Rentrez chez vous

Ce vendredi n’a rien d’un jour ordinaire. Le sous-sous-sous-sous-sous-sous-sous-directeur Hérik a convoqué les cinquante-deux employés de la section ZD5487G à une réunion brève, mais importante. Pour l’occasion, un demi-café tiède et clair a été généreusement distribué à chacun.

HÉRIK: Aujourd’hui, mes chers enfants, c’est la dernière journée de travail de notre cher Jean. Pour ceux d’entre vous qui l’ignorez, Jean a commencé à œuvrer au sein de notre compagnie il y a exactement cinquante ans, deux mois et trois jours! Bravo Jean! Répétez avec moi, bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Voilà, c’est bien. Vous direz bravo Jean chaque fois que je m’arrêterai de parler, ce sera bien. Alors, reprenons…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean est un modèle pour nous tous. Un demi-siècle de fidélité à la Compagnie, c’est grandiose, honorable, marvellous. Pendant toutes ces années, nous avons pu compter sur un employé docile, qui n’a jamais demandé d’augmentation de salaire. Aussi, nous ne lui en avons jamais donné. Pour nous, la direction de la Compagnie, c’est important. Ça nous émeut au plus haut point. Ah, mes enfants, je savais que ce serait un discours très émouvant. Me voilà émotivement ému.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean a toujours été ponctuel, il a toujours suivi la cadence, sauf dans le dernier mois, il a été un modèle dont chacun de vous peut s’inspirer. Aussi imperturbable, inébranlable, efficace et déterminé que nos plus belles machines. Un ange!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Il aurait pu, comme plusieurs autres, se laisser attendrir par les salaires plus alléchants de la concurrence! Mais non, rien n’a pu ébranler la fidélité de Jean. Ce cœur admirable ne s’est pas laissé tenté par la grande ville, par le grand pays, par les contrées riches et joyeuses, par la vie facile. Ce cœur admirable est resté cloîtré dans le bonheur infini de la répétition!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Plus de cinquante ans à enfoncer parfaitement un rivet de trois millimètres dans une base d’acier de dix-sept centimètres par cinq centimètres. Je vous l’affirme et le réaffirme, il l’a fait avec une parfaite perfection! Pourquoi? Je vous le demande!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Eh bien, je vais vous répondre. Jean était spirituellement mignon. Oui mes enfants, mignon! Car Jean avait trouvé le sens profond de son travail, il savait que là commençait et se terminait sa courtoise mission sur terre.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Je sais. Je sais. Vous désirez tous plus que tout tout tout, retourner à vos postes! Soyez rassurés, j’achève! Je vais de ce…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Laissez-moi achever. Oui. Donc. Voici le moment solennel où la Compagnie remet ce cadeau solennel. Jean, approchez.

Tous restent silencieux.

HÉRIK: Maintenant, allez, allez. Bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Donc, Jean, voici ces magnifiques chaussons en phentex aux couleurs de la Compagnie, anthracite aux reflets ardoise. Ma-gni-fi-ques! Qu’en dites-vous, Jean? Un petit discours, en deux mots. Deux mots, c’est bien suffisant.

JEAN: Merci bien.

HÉRIK: Cinquante ans, mes chers enfants! Maintenant, retournez tous à vos postes. Et vous, Jean le bienheureux, rentrez chez vous!

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Besoin de distractions

Je lisais, et je n’aimais pas ce que je lisais. J’écrivais, et je n’aimais pas ce que j’écrivais. Alors je suis sorti pour acheter du café, rien que cela, du café, chez Java Java qui le torréfie sur place, qui le moud sur place. Le meilleur café en ville, meilleur que celui qu’ils vendent chez les Italiens de la rue des Souvenirs. J’entre donc chez Java Java, clochette sur la porte, je choisis mon café, mais quand je me présente au comptoir, le vieux Marcel me fait une grimace et disparaît dans l’arrière-boutique. J’attends, cinq minutes, dix minutes, vingt minutes. J’ai tout mon temps, malgré mon impatience. Après tout, rien de bon à lire, rien de bon à écrire. Tout de même. Je me décide, je passe à mon tour dans l’arrière-boutique, je m’avance dans une semi-obscurité. Nulle trace de Marcel, je n’entends rien, je ne vois rien. On m’assomme. Bang. Je me réveille dans un parc que je connais bien, et tout de suite, au bout d’un sentier, je reconnais une femme avec qui j’ai passé deux mille huit cent soixante-huit jours et deux mille huit cent une nuits. Je découchais souvent, et elle aussi, un peu. Elle m’a vu, ça m’embête. Elle traîne quoi, derrière? Des mômes. Des mômes! Combien? Deux, trois, et celui-là, c’est à elle aussi? Oui. Et celle-là, et ceux-là? Oui. Famille nombreuse. Bonjour toi toi, comme tu as changé, oh moi pas tant pas tant, je cherchais du café et toi quoi, toi quoi, du soleil, du soleil, allez va, vas-y. Elle tient à me présenter les mômes, par ordre décroissant d’abord, puis par ordre croissant, et enfin, pêle-mêle. Elle me les présenterait encore si je ne m’étais sauvé. Me voilà m’escampant, et la poudre que je soulève me voile, il y a probablement longtemps que je ne l’ai connue, comment est-ce possible d’en faire autant, on dirait qu’elle n’a pas fini, jusqu’où ça la mènera. À force d’en soulever, j’avale et je respire plus de poudre de gravillons, de sable, que je ne devrais. Je tousse, je crache, je me sens mal. Un banc. Je m’assure qu’elle ne m’a pas suivi, comment ferait-elle avec sa petite foule de mômes, on dirait que je l’ai semée. Je me tâte les poches. Ceux qui m’ont assommé transporté m’ont aussi fait les poches. Plus de portefeuille, plus de téléphone, plus de clefs. Chez moi c’est trop loin, je suis fatigué, j’ai une bosse sur le coco. Ils cambriolent sans doute mon appartement en douce, je possède si peu. À quoi bon y retourner, il n’y aura plus rien. Je m’allonge, reprendre des forces est impératif. Réveil dans une cellule. Les cons, m’ont pris pour un vagabond. Vos papiers! Évidemment, ne me croient pas, ne me croiront pas, mon histoire de café, de famille nombreuse, ils s’en moquent, de la pure invention m’informent-ils. À quoi bon protester, pas moi qui vais s’accrocher au petit ennui qu’est ma vie, laissons l’aventure me distraire.

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Comme une plaisanterie

L’homme et la femme, sur un banc face à l’océan. Les vagues, les cris des enfants, les parasols, les corps bronzés. L’homme et la femme portent leurs vêtements de ville, comme s’ils prenaient une pause dans une journée de travail, personnages abandonnés par un marionnettiste.

