’est plutôt étonnant, non?

MATHIAS: Théoriquement, je ne peux rien y comprendre, puisque j’ai une bicyclette bleue. Bleue la nuit, mais bleue tout de même.

AGATHE: Mathias…

VALÉRIE: On a le quotient intellectuel qu’on a. Il n’y a pas de honte à ça.

MATHIAS: Elle en rajoute! Qu’est-ce que tu as fumé, Valérie?

VALÉRIE: Tu as déjà passé un test de quotient intellectuel? Non? Tu devrais essayer. Je suis certaine, absolument certaine que ton quotient sera inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Dis donc tout de go que je suis un abruti!

VALÉRIE: C’est toi qui le dis.

AGATHE: Valérie!

VALÉRIE: En tout cas, moi ça m’aide à faire le ménage parmi mes amis. À voir ta réaction, je vois que Marco a vu juste. Tu es borné, pas nécessairement crétin, mais un peu bête. Adieu, je ne crois pas que nous puissions nous entendre, désormais.

MATHIAS: Elle est folle. Complètement barjo!

AGATHE: Je n’en crois pas mes oreilles.

VALÉRIE: Dégage. Tu me bloques le passage.

MATHIAS: Va te faire voir. Je ne bouge pas. Un borné, ça se borne au strict nécessaire.

VALÉRIE: Je ne te le dirai pas deux fois. Avec des types de ton espèce, Marco est clair, il ne faut pas palabrer jusqu’aux aurores. Il faut agir.

AGATHE: Tu as un révolver! Valérie! Ça dépasse les bornes!

MATHIAS: Elle n’est pas bornée, Valérie.

VALÉRIE: Agathe, tu me déçois. Pourtant, tu as une bicyclette blanche. Il y a des motifs décoratifs bleus, mais j’étais disposée à fermer les yeux là-dessus. L’étude ne mentionne pas les motifs décoratifs.

MATHIAS: Agathe! Non!

VALÉRIE: Tiens, pour toi aussi. Pauvres bourriques. Comment ai-je pu m’illusionner sur votre état pendant tant d’années! Vous, mes amis? Quelle chimère! Quelle incommensurable générosité de ma part! Adieu donc. La société y gagne en vous perdant.

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Personne n’a péri

Quand j’ai acheté la maison, j’aurais dû visiter toutes les pièces. J’avais hâte d’emménager, et c’est tellement grand. Immense. Le rez-de-chaussée m’a semblé parfait, toutes les chambres où je suis entré, puis il y a eu ce coup de fil, j’ai eu à me rendre d’urgence chez un fournisseur qui refusait de livrer l’équipement dont nous avions absolument besoin. La folie, comme d’habitude. Pas eu le temps de revenir pour visiter les quelques chambres où je n’avais pas pointé le bout du nez. J’ai acheté, payé, emménagé.

Cela a pris plus d’un mois avant que je ne le découvre. Un homme, mal habillé, pas lavé, impoli, qui vivait dans une des chambres! Chez moi! Je lui ai montré la porte, il a refusé de partir. Je l’ai pris par le collet, l’ai tiré jusque dans la rue. Bon débarras!

Eh bien non. L’énergumène a couru se plaindre à la police et à l’assistance publique. Les fonctionnaires se sont mis à remplir leurs formulaires, et moins d’une semaine plus tard, ils se présentaient chez moi avec l’intrus, encadrés de deux policiers. On m’obligeait à reprendre, chez moi, le pouilleux que j’avais évincé.

J’ai convoqué mon avocat, qui a revu tous les formulaires sur le pas de ma porte. Il m’a rassuré en me confirmant que j’avais le droit de loger sous mon toit qui je voulais. La loi est claire, limpide, m’a-t-il dit. Par contre, la façon dont les fonctionnaires avaient coché leurs cases les amenait à une autre conclusion. Inutile, m’a précisé l’avocat, d’argumenter avec eux. Ils ne sont pas payés pour penser, ni en mesure de le faire. Dans l’immédiat, je devais donc me soumettre à l’ordre émis. Évidemment, je gagnerais ma cause devant un juge d’une Cour supérieure, mais pour en arriver là, il faudrait que je subisse le long calvaire du tribunal administratif, de l’appel, de la Cour de basse instance, d’un nouvel appel, sans compter les innombrables motions que s’amuseraient à déposer les avocats du gouvernement, ils sont payés pour le faire et ils tiennent à leurs salaires bonus avantages sociaux pots de vin, ce qui pourrait prendre, au mieux un an et demi, au pire, une dizaine d’années.

