Histoires pour endormir les enfants

C’est l’heure du dodo pour l’enfant dans la maison de l’enseignante et du fonctionnaire. Journée comme les précédentes, à quelques détails près, imperceptibles.

ENFANT: Maman! Maman! Lis-moi une histoire!

PAPA: C’est qu’il les adore ces histoires! Bonne nuit mon petit chou.

MAMAN: Tous les enfants les adorent. C’est très très populaire en ce moment.

PAPA: Allez. Je vous laisse. Je ne veux pas manquer les dernières nouvelles.

MAMAN: Sanglantes.

PAPA: Heureusement.

MAMAN: Alors, mon petit chou, où en sommes-nous?

ENFANT: Hier tu m’as lu l’histoire de l’homme au sabre et à la tronçonneuse.

MAMAN: Ah oui. Ce soir, ce sera Le père Gervais. Mais d’abord, couche-toi bien, c’est ça. Tu dois bien dormir cette nuit. Rappelle-toi, demain, c’est samedi, et où irons-nous?

ENFANT: À la campagne!

MAMAN: Pour y faire quoi?

ENFANT: Cueillir des fraises!

MAMAN: Ce sera une belle journée. Mon petit chou, lisons cette histoire. Je commence. Le père Gervais. Il était une fois, un homme qui tous les jours subissait la haine de Jeanlaine, sa femme. Leur garçon, Gosselain, en souffrait terriblement. Un jour qu’il jouait derrière la maison, Gosselain a trouvé son père Gervais pendu à un arbre. Un cadavre déjà tout raide, si raide qu’il ne répondait pas aux nombreuses questions de Gosselain. Quand Jeanlaine est arrivée, elle a dit bon débarras. Gosselain s’est demandé si elle le détestait autant, lui, qu’elle détestait Gervais. Alors Gosselain a voulu imiter son père, et il s’est passé la corde du pendu autour du cou. Mais ça n’a pas fonctionné, et Jeanlaine lui a expliqué qu’il n’était pas Gervais, que ça ne servait à rien de l’imiter. Elle a avoué qu’elle détestait Gervais parce qu’il avait tué des dizaines et des dizaines d’enfants. Gervais a fini par avoir honte, alors il s’est retiré de la vie pour de bon, ce qu’il aurait dû faire bien avant. Entendant cela, Gosselain en a oublié de se pendre, et depuis ce jour, il végète dans son trou du bout du monde.
ENFANT: Maman…

La voix de l’enfant endormi est à peine audible.

ENFANT: Une autre histoire, maman…

La mère ferme la lampe, et la respiration régulière de son enfant ne s’interrompt pas. Elle sort de la chambre sur la pointe des pieds, émue devant le charmant spectacle de cet enfant qui dort.

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Tête vide

Je pourrais choisir entre cent chemins différents pour me rendre à mon boulot. Je prends toujours le même, pour ne pas penser. Je déteste penser. Ça me donne la migraine, et j’ai l’impression que je ne suis plus moi-même. Parfois, ça me donne des idées folles, faire l’amour avec mon voisin, embrasser ma logeuse, tuer des gens.

Alors, j’évite.

De penser.

Je marche. Le même boulevard. Je tourne là, puis là, comme si le chemin était marqué, comme si je me déplaçais dans un long corridor. Le soir, j’écoute des films américains. Parfois, je lis des polars. Je ne suis jamais triste, sauf quand je pense abondamment. On n’y échappe jamais tout à fait, c’est bien dommage. Dans ces moments d’abandon, j’emplis mes poumons d’air, je respire lentement, je conserve tout cet air quelques secondes, le plus longtemps possible, encore un peu plus, oui, voilà, c’est bon, délicieux, et j’y parviens. J’expire. Ah! Il n’y a plus rien. Plus rien.

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Nausée froide

PAUL: T’as vu le prix de ce livre? Non, mais regarde! Regarde!

CHARLIE: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents. Le prix habituel. Rien pour t’enflammer.

PAUL: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents pour cent quarante-quatre pages. Poids total: deux cent vingt-sept grammes. Ça nous donne huit cents et demi le gramme, ou encore, treize cents la page. Tu te rends compte!

CHARLIE: L’auteur, il en a mis du temps à l’écrire sa page. C’est son salaire, en quelque sorte.