LUI: Pourquoi me donner rendez-vous ici, tu aimes cet endroit? (Elle ne m’a jamais parlé de cette plage, ni même d’une attirance pour l’océan. Déjà, conduire plus de vingt kilomètres pour ce rendez-vous, ça m’a semblé louche dès le départ, pourquoi ne pas se rencontrer comme d’habitude chez elle, ou dans le café d’en face, n’importe où, même au parc. C’est un peu solennel, à mon avis, mais je me méprise peut-être, probablement. Excentrique, oui, je sais qu’elle l’est. Nous reviendrons peut-être un jour de congé. Une nuit. Dormir sur la plage.)

ELLE: Je viens ici pour la première fois. Ce sera un de nos souvenirs. (Il est sur ses gardes, je le vois bien. Ce n’était pourtant pas mon intention. Tout ce que je ferai le mettra sur ses gardes? J’ai eu cette folie, faire ça ici, lui parler. Nous reviendrons peut-être, plus longtemps. Ou je n’y remettrai jamais les pieds. C’est peut-être ça. Utiliser un lieu que je pourrai effacer, si ça devenait nécessaire. Pourtant c’est bien. Beaucoup mieux que je ne le croyais. Sans doute parce que ce ne sont pas les vacances, pas encore. Quand la foule débarque, ça doit tout gâter.)

LUI: Quand je t’ai connue à l’Université, jamais je n’aurais deviné que nous nous retrouverions. Quel hasard! Un soir de fête, dans un café. Je te croyais à l’autre bout du monde, avec ton père. (Je n’aurais jamais pensé avoir une aventure avec elle, ça jamais! Nous n’étions pas particulièrement proches. Elle était là, avec tous les autres, parmi tous les autres. Discussions sur l’accessibilité aux études supérieures. Réunions, débats, articles dans le journal étudiant. J’avoue que je la trouvais farfelue, inconstante. Si on m’avait dit qu’un jour, eh bien, je n’y aurais pas cru, j’aurais souri. Me paraissait beaucoup trop jeune, même physiquement, et pas sérieuse.)

ELLE: Marlène se souvient bien de toi. Dès le début elle m’a dit, lui, il n’est pas comme les autres, ne le traite pas comme les autres. Tu te souviens de Marlène? (Pourquoi m’a-t-elle dit ça, exactement, elle ne m’a peut-être pas tout dit. Il ne s’est rien passé entre eux deux, j’en suis certaine. Mais comment peut-elle penser qu’il n’est pas comme les autres? Qui n’est pas comme les autres? Qu’est-ce que ça prend pour ne pas être comme les autres? Parce qu’il donnait toujours l’impression de savoir quoi faire? Et aujourd’hui? Il ne m’apparaît ni plus fort, ni plus faible que n’importe qui. Est-ce que je ne suis qu’une aventure? Combien d’aventures a-t-il eues? Il plaisait, je me souviens qu’il plaisait, pendant ces années, il ne s’est certainement pas tourné les pouces. Comment savoir? Je ne veux pas savoir. Tout ce qui m’intéresse, c’est nous. Est-ce que ça existe, nous? Est-ce que ça existera?)

LUI: Son père a fait fortune dans je ne sais plus quoi. Je lui avais dit, c’est pas de ta faute si t’es née dans une famille bourgeoise, j’espère qu’elle ne m’en a pas voulu. (Ça fait quoi, un mois que je suis avec elle, enfin, que nous couchons ensemble? Je n’aurais jamais imaginé, je l’avais complètement oubliée. Pourquoi est-ce si différent maintenant? Elle reste aussi folle. Intelligente, lucide, folle. Meurtrie aussi, peut-être, il y a tout ce qu’elle tait. Sa gaieté, comment y croire? J’avance à tâtons, et j’ai peur, je crains que par elle j’entre dans un monde où je perdrai l’équilibre. Pourtant, malgré moi, je me sens glisser. Et si je commençais à l’aimer? C’est là, palpable. Comment s’abandonner quand elle se maquille de mystère?)

ELLE: Oui. Dis-moi, est-ce que tu m’aimeras un jour? (Idiote! Tu ne voulais pas le lui demander! Tu t’étais raisonnée! Trop tôt, trop brutal, trop insensé! Tu sais pourtant que les mots, c’est que du bruit. Impatiente! Gamine! Et maintenant, dans quelle situation t’es tu placée! Et lui? Tu lui as posé la question, mais tu ne veux pas qu’il réponde. Il s’approchait, il ne s’est pas sauvé après deux nuits. Est-ce que c’est de l’amour? Qu’en as-tu à faire, de l’amour? Une chimère. Une fabrication qui signifie n’importe quoi, et surtout jamais la même chose. Une fabrication, c’est ça. Tu voudrais en faire un idiot qui promet de t’aimer toujours, de n’aimer que toi! Ma pauvre, tu n’as qu’à lire des romans de bonne femme! C’est pas toi, ça! Tu ne veux pas de ses promesses, tu n’as rien à faire de ses déclarations, tu veux qu’il se taise! Mais s’il se tait, est-ce que tu le reverras? Est-ce que tu accepteras de le revoir. Tu es peut-être encore trop fragile pour continuer. Le seras-tu toujours?)

LUI: Pourquoi me demander… Je croyais que je… Que nous… (Pourquoi rompre notre extravagance? Me serais-je mépris à ce point? N’est-elle rien de plus qu’une petite amoureuse, comme mille amoureuses, comme des millions d’amoureuses? Moi qui commençais à tolérer cette idée d’être fou d’elle. Moi qui tranquillement apprivoisais la révolution qui grondait à la frontière de ce qui avait été ma vie jusque là. Dans un mois, dans deux mois, j’aurais pu distinguer dans le chaos de la vie cette chose nouvelle qui serait nous. Dans un mois, dans deux mois. Je sais que j’aurais pu alors lui donner n’importe quel nom, même amour, s’il n’y a pas mieux. Dans un mois, dans deux mois. Mais pas maintenant, pas déjà! Ne vois-tu pas que je suis sur la route vers toi, que j’ai franchi les premiers obstacles, les premiers doutes, que je fonce vers toi!)

ELLE: Ne réponds pas! Regardons l’océan, vois la joie des enfants! (S’il m’avait répondu, je ne l’aurais pas cru. Il n’a rien dit, et cela me brise le cœur. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. J’ai mis fin à notre histoire. Encore une fois, j’ai tout détruit. Je le sais, je le sens. Je voudrais pleurer, je voudrais me serrer contre lui, et pourtant c’est maintenant impossible. L’infernal tourbillon qui me happe à nouveau! Quelques mots, juste quelques mots. Il n’avait rien. Que du silence, que des gestes. Des gestes d’amour, oui, mais j’ai tant besoin de mots! De tout petits mots, même fragiles. Il ne m’a rien donné et j’ai voulu tout avoir. Je ne le reverrai plus, c’est terminé, je pleurerai, je le maudirai!)

