De l’utilité des tabourets pliants

Je me rends à la Place du 29 février pour le spectacle de Canard Bouffon. Dans mon petit sac à dos, j’ai un sandwich, une pomme, une bouteille d’eau et un livre de Drieu de La Rochelle, pour passer le temps pendant que j’attendrai. Car pour avoir une bonne place, faut se pointer de bonne heure. Au moins quatre heures d’avance. Pas de problème. J’ai accroché sur mon sac un tabouret pliant, très compact. C’est simplement une toile tendue entre deux minces armatures d’alu, qui ne fait pas plus de trente centimètres de large par quarante de haut. Ceux, la plupart, qui n’ont pas de tabouret, s’assoient le cul par terre, et salopent leurs fonds de culotte. Pas propre.

Canard Bouffon est en forme aujourd’hui. Plus virulent que jamais. Nous rions en chœur, surtout dans ce numéro où il apparaît coincé dans une chemise tellement brunâtre qu’on la dirait maculée de bouse. Il ridiculise les pauvres, surtout les chômeurs, des sortes de lézards sournois qui ont convaincu le nouveau maire de puiser dans les fonds publics pour leur payer des friandises. Sachant que ce n’est pas bon pour les dents. Canard Bouffon est inimitable. Il pète au visage des porteurs de droits, de tous les droits inimaginables, droit de lire la tête en bas, droit de conduire à reculons, droit de danser au Conseil de ville, droit de promener sa quintessence sur la place publique, et j’en passe!

Nous avons beaucoup applaudi, beaucoup crié, beaucoup demandé de bis. Évidemment, dans l’ambiance électrique, nous sautions sur place. J’avais replié mon tabouret, rangé mon livre, bu mon eau, mangé mon sandwich.

C’est alors que Canard Bouffon nous incite à rendre visite au nouveau maire, pour lui répéter quelques-unes de ses blagues. Ça, c’est du nouveau. Habituellement, à la fin du spectacle, chacun rentre chez soi. Avoir su, j’aurais apporté plus d’eau, et un deuxième sandwich.

Nous étions des centaines, mais le maire refuse de nous recevoir. Même, il nous ferme cavalièrement la porte au nez. Pourtant, l’Hôtel de Ville, c’est un peu l’hôtel de la peuplade, c’est pas un bordel. Celui-là, à ce que clament mes confrères spectateurs ainsi que ma consoeur spectatrice, il y en avait une, se prend pour un prolétaire embourgeoisé. Moi je répète avec eux, parce que ça fait du bien, je sens que je rayonne notoirement. La foule saute et je saute, la foule brait et je brais, la foule pousse et je pousse.

Finalement, elle cède. La porte. Quelle joyeuse pagaille! À nous l’hôtel de la peuplade! Je pénètre à l’intérieur avec mes confrères et ma consoeur, j’ignore où je vais, je fourre mon nez partout, par curiosité. Au second étage, la garde citadine, dans son uniforme typique, lilas avec des pompons fuchsias, nous attend, baïonnette en avant. J’ignore pourquoi, leur simple vue irrite mes confrères des premiers rangs. Aussitôt, un souffle colérique s’insinue jusqu’aux derniers d’entre nous, et sans crier gare, nous balançons les gardes par la fenêtre.

Dans la mêlée, quelques confrères confondent gardes et admirateurs de Canard Bouffon, et je me retrouve, malgré moi et quelques objurgations, défenestré à mon tour. Convenablement, en bas le tas de corps commence à prendre de l’importance, assez pour amortir ma chute. À part un doigt foulé, je m’en sors plutôt bien.

Le retour à l’air frais m’attiédit. Je m’écarte légèrement, de façon à ne pas recevoir un garde sur la tête. Je déplie mon tabouret, je m’assieds, et je profite du spectacle. 

Ça se conclut à la brunante. Il était temps. Je commençais à avoir faim.

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Solitude injuste

Les deux chiens devisent hardiment pendant que leurs maîtres ne parlent que de leurs chiens, de leurs pedigrees, de leurs nourritures, de leurs soins.

BARON: Mon maître est amoureux de ta maîtresse, mais il est trop con, il ne lui parlera que de moi, jusqu’à la fin des temps.