PAUL: Son salaire! Et moi, qui ne suis pas médecin, si je mettais dix heures, et même vingt heures à te greffer un nouveau rein, tu crois qu’on m’en verserait un salaire? On me foutrait en prison, oui! Qu’on les foute en prison, ces voleurs!

CHARLIE: T’as encore bu.

PAUL: Ça ne change rien à l’affaire. On nous spolie, très cher. Il faudrait obtenir une injonction pour empêcher ces gens de nous dérober des dollars durement gagnés.

CHARLIE: T’as qu’a pas les acheter, leurs livres. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves. Personne ne te pousse à acheter leurs livres.

PAUL: Ma conscience m’y pousse! La salope. Un livre, ce n’est pas rien. C’est ce que notre monde nous offre, c’est ce que notre culture nous sert pour nourrir l’élan de liberté qui bouille en nous. Oh, ils sont bien beaux, leurs livres. Jolies couvertures, bien reliées, ils ont vraiment fière allure. Jusqu’à ce qu’on les lise.

CHARLIE: Ils ne sont pas tous moches.

PAUL: La plupart le sont. Viens par ici. Regarde en bas de l’escalier, dans le sous-sol. Tu vois cette pile de livres? Que des nullités. Eh bien, cette seule pile m’a coûté une voiture neuve. Pendant ce temps, je n’ai conservé qu’une dizaine d’ouvrages. Une dizaine!

CHARLIE: Au moins, ça encourage la relève.

PAUL: Pas grand-chose de relevé ici.

CHARLIE: T’es con. Tu devrais lire une page ou deux, avant d’acheter. C’est pourtant facile de les repérer, les nullités. Toujours les mêmes formules pour vendre leur salade: écriture parfaitement maîtrisée, ou encore, plume d’une profonde sensibilité, ou sans prétention, ou en toute humilité, et autres formules qui signifient, à tous coups, écriture d’une banalité déconcertante. Ils ont des subventions, que veux-tu, ils en profitent, et ils impriment, ils impriment, l’industrie du livre, c’est du sérieux.

PAUL: Tu crois que je pourrais les vendre, tous ces livres? Ça me permettrait peut-être de rembourser mes dettes.

CHARLIE: Faut pas rêver. Personne ne veut les lire. Et je parie qu’ils sentent l’humidité. Balance tout ça au recyclage, tu auras fait une bonne action. Tout ce temps que tu as perdu. Tout cet espace dans le sous-sol! Tu pourrais y installer une table de ping-pong. Ou de billard, mais c’est plus cher. 

PAUL: Je sens que je serai malade. Je le sens.

CHARLIE: Tu verdis.

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Lascaux

Mon père nous a toujours promis de nous emmener à Lascaux. Quand j’étais jeune, je croyais que c’était un parc d’attractions, et j’avais hâte, oh que j’avais hâte. La promesse était répétée tous les printemps, mais quand arrivait l’automne, nous n’avions pas eu le temps, il y avait des imprévus, nos vacances nous traînaient toujours loin de Lascaux. Plus tard, j’ai cru que Lascaux était un zoo. J’imagine que mon père avait un jour fait référence aux félins, aux bisons peints sur les murs des grottes. Plus tard encore, quand j’ai fumé ma première cigarette, je n’y ai plus pensé. J’étais rarement à la maison lorsque mon père délirait sur une visite improbable à Lascaux. J’aurais pu me renseigner, voir de quoi enfin il s’agissait, j’ai préféré chasser Lascaux de ma mémoire. Ça restait, j’imagine, une sorte de lieu irréel, comme le Pôle Nord du Père Noël, le Paradis de mes voisins catholiques, ou le Pays des merveilles d’Alice. Une fiction. Aussi, je n’ai jamais visité Lascaux, ni personne dans ma famille. Mais chaque année, toutes ces années ensuite où j’étais loin, je sais que mon père a continué de promettre une visite à Lascaux. Pourquoi? J’aurais pu lui poser la question lorsqu’il en était encore temps. Dans la famille, quand on promet l’impossible, on a l’habitude de répéter, c’est ça, et tu nous emmèneras à Lascaux. Parce que Lascaux, c’est là où nous n’irons jamais.

Mon père est mort ce matin, et ma mère a dit qu’avant de cesser de respirer, il a promis qu’il serait bientôt sur pied, et qu’il l’emmènerait à Lascaux, avec les enfants bien sûr. J’ignore s’il savait ce qu’était vraiment Lascaux, ou si c’était un mot qu’il avait entendu dans sa jeunesse, peut-être une image dans un de ses livres d’écoliers, ou quelque chose dont lui a parlé son propre père.

