Irradiance

Élora avait réussi l’incroyable tour de force de réunir dans son immeuble ses quatre amants. Le scaphandrier avait emménagé au numéro deux, le saxophoniste au numéro quatre, l’archiviste au numéro six, et le téléphoniste au numéro huit. Elle, qui logeait au numéro trois, passait de l’un à l’autre à volonté, sans avoir à sortir de chez soi.

Évidemment, les murs étaient parfaitement insonorisés, et chacun des amants ignorait jusqu’à l’existence des autres compères. Ce beau voisinage vivait dans une harmonie dont rêvaient les résidents des autres étages, et à vrai dire, de tout le quartier. Mais les envieux avaient beau espérer, jamais ils ne pourraient goûter les félicités d’une si douce vie, parce que son ciment leur manquait: Élora.

Sans elle, c’eût été la guerre, et nul ne doute que les amants se seraient entretués avec hardiesse et promptitude. Mais par son naturel, Élora apaisait les plus belliqueux d’entre eux.

Le pire était sans doute, de l’avis de tous les observateurs, l’archiviste. Sa profession monotone camouflait à merveille un tempérament vif, qui l’entraînait régulièrement dans des batailles de sombres ruelles. Le moins joli de tous, il vacillait toujours sur son fil, persuadé que toutes les ombres autour de lui, ainsi que les chats et les chauves-souris, ne rêvaient que de le faire basculer dans le vide. Quand Élora lui rendait visite, son esprit filait à toute vitesse vers les chaudes prairies de la tendresse, et ça poussait les herbes grasses, les lourdes fleurs et les puissants érables. Pour un instant, leurs peaux se fusionnaient, et ça devenait parfois difficile de les distinguer l’un de l’autre. Mais rassurons-nous, ça ne durait pas. Élora, très sérieuse, rentrait faire la lessive chez elle.

L’archiviste ne la voyait plus pendant deux semaines, trois semaines, parfois plus. Mais il savait qu’elle reviendrait, et c’est pourquoi il se terrait sagement chez lui, échafaudant les plus intelligents des plans pour la capter dans ses filets ardents, la prochaine fois.

Chez le scaphandre, ça se passait plus calmement. Une courte visite, parfois juste pour dire bonjour, boire une bière, manger des sardines. Cela suffisait à l’homme aquatique pour entretenir son bon petit espoir, qu’il transportait comme un outil.

Le saxophoniste quant à lui faisait des manières, pleurait chaque fois qu’Élora partait. Il menaçait de quitter la ville, de se faire moine, de s’engager dans l’armée. Tous, à part lui-même, savaient que ce n’étaient que des mots.

Chez le téléphoniste, les choses se déroulaient d’une tout autre manière. Élora ne s’y rendait que très rarement. Une fois par année, peut-être deux, mais personne ne s’en souvient vraiment. Par contre, lorsqu’elle entrait chez lui, Élora s’y arrêtait pour des semaines, voire des mois. Ensemble, ils vivaient comme ces gens qui vivent ensemble. Repas, baise, dodo, vaisselle, aspirateur, baise, lecture, télé, tylenols, dodo, repas, télé, baise, vaisselle, apéro, aspirateur. Jusqu’au matin, ou à l’après-midi, ou au soir, où elle descendait le corridor vers son appartement, numéro trois, ou encore directement chez le scaphandrier, l’archiviste ou le saxophoniste.

Puis les années s’écoulèrent et les affaires d’Élora prirent de l’expansion. Elle parvint à remplir un second étage avec de nouveaux amants, tout neufs et parfois plus jeunes. Et puisque la croissance est de mise, et que les vieux amants avaient tendance à s’assécher, en particulier le scaphandrier, depuis qu’on l’avait sorti de l’eau, et l’archiviste, qui à force de ne plus rien archiver s’effritait comme les feuilles des vieux documents.

Un troisième étage fut rempli peu de temps après, avec des amants tout neufs encore, et parfois plus jeunes. Puis un quatrième étage, et un cinquième, jusqu’à ce que tout l’immeuble soit rempli des amants d’Élora, qui elle, cela nul n’a encore pu l’expliquer, ne vieillissait pas, ne s’asséchait pas, ne disparaissait pas.

Ce qui est beau, et qui faisait l’admiration de tous, y compris du maire, des conseillers municipaux et des camelots, est l’irradiance qui se dégageait de cet immeuble débordant d’espérances vives. Cette irradiance était visible à l’œil nu, et les nuits de canicule, particulièrement, les photographes doués parvenaient à croquer des images époustouflantes.

Élora, toujours pareille à elle-même, songea à remplir d’autres immeubles du quartier. Paisible conquérante, elle s’interrogeait sur l’avenir. Finirait-elle par remplir tous les immeubles de la ville? Du pays? Du monde? L’idée, on s’en doute, la faisait douter.

Face à cette irrésolution, Élora s’accorda des vacances sur la lune, pour se ressourcer. Elle n’apporta qu’une valise de livres, et très peu de vêtements. Comme personne ne la suivit, mais alors là personne de personne, eh bien nous ne savons rien de son séjour là-bas. Sauf qu’à son retour, ce fut le choc.

Élora avait vieilli, et pas qu’à peu près. L’air de la lune, faut-il en conclure, ne lui va pas. Lorsqu’elle réintégra l’appartement trois, personne dans les corridors ne la reconnut. Elle s’enferma chez elle, dépitée par sa décrépitude, et au bout d’une semaine, se mit à hurler tous les soirs qu’elle ne voulait pas mourir. Pauvre Élora.

L’irradiance autour de l’immeuble s’éteignit peu à peu, et en moins d’un mois les rares locataires encore vivants avaient déserté. Le vent s’engouffrait dans les corridors par les portes battantes et les fenêtres brisées. Mais Élora ne mourut pas. Elle continua de vieillir, année après année, comme si elle devait vieillir à jamais.

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Otis Batiscan

Jacqueline Jacquet s’appelait en réalité Jacqueline Jacques-Jacquet. C’est le nom inscrit dans le registre de l’état civil. Sa mère était une Jacques, son père un Jacquet. Manque d’imagination ou fierté démesurée, le choix du prénom de leur fille fait jaser, rire et pleurer depuis vingt-deux ans. En vérité, seule Jacqueline pleure. Tous les autres jasent et rient, souvent sous son nez.

Contre l’avis de ses parents, Jacqueline avait décidé de s’adresser à la bureaucratie pour changer son patronyme disgracieux. Mais face à la colère de son père et au dépit de sa mère, Jacqueline a plutôt décrété qu’elle changerait tout, patronyme et prénom.

Mais que choisir?

Opter pour un nom au hasard serait trop facile, et emprunter celui de son écrivaine préférée, trop banal. Pendant des semaines, elle a donc cherché la formule à utiliser pour déterminer à la fois son futur prénom et son futur patronyme.

Cela a pris du temps, beaucoup de temps. Un matin froid de février, Jacqueline, maintenant âgée de trente-deux ans, a eu une illumination. 

Pour assurer une filiation entre son triste passé et son brillant avenir, Jacqueline va choisir un patronyme qui commence par la première lettre de la montagne qui s’élève à proximité de son village natal, le mont Otis. Cela lui donnera, songeait-elle, à la fois un enracinement profond et un envol vers l’infini.

Quant à son prénom, Jacqueline en adoptera un à partir de la première lettre de la rivière qui coule devant l’ancienne maison familiale, la Batiscan. La rivière injectera à son prénom toute l’énergie dont Jacqueline a si cruellement besoin.

À trente-deux ans, Jacqueline avait déjà ses nouvelles initiales, OB. Ne restait plus qu’à les habiller. Dans l’euphorie du moment, elle s’allonge sur son lit, déserté depuis peu par son plus récent prince charmant qui ne l’était pas plus que quiconque, munie d’une feuille et d’un stylo, et entreprend de dresser une liste des patronymes et prénoms qui lui plaisent.

Tous, sauf les siens, lui plaisent.

Soir après soir, pendant des semaines, des mois, des années, elle enrichit sa liste. Elle se voit aussi bien Ophélie Barnabé, qu’Ornella Binoche, ou encore Olive Binet. Jacqueline demande conseil à ses princes charmants qui ne le sont pas, mais ils se succèdent si vite que les avis se multiplient, ce qui embrouille une réflexion déjà nébuleuse.

