Au naturel

La commis convulsée des communications fait irruption dans le bureau du maire sans prévenir, comme une furie qui descendrait au paradis.

COMMIS: Monsieur le maire! Monsieur le maire! C’est la crise! Le cataclysme! La catastrophe!

Le maire, assis sur les cuisses du propriétaire des usines A, B et D, lève des yeux mous vers sa commis échevelée par moults convulsions.

MAIRE: Ma chère… Pourquoi ne reviendriez-vous pas la semaine prochaine?

COMMIS: C’est impossible! Ils sont tous là! Tous, je vous dis!

Énervé par cette interruption, le propriétaire des usines A, B et D pousse le maire, qui se retrouve cul sur le parquet, et quitte le bureau en maugréant.

COMMIS: Tous! Tous! Et même plus!

MAIRE: Mais qui, tous?

COMMIS: Eux! Monsieur le maire! Eux!

MAIRE: Calmez-vous, ma  chère, joignez-vous à moi, sur le parquet. Il est frais. on y est mieux qu’il ne semble.

La commis convulsée aux communications relève sa jupe, et s’assied par terre, avec une ridicule maladresse.

MAIRE: Reprenons. Tous, qui sont eux, sont là. En définitive, si ce sont eux, ils ne sont pas tous là.

COMMIS: Pas encore! Pas encore! Mais ils sentent le malheur comme les mouches les cadavres!

MAIRE: Ils ont du flair.

COMMIS: Un odorat d’urubu.

MAIRE: De ouistiti.

COMMIS: De tortues à carapace molle de Chine.

MAIRE: D’éléphants.

COMMIS: De dactylères du cap.

MAIRE: De vaches. Vous vous y connaissez, chère commis.

COMMIS: Un petit tiroir de souvenirs inutiles parmi d’autres.

MAIRE: Alors, eux, vos urubus, que veulent-ils?

COMMIS: Ils veulent tout savoir! Pourquoi! Comment! Quand! Où! Et même quoi!

MAIRE: Même quoi! Mais pourquoi?

COMMIS: Pour colporter. Pour faire du fric en colportant.

MAIRE: Laissez-moi deviner. Ce sont des jour-na-lis-tes! Journalistes! Journana! Journana! Listes!

COMMIS: Voilà! D’où l’urgence.

MAIRE: Pourtant, il n’y a pas eu d’ouragan, pas d’inondation depuis des mois, pas de tornade, pas de tremblement de terre, pas de virus, rien.

COMMIS: La catastrophe n’a pas encore été identifiée, mais les effets sont bien réels. Effets catastrophiques, pour tout dire.

MAIRE: Mais dites tout!

COMMIS: Ce matin, on a dénombré cent cinquante-deux personnes à la rue, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, deux cent quatorze qui n’ont rien à se mettre sur le dos, soixante-deux qui n’ont plus leurs médicaments, ça n’en finit plus!

MAIRE: Mais la cause! Quelle est la cause?

COMMIS: Nous ne le savons pas, mais les journalistes commencent à accuser la mairie!

MAIRE: Nous accuser! Comme si nous faisions des typhons!

COMMIS: Ce typhon-là, peut-être.

MAIRE: Il faut parler aux journalistes! Leur dire que le tord est ailleurs. Ailleurs!

COMMIS: Voilà. Allons-y!

MAIRE: Ils sont nombreux?

COMMIS: Vous pensez bien, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, ils sont tous là. Ouvrez votre ordinateur, consultez votre téléphone, allumez votre téléviseur. Ils diffusent tous en continu depuis une heure dix-sept minutes!

MAIRE: Appelez le Point Rouge, suggérez-leur de distribuer des gâteaux, des biscuits, n’importe quoi. Appelez mon coiffeur! Mon tailleur! Mon masseur! Mon rédacteur! Je veux être prêt! Tout fin. Tout fin prêt!