Ce soir, après un bain mortuaire familial, trois jours de veille, une cérémonie, une réception, nous sommes rentrés à l’hôtel, Alina, notre fils Joaquim, six ans, et moi. À la première heure demain matin, nous sauterons dans l’avion, et nous ne reviendrons pas avant au moins l’an prochain, et  même un peu plus tard, ce serait bien. J’ai lu quelques pages d’un livre de contes à Joaquim. Il s’endort toujours après la deuxième page, mais je continue un peu plus, parce que j’aime le regarder rêver. Mais ce soir, juste avant que je ne referme la porte, sa petite voix m’a fait sursauter. Dis papa, quand m’emmèneras-tu à Lascaux?

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Vidée

Gabrielle s’est réveillée en sursaut. Une démangeaison, sous le sein droit. Dans son demi-sommeil, elle s’est grattée, sans trop y prendre garde. De la peau s’est décollée, elle en avait sous les ongles. Inquiète, elle s’est levée, s’est précipitée devant le miroir de la salle de bain. Maudissant cette manie de se gratter à fond à la moindre démangeaison, elle s’attendait à voir du sang, une blessure aggravée par ses propres soins. Rien. Il n’y avait rien. C’est-à-dire, il n’y avait plus rien. Plus de peau, pas de sang, rien qu’un trou béant. Un petit cratère d’au moins deux centimètres de profond, absolument vide. Étonnée, effrayée, elle s’est précipitée dans la chambre, a réveillé Marc pour lui montrer l’incongruité. Marc a haussé les épaules, lui a rappelé qu’il comptait sur elle le lendemain pour lui prendre un rendez-vous chez la massothérapeute, parce qu’il n’aurait pas le temps de le faire lui même. Et il s’est rendormi. Alors Gabrielle, avec son vide, a tourné en rond dans la maison. Toute la nuit. Le lendemain, après avoir pris le rendez-vous de Marc, elle a filé droit chez sa mère. Elle avait vingt minutes pour lui parler avant de sa journée au bureau. Tout de suite, après à peine trois mots d’explication, elle a ouvert sa blouse pour lui montrer son trou. Il s’était agrandi! Le cratère faisait maintenant cinq centimètres de circonférence, et au moins six de profondeur. Elle n’a pu retenir un cri, alarmée devant le manque qui s’agrandissait. Pourtant, songeait Gabrielle, à cet endroit, il devrait y avoir, sous les côtes, le poumon droit. C’est à ne rien y comprendre, et quand on n’est pas médecin, on ne peut que spéculer, s’épouvanter. Devant cette fosse inédite, sa mère a reculé d’un pas, la main sur la bouche. Sans hésiter, elle lui a conseillé de voir un médecin, de consulter un spécialiste. Puis elle lui a remis la liste de courses qu’elle avait préparée, et s’il manque des sous, je te rembourserai à ton retour. Il manquait toujours des sous, elle ne remboursait jamais. Au bureau, Gabrielle avait du mal à se concentrer. Les idées les plus folles virevoltaient dans son esprit, et elle a bien failli demander congé pour consulter un médecin, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle a attendu après sa journée de travail, après avoir fait les courses pour sa mère. Le médecin l’a examinée méticuleusement, d’un œil professionnel, expert. La cavité s’était encore creusée. Au moins douze centimètres de diamètre, et dix de profondeur. Un véritable trou béant, net, sans une goutte de sang. Là où on se serait attendu à voir des organes, vitaux ou pas, il n’y avait simplement rien. Devant ce phénomène inouï, le médecin lui a prescrit un antidouleur, même si elle n’avait pas mal, ainsi qu’un antibiotique, car on ne sait jamais. De retour chez elle, elle s’est retrouvée seule. Marc était chez la massothérapeute, et il devait rendre visite ensuite à un ami du collège. Gabrielle a pris le temps de s’ausculter, de constater les progrès de son trou. Quinze centimètres. Décidément, elle n’avait pas, ou plus, de poumon droit, et elle commençait à douter de l’existence de son foie. Quoique. On a beau ne pas s’y connaître, on sait que chacun dispose d’un minimum d’appareils cellulaires essentiels. Épuisée par son inquiétude, sa journée de travail et sa nuit blanche, Gabrielle s’est endormie bien avant le retour de Marc. Son vacarme ne l’a pas même réveillée, comme d’habitude, et lui, qui s’est laissé tomber sur le lit, a cru qu’elle n’était pas là. Son bras allongé n’a rencontré que le matelas froid. Il s’est endormi, et a vite ronflé, comme tous les soirs où il a bu beaucoup de bière. Au matin, il était déjà parti quand Gabrielle s’est levée. Cheveux en bataille, elle avait tout oublié de son cratère. En se regardant dans la glace, elle n’a été qu’à moitié surprise de constater qu’à part sa tête, son corps n’était plus qu’une vague forme vaseuse. Propre et vide. Aussi bien se recoucher, a-t-elle pensé. Elle avait oublié qu’elle travaillait, que Marc comptait sur elle pour appeler l’électricien, que sa mère aurait sans doute besoin qu’on arrose ses plantes. Le soir, au retour de Marc, elle avait beau lui parler, attirer son attention jusqu’à sauter devant lui, il ne la voyait pas. Trop de vide, semble-t-il, l’avait envahie. Et les antibiotiques ne changeaient rien à l’affaire.

