Ballade révolutionnaire

Quadragénaire pâle, il grimace à chaque pas, claudique. Dans son sac, traitement pour un caillot, héparine en seringue. Elle sort d’une librairie, sourit. Il s’incline légèrement.

Bonjour, bonjour monsieur

Il sursaute, elle le dépasse, il la dévore des yeux. Elle marche vers le boulevard, cherche sur son téléphone Charonne révolution. Ses yeux étincellent. Il secoue la tête, retrouve la jeune femme, penchée son téléphone. Elle se dirige vers sur la rue de Charonne, s’arrête devant le numéro 159, pousse la grille, s’engage dans le passage sous l’immeuble, débouche sur le square Colbert. Érables, marronniers, albizias et magnolias, la rue a disparu. Le quadragénaire la suit dans le square, pâle. Il traîne une jambe lourde, s’approche d’elle qui photographie une maison du XVIIIe flanquée de deux ailes. Un centre d’action sociale. L’homme s’appuie sur un arbre à cinq pas de la femme. Elle prend plusieurs clichés du pavillon Belhomme, touche les pierres, s’assied sur un banc. Le quadragénaire l’y rejoint.

Vous avez peut-être besoin d’un guide.

Une voix suave. Elle hésite, fronce les sourcils.

J’en ai un, merci

Elle lui montre son téléphone. Il sourit.

Que raconte-t-il? 

Elle fait défiler le texte.

Que c’pavillon est tout c’qui reste de l’asile de Jacques Belhomme… un menuisier qui a transformé sa maison en pension pour déments. Durant la Terreur, il aurait logé à prix d’or des richards condamnés à l’échafaud. Il les faisait passer pour des aliénés. Ceux qui n’pouvaient plus payer, il les chassait et on leur tranchait l’cou. Slac! Voilà. 

Le quadragénaire montre ses belles dents. 

Slac. 

Il ricane doucement.

Madame, avez-vous lu Cécil Saint-Laurent? 

Non, désolée. 

Dans un de ses livres, c’est ici que Caroline vient se réfugier, après avoir été condamnée par Fouquier-Tinville. Gaston, son amoureux, prend d’énormes risques pour rassembler la somme astronomique que réclame Belhomme, mais il n’y arrivera pas… 

Elle cligne de l’oeil, range son téléphone, quitte le square. L’homme lui emboîte le pas. Plantée devant le Café français, elle plisse les yeux pour lire une plaque sur la façade, Plan de la Bastille commencée en 1370 prise par le peuple le 14 juillet 1789 et démolie la même année. L’homme s’adosse contre la cabine téléphonique derrière elle. Elle recule jusque dans la rue, photographie l’immeuble, photographie les pavés. Il l’agrippe, la ramène sur le trottoir. Un motocycliste a failli la faucher.

Encore vous? 

Il se frictionne vigoureusement le mollet

Je me suis tordu la cheville. 

Son caillot. 

Vous m’avez suivie, sauvée, merci.

Vous êtes Canadienne! 

Québécoise.

Pourquoi photographier les pavés? Il n’y en a pas, chez vous? 

Il peine à la suivre.

Vous êtes Parisien?

Castelneuvien, je suis Castelneuvien. 

Elle s’arrête pile. Une femme vient buter contre elle. Insultes, excuses. Elle pianote sur son téléphone.

Si j’avais l’temps, j’vous offrirais un café. C’est vrai. J’devrais ben ça à mon sauveur! Mais là, j’dois vous quitter. Chao! 

Elle tourne les talons et file sur la rue Saint-Antoine. L’homme serre la mâchoire, et s’élance dans son sillage. Il la retrouve devant le Forum des halles qui sort d’une boutique. Elle recule d’un pas.

Monsieur, vous m’effrayez.

Il s’immobilise près d’un jeune arbre, s’incline, et les mains ouvertes, il retourne les poches de son pantalon, ouvre sa veste, lève les bras au ciel et toupine sur une jambe.

Voyez, pas d’arme, pas même un mouchoir. Rien que ce petit porte-cartes. Et ce ne sont pas ces bras maigres qui vous en imposeraient. Vous auriez tôt fait de me casser les os.

Du bras, il l’invite à marcher, mais elle hésite, regarde sa montre. L’homme hasarde quelques pas vers la rue Berger, tend un bras derrière lui.

Vous voyez cet édifice-là, à l’intersection? Celui avec un drapeau? C’est un poste de police. Courez-y!

Ça va J’veux ben que vous m’accompagniez, mais faites pas l’niaiseux.

Où allons-nous?

Vous seriez pas un brin fêlé? 

Il s’élance et agite les bras pour s’envoler. Elle crie pour l’encourager, et leurs éclats font se retourner quelques touristes. 

Pour rester bien vivant, il faudrait que je m’arrête! Qui sait si en vous suivant je ne cours pas vers le trépas!

Vous et vos romans! 

Si vous passez rue de l’Abbaye, rue Saint-Benoît, rue Visconti, près de la Seine, regardez le monsieur qui sourit… 

Il chante, il laisse sa main flotter sur les guidons des Vélib’ parqués à la station de la rue Saint-Benoît. La jeune femme marche un demi-pas devant, son téléphone à la main. 

Alors vous comprendrez, gens de passage… 

Pourquoi ces grands fauchés font du tapage… 

C’est bête, il fallait y penser… 

Saluons-les… 

À Saint-Germain-des Prés… 

Vous connaissez Léo Ferré? 

J’connais cette chanson, mon père la faisait jouer tout l’temps. 

Brève recherche. Elle observe un beagle en haut-relief. 

Autrefois il y avait par ici l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et dedans, une prison. En 1792, ils y auraient massacré entre 160 et 300 personnes, c’est pas clair. Sur cette rue, il y aurait des vestiges de l’Abbaye… Attendez… Ça serait au numéro 15. Nous sommes au numéro 5, donc c’est par-là. Allons-y. 

Au numéro 15 s’élève un immeuble moderne. Rien ne ressemble moins à de la vieille pierre.

Il y a peut-être une cour intérieure. 

Elle se penche sur son écran, tape quelques mots. 

C’est là, juste là! On voit bien grâce à Google. 

Elle lui montre une photo aérienne sur laquelle on aperçoit un grand cercle sur le toit d’un immeuble. 

Là, c’est une vieille tour de l’abbaye, j’en suis persuadée. On peut peut-être l’apercevoir de la rue d’à côté? 

Elle revient sur ses pas jusqu’à la rue de l’Abbaye, scrute les toits. Elle s’éloigne sur la rue Bonaparte, se rapproche, varie les angles, elle entre dans le square Laurent Prache, toujours en vain. 

Je sais qu’elle est là, mais je n’la verrai pas. C’est bête. 

Une dame aux cheveux gris s’approche d’eux. Elle sourit au quadragénaire. Bonjour madame Maillard! 

Bonjour Aubert.

La dame elle s’éloigne d’un petit pas pressé, vers le boulevard.

Aubert? Moi c’est Sandrine.

Elle n’est déjà plus là. Il s’étire la jambe gauche, la tord dans tous les sens avant de la rejoindre. Il serre la mâchoire sans grimacer. Il parvient même à sourire.

Si vous n’en pouvez plus, n’hésitez pas, vous vous arrêtez, ce sera bye bye, je comprendrai. 

Péniblement, il avance en s’appuyant aux façades des immeubles. Elle montre du doigt une plaque, qu’elle lit à voix haute. 

En 1793 et 1794, Condorcet, proscrit, trouva asile dans cette maison où il composa sa dernière œuvre, L’esquisse des progrès de l’esprit humain. 

Je l’ai lu, Condorcet.

Une autre victime du Tribunal révolutionnaire. Saviez-vous qu’ici, sur la rue Servandoni, ont vécu d’Artagnan et Marius Pontmercy. Mais vous boitez! Je ne connais pas leurs adresses toutefois. Qu’avez-vous?

Une petite entorse, rien de grave. 

Aubert le menteur. Il prend le bras qu’elle lui tend, mais il ne s’appuie qu’à moitié. Place Alphonse Laveran, elle a le nez sur son téléphone depuis une vingtaine de minutes, tape des mots.

C’est une affaire de cœurs. 

Je croyais que vous ne rêviez que mousquetons, pistolets et poudre noire. 

C’est ben l’église du Val de Grâce, en face de nous. 

Avec ses six colonnes!

C’est là qu’on gardait les cœurs de la famille royale. Il y en avait quarante-cinq. En 1793, les révolutionnaires se sont débarrassés d’ces cœurs. 

Je ne me suis pas consolé, bien que mon cœur s’en soit allé.

Vous écrivez des poèmes? 

Verlaine. Il a habité près d’ici. 

Elle l’aide à se relever. Il rajuste sa veste. Rue Mouffetard, Aubert chute. Il s’étale de tout son long sur le trottoir. Les passants le contournent, râlent, une dame le traite d’ivrogne. Il se tord le visage de douleur, se remet sur pied. Dix mètres devant, Sandrine, prend des photos, elle n’a rien vu. Elle s’arrête devant le numéro soixante et un.

C’est laid, c’était un couvent transformé en caserne d’la Garde républicaine. 

Albert la rejoint.

J’ai refait le monde des dizaines de fois, dans les cafés de cette rue! 

Sandrine lit sur son téléphone, tout en marchant. 

Paraît que Claude François Lazowski vivait ici, c’était un des organisateurs de l’assaut sur les Tuileries. 

Aubert se masse la jambe. 

Pourquoi la… pou… pourquoi… 

Oui? 

Pou… 

Aubert, ça va? 

Oui, j’ai un… j’ai…

Vous êtes épuisé. Reposez-vous. Allez prendre un café quelque part. 

Il respire à pleins poumons. 

Une allergie aux fruits à coque, rien de grave. Je voulais savoir, Sandrine, pourquoi la Révolution française? 

Sandrine rit de bon cœur, elle embrasse Aubert sur chaque joue. 

C’est un jeu! Il y avait un livre d’histoire de France dans ma chambre chez madame Parédès. J’ai fermé les yeux, j’l’ai ouvert: Révolution française. Voilà un thème comme un autre pour ma visite. Allez, prenez mon bras et marchons, marchons encore. Il fera bientôt nuit. 

Il s’abandonne à son entrain.

La sorcière de la rue Mouffetard qui veut manger une jolie jeune fille pour devenir la plus belle des plus belles pourrait avoir envie de vous attraper, Sandrine! 

Elle l’entraîne dans un Paris qu’elle ne connaît pas, au hasard des rues.

Durant la révolution, l’Île Saint-Louis a été rebaptisée l’Île de la Fraternité! 

J’adore. 

Ils traversent le pont, bras dessus bras dessous. Elle s’éclipse un instant pour aller à la toilette. Il fait mine de s’intéresser à une vitrine, mais il vacille, s’appuie sur le capot d’une voiture, et tout son corps ploie. Trois dames se précipitent. Il balbutie quelques sons, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Puis il se redresse. 

Merci, merci. C’était un petit malaise. C’est passager. 

Sandrine ressurgit devant lui, exubérante. Elle improvise quelques pas de danse, lui tend la main. 

Monsieur Aubert, la nuit est jeune et il nous reste ben du ch’min à faire! En route! 

La jambe raide, il chemine au rythme de Sandrine, qui l’entraîne vers le Quai de Bourbon et le pont Louis-Philippe. Rue de Montmartre, elle consulte son téléphone.

Le régicide Louis Alexis Dubois de Crancéau vivait au numéro 10. Que de sang! 

Je sens le mien qui m’abandonne. 

Petit repas en vitesse à La Cantoche, jeu de marelle au sol, vieux jouets sur les murs, elle s’amuse, il repose sa jambe. De retour dans les rues, une voiture évite Aubert de justesse. Il perd l’équilibre, s’affale pendant que Sandrine brandit un poing en direction du chauffard.