Nous avons entamé les recours, mais entre-temps, j’ai mis la maison en vente. Il y a eu de nombreux acheteurs intéressés, mais tous, qui ont pris la peine de visiter l’ensemble des pièces, ont exigé que l’intrus soit d’abord expulsé. Devant l’ordre bureaucratique qui le protégeait, tous ont tourné les talons. J’ai donc accepté de vendre à perte, mais sans plus de succès.

Il a donc fallu vivre avec l’énergumène. J’ai mis des verrous à toutes les portes, sauf à celle de sa chambre, mais les fonctionnaires me les ont fait enlever. Il a bien fallu m’en accommoder.

Il pouvait se passer des jours, voire des semaines sans que je ne le voie. Je ne l’oubliais pas, mais son absence me permettait de respirer. Puis il apparaissait au milieu d’un repas où j’avais convié des amis, il surgissait dans ma salle de travail quand j’étais concentré sur un projet, il traversait la cuisine en pétant.

Puis ça s’est aggravé. J’avais des aventures, parfois plus d’une en même temps. Un soir, j’étais avec une femme au salon, nous buvions, nous rions, et il est apparu, efflanqué, immonde. La femme a crié, j’ai tenté de la rassurer, j’ai sommé l’olibrius de nous laisser, de ne pas violer ma vie privée. Il a ri, il s’est mis à raconter mes aventures des derniers mois, avec les noms des femmes, la couleur de leurs cheveux, de leurs sous-vêtements, même les paroles que j’avais prononcées et qui finissaient, on s’en doute, par se recouper un peu. J’étais d’ailleurs, justement, en train d’en répéter quelques-unes.

Horrifiée par l’intrus, outrée par ses propos, la femme s’est enfuie sans même un au revoir. J’ai traité l’odorant personnage de tous les noms, et il s’en est fallu de peu que je ne le frappe. Avant que je n’aie terminé de le rabrouer, il avait disparu sans que je ne m’en rende compte.

D’ailleurs, cela commençait à m’étonner grandement. Il arrivait souvent au mauvais moment, lorsque j’accueillais des gens, mais jamais je ne l’entendais arriver. C’était comme s’il apparaissait et disparaissait, tout simplement. Un fantôme.

Au début, je croyais qu’il se nourrissait en puisant dans mes réserves. J’ai donc tout calculé avec précision, j’ai pris des notes, des photos. Mais force a bien été de constater qu’il ne touchait jamais à rien. Où trouvait-il sa subsistance? Je ne le voyais jamais sortir de la maison, et il n’y avait rien dans sa chambre qui lui aurait permis de conserver de la nourriture, ou même d’en préparer.

Après l’expérience désastreuse avec cette femme effrayée par mon sale diable, j’ai pris des précautions. Je parlais bas, pour ne pas attirer son attention, et parfois je déplaçais un meuble devant la porte, pour l’empêcher d’entrer. Outre que cela avait pour effet d’inquiéter la dame, ça n’arrêtait jamais mon diable. Il surgissait à tous les coups, avec toujours le même résultat: cris et fuite de ma conquête.

C’était devenu invivable, ça devait cesser. Pour me débarrasser de lui, c’est simple, je devais me débarrasser de la maison. Puisque je ne pouvais la vendre, je la brûlerais.

C’était une vieille maison, les causes d’un incendie accidentel abondaient. Troubles électriques, fuite de gaz, foyer désuet, j’avais le choix. Idéalement, une destruction totale était préférable, mais une destruction partielle ferait aussi l’affaire, pourvu que la maison devînt inhabitable.

J’ai opté pour un trouble électrique dans le sous-sol. Il y avait tout un fouillis de vieux fils. J’ai empilé des vieux journaux, des cartons, de vieilles planches, bref, j’ai préparé le bûcher idéal qui s’embraserait en moins de deux. J’ai dénudé quelques fils, légèrement pour qu’on ne voie pas le travail, et j’ai provoqué des étincelles. Il m’a fallu une bonne centaine d’essais avant d’enflammer un bout de papier. Quand la flamme a grimpé, je suis monté à l’étage.