Lorsqu’elle célèbre ses cinquante-trois ans, seule, Jacqueline, trouve sage de se donner tout le temps nécessaire, et de ne plus précipiter un changement pourtant impératif. Car plus le temps passe, moins elle se voit Ondine ou Ophélie, et plus elle se voit Orianne ou Ombelane. Toutefois, elle croit se savoir, avec une assurance rare, Belleville, un patronyme qui apporterait gaieté et grandeur dans sa vie.

Lorsqu’elle enterra ses parents, morts tous deux dans l’année de ses soixante-quatre ans, une tristesse mêlée de colère l’éloigne longtemps de ses tergiversations patronymiques.

Puis le cours des jours revient semblable à lui-même, et lorsqu’elle atteint soixante et onze ans, Jacqueline ne conserve qu’un seul prénom sur sa liste, Olga, mais balance maintenant entre Belleville, toujours son favori, et Bordeleau. Son entourage, réduit à son voisin et sa libraire, la pressent d’arrêter son choix, au risque de manquer le coche.

Déterminée, à quatre-vingt-deux ans, Jacqueline se rend chez sa libraire, mais pas chez son voisin qui est mort depuis un an et trois mois, pour annoncer la grande nouvelle: elle a enfin, après bien des hésitations il est vrai, trouvé ses nouveaux patronyme et prénom. L’affaire est à ce point avancée, que tous les papiers exigés par les bureaucrates ont été dûment remplis, signés, expédiés. Ne reste plus qu’à obtenir le sceau officiel du Bureau du registre de l’état civil, ainsi que les papiers attestant la nouvelle identité. Aussitôt ces documents en main, elle révélerait tout à son amie la libraire.

Deux semaines plus tard, une pneumonie terrasse Jacqueline, qui pâtit, maigrit, périt.

Le lendemain, une enveloppe officielle est livrée chez elle. Ses nouveaux papiers. La libraire, les larmes aux yeux, l’ouvre. Son amie se nomme maintenant Otis Batiscan. Elle appelle vite le journal local pour changer le nom à inscrire dans la section nécrologique.

Comme personne ne connaît Otis Batiscan, personne ne vient, à part la libraire et cinq curieux, attirés par ce qu’ils croient être une plaisanterie.

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Le lecteur de Zola

Éréthisme, asthénie, déstabilisation, Gaston étudie jusqu’à très tard dans la nuit pendant plusieurs jours de suite. Le 12 novembre 1984, il doit subir un important test en médecine.

Le 11 novembre 1984 à vingt-trois heures douze, en revenant des toilettes, il s’arrête devant le fauteuil où Marie-Claude dessine des visages de clowns. Il la demande en mariage. L’un des clowns s’appelle Bougie, l’autre, Accent Grave.

Marie-Claude n’entend pas ou ne prêtait pas attention à ce que disait Gaston ou la musique de Cabrel jouait trop fort dans ses oreilles. Ces deux-là vivent ensemble depuis trois ans, mais se parlent peu.

Gaston hésite, mais n’insiste pas. Il se rend directement à la table de la salle à manger, où sont disposés en éventail ses bouquins, notes, collations. Il s’assied, mais se relève aussitôt, dans un profond soupir.

De retour au salon, Gaston touche l’épaule de Marie-Claude, qui lui sourit sans le regarder. On voit dans ses yeux que son esprit danse avec les clowns. Elle retire ses écouteurs, se masse la nuque.

Gaston la redemande en mariage. Elle lui demande l’heure qu’il est, s’étonne qu’il soit si tard, réalise qu’elle aurait dû faire sa toilette depuis au moins quarante-cinq minutes.

Gaston réitère sa redemande. Marie-Claude lui suggère de terminer sa révision pour son test du lendemain, propose d’aborder cette question samedi prochain, lorsqu’ils seront tous deux frais et dynamiques. Il considère un moment sa paperasse sur la table, dans l’autre pièce, et acquiesce.

Samedi, dans l’après-midi Marie-Claude se rend à un spectacle de clowns avec une amie de l’université. Gaston visite les concessionnaires d’automobiles à la recherche d’une berline grise avec moins de cinquante mille kilomètres au compteur si possible. Le soir, il reste un peu tard chez les copains, qui avaient acheté un peu trop de bière. En rentrant, Marie-Claude dort.

Dimanche, comme c’était prévu depuis longtemps, Marie-Claude travaille à l’hôpital où elle amuse les enfants. Elle passe ensuite la soirée au cinéma pour cette présentation spéciale qu’ils annoncent depuis deux semaines.

Lundi matin, ils conviennent de reporter au samedi suivant la question du mariage.

Samedi, au petit-déjeuner, Gaston ramène donc l’affaire sur la table, entre ses notes de cours et les tartines à la confiture de cerises noires. Marie-Claude retire ses charmantes lunettes rondes, un peu grandes, mais rouges. Il promet de s’occuper de tout, réservation de la salle et du maire, ou de la mairesse, selon le résultat des prochaines élections municipales, de tout, elle n’a à s’inquiéter de rien. Elle ne s’inquiète pas, et ils conviennent, fort aimablement, de se marier.

Ils se fiancent dès le mois suivant, un soir où il revenait de chez ses copains, et elle du cinéma. Une brève recherche lui permet de dénicher une demi-bouteille de vin rouge rangée derrière les pots de pâtes alimentaires. Pour arroser l’événement.

Deux ans, cinq mois et dix-neuf jours plus tard, ils se lèvent, prêts à se marier. Quatre-vingt-trois pour cent des invités ont confirmé leur présence, le photographe sera là dès neuf heures, la mairesse, c’est finalement Madame Levasseur qui a remporté les élections, les attendra pour sceller leurs voeux à onze heures quinze, le traiteur est déjà à pied d’oeuvre, la décoration de la salle de noces est complétée, ne reste plus qu’à enfiler robe et smoking.

Le photographe répète à Marie-Claude de sourire. C’est tout elle, il lui arrive si souvent d’oublier, de penser à autre chose.

À dix heures quarante-cinq, toute la noce, cent deux invités, converge vers l’hôtel de ville. Sur un banc dans le petit parc que le maire précédent avait fait installer devant l’immeuble, un inconnu lit Le docteur Pascal. La petite foule bruyante le distrait quelques secondes de sa lecture. Poli, il incline la tête, sourit au marié, à la mariée.

À onze heures quinze précises, la mairesse entame la procédure officielle du mariage. À onze heures vingt-deux, Gaston dit oui. Quelques secondes plus tard, la mairesse doit répéter deux fois sa question. L’esprit de Marie-Claude s’est momentanément éclipsé. Elle s’excuse, demande qu’on lui accorde quelques minutes, quelques toutes petites minutes.

Elle se fraie un passage parmi la foule debout, sort de la salle en courant. Femme de parole, elle revient quelques toutes petites minutes plus tard, accompagnée du lecteur de Zola, qu’elle tire par la main.

Gaston balbutie d’incompréhensibles onomatopées, le visage cramoisi, la jambe tremblante.

Marie-Claude demande à Gaston de s’écarter, mais pas beaucoup, juste un tout petit peu. Elle plante le liseur devant elle, prie la mairesse de lui pardonner sa méprise, et lui indique qu’elle mariera le lecteur de Zola.

La mairesse complète la procédure officielle, et les jeunes mariés quittent l’hôtel de ville avec qui voudra bien les suivre.

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À part la mémoire

Jardin public ensoleillé, fontaine, enfants, pédalos sur l’étang.

Fannie: Depuis notre congé de l’hôpital, c’est le premier matin où je m’abandonne.

Corinne: Moi aussi. Même chose.

Fannie: Un mois! Tu te rends compte!

Corinne: Oui.

Fannie: Évidemment. Que je suis bête! Tu sors du même vide que moi.

Corinne: Même trou noir.

Farine: Pour la première fois depuis un mois, je n’ai pas à regarder ces anciennes photographies, je n’ai pas à feuilleter ces cahiers, ces livres, ces manuels, je n’ai pas à me plonger dans toutes ces notes de cours, toutes ces copies d’élèves, pour la première fois, j’ouvre simplement les yeux sur ce qui m’entoure. Finies, ces séances de scaphandrière au fond des souvenirs qui m’ont appartenu! Libérée, enfin! Mais ça n’a pas été facile.

Corinne: Brutal.

Fannie: Ce matin, je te le confie, Corinne, l’amnésie m’a ressuscitée!

Corinne: Même chose. Flambant neuve.

