Le dernier poème

NIGEL: C’est un poème qui l’a tué. J’ai tenté de l’expliquer au détective, pendant deux heures j’ai tout exposé, que des faits, des coïncidences avec cet autre meurtre jamais résolu, et il m’a écouté, même si le ciel nous plaquait sa lourdeur de juillet sur le crâne ce jour-là où la climatisation s’est mise en panne pour étouffer la moindre de mes paroles, pour m’étouffer moi et permettre à cette journée infernale de m’étrangler de ses griffes de feu pour que se brise mon raisonnement et que soit maintenu l’ordre, la paix, le quotidien qui ne parvenait pas à m’engloutir, à me déchiqueter pour me fusionner à la matière dure et sèche de l’existence, l’existence dans notre petite ville bien entendu, que je menaçais malgré moi chaque fois que j’ouvrais la bouche pour parler. Alors j’ai fini par me la fermer, par ne plus répondre à ses questions qui n’en étaient pas, d’ailleurs, que du bruit, de la politesse rabâchée au frère de la victime, simulacre fatigué d’empathie que je n’avais pas l’estomac pour digérer, nauséeux comme chaque jour depuis des semaines.

HANS: Ce détective, nous pourrions le kidnapper, le ligoter, le torturer, le forcer à mener une véritable enquête, et mieux, exiger qu’il mène cette enquête sous notre direction, qu’il réponde à nos ordres, directement, qu’il nous rende compte de tout, même si c’est probablement à peu près rien. Ce détective, il faut le fouetter, le faire marcher au pas, le dompter!

NIGEL: Il enquête sur dix meurtres, trois viols, un cambriolage et deux délits de fuite. L’histoire de Frank se perd dans tout ça. Pas de pression politique pour régler le dossier, personne ne téléphone à la mairie pour exiger que l’assassin d’un vagabond soit condamné. Dans les journaux, pas même une ligne.

HANS: Pourtant, ce recueil de poèmes. Un livre, tout de même, un livre dont ils possèdent deux copies à la bibliothèque municipale. Un écrivain! Ils ont tué le poète! Nous pourrions brûler la ville pour ça! Brûler au moins l’hôtel de ville, vitrioler le maire, répandre la terreur, frapper jusqu’à ce que le bras de la justice s’abatte sur le coupable et lui brise les os sous un rouleau compresseur.

NIGEL: Oh que j’en ai eu, des élans vindicatifs! Oui! Mais à quoi bon. Dans un de ses poèmes, Frank avait écrit “les arbres de la place noire, cauchemar de la rivière, caressent le cœur du cadavre, coque débordant d’innocence, néant oh néant”. Frank avait vu tout ça, je suis persuadé qu’il se trouvait là, que ce soir-là il avait prévu boire et dormir de ce côté là. Le lendemain, il a tout simplement écrit ce qu’il a vu, et comme il ne parlait jamais à personne, pas même à moi, il n’a rien dit. Sa cervelle usée a peut-être même douté, aussitôt les mots couchés sur le papier sal de son carnet.

HANS: Déshabillons-nous! Courons nus dans la rue! Ils nous remarqueront, ils nous écouteront, ils nous tendront leurs micros, leurs appareils photo! Par nous, que vienne le scandale!

NIGEL: La “place noire”, elle existe vraiment. C’est le nom que les riverains donnent à la Place des Comédiens, parce que même en plein jour c’est toujours sombre à cause des conifères, de la colline derrière, et c’est pire la nuit, les gens ont peur de s’y aventurer. Frank y dormait probablement à cause de ça, de cette frayeur qui lui garantissait un sommeil paisible. Sauf ce soir-là. Cette jeune femme. C’est bien là que les policiers ont retrouvé son téléphone, sous les feuilles. Ils n’ont retrouvé le cadavre que deux jours plus tard, près du barrage. Ouvert, le cadavre, vidé de son cœur. C’est ce qu’a vu Frank, “caressent le cœur du cadavre”, et cette “coque débordant d’innocence”, c’est bien cette pauvre fille morte, flottant sur la rivière, sous les étoiles indifférentes. “Néant”, parce qu’elle était bien seule, “néant” parce qu’on lui avait volé son coeur, “néant” parce que cette coque innocente était vide, bien vide. Le tueur a lu ce poème, a su que Frank l’avait vu, était le seul témoin de son crime. Il l’a tué à cause de ce poème, pour le bâillonner à jamais.

HANS: Tuons à notre tour! Tuons tous ceux qui ont lu ses poèmes! Trouvons qui a acheté le livre, une petite centaine d’étourdis, qui a emprunté une des copies à la bibliothèque, et exécutons! Guillotinons! Tranchons, que diable! Tranchons! Portons des perruques roses et massacrons!

NIGEL: Je sens que mon funeste destin me pousse à des extrémités. Mais combien j’aimerais que la sagesse m’éclaire, que la raison guide mes pas pour que je parvienne enfin à m’extirper de cette force centripète qui m’étourdit et me perd. J’aurais besoin d’un guide, voilà où j’en suis. Avant de mener moi-même l’enquête, avant de me lancer dans cette aventure, j’aurais besoin d’un guide pour éviter d’y périr.

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Regarder sécher les mûres

Trois personnes sans âge précis, vêtues de couleurs vives, n’importe lesquelles, mais vives, très vives, dans un salon aux meubles en résine, aux murs qui ne ressemblent pas à des murs, mais à des ouvertures tellement ils sont clairs.

FÉLICIEN: Maeva! Quelle surprise de te voir ici, chez moi!

MAEVA: Surprise?

FÉLICIEN: Tu m’as dit avant-hier que j’étais un abruti.

MAEVA: Un sans-cœur, voilà ce que j’ai dit. C’est qui, ce type?

FÉLICIEN: Excuse-moi de te corriger, mais ça, tu l’as la semaine dernière.

MAEVA: Ah oui?

FÉLICIEN: Attends. Tu vois ce calepin, j’y ai tout noté. La semaine précédant la semaine dernière, tu m’as qualifié d’“engourdi”.

MAEVA: Ça je m’en souviens. J’ai aussi dit “obtus”. Mais qui est ce bizarroïde qui fixe une mûre?

FÉLICIEN: Deux jours auparavant. Et “aride”.

MAEVA: Et “apathique”.

FÉLICIEN: Et “suprasensible”.

MAEVA: Et “inodore”.

FÉLICIEN: Et pourtant te voici!

MAEVA: Pour exiger que tu me rendes ma guitare. Ma belle guitare électrique six cordes. Et ma wah-wah.

FÉLICIEN: Qu’elle est drôle! C’est ma guitare. Je te l’avais prêtée, tu l’as gardée deux mois. Heureusement que tu me l’a rendue. Et ce n’est pas une wah-wah, c’est une whammy. Rien à voir.