J’ai frappé à sa porte. Je voulais le chasser, certes, mais pas le griller. Il n’était pas là. J’ai eu beau courir d’une pièce à l’autre, impossible de le trouver. Rassuré, j’ai attendu que la fumée monte jusque dans ma chambre pour appeler les secours. J’ai failli me faire prendre à mon jeu, et me retrouver prisonnier des flammes. En quittant ma chambre, j’ai vu sa silhouette dans le corridor. Immense, immobile, qui me dévisageait d’un regard méchant. Je lui ai crié de se sauver, qu’il y avait le feu, et j’ai dévalé l’escalier. Quand je suis sorti, je toussais, je crachais, j’avais même le bas de mon pantalon en feu. C’était convaincant pour les badauds, et pour les pompiers ensuite, qui ont mis une bonne quinzaine de minutes à trouver la maison.

L’homme était resté là-dedans, alors qu’il aurait facilement pu s’en tirer. J’étais certain de ne pas l’avoir vu sortir, et tous ceux à qui j’ai posé la question m’ont assuré n’avoir vu personne d’autre que moi sortir de la maison.

Le lendemain, la maison n’était plus qu’un tas de bois calciné et de cendres. Cause officielle de l’incendie: défectuosité électrique. Les secouristes ont remué les cendres, à la recherche de l’homme, mais en vain. J’ai eu beau insister, ils étaient catégoriques. Personne n’a péri dans l’incendie.

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Le champion

J’aimerais qu’on efface mon nom du livre des records. S’il vous plaît.

Mon histoire est simple, et moi aussi. Je n’ai jamais réussi à me qualifier pour les compétitions de course à pied, marathon ou cinq cents mètres, pas plus que pour celles de cyclisme, d’équitation, de course automobile, de tricot, de danse country. J’étais bon en tout, mais jamais assez. Impossible de me distinguer, de sortir du lot. Pourtant, je voulais émerger, lever la main bien haut et dire à la terre entière, ou au moins à la ville, que mon existence s’élevait au-dessus de la banalité. D’accord, j’avoue que je croyais par là m’attirer des amis, et qui sait, un grand amour. Bisou. Bisou. Car j’étais seul, je suis une personne seule. Par sa faute peut-être, du moins c’est ce que dit mon père, mais malgré moi tout de même. Seul comme un champignon qui pousserait au milieu du désert. Je m’asséchais.

Alors, quand je me suis inscrit pour la compétition de glace à la vanille, je n’y croyais qu’au tiers. Dans une petite cavité de ma cervelle, ça hurlait que je ne m’étais jamais qualifié pour une compétition, que c’était dans ma nature, de ne jamais me qualifier. Heureusement que je n’ai écouté que ma détermination! On m’a accepté, et même accueilli à bras ouverts. Ils manquaient de compétiteurs, ils en cherchaient, ils acceptaient tous ceux qui se présentaient. Ma chance. Enfin!

La compétition était assez simple. Elle se déroulait devant le public de la foire annuelle, sur la place du marché. Le gagnant serait celui qui mangerait le plus de glace à la vanille en une heure.

Je n’ai pas mangé la veille ni l’avant-veille. À peine bu. J’étais prêt, sûr de l’emporter.

Nous étions neuf. Il y avait là un obèse, ce qui m’a un peu décontenancé puisqu’il possède un entrepôt autrement plus spacieux que le mien. Mais quand je l’ai entendu roter, j’ai compris qu’il avait déjà avalé un copieux petit-déjeuner, et ça m’a rassuré. Mon but était de manger de grandes bouchées, méthodiquement, sans me presser outre mesure, avec une régularité mécanique jusqu’à la fin. Dès le départ, les autres se sont précipités, tous, et se sont vite essoufflés. Leur deuxième demi-heure a été difficile. Moi, j’ouvrais la bouche, je la fermais, sans perdre le rythme. Et j’ai gagné. J’ai gagné! J’ai vomi pendant toute la soirée, mais je ramenais chez moi la médaille d’or! Couleur or, en fait. Et une mention dans le livre des records, puisque j’avais, sans le vouloir, sans le savoir, battu le record précédent, que détenait un type du Wisconsin.