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En exil

Nous vivons en exil. Toujours. J’ai douze ans, et d’aussi loin que je me rappelle, nous avons toujours fait nos bagages en vitesse pour partir en exil. Nous ne les avons jamais complètement défaits, jamais eu le temps de nous installer quelque part. Mes parents, ils entretiennent de drôles d’habitudes, dont celle de ne jamais être contents. Ils ne sont pas les seuls, je sais bien. Leur problème, c’est que ça les démange, et ils le crient à pleine voix, ils l’écrivent, ils le chantent, ça n’en finit plus. D’un pays à l’autre, ils s’activent, en un clin d’œil ils émergent de l’anonymat, et les quelques semaines de calme éclatent et la déflagration nous secoue. Parfois, nous restons sur place assez longtemps pour qu’on nous inscrive à l’école. Les enseignants nous demandent, ils le font tous, d’où nous venons, quel est notre pays d’origine. Au début, je nommais le premier pays dont je me souvenais, et c’était invariablement le pays que nous venions de quitter en vitesse. À vrai dire, j’ai oublié le pays où je suis né. Je ne l’ai peut-être jamais su. Ça me servirait à quoi? J’imagine qu’on m’a conçu dans un pays, que je suis née dans un autre, qu’on m’a donné le sein dans un autre encore. Je n’ai pas de home land, je suis fille de nomades contestataires. Conformiste. Je ne me suis jamais rebellée contre cette vie qu’on me fait mener. J’accepte tout, je me sauve quand il faut se sauver, je cours quand il faut courir, je me cache quand il faut se cacher, je suis une bonne fille contre qui ses parents n’ont rien à redire. Autrement, j’imagine que je les aurais encombrés, ils m’auraient abandonnée à mon sort. Mais il n’y a rien à craindre, je veux bien manifester contre l’injustice, contre la misère, contre l’exploitation, contre la corruption, contre tout ce que mes parents dénoncent, d’une contrée à l’autre, d’un océan à l’autre. Je le répète, je suis conformiste. Comme eux, je suis révolutionnaire, je ne crains pas de me faire des ennemis, je ne crains pas l’exil et la répression. Je me demande si un jour, nous nous arrêterons assez longtemps pour que je me fasse des amies. Et plus tard, aurais-je le temps de rencontrer mon révolutionnaire charmant? L’idéal serait de partir en exil en groupe, question de nouer des relations. Mais d’un pays à l’autre, nous finissons toujours par perdre de vue nos compagnons. Ils se répandent un peu partout sur la terre, dans toutes les directions. Parfois, par hasard, nous retrouvons des gens que nous avions connus dans un pays, jadis. Mais ça ne dure jamais. Ils partent à nouveau de leur côté, et nous du nôtre. Certains, parfois, ne partent plus. Ils deviennent muets, ou ils font semblant, et on ne les chasse plus. Je ne crois pas que mes parents deviendront muets, du moins, pas de sitôt. Ils ont encore beaucoup trop d’énergie dans les mâchoires, et il sort tellement de mots de leurs bouches que j’ai du mal à les imaginer silencieux. Alors nous bondissons d’un aéroport à l’autre, d’un port à l’autre. À ce rythme-là, nous aurons bientôt fait le tour, on nous aura bannis de tous les pays. Où irons-nous, alors? Comment sera-t-il possible d’être en exil de tous les pays à la fois? J’avoue que ça m’inquiète un peu, surtout si à leur mort, je dois poursuivre la tradition familiale.