Fannie: Quelle idée de nous avoir parachutées dans ces vies qui n’étaient plus les nôtres! Ils voulaient que j’enseigne les mathématiques! Tu aurais dû me voir arriver à l’école le premier jour. Le docteur m’avait tellement convaincue que c’était moi, cette Jeanne, l’enseignante! Alors je me présente, bonjour bonjour, et comme je ne reconnais personne, tout de suite ça crée des frictions. Paraît que je n’ai pas salué mes meilleures copines, que j’ai souri à tout le monde, même à ce Sébastien qui me dénonçait à la direction pour un oui, pour un non, c’est le cas de le dire, depuis que je lui aurais refusé un rendez-vous, un baiser, quelque chose dans ces eaux.

Corinne: Même chose. Mon type, c’est un mollusque.

Fannie: C’est lui qui t’a fait ce bleu au bras?

Corinne: Hier, quand j’suis partie. J’l’ai cogné dans les couilles. Tant pis pour lui. Toi, comment ça s’est passé avec les kids?

Fannie: La pagaille! Alors, je me présente en classe. J’avais préparé des exercices et tout. Je commence par quelques explications au tableau, mais à tout bout de champ, un des élèves m’interrompt. Ils n’arrivent pas à me suivre, les pauvres. Ne comprennent pas la moitié des mots que j’utilise, je ne sais pas leur parler, et pendant ce temps, je me trompe dans mes calculs, j’efface, je recommence, si bien qu’à la fin, je ne suis qu’une pie qui brait, ils ne sont qu’une bande de petits singes hurlants qui ne savent plus où donner de la tête, et je brais plus fort, incapable de les contenir, impatiente et excédée. Et le deuxième jour, ce n’était pas mieux ni le troisième ni aucun des autres jours.

Corinne: Y t’ont virée?

Fannie: Congé de maladie à nouveau. Mais je n’y retournerai pas. Enseignante! Faut des nerfs d’acier! Une concentration! Une patience infinie! Comment ai-je pu? J’ai cru comprendre qu’avant, je n’étais pas la meilleure des enseignantes. Mais tu sais, les gens, comment ils sont, quand on leur demande leur opinion sur soi, pas francs, peureux, bref, je ne saurai jamais et j’avoue que ça m’indiffère, parce que c’est terminé, cette plaisanterie!

Corinne: Même chose.

Fannie: Tu n’y retournes pas?

Corinne: Tu parles! Dès le premier soir, y m’prépare un spaghetti aux fruits d’mer. Paraît la Manon, ben elle les adorait ses spaghettis aux fruits de mer. Moi, j’y ai pas touché. Y’a r’chigné, j’croyais qu’y allait pleurer! J’voulais juste aller m’coucher, être toute seule.

Fannie: Est-ce que tu l’as-tu reconnu, au moins un petit peu?

Corinne: Non. Rien de rien. Parfait inconnu.

Fannie: Au moins, il était gentil avec toi. C’est toujours ça.

Corinne: Gentil? Ah non! Pas une maudite fois y m’a d’mandé c’que voulais, c’que j’aimais, c’que j’pensais. Y passait l’aspirateur, y faisait la vaisselle, y sortait les poubelles, y m’tournait autour avec sa drôle de face de moineau! Tu vois la scène? Un étranger qui s’agite autour de toi, quand t’as juste envie d’avoir la paix! J’avais juste envie d’lui botter l’cul, de le j’ter dehors. J’voulais pas l’voir, j’voulais pas l’sentir, j’voulais pas l’entendre, j’voulais juste personne! Mais paraît qu’j’étais chez lui. J’sens que j’suis pas faite pour m’enraciner avec un type, j’pense que j’vais partir, j’vais partir loin, j’veux d’l’aventure, j’veux d’la vie, j’vais pas m’fixer. S’y faut, j’va faire le tour du monde.

Fannie: Et Manon, elle a vécu avec cet homme, quoi, une bonne vingtaine d’années? C’est tout de même incroyable! Vingt ans, et toi, Corinne, tu n’as pas enduré un seul petit mois!

Corinne: Quand j’étais Manon… j’veux dire… j’la comprends pas c’te Manon… Pourtant, j’suis la même personne, c’est vrai, quoi, la même personne, comme toi t’es la même personne que Jeanne.

Fannie: Oui, la même personne, à part la mémoire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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As-tu bu, Adalbert?

Une route dans un petit village. Un trottoir désert. Une route déserte, à part, une fois toutes les deux ou trois heures, une voiture qui passe à cinquante kilomètres à l’heure. Ou plus. Ou moins.

Voilà. Une voiture passe. Cinquante-trois kilomètres à l’heure.

On ne peut dire qu’il ne se passe rien à Datousvaux. Ce serait mentir.

Le vent souffle. Un écureuil traverse la chaussée. Il ne risque rien. Datousvaux est sécuritaire pour la faune.

Madame Latendresse étend son linge, tout comme monsieur Levasseur, tout comme monsieur Garneau, tout comme madame Châteauguay, tout comme monsieur Arturo, tout comme tous les habitants du village à neuf heures quinze tous les matins.

À moins qu’il pleuve.

Évidemment.

Soudain, une ombre, une silhouette, une femme, mais c’est Céphise! Pour de l’imprévu, ça en est. Que fait-elle? Que fera-t-elle? Personne ne peut le prévoir. Personne.

Céphise marche sur le trottoir, d’est en ouest. Elle sort de chez elle, probablement, mais pour aller où?

Céphise trébuche. Ça c’est de l’inattendu! Elle trébuche, perd l’équilibre, et heurte son joli genou sur le ciment sale du vieux trottoir.

C’est à ce moment que je m’extirpe de ma planque, et que j’atterris pile devant elle.

Adalbert: Céphise! Mon nom est Adalbert, journaliste en chef de L’Écho de Datousvaux. Me voici pour rapporter à nos lecteurs l’essentiel du drame qui s’est joué au cœur de leur village!

Céphise: Adalbert? Qu’est-ce qui te prend?

Adalbert: Adalbert certes, mais en ce moment, je suis beaucoup plus, je suis le messager de Datousvaux!

Céphise: Et quel est ton message, p’tit drôle?

Adalbert: Je prépare un article sur l’accident où vous avez failli y laisser votre peau, ou, disons, davantage de votre peau. J’ai déjà pensé à un titre, quelque chose comme Collision sanglante au cœur de Datousvaux, oui, je crois que ça fera bien.

Céphile: Collision? Y a pas eu d’collision? Et pourquoi tu m’parles comme un pingouin qu’aurait un cigare dans l’bec?

Adalbert: C’est l’jour… C’est le journaliste qui s’adresse à vous, madame. Il y a bel et bien eu collision, j’en fus témoin, à preuve, moi, le témoin! Il y a eu collision entre votre genou et le trottoir.

Céphile: Et sanglant à part ça? T’as jamais vu trois gouttes de sang? C’est moins que moins que rien!

Adalbert: Au contraire! Le sang humain, sous toutes ses formes, mérite notre plus grand respect! Un litre ou un tonneau, qu’importe! Mais laissons cela, le titre est une chose, mais mon article exige des détails. Pourquoi êtes-vous tombée?

Céphile: Oh, ces foutues fissures dans le trottoir, j’étais dans la lune, j’ne les ai pas vues. Tout simple!

Adalbert: Je vois. Excellent. La décision des autorités de Datousvaux de réduire les dépenses consacrées au maintien des infrastructures stratégiques assurant la sécurité et le bien-être des villageois a provoqué un premier accident. L’observation objective des faits permet de constater que malheureusement, ces autorités ont maintenant le sang de leurs citoyens sur leurs mains. On ignore si des poursuites judiciaires seront entamées, mais des accusations de négligence pourraient être déposées en vertu du Code. La Cour pourrait ordonner aux autorités de Datousvaux d’investir dans des travaux de réfection. Toutefois, on s’attend à une contestation en appel, et la cause ne se réglera qu’en Cour Suprême. Voilà, c’est pas mal, non?

Céphile: As-tu bu, Adalbert?

Céphile poursuit son chemin, mettant ainsi fin à l’entrevue accordée au journaliste, moi. Cette nouvelle, inespérée, permettra à L’Écho de Datousvaux de survivre un jour de plus. Il faudra peut-être prévoir un tirage plus important, vu le sang, la jolie dame, la cruauté des autorités.

Aussi bien rentrer. Il ne se passera plus rien aujourd’hui.

Je me demande si je remporterai un prix, avec cette nouvelle.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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On fait quoi maintenant?

À l’école, Théroude était dernier en tout, mais les enseignants l’aimaient bien parce qu’il restait volontiers pour classer les livres dans la bibliothèque. Un matin, on l’a retrouvé endormi dans la bibliothèque. Il avait passé la nuit à compter un à un tous les livres sur tous les rayons.