LUI: Il faut que je retourne au boulot. On se voit ce soir? (Que s’est-il passé? Un rendez-vous d’adieu, une catastrophe préméditée. Elle ne me rappellera pas, elle ne répondra plus à mes appels, elle disparaîtra en silence.)

ELLE: Tu as raison, allons-y. Allez, je t’appelle. Bisou. (Adieu. J’aurais tellement voulu être une autre, que tu sois un autre. Le goût amer, il revient. Nous nous quittons. Encore une fin. Une fin, et une autre, et une autre. Comme un jeu, une plaisanterie.)

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Aléatoirement dangereux

NARRATEUR: Deux voisines, une radio.

RADIO: La police a identifié le suspect recherché pour le meurtre du bijoutier Jim Leperche. Il s’agirait de Tom Deroute, fils de Ron Deroute et de Gervaise Deroute, domiciliés dans le quartier des Tilleuls bleus. La police demande aux citoyens de contacter le 911 s’ils aperçoivent Tim Deroute. On recommande expressément, toutefois, de ne pas approcher l’individu, considéré comme aléatoirement dangereux.

GERVAISE DEROUTE: Ma chère, s’il y a une tradition dans notre famille à laquelle je tiens, c’est bien celle-là. Chaque année, nous marquons le solstice d’été par une grande réunion de famille, sur la terre de mes parents. Il y a des jeux tout l’après-midi, et en soirée, nous allumons un immense feu de joie. Puis c’est la musique. Nous dansons toute la nuit.

GABRIELLE BELLEBUTTE: Ça me semble bien extraordinaire. Jamais entendu parlé d’une tradition comme celle-là. Surtout ici, dans notre pays, dans notre province, dans notre région. Et vous dansez vraiment toute la nuit?

GERVAISE: Ça dépend de chacun. Les plus vieux tombent assez vite. Mais les plus jeunes, ils dansent jusqu’au lever du soleil. Je danse encore jusqu’au lever du soleil! Oh, bien sûr, je prends des pauses, je bois un peu, je mange un peu. On bavarde beaucoup, aussi, durant cette nuit-là. C’est comme un rite, tu sais.

GABRIELLE: Tu m’en apprends une bonne. Étonnant. Dis-moi, êtes-vous tous habillés de noir, tu sais, avec soutanes et capuches?

RADIO: La police annonce que Tom Deroute vient d’être appréhendé aux limites de la ville. Il tentait de fuir à bord d’une Mustang volée. Le présumé tueur aléatoirement dangereux a été incarcéré dans les cellules du poste de police central, où il devrait subir son interrogatoire.

GERVAISE: Tu rigoles, non? Tu crois vraiment que je m’adonnerais à une sorte de messe noire? Que ma famille pratiquerait un culte sataniste, ou n’importe quelle fantaisie gothique? C’est comme un rite parce que chaque année depuis toujours nous organisons cette fête. Mais il n’y a pas d’incantations, pas d’agneau sacrifié, ni rien d’autre d’ailleurs. C’est une fête, nous nous amusons.

GABRIELLE: Évidemment. Je me disais aussi. Dans ma famille, nous n’avons rien de tel. Nous ne nous réunissons jamais. Je vois les uns, les autres, à l’occasion, mais rarement tout le monde ensemble. À part pour les enterrements, mais c’est pas vraiment une fête, n’est-ce pas? Quoique ça dépend. Pour les mariages, dans ma famille, on invite jamais largement. Ça se fait en petit comité. Et puis, on se marie rarement. Le dernier mariage remonte aux années quatre-vingt-dix.

GERVAISE: Même chose dans ma famille. Les mariages, c’est terminé depuis belle lurette. Pas les enterrements, par contre. On meurt encore. Donc, forcément, nous assistons à quelques funérailles chaque année. Oh, pas à toutes. Seulement à celles qui ont lieu dans un rayon de cent kilomètres, pas plus. C’est une sorte de règle tacite, et ça nous va. C’est tellement emmerdant les enterrements.

RADIO: Malgré les preuves accablantes qui pèsent contre lui, Tom Deroute a nié être l’assassin de Jim Leperche. Au terme d’un interrogatoire qui a duré le temps qu’il a duré, le procureur a formellement accusé Tom Deroute de méditation meurtrière, préméditation meurtrière, et meurtre de facto, et sanglant. Les autorités l’ont donc aussitôt transféré au pénitencier à sécurité grandiose de Port-au-Ruisseau, aux limites nord de la ville.

GABRIELLE: Les enterrements, oui c’est enquiquinant, sauf quand ils servent du bon vin à la réception. J’adore le vin, voyez-vous. Si j’avais pu, j’aurais été alcoolique. Ah, boire du vin du matin au soir! On peut bien rêver… 

GERVAISE: Moi aussi, j’aurais aimé. Mais comme on dit, si on buvait tout le temps, le vin, on finirait par s’en lasser. Alors que là, chaque fois c’est excitant. Dans nos fêtes du solstice, j’en bois beaucoup. Deux ou trois bouteilles.

GABRIELLE: Deux ou trois bouteilles! Moi je ne pourrais pas! C’est beaucoup trop!

GERVAISE: Pas tant. La fête commence vers midi, et se termine le lendemain vers six heures. Ça fait dix-huit heures de fête. Fais le calcul: trois bouteilles de sept cent cinquante millilitres, divisées par dix-huit, ça donne cent vingt-cinq millilitres par heure. Moins d’un verre de vin par heure. C’est presque rien.

RADIO: La direction du pénitencier de Port-au-Ruisseau vient d’annoncer que Tom Deroute s’est évadé. L’homme aléatoirement dangereux est parvenu à tromper la vigilance des gardiens qui procédaient à son accueil. La police est en alerte multicolore. Quiconque aperçoit le présumé meurtrier est prié de garder ses distances, et de sauter sur le premier téléphone pour composer le 911.

GABRIELLE: Vu comme ça, tu as bien raison. C’est presque rien. Mais tu dois avoir envie de pipi à tout bout de champ? C’est pas un peu gênant?

GERVAISE: C’est prévu. Nous installons plusieurs toilettes mobiles, justement, pour faire face aux pipis abondants. Parce que je dois t’avouer, il y en a, surtout les plus jeunes, qui boivent deux fois plus que moi, trois fois plus. Alors ça coule dans les chiottes, une fontaine ininterrompue.

GABRIELLE: Je vois. Est-ce que ces fêtes sont réservées aux membres de la famille, ou si des amis s’y joignent parfois?