MAEVA: Peu importe, je veux la guitare et la pédale. Cette fois, je ne te la rendrai pas.

FÉLICIEN: Évidemment. Sauf que j’irai hurler sous ta fenêtre.

MAEVA: Je monterai le son.

FÉLICIEN: La police viendra.

MAEVA: Elle t’embarquera. Au cachot, pauvre idiot! Tu peux me dire ce que c’est que cet étrange individu, juste là, derrière toi, qui n’a pas lâché sa mûre des yeux depuis que je suis ici? Il est dangereux?

FÉLICIEN: Tu ne m’aimeras jamais.

MAEVA: Personne ne t’aimera jamais.

FÉLICIEN: Personne ne m’aimera jamais.

MAEVA: Personne ne m’aimera jamais.

FÉLICIEN: C’est mon frère.

MAEVA: Va chercher la guitare.

FÉLICIEN: Il est notaire. Tu n’a jamais vu la plaque de bronze sur l’édifice, juste à côté de la porte? Elle porte son nom, Koen Jarry.

MAEVA: Et n’oublie pas la pédale.

FÉLICIEN: Il travaille beaucoup. Il a toujours beaucoup travaillé. Beaucoup plus que moi. Dans ses loisirs, il aime regarder sécher les mûres. Tu serais étonnée de voir à quel point elles en mettent du temps à sécher, les mûres. Il y passe ses week-ends, ses soirées. Parfois des nuits, quand il s’oublie, quand j’oublie de le mettre au lit. Enfin, de le pousser vers son lit.

MAEVA: Je n’ai pas toute la journée, tu vas la chercher, cette guitare.

FÉLICIEN: Vraiment? Tu n’as jamais remarqué la plaque en bronze? L’édifice est directement en face du bureau de poste. Impossible de le manquer.

MAEVA: Des amis m’attendent en bas. Ils vont s’impatienter.

Félicien tire une guitare rangée sous un meuble. Il la tend à Maeva, mais la retire aussitôt.

FÉLICIEN: Mon frère gagne beaucoup d’argent. Il est riche, je crois.

Maeva tente d’attraper la guitare, mais Félicien pivote sur lui-même, la tient au-dessus de sa tête.

FÉLICIEN: Grâce à lui, je n’ai plus à travailler. J’ai tout mon temps! Tout tout tout mon temps. J’ai le temps de compter combien de temps j’ai.

Maeva parvient à saisir la guitare. Elle s’éloigne, mais revient aussitôt.

MAEVA: Et la pédale? Merde, faut toujours tout répéter avec toi!

Félicien tire une pédale de sous le meuble. Il la tend, le regard perdu du côté de son frère. Maeva l’attrape, et s’enfuit sans se retourner.

FÉLICIEN: Ah Maeva! Tu reviendras, n’est-ce pas? En t’attendant, je compterai le temps, tout ce temps à compter. Tout tout tout.

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Le sens de l’humour se perd

Le sens de l’humour se perd

Une place publique, un homme et une femme dans la trentaine qui se disputent, un passant qui passe et repasse. On ignore pourquoi ces gens, qui ressemblent, posés ainsi l’une face à l’autre, à un couple, ont des mots.

FEMME: Et, c’est toujours, toujours comme ça les vendredis après-midi! Toujours!

HOMME: Si au moins tu décomposais le problème, tu réaliserais que ta situation est enviable, que je n’ai à me reprocher que ma générosité et ma patience.

FEMME: Décomposer! Le voilà qui parle de décomposer! Autant me demander de tout avaler et de m’asseoir tranquillement pour disséquer le cœur du problème comme si raisonner sur les parties nous éclairera sur le tout! Tu vois, tu te réfugies derrière des analyses creuses pour fuir tes promesses!

HOMME: Des promesses! Fais-moi rire! Tu sais aussi bien que moi que cette situation dépasse ou devance, comme bon te plaira, quelque promesse que ce soit! Nous n’en sommes pas là!

Le passant qui passe et repasse s’arrête.

PASSANT: Antoine! C’est bien toi! J’allais, je venais, j’ai d’abord reconnu ta voix, mais avec tes gestes, tes bras qui valsent, je ne parvenais pas à voir ton visage. Mais c’est bien toi! Oh mon chou! Pourquoi ne m’as-tu pas rappelé?

FEMME: Mon chou?

HOMME: Je ne le connais pas. Il se méprend.

PASSANT: Voyons, Antoine! Ne fais pas cette tête-là! Il y a deux jours à peine, je ne t’ai pas oublié. Tu as promis, juré.

HOMME: Monsieur, s’il vous plaît, vous interrompez une conversation importante. Je vous en prie, laissez-nous.

FEMME: Il semble bien te connaître.

PASSANT: Oh je vois, ton amie ne sait pas, je veux dire, pour toi, pour nous.

HOMME: Mais qui êtes-vous?

PASSANT: Quand tu m’as dit j’aime ton p’tit cul grec!

FEMME: Quoi? Il vous a dit ça!

HOMME: Il raconte n’importe quoi.

FEMME: J’aime ton p’tit cul grec! J’aime ton p’tit cul grec! Tu le répètes toutes les fois! Qui d’autre dit ça!

PASSANT: Il vous le dit aussi? Comme c’est charmant. C’est vrai que vous avez un joli…

HOMME: Ça suffit, déguerpissez, ou je vous fous mon pied au cul! Grec ou pas!

FEMME: Attendez, monsieur, attendez. Où l’avez-vous connu?

PASSANT: Ici, juste ici sur cette place. Il est venu chez moi. Vous voyez cette première rue près de la buanderie, j’habite dix mètres plus bas.

FEMME: Vous l’avez vu… souvent?

PASSANT: Oh non. Moins d’une dizaine de fois.

FEMME: Une dizaine!

HOMME: C’en est trop. Il déconne. Il divague. Il invente. Regarde-moi, crois-tu que je pourrais…

FEMME: Je crois que oui. Après ce qui s’est passé il y a vingt minutes. Après tout ce qui s’accumule entre nous.

HOMME: Ne mélange pas tout. Laisse donc ce type de côté, c’est un hurluberlu que je n’ai jamais vu, c’est un rigolo qui se paye notre tête.

PASSANT: Un rigolo! Ça, tu as raison, Antoine!

HOMME: Je ne m’appelle pas Antoine! Bon sang, dis-le-lui, je ne suis pas Antoine! Tu vois bien qu’il délire!

FEMME: Et mentir? Ça ne te dit rien, mentir? Tu vois, tu n’oses pas nier. Parce que tu m’as menti. Chaque fois un petit mensonge, un tout petit.