Crisse d’imbécile! Ça prend-tu un sans dessin d’sacrement pour côlisser les breaks à deux pouces du monde! 

Sandrine? 

Aubert qui rit aux éclats et grimace de douleur tout à la fois, parvient à se remettre à la verticale. 

Je ne comprends rien à vos expressions à la mords-moi-le-nœud, mais vous êtes charmante! Dommage que nous ne soyons que deux personnages un peu vides. 

Vous êtes un petit comique, Aubert. Allez, prenez mon bras. Nous n’sommes pas vides, nous débordons! Vous voyez cette maison Aubert, eh ben c’est à cet endroit, semble-t-il, que le tonnelier Baroux aurait préparé le tonneau explosif utilisé dans l’attentat d’la rue Saint-Nicaise contre Bonaparte le 22 septembre 1800. Ça vous dit quelque chose? 

L’attentat, oui, j’en ai entendu parler dans les cours d’histoire. Mais le bonhomme Baroux, ça ne me dit rien. 

22 rue de l’Échiquier. Dans la plus petite des rues, on trouve des merveilles. 

Nous sommes rue de l’Échiquier? Je… Ah!… Je… 

Aubert? 

Ma jambe… Je… 

Prenez votre temps, respirez. Allez, asseyez-vous par terre. C’est ça. 

Je ne… 

Est-ce qu’il y avait encore des noix dans votre plat? Aubert, vous prenez des risques, et tous ces kilomètres que vous vous tapez avec une cheville tordue. J’devrais vous gronder, p’tit imprudent! Laissez les sales noix faire leur effet, et j’m’occupe de la jasette. Si vous en perdez des bouts, pas grave. J’répéterai si vous voulez! À moins que vous n’tombiez raide endormi, parce que j’pourrais finir par vous lasser. Vous vous levez, Aubert? Oh, comme vous voulez.

Ma jam…

Bel effort, mais c’est faible. Attendez un peu avant de réintégrer le monde des parlants.

Derrière eux, deux jeunes hommes, bien coiffés, vêtements neufs, s’approchent rapidement. Les semelles de leurs tennis assourdissent le bruit de leurs pas. L’un d’eux saisit les bras de Sandrine, qu’il serre de toutes ses forces, tandis que l’autre dépouille Aubert de sa veste en cuir. En moins de trente secondes, leur forfait est accompli, ils disparaissent d’où ils ont jailli, plus souples que des chats. Sandrine se précipite vers Aubert, qui s’agrippe sur une rambarde.

Ils vous ont blessé?

Non, ça va. Ils ne vous ont rien volé?

Mon sac, mais il n’y avait que des cartes postales, des babioles. J’ai toujours mon téléphone, heureusement.

Je peux vous prendre le bras? Je vois mal la nuit, surtout quand je n’ai pas mes lunettes.

Prenez, Aubert! Prenez!

Aubert se masse les tempes. Son visage, plongé dans la nuit, ne retient plus les grimaces de douleur. Il accélère le pas, ce qui réjouit Sandrine, mais cela dure moins de cinq minutes. Il se cramponne au poteau d’un feu de circulation.

Aubert? Qu’avez-vous?

Je suis…

Toujours ces maudites noix?

Aubert acquiesce. Brusquement, comme s’il venait de recevoir un coup de poignard dans le dos, il redresse tout le corps. Sandrine le regarde, hébétée. Elle scrute la rue, personne. Il relève le front. Elle croit qu’il lui indique quelque chose.

Ah! Je vois. Cette tour!

Aubert approuve de la tête. Il ferme les yeux, pendant que Sandrine se précipite sur son téléphone.

Cette tour date du XIIIe siècle, elle faisait partie du prieuré Saint-Martin-des-Champs… Mais ce n’est pas ça… Ah! Nous y voilà! Derrière, c’est le Conservatoire national des arts et métiers. Vous savez quand il a été créé? En 1794, en plein durant la Révolution française. Oui monsieur! Vous avez devant vous un héritage direct, et encore en fonction, de la Révolution! Allez, il faut repartir. Mon séjour à Paris s’achève, et j’aimerais ben faire une ou deux petites stations révolutionnaires, avant d’partir. C’est trop bête qu’vous ayez la parlote kaput… Demain, Aubert, vous serez remis…

Aubert se déplace à pas de tortue, mais Sandrine, fort gaie, s’adapte joyeusement à sa lenteur. Courte pause devant le square du Temple. Sandrine enjambe la petite clôture.

J’ai envie d’aller voir ce p’tit parc!

Je vous attends ici. Je vais m’asseoir. Prenez tout votre temps.

Elle explore le square, le plan d’eau, le kiosque. Elle s’arrête devant une stèle sur laquelle sont inscrits les noms de quatre-vingt-cinq jeunes enfants juifs d’âge préscolaire déportés durant la Seconde Guerre mondiale. Elle lit chacun des noms, à la lumière de son téléphone. Elle photographie la statue de Béranger, et s’assied sur un banc. Toujours le même jeu: elle cherche sur internet un lien avec la Révolution.

Voilà. Il vivait juste en face du parc.

Sandrine chuchote, comme si elle craignait de réveiller les habitants du quartier.

Pierre Sylvain Maréchal… Un compagnon d’Babeuf… Il rédige un manifeste pour l’égalité des hommes, en 1796… Certains le verraient comme un visionnaire, une sorte de communiste avant l’temps…

Elle tape quelques mots sur son clavier. Dans la rue de Bretagne, des gyrophares surgissent et éclairent silencieusement les façades et les arbres, tout près de l’entrée du square.

Que se passe-t-il là-bas? Aubert m’racontera, il est tout près.

Sandrine sort discrètement du parc, où il est interdit d’entrer après dix-sept heures trente. Elle revient là où elle a laissé Aubert, mais il a disparu. Une ambulance est garée en double, gyrophares allumés. Sandrine s’approche des ambulanciers.

Qu’est-ce que c’est?

Un grand gaillard, qui enfile des gants de plastique, sourit à son accent.

Le mort, vous le connaissez?

Quel mort?

Ça ressemble à un AVC. À voir sa jambe gauche, c’est clair qu’il avait des caillots dans le sang. Pauvre bonhomme… Vous êtes en vacances?

Oui, j’visite Paris.

Il la détaille des pieds à la tête. Sandrine tape du pied, lève les yeux sur la rue, devant elle.

J’peux vous faire visiter, si vous avez besoin d’un guide. J’termine dans trente minutes… Vous savez, je connais Paris comme pas un!

Elle tourne les talons et fonce rue des Archives. Elle marche droit devant, sans se retourner, sans reprendre son souffle, sans essuyer ses larmes.

Un AVC! Moi qui ai cru à ses histoires de noix! Quelle nounoune!

Les ambulanciers fouillent les poches du cadavre. Aucun papier, aucune photo, pas même un ticket de caisse.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Daniel Jean et Jean Daniel

Daniel Jean: Quelle surprenante surprise de te rencontrer ici, sur ce trottoir, dans cette ville, dans ce pays, et qui plus est, aujourd’hui! Tu sembles te porter à merveille, je veux dire, Jean Daniel, tu es tout d’un morceau, tout d’une pièce, à première vue du moins, et même à deuxième, oui même à deuxième vue! Tout d’une pièce! Tout est là. La tête! Oh la la, elle est bonne celle-là, la tête! Comme si elle pouvait manquer! Le cou, les épaules, les bras, oui, les deux bras sont bien là, et les mains, j’ai vu la main droite, celle que tu me tends. Oui, voilà, je te la serre, je te la secoue un peu, que veux-tu, c’est le fond d’amitié, les braises de la camaraderie qui grésillent comme une vieille bougie sur ses derniers nanomètres de mèche. Mais ta gauche? Ta main gauche, je ne la vois pas, tu l’as toujours? Ah! La coquine, elle s’ennuyait toute seule au fond de la poche de cette affreuse veste! Donc, la main gauche y est toujours, et les membres inférieurs, bien visibles, jambe et pied droits, jambe et pied gauches, tellement gauches! Ils le sont toujours? Oh ne répond pas, ce sont de ces choses qu’on ne transforme pas, on le voudrait, impossible de métamorphoser la gaucherie. Sauf qu’avec l’expérience, tant d’années depuis notre dernière rencontre, tant d’années à marcher, à trotter, à courser, je parie que tu trébuches moins souvent! Et pourquoi parier, j’en suis certainement certain. Toi Jean Daniel! Tout un. Et au centre de tout cela, le tronc, le bloc sur lequel tout le reste s’attache bien solidement, tout aussi solidement que jadis, et peut-être même un peu plus, vu l’épaisseur de ce tronc, qui a doublé. Ou triplé? Jean Daniel! Jean Daniel! Répéter ton nom me fait filer l’esprit entre notre autrefois et notre maintenant, entre ce temps-là et tout de suite, et ça voyage tant que j’en suis presque étourdi, presque déjà chancelant! Pas toi? Ça fait combien d’années, vieux? On perd le fil, on palpite avec tellement de frénésie chacun de son côté qu’on ne compte plus les lunes! Il y a une éternité, il y a, je dirais, approximativement dix-neuf ans, quatre mois, deux semaines, trois jours et… Et? On perd le fil, mon cher, la vie nous fait fondre le fil! Mais tu es là, inespérément, et je présume, tant l’émotivité m’empoigne, me tient, m’oppresse et me chatouille, que tout cela est un hasard heureux!

Jean Daniel: Tu l’as dit. Pour ma part, je n’ai pas de qualificatif pour cet instant, comme d’ailleurs pour aucun des instants, pardonne-moi l’expression, secondaires de la vie. Voilà donc près de vingt ans, Daniel Jean, que cette violente querelle nous a séparés. Nous aurions pu nous croiser sur ce trottoir des centaines, voire des milliers de fois. Mais lorsque je te voyais au loin, systématiquement je changeais de trottoir, quand cela était possible, et si ce ne l’était pas, à cause du trafic, je m’engouffrais dans une entrée d’immeuble, je grimpais à un arbre, ou je me glissais sous un camion stationné. Je t’évitais, et tu en faisais autant. La plupart du temps, tu tournais simplement les talons et tu te sauvais en courant, sans un regard derrière. Mais aujourd’hui, sans que je ne puisse me l’expliquer, je n’ai pu t’éviter, tu n’as pu m’éviter. Il y a dix minutes, j’aurais tout donné pour esquiver cette conversation. Sauf qu’elle est en train, et bien en train, et la curiosité, peut-être aussi un soupçon de malice, me retient ici, devant toi. Bien entendu, je n’ai ni l’intention de renouer, ni celle d’évoquer les quelques souvenirs joyeux de notre ancienne amitié. Je ne lèverais pas mon verre, vois-tu, au bon vieux temps, comme ces racornis que seule la nostalgie émeut. Pourtant, j’avoue furieusement qu’au cours des deux dernières décennies, ton visage a plus d’une fois fait irruption dans mes pensées. Je t’ai vu mort, et parfois, torturé, dément. Ne te méprends pas. Aucune haine ne m’habite, pas le moindre élan vindicatif, quoique cela aurait pu aller de soi, ne me garde éveillé la nuit. Comment t’expliquer? Ça se présente ainsi. Je marche, l’esprit ailleurs, l’esprit qui se détache du monde pour goûter un instant de repos au sein de l’orthodoxe rêverie, quand soudain un infime détail, une voiture jaune canari, une fausse note, une senteur de sueur, te fais ressurgir du passé. Ça dure une fraction de seconde, et je balaie l’air, je chasse cette mouche en disant, qu’il crève, ou qu’il croupisse, mais ce ne sont même pas des pensées, plutôt des choses souhaitées autrefois et devenues autonomes, qui me visitent sans même que je ne les appelle.