Adulte, Théroude a été embauché par une société qui possédait plusieurs commerces dans le  pays. Sa seule et unique tâche: faire les inventaires de chacun des commerces. Il y en avait tant, que cela l’occupait pour un bon six mois. Le reste du temps, il chômait.

Durant ses longs congés forcés, Théroude comptait tout ce qui s’offrait à lui: le nombre de grains de riz dans un sac de un kilogramme, le nombre de brins d’herbe dans un mètre carré de gazon, le nombre de feuilles dans un peuplier, le nombre de grains de sable dans un sceau contenant dix centimètres cubes. Il comptait tout ce qui se présentait sous ses yeux, et il inscrivait les chiffres dans un grand cahier qu’il gardait précieusement entre le matelas et le sommier.

Un jour, Théroude a connu l’amour. Mais dès le deuxième jour, n’y tenant plus, il s’est mis à compter le nombre de cheveux sur la tête de sa bien-aimée. Elle a cru qu’il plaisantait, jusqu’à ce qu’elle réalise qu’il souhaitait réellement, plus que tout, savoir combien de jolis cheveux blonds poussaient sur sa tête. Outrée, elle s’est enfoncé un chapeau jusqu’aux oreilles, et n’a plus jamais paru devant lui.

Cet échec a profondément blessé Théroude, qui dès lors n’a plus nourri qu’un seul dessein, celui de trouver une tête qui accepterait qu’on lui compte les cheveux. Sans le sou, il ne pouvait espérer payer quelqu’un pour se soumettre à ce type d’inventaire. Que faire?

Après plusieurs refus et de nombreux regards méchants, tant du côté des femmes que des hommes, Théroude s’est résigné à s’adresser aux défunts. Sans réfléchir, mû par le seul élan de sa passion, le voilà qu’il subtilise un corps à la morgue municipale. Moins d’une heure après, alors qu’il peinait à transporter son butin dans les ruelles et les rues sombres, deux policiers l’ont terrassé, menotté, arrêté. Le juge l’a condamné à six mois de prison pour outrage à un cadavre, et son patron l’a congédié pour perte de confiance.

Après avoir compté ses pas dans sa petite cellule, Théroude s’est retrouvé libre, mais loin d’être libéré de son envie capillaire. Comment faire?

Tenter de voler un nouveau cadavre lui paraissait trop risqué. L’idée de tuer pour se doter de son propre cadavre ne lui plaisait pas. Théroude distinguait le bien du mal, il n’avait rien d’un meurtrier.

Mais sans cadavre, pas de tête, et sans tête, pas de cheveux. Alors Théroude a réfléchit, du mieux qu’il le pouvait. Longtemps. Puis un jour, du fond des méandres ténébreux de son esprit, une idée a jailli. Il lui suffisait de se trouver un assassiné, avant que les autorités ne le récupèrent.

Sauf que c’était compliqué. Comment trouver la victime? Il s’est mis à lire toutes les pages de faits divers de tous les quotidiens de la région, à la recherche de meurtres. Malheureusement, ça ne se passait pas dans la vie comme à la télé. Des meurtres en plein air, il y en moins qu’on pense.

Persévérant, Théroude a identifié un lieu précis où plus de deux meurtres avaient eu lieu dans les deux dernières années. Il s’agissait d’une rue en cul-de-sac derrière les immeubles désaffectés du vieux port.

Théroude a attendu quatre ans, sept mois, deux jours avant d’obtenir ce qu’il convoitait. Théroude est un homme patient, qui dispose de tout son temps depuis son licenciement et son inscription au bien-être social.

Comme tous les soirs dès vingt et une heures, Théroude observait la rue à partir de la fenêtre d’un des immeubles en ruine, son sac et ses outils à portée de la main. Faute de mieux, il comptait les minutes. Ce soir-là une grosse Chrysler est entrée en scène, roulant tout doucement, tous phares éteints.

Un chauve tatoué est descendu, a sorti du coffre un autre tatoué, aux longs cheveux blonds celui-là. Sans un mot, le chauve a sorti un pistolet avec silencieux, et a tiré deux coups dans le cœur du chevelu. Pendant quelques secondes, Théroude a craint qu’il ne vise la tête, ce qui aurait de facto abîmé la chevelure, et rendu le comptage absolument impossible.

Une fois la voiture partie, Théroude s’est précipité. Avec une scie à bûches, il a sectionné le cou, pour ne conserver que la tête, ce qui est, évidemment, plus facile à transporter qu’un corps au complet. Les mains rougies, même s’il s’est essuyé, Théroude est rentré directement chez lui, sans attirer l’attention.

Tout le jour suivant, Théroude a vidé la tête de son contenu, question d’éviter les mauvaises odeurs liées à l’inévitable décomposition. Puis il a appliqué les méthodes de taxidermie apprises durant ses nombreux temps libres.

Après tant d’efforts et d’année, Théroude a enfin pu commencer à compter les cheveux sur une tête humaine. Toutes les mèches blondes n’étant pas de la même longueur, au début il s’y perdait, et a dû recommencer à plusieurs reprises.

Il a fini par développer une technique efficace, et pendant des semaines, des mois et des années, il a compté les cheveux. Il n’y consacrait pas toutes ses journées, loin de là, soucieux de prolonger autant que sa patience le lui permettrait un plaisir si longtemps convoité.

Mais un jour, il fallait bien en arriver là, il en était à sa dernière centaine de cheveux. Quelle journée que celle-là! Il en comptait dix, partait se promener au parc, revenait en compter dix autres, et ainsi de suite jusqu’à minuit. Puis, ému à en pleurer, il a compté les dix derniers. Ses paupières papillotaient aux cinq derniers, tout son corps vibrait aux trois derniers, 137 097, 137 098, 137 099.

Théroude a respiré, longuement. Il s’est levé, le regard fier, la démarche assurée, pour tirer le cahier de sous son matelas. Sur une page vierge, il a tracé, lentement, ces chiffres, 137 099. Théroude, vieux et pauvre, s’est ensuite allongé sur son lit, les mains sous sa nuque.

Théroude a dormi deux jours, une heure et trois minutes. En regardant les cheveux bien comptés, qui trônaient encore sur sa table de travail, il a ressenti une immense fierté. Le projet de toute une vie enfin réalisé!

Le lendemain, à son réveil, il a parcouru son petit appartement des yeux. Rien n’avait changé, chaque chose était à sa place. Malgré l’incroyable exploit, tout autour était pareil. Fatigué, Théroude s’est assis, se demandant, on fait quoi maintenant?

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Anémone

Quand ma tante Aldéa est morte, ma vie a changé. J’ai hérité de tous ses disques de Ferré, et de trente mille deux cents soixante-sept dollars et 78 sous.

J’avais dix-sept ans, une mère neurasthénique, un père en prison, un frère au casino. J’ai donné les disques à mon ex, qui ne les méritait pas, mais c’était la seule parmi ma poignée d’amis et mes dizaines de copains à tolérer Ferré.

Et je suis parti en Inde.

New Delhi. Je fonçais dans l’espace vers l’envers de ma vie. Du moins, c’était mon but.

Au bout d’une semaine, j’ai trouvé un boulot. Je pourrais vivre là longtemps sans toucher à mon pactole. Pas question de revenir au bercail au bout d’un petit mois. Je ne voyageais pas, je disparaissais.

J’ai rencontré Germain, un type de mon quartier, qui me terrorisait dans la cour de l’école quand nous étions gamins. À New Delhi! Nous avons bu un coup, il partait deux jours plus tard vers le nord avec un routier, Jonathan, qu’il avait connu lors d’un séjour chez sa sœur à Nice, en Californie. Il a accepté de me prendre à bord, à condition que je l’aide à charger et à décharger à chaque arrêt.

Germain nous a quittés à Dharramsala. Il voulait rencontrer le Dalaï-Lama, compatir, être heureux et plein d’autres choses.

Avec Jonathan, nous avons poursuivi la route jusqu’à la frontière avec la Chine. Il comptait se rendre à une usine, pas mal plus loin, prendre un chargement, et revenir. Nous avons attendu deux jours à la frontière, j’ignore pourquoi, mais finalement, nous avons traversé le Tibet et j’ai regretté de ne pas avoir acheté d’appareil photo.