Sauf que depuis ce jour funeste de ma victoire, chaque fois que je rencontre une personne qui me parle plus de cinq minutes, qui accepte de me revoir, ce record ressurgit et brise tous mes espoirs. Toujours le même scénario: une petite recherche sur internet, on découvre que je suis le champion de l’avalage de glace à la vanille, on fronce les sourcils, vraiment, c’est toi ça, et adieu les amis. On ne veut pas, c’est patent, se lier avec ce type de champion là.

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Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux

Je vais vous dire ce que mon voisin a fait. Vraiment. Mais pour éviter qu’il n’intente un procès en diffamation contre moi, et même pire, oh j’en tremble, je lui attribuerai un autre nom. Évidemment, je préciserai qu’il s’agit d’une fiction, une courte nouvelle, donc pas de problème, je suis protégé, inattaquable.

Donc, le titre sera: Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux. C’est tout à fait lui. Regardez-le, en ce moment. Assis dans son transat, une bière à la main, qui rit aux éclats. Il y a sa copine, mais ce n’est pas avec elle qu’il rigole, c’est avec une personne au téléphone. Mon voisin connaît beaucoup de monde, partout. Il a des amis en haut lieu, ce qui lui permet d’éviter la justice. Car mon voisin, Rodrigue, vole et assassine. Oui mesdames, oui messieurs. Je ne sais plus combien de cadavres j’ai vu sortir de sa maison, la nuit. Jamais osé prendre des photos, par crainte de finir cadavre moi aussi. Pas question non plus de le dénoncer ouvertement, ça se retournerait contre moi. J’ignore qui il assassine, et pourquoi. Des femmes? Des hommes? Les deux? Et pourquoi le faire dans sa maison, avec un voisin comme moi qui peut très bien le surveiller, se rendre compte, qui pourrait le dénoncer sur la place publique ? S’il n’avait pas si peur. Mais il a la frousse, le voisin. Oui, j’en tremble. J’ai songé à déménager, mais ça attirerait les soupçons, et on me retrouverait. Il a le bras long, et brutal. Je suis fait, je suis cuit, condamné à l’observer dépouiller ses victimes, et à les rejeter dans je ne sais quelle fosse. Les gens entrent chez lui, j’ignore comment il les attire. Ils roulent tous dans de belles bagnoles qui valent dix fois le prix de la mienne, et au petit matin, leur cadavre est déjà loin, et la bagnole a disparu. J’imagine qu’il trouve aussi le moyen de puiser dans leurs comptes en banque. Rodrigue est né à New York, a grandi à Paris, et il vit ici depuis dix ans, trois mois, deux semaines. Chaque fois qu’il me voit tondre le gazon, il agite la main, me parle de voisin à voisin, avec un air détaché qui me scie. Je lui rends son salut, je hoche la tête, mais j’arrive rarement à articuler le moindre mot. Parfois une onomatopée, la plupart du temps quelques sons indistincts, animaux. Avant l’arrivée de Rodrigue, je commençais à m’enrichir. Ça a continué encore quelques années, jusqu’à ce que je découvre son manège. Alors, on s’en doute, j’ai arrêté sec, cessé toute activité enrichissante, j’ai même réduit progressivement ma fortune. Pas question d’attirer son attention et sa convoitise, pas question de me valoir une invitation chez lui. Ma femme ne partageait pas ma prudence, et notre relation a commencé à toussoter. Elle est partie avec la moitié de ce qui me restait de fortune, et les enfants. Au juge, elle a déclaré que j’étais fou. Et le juge, qui n’était pas une juge, l’a crue, et j’ai eu tous les torts. Je n’ai pas rouspété, oh non, parce que ça m’arrangeait. Cette réduction brutale de fortune me rendait encore moins intéressant pour mon voisin Rodrigue, ça me donnait une sécurité supplémentaire. Depuis que je vis seul, je m’appauvris d’année en année, et mon toit coule. Quand la maison tombera en ruine, quand tout s’écroulera, quand je serai ruiné, alors on me chassera. Bureaucratiquement. Je protesterai, je crierai que je veux rester, je m’arracherai les cheveux. Rodrigue comprendra que je ne pars pas de mon gré, que je ne représente pas une menace pour lui. Alors, alors enfin, je pourrai aller couler des jours paisibles à l’autre bout du monde.

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Histoires pour endormir les enfants

C’est l’heure du dodo pour l’enfant dans la maison de l’enseignante et du fonctionnaire. Journée comme les précédentes, à quelques détails près, imperceptibles.