HOMER: Ma maîtresse sait que ton maître est amoureux, et comme c’est un homme qui ne parlera jamais que de toi tant qu’elle ne lui parlera pas de lui, elle préfère qu’il ne parle que de toi, parce qu’un homme qui ne parlera que de toi maintenant l’assommera dans trois ans si elle lui ouvrait les bras.

BARON: Ce n’est pas de la timidité, c’est de la pusillanimité.

HOMER: Ça se sent. Il pue la pusillanimité.

BARON: C’est son odeur. Partout. Jusque sur les croquettes qu’il me sert. Parfois, j’en ai la nausée.

HOMER: Mon pauvre. Tu n’a jamais pensé à fuguer?

BARON: J’ai fugué cinq fois. La première, la voisine m’a reconnu et ramené. La deuxième, il m’a récupéré à la fourrière. La troisième, il m’a retrouvé. La quatrième, une voiture m’a heurté et cassé une patte. La cinquième, on m’a retrouvé grâce à la puce qu’il a placée sur ma médaille. Là, tu vois? Impossible de m’en défaire.

HOMER: Ce n’est pas une vie.

BARON: Je me traînerai dans cette existence, jusqu’au jour où je suffoquerai. On me retrouvera crevé sur mon tapis, sans comprendre mon calvaire.

HOMER: Entre la puanteur et la mort, la marche est haute mon cher.

BARON: Je sais. Ça adoucit la douleur de s’en plaindre au premier venu. Tu le vois, là, mon maître voudrait bien bredouiller de véritables mots à ta maîtresse, mais il n’y parvient pas, il sait qu’il n’y parviendra pas.

HOMER: Il est piégé.

BARON: Il sait qu’il n’y parviendra pas, mais il ne trouve pas le courage de partir. Ta maîtresse va bien finir par lui tourner le dos.

HOMER: Ce serait divertissant. Elle tire sur ma laisse, imperceptiblement. C’est le signe. Nous partirons bientôt.

BARON: Je ne te reverrai jamais. Chaque fois que mon maître apercevra ta maîtresse au loin, il m’entraînera dans la direction opposée. Sale poltron!

HOMER: Sans cette puanteur, je te le dis, ils étaient faits pour vivre ensemble. Au moins une bonne douzaine d’années.

BARON: Nous finirons avec une malodorante. Ce sera le bouquet.

HOMER: Adieu. Tu vois, ma maîtresse met les voiles sans un mot, sans attendre que ton maître termine son interminable phrase sur les chiens de ton espèce.

BARON: Ce ne sont pas des paroles, ce ne sont que des modulations dispersées dans le vaste univers parmi des millions d’autres modulations.

HOMER: Courage!

BARON: Ces émanations!

HOMER: …

BARON: Me voilà bien seul d’une solitude injuste. Cruel châtiment de mon maître indigne!

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La barbe à papa

Ils ont la quarantaine, de jolis habits, de jolies voix, de jolies moues. Assis sur la corniche de l’immeuble dans lequel ils convoquent, supervisent, animent des réunions du matin au soir. Cinquante-deux mètres plus bas, une fête foraine. Ambulante. Leurs quatre pieds battent l’air, ça me donne le vertige.

DAMIEN: Une brosse à dents électrique dont la tête s’adapte à la forme de chacune des dents, qui peut aussi dégager le tartre entre les dents, tout cela en moins d’une minute pendant que je vérifie mes messages sur Instagram, Colégram, Psychodrame.

FABIEN: Une guitare hypersensible dont je n’ai qu’à effleurer les cordes pour produire des accords clairs, qui ne sonnent jamais faux, ce qui me permet de jouer des morceaux nettement au-delà de mes compétences.

DAMIEN: Une voiture équipée d’un auto-nettoyant universel qui chasse la moindre tache de boue dès qu’elle se pose sur la carrosserie de façon à ce qu’elle garde son éclat d’origine sous toutes conditions, hiver comme été.

FABIEN: Un gazon modifié génétiquement qui ne dépasse jamais trois centimètres, et dont les propriétés incluent une résistance accrue aux canicules, ce qui permet de conserver une pelouse bien verte quand tout le voisinage s’attriste devant de fâcheux parterres brunâtres.

DAMIEN: Une maison dotée d’un système d’alimentation énergétique autonome capable de neutraliser tout visiteur suspect grâce à une cellule de détection thermographique jumelée à un module de neutralisation neurologique intégrée dans un réseau biométrique, démagogique et apocalyptique.