Après je ne sais combien de jours, nous avons atteint Urumqi, où je l’ai aidé à charger des pièces de voiture. Nous étions crevés. Nous avons dormi sur le stationnement d’un terrain de sport, et le lendemain matin, en nous étirant sur la pelouse, nous sommes tombés sur une Espagnole rousse, Zara, qui a tout de suite reconnu Jonathan. Ils se connaissaient bien, puisque leurs parents travaillaient ensemble du temps où ils habitaient au Portugal.

Elle partait le lendemain pour la Mongolie, et m’a demandé de l’accompagner. J’ai serré la main à Jonathan, et j’ai sauté dans la camionnette de Zara.

Nous avons chanté, nous avons ri, la route ne me semblait pas longue, ce n’était que du temps dans nos existences. Après des semaines à rouler, après je ne sais plus combien de crevaisons, de détours et de poussière, un dimanche après-midi nous nous sommes retrouvés au cœur de Magdagachinsky, en Russie.

Zara envisageait de rouler jusqu’à Vladivostok, prendre un premier bateau jusqu’à Samchok en Corée du sud, et un second jusqu’à Sakaiminato au Japon. J’hésitais.

Nous avons bu de la vodka avec des types fort sympathiques, et tout de suite un grand Norvégien, silencieux dans un coin mal éclairé, a reconnu l’accent de Zara. Embrassades, présentations, Havlor est le premier des trois maris de Zara. Il est serveur sur le Transsibérien, et prévoit de rentrer chez lui dès qu’il atteindra Moscou.

Les images des aventures de Michel Strogoff me reviennent en mémoire, et j’insiste pour que Havlor me trouve un poste dans le train. La chose est réglée par un coup de fil, et je serai porteur, balayeur, laveur, bref, homme à tout faire selon les besoins et les caprices du patron.

J’ai tellement bu avec Havlor, qu’à Moscou, je ne me reconnais plus. J’ai besoin de me poser quelques semaines.

Juste avant de me quitter, avant de prendre le bus, un énorme barbu crie le nom d’Havlor, qui en retour crie son nom, Laurent. Parisien il lui a donné des cours de piano, dans son enfance à Bruxelles, quand leurs parents respectifs étaient diplomates. Le bus s’apprête à partir, et Laurent est trop lent. Havlor hurle, il le supplie de m’héberger, ce que Laurent accepte sans hésiter.

Pendant des mois, il me parle de ses livres, de ses femmes et de ses chats. J’écoute, je parle peu, je suis discret. Une nuit, nous sommes réveillés par des soûlards en bas dans la rue. Laurent les insulte en français, et une femme réplique en anglais.

Sans hésiter, il dévale l’escalier, court dans la rue, et lui ouvre les bras. Ils s’étreignent longuement, pendant que les autres s’éloignent, sans rien remarquer. Gwendolyne, une camarade d’hypokhâgne, rentre en France le lendemain. J’avoue que j’ai toujours rêvé de Saint-Germain-des-Prés, à cause de la chanson de Ferré, et sans hésiter, elle m’invite à l’accompagner. Sitôt dit sitôt fait. Elle m’achète un billet d’avion en ligne, Moscou-Paris aller seulement. J’hésite, je ne souhaite pas brûler tout ce fric, mais elle s’esclaffe. Gwendolyne a fait fortune en mettant sur pied une agence de développement personnel en ligne, et elle se fait un plaisir d’obliger un ami de son cher Havlor.

Oh que j’en ai bu des cafés avec Gwendolyne. Place Saint-André, Quartier latin, partout, elle m’a traîné partout, sur les pas des poètes vivants ou en poussière. Ensemble, nous étions deux garnements, nous nous moquions des bourgeois, nous tirions la langue aux touristes. Même si elle avait trois fois mon âge, nous avons vécu heureux pendant quelques années, sans nous aimer vraiment, mais surtout, sans nous détester.

Lors d’un voyage d’affaires à Sao Paulo, Gwendolyne a retrouvé son frère, Ebenezer, qu’elle croyait mort depuis vingt ans. Il se cachait sous une fausse identité, après avoir tué deux passants lors d’un braquage organisé tout de travers.

Sans trop réfléchir, j’ai accepté de l’accompagner en Patagonie, où il devait rejoindre son amoureux en visite chez ses parents.

Uruguay, Argentine, que j’en ai vu des paysages, que j’en ai croisé des visages.

Peu après Maquinchao, une toute petite place, nous tombons en panne. Le premier à nous aider est un échalas dégarni, qui éclate d’un rire chaotique en reconnaissant Ebenezer. Il m’a fallu une bonne heure pour comprendre qu’il s’agissait du cerveau du braquage raté d’il y a dix ans, Otmar, un Allemand qui ne s’était arrêté que pour nous faire les poches, avant de reconnaître son vieux complice.

Comme Otmar nous a annoncé qu’il se rendait au Chili, la perspective de traverser les Andes m’excitait, et je l’ai prié de me prendre avec lui. Il a rechigné, mais a fini par accepter, par amitié pour Ebenezer.

Sauf qu’à Puerto Varas, au premier visage familier, un Américain athlétique, blond et timide, dont la tante avait pris la soeur d’Otmar comme fille au pair, trente ans plus tôt, mon chauffeur m’a abandonné. L’Américain, Jack, sans rien dire m’a laissé monté, et nous avons roulé en silence jusqu’à Santiago, où Jack a vu sa fille, qui tentait de l’éviter, mais en vain. Trois mots échangés, tout au plus, et sa fille, Jennifer, hausse les épaules quand je grimpe dans sa Jeep. Loin de ressembler au paternel, elle impose ses règles dès le départ. Pas flirt, pas de drogue, pas d’alcool, pas de mensonge, partage de la conduite, partage des frais, et tout ira à merveille. Nous avons remonté la côte Pacifique sans embûches majeures, et elle m’a appris à parler sans remuer les lèvres. Être ventriloque ne me servira à rien, mais c’était passionnant.

Sur une plage du Pérou, en mangeant du cochon d’Inde, nous avons joué au volleyball avec une bande de gamins, dont l’un, hésitant, est venu tirer la manche de Jennifer après la partie. Il tenait à lui confier qu’elle ressemblait à s’y méprendre à la nounou qui avait pris soin de lui lorsqu’il avait cinq ou six ans. Jennifer l’a dévisagé, et a lancé Giancarlo! Le gamin lui a sauté au cou, et le soir même, ses parents nous ont fait la fête.

Le lendemain, je faisais mes adieux à Jennifer, et je partais avec Jesus, le père de Giancarlo, sur un porte-conteneurs vers je ne savais quelle destination. Nous nous sommes arrêtés au Mexique, puis en Californie et à Vancouver.

Jesus avait froid. Sur un banc du parc Stanley, près d’un énorme totem, nous observions la populace locale, en buvant quelques bières. Jesus, qui a fait le trajet pas mal souvent, a tout de suite repéré un gardien du parc, qui est discrètement venu boire un coup avec nous, à l’ombre d’un séquoia.

Dean, le gardien, nous a dit qu’il cherchait quelqu’un pour l’accompagner à Calgary, où sa fille devait donner naissance à sa première petite-fille. J’ai sauté sur l’occasion, et nous avons franchi les rocheuses dans sa vieille familiale.

Visite à l’hôpital, puis le gendre offre de m’emmener chez son frère, Dan, qui m’offre un petit boulot tout simple: lui parler et le distraire pendant qu’il conduit un énorme camping-car qu’il a vendu à une chanteuse d’opéra dans l’est du pays. Il s’esclaffe, nous nous marrons toute la soirée, et le lendemain, à six heures nous voilà sur la route, sur ce mince fil au milieu des champs de blé. Ici comme ailleurs, le trajet n’est pas long, et surtout, je parle et je raconte comme jamais je ne l’ai fait auparavant. C’était un boulot, certes, mais la plupart du temps je l’oubliais, et j’étais volubile avec naturel, comme j’avais été laconique avec d’autres compagnons de route.

La chanteuse habite une immense maison à Pierrefonds. Elle prend possession du camping-car de façon un peu cérémonieuse, mais nous restons cois. Le profit est bon pour Dan, et la paye vaut le coup pour moi.

En route vers l’aéroport, où Dan doit prendre un vol de retour avec escale à Toronto, nous nous payons la tête de la cliente, gentiment. Comme je n’ai rien prévu, j’attends avec lui, le temps d’un verre, puis deux, puis trois. Une jeune femme arrive par derrière et place ses deux mains sur les yeux de Dan, en le faisant deviner qui elle est. Sans hésiter, il la nomme, Josianne, et elle sourit, ravie. Elle arrive de Cuba, bronzée et déçue de reprendre le boulot.

