Comme une plaisanterie

L’homme et la femme, sur un banc face à l’océan. Les vagues, les cris des enfants, les parasols, les corps bronzés. L’homme et la femme portent leurs vêtements de ville, comme s’ils prenaient une pause dans une journée de travail, personnages abandonnés par un marionnettiste.

LUI: Pourquoi me donner rendez-vous ici, tu aimes cet endroit? (Elle ne m’a jamais parlé de cette plage, ni même d’une attirance pour l’océan. Déjà, conduire plus de vingt kilomètres pour ce rendez-vous, ça m’a semblé louche dès le départ, pourquoi ne pas se rencontrer comme d’habitude chez elle, ou dans le café d’en face, n’importe où, même au parc. C’est un peu solennel, à mon avis, mais je me méprise peut-être, probablement. Excentrique, oui, je sais qu’elle l’est. Nous reviendrons peut-être un jour de congé. Une nuit. Dormir sur la plage.)

ELLE: Je viens ici pour la première fois. Ce sera un de nos souvenirs. (Il est sur ses gardes, je le vois bien. Ce n’était pourtant pas mon intention. Tout ce que je ferai le mettra sur ses gardes? J’ai eu cette folie, faire ça ici, lui parler. Nous reviendrons peut-être, plus longtemps. Ou je n’y remettrai jamais les pieds. C’est peut-être ça. Utiliser un lieu que je pourrai effacer, si ça devenait nécessaire. Pourtant c’est bien. Beaucoup mieux que je ne le croyais. Sans doute parce que ce ne sont pas les vacances, pas encore. Quand la foule débarque, ça doit tout gâter.)

LUI: Quand je t’ai connue à l’Université, jamais je n’aurais deviné que nous nous retrouverions. Quel hasard! Un soir de fête, dans un café. Je te croyais à l’autre bout du monde, avec ton père. (Je n’aurais jamais pensé avoir une aventure avec elle, ça jamais! Nous n’étions pas particulièrement proches. Elle était là, avec tous les autres, parmi tous les autres. Discussions sur l’accessibilité aux études supérieures. Réunions, débats, articles dans le journal étudiant. J’avoue que je la trouvais farfelue, inconstante. Si on m’avait dit qu’un jour, eh bien, je n’y aurais pas cru, j’aurais souri. Me paraissait beaucoup trop jeune, même physiquement, et pas sérieuse.)

ELLE: Marlène se souvient bien de toi. Dès le début elle m’a dit, lui, il n’est pas comme les autres, ne le traite pas comme les autres. Tu te souviens de Marlène? (Pourquoi m’a-t-elle dit ça, exactement, elle ne m’a peut-être pas tout dit. Il ne s’est rien passé entre eux deux, j’en suis certaine. Mais comment peut-elle penser qu’il n’est pas comme les autres? Qui n’est pas comme les autres? Qu’est-ce que ça prend pour ne pas être comme les autres? Parce qu’il donnait toujours l’impression de savoir quoi faire? Et aujourd’hui? Il ne m’apparaît ni plus fort, ni plus faible que n’importe qui. Est-ce que je ne suis qu’une aventure? Combien d’aventures a-t-il eues? Il plaisait, je me souviens qu’il plaisait, pendant ces années, il ne s’est certainement pas tourné les pouces. Comment savoir? Je ne veux pas savoir. Tout ce qui m’intéresse, c’est nous. Est-ce que ça existe, nous? Est-ce que ça existera?)

LUI: Son père a fait fortune dans je ne sais plus quoi. Je lui avais dit, c’est pas de ta faute si t’es née dans une famille bourgeoise, j’espère qu’elle ne m’en a pas voulu. (Ça fait quoi, un mois que je suis avec elle, enfin, que nous couchons ensemble? Je n’aurais jamais imaginé, je l’avais complètement oubliée. Pourquoi est-ce si différent maintenant? Elle reste aussi folle. Intelligente, lucide, folle. Meurtrie aussi, peut-être, il y a tout ce qu’elle tait. Sa gaieté, comment y croire? J’avance à tâtons, et j’ai peur, je crains que par elle j’entre dans un monde où je perdrai l’équilibre. Pourtant, malgré moi, je me sens glisser. Et si je commençais à l’aimer? C’est là, palpable. Comment s’abandonner quand elle se maquille de mystère?)