ENFANT: Maman! Maman! Lis-moi une histoire!

PAPA: C’est qu’il les adore ces histoires! Bonne nuit mon petit chou.

MAMAN: Tous les enfants les adorent. C’est très très populaire en ce moment.

PAPA: Allez. Je vous laisse. Je ne veux pas manquer les dernières nouvelles.

MAMAN: Sanglantes.

PAPA: Heureusement.

MAMAN: Alors, mon petit chou, où en sommes-nous?

ENFANT: Hier tu m’as lu l’histoire de l’homme au sabre et à la tronçonneuse.

MAMAN: Ah oui. Ce soir, ce sera Le père Gervais. Mais d’abord, couche-toi bien, c’est ça. Tu dois bien dormir cette nuit. Rappelle-toi, demain, c’est samedi, et où irons-nous?

ENFANT: À la campagne!

MAMAN: Pour y faire quoi?

ENFANT: Cueillir des fraises!

MAMAN: Ce sera une belle journée. Mon petit chou, lisons cette histoire. Je commence. Le père Gervais. Il était une fois, un homme qui tous les jours subissait la haine de Jeanlaine, sa femme. Leur garçon, Gosselain, en souffrait terriblement. Un jour qu’il jouait derrière la maison, Gosselain a trouvé son père Gervais pendu à un arbre. Un cadavre déjà tout raide, si raide qu’il ne répondait pas aux nombreuses questions de Gosselain. Quand Jeanlaine est arrivée, elle a dit bon débarras. Gosselain s’est demandé si elle le détestait autant, lui, qu’elle détestait Gervais. Alors Gosselain a voulu imiter son père, et il s’est passé la corde du pendu autour du cou. Mais ça n’a pas fonctionné, et Jeanlaine lui a expliqué qu’il n’était pas Gervais, que ça ne servait à rien de l’imiter. Elle a avoué qu’elle détestait Gervais parce qu’il avait tué des dizaines et des dizaines d’enfants. Gervais a fini par avoir honte, alors il s’est retiré de la vie pour de bon, ce qu’il aurait dû faire bien avant. Entendant cela, Gosselain en a oublié de se pendre, et depuis ce jour, il végète dans son trou du bout du monde.
ENFANT: Maman…

La voix de l’enfant endormi est à peine audible.

ENFANT: Une autre histoire, maman…

La mère ferme la lampe, et la respiration régulière de son enfant ne s’interrompt pas. Elle sort de la chambre sur la pointe des pieds, émue devant le charmant spectacle de cet enfant qui dort.

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Tête vide

Je pourrais choisir entre cent chemins différents pour me rendre à mon boulot. Je prends toujours le même, pour ne pas penser. Je déteste penser. Ça me donne la migraine, et j’ai l’impression que je ne suis plus moi-même. Parfois, ça me donne des idées folles, faire l’amour avec mon voisin, embrasser ma logeuse, tuer des gens.

Alors, j’évite.

De penser.

Je marche. Le même boulevard. Je tourne là, puis là, comme si le chemin était marqué, comme si je me déplaçais dans un long corridor. Le soir, j’écoute des films américains. Parfois, je lis des polars. Je ne suis jamais triste, sauf quand je pense abondamment. On n’y échappe jamais tout à fait, c’est bien dommage. Dans ces moments d’abandon, j’emplis mes poumons d’air, je respire lentement, je conserve tout cet air quelques secondes, le plus longtemps possible, encore un peu plus, oui, voilà, c’est bon, délicieux, et j’y parviens. J’expire. Ah! Il n’y a plus rien. Plus rien.