GERVAISE: C’est ouvert aux amis, mais nous nous sommes entendus pour n’en inviter qu’un seul par famille. Tu comprends, pour ne pas être noyé parmi des inconnus. Car les amis des autres, ça peut présenter un problème. On ne les connaît pas, ce ne sont pas nos amis, tu vois. Pourquoi tu me demandes ça, tu voudrais venir?

GABRIELLE: À force de t’en entendre parler, oui, j’aimerais bien faire l’expérience. Du vin toute la journée, toute la nuit, danser et tout.

GERVAISE: C’est bien possible. Laisse-moi voir avec Ron et Tom. S’ils n’ont invité personne cette année, je pourrais bien t’inviter.

NARRATEUR: Entre Tom Deroute. Il pousse sa mère, prend son sac à main, ses clefs de voiture, et le petit coffre-fort caché sous le buffet. Gabrielle s’interpose. Il l’égorge d’un habile coup de couteau, du revers de la main.

RADIO: La police rapporte que Tom Deroute aurait blessé sa mère et tué sa voisine, qui se trouvait au domicile familial lors de son passage. Il conduirait la voiture de sa mère, une Nissan Juke verte et rose. Il est recommandé de ne pas s’approcher de l’individu aléatoirement dangereux, sous peine de finir comme la voisine. Appeler le 911 est beaucoup moins risqué, et plus utile pour la police.

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Les chemises propres

Lani, femme de ménage chez l’industriel Grivin, n’a jamais lu le Livret des chasses du Roi de 1829. Ni vous.

Tous les jours, elle se balade avec un aspirateur, un plumeau, une brosse. Et en fin de journée, elle plie les vêtements qu’elle a lavés, ceux de Monsieur, de Madame, des enfants. Elle sort par la porte de derrière, et parfois le jardinier la salue, mais pas toujours. Maintenant qu’il s’est habitué à elle, le chien Prince n’aboie plus lorsqu’elle passe, à peine s’il lève des yeux désinvoltes.

Depuis des semaines, Lani lave et presse chaque jour dix chemises de Monsieur. Il en salit deux ou trois, qui lui arrivent en tas, chiffonnées, maculées de taches de vin, de nourriture, de rouge à lèvres aux coloris diversifiés, de sperme. Les sept ou huit autres chemises, elles lui arrivent sur leurs cintres, sans un pli, immaculées. De toute évidence, Monsieur ne les a pas portées.

Sans poser de question, Lani lave et presse toutes les chemises, les sales comme les propres. Sauf que cela lui demande un temps fou, ce qui la contraint à quitter son travail une heure plus tard chaque soir. C’est encore pire les jours où Monsieur lui fait acheminer quinze, vingt et même trente chemises impeccables.

Aujourd’hui, Lani a rendez-vous chez le dentiste avec son plus jeune, qui souffre terriblement depuis deux jours. Pour être à l’heure, elle devra quitter son travail à l’heure prévue, ce qu’elle n’a fait qu’une ou deux fois jusqu’ici.

Puisque les chemises impeccables le sont tout autant avant comme après un nouveau lavage, un nouveau pressage, Lani met de côté dix-sept chemises qui n’ont visiblement pas besoin de ses soins. Le temps de laver ce doit l’être, de presser, la voilà libre dix minutes avant la fin de sa journée de travail. Hourra, se murmure-t-elle, son plus jeune pourra être soigné.

Au moment où elle rangeait les trois chemises lavées et pressées, avec les dix-sept autres, voilà que survient Madame, qui s’étonne de voir Lani ne pas travailler au-delà de la journée de travail qu’elle avait imposée lors de l’embauche. Madame s’étonne, Lani sourit, assure que tout le récurage, époussetage, lavage, est fait. Madame inspecte les chemises, relève un nez qu’elle a mignon, demande à Lani si elle les a toutes lavées et pressées, même celles qui n’avaient pas été portées. Lani, qui ne peut mentir, ne ment pas. Madame la congédie sur-le-champ, ne lui verse que la moitié de ce qu’elle lui doit, sous prétexte que le travail n’a pas été fait.

Pendant que le dentiste fait vibrer sa turbine et que son fils pleure, Lani multiplie les appels pour se trouver un nouveau poste. Elle n’aura pas les moyens de régler la facture du dentiste, mais on verra, on trouvera bien.

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Agression verbale à main armée

Je ne peux plus jouer le jeu. Trop difficile. C’est pourquoi, ce revolver.

Mon nom est Anaé, j’ai trente-cinq ans, je suis enseignante, j’ai un mari, deux enfants, nous vivons dans cette petite ville, nous avons des dettes, mais si peu, nous possédons une maison dans une subdivision, deux voitures, un chien. Un cocker.

Je pue l’ennui. J’ai beau m’inscrire à des cours de yoga, partir en vacances deux semaines par an, recevoir mes amies, aller au resto, au cinéma. J’ai l’impression d’aimer mon mari, mes enfants. Je les aime, oui, probablement. Mais je m’ennuie.

Certains jours, je sens la vie couler dans mes veines plus que d’habitude. Je danserais au milieu de la place en chantant comme une folle, j’insulterais les vieux qui maugréent sur leurs bancs, je ferais l’amour dans le parc avec des inconnus, je me moquerais de tous les notables. Dans ces moments, je me lève, mais je me frappe les ongles sur un mur poli, dur, légèrement huileux.

Je pourrais le contourner, ce mur, je pourrais m’élancer et sauter par-dessus. Au moins, essayer. Y parviendrais-je? J’en doute. Même si je savais que j’en suis capable, j’hésiterais. C’est moi. Cette chère Anaé, c’est pas une fonceuse. Elle a la confiance chétive.

Si j’explosais, je décevrais. Maman, papa, tellement fiers de leurs petits-enfants, de leur fille enseignante, de leur gendre ingénieur, rassuré celui-là, de me voir répéter les mêmes gestes jour après jour.

Mon revolver n’est pas chargé. Enfin, je l’ignore. Je l’ai acheté comme ça, d’un type avec qui je suis sorti quand j’avais seize ans. Il fumait déjà beaucoup de marijuana, il en a vendu, aujourd’hui c’est un caïd en ville. Il m’a fait un rabais sur le revolver, parce qu’il m’aimera toujours. Croyait que je voulais descendre mon mari.

Je n’aurais pas cru que c’était aussi facile de pénétrer dans les studios de la station de radio municipale. Pas même eu à montrer le revolver.

Ne me parlez pas des psys. J’en ai consulté une pendant deux ans. Me répétait de communiquer avec mon mari, mes parents, mes amies. Communiquer! Comme si les gens communiquaient! Les gens, ça monologue. Ça soliloque. Mon mari s’endort quand je lui parle, mes parents se mettent à raconter des blagues et à s’inventer des tâches urgentes, mes amies me répondent en me parlant d’elles-mêmes.