HOMME: Bien sûr, mais…

FEMME: Tu es un menteur!

HOMME: Ne crie pas.

FEMME: Tu me dégoûtes! Dire que j’y croyais encore. Pas beaucoup, mais un peu. Et maintenant, ça!

PASSANT: Ne faites pas attention à moi, je ne suis qu’un rigolo, je…

HOMME: Tu me fais mal! Ne me serre pas les bras… Pourquoi me pousses-tu?

FEMME: Tu me tues! Je ne croyais plus en personne, et j’ai tout misé sur toi! Ah! Tes paroles piégées! Tu me tues!

HOMME: Que fais-tu avec ce couteau! Non! Tu es folle! Au secours!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Je le répète, je suis un rigolo. Madame, je plaisantais!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Mais cessez donc! De grâce, cessez d’assassiner, Madame!

HOMME: C’est trop… quel… quel non-sens…

PASSANT: C’était une plaisanterie! Une plaisanterie! Je ne le connais pas, ce monsieur! Je passais, je repassais. Je ne suis qu’un rigolo.

HOMME: Ma… ma vie…

FEMME: Ta vie! Comment oses-tu! Tu l’as volée, la mienne! Prends ça!

PASSANT: Peine perdue. Tout ce sang! Ah ces gens… Le sens de l’humour se perd. Dommage.

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Oui Maître Bonfe

Salle de classe froide. Grand tableau noir et petit tableau électronique devant, derrière le bureau du maître. Sur deux murs, des portraits des dirigeants de la Compagnie, anciens, nouveaux, futurs. De grandes fenêtres, sur le quatrième mur, donnent sur les usines, le siège social, et à gauche, en bas de la côte, le port avec ses cargos remplis de conteneurs multicolores.

MAÎTRE BONFE: Les enfants, vous me décevez. Je croyais que vous pouviez jouer ensemble sans nuire à la Compagnie. Dois-je vous rappeler que c’est elle qui paie votre scolarité, votre pension, tous vos jouets pendant votre séjour ici! Fracasser une fenêtre de l’usine! Quel outrage! Quel écart, mes enfants, quel écart! Pourtant, dès le départ, vous avez obtenu tout ce que vous désirez. Tout. Et ce magnifique terrain de jeu, il est trop petit pour vous, peut-être? En avez-vous déjà vu un plus grand? Plus propre? Plus resplendissant de traditions, de solennité, d’exubérance? Plus respecté par ces milliers d’autres qui n’y auront jamais accès? Nous vous avons choisi pour votre éloquence, votre corpulence, votre obédience. Mais qui choisit à sa guise éconduit à sa même guise. J’avoue que je ne comprends pas ces débordements, devant la populace qui chaque jour se presse pour assister à vos jeux! Serait-ce que vous êtes las des prodigalités qui pleuvent sur vos petits crânes?

TOUS: Noooon!

MAÎTRE BONFE: Dois-je comprendre que vous souhaitez conserver votre position avec ses privilèges?

TOUS: Ouiiiii!

MAÎTRE BONFE: Alors, expliquez-moi!

JULIEN: Maître Bonfe, c’est moi qui avais le ballon. J’étais au centre du terrain. La bande à Branco, qui était à droite, a foncé tout de suite. Je n’ai pas pu réagir, simplement parce que je ne les ai pas vus arriver. Quand ils ont vu ça, la bande à Véline, qui était à gauche, s’est ruée à son tour. C’était la pagaille. J’ai dû jouer des poings pour les éloigner, pour ne pas être écrasé sous leur poids. J’ai eu très peur, Maître Bonfe.

MAÎTRE BONFE: Véline! Cesse de marmonner. Qu’est-ce que tu racontes dans ton coin?

VÉLINE: Je ne marmonne pas, Maître Bonfe, je rouspète. Oui. Je rouspète parce que Julien, il ne dit jamais toute la vérité. Ça c’est vrai. Il avait le ballon, oui, mais il insultait tout le monde, ceux qui étaient à gauche du terrain et ceux qui étaient à droite du terrain. Tout le monde sauf sa bande! Il se croit toujours plus malin que les autres, ce Julien! À la fin, ça nous enquiquine.

MAÎTRE BONFE: C’est une raison pour attenter la propriété de la Compagnie?

VÉLINE: Non, Maître Bonfe, bien sûr que non. Nous n’aurions rien fait si la bande à Branco n’avait pas attaqué d’abord. Ils allaient voler le ballon, illégalement. Nous ne pouvions pas laisser se produire cette injustice, sous notre nez. Nous voulions simplement les arrêter, ces tricheurs!

BRANCO: Tricheur toi-même, Véline! Nous voulions simplement rétablir l’ordre! Vous comprenez, Maître Bonfe, l’Ordre! Ce fanfaron de Julien insulte l’ordre et la raison, il mériterait d’être traîné dans le sous-sol pour lui faire sortir son attitude dissidente du corps. À tout le moins, il mériterait d’être renvoyé! Pour ce qui est de la bande à Véline, je n’ai jamais compris pourquoi vous leur accordiez une place ici! Ils ne sont pas vos alliés! Ils ne sont pas vos disciples! Ils n’ont ni foi ni roi!

MAÎTRE BONFE: Calmez-vous mes enfants, calmez-vous, vous tous! À ce que je vois, il y a du laisser-aller! Non non, ne montrez pas votre voisin du doigt! Vous êtes tous coupables, autant que vous êtes.

BRANCO: Mais de quoi, Maître Bonfe?

VÉLINE: La bande à Branco peut-être, mais nous!

JULIEN: Je n’ai rien fait!

MAÎTRE BONFE: Suffit! Vous tous, ici, vous avez oublié qu’un jeu, c’est un jeu! Même si la populace vient assister aux matchs, même si la populace prend tout au sérieux, ça reste un jeu! Vous voyez, c’est bien que la populace prenne tout ça très au sérieux, ça la distrait, et surtout, ça détourne son attention de la Compagnie. Vous le savez bien, pourtant, vos matchs c’est d’abord et avant tout pour offrir un spectacle excitant. Certains se reconnaissent dans la bande à Branco, d’autres dans la bande à Véline, quelques-uns, pas beaucoup, dans la bande à Julien. N’est-ce pas merveilleux? Tant que c’est Véline contre Branco, ce n’est pas Populace contre Compagnie! Alors, en fracassant cette vitre, vous c’est exactement ça que vous avez failli provoquer, Populace contre Compagnie! Si vous vous permettez cet attentat, se diront-ils, pourquoi pas nous? Dangereux. Quand vous êtes sur le terrain de jeu, vous pouvez vous insulter, vous pouvez vous pousser un peu, vous pouvez même insulter, légèrement, la Compagnie. L’important est que le combat reste entre vous! C’est la seule victoire qui compte. Réussissez là, et vous resterez dans le jeu aussi longtemps que vous le souhaitez. Compris?