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Lascaux

Mon père nous a toujours promis de nous emmener à Lascaux. Quand j’étais jeune, je croyais que c’était un parc d’attractions, et j’avais hâte, oh que j’avais hâte. La promesse était répétée tous les printemps, mais quand arrivait l’automne, nous n’avions pas eu le temps, il y avait des imprévus, nos vacances nous traînaient toujours loin de Lascaux. Plus tard, j’ai cru que Lascaux était un zoo. J’imagine que mon père avait un jour fait référence aux félins, aux bisons peints sur les murs des grottes. Plus tard encore, quand j’ai fumé ma première cigarette, je n’y ai plus pensé. J’étais rarement à la maison lorsque mon père délirait sur une visite improbable à Lascaux. J’aurais pu me renseigner, voir de quoi enfin il s’agissait, j’ai préféré chasser Lascaux de ma mémoire. Ça restait, j’imagine, une sorte de lieu irréel, comme le Pôle Nord du Père Noël, le Paradis de mes voisins catholiques, ou le Pays des merveilles d’Alice. Une fiction. Aussi, je n’ai jamais visité Lascaux, ni personne dans ma famille. Mais chaque année, toutes ces années ensuite où j’étais loin, je sais que mon père a continué de promettre une visite à Lascaux. Pourquoi? J’aurais pu lui poser la question lorsqu’il en était encore temps. Dans la famille, quand on promet l’impossible, on a l’habitude de répéter, c’est ça, et tu nous emmèneras à Lascaux. Parce que Lascaux, c’est là où nous n’irons jamais.

Mon père est mort ce matin, et ma mère a dit qu’avant de cesser de respirer, il a promis qu’il serait bientôt sur pied, et qu’il l’emmènerait à Lascaux, avec les enfants bien sûr. J’ignore s’il savait ce qu’était vraiment Lascaux, ou si c’était un mot qu’il avait entendu dans sa jeunesse, peut-être une image dans un de ses livres d’écoliers, ou quelque chose dont lui a parlé son propre père.

Ce soir, après un bain mortuaire familial, trois jours de veille, une cérémonie, une réception, nous sommes rentrés à l’hôtel, Alina, notre fils Joaquim, six ans, et moi. À la première heure demain matin, nous sauterons dans l’avion, et nous ne reviendrons pas avant au moins l’an prochain, et  même un peu plus tard, ce serait bien. J’ai lu quelques pages d’un livre de contes à Joaquim. Il s’endort toujours après la deuxième page, mais je continue un peu plus, parce que j’aime le regarder rêver. Mais ce soir, juste avant que je ne referme la porte, sa petite voix m’a fait sursauter. Dis papa, quand m’emmèneras-tu à Lascaux?

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Attendre le ricochet

Un banc sur un boulevard, un homme assis, des passants. Une femme ralentit, considère la nuque de l’homme, poursuit son chemin. Dix mètres plus loin, elle fait demi-tour.

MARINA: Octave! Que fais-tu ici? Tu n’es pas censé être au boulot? On t’a congédié?

L’homme sursaute, lève les yeux vers elle, les écarquille comme s’il ne la reconnaissait pas. Il finit par sourire, maigrement.

OCTAVE: Comme c’est curieux. Je t’avais oubliée, Marina. Qu’étais-tu devenue?

MARINA: Tu blagues? Nous nous sommes parlé hier matin, comme tous les matins de la semaine quand tu prends ta pause café. D’ailleurs, à cette heure-ci, tu ne serais pas censé entrer au bureau?

OCTAVE: Je crois que cette vie-là, c’est terminé. Un sentiment, profond. Tu vois, j’ai toujours eu l’impression de vivre à côté de ma vie. Oh, pas très loin, juste à côté. En parallèle, en quelque sorte. Oui, c’est ça. Je vivais en parallèle avec ma propre vie, sans jamais l’atteindre. Alors tu comprends, dans cette situation, j’aurais pu vivre ainsi pendant des années, pendant toutes les années que j’aurai à vivre, sans me rapprocher de ma vie. Pourquoi tu fais cette tête-là? Ça n’a aucun sens, ce que je te raconte?

MARINA: C’est pas un peu tordu, ton histoire? Je ne veux pas être impolie, mais tu me parles de ta vie en parallèle avec ta vie, enfin, tu ne divagues pas un peu? Ça me semble fou, tout ça.

OCTAVE: Fou?

MARINA: T’es certain que ça tourne rond, là-haut? Je vais t’avouer, ça me rappelle Brittany. Tu te souviens de Brittany? Eh bien! L’an dernier, elle me débitait des salades, un peu comme toi en ce moment. Je lui ai conseillé de voir un psy, mais elle l’a mal pris. N’empêche qu’une semaine plus tard, elle était morte. Oui, vraiment. Surmenage, dépression, la cervelle n’a pas tenu le coup. Tout a pété, et la pauvre, elle s’est crevée. Faut pas le prendre mal, mais dans cette boîte, on y passe tous un jour ou l’autre. On croule. On étouffe. C’est pour ça qu’ils ont embauché un psy. Deux ou trois séances, et hop, c’est reparti. Voilà. Maintenant, c’est peut-être ton tour. Y a pas de honte. J’y suis passée, j’y retournerai l’an prochain.