Daniel Jean: Ah mon cher! C’est bien toi! Ça fait chaud au cœur! Il n’y en a pas deux pour s’exprimer comme toi! Je découvre avec plaisir que depuis le temps… Depuis le temps! Depuis le temps! Le temps! Depuis tout ce temps, tu en as appris des choses, tu as gravé dans la matrice originelle une tonne de nouveaux mots! Je m’engouffrais, tu ne disais pas ça. Comme c’est lucide! Et aussi, un soupçon de malice, ah, ça, c’est de la haute voltige, c’est la quintessence d’un oratorio! Cette magnificence est rehaussée par tout le reste, par ce délicat instant de repos au sein de l’orthodoxe rêverie, par ce subtil qu’il crève, l’homme de la circonlocution! Je le clame, Jean Daniel, avec toute l’humble grandeur possible, tu es imparable!

Jean Daniel: Je l’ai été aujourd’hui. Maintenant que civilités et bons mots ont été échangés, je propose que nous allions notre chemin, et que nous reprenions dans la minute nos bonnes habitudes. Évitons-nous à l’avenir, évitons-nous à jamais.

Daniel Jean: Une dernière chose, Jean Daniel. Es-tu devenu clarinettiste, comme tu le promettais à la terre et aux nuages?

Jean Daniel: Non.

Daniel Jean: Et peintre?

Jean Daniel: Non.

Daniel Jean: Tu m’étonnes. Et la philosophie? Ne voulais-tu pas, aussi, professer et persifler la philosophie à l’Université?

Jean Daniel: Non. Non et non. Non au reste. Non à tout. Est-ce clair? Non, c’est non, et un non général, global et gazeux. Je suis tout autre, je suis grand parmi les grands, je suis l’honneur de mon industrie!

Daniel Jean: Comme tu y vas! Une industrie! Un honneur! Et avec la grandeur, il y a certainement de la largeur! De la longueur! De l’épaisseur! Tu as piqué ma curiosité, Jean Daniel, je ne pourrai attendre que nous nous revoyions dans sept mille soixante-dix-sept jours pour connaître ton épopée! Allez, viens dans ce petit square, oui, c’est ça, juste là, assieds-toi juste là, dans le coin gauche. Non, je ne pars pas, je me placerai là, dans le coin droit.

Jean Daniel: Mais Daniel Jean, je devrai crier, pour tout te raconter, je devrai hurler!

Daniel Jean: Hélas, Jean Daniel, moi aussi, moi aussi!

Jean Daniel: C’est bien vrai, tu as raison. Alors, maintenant que nous sommes bien installés dans nos coins respectifs, par où commencer? Que taire? Que dire?

Daniel Jean: Je comprends ta confusion, on ne peut raconter sa vie et ses honneurs grandissimes en long et en large sans prendre quelques sceaux de minutes et de secondes, sans se préparer, quoi, sans longueurs, mais tout en profondeur, avec une brève, et même rapide, introduction, un développement qui ne négligera ni le suspense, ni les rebondissements, pour retomber, atterrir, s’écraser, avec une conclusion surprenante, époustouflante, renversante. Ces bancs de béton sont bien solides, je suis prêt à tout, tout entendre, tout écouter aussi. Mais je vois que derrière ses ronds yeux qui effrayaient tant les filles, dans le temps… Encore aujourd’hui? Derrière ces formidables yeux, je le devine, l’œuvre mature à une vitesse folle, mais elle n’est pas encore mûre. C’est bien, abats tes paupières, incline la tête, obstrue tes oreilles, pendant que tu assaisonnes ta ratatouille, je fais rouler entre nous quelques-uns des ballons avec lesquels je joue depuis toutes ces années. En voici un : j’ai une femme, une seule, et trois enfants de tous les sexes. Nous formons une famille unie par une jolie maison à plafond cathédrale, par un revenu annuel versé bihebdomadairement, par une gentille conscience, par des sentiments sentis, et par une foule de petits bibelots dispersés dans la maison et le chalet. Bong bong! Ça rebondit! Voici un autre petit ballon : je fais de la chirurgie tous les mardis, les mercredis et les jeudis. Bong bong! Je lis au moins un livre par année. Bong bong! J’ai deux chevaux, deux chiens, deux chats, une autruche. Bong bong! Ah? Tu reviens?

Jean Daniel: Daniel Jean, c’est d’un long voyage que je vais te parler, d’une croisade, d’une victoire, d’une gloire! Depuis que les vieilles générations n’offrent plus les routes bien construites, claires et droites, un fardeau immense s’est abattu sur les nouvelles. Il a fallu, et il faut encore, défricher, avancer à coups de machettes dans une jungle vierge, où les obstacles renaissent et se multiplient. Autrefois, il suffisait de naître et de se battre jusqu’au dernier souffle pour trouver sa pitance, maigre ou grasse, et c’était déjà une tâche colossale. Ce combat, les nouvelles générations doivent toujours le mener, mais elles doivent aussi mener celui du défrichement, sans même savoir si le sentier volé à la terre mènera à une destination. Combien se sont heurtés à des murailles, ou ont chuté dans des torrents diaboliques! À la naissance, nous sommes placés les uns à côté des autres sur la ligne de départ. Le signal est donné, et nous nous élançons. La masse fonce dans une seule direction. Quelques-uns choisissent ce qui ressemble à des passages, ils s’y précipitent dans l’espoir de mener plus loin le voyage. Rares sont ceux qui décident de tracer leur propre voie, à l’écart de l’excitation et des bruits. Je suis un de ceux-là. J’ai refusé de suivre la banalité générale, j’ai refusé de me fondre dans la foule. J’ai même refusé d’être un des grands, car je voulais être le plus grand! À quoi sert-il d’être un grand économiste, quand il y a cent grands économistes autour? Pourquoi rêver d’être un grand peintre, quand il y en aura mille tout aussi grands? Notre sens de la vie intime, celui qui enveloppe notre unicité, il faut l’extraire du noyau de notre être pour le synthétiser dans une réalisation originale.

Daniel Jean: Mais, oh grande grandeur, que fais-tu donc de si grand?

Jean Daniel: Je suis le meilleur cireur de chaussures enregistré de tous les temps, voilà. C’est ma vérité.

Daniel Jean: C’est grandiloquemment impressionnant, et nul doute que c’est inspirant. D’ailleurs, me voici inspiré : je me déclare extraordinairement le plus grandissant des chirurgiens! J’ai sectionné ce matin l’appendice iléocæcal du matelot deuxième classe Jean-Daniel Durivage, ce qui l’a tiré des griffes tortueuses de la douleur.

Jean Daniel: On sectionne tous les jours des appendices iléocæcaux. C’est d’un commun.

Daniel Jean: Ne phrasons pas! Dès son réveil, après de brefs glouglous, la victime sauvée des eaux troubles m’a appelé grandesse. Je lui ai bien entendu répondu c’est rien mon petit, mais avoue que dans tout cela, au moins dans le regard de ce deuxième, j’étais à ce moment plus grand que son arrière-grand-père! 

Jean Daniel: Qu’il n’a pas connu. Tu rabiotes.

Daniel Jean: S’il te faut la quantité, j’en ai arraché des centaines d’appendices iléocæcaux sanguinolents!

Jean Daniel: Comme tes collègues. Moi, c’est une autre dimension que j’ai atteinte! Sur trente mille clients, à peine cinq ont manifesté une insatisfaction. Dans cette industrie, le taux d’insatisfaction est de dix pour cent, ce qui m’aurait donné, si je n’avais été qu’un vulgaire cireur, trois mille insatisfaits!

Daniel Jean: J’avoue, c’est effarant. Je m’en boucherais la bouche, si ce n’était d’un détail. Je reconnais à la chaussure, au sabot et à la savate, toute la noblesse qui leur revient, mais entre le veau cousu et le matelot suturé, il y a une galaxie!

Jean Daniel: Du sentimentalisme! Tu dédaignes la pureté, la forme. Moi je fais briller des cuirs mats.

Daniel Jean: Je désengorge des artères!

Jean Daniel: Je ressuscite des godasses.

Daniel Jean: Je connecte des cœurs neufs!

Jean Daniel: Sentimentalisme.

Daniel Jean: Semelle de botte!

Jean Daniel: Que fais-tu avec ce téléphone?

Daniel Jean: Pendant que nous échangeons ces politesses, j’effectue une petite recherche. C’est fou comme on trouve de l’information sur internet.

Jean Daniel: Internet est le dernier gouffre où sombrent les âmes faibles.

Daniel Jean: Grand pessimiste!

Jean Daniel: Je dois partir. J’ai mon sentier, mon sentier vierge dont je dois poursuivre le débroussaillement.

Daniel Jean: Attends! Il y a un cireur, un cireur qui vit très loin d’ici, très très loin d’ici…

Jean Daniel: Eh bien, qu’a-t-il ce petit cireur? Qu’il cire, et puis voilà!

Daniel Jean: Il n’a que deux insatisfaits. Deux sur trente mille.

Jean Daniel: Impossible.

Daniel Jean: C’est enregistré, certifié, catalogué. C’est ça.

Jean Daniel: C’est l’anéantissement.

Daniel Jean: Ne gonflons pas une menue déception pour en faire un boulet de canon! Qu’il y ait quelque part dans le grand chaos universel un autre maître du cirage et de la brosse, cela devrait fouetter ton enthousiasme plutôt que ton cuir. Jean Daniel! Éteins ce dépit qui t’enlaidit! En découvrant à l’instant que tu n’es pas le seul polisseur assez ardent pour faire de la chaussure reluisante le but de sa joute sur terre, tu as touché à ce qui nous dépasse, même en levant les bras, tu as mis le doigt sur la communion des grands esprits! Tu n’es plus seul! N’est-ce pas une merveille? Je comprends, c’est difficile à concevoir, mais il y a un zigoto que la même frénésie réveille chaque matin! Non, mais cesse de remuer. Je crois que tu ne te rends pas compte. Calme-toi! Immobilise-toi! Jean Daniel, paralyse-toi deux secondes, le temps de raisonner avec moi! Voilà. Raisonnons. Il y a lui. Il y a toi. Vous polissez jusqu’à la folie. Vous êtes les meilleurs. Mais lui ne te connaît pas, et à cette charmante minute où nous avons cette conversation, toi et moi, le pauvre, seul dans sa lointaine baronnie, batifole et se gausse dans l’ignorance la plus fuligineuse! Un sot, quoi! Mais rassieds-toi! Rassieds-toi! Je n’insulte pas ton confrère, je marque à ton avantage ce qui vous distingue l’un de l’autre.

Jean Daniel: Si je connais son existence, il n’y a aucune raison qu’il ignore la mienne.

Daniel Jean: Il vit à cinq mille sept cent quatre-vingt-trois kilomètres d’ici! Régnez sur les chaussures de vos pays respectifs, tirez-en toute la grande grandeur dont vous avez besoin, aucun de vos sujets ne soupçonnera jamais l’existence de l’autre seigneur-cireur.

Jean Daniel: Ce serait un mensonge, une chaîne qui me tirerait en arrière.

Daniel Jean: Il y a de l’espace et de la clientèle pour deux!

Jean Daniel: Être deuxième, c’est ne plus être! Ma vie bascule dans une fosse, je suis un bœuf qu’on mène à l’abattoir.

Daniel Jean: Bah, inutile de ruminer de sombres enchantements! Nous nous reverrons, mon cher Jean Daniel, nous nous reverrons dans dix-neuf ans, quatre mois, deux semaines, trois jours et deux heures. Et malgré tes vacheries, je serai encore là pour toi, comme je l’ai toujours été, quoique pas toujours à ta convenance.