ELLE: Oui. Dis-moi, est-ce que tu m’aimeras un jour? (Idiote! Tu ne voulais pas le lui demander! Tu t’étais raisonnée! Trop tôt, trop brutal, trop insensé! Tu sais pourtant que les mots, c’est que du bruit. Impatiente! Gamine! Et maintenant, dans quelle situation t’es tu placée! Et lui? Tu lui as posé la question, mais tu ne veux pas qu’il réponde. Il s’approchait, il ne s’est pas sauvé après deux nuits. Est-ce que c’est de l’amour? Qu’en as-tu à faire, de l’amour? Une chimère. Une fabrication qui signifie n’importe quoi, et surtout jamais la même chose. Une fabrication, c’est ça. Tu voudrais en faire un idiot qui promet de t’aimer toujours, de n’aimer que toi! Ma pauvre, tu n’as qu’à lire des romans de bonne femme! C’est pas toi, ça! Tu ne veux pas de ses promesses, tu n’as rien à faire de ses déclarations, tu veux qu’il se taise! Mais s’il se tait, est-ce que tu le reverras? Est-ce que tu accepteras de le revoir. Tu es peut-être encore trop fragile pour continuer. Le seras-tu toujours?)

LUI: Pourquoi me demander… Je croyais que je… Que nous… (Pourquoi rompre notre extravagance? Me serais-je mépris à ce point? N’est-elle rien de plus qu’une petite amoureuse, comme mille amoureuses, comme des millions d’amoureuses? Moi qui commençais à tolérer cette idée d’être fou d’elle. Moi qui tranquillement apprivoisais la révolution qui grondait à la frontière de ce qui avait été ma vie jusque là. Dans un mois, dans deux mois, j’aurais pu distinguer dans le chaos de la vie cette chose nouvelle qui serait nous. Dans un mois, dans deux mois. Je sais que j’aurais pu alors lui donner n’importe quel nom, même amour, s’il n’y a pas mieux. Dans un mois, dans deux mois. Mais pas maintenant, pas déjà! Ne vois-tu pas que je suis sur la route vers toi, que j’ai franchi les premiers obstacles, les premiers doutes, que je fonce vers toi!)

ELLE: Ne réponds pas! Regardons l’océan, vois la joie des enfants! (S’il m’avait répondu, je ne l’aurais pas cru. Il n’a rien dit, et cela me brise le cœur. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. J’ai mis fin à notre histoire. Encore une fois, j’ai tout détruit. Je le sais, je le sens. Je voudrais pleurer, je voudrais me serrer contre lui, et pourtant c’est maintenant impossible. L’infernal tourbillon qui me happe à nouveau! Quelques mots, juste quelques mots. Il n’avait rien. Que du silence, que des gestes. Des gestes d’amour, oui, mais j’ai tant besoin de mots! De tout petits mots, même fragiles. Il ne m’a rien donné et j’ai voulu tout avoir. Je ne le reverrai plus, c’est terminé, je pleurerai, je le maudirai!)

LUI: Il faut que je retourne au boulot. On se voit ce soir? (Que s’est-il passé? Un rendez-vous d’adieu, une catastrophe préméditée. Elle ne me rappellera pas, elle ne répondra plus à mes appels, elle disparaîtra en silence.)

ELLE: Tu as raison, allons-y. Allez, je t’appelle. Bisou. (Adieu. J’aurais tellement voulu être une autre, que tu sois un autre. Le goût amer, il revient. Nous nous quittons. Encore une fin. Une fin, et une autre, et une autre. Comme un jeu, une plaisanterie.)

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