Sans qu’elle ne me le demande, je la suis dans le bus qui fait la navette entre l’aérogare et les stationnements à long terme, fort éloignés. Elle ne bronche pas lorsque je prends place à ses côtés dans la voiture. Nous parlons de Dan, de sa famille. Je crois comprendre qu’elle a eu une aventure avec le fils de Dan, il y a deux ou trois ans lorsqu’ils vivaient à San Diego.

Jennifer bâille. Elle veut bien me déposer près d’un métro, d’un arrêt d’autobus. Je lui dis, ici, tout simplement. Et ici, c’est pile devant une librairie, ce qui provoque une étincelle. Jennifer ne veut pas revenir dans son monde, pas tout de suite. Elle a soudain besoin d’un livre, n’importe lequel, et je l’accompagne à l’intérieur, et nous lisons deux lignes ici, deux lignes là, sans trop savoir ce qu’elle cherche. À la fin, elle se ferme les yeux, tourne sur elle-même, et saisit le livre sur lequel sa main se pose. Les misérables. Nous rions, peut-être un peu trop bruyamment. J’entends une commis dans notre dos nous intimer de baisser la voix.

Plutôt que d’obtempérer, Jennifer rit plus fort encore en reconnaissant la voix. Anémone! Les deux femmes s’embrassent, et je m’éloigne, je me frotte les yeux, je m’appuie contre un présentoir pour ne pas m’affaisser. Cette chape de plomb qui me tombe sur les épaules, cet accablement qui me terrasse!

Jennifer pivote vers moi, rayonnante. Je veux te présenter Anémone! La mère de ma meilleure amie! J’adore Anémone! C’est une femme extraordinaire! C’est elle qui m’a fait découvrir de vieux chanteurs français, morts depuis des lustres, Léo Ferré, Georges Brassens et d’autres. Je m’incline, muet. Soudain, le choc. Je suis de retour. Sans y penser, sans m’en rendre compte, je suis de retour! Je n’ai rien reconnu, je ne l’ai pas vu venir, ce retour.

Anémone balbutie, elle s’émerveille et s’étonne, toutes ces années, et nos cheveux qui grisonnent, nos rides, on croirait pourtant que c’était hier, et moi qui m’alourdis à chaque mot, et elle qui m’assure avoir conservé tous les disques de Ferré, et moi qui rentre sous terre, moi qui cherche, qui tourne la tête dans tous les sens, moi qui panique, et maintenant, tout seul, où irai-je, où pourrais-je bien aller? Et Anémone, dont le quart de travail se termine, m’offre timidement de me reconduire chez moi, ou n’importe où, elle a le temps, elle a toute la nuit.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les pommes dorées

Mon village est le plus beau des villages. Fonteneige. Les maisons sont coquettes, les chênes vieux et nobles, les pelouses jeunes et fraîches, et l’asphalte a été refait l’an dernier.

Depuis que notre village est village, je ne vois qu’un seul problème: la plupart d’entre nous n’avons pas accès aux pommes. Le verger s’étend pourtant sur les terres publiques, propriétés depuis quatre cent trente-deux ans et six mois du village. Sauf que depuis toutes ces années, nos aïeuls et nous n’avons pu croquer dans une seule pomme fonteneigeoise, de merveilleuses pommes à reflets dorés.

Seule la famille du maire a accès au verger. Comme ils ne peuvent manger toutes les pommes, ils exportent les autres dans les villages du bout du monde, et même, dit-on, au-delà. Le maire s’enrichit, et c’est pourquoi il reste maire de père en fille en mère en fils en brochette familiale depuis l’an un de la fondation de Fonteneige.

C’en est assez. Un vent rebelle souffle sur la plaine et nous gonfle les poumons d’une énergie neuve, indestructible. Nous forcerons le maire à partager le verger, notre bien commun. Rien ne nous arrêtera, nous irons de l’avant coûte que coûte.

Nous sommes déjà sept. Il nous reste à convaincre les trois cents autres Fonteneigeois, à part bien entendu le maire, les trois policiers et le gérant de la banque. Demain matin, nous serons cent, et à la fin de la semaine, tout le village se lèvera.

J’ai déjà distribué des tracts dans toutes les demeures, même celle du maire, par délicatesse. Je me couche donc, ce soir, avec le sentiment du devoir accompli.

J’ai, comme je le fais chaque nuit, bien dormi. Contre toute attente, il y a ce matin deux cents villageois devant ma porte. Je me hisse sur la pointe des pieds, le nez au ciel, et je le sens à nouveau, ce vent rebelle qui nous vient de la plaine.

Deux cents personnes. Il manque tout de même quatre-vingt-deux Fonteneigeois, si, comme la logique nous l’impose, nous excluons le dictateur, les forces de répression, le pouvoir financier et les familles associées.

Encadré par quelques braves, nous visitons les maisons des quatre-vingt-deux absents. Certains ont d’excellents motifs de se dissocier du mouvement qui gronde: deux ou trois accouchent, une douzaine agonisent, un a six côtes cassées, et une a du mal à marcher depuis qu’on lui a opéré le genou et que l’opération ne s’est pas tout à fait déroulée comme prévu si bien que la voici en attente d’une seconde opération qui surviendra, mais quand on l’ignore les listes d’attente sont longues et s’allongent en ce moment même où nous discourons en vue d’une révolution pomologique. Il nous reste tout de même une bonne soixantaine de vaillants à convaincre.

Pour négocier les choses correctement, nous demandons aux soixante de se nommer un représentant, et nous organisons une rencontre au sommet. Comme je suis le chef du mouvement de la masse, c’est moi qui rencontre Fredal, le chef du mouvement collaborationniste. Nous nous asseyons donc, lui sur le capot de sa Chevrolet, moi sur le capot de ma Volvo, et nous entamons les pourparlers.

Fredo: Le maire va jamais accepter.

Moi: Si si. Pourquoi il refuserait, nous sommes la rébellion en marche.

Fredo: Le maire a besoin de ses pommes.

Moi: Nous aussi. Redistribution de la richesse.

Fredo: S’il dit non, nous aurons l’air con.

Moi: S’il dit oui, nous serons ravis.

Fredo: Rien n’est certain.

Moi: Je le concède.

Fredo: Rien.

Moi: Rien.

Le vent a fini par se calmer, et la raison triomphe. Nous n’irons donc pas révolutionner l’ordre du village, bouleverser les bases de notre développement et hypothéquer la croissance promise. Le village, uni à nouveau, marche d’un pas fier et déterminé jusqu’à la maison du maire, pour lui manifester notre sincère volonté de maintenir Fonteneige intact.

Dès notre entrée triomphante dans sa cour, le maire fait irruption sur son balcon, et s’élance vers nous deux, Fredo et moi, qui marchons en tête.

Maire: Je m’incline! Je m’incline! La voix des Fonteneigeois a tonné!

Moi: La raison nous guide, l’avenir nous lie.

Fredo: Exactement.

Maire: Je m’incline vous dis-je. Prenez les pommes!

Fredo: Les Fonteneigeois en ont décidé autrement. Que leur volonté soit maître!

Moi: Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Derrière nous, tous répètent à pleins poumons Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois! L’émotion me serre les tempes, les larmes mouillent mes yeux. Le maire rentre chez lui, et nous traversons ensemble tout le village, en répétant cent fois, mille fois, Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Promenade en forêt

Et voilà! La bagnole dans le fossé! J’aurais dû rester chez moi à ne rien faire plutôt que de m’aventurer dans ce trou perdu! Un autre mariage! Combien y en aura-t-il encore? C’est le septième, et mon père ne se lasse pas. Ça va finir par le crever, toutes ces nuits de noces! Encore une cérémonie! Encore des déclarations, des promesses, des trémolos. La comédie. J’irai à son huitième mariage dans deux ans, si son coeur tient bon.

Mon téléphone ne capte rien. Pas de réseau. Cette forêt, cette route où je n’ai rencontré personne depuis deux heures. 

Bon. Marchons.

Comment savoir si devant, il y a un village, une station-service? Parce que derrière, d’où je viens, je sais qu’il n’y a rien avant au moins cent cinquante kilomètres. Il est déjà seize heures. On dirait que pour la première fois, je vais le manquer son mariage. Cette idée d’aller vivre plus loin que nulle part! Je me demande s’il y a des ours, des loups et des moustiques dans cette forêt. J’ai mon canif suisse, c’est mieux que rien, quoique pour les moustiques… Je vais marcher une heure dans cette direction, devant, et si je ne trouve rien, je reviendrai, j’attendrai qu’une voiture passe.