FABIEN: Un téléviseur qui parvient à extirper l’esprit de son enveloppe corporelle tout en conservant l’essence de sa causalité organique afin de nous intégrer réellement dans l’action qui se déroule à l’écran.

DAMIEN: Trois vélos de course professionnels.

FABIEN: Trois collections complètes de La Pléiade.

DAMIEN: Trois ordinateurs surnaturels.

FABIEN: Trois réfrigérateurs autocuisinants.

DAMIEN: Trois de tout et épatant.

FABIEN: Trois enfants.

DAMIEN: Une femme.

FABIEN: Trois rébus.

DAMIEN: Trois questions sans réponse.

FABIEN: Hélas.

DAMIEN: Une solution incontournable.

Les quarantenaires se lèvent, agiles, et d’un élan fantastique, se précipitent dans la cage d’escalier, plus rapides qu’aucun ascenseur ne pourrait l’être. En quelques maigres minutes, ils atterrissent au milieu de la fête foraine, et sans un mot, le souffle coupé, ils courent s’empiffrer de barbe à papa. Leurs éclats de rire et les taches multicolores sur leurs vestes me donnent le vertige.

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Les gens n’aiment pas les nez

Héloïse, femme intelligente et rousse, adore les séries télévisées. Trop. Elle le sait, elle l’avoue, elle s’en excuse.

HÉLOÏSE: Pardonnez-moi, j’aime trop les séries télévisées.

Cela, personne ne s’en soucie. Puisque Héloïse les aime ses séries, qu’elle les écoute, qui peut l’en empêcher? Elle n’a pas le temps de travailler, mais pour s’adonner librement à sa passion, elle a su dénicher une source de revenus intarissable, sa mère. Mais qu’on ne s’y méprenne.

HÉLOÏSE: Faut pas croire.

Dans cette famille, le dialogue est rompu. Héloïse n’a pas adressé la parole à sa mère depuis une trentaine d’années. Mais elle a toujours su inventer une manigance, avec l’aide d’avocats payés par l’État, pour siphonner du portefeuille maternel les subsides nécessaires à sa survie et surtout, à l’achat de téléviseurs. Car ils s’usent, ces machins, quand on les tient en éveil seize heures par jour.

Quand la mère est morte, il n’y avait plus de fortune. Plus un sou, et même, quelques dettes. On la soupçonne, se sachant condamnée, d’avoir tout dilapidé dans les deux semaines précédant son trépas. Héloïse en était ravagée.

HÉLOÏSE: Ça m’a sciée.

Mais Héloïse a tout de même hérité du corps. Faute de mieux, elle a mis ses séries sur pause, pour tirer le maximum de profit de son nouveau bien.

Elle a contacté la faculté de médecine, pour leur vendre un cadavre flambant neuf. Ils n’en ont pas voulu, parce qu’ils cherchaient plutôt, en ce moment, une neurasthénique asthmatique. Si elle pouvait leur en trouver une, ils lui offriraient dix pour cent de bonus. Vendre un corps à la science n’est pas mince affaire, Héloïse le constatait.

HÉLOÏSE: C’est pas une mince affaire!

Sa mère est morte d’un cancer, mais il lui restait plusieurs morceaux intacts. Héloïse a proposé l’affaire à tous les instituts de recherche de la ville. Tous des radins. Le prix qu’ils acceptaient de payer ne couvrait pas même le transport. Pas question, songea Héloïse, de transporter le corps sur sa bicyclette.

HÉLOÏSE: Faut quand même pas exagérer.

Devant ces difficultés innombrables sur le marché traditionnel des cadavres, Héloïse s’est tournée vers la vente en ligne. Afin d’accroître les recettes, elle a offert la marchandise en pièces détachées. La tête, les bras, les mains, et tout le reste. Elle a même clairement signifié qu’il serait possible de n’obtenir que certains organes, mais ce serait plus cher. Après seulement trois heures, la tête était vendue. À un curé défroqué vivant en ermite en Alaska. Évidemment, quelques minutes plus tard, le cœur a trouvé preneur. Celui-là, on se l’est arraché, et les enchères ont monté, au grand bonheur d’Héloïse.

HÉLOÏSE: Je m’en vois bien ravie.