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Attendre le ricochet

Un banc sur un boulevard, un homme assis, des passants. Une femme ralentit, considère la nuque de l’homme, poursuit son chemin. Dix mètres plus loin, elle fait demi-tour.

MARINA: Octave! Que fais-tu ici? Tu n’es pas censé être au boulot? On t’a congédié?

L’homme sursaute, lève les yeux vers elle, les écarquille comme s’il ne la reconnaissait pas. Il finit par sourire, maigrement.

OCTAVE: Comme c’est curieux. Je t’avais oubliée, Marina. Qu’étais-tu devenue?

MARINA: Tu blagues? Nous nous sommes parlé hier matin, comme tous les matins de la semaine quand tu prends ta pause café. D’ailleurs, à cette heure-ci, tu ne serais pas censé entrer au bureau?

OCTAVE: Je crois que cette vie-là, c’est terminé. Un sentiment, profond. Tu vois, j’ai toujours eu l’impression de vivre à côté de ma vie. Oh, pas très loin, juste à côté. En parallèle, en quelque sorte. Oui, c’est ça. Je vivais en parallèle avec ma propre vie, sans jamais l’atteindre. Alors tu comprends, dans cette situation, j’aurais pu vivre ainsi pendant des années, pendant toutes les années que j’aurai à vivre, sans me rapprocher de ma vie. Pourquoi tu fais cette tête-là? Ça n’a aucun sens, ce que je te raconte?

MARINA: C’est pas un peu tordu, ton histoire? Je ne veux pas être impolie, mais tu me parles de ta vie en parallèle avec ta vie, enfin, tu ne divagues pas un peu? Ça me semble fou, tout ça.

OCTAVE: Fou?

MARINA: T’es certain que ça tourne rond, là-haut? Je vais t’avouer, ça me rappelle Brittany. Tu te souviens de Brittany? Eh bien! L’an dernier, elle me débitait des salades, un peu comme toi en ce moment. Je lui ai conseillé de voir un psy, mais elle l’a mal pris. N’empêche qu’une semaine plus tard, elle était morte. Oui, vraiment. Surmenage, dépression, la cervelle n’a pas tenu le coup. Tout a pété, et la pauvre, elle s’est crevée. Faut pas le prendre mal, mais dans cette boîte, on y passe tous un jour ou l’autre. On croule. On étouffe. C’est pour ça qu’ils ont embauché un psy. Deux ou trois séances, et hop, c’est reparti. Voilà. Maintenant, c’est peut-être ton tour. Y a pas de honte. J’y suis passée, j’y retournerai l’an prochain.

OCTAVE: J’y suis passé aussi. Mais ce n’est pas ça.

MARINA: Mais alors, que fais-tu là, sur ce banc, immobile, alors que tu devrais être assis devant ton bureau?

OCTAVE: J’attends. Tu ne t’en rends pas compte, mais tout vient  si nous apprenons à attendre.

MARINA: Et tu attends quoi? Tu peux me le dire?

OCTAVE: Le ricochet.

MARINA: Le quoi?

OCTAVE: Le ricochet. Ces balles qui partent dans toutes les directions, un jour, il y en aura une pour moi. Par ricochet.

MARINA: Laisse-les se tirer dessus, et mets-toi à l’abri. Tu sais que tu pourrais en mourir. Brittany est morte, bel et bien morte, tu sais!

OCTAVE: Ne sois pas pessimiste. Tout le monde n’en meurt pas. Un ricochet, ça te sort du néant, ça te ramène chez les vivants.

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Elle s’y perd

FRANK: Vous me lassez, toutes les deux.

ÉLISABETH: Je t’aime Frank, je t’ai toujours aimé. Je suis là pour toi, tu le sais, je suis là avec toi.

ANNE: Frank, t’es con. Pars avec elle si ça te chante, si tu y crois à ses âneries.

ÉLISABETH: Écoutes-là! Comment peux-tu la tolérer une minute de plus!

ANNE: Amoureuse! Dis-moi que tu es moins tarte que tu nous le montres!

FRANK: Pourquoi êtes-vous deux! Je sens que je finirai mal.

ANNE: Heureusement que nous sommes deux! Tu aimerais une femme Anne-Élisabeth? Tu es truculent, mon cher! Autant faire appel au docteur Frankenstein pour qu’il nous cousent l’une à l’autre!