Surtout, pas de panique. Il y a une route donc il y aura des voitures.

Tiens, un chemin de terre, à droite. Défense de passer. Si j’en juge par la chaîne rouillée, l’endroit n’est pas très fréquenté. Il y a peut-être un chalet où je pourrais passer la nuit, si jamais ça devait se prolonger? Ou des gens. Ou un peu de nourriture, des conserves, de l’eau. Qu’est-ce que je risque?

C’est un long chemin de terre, dirait-on. Je marche depuis une bonne trentaine de minutes et je ne vois toujours rien. C’est vrai qu’avec ces chaussures italiennes, je ne suis pas aussi rapide qu’avec mes tennis. Le chalet doit être installé sur la rive d’un lac ou d’une rivière. S’il n’y a pas de nourriture, il y a certainement une canne à pêche. Je pourrai survivre comme un homme des bois! J’ai vraiment un bon sens de l’humour, je trouve, même dans l’adversité.

Je marche. 

Je marche encore et encore.

J’abîme mes chaussures, mais ainsi soit-il.

J’ai soif, et j’ai oublié de regarder l’heure depuis longtemps, il me semble. J’ai même oublié que je marchais. 

Courage, je me secoue. J’hésite. Je retarde encore un peu l’instant, car pourquoi connaître l’heure qu’il est, maintenant? Je sais que ça m’inquiétera, je constaterai bêtement que je me suis hasardé trop loin, que je n’aurai pas le temps de revenir à la voiture avant la nuit, que me voilà bien seul au milieu des bois, et que bientôt tous les bruits autour de moi me paraîtront suspects. Si cette route ne mène qu’à un ancien secteur de coupe forestière abandonné, j’aurai l’air bien sot dans mes habits de ville avec ce dérisoire couteau suisse.

Vingt heures. A bien fallu par finir par oser lever le bras, baisser les yeux, constater. Vingt heures. Charmante balade en forêt qui s’éternise. Avancer encore un peu, trouver un ruisseau, boire et rebrousser chemin. Chanter, crier, frapper des mains, puisqu’on dit que faire du bruit éloigne les bêtes. Pourquoi pas ne pas en profiter pour débattre d’un sujet épineux, ma conscience de ce côté-ci, mon intuition de ce côté-là ? Les sujets abondent. Est-ce que Dieu existe? Est-ce que le premier ministre existe? Pourquoi se marier sept fois ? Pourquoi se marier une fois ? Pourquoi marcher plus d’une heure, alors qu’on s’était prudemment promis de faire demi-tour? Pourquoi acheter des chaussures si italiennes pour les ruiner incognito dans ce paysage sylvestre?

Ah! Enfin! Ce pan de mur turquoise que j’aperçois entre les arbres, ce serait bien mon chalet! À moins que ce soit un mirage. Cela mérite réflexion. Les mirages sont-ils propres aux déserts, ou surgissent-ils aussi en pleine forêt? Tout dépend de l’action combinée de la déshydratation et de l’insolation. J’ai soif, oui, cruellement, mais j’ai la caboche tiède. Pas d’insolation, grâce à ces grands arbres qui m’enlacent de leurs ombres fraîches, de plus en plus fraîches à mesure que j’avance. Donc voilà: il ne s’agit pas d’un mirage.

Si je ne portais pas ces chaussures de ville, je courrais! Mais j’ai cela, encore beaucoup de patience. Je n’en suis pas à dix minutes près. Vu d’ici, le chalet me semble bien plus gros que ce que j’avais d’abord cru. En meilleur état que je ne l’avais imaginé, aussi. Curieux, dans cet endroit perdu. Est-ce un chien? Oui, et des voix. Des voix? Il y a des gens là-bas? Que leur dire? Vont me reprocher d’avoir ignoré leur affiche, vont me lancer que je n’ai rien à faire ici. Est-ce qu’ils ont le droit de me chasser à coups de fusil? J’expliquerai que j’ai eu un accident, qu’il n’y a personne sur la route, que je suis perdu.

Mais ce chalet, c’est une maison, et une belle maison! Petit jardin derrière, belle pelouse devant, il y a même une voiture, un peu vieille certes, mais qu’importe. Soyons courageux, et montrons-nous à ces gens. 

Petite précaution, je vais tenir cette branche de bouleau, ce sera mon bâton du pèlerin. Si c’est un chien de garde, j’aurai de quoi le recevoir. Et on ne sait jamais, ce sont peut-être des contrebandiers, des fabricants de méthamphétamine ou des politiciens corrompus en cavale! La prudence est de mise.

  • Hey!

Une femme? Elle a peur de moi? Non, elle m’invite à avancer. Un bâtard aboie devant elle. Sa queue s’agite. Bon signe. Une autre femme sort de la maison, et un enfant, et un chat.

  • Ma voiture est en panne. Dans le fossé.

Elle me serre la main, se présente. Quel est son nom? Pourquoi ne reste-t-il pas imprimé dans ma caboche? Je ne vais tout de même pas la prier de répéter. Mon appréhension. Calmons-nous. Ces gens veulent m’aider, c’est ce qu’elles disent, toutes deux. M’offrent à boire, à manger.

  • Mais venez, faut pas rester là.

Oui. C’est vrai. Je ne vais tout de même pas prendre racine devant leur maison. Bouger encore un peu, juste un peu. Quel bonheur de les entendre, quel soulagement. Au-delà des arbres, la lune éclaire la nuit.

La nuit? Je ne l’a pas vue venir celle-là!

Je les suis vers la maison. Je ne peux m’empêcher de jeter un bref coup d’œil à ma montre. Vingt-trois heures trente-cinq!  Quelle folie que tout cela! Je fais un pas, et puis deux, mes jambes me portent avec peine, mes souliers raclent le sol. Outch! Qu’est-ce que ce caillou fait là! Je parie que je me suis fracturé le gros orteil! Oh là! Ce foutu caillou m’a déséquilibré! Que m’arrive-t-il? Je ne suis pas allongé par terre, sauf que je ne me sens plus debout. Je chute, mais si lentement, si doucement. Impression de léviter. Ma tête pivote de son propre chef, et je remarque que les femmes se sont retournées, sourire aux lèvres, sourire qui se mue imperceptiblement en une effrayante grimace. Tout mon corps en apesanteur. J’atterrirai sur un matelas, je m’endormirai! Comme je suis las! J’ai besoin de dormir. Puis-je dormir avant de manger? La route était longue. Il m’a fallu tant de courage. Mais vous êtes là! J’ignore où sont mes bras, que sont devenues mes jambes. Ma tête descend, traverse l’espace, les galaxies. Cet escalier qui m’invite, et cette première marche si accueillante. M’appelle. Et je suis…

  • Oh… Il saigne.
  • Assommé?
  • Mort, je crois.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les macareux

Tournage de trois jours à Borgarfjarðarhreppur. Reportage sur la chasse au macareux. Ce matin, Markus, le caméraman, a perdu son portable. Tombé dans le fjord. Vingt-trois heures. Chalet mal isolé. Markus boit. Marek, le réalisateur, et Marcia, la journaliste, boivent aussi, mais les yeux rivetés à l’écran de leurs portables. Il suit le Tour des Chic-Chocs sur son portable noir, elle suit une chasse à l’homme sur son portable argent.

Portable noir: … moins de cent kilomètres avant la fin de ce Tour des Chics-Chocs. Après quelques jours dans les montagnes, les coureurs s’élancent maintenant sur une section de route très rapide. Mais à moins d’un imprévu majeur, les trois podiums devraient aller à Mileau et aux deux coureurs de l’équipe…

Portable argent: … suspect, qui est en cavale depuis hier après-midi, aurait été aperçu avec son otage en fin de journée à… oui… voilà… il aurait été aperçu à L’Ascension-de-Patapédia, une petite localité forestière près de la frontière du Nouveau-Brunswick… On ignore comment le suspect a réussi à échapper à tous les barrages policiers… Pour ce qui est de l’otage, que la police a identifié hier comme étant une dame Vargas, ophtalmologiste de Santa-Maria dans l’État du Rio Grande do Sul au Brésil, nous avons obtenu cette photo que vous voyez à l’écran, il s’agit…

Portable noir: … dans le contre-la-montre, et vous avez raison Jack, avec dix minutes d’avance sur Corison de l’équipe SML, il ne fait aucun doute que Mileau montera sur la plus haute marche à Sainte-Anne-des-Monts aujourd’hui. Le peloton sort maintenant du Parc national Forillon, et… Gil, nous devons nous interrompre pour quelques messages de nos commanditaires… Vous cherchez une voiture capable de…

Markus: Dis Marek, Milleau, c’est pas lui ton copain?