Prisonnière. J’ai besoin de leur parler une fois pour toutes. Une seule fois. Après, peut-être que je me sentirai mieux.

Il est vraiment jeune cet animateur de radio. Je n’aurais pas cru, à entendre sa voix. Il me fait de grands signes. Le petit chou. Il ne veut pas que j’entre dans le studio. Voilà des employés qui se pointent. D’où sortent-ils? Pas le droit, interdit, en ondes, que peut-on faire pour madame?

Madame a un revolver. Ne restez pas là, partez, disparaissez. Je ne voudrais pas vous blesser. J’ignore s’il est chargé, mais s’il l’est, un coup est si vite parti. C’est ce qu’on dit. Moi qui ne me suis jamais servi de ce bidule, je pourrais tuer sans m’en rendre compte.

L’animateur n’a pas vu le révolver. Dégage, mon petit. Voilà, tu le vois mon machin? Ma baguette magique? C’est ça, vaut mieux que tu sortes du studio.

J’espère que le micro est encore ouvert. Vite, parler avant qu’ils n’éteignent tout. Voilà, bonjour, mesdames, messieurs, c’est moi. Moi, c’est Anaé. Je veux juste dire à mon mari, à mes enfants, à mes parents, à mes collègues, que je m’ennuie à mort. Ma vie est un gros bloc pétrifié. Pâle. Vous voyez, je m’emmerde royalement. C’est tout. Je n’avais rien d’autre à dire.

À l’extérieur du studio, il n’y a personne. Ils ont tous pris la fuite. Tant mieux. Je n’aurais pas voulu assassiner. Déjà qu’on m’arrêtera probablement pour ces quelques mots imposés. Agression verbale à main armée.

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Au naturel

La commis convulsée des communications fait irruption dans le bureau du maire sans prévenir, comme une furie qui descendrait au paradis.

COMMIS: Monsieur le maire! Monsieur le maire! C’est la crise! Le cataclysme! La catastrophe!

Le maire, assis sur les cuisses du propriétaire des usines A, B et D, lève des yeux mous vers sa commis échevelée par moults convulsions.

MAIRE: Ma chère… Pourquoi ne reviendriez-vous pas la semaine prochaine?

COMMIS: C’est impossible! Ils sont tous là! Tous, je vous dis!

Énervé par cette interruption, le propriétaire des usines A, B et D pousse le maire, qui se retrouve cul sur le parquet, et quitte le bureau en maugréant.

COMMIS: Tous! Tous! Et même plus!

MAIRE: Mais qui, tous?

COMMIS: Eux! Monsieur le maire! Eux!

MAIRE: Calmez-vous, ma  chère, joignez-vous à moi, sur le parquet. Il est frais. on y est mieux qu’il ne semble.

La commis convulsée aux communications relève sa jupe, et s’assied par terre, avec une ridicule maladresse.

MAIRE: Reprenons. Tous, qui sont eux, sont là. En définitive, si ce sont eux, ils ne sont pas tous là.

COMMIS: Pas encore! Pas encore! Mais ils sentent le malheur comme les mouches les cadavres!

MAIRE: Ils ont du flair.

COMMIS: Un odorat d’urubu.

MAIRE: De ouistiti.

COMMIS: De tortues à carapace molle de Chine.

MAIRE: D’éléphants.

COMMIS: De dactylères du cap.

MAIRE: De vaches. Vous vous y connaissez, chère commis.

COMMIS: Un petit tiroir de souvenirs inutiles parmi d’autres.

MAIRE: Alors, eux, vos urubus, que veulent-ils?

COMMIS: Ils veulent tout savoir! Pourquoi! Comment! Quand! Où! Et même quoi!

MAIRE: Même quoi! Mais pourquoi?

COMMIS: Pour colporter. Pour faire du fric en colportant.

MAIRE: Laissez-moi deviner. Ce sont des jour-na-lis-tes! Journalistes! Journana! Journana! Listes!

COMMIS: Voilà! D’où l’urgence.

MAIRE: Pourtant, il n’y a pas eu d’ouragan, pas d’inondation depuis des mois, pas de tornade, pas de tremblement de terre, pas de virus, rien.

COMMIS: La catastrophe n’a pas encore été identifiée, mais les effets sont bien réels. Effets catastrophiques, pour tout dire.

MAIRE: Mais dites tout!

COMMIS: Ce matin, on a dénombré cent cinquante-deux personnes à la rue, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, deux cent quatorze qui n’ont rien à se mettre sur le dos, soixante-deux qui n’ont plus leurs médicaments, ça n’en finit plus!

MAIRE: Mais la cause! Quelle est la cause?

COMMIS: Nous ne le savons pas, mais les journalistes commencent à accuser la mairie!

MAIRE: Nous accuser! Comme si nous faisions des typhons!

COMMIS: Ce typhon-là, peut-être.

MAIRE: Il faut parler aux journalistes! Leur dire que le tord est ailleurs. Ailleurs!

COMMIS: Voilà. Allons-y!

MAIRE: Ils sont nombreux?

COMMIS: Vous pensez bien, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, ils sont tous là. Ouvrez votre ordinateur, consultez votre téléphone, allumez votre téléviseur. Ils diffusent tous en continu depuis une heure dix-sept minutes!

MAIRE: Appelez le Point Rouge, suggérez-leur de distribuer des gâteaux, des biscuits, n’importe quoi. Appelez mon coiffeur! Mon tailleur! Mon masseur! Mon rédacteur! Je veux être prêt! Tout fin. Tout fin prêt!

COMMIS: Monsieur le Maire, je crains que l’urgence ne soit urgente. Apparaissez au naturel, on ne vous en aimera que davantage.

MAIRE: D’accord, allons-y! Vous m’expliquerez tout ça en chemin.

COMMIS: Quoi donc?

MAIRE: Mon naturel, ma chère. Où avez-vous la tête? Ces événements vous bouleversent. Remarquez, je vous comprends. Je vous comprends. Allons-y!