Jean Daniel: Dans vingt ans! Si je vis encore!

Daniel Jean: Jean Daniel, n’exagérons pas, ça suffit. Je disais cela pour conclure, pour clore notre conversation sur une note gaie, conventionnelle.

Jean Daniel: Pourquoi serions-nous vivants dans vingt ans? Nous le sommes si peu aujourd’hui.

Daniel Jean: Tu t’égares, Jean Daniel. Moi j’ai faim, je pars.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le rossignol boueux

Pouah! 

C’est quoi cette merde! 

Pouah! 

J’ai de la terre plein la gueule! J’ai la gueule pleine de terre! De la terre? Je suis trempé. Où suis-je? De la terre, de l’herbe, et qui me caresse l’auriculaire?

Merde!

Un lombric! Je ne suis pas dans mon lit, ce n’est pas ma chambre, ce n’est pas mon ficus, je suis… Je suis à plat ventre, le visage enfoncé dans la végétation, la bouche béante, je baigne dans la rosée.

Ça m’a l’air d’un parc, d’un square. Il n’y a personne. Est-il tôt? Levons-nous. Voilà. Ce banc vaut mieux. Sourire. Sourire à tout.

Où suis-je? Qui m’a parachuté ici?

Rappelons-nous. Rappelons-nous hier soir. Facile. J’ai quitté le boulot, rejoint les copains, nous avons bu un coup, puis nous avons bu encore. Mais après? Un trou.

Quelqu’un s’approche. Pas très propre le bonhomme. On dirait qu’il ne me voit pas.

Monsieur! S’il vous plaît! Où suis-je?

Un bourbeux. S’arrête devant mon banc, tremblote paisiblement, me dévisage.

Pardon Monsieur, je me suis égaré, j’ai trop bu hier…

Aucune réaction, pas le moindre mouvement de la lèvre ou de la paupière. Néant. Simplifions mon histoire, ça vaudra mieux.

Je me suis réveillé ici, à l’instant, et c’est trop bête, mais j’ignore où je suis…

Rien. Le rastaquouère parle peut-être une autre langue. 

Do you… 

Il remue. Ses lèvres frémissent. Enfin! Pas trop tôt! Mais rien ne sort. Pas un son. J’avoue que je sens monter une petite frayeur. Je suis brave, mais je me sens dégarni. Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Il siffle? Eh oui, il siffle. Cet inconnu me dévisage toujours, et toujours tremblotant, ou peut-être grelotte-t-il, mais il ne fait pas froid. Il siffle.

Monsieur?

Il se détourne lentement, et poursuit son chemin, dans les flocs et les flacs des masses molles qui lui battent les flancs, sifflotant un air sauvage, une sorte de complainte ornithologique.

Monsieur?

J’insiste.

Mons… 

Je ravale ma dernière syllabe, je les ravalerais toutes si je pouvais. Le boueux brandit dans son poing gauche une arme antique, une sorte de dague à poignée d’or semblable à celle de la Clytemnestre de Guérin. Horreur! Des gouttes de sang frais gonflent à la pointe de la lame. Qui a-t-il tué? Vite, sauvons-nous!

Je file droit devant. L’homme ne me poursuit pas, il s’étend sur le banc, indifférent à ma fuite.

Je ne suis pas plus avancé. Un pied devant l’autre dans la boue, bêtement, mais pour aller où? Je finirai bien par rejoindre la civilisation, je saurai bien me repérer. 

Ça y est! Voici la rue! Et des gens, des piétons, des femmes et des hommes! Je bondis en avant, guilleret, mais..

Abomination! 

Je rebrousse chemin, je me précipite derrière les buissons. Tous! Ils sont tous boueux! Tous! Tous! Pire, ils tiennent tous une dague sanguinolente à la main! Qu’est-ce que ce cauchemar?

Je me mords la lèvre, je me tire les cheveux, je me tords les testicules : réveille-toi! Je ferme et j’ouvre les yeux, rien n’y fait : ils sont toujours là, à clapoter sur le boulevard, mes concitoyens engoncés dans leurs enveloppes bourbeuses. Et ces poignards! Et ce sang! Pourtant, tous les visages affichent une indifférence absolue, et ils sifflent.

Est-ce moi qui hallucine? Oui, c’est moi, ça ne peut qu’être moi! Y a pas à dire, ce que les copains m’on refilé, hier, c’est vraiment puissant. De l’hyperdope!

Passons outre les hallucinations. Je me glisse parmi eux. On m’ignore. Tant mieux. À voir leurs dagues, hallucination ou pas, je ne suis pas rassuré. Et ces sifflements, partout. Pas ouï une seule parole depuis mon réveil!

Un doute me turlupine. D’accord, je suis boueux, mais une bonne douche, et je serai moi, à nouveau. Mais le sifflement? Je sors mon téléphone, heureusement que je ne l’ai pas perdu, et je m’enregistre: J’ai bu avec les copains hier soir et j’ai dû prendre une hyperdope hallucinogène et ce matin je me réveille au pays des rossignols boueux.

Stop. J’écoute. Des sifflements. Que des sifflements! 

Hyperdope de merde! 

Ainsi, je siffle. Je ne vois qu’une seule chose à faire: aller me coucher au plus vite, et dormir, dormir pendant deux jours, trois jours s’il le faut!

Hey petit! 

D’où vient cette voix de grand-père? Première voix humaine que j’entends depuis longtemps.

Hey! 

Cet oiseau? Pas possible.

Hey petit, tu devrais pas rester là, il y a un chat qui rôde, Dupont l’a vu ce matin.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Anémone

Quand ma tante Aldéa est morte, ma vie a changé. J’ai hérité de tous ses disques de Ferré, et de trente mille deux cents soixante-sept dollars et 78 sous.

J’avais dix-sept ans, une mère neurasthénique, un père en prison, un frère au casino. J’ai donné les disques à mon ex, qui ne les méritait pas, mais c’était la seule parmi ma poignée d’amis et mes dizaines de copains à tolérer Ferré.

Et je suis parti en Inde.

New Delhi. Je fonçais dans l’espace vers l’envers de ma vie. Du moins, c’était mon but.

Au bout d’une semaine, j’ai trouvé un boulot. Je pourrais vivre là longtemps sans toucher à mon pactole. Pas question de revenir au bercail au bout d’un petit mois. Je ne voyageais pas, je disparaissais.

J’ai rencontré Germain, un type de mon quartier, qui me terrorisait dans la cour de l’école quand nous étions gamins. À New Delhi! Nous avons bu un coup, il partait deux jours plus tard vers le nord avec un routier, Jonathan, qu’il avait connu lors d’un séjour chez sa sœur à Nice, en Californie. Il a accepté de me prendre à bord, à condition que je l’aide à charger et à décharger à chaque arrêt.

Germain nous a quittés à Dharramsala. Il voulait rencontrer le Dalaï-Lama, compatir, être heureux et plein d’autres choses.

Avec Jonathan, nous avons poursuivi la route jusqu’à la frontière avec la Chine. Il comptait se rendre à une usine, pas mal plus loin, prendre un chargement, et revenir. Nous avons attendu deux jours à la frontière, j’ignore pourquoi, mais finalement, nous avons traversé le Tibet et j’ai regretté de ne pas avoir acheté d’appareil photo.

Après je ne sais combien de jours, nous avons atteint Urumqi, où je l’ai aidé à charger des pièces de voiture. Nous étions crevés. Nous avons dormi sur le stationnement d’un terrain de sport, et le lendemain matin, en nous étirant sur la pelouse, nous sommes tombés sur une Espagnole rousse, Zara, qui a tout de suite reconnu Jonathan. Ils se connaissaient bien, puisque leurs parents travaillaient ensemble du temps où ils habitaient au Portugal.

Elle partait le lendemain pour la Mongolie, et m’a demandé de l’accompagner. J’ai serré la main à Jonathan, et j’ai sauté dans la camionnette de Zara.

Nous avons chanté, nous avons ri, la route ne me semblait pas longue, ce n’était que du temps dans nos existences. Après des semaines à rouler, après je ne sais plus combien de crevaisons, de détours et de poussière, un dimanche après-midi nous nous sommes retrouvés au cœur de Magdagachinsky, en Russie.

Zara envisageait de rouler jusqu’à Vladivostok, prendre un premier bateau jusqu’à Samchok en Corée du sud, et un second jusqu’à Sakaiminato au Japon. J’hésitais.

Nous avons bu de la vodka avec des types fort sympathiques, et tout de suite un grand Norvégien, silencieux dans un coin mal éclairé, a reconnu l’accent de Zara. Embrassades, présentations, Havlor est le premier des trois maris de Zara. Il est serveur sur le Transsibérien, et prévoit de rentrer chez lui dès qu’il atteindra Moscou.

Les images des aventures de Michel Strogoff me reviennent en mémoire, et j’insiste pour que Havlor me trouve un poste dans le train. La chose est réglée par un coup de fil, et je serai porteur, balayeur, laveur, bref, homme à tout faire selon les besoins et les caprices du patron.

J’ai tellement bu avec Havlor, qu’à Moscou, je ne me reconnais plus. J’ai besoin de me poser quelques semaines.

Juste avant de me quitter, avant de prendre le bus, un énorme barbu crie le nom d’Havlor, qui en retour crie son nom, Laurent. Parisien il lui a donné des cours de piano, dans son enfance à Bruxelles, quand leurs parents respectifs étaient diplomates. Le bus s’apprête à partir, et Laurent est trop lent. Havlor hurle, il le supplie de m’héberger, ce que Laurent accepte sans hésiter.

Pendant des mois, il me parle de ses livres, de ses femmes et de ses chats. J’écoute, je parle peu, je suis discret. Une nuit, nous sommes réveillés par des soûlards en bas dans la rue. Laurent les insulte en français, et une femme réplique en anglais.

Sans hésiter, il dévale l’escalier, court dans la rue, et lui ouvre les bras. Ils s’étreignent longuement, pendant que les autres s’éloignent, sans rien remarquer. Gwendolyne, une camarade d’hypokhâgne, rentre en France le lendemain. J’avoue que j’ai toujours rêvé de Saint-Germain-des-Prés, à cause de la chanson de Ferré, et sans hésiter, elle m’invite à l’accompagner. Sitôt dit sitôt fait. Elle m’achète un billet d’avion en ligne, Moscou-Paris aller seulement. J’hésite, je ne souhaite pas brûler tout ce fric, mais elle s’esclaffe. Gwendolyne a fait fortune en mettant sur pied une agence de développement personnel en ligne, et elle se fait un plaisir d’obliger un ami de son cher Havlor.

Oh que j’en ai bu des cafés avec Gwendolyne. Place Saint-André, Quartier latin, partout, elle m’a traîné partout, sur les pas des poètes vivants ou en poussière. Ensemble, nous étions deux garnements, nous nous moquions des bourgeois, nous tirions la langue aux touristes. Même si elle avait trois fois mon âge, nous avons vécu heureux pendant quelques années, sans nous aimer vraiment, mais surtout, sans nous détester.

Lors d’un voyage d’affaires à Sao Paulo, Gwendolyne a retrouvé son frère, Ebenezer, qu’elle croyait mort depuis vingt ans. Il se cachait sous une fausse identité, après avoir tué deux passants lors d’un braquage organisé tout de travers.

Sans trop réfléchir, j’ai accepté de l’accompagner en Patagonie, où il devait rejoindre son amoureux en visite chez ses parents.

Uruguay, Argentine, que j’en ai vu des paysages, que j’en ai croisé des visages.