FRANK: Pourquoi pas?

ÉLISABETH: Oh non! Moi je ne veux pas! Pas question de devenir vulgaire comme elle, et brutale, et …

ANNE: … et raisonnable, et pragmatique, et audacieuse, et libre. 

ÉLISABETH: Anne, si on te greffait à moi, mon corps te rejetterait. Immanquablement.

ANNE: Le mien mourrait d’ennui, englué dans une masse visqueuse, répugnante.

FRANK: Cessez donc! Vous n’en finirez jamais!

ÉLIZABETH: C’est qu’elle m’insulte. Continuellement. Viens ici, mon petit Frank, viens t’étendre près de moi, que je te caresse la nuque, comme tu aimes tant.

ANNE: Que je te caresse la nuque, idiote. Il lui faut des caresses plus directes, plus audacieuses.

ÉLISABETH: Toi, Anne, tu n’aimeras jamais personne. Tu en seras toujours incapable. Alors que moi, vois-tu, c’est dans ma nature. Je sais aimer, mais aimer comme dans un grand amour, avec la profondeur, la couleur, le bonheur. Tout, quoi!

ANNE: Ton tout, c’est un grand rien, et le plus amusant, c’est que tu ne le verras jamais. Tu n’as pas l’œil pour voir ton trou noir. Alors tu le bourres d’une tonne de bagatelles, et tu en rajoutes, tu en rajoutes tant que tu finis par croire qu’elles vivent en toi, ces bagatelles. Alors qu’en toi, c’est vide. Oui, Élisabeth est un grand vide, une petite chose qui sonne creux quand on la frappe.

FRANK: Partez!

ANNE: Vraiment?

ÉLISABETH: Frank?

FRANK: Oh, ça va! Restez, mais finissez-en, à la fin! Vous ne pouvez pas vous entendre? Qu’on puisse enfin passer une belle soirée.

ANNE: Tu rêves de la chasser pour enfin t’abandonner à ce qui t’appelle. Allez, Frank, ose donc, pour une fois. Montre-lui la porte, congédie-la, et soyons bien, toi et moi. Pour ce soir, pour cette nuit.

ÉLISABETH: La vilaine! Elle te perdra, et demain matin, tu seras seul. Seul pour toujours parce que si tu me chasses, j’en mourrai. Je suis ainsi.

JEANNE: Merde. J’en ai assez.

FRANK: Encore un peu, s’il te plaît. Je crois que nous pourrions arriver quelque part.

JEANNE: C’est ridicule. Tu es un enfant. Et je suis fatiguée. J’ai sommeil.

FRANK: Oh Jeanne, ne m’en veux pas!

JEANNE: Bonne nuit Frank. Je ne jouerai plus. Être Élisabeth, être Anne, c’est lassant, je m’y perds.