TOUS: Ouiiii Maître Bon-on-onfe!

MAÎTRE BONFE: Allez, ouste! Bande de chenapans.

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Prendre un verre

Une ville. Un trottoir. Elles marchent.

JENNY: Tu crois qu’il va accepter?

SADDY: Il va peut-être rechigner au début, tu le connais, mais il finira bien par se rendre à l’évidence.

JENNY: Nous devrions peut-être y aller à plusieurs. Je serais moins intimidée si nous étions dix, ou même cent, pourquoi pas cent?

SADDY: Pourquoi ne pas ramener toute la ville, un coup parti! Tu es drôle, Jenny, habituellement tu fonces, c’est ta réputation, celle qui a du front, celle qui ose.

JENNY: Je sais. Mais cette fois, c’est différent. Va-t-il dire oui, va-t-il dire non, je n’arrive pas à deviner, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans cette situation un jour, face à un écran de brouillard si épais que je ne distingue plus rien devant moi, je ne distingue plus rien en moi. Quand même fantastique, non? Marcher sans savoir si le prochain pas ne me précipitera pas au pied d’une falaise, ou dans un trou, ou dans la rivière, j’avance à tâtons et je n’ai même pas de canne, comme les aveugles.

ANDRÉA: Hey les filles! Que faites-vous? M’avez l’air préoccupées? Vous préparez un mauvais coup?

SADDY: Une révolution. Nous préparons une révolution. Enfin, Jenny n’est plus tellement certaine.

ANDRÉA: Jenny! Pas certaine! Tu blagues, non?

JENNY: J’ai de la buée sur la pupille, de la brume dans l’âme, la confusion totale, quoi!

SADDY: Nous y sommes, Jenny. Tu y vas, tu lui dis tout, vraiment tout, et ça ira à merveille. Je le sens! Mon intuition m’assure que tu sortiras de là avec un grand sourire aux lèvres, et que nous irons toutes boire un coup pour célébrer! Allez, t’en fais pas, relève-moi ce joli menton, ouvre-moi ces grands yeux, redresse-moi cette Jenny fière et forte!

ANDRÉA: Je crois que je devine… Jenny, si tu veux, je peux t’accompagner?

SADDY: Non Andréa, pas une bonne idée. Nous en avons parlé Jenny et moi, et vraiment, vaut mieux qu’elle le fasse seule.

ANDRÉA: Comme vous voulez. J’attendrai avec toi Saddy. Alors, tu y vas Jenny?

JENNY: J’y vais. Ma blouse n’est pas froissée?

SADDY: Tu es parfaite. Ta coiffure est superbe, ta blouse, avec ce pendentif dans le cou, c’est sublime. Jenny! Ressaisis-toi! Tu es Jenny!

ANDRÉA: Tu es Jenny!

JENNY: Je suis Jenny…

Un édifice. Des marches. Un ascenseur. Un bureau. Un homme en complet.

JÉRÔME: Madame? Nous avions rendez-vous?

JENNY: Pas vraiment. C’est comme… C’est une révolution, en somme.

JÉRÔME: Ah?

JENNY: Pour de bon. Une révolution pour de bon.

JÉRÔME: Pour une surprise, j’avoue que c’en est une. Je m’apprêtais à négocier un important contrat de vente pour la compagnie. Ça peut attendre quelques minutes, je présume.

JENNY: Hi hi. Quand la révolution sonne, n’est-ce pas, tout peut attendre.

JÉRÔME: Vous êtes charmante, mais vous le savez déjà.

JENNY: Habituellement, je ne suis pas…

JÉRÔME: Pardon? Pourquoi chuchotez-vous?

JENNY: Je suis Jenny, c’est cela. C’est moi qui viens pour la révolution.

JÉRÔME: Je suis Jérôme, mais vous le savez déjà.

JENNY: Oui. Évidemment. Ça se sait. De mère en fille, comme on dit. De soeur en soeur aussi. Entre amies. Ça se sait, peu importe comment, quand ça se sait, ça se sait.

JÉRÔME: On oublie les canaux, parfois. Donc, et cette révolution?

JENNY: C’est vrai. Puisque je suis ici pour ça. Je résume la situation. Dix pour cent des gens n’ont pas d’emplois, donc ils ont faim et froid pendant l’hiver. Trente pour cent ont un salaire si bas, qu’ils ne peuvent que se payer une tente pour tout logement. Les autres sont bien logés, bien nourris et tout, mais ils travaillent trop et n’en profitent pas.

JÉRÔME: Mon père disait, c’est la vie. C’est ce qui se dit, Jenny, de père en fils depuis longtemps. J’imagine que je le dirai à mon tour. Quoique je ne dispose pas d’un fils à qui le dire, pas en ce moment. Je peux vous inviter pour un verre?

JENNY: Pas vraiment. À cause de la révolution.

JÉRÔME: C’est vrai. Où donc ai-je la tête.

JENNY: Donc il y a tous ces gens. Nous. Ces gens, j’en fais partie.

JÉRÔME: Dans le dix pour cent, le trente ou les autres?

JENNY: Ça varie beaucoup. J’oscille d’un groupe à l’autre. Donc, il y a nous, et il y a vous. Vous, c’est simple, votre richesse est onze fois plus élevée que celle de tous les citoyens de cette ville réunis.

JÉRÔME: Douze fois, Jenny, c’est plutôt douze.

JENNY: Elle a encore augmenté?

JÉRÔME: N’est-ce pas magnifique.

JENNY: Le but de la révolution, c’est de répartir votre richesse parmi tous les citoyens. Ainsi, nous mangerons tous, nous nous logerons tous. Plus personne ne crèvera de faim, plus personne ne se crèvera au travail.

JÉRÔME: Ça c’en est toute une idée!

JENNY: Il fallait y penser. Nous y avons pensé.

JÉRÔME: Bravo. Bien pensé. C’est vraiment révolutionnaire.

JENNY: En effet. On peut procéder? Mes copines m’attendent pour aller boire un coup.

JÉRÔME: Oui, bien sûr. Attendez. J’appelle mon secrétaire. Allo? Gabriel? Vous pouvez me rendre un petit service? Procurez-vous la liste de tous les citoyens, de leurs revenus, et répartissez ma fortune entre chacuns. Ne vous oubliez pas, Gabriel. Ne m’oubliez pas. Merci Gabriel. Faudrait pas qu’il oublie de me remettre une part, ce serait embêtant sinon.