Peu après Maquinchao, une toute petite place, nous tombons en panne. Le premier à nous aider est un échalas dégarni, qui éclate d’un rire chaotique en reconnaissant Ebenezer. Il m’a fallu une bonne heure pour comprendre qu’il s’agissait du cerveau du braquage raté d’il y a dix ans, Otmar, un Allemand qui ne s’était arrêté que pour nous faire les poches, avant de reconnaître son vieux complice.

Comme Otmar nous a annoncé qu’il se rendait au Chili, la perspective de traverser les Andes m’excitait, et je l’ai prié de me prendre avec lui. Il a rechigné, mais a fini par accepter, par amitié pour Ebenezer.

Sauf qu’à Puerto Varas, au premier visage familier, un Américain athlétique, blond et timide, dont la tante avait pris la soeur d’Otmar comme fille au pair, trente ans plus tôt, mon chauffeur m’a abandonné. L’Américain, Jack, sans rien dire m’a laissé monté, et nous avons roulé en silence jusqu’à Santiago, où Jack a vu sa fille, qui tentait de l’éviter, mais en vain. Trois mots échangés, tout au plus, et sa fille, Jennifer, hausse les épaules quand je grimpe dans sa Jeep. Loin de ressembler au paternel, elle impose ses règles dès le départ. Pas flirt, pas de drogue, pas d’alcool, pas de mensonge, partage de la conduite, partage des frais, et tout ira à merveille. Nous avons remonté la côte Pacifique sans embûches majeures, et elle m’a appris à parler sans remuer les lèvres. Être ventriloque ne me servira à rien, mais c’était passionnant.

Sur une plage du Pérou, en mangeant du cochon d’Inde, nous avons joué au volleyball avec une bande de gamins, dont l’un, hésitant, est venu tirer la manche de Jennifer après la partie. Il tenait à lui confier qu’elle ressemblait à s’y méprendre à la nounou qui avait pris soin de lui lorsqu’il avait cinq ou six ans. Jennifer l’a dévisagé, et a lancé Giancarlo! Le gamin lui a sauté au cou, et le soir même, ses parents nous ont fait la fête.

Le lendemain, je faisais mes adieux à Jennifer, et je partais avec Jesus, le père de Giancarlo, sur un porte-conteneurs vers je ne savais quelle destination. Nous nous sommes arrêtés au Mexique, puis en Californie et à Vancouver.

Jesus avait froid. Sur un banc du parc Stanley, près d’un énorme totem, nous observions la populace locale, en buvant quelques bières. Jesus, qui a fait le trajet pas mal souvent, a tout de suite repéré un gardien du parc, qui est discrètement venu boire un coup avec nous, à l’ombre d’un séquoia.

Dean, le gardien, nous a dit qu’il cherchait quelqu’un pour l’accompagner à Calgary, où sa fille devait donner naissance à sa première petite-fille. J’ai sauté sur l’occasion, et nous avons franchi les rocheuses dans sa vieille familiale.

Visite à l’hôpital, puis le gendre offre de m’emmener chez son frère, Dan, qui m’offre un petit boulot tout simple: lui parler et le distraire pendant qu’il conduit un énorme camping-car qu’il a vendu à une chanteuse d’opéra dans l’est du pays. Il s’esclaffe, nous nous marrons toute la soirée, et le lendemain, à six heures nous voilà sur la route, sur ce mince fil au milieu des champs de blé. Ici comme ailleurs, le trajet n’est pas long, et surtout, je parle et je raconte comme jamais je ne l’ai fait auparavant. C’était un boulot, certes, mais la plupart du temps je l’oubliais, et j’étais volubile avec naturel, comme j’avais été laconique avec d’autres compagnons de route.

La chanteuse habite une immense maison à Pierrefonds. Elle prend possession du camping-car de façon un peu cérémonieuse, mais nous restons cois. Le profit est bon pour Dan, et la paye vaut le coup pour moi.

En route vers l’aéroport, où Dan doit prendre un vol de retour avec escale à Toronto, nous nous payons la tête de la cliente, gentiment. Comme je n’ai rien prévu, j’attends avec lui, le temps d’un verre, puis deux, puis trois. Une jeune femme arrive par derrière et place ses deux mains sur les yeux de Dan, en le faisant deviner qui elle est. Sans hésiter, il la nomme, Josianne, et elle sourit, ravie. Elle arrive de Cuba, bronzée et déçue de reprendre le boulot.

Sans qu’elle ne me le demande, je la suis dans le bus qui fait la navette entre l’aérogare et les stationnements à long terme, fort éloignés. Elle ne bronche pas lorsque je prends place à ses côtés dans la voiture. Nous parlons de Dan, de sa famille. Je crois comprendre qu’elle a eu une aventure avec le fils de Dan, il y a deux ou trois ans lorsqu’ils vivaient à San Diego.

Jennifer bâille. Elle veut bien me déposer près d’un métro, d’un arrêt d’autobus. Je lui dis, ici, tout simplement. Et ici, c’est pile devant une librairie, ce qui provoque une étincelle. Jennifer ne veut pas revenir dans son monde, pas tout de suite. Elle a soudain besoin d’un livre, n’importe lequel, et je l’accompagne à l’intérieur, et nous lisons deux lignes ici, deux lignes là, sans trop savoir ce qu’elle cherche. À la fin, elle se ferme les yeux, tourne sur elle-même, et saisit le livre sur lequel sa main se pose. Les misérables. Nous rions, peut-être un peu trop bruyamment. J’entends une commis dans notre dos nous intimer de baisser la voix.

Plutôt que d’obtempérer, Jennifer rit plus fort encore en reconnaissant la voix. Anémone! Les deux femmes s’embrassent, et je m’éloigne, je me frotte les yeux, je m’appuie contre un présentoir pour ne pas m’affaisser. Cette chape de plomb qui me tombe sur les épaules, cet accablement qui me terrasse!

Jennifer pivote vers moi, rayonnante. Je veux te présenter Anémone! La mère de ma meilleure amie! J’adore Anémone! C’est une femme extraordinaire! C’est elle qui m’a fait découvrir de vieux chanteurs français, morts depuis des lustres, Léo Ferré, Georges Brassens et d’autres. Je m’incline, muet. Soudain, le choc. Je suis de retour. Sans y penser, sans m’en rendre compte, je suis de retour! Je n’ai rien reconnu, je ne l’ai pas vu venir, ce retour.

Anémone balbutie, elle s’émerveille et s’étonne, toutes ces années, et nos cheveux qui grisonnent, nos rides, on croirait pourtant que c’était hier, et moi qui m’alourdis à chaque mot, et elle qui m’assure avoir conservé tous les disques de Ferré, et moi qui rentre sous terre, moi qui cherche, qui tourne la tête dans tous les sens, moi qui panique, et maintenant, tout seul, où irai-je, où pourrais-je bien aller? Et Anémone, dont le quart de travail se termine, m’offre timidement de me reconduire chez moi, ou n’importe où, elle a le temps, elle a toute la nuit.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Napoléon, et merci pour tout

Boutique de vêtements pour homme. Luxe, calme et voix de voyous dans la rue qui coulent à l’intérieur lorsque Gabin pousse la porte et s’immobilise dans le cadre, indécis, balayant du regard la marchandise étalée avec art et délicatesse. Mouvement du vendeur, ruban à mesurer au cou, sourire aux lèvres. Gabin se décide enfin, et la porte se referme derrière lui dans un bruit sourd et vaguement lugubre. Il fait un bond de côté, mais se ressaisit aussitôt face au vendeur.

Vendeur: On dirait la porte d’un cachot, pas vrai? Comme si nous étions dans un de ces donjons moyenâgeux où ils enfermaient les hérétiques et les pervers. J’ignore pourquoi le propriétaire de la boutique a tenu à faire installer cette porte ici, dans cette allée marchande du centre-ville. Si nos vêtements ne vous plaisent pas, s’ils n’accrochent pas votre œil aiguisé, au moins vous vous souviendrez de nous grâce à cette porte. Vous aurez cela à raconter, cette visite dans ce commerce où pour une fraction de seconde vous vous êtes senti écroué, condamné à jamais aux plus cruels tourments, à la torture de la roue, de la goutte d’eau et des fers. Alors que vous pénétrez plutôt dans le paradis de l’homme chic, dans l’éden de la parure et de la fabrication de prestances doctes et nobles. Chez nous, on peut entrer pouilleux, on en ressort toujours sublime, à moins bien entendu d’y mettre le prix. Mais mon cher, vous qui touchez déjà cet absolu que goûte nos clients après être passés à la caisse, vous sortirez d’ici sous la clameur de la foule en liesse!

Gabin: N’exagérons pas.

Vendeur: Certes. Vendons d’abord, moussons ensuite.

Gabin: Je me rends, dans huit jours, au congrès le plus considérable de la décennie, et je dois y paraître à la hauteur.

Vendeur: Ce n’est pas rien. J’ai ces habits, comme vous le voyez, de nombreux habits. Mais en ceci comme en tout, l’homme doit respecter les correspondances. Chacun de ces habits a un rôle bien à lui, une classe dans la société, si vous voulez. Je n’enverrais jamais, oh qu’on m’en garde, cet habit-ci à un repas de famille à la campagne. Celui-là serait plus convenable, vous comprenez?

Gabin: Je…

Vendeur: Bien. Alors, interrogeons le client, vous mon cher. S’agit-il d’un congrès villageois, municipal, régional, enfin, vous voyez, identifions l’ampleur de la chose, question d’éliminer l’étoffe inadéquate.

Gabin: C’est inter… International. Congrès international, qui se tiendra à Belleville au Kansas aux États-Unis d’Amérique.

Vendeur: Monsieur! International! Moi qui divaguais dans les villages et autres minuscules points sur le planisphère! Élaguons tous les habits sur ce porte-vêtement, chassons ceux qui pendent lamentablement ici, éloignons-nous de ces presque guenilles qui heurtent ma vue et votre goût, et dirigeons-nous vous le faîte, vers la lumière, avançons ensemble dans cette ère de grandeur et de gloire! Ces habits, Monsieur, ces habits possèdent l’incroyable vertu de bercer tendrement, mais avec virilité, l’âme des hommes de votre trempe. Je m’incline, Monsieur, préparez votre carte bancaire, car je sens que nous toucherons terre bientôt! Suivez-moi, ou plutôt, marchez à mes côtés, et dirigeons-nous vers ces porte-vêtements bien garnis de merveilles uniques. Oh, me direz-vous, la sélection reste vaste, et choisir sera ardu. Ne craignez rien. Nous avons un congrès international, bravo, mais de quoi s’agit-il? Il vous faut envelopper ce corps de sa véritable identité, celle que vous voulez bien lui donner, vous donner. Songez qu’en plus de ce congrès, votre personne se retrouvera dans le tourbillon des médias sociaux, votre image fera vingt fois le tour de la terre avant que vous n’ayez réalisé que votre voisin de table vient de vous prendre en photo. Vous ne voudriez pas vous élancer dans ce voyage planétaire engoncé dans des vêtements qui vous diminuent, ou pire, vous ridiculisent? Alors dites, de quoi s’agit-il?

Gabin: C’est le Con… le Congrès international de la Société William Addis des Collectionneurs de Brosses à Dents. Il s’agit du quatre-vingt-dix-huitième congrès annuel. Oui. Cette année, la conférencière d’honneur est la conservatrice du Musée Carnavalet de Paris, Paris en France, qui viendra parler de la brosse à dents de Napoléon, et nous pourrons voir la brosse à dents de Napoléon qui sera présentée sous verre dans une salle spécialement aménagée à cet effet. Durant tout un après-midi.

Vendeur: Napoléon!

Gabin: Premier Empereur de France!

Vendeur: Impérial!

Gabin: Roi d’Italie!