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C’est pas drôle

J’ignore comment tout a commencé. Je veux remonter les jours, les heures, enquêter sur cette vie, la mienne. Car depuis… Depuis hier? Avant-hier? Depuis ce temps incertain, on me pourchasse et je fuis. On veut me tuer. Il y a eu des hommes à l’allure louche, aux verres fumés et tout, mais pas que ça. Ce matin, un adolescent maigrichon, puis une ménagère avec son tablier, un plombier et même un bedeau. C’est vous dire que je ne sais plus à qui me confier. La police? Vous croyez que je n’y ai pas pensé! Dès le premier attentat, j’ai filé directement là, je leur ai décrit la scène, donné une assez bonne description des assaillants, même indiqué quelles caméras de surveillance pourraient avoir capté la scène. Ils m’ont ri au nez, et un sergent qui m’a aperçu de loin, s’est élancé vers moi, révolver au poing, haine aux lèvres. J’ai pris mes jambes à mon coup, et heureusement qu’il avait le ventre bas sinon j’étais cuit. Ça n’arrête pas. Sans que je ne sache pourquoi, où que j’aille dans cette ville, on m’assaille, on me brandit des couteaux au visage, des révolvers. Comment ne suis-je pas mort, comment ai-je pu éviter le coup fatal, combien de temps pourrais-je durer? J’ai perdu l’index de la main droite, une balle, et j’ai reçu deux coups de couteau, un au côté droit, l’autre à la jambe gauche. C’est profond, mais pas trop sérieux. J’ai arrêté l’hémorragie avec des pansements dérobés dans une pharmacie. La première attaque s’est produite à sept heures trente hier matin, au moment où je quittais la maison, comme tous les matins, pour me rendre au bureau. Un SUV noir s’est arrêté devant moi, un homme a ouvert la portière et j’ai tout de suite vu son arme. Je me suis précipité derrière le muret de pierre, et il n’a réussi qu’à atteindre ma serviette de cuir. Je me suis précipité au poste de police, et vous savez comment on m’y a reçu. Pourquoi tout cela a-t-il commencé hier matin à sept heures trente, et pas aujourd’hui, et pas la semaine dernière, pourquoi? Que s’est-il passé? Je vis seul. J’ai dormi comme d’habitude, seul. Je me suis levé, j’ai pris mon petit déjeuner, un lait frappé avec deux œufs, des épinards et des fruits. Comme d’habitude. Tout comme d’habitude. Alors, la veille? Journée de travail habituelle, plutôt calme. Retour à la maison, repas, un verre de vin, une promenade d’une heure, un livre dans le grand fauteuil devant la baie vitrée, et rien d’autre. Comme d’habitude. Pas de quoi tuer un homme! Quelque chose s’est passé au bureau? Quelque chose de mortellement grave? Gina! Bien sûr, Gina! Mon assistante. Elle tient mon agenda, elle saura. Espérons qu’elle décrochera. Allo? Gina? Oui c’est moi. Oui oui. J’ai quelques petits soucis… Je ne sais pas trop… Gina, pouvez-vous me rappeler avec qui je me suis entretenu avant-hier? Je me souviens du maire, du fournisseur de la Beauce, du publiciste, de la spécialiste des médias sociaux, mais je me demandais, y a-t-il quelqu’un d’autre? Qui? Mon frère? Et c’est tout? Non, rien, merci, Gina. Non, je ne peux pas vous dire où je me trouve. On me cherche? Mais je sais Gina, je sais. Au revoir Gina. J’avais oublié mon frère. De quoi avons-nous parlé? De ses compétitions de vélo sans doute. Comme d’habitude. Quoi d’autre? Un investissement. Oui, c’est ça. Il a investi dans un projet de construction de résidence pour personnes âgées, en bord de mer. Pourtant, il ne m’a rien demandé. M’a-t-il demandé quelque chose? Il parle tellement, j’écoutais d’une oreille distraite. Je n’aime pas qu’il m’appelle au bureau, trop de dossiers à suivre en parallèle, il ne comprend pas, il persiste, toutes les semaines il appelle. Zut! Ce bonhomme aux cheveux blancs me dévisage. Qu’est-ce qu’il tient à la main? Un sabre! Mais il est cinglé! Vite! Fuir par ces ruelles! Il ne me rattrapera pas, mais d’autres pourraient me repérer. Sous ce balcon! Quelle puanteur. Pisse de chat. Tant pis. Il fait noir, on ne me verra pas ici. Allo? Salut, Manon, est-ce que mon frère est là? Comment disparu? Depuis hier? Non, non. Manon, Manon, écoute, écoute-moi. Est-ce qu’il t’a parlé d’un investissement, oui, cette semaine. Oui, un foyer, tu sais où c’était? Le nom? Foyer des douces vagues. Pas original. Merci, Manon, oui oui, on le retrouvera. À vrai dire, j’en doutais. Est-ce qu’ils l’auraient abattu? Quel est ce Foyer des douces vagues? Voyons voir. Projet du groupe Golaiveu. Qui se cache derrière ça? John Cartonneau et Amanda Levasseur. Cartonneau, je le connais, un type acariâtre, mais honnête. Mais cette Levasseur? Amanda Levasseur, femme d’affaires… Tiens tiens… Elle s’appelait Allanda Jones, selon cet article de journal qui date d’une quinzaine d’années. Allanda Jones… arrêtée pour trafic de stupéfiants… pour proxénétisme? Intéressant. Crime organisé. Est-ce que mon frère lui devait de l’argent? Est-ce qu’il m’a demandé de l’aider? Merde! Allo? Manon? Non, je ne l’ai pas trouvé. Est-ce que tu sais si mon frère avait besoin d’argent, je veux dire, sais-tu s’il avait des dettes urgentes à rembourser? Comme d’habitude? Que veux-tu… Ah oui? À qui? Il ne te disait rien… Merci, Manon, je te donnerai des nouvelles. Est-ce que mon frère m’appelait pour m’emprunter de l’argent, de l’argent pour sauver sa peau? Est-ce qu’il est mort? Est-ce qu’il est mort par ma faute? Qui sont ces gens, pourquoi sont-ils si nombreux? Et partout? J’ai faim. Mieux vaut me reposer, reprendre des forces, j’aurai les idées plus claires demain matin. Ouf! J’ai dormi dans cette pisse de chat! Je pue! Bon, le jour se lève. Surtout, ne pas se faire prendre dès le petit matin. Mourir le ventre vide, non merci. J’entends des pas. Beaucoup de pas. M’auraient-ils repéré? Merde! Quelle idée de me réfugier ici. Pas d’issue, je suis coincé. S’ils m’ont repéré, je suis à leur merci. Tous ces pieds qui bougent à deux mètres. Ne pas respirer. Ils vont se pencher d’une seconde à l’autre, et bang, un coup de feu et ça y est. Que penser? Je vais mourir et je ne sais que penser! Cherchons! Terminer cette vie sur une idée noble. Plus l’homme est seul, plus grande est sa richesse! C’est nul. Petit. Ma vie aura été un cheminement vers l’illumination. Pire. Et faux. Je suis trop nerveux pour trouver. J’aurais dû y penser avant, me préparer quelque chose, une pensée finale mémorable, même si personne ne l’entendra. Mourir en se sachant bête, quelle tristesse! En voilà un qui se penche. Au moins, sourions. Puisqu’il n’y a pas d’issue, sourions aux canons! D’accord, j’ai la frousse, mais à quoi bon le montrer, au point où j’en suis. En voilà deux autres qui se penchent. Où sont leurs couteaux? Leurs révolvers? Ils se bouchent le nez, rient en se tapant dans les mains. M’ordonnent de sortir. Pourquoi ne pas me tirer là, dans cet antre infect? Oui oui, j’arrive. Je suis sale, je pue. Quoi? Que me dites-vous? Une plaisanterie? C’était une plaisanterie! Tout ça? Et les coups de couteau, et mon doigt? Une plaisanterie! Comment est-ce possible? C’est pas drôle, votre plaisanterie. Pas drôle.