COMMIS: Monsieur le Maire, je crains que l’urgence ne soit urgente. Apparaissez au naturel, on ne vous en aimera que davantage.

MAIRE: D’accord, allons-y! Vous m’expliquerez tout ça en chemin.

COMMIS: Quoi donc?

MAIRE: Mon naturel, ma chère. Où avez-vous la tête? Ces événements vous bouleversent. Remarquez, je vous comprends. Je vous comprends. Allons-y!

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Au Liechtenstein

LYDIA: C’est l’anniversaire de papa le mois prochain, et j’aimerais organiser une bonne plaisanterie, quelque chose qui nous fera tous rire. Tu sais comment papa est joueur, il adore rire, même de lui-même, ça ne le gêne pas du tout. Je pensais louer une installation du jeu Tombe à l’eau, tu sais, ce jeu où il y a un siège au-dessus d’un bassin d’eau, tu lances une balle sur une cible, et si tu l’atteins, la personne assise tombe dans le bassin. Ça fait rire à tous coups, et j’imagine très bien papa demander à tante Gilberte de monter là-dessus. Puis, ça amusera les enfants tout l’après-midi.

EMMA: On organisera la fête chez moi, puisque tu n’habiteras probablement plus ici le mois prochain. Ça dépend évidemment de Travor, on ignore comment il réagira. Au fait, tu lui a déjà dit que tu voulais divorcer?

LYDIA: Ce soir. Je le lui annoncerai ce soir. Mais chez toi, est-ce que ce sera assez grand? Nous pourrions louer une salle avec jardin. On trouvera ça à la campagne, et j’imagine que ce ne sera pas hors de prix. Peut-être pas à Maillebois, tu sais la salle où nous avons célébré les trente ans de ma cousine, parce qu’il n’y a pas de jardin. Du moins, je ne crois pas. Je me souviens qu’il y avait une petite place devant, toute petite, et certainement pas aménagée pour y recevoir une centaine d’invités, des tables, de la musique et tout. Et le Tombe à l’eau, parce que pour ça, j’ai déjà vérifié, il faut prévoir un boyau d’arrosage assez long. Nous pourrions apporter le vôtre, vous en possédez bien un, oui? Parfait. Nous prendrons celui-là. Mais pour la salle, faudrait faire une petite recherche sur internet, j’ai déjà vu une salle avec jardin, mais il y a une piscine. Oh je sais, les gens aimeraient l’idée d’un bon bain durant l’après-midi, surtout s’ils se font tremper dans le bassin, mais c’est risqué avec tous les enfants, ça va courir dans tous les sens, ça va se pousser, ça va se chamailler, je ne voudrais pas gâcher son soixantième par une noyade. Sans compter qu’il faudrait prendre des assurances. Non, je sais qu’on peut trouver une jolie salle, pas trop chère, avec jardin, et idéalement un espace clôturé pour limiter les pertes d’enfants.

EMMA: Je crois que je connais un endroit, mais j’ignore le prix. Nous y sommes allés pour le soixante-dixième de ma belle-mère. Mais toi, avec cette histoire de divorce, tu crois que tu peux t’occuper d’organiser tout ça? Je peux m’en charger, tu sais.

LYDIA: J’adore organiser des fêtes! J’ai toujours aimé ça. Ça m’excite, juste à y penser. J’ai déjà des idées pour la musique, parce qu’il y en aura, tout l’après-midi, et en soirée, bien sûr, pour danser. Pour ce qui est du divorce, ça viendra comme ça viendra. Crois-tu qu’il faudra aviser les gens pour le Tombe à l’eau? Parce que s’ils arrivent tous en habits de soirée, sans vêtements de rechange, personne ne voudra jouer le jeu. Évidemment. Par contre, j’ai peur qu’ils ne vendent la mèche, tu sais, dans cette famille, comme ils aiment parler, les mots courent plus vite que les enfants. Faudrait trouver le moyen de leur mettre la puce à l’oreille, sans leur révéler le fond de l’affaire. Ça créera un peu de mystère, pourquoi pas, ça les titillera et ils se creuseront la tête pour deviner de quoi il s’agit. Et même s’ils le découvrent! Qu’importe! L’effet de surprise sera gâché, mais pas le plaisir. Ils se choisiront des cibles, comme je les connais, ils se mettront probablement à parier!