JENNY: Je vous laisse mon courriel. Voilà. Si jamais vous voulez le prendre ce verre, plus tard. Aujourd’hui, comme je vous ai dit, j’ai promis à mes copines.

JÉRÔME: Je comprends. Vous êtes charmante. À bientôt.

Une ville. Une terrasse de café. Trois femmes.

JENNY: Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi. Victoire!

SADDY: Vive la révolution!

ANDRÉA: Vive la révolution!

JENNY: Je crois qu’il va m’inviter à prendre un verre.

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Du bon pâté

Comment pouvais-tu espérer que j’assiste à ton départ avec calme et résignation, après tout ce que tu m’as laissé espérer jusqu’à la dernière minute, jusqu’à cette heure fatidique où tu as brisé l’équilibre qui maintenait ce rocher sur le faîte de la falaise. Je sombre avec lui et tu exiges mon aide pour faciliter cette ablation alors que dans peu je me fracasserai le crâne sur ces pierres qui m’attendent avec une indifférence révoltante. Quelques minutes seulement, et les vagues de cet océan ennemi m’auront effacé, englouti dans le néant où ta folie me projette. Car c’est bien cela, la folie, il n’y a rien d’autre, parce que malgré un effort sincère je ne distingue rien qui s’apparente à un différend, rien derrière, rien entre nous, à ton propre aveu il n’y a rien devant, que du vide partout autour de toi et bientôt tu ne verras plus en moi à quel point tu existes, je ne verrai plus en toi que j’avais enfin réussi à exister, après cette longue route aride. Saperlipopette, tu me défrises les rouflaquettes, ton délire me met sur la sellette, vraiment, t’as vu ma margoulette? Tu me déchiquettes! J’erre dans le village, et à toutes les fenêtres je sens les yeux exorbités des commères qui se repaissent de mon désarroi, elles projettent leurs fils d’araignées venimeuses qui se collent à ma peau, qui me lacèrent les mains, les bras, les joues et le front, elles m’emprisonnent dans leurs vieilles toiles, gueules ouvertes, bavant de désir à la vue de ma détresse. Et je fuis, je cours loin de ces fenêtres maudites qui m’absorberaient pour me faire marcher au pas des malheureux, des hordes insensibles qui détestent les êtres de notre sorte. Mais j’ai beau m’éloigner, accumuler les kilomètres, je ne parviens pas à me libérer, à respirer librement. Tu surgis à tout moment. Tu te glisses entre les bouleaux, tu te pends à leurs branches pour me narguer, pour me torturer avec ta nouvelle cruauté, cette tyrannie qui de nulle part a coulé sur toi, a pénétré par chacun des pores de ta peau pour atteindre ton âme et ton cœur. Les vergerettes me lancent tes couteaux, les rosiers sauvages m’étranglent de tes mains impitoyables. Je suis une loque, ma substance s’égoutte avec l’eau de pluie, j’ai beau implorer ces cieux que nous avons connus, j’ai beau prier pour que cet air que nous avons goûté ensemble circule à nouveau en toi, t’oxygène la tête et le corps et te ramène aux jours paisibles. Où suis-je? Mon crâne a-t-il déjà volé en mille éclats, mon esprit vagabonde-t-il seul sur une route sans fin, une route qui serpente dans ce qui ressemble à une campagne, mais où je ne distingue plus une seule habitation, rien à l’horizon et pourtant mon regard porte loin, beaucoup plus loin qu’il n’a jamais porté, et je sais que je devrai marcher des heures, des jours sans doute pour apercevoir un nouvel horizon, s’il en est un, car comment savoir, comment déterminer si au bout de ce grand vide se dresse un autre grand vide, une autre route infinie où je n’aurais rien à faire que marcher, cheminer avec ce fort sentiment de rester immobile. Peut-être que mes pas m’enfoncent plutôt que de me porter plus loin? J’ai peur, tellement peur. Je voudrais revenir sur mes pas, revenir vers toi si revenir était possible, si derrière comme devant il n’y avait pas ce même horizon infiniment vide. Tu n’es plus là et pourtant tout ici vit de toi, ta vie me torture par tout ce qui existe encore sous ce faux soleil. Saperlipopette, Pépette, tu vois dans quel état tu me mets? Cesse donc tes manières, mange ce pâté, même si ce n’est pas la marque habituelle. Tu es une chatte capricieuse. Reviens ici, je te donnerai du lait, même si je ne devrais pas. Mais reviens donc!

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Empaler la littérature de papa

Souvent, je tente d’oublier mes parents. Maman est morte au solstice du printemps, il y a sept ans. Papa est mort comme tout le monde, le 31 janvier, jour de fête nationale de la République de Nauru. Hier. Je ne me souviens plus de quoi il est mort. D’un peu tout, sans doute. Faudrait que je vérifie.

J’hérite de tout, une villa vide, glaciale. Fauché de nature, papa a vendu tout ce qui pouvait se vendre, meubles, argenterie, appareils électroniques, électroménagers, et tout ce qui se pend aux murs, et tout ce qui se pend au plafond. Et surtout mon ordi, mon téléphone, mes Harry Potter, ma bicyclette, mes patins, mon chien. L’ordure. J’irai le voir, et je le lui dirai de vive voix, tu es une ordure.

J’ai pu conserver mon matelas, ma douillette, mon oreiller. J’ai retrouvé, au fond de la chambre froide dans le sous-sol, des outils. Tournevis, marteau, pinces, scies, perceuse. Cachés derrière un panneau de vieilles planches. L’hypocrite, il me jurait qu’il ne lui restait plus rien. Des outils, lui que je n’ai jamais vu travailler de ses mains!

Maintenant que j’ai le temps, et surtout que personne ne peut m’en empêcher, j’ai fouillé chaque pièce, du sous-sol au grenier. Que de surprises! Déceptions aussi. J’espérais que le fourbe ait dissimulé des liasses de dollars sous le parquet ou dans un mur creux. Rien. Pas un rond. Pas même un chat. Il était vraiment fauché, au moins là-dessus, il n’a pas menti.

Par contre, j’ai découvert une pièce dont j’ignorais l’existence. Une pièce au complet! Entièrement couverte d’étagères remplies de livres. Que ça, des livres.