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Le sens de l’humour se perd

Le sens de l’humour se perd

Une place publique, un homme et une femme dans la trentaine qui se disputent, un passant qui passe et repasse. On ignore pourquoi ces gens, qui ressemblent, posés ainsi l’une face à l’autre, à un couple, ont des mots.

FEMME: Et, c’est toujours, toujours comme ça les vendredis après-midi! Toujours!

HOMME: Si au moins tu décomposais le problème, tu réaliserais que ta situation est enviable, que je n’ai à me reprocher que ma générosité et ma patience.

FEMME: Décomposer! Le voilà qui parle de décomposer! Autant me demander de tout avaler et de m’asseoir tranquillement pour disséquer le cœur du problème comme si raisonner sur les parties nous éclairera sur le tout! Tu vois, tu te réfugies derrière des analyses creuses pour fuir tes promesses!

HOMME: Des promesses! Fais-moi rire! Tu sais aussi bien que moi que cette situation dépasse ou devance, comme bon te plaira, quelque promesse que ce soit! Nous n’en sommes pas là!

Le passant qui passe et repasse s’arrête.

PASSANT: Antoine! C’est bien toi! J’allais, je venais, j’ai d’abord reconnu ta voix, mais avec tes gestes, tes bras qui valsent, je ne parvenais pas à voir ton visage. Mais c’est bien toi! Oh mon chou! Pourquoi ne m’as-tu pas rappelé?

FEMME: Mon chou?

HOMME: Je ne le connais pas. Il se méprend.

PASSANT: Voyons, Antoine! Ne fais pas cette tête-là! Il y a deux jours à peine, je ne t’ai pas oublié. Tu as promis, juré.

HOMME: Monsieur, s’il vous plaît, vous interrompez une conversation importante. Je vous en prie, laissez-nous.

FEMME: Il semble bien te connaître.

PASSANT: Oh je vois, ton amie ne sait pas, je veux dire, pour toi, pour nous.

HOMME: Mais qui êtes-vous?

PASSANT: Quand tu m’as dit j’aime ton p’tit cul grec!

FEMME: Quoi? Il vous a dit ça!

HOMME: Il raconte n’importe quoi.

FEMME: J’aime ton p’tit cul grec! J’aime ton p’tit cul grec! Tu le répètes toutes les fois! Qui d’autre dit ça!

PASSANT: Il vous le dit aussi? Comme c’est charmant. C’est vrai que vous avez un joli…

HOMME: Ça suffit, déguerpissez, ou je vous fous mon pied au cul! Grec ou pas!

FEMME: Attendez, monsieur, attendez. Où l’avez-vous connu?

PASSANT: Ici, juste ici sur cette place. Il est venu chez moi. Vous voyez cette première rue près de la buanderie, j’habite dix mètres plus bas.

FEMME: Vous l’avez vu… souvent?

PASSANT: Oh non. Moins d’une dizaine de fois.

FEMME: Une dizaine!

HOMME: C’en est trop. Il déconne. Il divague. Il invente. Regarde-moi, crois-tu que je pourrais…

FEMME: Je crois que oui. Après ce qui s’est passé il y a vingt minutes. Après tout ce qui s’accumule entre nous.

HOMME: Ne mélange pas tout. Laisse donc ce type de côté, c’est un hurluberlu que je n’ai jamais vu, c’est un rigolo qui se paye notre tête.

PASSANT: Un rigolo! Ça, tu as raison, Antoine!

HOMME: Je ne m’appelle pas Antoine! Bon sang, dis-le-lui, je ne suis pas Antoine! Tu vois bien qu’il délire!

FEMME: Et mentir? Ça ne te dit rien, mentir? Tu vois, tu n’oses pas nier. Parce que tu m’as menti. Chaque fois un petit mensonge, un tout petit.

HOMME: Bien sûr, mais…

FEMME: Tu es un menteur!

HOMME: Ne crie pas.

FEMME: Tu me dégoûtes! Dire que j’y croyais encore. Pas beaucoup, mais un peu. Et maintenant, ça!

PASSANT: Ne faites pas attention à moi, je ne suis qu’un rigolo, je…

HOMME: Tu me fais mal! Ne me serre pas les bras… Pourquoi me pousses-tu?

FEMME: Tu me tues! Je ne croyais plus en personne, et j’ai tout misé sur toi! Ah! Tes paroles piégées! Tu me tues!

HOMME: Que fais-tu avec ce couteau! Non! Tu es folle! Au secours!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Je le répète, je suis un rigolo. Madame, je plaisantais!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Mais cessez donc! De grâce, cessez d’assassiner, Madame!

HOMME: C’est trop… quel… quel non-sens…

PASSANT: C’était une plaisanterie! Une plaisanterie! Je ne le connais pas, ce monsieur! Je passais, je repassais. Je ne suis qu’un rigolo.

HOMME: Ma… ma vie…

FEMME: Ta vie! Comment oses-tu! Tu l’as volée, la mienne! Prends ça!

PASSANT: Peine perdue. Tout ce sang! Ah ces gens… Le sens de l’humour se perd. Dommage.

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Charmantes artères coronaires

Deux jeunes hommes, la mi-vingtaine, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Quelle histoire, personne, jamais, ne me croira.

MARCIEN: Surtout, soit discret, ils m’emprisonneraient.

ALBERTIN: Un visiteur de la planète Youkkok! Avec ta gueule, tu plairas à Sanna, peut-être. Pourquoi avoir opté pour cette tête-là? Je veux dire, si j’avais pu me fixer sur le cou la tête de mon choix, j’aurais certainement retenu une de ces belles gueules, comme ils en fabriquent à Hollywood.

MARCIEN: Oh tu sais, pour moi, elles s’équivalent. Toutes aussi laides les unes que les autres. Comment savoir. J’ai dû faire vite, alors me voilà, c’est ma tête, c’est mon corps, le temps de ce séjour chez toi.

ALBERTIN: Des yeux qui louchent, un nez en patate, des cheveux de paille, des bras d’orang-outang, un ventre d’ours, des pieds de canard, ça ne sera pas facile pour établir des liens avec La Femme

MARCIEN: C’est qui, La Femme?