EMMA: Je peux ajouter une phrase sur le carton d’invitation, quelque chose comme: Vous êtes priés d’apporter des vêtements décontractés. Mais toi, Lydia, tu me sembles bien joyeuse, on ne dirait pas que tu t’apprêtes à entamer des procédures de divorce. Crois-tu qu’il acceptera, crois-tu qu’il te laissera sans le sou?

LYDIA: Il est têtu, tu sais. Nous verrons. Il ne me laissera probablement rien, toute sa fortune est en Suisse. Et au Liechtenstein. D’ailleurs, tu te souviens, c’est là, au Liechtenstein, que papa a rencontré maman. Ah, si elle vivait encore, comme elle se ferait de soucis! Elle craindrait que les gens ne se noient dans le Tombe à l’eau, elle craindrait que les enfants ne se blessent dans un jardin inconnu où parfois traînent des objets dangereux pour les petits, elle craindrait que ça picole trop durant l’après-midi, elle craindrait que tout cela coûte trop cher. Ah, chère maman! Comme tu nous manqueras! Papa aura sans doute un mot pour elle, et nous aurons tous une larme, et comme nous aurons bu, nous serons tous un peu plus tristes que d’habitude. Mais ça ne durera pas, parce que tous ces gens-là, ça ne pense qu’à rire, qu’à s’amuser, qu’à plaisanter!

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La voie de sortie

Quelle journée de travail! Je suis éreinté, j’ai besoin d’un bain tiède, d’une bière froide, d’un bon steak saignant.

Je ne vis pas très loin, à deux rues d’ici. Quand j’en aurai les moyens, je m’achèterai une voiture, mais pour le moment, le métro et l’autobus me conviennent. J’en profite pour écrire dans notre groupe de photographes amateurs, en ligne. Mon hobby.

Tiens, mes chaussures sont dégueulasses. Dans quoi ai-je bien pu marcher? Ça ne semble pas être de la merde de chien, heureusement.

Est-ce qu’il nous reste du pain pour demain matin? J’espère que Nathalie y aura pensé. Sinon, je sortirai en acheter après le repas, ça aidera la digestion.

Si j’avais une voiture, je ne marcherais vraiment pas beaucoup. Déjà que je prends des kilos, un ventre de plus en plus difficile à cacher. Faudra faire quelque chose, bientôt. Sinon, on me balancera de l’autre côté de la clôture, avec les mecs périmés. Les beaufs, comme dit Nathalie, qui est française. Ma belle-sœur m’appelle le beauf, et je ne suis jamais certain si c’est une insulte ou rien du tout. Elle m’a déjà dit que j’étais un gros rien du tout. À Noël.

Enfin, j’arrive. Pas trop tôt. Demain samedi, je n’ai pas à me lever. Ce serait bien d’aller à la pêche, d’en profiter pour prendre quelques photos dans la lumière horizontale.

Je les vendrai en ligne. Les gens s’en servent pour leurs sites web. Ils écrivent des citations, n’importe quoi, ils font dire n’importe quoi à ces photos. Ça m’amuse.

Mais, où est ma maison?

Là, je rigole pas. Où est ma maison? Où sont mes voisins? Qu’est-ce que j’ai? Je n’ai pas pu m’égarer, j’ai pris le trajet habituel, le trajet de tous les jours. Jusqu’ici, je reconnaissais tout. Je marchais dans mon quartier, j’avançais sur le trottoir qui mène chez moi. Mais là?