Au premier étage, il y a quatre chambres à coucher. À droite du couloir, en haut de l’escalier, il y a celle de mes parents, celle de ma sœur Amélie, qui s’est enfuie à Hô Chi Minh-Ville deux semaines avant sa majorité, et celle des invités, que j’ai toujours connue vide, même au temps où nous avions encore des meubles. À gauche, il y a l’étude de papa, la chambre de la grand-mère paternelle, qui a toujours senti la mort même avant qu’elle ne meure, et tout au fond, ma chambre. Trois chambres d’un côté, trois de l’autre, le compte y est, je ne me suis jamais douté de rien. Mais entre l’étude de papa et la chambre de sa mère, il y a un espace vide de trois mètres par dix. Et là-dedans, du sol au plafond, ces étagères remplies de livres. Des milliers de livres de tous les pays, de tous les siècles, de tous les auteurs. Des éditions originales, des éditions autographiées, des éditions de luxe, cuir, or, il y avait là une petite fortune. L’ordure. Vendre mes Harry Potter, ma bicyclette et mon téléphone sans penser à se défaire d’un seul de ses livres! Le sans cœur, s’il n’était pas mort, il mériterait de trépasser dans la seconde.

Pourtant, à son âge, à quoi lui servaient tous ces livres. Il n’aurait pas eu le temps de les relire, ce n’étaient plus que des fantômes tout aussi inutiles que la poussière qui s’accumulait sur leurs tranches. Égoïste! Papa, tu étais une ordure égoïste.

J’aime bien me fâcher, de temps en temps. Ça détend. J’ai foutu par terre de pleines rangées de livres, j’ai fait voler Molière et Borges, Hemingway et la Divine comédie! Et je me suis endormi, las, sur le tas de bouquins désarticulés.

À mon réveil, j’ai eu une idée. J’ai couru chercher la perceuse, et avec la plus large des mèches, je me suis mis à percer des livres, surtout les plus beaux. Un trou béant de deux centimètres en plein milieu! En voilà une façon nouvelle d’aborder la littérature! Je perçais, je perçais, et la poussière de papier voltigeait dans un nuage autour de moi, et j’avais l’impression de respirer le souffle sec d’écrivains ulcérés. L’image de papa vénérant ces livres me revenait constamment devant les yeux, et plus elle revenait, plus je perçais. J’assassinais sa dévotion.

Dans le jardin, j’ai trouvé une branche de pin dont j’ai fait un long pieu. J’en ai transpercé chacun des livres que j’avais troués, pour en faire une longue brochette de légumes sans vie. Quel résultat! J’avais empalé la littérature de papa!

Ce sera ça de gagné. Si papa n’était pas mort, quelle tête il ferait! Faudrait d’ailleurs que j’aille vérifier s’il est bien mort. Peut-être l’ai-je tué? En tout cas, je ne l’ai pas empalé comme ses livres, il était beaucoup trop lourd, et je suis si chétif.

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Intellection

INSPECTEUR: Marc-Allain, vous voulez bien recueillir les témoignages?

POLICIER: Oui monsieur… Pardon… madame… madame, vous avez vu ce qui s’est passé?

TÉMOIN 1: Bien sûr, j’étais aux premières loges, si on peut dire, juste ici, sur le trottoir. La voiture bleue a débouché du boulevard, là-bas, elle a foncé à toute vitesse dans la rue. J’ignore si le conducteur était ivre, vous devriez vérifier cela, mais la voiture zigzaguait de droite à gauche, elle a tamponné quelques voitures sans s’arrêter. Je me suis reculée le long de l’immeuble, j’avais peur. Je crois que cette dame, celle qui a été fauchée, n’a rien vu, elle lisait quelque chose sur son téléphone, ou peut-être même qu’elle tapait un message en traversant sur  le passage pour piétons, vous savez, les gens ne sont pas prudents, avec ces téléphones, de véritables petits ordinateurs, ils perdent le nord, c’est le cas de le dire, n’ont pas conscience du monde autour d’eux, pas conscience des dangers. La voiture l’a frappée de plein fouet, l’a projetée au moins cinq mètres dans les airs. La pauvre femme, elle n’a pas eu le temps de crier, pas un son, elle est retombée là-bas, près de ce camion. Elle ne bougeait plus. Elle est morte, n’est-ce pas? Pour ce qui est de la voiture, elle a poursuivi sa course pendant quelques dizaines de mètres avant d’emboutir cette berline, celle qui est toute défoncée, là-bas.

POLICIER: Merci, madame, merci… Vous, monsieur, oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 2: Moi? Oui. J’ai tout vu. Tout. Je roulais derrière la voiture noire. Je me suis garé juste là. Le coupé sport, vous le voyez? Pas mal, non? Bref, il roulait à une vitesse normale. C’est un homme ou une femme qui conduisait? Je le suivais d’assez loin, mais pas trop tout de même. Je cherchais une place pour ma voiture. J’avais l’impression qu’il cherchait aussi, puisqu’il freinait à tout bout de champ. Est-ce que ses freins fonctionnaient? Vous avez vérifié? Alors quand j’ai trouvé ma place, je me suis arrêté pour faire marche arrière. Il a continué. Sa voiture est trop longue, il n’aurait pas pu la garer. C’est là que j’ai entendu un cri. J’ai regardé. Une jeune fille a surgi dans la rue. Sans regarder. Elle s’est élancée entre deux voitures. Impossible de l’éviter. Elle a voulu se suicider, vous croyez? Le chauffeur a probablement eu la surprise de sa vie. Boum sur le capot, elle est retombée sur le pavé. Assommée. Ou morte. Est-elle morte? Sous le choc, le chauffeur a perdu le contrôle. Bang dans la BMW. Le vacarme que ç’a fait! Il s’est blessé?

POLICIER: Merci, monsieur, merci… Jeune homme, oui vous, venez par ici, voulez-vous?

TÉMOIN 3: C’est pour l’accident? J’ai pas vu grand-chose. Une p’tite vieille sortait de sa bagnole. Une Volvo qui a au moins dix ans. Clac! Instantané. Ramassée par la Chevrolet grise. La bonne femme sur le macadam. Du sang et tout. Sonnée. Probablement des côtes brisées. Elle râlait. Moi aussi j’aurais râlé. J’aurais gueulé, oui! Le con dans sa Chevrolet, il a perdu les pédales. C’est l’cas de le dire! Devait être saoul. Il a ralenti, il a regardé. Il l’a bien vue, étendue. La gaffe! Il les a vite retrouvés ses pédales. Mais trop con le type. S’est enfui, mais pas loin. A défoncé la Lexus. Belle bagnole. Dommage.

POLICIER: Merci, merci beaucoup… Madame? Descendez ici s’il vous plaît!