C’est une enseignante à la retraite veuve depuis sept ans qui a obtenu le cœur, en sacrifiant toutes ses économies. Après, toutes sortes de rigolos ont acheté toutes sortes de morceaux, si bien qu’à la fin de cette première journée de vente, il ne restait plus qu’un pied et le nez. Pourtant, on pourrait croire qu’un nez attirerait la convoitise, mais non.

HÉLOÏSE: Les gens n’aiment pas les nez.

Héloïse a refusé de révéler combien elle avait obtenu de ses ventes, mais à la voir écouter ses séries télévisées, auréolée d’une sérénité lumineuse, on en déduit qu’elle a empoché une coquette somme.

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Mais les salauds

Je suis jolie, mais personne ne le remarque. En boîte, au club de tennis, au boulot, je passe totalement inaperçue. C’est embêtant.

Pourtant.

Je danse bien, et même, plus que bien. J’ai suivi des cours de danse hip-hop, contemporaine, country et j’ai même suivi une formation de chorégraphie de danse coréenne. Mais quand je danse, on ne me voit pas. Je connais des femmes plutôt moches qui séduisent dès qu’elles posent le pied sur le plancher de danse. Pas moi.

Au bureau, je travaille au service comptabilité avec trois autres personnes. Je suis méticuleuse, performante. Depuis six ans, je n’ai aucune erreur sur la conscience, et à plus d’une reprise j’ai démêlé des imbroglios dans lesquels s’empêtraient mes collègues depuis des semaines. Il y a eu une promotion le mois dernier. Donnée à une femme qui s’est jointe à notre équipe il y a à peine deux ans et demi, qui fait au moins une erreur par mois, et qui est constamment de mauvaise humeur.

Je le répète. Quoi que je fasse, quoi que je dise, on ne me remarque pas. Invisible.

Je sais cependant que j’existe.

Les autres aussi le savent. Ceux à qui je verse mes mensualités, ceux à qui je remets mes vérifications bien ordonnées, ceux qui me donnent des cours de danse, ceux à qui j’achète des vêtements, de la nourriture. Ceux que je heurte parfois, par accident, sur le trottoir.

Celle qui m’a donné naissance. Mais qui m’a oubliée, qui semble ne jamais avoir su qu’elle était ma mère.

Alors.

Seul un coup d’éclat me découvrira au monde.

À l’heure de pointe, je me place à l’entrée de la bouche de métro. Je retire ma blouse. Aucune réaction, ni chez les hommes ni chez les femmes. Je retire ma jupe. Rien. Je retire mes chaussures, mes bas, mes bracelets. Extraordinairement ignorée par mes semblables. Je retire mon soutien-gorge. Toujours rien. Je retire ma culotte. Rien. Je descends au métro. Les gardiens ne m’arrêtent pas. Je m’intègre à la foule, nue, je saute dans un wagon, je me rends jusque chez moi. Imperceptible.

Je pleure. Toute la soirée je pleure comme une démente. Désespérée. Je pleure aussi durant la nuit, mais de rage.

Plutôt que de retourner au bureau, je déambule dans les rues. Je rumine des idées de massacre, d’assassinat, d’hécatombe, de suicide. Dans mon cabas, un grand couteau de cuisine. Je suis prête à m’en servir.

Je ferme les yeux. Je frapperai.

Le premier venu.

Je saisis le couteau, je le brandis, j’assène un grand coup. J’ouvre les yeux. Un petit quarantenaire au ventre répugnant, à la lippe vicieuse. Je l’ai frappé sur le bras. Il pleurniche, bave légèrement, appelle au secours. Je vise le coeur. Dix fois. Ou onze.

Le couteau m’échappe. Le cadavre se vide. La police arrive.

Périmètre de sécurité, scène de crime, uniformes, enquêteurs, on interroge tous les témoins, on note, on compile, on photographie. Je m’approche de l’enquêteur en charge, je dois lui tirer la manche trois fois pour qu’il finisse par m’ordonner de circuler. J’obtempère, mais auparavant je me sers de sa veste pour m’essuyer le sang que j’ai sur les mains. En chantonnant.

Puisque je suis indiscernable, je changerai de carrière. Je serai riche. Je quitte mon emploi, sans en aviser ma supérieure. À quoi bon, elle ne remarquera pas mon absence. Et je vole.