OCTAVE: J’y suis passé aussi. Mais ce n’est pas ça.

MARINA: Mais alors, que fais-tu là, sur ce banc, immobile, alors que tu devrais être assis devant ton bureau?

OCTAVE: J’attends. Tu ne t’en rends pas compte, mais tout vient  si nous apprenons à attendre.

MARINA: Et tu attends quoi? Tu peux me le dire?

OCTAVE: Le ricochet.

MARINA: Le quoi?

OCTAVE: Le ricochet. Ces balles qui partent dans toutes les directions, un jour, il y en aura une pour moi. Par ricochet.

MARINA: Laisse-les se tirer dessus, et mets-toi à l’abri. Tu sais que tu pourrais en mourir. Brittany est morte, bel et bien morte, tu sais!

OCTAVE: Ne sois pas pessimiste. Tout le monde n’en meurt pas. Un ricochet, ça te sort du néant, ça te ramène chez les vivants.

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Lettres d’amour

Ma mère est morte. Enfin. Elle m’était morte depuis longtemps. J’avais dix-sept ans lorsqu’elle a oublié que j’existais. Je n’ai pas insisté, je suis partie l’année suivante. J’ignore pourquoi on s’est donné tout ce mal pour me retrouver, pour m’annoncer son trépas, pour me pousser dans sa maison à la recherche de je ne sais quoi. Si au moins elle m’avait laissé un peu de fric, mais non. Elle était fauchée. De quoi pouvait-elle vivre? Sa maison, sa voiture, ses meubles, tout cela n’est pas même suffisant pour couvrir ses dettes. Je n’aurai rien d’elle. On me permet de fouiller un peu, de ramener des souvenirs sans valeur. Pas une photo de moi sur les murs, sur les meubles. Je suis absente, autant qu’elle l’est chez moi. Sur l’étagère dans ma chambre d’adolescente, j’ai trouvé sept paquets de lettres. Sept. Enrubannée du même ruban rouge. Je les ai lues, par curiosité et pas parce que c’est ma mère. Sept hommes différents les lui ont écrites. Étonnamment, elle semble avoir répété la même histoire avec chacun de ces sept hommes. Exactement la même histoire. C’est débile, complètement fou. Ma mère était folle. Au début, ce sont des lettres d’amour, ou plutôt, de passion, de déraison, de promesses fantasques, et c’est tellement gros que c’en est drôle. Après quelques semaines ou quelques mois, ça varie, le ton se calme, l’amour devient domestique et s’éloigne de plus en plus du présent pour s’accrocher à un avenir incertain. Projets de vie ensemble, rêves de voyages, de mariage. Puis ça se dégrade. Évidemment, avec ma mère, ça ne peut pas durer. Lettres de reproches, de querelles et de réconciliations, on voit que les bonshommes s’enfoncent. Ça ne remonte jamais. Fini l’amour, oubliée la passion, les dernières lettres sont bourrées de menaces, dans tous les cas, des pages et des pages de menaces, menace de séparation, menace de violences, menace de mort. Pourquoi a-t-elle conservé ces lettres, surtout les plus sinistres d’entre elles, comme si c’était des bijoux de famille, de ces souvenirs qu’on exhibe les soirs d’hiver pour se laisser bercer par la nostalgie? Tous ces hommes qui l’ont aimée à s’en arracher les cheveux, et qui ont fini par la détester comme la pire des harpies! Je ne saurai jamais qui sont ces hommes, je ne saurai jamais ce que ma mère leur a répondu. Tant d’amour et de haine, c’est indécent. À la poubelle, ces lettres! Ou mieux, au feu! Des lettres comme celles-là, il faut les brûler. Ou peut-être, encore mieux, devrais-je les garder, oui c’est ça, les conserver chez moi, les montrer, comme si elles m’étaient adressées, à mes amies qui me reprochent de n’aimer personne. Ça me fera une fausse vie qu’ils trouveront passionnante, et ce sera vraiment drôle, vraiment très très drôle. Absurde, certes, mais tellement drôle.

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