Vendeur: Le Conquérant! Napoléon, l’Empereur, le Roi, nous pouvons éliminer tous ces habits, et nous concentrer sur ces deux derniers porte-vêtements, ceux dont la majorité de notre clientèle ignore jusqu’à l’existence. Les besoins impériaux surpassant tous les autres, faites-moi l’honneur de vous conduire là où vos habits vous attendent.

Gabin: Vous avez là une bonne vingtaine d’habits. Comment choisir? J’aime bien ce gris, et ce bleu, et ce…

Vendeur: Gare à vous! Pas de fausses modesties, mon cher. Collectionneurs de brosses à dents, vous dites? Vous échangerez bien quelques idées avec vos collègues, au dîner peut-être, ou même en soirée, en buvant ce bon champagne à la mémoire de Napoléon, n’est-ce pas?

Gabin: Je présenterai un atelier sur les premières brosses à dents chinoises. Je n’ai pas de spécimen, mais j’étudie la question depuis une bonne douzaine d’années, et j’ai accumulé des milliers de pages de renseignements, d’analyses et de théories. J’apporterai aussi, en parallèle, quelques petits, tout petits, bijoux de ma collection. À force d’échanger avec vous, Monsieur, je sais que je peux vous faire confiance, que vous n’avez pas cette pénible légèreté dont se glorifient tous nos contemporains. Je peux donc vous confier que j’ai consacré ma vie, toute ma vie, aux brosses à dents. Cette passion m’a happé dès le sortir de l’adolescence, et jusqu’à aujourd’hui, jamais elle n’a fléchi. J’ai tout sacrifié pour atteindre les plus hauts sommets. Même ma sœur l’ignore, mais à vous je le dirai, voilà, je suis depuis un an le président de la section francophone internationale de notre Société! Oui Monsieur! Moi, tel que vous me voyez devant vous, moi qui ai renoncé aux joies du mariage et du divorce, je préside toute la section francophone!

Vendeur: Votre confiance m’émeut. Déplaçons doucement, tout doucement, ces quelques habits qui vous voileraient la lumière de votre grandeur. Nous voilà bientôt à destination. Dites-moi encore, Monsieur le Président, votre section francophone compte combien de membres?

Gabin: À l’origine, il y avait cent cinquante membres.

Vendeur: À l’origine, c’était il y a quatre-vingt-dix-huit ans?

Gabin: Exact, mon cher.

Vendeur: Aujourd’hui, combien en reste-t-il?

Gabin: Trois. Mais de qualité, vous savez, de très grande qualité.

Vendeur: Exact! C’est ce qu’il nous faut, de la qualité, de la très grande qualité. Enfilez ce pantalon, approchez que j’ajuste la veste. Cet habit vous va comme une seconde peau, moins raffinée, mais plus chatoyante que l’originale.

Gabin: Je ne me reconnais pas.

Vendeur: Oui, c’est tout vous!

Gabin: On dirait un homme célèbre.

Vendeur: Votre humilité vous fait honneur. Par ici, j’emballe le tout, et je vous laisse à vos travaux.

Gabin: Mon dieu! Est-ce le prix de l’habit?

Vendeur: C’est le prix de la cravate. Laissez-moi tout additionner. Les chaussures, les chemises, les cravates, les ceintures, les deux habits, le compte y est. Et puisque vous êtes le Président de la section francophone, je vous accorde sur-le-champ, sans réclamation de votre part, un rabais de reconnaissance de cinq pour cent. Monsieur le Président, tendez-moi votre carte bancaire.

Gabin: Toutes mes économies vont y passer, je ne pourrai pas remplacer les bardeaux sur le toit qui fuit, je ne pourrai pas… je ne… je…

Vendeur: Monsieur le Président! Napoléon n’a pas remporté la bataille d’Austerlitz en s’inquiétant des toits qui coulent! Et vous savez qu’il y en avait des toits qui coulaient en 1805! Non Monsieur le Président! Napoléon s’est tenu debout! Il a marché droit devant, et vite!

Gabin: Vous avez… avez raison. Voici ma carte. Merci pour tout.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les pommes dorées

Mon village est le plus beau des villages. Fonteneige. Les maisons sont coquettes, les chênes vieux et nobles, les pelouses jeunes et fraîches, et l’asphalte a été refait l’an dernier.

Depuis que notre village est village, je ne vois qu’un seul problème: la plupart d’entre nous n’avons pas accès aux pommes. Le verger s’étend pourtant sur les terres publiques, propriétés depuis quatre cent trente-deux ans et six mois du village. Sauf que depuis toutes ces années, nos aïeuls et nous n’avons pu croquer dans une seule pomme fonteneigeoise, de merveilleuses pommes à reflets dorés.

Seule la famille du maire a accès au verger. Comme ils ne peuvent manger toutes les pommes, ils exportent les autres dans les villages du bout du monde, et même, dit-on, au-delà. Le maire s’enrichit, et c’est pourquoi il reste maire de père en fille en mère en fils en brochette familiale depuis l’an un de la fondation de Fonteneige.

C’en est assez. Un vent rebelle souffle sur la plaine et nous gonfle les poumons d’une énergie neuve, indestructible. Nous forcerons le maire à partager le verger, notre bien commun. Rien ne nous arrêtera, nous irons de l’avant coûte que coûte.

Nous sommes déjà sept. Il nous reste à convaincre les trois cents autres Fonteneigeois, à part bien entendu le maire, les trois policiers et le gérant de la banque. Demain matin, nous serons cent, et à la fin de la semaine, tout le village se lèvera.

J’ai déjà distribué des tracts dans toutes les demeures, même celle du maire, par délicatesse. Je me couche donc, ce soir, avec le sentiment du devoir accompli.

J’ai, comme je le fais chaque nuit, bien dormi. Contre toute attente, il y a ce matin deux cents villageois devant ma porte. Je me hisse sur la pointe des pieds, le nez au ciel, et je le sens à nouveau, ce vent rebelle qui nous vient de la plaine.

Deux cents personnes. Il manque tout de même quatre-vingt-deux Fonteneigeois, si, comme la logique nous l’impose, nous excluons le dictateur, les forces de répression, le pouvoir financier et les familles associées.

Encadré par quelques braves, nous visitons les maisons des quatre-vingt-deux absents. Certains ont d’excellents motifs de se dissocier du mouvement qui gronde: deux ou trois accouchent, une douzaine agonisent, un a six côtes cassées, et une a du mal à marcher depuis qu’on lui a opéré le genou et que l’opération ne s’est pas tout à fait déroulée comme prévu si bien que la voici en attente d’une seconde opération qui surviendra, mais quand on l’ignore les listes d’attente sont longues et s’allongent en ce moment même où nous discourons en vue d’une révolution pomologique. Il nous reste tout de même une bonne soixantaine de vaillants à convaincre.

Pour négocier les choses correctement, nous demandons aux soixante de se nommer un représentant, et nous organisons une rencontre au sommet. Comme je suis le chef du mouvement de la masse, c’est moi qui rencontre Fredal, le chef du mouvement collaborationniste. Nous nous asseyons donc, lui sur le capot de sa Chevrolet, moi sur le capot de ma Volvo, et nous entamons les pourparlers.

Fredo: Le maire va jamais accepter.

Moi: Si si. Pourquoi il refuserait, nous sommes la rébellion en marche.

Fredo: Le maire a besoin de ses pommes.

Moi: Nous aussi. Redistribution de la richesse.

Fredo: S’il dit non, nous aurons l’air con.

Moi: S’il dit oui, nous serons ravis.

Fredo: Rien n’est certain.

Moi: Je le concède.

Fredo: Rien.

Moi: Rien.

Le vent a fini par se calmer, et la raison triomphe. Nous n’irons donc pas révolutionner l’ordre du village, bouleverser les bases de notre développement et hypothéquer la croissance promise. Le village, uni à nouveau, marche d’un pas fier et déterminé jusqu’à la maison du maire, pour lui manifester notre sincère volonté de maintenir Fonteneige intact.

Dès notre entrée triomphante dans sa cour, le maire fait irruption sur son balcon, et s’élance vers nous deux, Fredo et moi, qui marchons en tête.

Maire: Je m’incline! Je m’incline! La voix des Fonteneigeois a tonné!

Moi: La raison nous guide, l’avenir nous lie.

Fredo: Exactement.

Maire: Je m’incline vous dis-je. Prenez les pommes!

Fredo: Les Fonteneigeois en ont décidé autrement. Que leur volonté soit maître!

Moi: Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Derrière nous, tous répètent à pleins poumons Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois! L’émotion me serre les tempes, les larmes mouillent mes yeux. Le maire rentre chez lui, et nous traversons ensemble tout le village, en répétant cent fois, mille fois, Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Quel bonheur!

Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.

Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.

Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.

  • Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.

Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.

Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.

Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.

  • Oui?
  • Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
  • Je vous offre un café?
  • Merci, je, oui, il, je.
  • Taisez-vous. Entrez.

Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Promenade en forêt

Et voilà! La bagnole dans le fossé! J’aurais dû rester chez moi à ne rien faire plutôt que de m’aventurer dans ce trou perdu! Un autre mariage! Combien y en aura-t-il encore? C’est le septième, et mon père ne se lasse pas. Ça va finir par le crever, toutes ces nuits de noces! Encore une cérémonie! Encore des déclarations, des promesses, des trémolos. La comédie. J’irai à son huitième mariage dans deux ans, si son coeur tient bon.

Mon téléphone ne capte rien. Pas de réseau. Cette forêt, cette route où je n’ai rencontré personne depuis deux heures. 

Bon. Marchons.

Comment savoir si devant, il y a un village, une station-service? Parce que derrière, d’où je viens, je sais qu’il n’y a rien avant au moins cent cinquante kilomètres. Il est déjà seize heures. On dirait que pour la première fois, je vais le manquer son mariage. Cette idée d’aller vivre plus loin que nulle part! Je me demande s’il y a des ours, des loups et des moustiques dans cette forêt. J’ai mon canif suisse, c’est mieux que rien, quoique pour les moustiques… Je vais marcher une heure dans cette direction, devant, et si je ne trouve rien, je reviendrai, j’attendrai qu’une voiture passe.

Surtout, pas de panique. Il y a une route donc il y aura des voitures.

Tiens, un chemin de terre, à droite. Défense de passer. Si j’en juge par la chaîne rouillée, l’endroit n’est pas très fréquenté. Il y a peut-être un chalet où je pourrais passer la nuit, si jamais ça devait se prolonger? Ou des gens. Ou un peu de nourriture, des conserves, de l’eau. Qu’est-ce que je risque?

C’est un long chemin de terre, dirait-on. Je marche depuis une bonne trentaine de minutes et je ne vois toujours rien. C’est vrai qu’avec ces chaussures italiennes, je ne suis pas aussi rapide qu’avec mes tennis. Le chalet doit être installé sur la rive d’un lac ou d’une rivière. S’il n’y a pas de nourriture, il y a certainement une canne à pêche. Je pourrai survivre comme un homme des bois! J’ai vraiment un bon sens de l’humour, je trouve, même dans l’adversité.

Je marche. 

Je marche encore et encore.

J’abîme mes chaussures, mais ainsi soit-il.

J’ai soif, et j’ai oublié de regarder l’heure depuis longtemps, il me semble. J’ai même oublié que je marchais. 

Courage, je me secoue. J’hésite. Je retarde encore un peu l’instant, car pourquoi connaître l’heure qu’il est, maintenant? Je sais que ça m’inquiétera, je constaterai bêtement que je me suis hasardé trop loin, que je n’aurai pas le temps de revenir à la voiture avant la nuit, que me voilà bien seul au milieu des bois, et que bientôt tous les bruits autour de moi me paraîtront suspects. Si cette route ne mène qu’à un ancien secteur de coupe forestière abandonné, j’aurai l’air bien sot dans mes habits de ville avec ce dérisoire couteau suisse.