TÉMOIN 4: Voilà, voilà, j’arrive. Je suis essoufflée. Oh c’est terrible cet accident. Il n’y a plus jamais d’accident dans notre rue. La dernière fois, c’était en 1987, vous vous rendez compte? J’étais pas mal plus jeune, ah ah ah. C’était la nuit, un face à face. Deux morts. Des jeunes qui avaient pris de la drogue, ils ont perdu le contrôle. Quelle histoire. Mais depuis, plus rien. Une rue tranquille. Oh parfois la nuit, des voitures déboulent à toute vitesse, mais ça, vous savez, les flics ils laissent faire… Oh… Pardon. Enfin, vous savez… Par contre aujourd’hui, je ne sais pas ce qui lui a pris, au chauffeur. Il arrivait de par là, oui oui, à droite, et d’un seul coup, il a freiné, il a fait un tête à queue, mais au lieu de s’arrêter, de reprendre ses sens, il a appuyé sur l’accélérateur. Je crois que l’homme avait une crise cardiaque, un évanouissement, quelque chose enfin, il n’était plus là, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne crois pas qu’il était saoul, ni rien du genre. Alors, après avoir accéléré, sa grosse voiture, j’ignore ce que c’est, mais il n’est pas pauvre, le monsieur, c’est une voiture de luxe, une belle voiture en tout cas. Après avoir accéléré, cette voiture, tout étincelante, blanche comme la neige, s’est retrouvée directement dans la trajectoire de ce postier qui traversait la rue. Le pauvre homme. Il est tombé, il ne s’est pas relevé. Les ambulanciers sont arrivés assez vite, heureusement, ils l’ont peut-être sauvé.

POLICIER: Merci madame… Et vous monsieur, vous avez vu?

TÉMOIN 5: Tout. Une voiture vert clair, ça se remarque! La dame était stationnée. La rue était déserte. Elle a manœuvré pour partir vers l’est. Le chien a traversé la rue, elle ne l’a pas vu. Écrasé, l’animal, et elle s’est retrouvée dans cette vieille Cadillac. C’est tout.

POLICIER: Merci, merci bien… Et toi, petite, tu veux me parler?

TÉMOIN 6: Oui monsieur le policier. Les gens dans la voiture, ils fumaient de la drogue. Ça sentait fort. Ils ont tué le chat de ma voisine. Romanou. Vous devriez les mettre en prison, monsieur le policier.

POLICIER: Merci mon enfant, va, ta mère t’appelle, je crois… Monsieur, arrêtez monsieur, je veux savoir ce que vous avez vu.

TÉMOIN 7: Le type, je le connais. Je l’ai vu à la télé. C’est un politicien. Un ministre ou quelque chose comme ça. Il va s’en sortir. Sont protégés ces types. Dans son pick-up de luxe, il lui a laissé aucune chance, à la pauvre jument. Mais qu’est-ce qu’un cheval faisait là, vous pouvez me dire?

POLICIER: Merci, c’est bon, vous pouvez y aller… Mademoiselle, vous… oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 8: Vous ne me croirez pas si je raconte, mais je vous raconte tout de même. Moi, monsieur l’agent, je n’adhère pas au complot du silence. J’ai pris des photos, je vous les remettrai si vous voulez. Bien entendu, j’en garderai une copie. Je les publierai sur mon blogue. Prenez-note du nom, si jamais ça vous intéressait, Les aliaplanétaires. C’est au sujet des entités qui vivent sur d’autres planètes. Ce ne sont pas des extra-terrestres. Vous savez, il faut cesser de les définir dans leur rapport avec nous, terriens. Ils sont autres, tout simplement. Eh bien oui, j’en viens au fait. Un vaisseau individuel aliaplanétaire est descendu au-dessus de la rue, comme ça leur arrive très rarement. Je n’entrerai pas dans les causes profondes, nous serions ici demain matin. Ce vaisseau a percuté le toit d’une voiture rouge. Vous verrez les marques. Aveuglé, le conducteur a fauché ce qui ressemble a un orang-outang. Vous le retrouverez. Comme il ne voyait plus rien, il a foncé dans une vieille voiture américaine. S’il vit toujours, espérons-le, le conducteur demeurera aveugle, à jamais. Vous le constaterez.

POLICIER: Merci, Mademoiselle, au revoir mademoiselle. Non, je ne suis pas libre ce soir, j’ai un rapport à rendre. J’en ai pour la nuit.

INSPECTEUR: Alors Marc-Alain, qu’est-ce que les gens racontent?

POLICIER: Que quelque chose a peut-être tué quelque chose dans un accident.

INSPECTEUR: Ah, merci. Ça m’éclaire. Bon travail, Marc-Alain, bon travail.

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La vie n’est pas si simple

ÉRIC: Je suis désolé, Sébastien, je cours, je passe et je cours, j’avais prévu prendre ce café avec toi, comme tous les mercredis, mais aujourd’hui l’impondérable s’abat sur mes épaules et qui sait si je survivrai ou si, dans le chaos qui gronde dans mon sillage, dirait-on, depuis samedi, je parviendrai à m’en tirer, je ne dirais pas indemne, car aujourd’hui, tel que tu me vois, je ne le suis déjà plus, mais au moins respirant, pensant, encore membre de la grande famille des cruels, impénétrables et perpétuellement affamés humains, qui de partout me précipitent dans la bourrasque comme si après tant d’années de quiétude, et je dois le mentionner, d’un bonheur raisonnable, je devais passer à la caisse, payer pour la consommation de joie et d’amour, régler des comptes avec les sombres banquiers de la destinée, prêts à tout m’arracher pour satisfaire j’ignore quelle fantaisie sanguinaire et là, je t’assure, je n’exagère pas, quoique j’ai du mal à y croire, trop de violence en si peu de temps mais aussi, trop de folie en si peu de temps pour que ma petite cervelle, qui comme chacun sait n’aime pas penser, puisse tout classer, cartographier, ordonner pour que je continue mon chemin dans une direction, n’importe laquelle, tristesse, colère, frayeur, plutôt que d’errer comme un écervelé qui ne parvient pas, dirait-on, à sortir de l’orbite des événements, de tous ces événements additionnés les uns aux autres mais qui ne se sont jamais touchés, ni antérieurement, ni postérieurement, tandis qu’ils bouillonnent maintenant en moi, tous, pêle-mêle, à commencer par l’assassinat de mes trois enfants par les fonctionnaires du Service des Douanes Intérieurs qui les ont noyés dans le suc des délibérations parlementaires, mes pauvres chéries, Paula, Laura, Lola, qui étaient aussi, un peu, les filles de nos voisins de notre maison de campagne, la chose n’était pas claire, mais elle l’est encore moins aujourd’hui parce qu’ensuite, à moins que ce soit avant, ou pendant, ce bon couple de gens de la terre a péri dans des circonstances troublantes, attaqués par des sapins libérés de leurs racines, ou par de vulgaires vagabonds qui fouinaient par là, attirés par la chaleur de leur amour et les bijoux à leurs doigts, qu’ils avaient nombreux et vaillants, comme tout un chacun sauf ma femme, à qui il lui en manquait un à la suite d’un jeu malséant et à dire vrai, enquiquinant, du moins tout autant que son inventeur, cousin de la femme de la soeur de ma femme, dont aujourd’hui les deux mains se retrouvent complètement dédoigtés, ce qui est horrible, d’autant plus que cela s’est produit premortem, sans anesthésie, sous l’oeil exorbité du Contrôleur des recettes nationales, qui un à un plongeait les doigts dans une friteuse, avant de les croquer avec un délice évident mais combien révoltant pour nous, homme avec femme sans doigt et femme sans doigt qui a bien tenté de s’échapper, impuissante malheureusement devant les secrétaires furieuses qui l’ont poussée devant un camion de livraison de députés, et malgré tous mes efforts je n’ai pu la ranimer, car je voulais au moins lui raconter le martyre de nos enfants qui est survenu samedi, dimanche, lundi ou mardi, alors que ma femme vivait encore mardi, lundi, dimanche ou samedi, ça je puis l’attester car je l’ai vue de mes yeux bien regardée, admirée tout de même dans son courage et sa grande beauté, qui se serait probablement ternie si elle avait assisté au pillage de notre maison par les hordes de commis de classe B du Bureau du Registre public, barbares qui ont lancé des allumettes partout avant de partir et il y en avait tant que j’avais beau courir d’une pièce à l’autre, je ne suis pas parvenu à éteindre l’incendie qui a finalement tout détruit, et c’est pourquoi je passe et je cours en espérant leur échapper, mais à qui, à quoi, la vie n’est pas si simple, en tout cas depuis samedi, la mienne ne l’est pas et je ne suis pas certain qu’elle le sera un jour, que ce soit aujourd’hui, demain ou vendredi, et quand tout recommencera est-ce que tout recommencera, ça je l’ignore mais je sais que je dois y aller, passer, courir, alors salut!