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Lettres d’amour

Ma mère est morte. Enfin. Elle m’était morte depuis longtemps. J’avais dix-sept ans lorsqu’elle a oublié que j’existais. Je n’ai pas insisté, je suis partie l’année suivante. J’ignore pourquoi on s’est donné tout ce mal pour me retrouver, pour m’annoncer son trépas, pour me pousser dans sa maison à la recherche de je ne sais quoi. Si au moins elle m’avait laissé un peu de fric, mais non. Elle était fauchée. De quoi pouvait-elle vivre? Sa maison, sa voiture, ses meubles, tout cela n’est pas même suffisant pour couvrir ses dettes. Je n’aurai rien d’elle. On me permet de fouiller un peu, de ramener des souvenirs sans valeur. Pas une photo de moi sur les murs, sur les meubles. Je suis absente, autant qu’elle l’est chez moi. Sur l’étagère dans ma chambre d’adolescente, j’ai trouvé sept paquets de lettres. Sept. Enrubannée du même ruban rouge. Je les ai lues, par curiosité et pas parce que c’est ma mère. Sept hommes différents les lui ont écrites. Étonnamment, elle semble avoir répété la même histoire avec chacun de ces sept hommes. Exactement la même histoire. C’est débile, complètement fou. Ma mère était folle. Au début, ce sont des lettres d’amour, ou plutôt, de passion, de déraison, de promesses fantasques, et c’est tellement gros que c’en est drôle. Après quelques semaines ou quelques mois, ça varie, le ton se calme, l’amour devient domestique et s’éloigne de plus en plus du présent pour s’accrocher à un avenir incertain. Projets de vie ensemble, rêves de voyages, de mariage. Puis ça se dégrade. Évidemment, avec ma mère, ça ne peut pas durer. Lettres de reproches, de querelles et de réconciliations, on voit que les bonshommes s’enfoncent. Ça ne remonte jamais. Fini l’amour, oubliée la passion, les dernières lettres sont bourrées de menaces, dans tous les cas, des pages et des pages de menaces, menace de séparation, menace de violences, menace de mort. Pourquoi a-t-elle conservé ces lettres, surtout les plus sinistres d’entre elles, comme si c’était des bijoux de famille, de ces souvenirs qu’on exhibe les soirs d’hiver pour se laisser bercer par la nostalgie? Tous ces hommes qui l’ont aimée à s’en arracher les cheveux, et qui ont fini par la détester comme la pire des harpies! Je ne saurai jamais qui sont ces hommes, je ne saurai jamais ce que ma mère leur a répondu. Tant d’amour et de haine, c’est indécent. À la poubelle, ces lettres! Ou mieux, au feu! Des lettres comme celles-là, il faut les brûler. Ou peut-être, encore mieux, devrais-je les garder, oui c’est ça, les conserver chez moi, les montrer, comme si elles m’étaient adressées, à mes amies qui me reprochent de n’aimer personne. Ça me fera une fausse vie qu’ils trouveront passionnante, et ce sera vraiment drôle, vraiment très très drôle. Absurde, certes, mais tellement drôle.

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Trois kilomètres

ETHAN: Je me demande si ça vaut le coup de payer presque le double du prix pour un vélo tout en carbone. Un vélo avec un cadre en alu et des roues en carbone, ça ne me donnera pas plus de vitesse?

MARIO: Pourquoi pas un vélo en carbone avec des roues en carbone? C’est la meilleure solution. Simple.

ETHAN: C’est le prix. Je n’ai pas les moyens.

MARIO: Quelques milliers de dollars de plus, mais crois-moi, tu ne le regretteras pas.

ETHAN: Eh!

MARIO: Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

ETHAN: Tu n’as pas entendu? On dirait une balle, juste là, qui a sifflé à nos oreilles!

MARIO: Ça arrive. Mais pour le vélo, si tu n’as pas…

ETHAN: Ça arrive! Mais c’est dangereux! Courons nous mettre à l’abri!

MARIO: Les balles, elles vont où ça leur chante. Il n’y a pas d’abri. Donc, je disais que si tu n’a pas les moyens…

ETHAN: Comment ça, pas d’abri? Appelons la police! Les services d’urgence!

MARIO: Inutile. Ça ne vient pas d’ici. Laisse tomber. Pour le vélo…

ETHAN: Mais ça vient d’où? Aye! Encore une balle! Regarde, elle a brisé la branche de ce rosier!

MARIO: Ça vient de la guerre. Quand deux pays sont en guerre, il y a des coups de feu de part et d’autre. C’est la règle.

ETHAN: Mais nous ne sommes pas en guerre!

MARIO: Pas nous. Mais il s’en trouve toujours qui le sont. Ne t’en fais pas. Le vélo, si tu économises, disons que tu te donnes six mois, ou même un an…

ETHAN: C’est ridicule ce que tu dis. Si d’autres pays se font la guerre, il n’y a pas de raison que leurs balles nous frôlent!

MARIO: Oh, tu sais, de nos jours, les fusils d’assaut ont une portée impressionnante. Impressionnant.

ETHAN: Ces balles nous viendraient du bout du monde! C’est impossible. C’est de la fiction!

MARIO: Nous fabriquons des armes super performantes, nous les leur vendons, nous nous enrichissons, et parfois, nous récoltons les ricochets. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. Le vélo, donc, je te conseille d’économiser davantage, question de t’acheter ce qu’il se fait de mieux. Tu y gagneras deux, voire trois kilomètres à l’heure.

ETHAN: Trois kilomètres! Vraiment?

MARIO: C’est ce que j’ai gagné.

ETHAN: Ça veut dire que je pourrais… je pourrais presque te dépasser!

MARIO: En théorie, oui. Alléchant, non?

ETHAN: Tu as peut-être raison. Pourquoi se précipiter! Pour gagner trois kilomètres, ça vaut le coup d’attendre quelques mois de plus.

MARIO: Sage décision, Ethan.

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