Vingt heures. A bien fallu par finir par oser lever le bras, baisser les yeux, constater. Vingt heures. Charmante balade en forêt qui s’éternise. Avancer encore un peu, trouver un ruisseau, boire et rebrousser chemin. Chanter, crier, frapper des mains, puisqu’on dit que faire du bruit éloigne les bêtes. Pourquoi pas ne pas en profiter pour débattre d’un sujet épineux, ma conscience de ce côté-ci, mon intuition de ce côté-là ? Les sujets abondent. Est-ce que Dieu existe? Est-ce que le premier ministre existe? Pourquoi se marier sept fois ? Pourquoi se marier une fois ? Pourquoi marcher plus d’une heure, alors qu’on s’était prudemment promis de faire demi-tour? Pourquoi acheter des chaussures si italiennes pour les ruiner incognito dans ce paysage sylvestre?

Ah! Enfin! Ce pan de mur turquoise que j’aperçois entre les arbres, ce serait bien mon chalet! À moins que ce soit un mirage. Cela mérite réflexion. Les mirages sont-ils propres aux déserts, ou surgissent-ils aussi en pleine forêt? Tout dépend de l’action combinée de la déshydratation et de l’insolation. J’ai soif, oui, cruellement, mais j’ai la caboche tiède. Pas d’insolation, grâce à ces grands arbres qui m’enlacent de leurs ombres fraîches, de plus en plus fraîches à mesure que j’avance. Donc voilà: il ne s’agit pas d’un mirage.

Si je ne portais pas ces chaussures de ville, je courrais! Mais j’ai cela, encore beaucoup de patience. Je n’en suis pas à dix minutes près. Vu d’ici, le chalet me semble bien plus gros que ce que j’avais d’abord cru. En meilleur état que je ne l’avais imaginé, aussi. Curieux, dans cet endroit perdu. Est-ce un chien? Oui, et des voix. Des voix? Il y a des gens là-bas? Que leur dire? Vont me reprocher d’avoir ignoré leur affiche, vont me lancer que je n’ai rien à faire ici. Est-ce qu’ils ont le droit de me chasser à coups de fusil? J’expliquerai que j’ai eu un accident, qu’il n’y a personne sur la route, que je suis perdu.

Mais ce chalet, c’est une maison, et une belle maison! Petit jardin derrière, belle pelouse devant, il y a même une voiture, un peu vieille certes, mais qu’importe. Soyons courageux, et montrons-nous à ces gens. 

Petite précaution, je vais tenir cette branche de bouleau, ce sera mon bâton du pèlerin. Si c’est un chien de garde, j’aurai de quoi le recevoir. Et on ne sait jamais, ce sont peut-être des contrebandiers, des fabricants de méthamphétamine ou des politiciens corrompus en cavale! La prudence est de mise.

  • Hey!

Une femme? Elle a peur de moi? Non, elle m’invite à avancer. Un bâtard aboie devant elle. Sa queue s’agite. Bon signe. Une autre femme sort de la maison, et un enfant, et un chat.

  • Ma voiture est en panne. Dans le fossé.

Elle me serre la main, se présente. Quel est son nom? Pourquoi ne reste-t-il pas imprimé dans ma caboche? Je ne vais tout de même pas la prier de répéter. Mon appréhension. Calmons-nous. Ces gens veulent m’aider, c’est ce qu’elles disent, toutes deux. M’offrent à boire, à manger.

  • Mais venez, faut pas rester là.

Oui. C’est vrai. Je ne vais tout de même pas prendre racine devant leur maison. Bouger encore un peu, juste un peu. Quel bonheur de les entendre, quel soulagement. Au-delà des arbres, la lune éclaire la nuit.

La nuit? Je ne l’a pas vue venir celle-là!

Je les suis vers la maison. Je ne peux m’empêcher de jeter un bref coup d’œil à ma montre. Vingt-trois heures trente-cinq!  Quelle folie que tout cela! Je fais un pas, et puis deux, mes jambes me portent avec peine, mes souliers raclent le sol. Outch! Qu’est-ce que ce caillou fait là! Je parie que je me suis fracturé le gros orteil! Oh là! Ce foutu caillou m’a déséquilibré! Que m’arrive-t-il? Je ne suis pas allongé par terre, sauf que je ne me sens plus debout. Je chute, mais si lentement, si doucement. Impression de léviter. Ma tête pivote de son propre chef, et je remarque que les femmes se sont retournées, sourire aux lèvres, sourire qui se mue imperceptiblement en une effrayante grimace. Tout mon corps en apesanteur. J’atterrirai sur un matelas, je m’endormirai! Comme je suis las! J’ai besoin de dormir. Puis-je dormir avant de manger? La route était longue. Il m’a fallu tant de courage. Mais vous êtes là! J’ignore où sont mes bras, que sont devenues mes jambes. Ma tête descend, traverse l’espace, les galaxies. Cet escalier qui m’invite, et cette première marche si accueillante. M’appelle. Et je suis…

  • Oh… Il saigne.
  • Assommé?
  • Mort, je crois.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les macareux

Tournage de trois jours à Borgarfjarðarhreppur. Reportage sur la chasse au macareux. Ce matin, Markus, le caméraman, a perdu son portable. Tombé dans le fjord. Vingt-trois heures. Chalet mal isolé. Markus boit. Marek, le réalisateur, et Marcia, la journaliste, boivent aussi, mais les yeux rivetés à l’écran de leurs portables. Il suit le Tour des Chic-Chocs sur son portable noir, elle suit une chasse à l’homme sur son portable argent.

Portable noir: … moins de cent kilomètres avant la fin de ce Tour des Chics-Chocs. Après quelques jours dans les montagnes, les coureurs s’élancent maintenant sur une section de route très rapide. Mais à moins d’un imprévu majeur, les trois podiums devraient aller à Mileau et aux deux coureurs de l’équipe…

Portable argent: … suspect, qui est en cavale depuis hier après-midi, aurait été aperçu avec son otage en fin de journée à… oui… voilà… il aurait été aperçu à L’Ascension-de-Patapédia, une petite localité forestière près de la frontière du Nouveau-Brunswick… On ignore comment le suspect a réussi à échapper à tous les barrages policiers… Pour ce qui est de l’otage, que la police a identifié hier comme étant une dame Vargas, ophtalmologiste de Santa-Maria dans l’État du Rio Grande do Sul au Brésil, nous avons obtenu cette photo que vous voyez à l’écran, il s’agit…

Portable noir: … dans le contre-la-montre, et vous avez raison Jack, avec dix minutes d’avance sur Corison de l’équipe SML, il ne fait aucun doute que Mileau montera sur la plus haute marche à Sainte-Anne-des-Monts aujourd’hui. Le peloton sort maintenant du Parc national Forillon, et… Gil, nous devons nous interrompre pour quelques messages de nos commanditaires… Vous cherchez une voiture capable de…

Markus: Dis Marek, Milleau, c’est pas lui ton copain?

Marek: C’est lui. Cette fois, il leur en a mis plein la vue. Pas un qui peut le suivre. Il les a tous perdus dans les Chic-Chocs.

Markus: Vous vous entraîniez ensemble, non?

Marek: Si. Mais il y a longtemps! Quinze mille kilomètres par année, la musculation, le cardio, le yoga. C’était pas mal. Mais Mileau, lui, c’est trente mille qu’il fait par année. Pour moi, c’était impossible. Le facteur génétique.

Markus: Le…

Portable noir: Quelle performance Jack! Il y a longtemps que nous n’avons pas vu un tel coureur! Tout à fait Gil, Mileau aurait très bien pu se contenter de maintenir la cadence… avec dix minutes d’avance, il ne craint rien… mais il a plutôt décidé de pousser la machine, et il vient d’augmenter son avance d’au moins une minute… Tout un spectacle! Je crois que…

Portable argent: … et pendant que les frictions au sein du Parti républicain…

Markus: Où c’en est, cette histoire de vol de banque et de prise d’otage?

Marcia: Ils ont été aperçus dans Avignon. Ces imbéciles de policiers. N’arrivent pas à l’arrêter. Une honte.

Markus: T’as vu les gros plans des macareux?

Marcia: Désolée. Pas la tête à ça. Demain… Demain matin.

Markus: Ça va pas?

Portable noir: … croyais pas, mais le peloton se rapproche, oui mesdames, messieurs, c’est incroyable, mais sur cette majestueuse côte gaspésienne, le peloton gagne du terrain sur Corison et Mooney. Gil, je crois que les deux coureurs de l’équipe SML vont tenter quelque chose. Leur avance est confortable, mais la situation pourrait…

Portable argent: …  et un témoin nous a confirmé qu’un homme accompagné d’une femme, qui semblait terrorisée, a volé son côte-à-côte. Il se serait enfui sur une route forestière à proximité de Manche-d’Épée. La police n’a pas voulu confirmer l’information. Selon plusieurs résidents, si le suspect ne connaît pas cette forêt, il risque de s’y perdre. Cela vient donc compliquer la tâche des agents, qui devront maintenant trouver des véhicules en mesure d’affronter des conditions difficiles… Merci, Julie, nous…

Markus: Quelle aventure! Au moins, la touriste, elle en aura vu du pays!

Marcia: C’est pas drôle.

Markus: Oh. Pardon. Pourquoi, tu… Marcia, ça va?

Marcia: Je suis épuisée. Les macareux morts, et maintenant cette histoire qui semble ne pas vouloir se terminer. Cette touriste, cette Vargas, j’aurais pu la connaître.

Markus: Le Brésil?

Marcia: Mes arrières-grands-parents sont originaires de Santa Maria. J’ai sans doute encore de la famille là-bas. Ils connaissent peut-être les Vargas. C’est terrible tout ce qu’elle doit subir. Sans compter qu’elle ne comprend peut-être pas le français! Maintenant, la voilà perdue aux fonds des bois avec un forcené!

Markus: Une autre bière? Non? Oh moi, je n’ai que ça à faire. Ça finira bien par m’endormir.

Marek: Tu parles portugais?

Marcia: Non. Mes parents non plus.

Portable argent: … hélicoptère qui survole la forêt. Selon deux résidents à qui on a demandé de guider les policiers, le suspect aurait été aperçu à l’est des éoliennes. Plusieurs policiers lourdement armés prennent place dans les six côte-à-côtes réquisitionnés. Un chef négociateur est parmi eux… Merci Julie… Et justement, nous apprenons à l’instant l’identité du suspect. Il s’agit d’Al Bilodeau, trente-quatre ans, condamné pour vol de calices à seize ans, pour vol avec effraction dans une librairie à vingt-quatre ans, et pour cambriolage dans la maison du maire de Shawinigan à trente ans. Il est sorti de prison il y a à peine huit mois… Nous retrouverons dans quelques minutes notre correspondante sur le terrain, qui suit le déroulement de cette chasse à l’homme extraordinaire… Pour l’instant…

Portable noir: … et à quatre-vingts kilomètres de l’arrivée, Jack, Corison semble se détacher de Mooney… Oui Gil, parions que le coach a pris cette décision à cause du risque que représente le peloton,  qui n’a pas cessé de se rapprocher. Visiblement, Mooney a tout donné, et il ralentissait Corison. Même si Mooney conserve toujours deux minutes sur le peloton, le podium vient probablement de lui échapper… Un moment tragique pour lui, Jack, mais le coach n’avait pas le choix… Voilà Corison, après un dernier geste à Mooney, qui s’élance, et il fonce sur cette route plate, où il compte bien assurer sa deuxième place. Jack, vous avez vu toutes ces voitures de police à Manche-d’Épée… Oui Gil. Quelle course excitante! Nous nous en souviendrons longtemps de cette édition du Tour des Chic-Chocs! Pendant ce temps, Mileau est toujours seul devant, avec douze minutes sur Corison, mais cette avance…

Marcia: Tu sais Markus, ce serait vraiment absurde que cette Vargas vienne mourir toute seule dans cette forêt canadienne! J’espère que Bilodeau va se rendre, quand il réalisera qu’il n’y a pas d’issue. Il ne va quand même pas faire le tour de la Gaspésie et revenir à Québec!