Marek: C’est lui. Cette fois, il leur en a mis plein la vue. Pas un qui peut le suivre. Il les a tous perdus dans les Chic-Chocs.

Markus: Vous vous entraîniez ensemble, non?

Marek: Si. Mais il y a longtemps! Quinze mille kilomètres par année, la musculation, le cardio, le yoga. C’était pas mal. Mais Mileau, lui, c’est trente mille qu’il fait par année. Pour moi, c’était impossible. Le facteur génétique.

Markus: Le…

Portable noir: Quelle performance Jack! Il y a longtemps que nous n’avons pas vu un tel coureur! Tout à fait Gil, Mileau aurait très bien pu se contenter de maintenir la cadence… avec dix minutes d’avance, il ne craint rien… mais il a plutôt décidé de pousser la machine, et il vient d’augmenter son avance d’au moins une minute… Tout un spectacle! Je crois que…

Portable argent: … et pendant que les frictions au sein du Parti républicain…

Markus: Où c’en est, cette histoire de vol de banque et de prise d’otage?

Marcia: Ils ont été aperçus dans Avignon. Ces imbéciles de policiers. N’arrivent pas à l’arrêter. Une honte.

Markus: T’as vu les gros plans des macareux?

Marcia: Désolée. Pas la tête à ça. Demain… Demain matin.

Markus: Ça va pas?

Portable noir: … croyais pas, mais le peloton se rapproche, oui mesdames, messieurs, c’est incroyable, mais sur cette majestueuse côte gaspésienne, le peloton gagne du terrain sur Corison et Mooney. Gil, je crois que les deux coureurs de l’équipe SML vont tenter quelque chose. Leur avance est confortable, mais la situation pourrait…

Portable argent: …  et un témoin nous a confirmé qu’un homme accompagné d’une femme, qui semblait terrorisée, a volé son côte-à-côte. Il se serait enfui sur une route forestière à proximité de Manche-d’Épée. La police n’a pas voulu confirmer l’information. Selon plusieurs résidents, si le suspect ne connaît pas cette forêt, il risque de s’y perdre. Cela vient donc compliquer la tâche des agents, qui devront maintenant trouver des véhicules en mesure d’affronter des conditions difficiles… Merci, Julie, nous…

Markus: Quelle aventure! Au moins, la touriste, elle en aura vu du pays!

Marcia: C’est pas drôle.

Markus: Oh. Pardon. Pourquoi, tu… Marcia, ça va?

Marcia: Je suis épuisée. Les macareux morts, et maintenant cette histoire qui semble ne pas vouloir se terminer. Cette touriste, cette Vargas, j’aurais pu la connaître.

Markus: Le Brésil?

Marcia: Mes arrières-grands-parents sont originaires de Santa Maria. J’ai sans doute encore de la famille là-bas. Ils connaissent peut-être les Vargas. C’est terrible tout ce qu’elle doit subir. Sans compter qu’elle ne comprend peut-être pas le français! Maintenant, la voilà perdue aux fonds des bois avec un forcené!

Markus: Une autre bière? Non? Oh moi, je n’ai que ça à faire. Ça finira bien par m’endormir.

Marek: Tu parles portugais?

Marcia: Non. Mes parents non plus.

Portable argent: … hélicoptère qui survole la forêt. Selon deux résidents à qui on a demandé de guider les policiers, le suspect aurait été aperçu à l’est des éoliennes. Plusieurs policiers lourdement armés prennent place dans les six côte-à-côtes réquisitionnés. Un chef négociateur est parmi eux… Merci Julie… Et justement, nous apprenons à l’instant l’identité du suspect. Il s’agit d’Al Bilodeau, trente-quatre ans, condamné pour vol de calices à seize ans, pour vol avec effraction dans une librairie à vingt-quatre ans, et pour cambriolage dans la maison du maire de Shawinigan à trente ans. Il est sorti de prison il y a à peine huit mois… Nous retrouverons dans quelques minutes notre correspondante sur le terrain, qui suit le déroulement de cette chasse à l’homme extraordinaire… Pour l’instant…

Portable noir: … et à quatre-vingts kilomètres de l’arrivée, Jack, Corison semble se détacher de Mooney… Oui Gil, parions que le coach a pris cette décision à cause du risque que représente le peloton,  qui n’a pas cessé de se rapprocher. Visiblement, Mooney a tout donné, et il ralentissait Corison. Même si Mooney conserve toujours deux minutes sur le peloton, le podium vient probablement de lui échapper… Un moment tragique pour lui, Jack, mais le coach n’avait pas le choix… Voilà Corison, après un dernier geste à Mooney, qui s’élance, et il fonce sur cette route plate, où il compte bien assurer sa deuxième place. Jack, vous avez vu toutes ces voitures de police à Manche-d’Épée… Oui Gil. Quelle course excitante! Nous nous en souviendrons longtemps de cette édition du Tour des Chic-Chocs! Pendant ce temps, Mileau est toujours seul devant, avec douze minutes sur Corison, mais cette avance…

Marcia: Tu sais Markus, ce serait vraiment absurde que cette Vargas vienne mourir toute seule dans cette forêt canadienne! J’espère que Bilodeau va se rendre, quand il réalisera qu’il n’y a pas d’issue. Il ne va quand même pas faire le tour de la Gaspésie et revenir à Québec!

Markus: Il est cuit, il le sait. Zéro option. Peut-être la forêt. S’il décide de s’enfoncer à pied dans la forêt, d’y vivre pour les deux ou trois prochaines années. En tout cas, son otage ne lui sert plus à rien. Elle va même devenir un boulet. Il serait beaucoup plus mobile sans elle.

Marek: Les flics en ont probablement plus qu’assez. M’étonnerais pas qu’ils prennent plus de risques. Pauvre Madame Vargas.

Portable argent: … et l’étau semble se resserrer. Nous pouvons suivre la progression des policiers grâce à une radio à ondes courtes. Le suspect et son otage roulent toujours dans le côte-à-côte volé. Ils se trouveraient en ce moment à un endroit appelé les Côtes-du-Portage, sur un chemin qui longe le sommet de la falaise… Voilà, nous sommes… Nous apprenons ces détails en direct, et tout laisse croire que le dénouement approche… Écoutez, je crois que… Oui… Oui c’est bien cela… Bilodeau s’enfuit à pied en direction de la falaise, il a abandonné son otage dans le véhicule… Les policiers… Nous entendons dans la radio les policiers dire que Madame Vargas est saine et sauve… Mais Bilodeau… J’écoute pendant que je vous parle… Tout ceci est du véritable direct… il s’approche dangereusement de la falaise… Les policiers craignent qu’il ne se précipite en bas… Coups de feu… Oui, confirmé… Deux coups de feu… Atteint à la jambe gauche… contact visuel perdu… un policier semble dire que la balle a déséquilibré Bilodeau, qui serait tombé du haut de la falaise… mais tout cela reste bien entendu à confirmer, nous…

Portable noir: … Corison qui a réussi à gagner deux minutes sur Mileau, mais il semble éprouver de la difficulté à pousser davantage… Encore soixante-quinze kilomètres et si Corison veut conserver sa deuxième place, il doit ménager ses forces… Surtout que Mileau file comme s’il était tout frais… On ne croirait pas, Jack, qu’il vient de parcourir plus de huit cents kilomètres en cinq jours… À un rythme incroyable… Mais Gil, attendez… Qu’est-ce que c’est… Regardez la falaise! Un rocher qui se détache? Et Mileau qui n’a rien vu… Il va… Bon sang!… Jack!… Où est Mileau? Jack?… La moto sur laquelle prend place le caméraman a vacillé… Voyez, nous avons l’image de l’hélicoptère… Ils s’approchent… Qu’est-ce que c’est? Mileau est par terre, immobile… C’est un homme!… Gil… C’est un homme… Un homme s’est écrasé sur Mileau… tombé du haut de la falaise… Jack, Mileau ne bouge pas… Corison s’est arrêté… Tout le peloton s’arrête derrière…  Quelle tragédie! Gil!

Marek: Ton Bilodeau…

Marcia: Sur ton Mileau!

Markus: Comme ça se termine!

À l’extérieur, le vent s’est enfin calmé. On n’entend plus que le ressac des vagues, et les ploufs éparpillés des jeunes macareux qui se laissent choir du haut de la falaise.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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