Pour rire

Le quotidien me lasse, le petit bonheur paisible m’irrite, je ne suis heureux qu’au milieu de l’ouragan, quand le vent déracine les arbres, fait voler les toits, transforme la ville en zone de guerre. Ça, ça me plaît. Mais évidemment, je le garde pour moi, car mes concitoyens me botteraient le derrière, me chasseraient de leurs clubs et de leurs soirées mondaines. Comme je suis le maire, ça m’embêterait.

La saison des ouragans est brève et parfois décevante, alors je m’invente de petits jeux pour me distraire, m’effrayer ou m’amuser. Incendie, sports extrêmes, j’ai même fait quelques vols à main armée, question de briser la monotonie.

Ce matin, pour rire, j’ai fait croire à mes concitoyens que j’étais Bigfoot. Je me suis déguisé, certain qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Et ils ne m’ont pas reconnu. Sauf qu’ils m’ont cru et craint. Pour mon malheur, ils m’ont tous cru, comment peut-on être si crédule, si naïf? J’ai eu beau leur représenter que Bigfoot était un personnage fictif, qu’il ne fallait pas fusionner mythe et réalité, ils n’ont rien voulu entendre, et ils après quelques photos, quelques autoportraits à distance respectable, ils se sont tous enfuis.

J’ai bien voulu retirer mon déguisement, mais je l’avais un peu trop bien collé à ma peau, je n’y suis pas parvenu. J’ai dû fuir au-delà des limites de la ville, le temps de trouver un moyen de sortir, incognito, du personnage encombrant.

Quand j’ai voulu rentrer chez moi, sous le couvert de la nuit, je me suis rendu compte que des sentinelles armées veillaient. La ville avait vraiment la frousse. Spectacle amusant, mais pendant ce temps, que faire? Je ne peux pas rentrer à la maison, et tôt ou tard, on remarquera que le maire manque à l’appel.

Deux jours plus tard, j’erre toujours dans les forêts environnantes, prisonnier de mon déguisement. J’ai eu beau plonger dans un lac, me frotter avec du sable, rien n’y fit. Chaque fois que je croise quelqu’un, les cris fusent.

Alors ils ont commencé à me chasser. Les uns veulent me capturer, pour m’ausculter. Les autres veulent me tuer, pour m’empailler. Je me vois contraint de fuir toujours plus loin en forêt, de vivre parmi les bêtes dans les montagnes inhospitalières.

Foutu déguisement! Il commence à s’intégrer à ma propre peau, et le faux pelage prend vie, progressivement. J’ignorais que ce phénomène était possible.

Depuis un mois que je couche à la belle étoile, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Je n’ai pas froid, ma fourrure me protège, et à mesure que les semaines passent, je la sens qui prend du volume. J’imagine que je me prépare à passer l’hiver.

Tous les jours, maintenant, je dois parcourir des kilomètres et des kilomètres pour me nourrir. Petits fruits, petits animaux, poissons, je mange tout, cru. Curieusement, je digère bien, comme si cela avait toujours été mon menu.

Récemment, je me suis battu avec un ours. Il a fini par s’enfuir, mais j’en ai récolté une jolie blessure à la cuisse.

Décidément, depuis que je suis Bigfoot, je ne vois plus le temps passer. Ma vie est devenue une perpétuelle émotion forte, et à ce rythme, je crains qu’elle ne soit sensiblement abrégée. Après plus de deux ans loin des miens, je m’étonne parfois de ne ressentir aucune nostalgie. M’a-t-on recherché, m’a-t-on pleuré, je sais que ce sont là des questions qui devraient me hanter. Mais elles m’indiffèrent. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux, je suis de la vie, tout simplement.

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