En un après-midi, je dévalise trois banques, quatre bijouteries, les antichambres de cinq ministres, et un cabinet d’avocats. Le soir, chez moi, je range les billets selon leurs devises, et je convertis tout en dollars américains. Deux milliards trois cents millions cinq cent mille deux cent quarante dollars. Pas mal pour un début.

Maintenant.

J’embauche trois femmes et deux hommes, trente heures par semaine, pour me parler, m’écouter. La plupart peinent à la tâche, bâillent. Je les remplace. Je les remplace pendant des années, jusqu’à trouver cinq employés modèles, à qui pas une de mes paroles n’échappe.

Mais ils coûtent cher. Et je dois leur accorder des avantages sociaux, trois mois de vacances payées, congés de maladie, congés de maternité, de paternité, de créativité, d’hypersensibilité. Ils travaillent sept semaines par an, mais à cinq, cela fait déjà trente-cinq semaines de trente heures. Une nette amélioration.

Beaucoup d’années passent, je les paye pour qu’ils me soignent, pour qu’ils entendent mes plaintes, variées et colorées. Ils me le confirment, j’existe. Jusqu’à ce que vienne la mort.

Je les ai payés pour m’inhumer, me pleurer, me rappeler à la mémoire des vivants.

Mais les salauds.

Ils vident mon compte en banque, filent avec l’argenterie et les bijoux, vendent à fort prix ma concession au cimetière, m’enterrent sur une parcelle boueuse, loin de tous.

À jamais.

Ils partent vivre dans le sud avec la fortune qu’ils m’ont dérobée.

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Un goût acide sur les lèvres

Lucienne a besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Parce qu’elle le dépense, parce qu’elle doit le dépenser. Autrefois Lucienne a cru que ça y était, qu’elle franchirait enfin la porte qui la mènerait tout droit au grand amour, mais comme elle a menti sur son âge, ses parents, ses arrières-grands-parents, ses antécédents, ses enfants, la couleur de ses cheveux, la quantité de ses kilos, la nature de ses obsessions, la hauteur du plafond dans sa cuisine, la consistance de sa sauce tomate, la profondeur de son gouffre, le nombre de pages de son livre de chevet, l’harmonie de son ameublement, l’année de sa voiture, l’odeur de son gel de douche, l’amour lui a claqué la porte au nez. Il lui est resté sur la lèvre un goût acide, qui depuis n’a pas cessé de lui transpercer l’esprit.

Faute d’amour, elle demande de l’argent. À tous, à commencer par les dix pères de ses dix enfants. Chaque fois que l’un d’eux part, elle plaide des circonstances aggravantes, inventées de toutes pièces, et chaque fois le juge lui donne raison. Lucienne a su développer à l’excès son génie de la fabulation.

Au premier enfant, elle a demandé au juge de hausser la pension de dix pour cent, parce que le môme avait des cheveux roses, ce qu’elle n’a pas eu à prouver, malgré les protestations paternelles. Le juge lui a accordé vingt pour cent de plus, ulcéré par les prétentions de la partie adverse.

Au deuxième enfant, elle a réclamé trente pour cent de plus, parce que le rejeton était aussi laid que le père. Le juge, que le visage de l’homme en question répugnait, a tout accordé.

Aux troisième, quatrième, cinquième, sixième enfants, elle a réclamé cinquante pour cent de plus, parce que les gamins étaient verdâtre, bleuâtre, jaunâtre, violettâtre. Évidemment, sans surprise, les juges ont tranché en sa faveur. À ce point, Lucienne savait si bien convaincre, qu’elle aurait pu vendre de la poésie à des policiers.

Aux septième, huitième, neuvième enfants, Lucienne a haussé la mise. Elle a pris le risque de demander quatre-vingts pour cent de plus que la pension de base. Elle savait qu’elle visait haut, mais en femme d’ambition, elle a foncé. Au départ, les juges étaient perplexes. Quatre-vingts pour cent, c’est quand même toute une somme qui assurément appauvrirait le débiteur. Mais Lucienne a fait valoir que ces enfants étaient parachutiste, affairiste, cithariste, toutes activités qui, comme chacun sait, coûtent les yeux de la tête. Les juges, dans ces trois causes, ont réfléchi pendant trente-sept, trente-deux, trente-huit minutes avant de donner raison à Lucienne.