Markus: Il est cuit, il le sait. Zéro option. Peut-être la forêt. S’il décide de s’enfoncer à pied dans la forêt, d’y vivre pour les deux ou trois prochaines années. En tout cas, son otage ne lui sert plus à rien. Elle va même devenir un boulet. Il serait beaucoup plus mobile sans elle.

Marek: Les flics en ont probablement plus qu’assez. M’étonnerais pas qu’ils prennent plus de risques. Pauvre Madame Vargas.

Portable argent: … et l’étau semble se resserrer. Nous pouvons suivre la progression des policiers grâce à une radio à ondes courtes. Le suspect et son otage roulent toujours dans le côte-à-côte volé. Ils se trouveraient en ce moment à un endroit appelé les Côtes-du-Portage, sur un chemin qui longe le sommet de la falaise… Voilà, nous sommes… Nous apprenons ces détails en direct, et tout laisse croire que le dénouement approche… Écoutez, je crois que… Oui… Oui c’est bien cela… Bilodeau s’enfuit à pied en direction de la falaise, il a abandonné son otage dans le véhicule… Les policiers… Nous entendons dans la radio les policiers dire que Madame Vargas est saine et sauve… Mais Bilodeau… J’écoute pendant que je vous parle… Tout ceci est du véritable direct… il s’approche dangereusement de la falaise… Les policiers craignent qu’il ne se précipite en bas… Coups de feu… Oui, confirmé… Deux coups de feu… Atteint à la jambe gauche… contact visuel perdu… un policier semble dire que la balle a déséquilibré Bilodeau, qui serait tombé du haut de la falaise… mais tout cela reste bien entendu à confirmer, nous…

Portable noir: … Corison qui a réussi à gagner deux minutes sur Mileau, mais il semble éprouver de la difficulté à pousser davantage… Encore soixante-quinze kilomètres et si Corison veut conserver sa deuxième place, il doit ménager ses forces… Surtout que Mileau file comme s’il était tout frais… On ne croirait pas, Jack, qu’il vient de parcourir plus de huit cents kilomètres en cinq jours… À un rythme incroyable… Mais Gil, attendez… Qu’est-ce que c’est… Regardez la falaise! Un rocher qui se détache? Et Mileau qui n’a rien vu… Il va… Bon sang!… Jack!… Où est Mileau? Jack?… La moto sur laquelle prend place le caméraman a vacillé… Voyez, nous avons l’image de l’hélicoptère… Ils s’approchent… Qu’est-ce que c’est? Mileau est par terre, immobile… C’est un homme!… Gil… C’est un homme… Un homme s’est écrasé sur Mileau… tombé du haut de la falaise… Jack, Mileau ne bouge pas… Corison s’est arrêté… Tout le peloton s’arrête derrière…  Quelle tragédie! Gil!

Marek: Ton Bilodeau…

Marcia: Sur ton Mileau!

Markus: Comme ça se termine!

À l’extérieur, le vent s’est enfin calmé. On n’entend plus que le ressac des vagues, et les ploufs éparpillés des jeunes macareux qui se laissent choir du haut de la falaise.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le souterrain

L’otage: Madame, je vous en prie, pourquoi me détenez-vous captif ici?

La kidnappeuse: À cause d’un incompétent.

L’otage: J’ai froid. Vous me laissez croupir ici, sur ce béton glacial, en caleçon, alors que mes vêtements sont là, derrière vous. Vous pourriez me les rendre, je ne serais pas moins captif, mais je ne risquerais pas d’attraper la crève et d’être cloué au lit pour deux semaines. Je me demande bien pourquoi vous restez là, derrière votre bureau, à m’observer par-dessus vos lunettes. Vous me rappelez la réceptionniste du dentiste quand elle lève les yeux sur la salle d’attente pour s’assurer que le prochain patient est bien là, elle qui l’a pourtant appelé cinq fois au cours des cinq derniers jours pour s’assurer qu’il n’oublierait pas le rendez-vous, car son patron le lui répète souvent, chaque absent est une vente en moins, le néant n’ouvrira pas la bourse pour acheter une couronne, un traitement de canal ou un nettoyage supplémentaire, et superflu. Mais je sais bien que ce n’est pas le dentiste qui m’attend, et en plus de geler, j’ai honte. M’exposer ainsi, devant une si charmante dame, m’incommode. À voir ce vieux ventre vaseux vous imposer sa hideur velue, j’en ai la gorge étranglée. Et ces jambes, mes pauvres jambes si maigres, cagneuses et blanches, et mes bras sur lesquels ma peau ballotte, comment offrir tout cela à vos cruels yeux d’émeraude sans en rougir! J’implore un soupçon de charité, et respectez, je vous en prie, la dignité humaine d’un honnête contribuable. Je vous en conjure. Rendez-moi mon pantalon, ma chemise et ma veste, vous le voulez bien?

La kidnappeuse: Impossible. Nous vérifions votre identité. Si vous êtes celui que nous recherchons, vous les paierez cher, vos vêtements.

L’otage: Quoi! Mon identité! Vous m’avez kidnappé, et vous ignorez qui je suis! Qu’est-ce que c’est que cet amateurisme? Quand on rêve d’une rançon suffisamment élevée pour récompenser tous les efforts que ce type d’entreprise exige, on prend le lapin en filature, on suit ses déplacements, on étudie son horaire, et on frappe au bon moment. Ainsi, pas de risque de se retrouver avec une déconcertante erreur sur la personne. Je n’ai jamais, personnellement, kidnappé qui que ce soit, mais le premier venu pourrait vous enseigner l’ABC du rapt. Vous n’écoutez jamais de suspenses à la télé? Ça me semble pourtant simple, enfantin. Alors que là, nous voici dans une position embarrassante, vous avez sur les bras un bonhomme qui ne vous rapportera pas un rond, et moi je grelotte à poser devant une femme chez qui mon pauvre corps malmené ne pourrait éveiller que la nausée. Pourtant, cela m’étonne, vous m’examinez d’un oeil froid, chirurgical, comme si sur ma peau molle vous cherchiez à décoder les hiéroglyphes qui indiquent l’île où j’ai enterré un coffre rempli d’or, de diamants et d’opales. Détrompez-vous, il n’y a rien de tel. Vous ne lirez rien d’autre, sur cette peau, que la désolation d’une vie qui s’est embourbée il y a de cela, hélas, bien des années. J’ai deux cents dollars dans mon compte en banque, je vous assure, il n’y a rien à tirer de moi. Pourquoi ne me laisseriez-vous pas partir? J’oublierai votre visage et vos yeux d’émeraude, au bureau j’alléguerai une angine, et vous serez libre de kidnapper le bon numéro. Ça me semble raisonnable, non?

La kidnappeuse: Non.

L’otage: Mais enfin, pourquoi garder le mauvais otage?

La kidnappeuse: C’est peut-être le bon. On vérifie.

L’otage: Et si c’est le mauvais?

La kidnappeuse: Vous ne serez pas le seul. Il y en a d’autres, dans le souterrain.

L’otage: Le sou… Le souterrain? Vous m’effrayez. Est-ce une histoire de psychopathe qui collectionne les victimes qui se ressemblent toutes, plus ou moins? Je parie que dans votre souterrain, ce sont des bedonnants pas jolis jolis, fauchés, que personne ne réclamera s’ils disparaissent. Pas vrai? Ce n’est pas le fric qui vous allèche, mais la perspective d’une petite séance de torture, pourquoi pas, jusqu’à ce que le coeur lâche et qu’il faille jeter la carcasse encombrante.

La kidnappeuse: Non. Mon frère et moi, nous voulons du fric. Nous avons une cible, bien identifiée, mais nous n’avons jamais vu son visage. C’est embêtant. Comme mon frère est légèrement stupide, ça complique les choses. Depuis quelques semaines il se ramène avec toutes sortes de types qui nous sont parfaitement inutiles. Nous vérifions votre identité, et si vous n’êtes pas la cible, nous vous descendrons au souterrain.

L’otage: Pourquoi ne pas nous libérer? Au souterrain, je serai un poids pour vous. Il finira bien par déborder, votre souterrain! Vous projetez de me liquider, comme ils disent à la télé, c’est ça? Vous allez me faire mou… mourir? Ça ne vaut pas le coup, je peux vous en assurer. Demandez-moi n’importe quoi, vous l’aurez! Mais par pitié, laissez-la-moi sauve, la vie!

La kidnappeuse: Ils promettent tous la même chose, ils raisonnent tous de la même façon. Demandez-moi n’importe quoi! Sauf qu’à la première requête, ils rechignent, ils se renfrognent et refusent de parler.

L’otage: Je parlerai! Je parlerai! Allez, demandez!

La kidnappeuse: Quelle est la pire chose dont vous vous soyez rendu coupable dans votre vie?

L’otage: Facile! Je vais vous répondre, oui, sans problème. Et vous me libérerez, et je ne dirai rien sur vous, je n’ai pas intérêt, je préfère vivre avec ce petit secret que mourir franchement.

La kidnappeuse: Répondez.

L’otage: Oui. Voilà. La pire chose. Vous êtes la première personne à qui j’en parle. Voilà. Oui. J’avais vingt-deux ans. Il y avait cette femme que j’aimais à la folie. Sauf qu’elle et mon cousin avaient prévu de se marier l’été suivant. Tragique perspective. Je devais agir vite, frapper fort. J’ai utilisé toutes mes économies, et j’ai même emprunté un peu à ma mère et à mon cousin, pour payer les services d’une prostituée. J’avais un plan qui me paraissait infaillible. Mon cousin coucherait avec la prostituée, je les prendrais discrètement en photo, et la femme de ma vie viendrait pleurer sur mon épaule la rupture des fiançailles. Quelques mois plus tard, le cœur enfin libre, elle redécouvrirait le sourire à ma vue, vous vous imaginez, et un avenir d’amour s’ouvrirait à nous. Je me présente donc avec la prostituée chez mon cousin, je la lui présente comme une amie d’enfance, nous entrons, nous buvons, et je me trouve un prétexte pour m’éclipser. Subrepticement, je me suis caché dans le placard de sa chambre à coucher, et j’ai attendu. Je les entendais, dans l’autre pièce. Oh horreur! Il lui parlait de son mariage, et elle lui expliquait qu’elle n’avait pas toute la nuit devant elle, que je l’avais payée pour coucher avec lui, et qu’elle rendrait, s’il le désirait, le service pour lequel je l’avais si chèrement payée. Sinon, pas de problème, elle appellerait un taxi, elle partirait. J’ai entendu mon cousin jurer, mais il s’est aussitôt excusé. Il a servi un verre à la femme, ils ont bavardé encore quelques minutes, puis il lui a appelé un taxi, qu’il a payé. Puis, en silence, mon il est entré dans la chambre, s’est planté devant le placard, et d’un geste vif a ouvert la porte sur mon ignominie. Je ne l’ai plus jamais revu, ni la femme de ma vie. Après cette aventure, j’ai décidé de…

La kidnappeuse: Ferme-là. Mon frère arrive.

Le kidnappeur: C’est pas lui.

La kidnappeuse: J’avais deviné. Quand donc y parviendras-tu? Incapable! Va, descends-le.

L’otage: Vous ne pouvez pas! J’ai répondu à votre question. Honnêtement.

La kidnappeuse: Oui oui. Mais votre crime ne m’a pas plu.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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