ALBERTIN: Personne. Je veux dire, toutes les femmes, le sexe féminin, le genre, tu vois, féminin, toutes ces personnes qui ne sont pas des hommes, ou à peu près, ou qui l’ont été, mais ne le sont plus, ou qui ne sont pas des personnes qui ne sont ni des hommes ni des femmes, tu vois?

MARCIEN: Et Sanna, c’est La Femme?

ALBERTIN: Pas La Femme comme les copains diraient, “elle c’est La femme”, mais c’est une femme, donc qui ressemble à La Femme. Une incarnation du principe, si tu veux. Tu me suis?

MARCIEN: Sanna, ce n’est pas la seule? Celle-là, sur cette image dans la vitrine, j’imagine qu’elle pourrait aussi m’aller.

ALBERTIN: Elle, ce n’est pas une femme qu’un homme comme toi et moi, enfin, comme moi, rencontre. C’est une femme imaginaire. Irréelle. Hors de portée pour des êtres bien réels, comme moi. Je vois sa photo partout, elle ne voit ma photo nulle part. Deux mondes parallèles, la fiction et la vie.

MARCIEN: T’en fais pas. Sanna ou celle-là, peu m’importe. Elles sont pareilles. Génétiquement identiques à quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf neuf neuf pour cent.

ALBERTIN: Sauf qu’à l’œil nu… Bref, Marcien, je te l’avoue, tu as tout pour être heureux. Maintenant, comme tu ne peux pas changer de tête, tu peux au moins changer de nom. Marcien, ça fait trop Martien, et ça pourrait contribuer à dévoiler ton identité réelle. Si tu veux passer incognito, choisis quelque chose comme Pierre-Emmanuel, ou encore Charles-Alban.

MARCIEN: Pierre-Emmanuel, ça ira.

Deux jeunes hommes, une jeune femme, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Sanna! Il y a longtemps que je ne t’ai vue! Tu es resplendissante!

SANNA: Qu’est-ce qui te prend? T’a déjeuné avec moi hier. Pourquoi tu clignes de l’œil? Depuis quand je suis resplendissante? Tu as bu?

PIERRE-EMMANUEL: Bonjour Sanna. Moi c’est Pierre-Emmanuel. Paraît que j’ai une drôle de tête, mais je suis ici pour connaître l’amour humain, et vous êtes la candidate toute désignée. Désignée par mon bon ami, et le seul, Albertin.

SANNA: Vous deux! Vous avez sniffé? Vous avez fumé?

ALBERTIN: Ce que Pierre-Emmanuel tente de dire, c’est que tu lui plais, beaucoup. Il est… timide. C’est ça. C’est pour ça, tu vois…

SANNA: Me semble pas timide pour cinq sous, ton copain. Comment puis-je lui plaire? Vous vous moquez de moi? Le dernier à qui j’ai plu, c’est le chien de ma tante.

ALBERTIN: Tu exagères. Il y a bien eu Kevin, et aussi Lisa.

PIERRE-EMMANUEL: Vous savez, pour moi, vraiment, vous êtes La femme.

SANNA: C’est qu’il est comique, celui-là! Il y a deux minutes, tu ignorais tout de moi. Et maintenant, subitement et sans que j’y donne du mien, je suis La femme. Rien que ça.

PIERRE-EMMANUEL: Oui, c’est simple. Entre vous et celle-là, sur la photo dans la vitrine, pas de différence. Même chose.

ALBERTIN: Il veut dire que…

SANNA: Maintenant, je ressemble à Taylor Swift! Vite, marions-nous avant que le mirage se brise! Les gars, vous disjonctez sérieusement!

ALBERTIN: Il est nouveau ici, il…

PIERRE-EMMANUEL: Dans les flux électriques qui se dégagent de vous, je sens une réticence mêlée d’une bonne dose de curiosité, peut-être même d’attraction. Difficile à démêler tout ça.

SANNA: Mes flux électriques? Attention aux électrochocs, mon coco!

PIERRE-EMMANUEL: Pour ma part, l’envie de copuler domine tout, et je n’attends que votre acquiescement. Nous pouvons utiliser ce banc, si vous voulez, ou le gazon, qui me semble fort soyeux. Ni trop court, ni trop long.

ALBERTIN: Marcien!

SANNA: Ni trop court, ni trop long! Albertin, ton ami là, t’es certain qu’il n’est pas dangereux? Pourquoi tu l’appelles martien?

ALBERTIN: Pas Martien, mais Marcien. C’est qu’il a pris… Oui, c’est ça… Il a gobé ce truc chimique… C’est nouveau… Ça te fait voler plus haut que la lune! Jusqu’à la planète Mars, si tu vois ce que je veux dire!

SANNA: Vous pourriez partager, martiens!

PIERRE-EMMANUEL: Voilà, je retire mes vêtements. Tout est fonctionnel sur ce corps. Voyez, le rythme cardiaque augmente, l’afflux de sang gonfle ce membre, je suis prêt. À vous, Sanna.

SANNA: Rhabille-toi! On va t’arrêter pour indécence publique!

ALBERTIN: Pierre-Emmanuel, tu ne peux pas faire ça ici. Interdit. Ça ne se fait que dans une chambre, en privé.

SANNA: Elle est busquée.

PIERRE-EMMANUEL: En privé. Allons-y alors! Sanna, je vous suis.

SANNA: Tu ne me suis nulle part. Va dégriser sur un banc, dans le parc, moi j’ai à faire.

ALBERTIN: Sanna, je suis désolé, je vais…

PIERRE-EMMANUEL: Pourtant, je vous aime. J’adore votre système nerveux, il fonctionne à merveille, beaucoup mieux que celui d’Albertin, qui a tendance à s’ankyloser. Votre système digestif opère à une capacité maximale, et il le fait à merveille, mais à long terme, j’ignore quels pourraient être les effets d’un rendement si élevé. J’aime peut-être un peu moins votre foie, mais je suis en extase devant vos artères coronaires! Je vous en prie, Sanna, aimez-moi comme je vous aime! Et copulons, que diable!

SANNA: Il est en extase devant mes artères coronaires! En voilà une bonne.

PIERRE-EMMANUEL: Et votre lobe temporal.

SANNA: Et mon lobe temporal.

ALBERTIN: Sanna, où vas-tu?

SANNA: Je m’en vais ailleurs promener le charme de mes entrailles.

Deux jeunes hommes, sur la promenade qui longe la rivière.

PIERRE-EMMANUEL: Nous n’avons pas copulé. Tu connais d’autres Sanna?

ALBERTIN: Combien de temps as-tu devant toi? Parce que ça risque d’être un peu plus long que prévu.

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