Au dixième enfant, forte de ses succès précédents, Lucienne a carrément suggéré qu’on lui verse le double de la pension de base. Cet enfant, a-t-elle plaidé, a les yeux de son père. Elle doit suivre une thérapie hors de prix pour ne plus voir en lui l’être immonde dont elle vient, après d’immenses bouleversements, de se séparer. Le père a bien tenté de défendre ses mœurs, mais à entendre sa voix nasillarde, le juge, qui avait trop bu, comme d’habitude, a rapidement donné raison à Lucienne, qui est sortie du palais de justice en chantant l’Internationale, dont elle ne connaît pas les paroles.

Ce don unique pour le mensonge de qualité, Lucienne a su le transmettre à ses rejetons. Et bientôt les années passent. Les gamins deviennent de réels adultes, fiers héritiers des talents maternels. Chaque année, pendant dix ans, ces enfants défilent devant les juges pour réclamer, avec succès, une pension de leur mère au moins trois fois supérieure à la norme.

Ruinée et seule, Lucienne parcourt le monde en mentant à tous pour obtenir quelques vêtements, un repas. Ses enfants, qui ont rapidement épuisé la source première de leurs revenus, la suivent de quelques dizaines de kilomètres à peine. Et aucun, la mère comme la progéniture, n’est jamais parvenu à se débarrasser d’un goût acide sur les lèvres. 

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Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

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Vider des canettes

Scène champêtre. Au loin, des champs de houblon à perte de vue. Au deuxième plan, un amoncellement multicolore de cannettes de bière pleines derrière une estrade jonchée de cannettes de bière vides. Au premier plan, deux jeunes femmes, absolument seules, debout sur une place où règne un désordre de chaises renversées, de papiers, de restes de hamburger, de hot-dogs, de quiche aux asperges avec fromage bleu et poivrons rouges bio, de vêtements, et bien entendu, de cannettes de bière vides. Car, comme chacun sait, les organisateurs du Festival de la Canette de Bière de Dampaul ont lancé en grand le spectacle d’avant-avant-première, hier soir.

LUCE: Le président du festival, monsieur Trotin, m’a remis cette lettre. Il a essayé de me faire un bisou. Je me suis sauvée avec la lettre.

RUTH: Une lettre d’amour? Oh l’immoral!

LUCE: Une lettre officielle. Avec le sceau du festival et tout, et la signature de Trotin, et celle de tous les membres du conseil d’administration, du comité de détermination et du comité de candidature.

RUTH: Du sérieux. Un emploi? Un approvisionnement gratuit de canettes?

LUCE: Ce serait pas mal, mais non. Ils m’ont élue Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Je n’ai jamais assisté à un festival de ma vie!

RUTH: Sainte Jeanne-Françoise de Chantal! Moi non plus. Je sais que toutes les filles de tous les villages de la vallée veulent être Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Même si elles n’y vont jamais, puisqu’il est réservé à ces messieurs.

LUCE: Je sais. Je n’ai jamais posé ma candidature, je ne me voyais pas l’heureuse élue d’un festival de bière ni de n’importe quel festival de n’importe quelle boisson, légume ou animal! Quelle tenue porter? Dois-je faire le voyage jusqu’à la ville?

RUTH: Pas du tout! Je t’aiderai. J’ai tout ce qu’il te faut. Tu seras mémorable, incomparable, impénétrable!

LUCE: Oh Ruth, tu es ma meilleure amie! Merci! Merci! Merci!

Le lendemain, il y a toujours en arrière-plan les champs de houblon, un amoncellement multicolore de canettes au deuxième plan, mais au premier plan, les chaises sont bien alignées devant l’estrade. Peu à peu les hommes prennent place, vidant gaiement canette après canette, dans un concert de doux jurons, de charmantes répliques, de profondes invectives.