SÉBASTIEN: Salut!

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Vive le premier mai!

07:00

L’essentiel, pour croître, est de s’en tenir à une saine gestion. Bonjour, Clara, assurez-vous que le traiteur apporte le gâteau après dix-sept heures, nous ne voulons pas que les employés célèbrent avant la fin de leur journée de travail. Vous confirmerez aussi qu’ils ont bien réduit la quantité de sucre ainsi que l’épaisseur du glaçage et que cette économie se reflète sur le prix, qui doit absolument être dix pour cent inférieur à celui qu’il nous a facturé l’an dernier. Le premier mai, ça se fête, à bon marché.

08:00

Oui, Roland, vous pouvez embaucher ces trois travailleurs, si vous m’assurez avoir vérifié leurs antécédents. Nous ne voulons pas de perturbateur dans nos rangs, c’est mauvais pour ma pression, et ça provoque de l’érythème pubien. J’en ai perdu une maîtresse et trois amants, le mois dernier.

09:00

Embauchez, Roland, congédiez. C’est votre rôle dans cette compagnie. Lorsque je n’aurai plus confiance en vous, je vous remplacerai. D’ici là, ayez de l’initiative, fourrez votre nez partout, débusquez les trouble-fêtes, élaguez, purifiez.

10:00

Clara, où est le dossier des ventes du second trimestre?

11:00

Quoi! Le commis à l’enregistrement au département de l’expédition a réellement prononcé le mot syndicat! Moi qui croyais que tous nos employés étaient branchés, modernes et supercool. Que dites-vous, Roland, il a utilisé le mot dans la phrase “je ne voudrais pas être membre d’un syndicat”, et vous hésitez! Avez-vous oublié notre code? Il ne doit jamais être question de syndicat entre nos murs. Peu importe la phrase. Prononcer le mot, c’est suggérer l’idée, et suggérer l’idée, c’est déjà une action. Sus aux actions syndicales! Nous sommes avant-gardistes! Allez, relisez votre code, et congédiez.

12:00

Allo, Rita, on peut se voir à l’heure du lunch? Non, je n’ai plus d’érythème. Plus du tout, puisque je te le dis. Toi, tes seins n’ont pas ramolli? D’accord. Avec Adrien? Sa corne de bœuf m’amuse, pourquoi pas. Tu me prépares un sandwich, je le mangerai en même temps.

13:00

Bonjour Monsieur le Ministre, oui, les affaires vont comme elles vont. Un nouveau programme? Innovation? Bien entendu. Nous innovons chaque seconde. Oui oui. Très cher. Cinquante millions? Comment refuser! Création d’emplois? Autant que vous voudrez. Oui. À la chasse, samedi? D’accord. À mon pavillon, c’est ça. Embrassez Lara pour moi. Oui oui. À samedi.

14:00

Roland? C’est bien, vous êtes efficace. Je voulais vous prévenir. Oui. Une autre subvention. C’est ça, comme d’habitude. Vous les congédierez formellement dans six semaines, pour dix minutes. Puis vous les réembaucherez. Soixante. Ils exigent un minimum de cinquante emplois, mais nous leur en offrirons soixante! Ils adorent annoncer des créations d’emplois, c’est leur point faible. Oui, ça rapporte. Et Roland, vous en profiterez pour vous débarrasser du bois mort.

15:00

Bonjour ma petite chérie. C’était bien l’école? Oui, papa gère la compagnie. Oui, papa empile les profits. Oui papa aime beaucoup ses employés. Non, papa ne peut pas les payer plus, parce que papa ne pourra plus empiler les profits. Ton amie dit n’importe quoi. Non. Oui. Papa t’aime fort. Bisou.

16:00

Roland! Trouvez qui est le père d’Amanda Dubé, et congédiez-le. Un motif? Regardez dans votre guide du congédiement légal, loyal et banal. Sa fille l’a mouchardé. Il se plaint publiquement, s’estime sous-payé. Je sais, employé sans reproche. Ils cachent bien leur jeu. Une saine gestion exige parfois des sacrifices. Oui. Difficile.

17:00

Clara, je crois que j’ai trouvé comment rationaliser les dépenses en ressources humaines sans créer de mécontentement et de départ massif. Nous mettrons en place un programme de responsabilisation entrepreunariale qui favorisera la prise d’initiatives chez nos employés. Chaque fois qu’un employé sera congédié, ceux qui restent devront trouver des moyens pour accomplir ses tâches. Ceux qui nous offriront les meilleures idées recevront cinq pour cent d’augmentation. Cela stimulera l’émulation dans nos troupes, et chacun en ressortira gagnant.

18:00

Bonjour mes chers employés! Vous êtes notre ressource la plus précieuse! Pour vous marquer notre infinie reconnaissance, cette année encore nous vous offrons ce magnifique gâteau, en ce premier mai, fête internationale des travailleurs. Les tranches sont minces, mais la reconnaissance est large. Vive la fête internationale des travailleurs! Vive le premier mai! Solidarité!

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