Sur l’estrade, monsieur Trotin s’empare du micro, et annonce l’arrivée de Luce, la Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Luce s’avance, timidement d’abord, puis avec de plus en plus d’assurance. Elle est méconnaissable sous son trench-coat gris, son haut-de-forme légèrement élimé que Ruth a dégoté dans le grenier de sa grand-mère, avec ses longues chaussettes de laine tricotées, plantées dans des bottillons de randonnée. Son sourire, plus vaste que les champs de houblon, ne semble pas charmer l’auditoire, qui s’est tue, qui a cessé de vider les canettes, qui ne jure plus. Dès que Luce s’empare du micro pour s’adresser à la foule, le vacarme éclate, on exige qu’elle retire son magnifique trench-coat et surtout qu’elle se taise. Au premier rang, son amie Ruth l’encourage, l’invite à les vaporiser de sa poésie, ce que Luce s’empresse de faire. Devant le parterre médusé, elle ouvre tout grand son trench-coat, et chacun peut constater qu’elle ne porte rien dessous, mais rien de rien, pas même un corps. Soudain, de ce néant insoupçonné, jaillit une vapeur pourpre, qui s’épaissit à mesure qu’elle s’envole au-dessus de Luce et de l’estrade, et quand elle atteint la cime des arbres, la vapeur forme des lettres qui rapidement forment des mots qui rapidement forment des vers qui tournoient au-dessus des têtes enivrées. Là-haut, libérés du souffle chaud de Luce, les lettres pourpres se pétrifient, et comme des volées de cailloux, les vers s’abattent sur la foule de mâles ahuris. À la fin du poème, pendant que monsieur Trotin s’enfuit à toutes jambes, Ruth grimpe sur l’estrade et étreint son amie Luce, qui a retrouvé, sans que la foule décimée, saignante et beuglante ne s’en aperçoive, son corps prépoétique. La reine et son amie s’en vont, bras dessus, bras dessous, serpentant entre les lettres, les mots, les vers et les cadavres, s’ouvrir chacune une canette sous une tonnelle à l’écart, là où l’on peut respirer les exhalaisons apaisantes de la terre et du jeune houblon.

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Un mensonge, une tromperie

1973

Pendant que Pink Floyd présente le côté sombre de la lune, Quentin, 15 ans, fume ses premières cigarettes, et Bastien, son papa, 47 ans, récupère d’une chirurgie. Il vient de se faire retirer une pierre aux reins.

BASTIEN: J’en ai parlé à ta mère, à ta grand-mère, à tes grands-pères, à tes oncles, tantes, grand-tantes, et grands-oncles, et nous sommes tous du même avis, nous ne voulons pas que tu fumes. À ton âge!

QUENTIN: Je ne fume pas. Qui t’as dit que je fumais?

2005

Pendant que Moby nous emmène à l’hôtel, Bastien, 79 ans, fume ses premières cigarettes, et Quentin, son fils, 47 ans, avale du coumadin pour éviter de nouveaux caillots dans ses jambes fatiguées.

QUENTIN: Papa, avec la pneumonie que tu as eu l’an dernier, et toutes ces absences, c’est vraiment pas recommandé que tu te mettes à fumer. Tu le sais bien, ton médecin te l’interdit formellement, ça pourrait t’être fatal. À ton âge!

BASTIEN: Je ne fume pas. C’est le directeur du foyer qui t’as dit ça? C’est un loup-garou, tu devrais savoir, les loups-garous mentent. Malicieusement.

1973

Pendant que son amoureuse va voir The Exorcist au cinéma, avec sa cousine, Quentin pédale trente-quatre kilomètres avec ses copains pour acheter des cigarettes. À cette distance, ils espèrent ne pas se retrouver nez à nez avec un parent ou un voisin. Quentin ignore deux choses: que son papa a une maîtresse, et qu’elle est buraliste à trente-quatre kilomètres de la maison, là où le risque de rencontrer un parent ou un voisin est faible.

BASTIEN: Quentin? Pour une surprise, c’en est toute une! Oh, je passais, comme on passe, tu sais, j’errais plutôt, et quand on erre il arrive qu’on se perde, et quand on se perd, on ne se retrouve qu’en demandant, je me suis arrêté pour ça, demander une faveur, toute petite faveur, les hommes en ont bien besoin quand ils errent, ils s’en remettent au prochain, à la prochaine, j’allais consulter le boulanger, mais je me suis ravisé, n’est-ce pas, attendons la prochaine, le prochain, et c’était ici, bien ici, et te voilà! Se remettre n’est pas mince affaire, et la déception, grande, fantastique, oui Quentin, déception si astronomiquement colossale de te prendre sur le fait, car c’en est un, cet achat de cigarettes, à des kilomètres des tiens, des miens, très très loin quoi! Me voici malgré moi face à une tromperie, face à un mensonge, le tien évidemment!

QUENTIN: As-tu bu papa? Parce que là, pardonne-moi, mais je ne te reconnais pas. Tu me parles comme à un étranger, enfin, comme si c’est moi qui t’avais surpris en flagrant délit! Qu’est-ce que c’est? Tu détournes les yeux, tu rougis? Oh je vois, tu me suivais, c’est cela? Tu m’as pris en filature et là, devant la preuve que tu recherchais, moi qui achète des cigarettes, tu voudrais me faire croire que tu es là par hasard, mais ça ne colle pas. Vois-tu, tu as oublié d’être toi, celui qui m’aurait sermonné directement, m’aurait imposé franchement un mois de travaux forcés, sans compter l’extraction de promesses et d’engagements ridicules. Et tout ce que je te dis là, à l’instant, jamais tu ne l’aurais toléré! Ne regarde pas cette pauvre femme, elle ne t’aidera pas! Moi, je pars avec mes cigarettes, je pars fumer avec mes amis!

2005

Pendant qu’un groupe de résidents du foyer va voir Kiss Kiss Bang Bang au cinéma, Bastien échappe à la surveillance des préposés et se retrouve au centre-ville, achète des cigarettes, s’assied sur un banc au milieu d’un parc, fume. Quentin marche avec son amant, dans ce même parc, là où jamais sa femme n’a mis les pieds.

QUENTIN: Papa? Que fais-tu là? Tu es à des kilomètres de ton foyer! Comment as-tu fait? Ne me regarde pas avec ces yeux, sois poli, ne dévisage pas mon… mon collègue, nous travaillons ensemble, nous discutions d’importants  détails concernant un projet astronomiquement colossal, tu ne peux t’imaginer, un projet philanthropique, oui c’est cela, nous ferons du bien à notre prochain, et à notre prochaine aussi, la prochaine fois peut-être, mais toi, papa, ici, me voici face à toi par hasard, en plein milieu d’un mensonge, d’une tromperie, la tienne, car comment as-tu trompé ceux qui devraient garder un oeil sur toi?

BASTIEN: C’est bien toi Quentin? Comme ma tête s’amuse! Parfois, je ne me souviens plus de toi, et au moment où je m’y attends le moins, tu apparais. C’est ça. Une apparition! D’où sors-tu? Tu es atterri devant moi avec ce monsieur qui te regarde avec de drôles d’ yeux. Tu es bien mon fils, oui? C’est ce que je croyais. Bien sûr tu es mon fils! Tu viens me visiter avec ta femme, je l’aime bien ta femme. Quel est son nom déjà? C’est étonnant, j’ai oublié. Tu rougis? C’est bien d’avoir une femme, il n’y a rien de mal à cela. Sauf que… Mais où est-elle passée? Qu’est-ce que cet homme fait ici? Tu le connais? As-tu vraiment une femme? Ouch! Je me suis brûlé les doigts avec cette cigarette! Et toi? Comme tu ne te ressembles pas! Habituellement, tu aimes tellement pinailler à propos de mes cigarettes, pas vrai? À moins que ce ne soit ce monsieur? Non? N’as-tu pas l’impression que vivre nous éloigne de nous-mêmes?

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L’anniversaire des amies

JÉLIQUE: Aujourd’hui, j’ai autant d’années que de chromosomes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai bâti des cathédrales dans les bois, près de l’étang. Avec mon chien.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai décroché des médailles d’or aux Olympiques pour le lancer de la pizza.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai vu la mer du nord, la mer du sud, la mer de l’ouest, la mer de l’est. 

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Mais comme je n’avais pas de maillot, je ne me suis pas baignée.

LÈNE: Moi non plus, ah ça, non!

JÉLIQUE: Je n’avais pas de serviette non plus, d’ailleurs, et mon père me narguait sur sa planche à voile, de plus en plus loin, alors pas question d’intégrer la déraison.

LÈNE: Non, pas question! Ah ça, non!

JÉLIQUE: J’ai répandu sur mon chemin des mots et du bruit.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai embrassé des pays, j’ai libéré des peuples, j’ai marché avec des hordes de barbares, j’ai eu quinze enfants, et j’ai bu un peu de vin.

LÈNE: Quelle vie, quand même!

JÉLIQUE: Aujourd’hui, je célèbre.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Je suis fière de mes années. Elles me sont chaudes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Et demain, je dormirai.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Puis je disparaîtrai.

LÈNE: Adieu. Moi je reste.

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