Je perds la boule. Pourtant! À mon âge? J’ai bien entendu parlé de gens qui soudainement, ne savent plus qui ils sont, où ils sont. Pas mon cas. Il y a quinze minutes, je descendais de l’autobus, après avoir pris le métro. Je rêvais d’un bain, d’une bière, d’un steak.

Marchons jusqu’à l’intersection, je serai fixé. Je me suis sans doute engagé dans une rue où je n’ai jamais mis les pieds, par mégarde. Ça m’étonne, vu que je connais le quartier, depuis le temps que j’y habite.

Voilà. Purée! Quel est ce nom de rue? Philobateau? Qu’est-ce que ça signifie? Il n’y a pas de rue Philobateau! Et ce boulevard? Tablette-Rouge? Je n’y comprends plus rien. Est-ce une plaisanterie?

Pardon madame, pardon, je crois que j’ai eu un léger malaise. Je vis sur la rue Chambord, près de Bélanger. Je me suis perdu. C’est ridicule, mais…

Asperger les dentifrices de la ville aux souris patientes qui arpentent les moteurs!

Qu’est-ce qu’elle raconte? C’est un cauchemar. Je dors, je suis dans mon lit, c’est ça, j’erre dans un cauchemar. Je me réveillerai bientôt, ce sera samedi, tout ira bien. Je me pince, je me frappe la poitrine, mais à quoi bon! Si je rêve, je ne me pince pas vraiment, je ne me frappe pas vraiment. Que faire? Je n’ose pas me jeter devant une voiture, au cas où je ne rêverais pas.

Une idée! J’aurais dû y penser. Appeler Nathalie! Elle rira de moi, mais qu’importe.

C’est étonnant. Mon téléphone fonctionne normalement.

Allo? Nathalie? Oui, ça va, enfin pas vraiment, et toi? Du poulet? J’aurais préféré du steak, mais allons-y pour du poulet. Nathalie? Je suis perdu. Je ne sais pas où je suis. Non, je ne plaisante pas. Je ne reconnais rien ici, les rues portent des noms impossibles, les gens parlent une langue idiote, je… Non, je n’ai pas bu. Tu pourrais regarder sur l’ordinateur, le traceur GPS? Oui, pour retracer mon téléphone. Non, je ne blague pas! Je n’ai rien bu, je t’assure, j’arrive directement du boulot! Quoi? Le signal est en mouvement, il file à une vitesse folle? Nathalie, tu n’es pas drôle. Dis-moi où je suis, vraiment. Pardon. Tu es sérieuse. Non non non, ne t’inquiète pas. Non, il y a une explication. Nathalie, ma batterie est en train de mourir. Ça clignote. Nathalie je…

Je voyage et pourtant je ne bouge pas.

C’est un rêve. Dans un rêve, tout change rapidement, sans transition, sur une simple suggestion de l’inconscient.

Pourtant, il n’y a aucune coupure. J’ai déjà rêvé, et ce n’était pas du tout comme ça.

Dans quel abîme suis-je tombé? Comment en sortir? Comment émerger de cette absence? Oh angoisse! Il y a si longtemps que je n’ai pas eu à me creuser la tête, il y a si longtemps que je me laisse vivre dans cette délicieuse légèreté.

Courage mec. Réfléchissons. Il y a une voie de sortie, suffit de la trouver. Avant la nuit, avant de crever.

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Les clones Luniens

L’homme est en prison, dans la section K. Une section où on n’enferme qu’un homme tous les cinquante ans.

Au début, on a hésité. L’homme a fait un séjour, assez long, dans un institut psychiatrique des plus modernes. Rien à voir avec les asiles d’antan.

Sauf que les médecins n’ont rien trouvé d’anormal. Pas de névrose, pas de trouble de personnalité, pas plus fou que moi, que vous.

Or, il y avait les crimes. Incompréhensibles.

Alors on l’a enchaîné et traîné jusque dans la section K. D’où personne, selon les archives de la prison qu’on a bien voulu mettre à notre disposition, n’est jamais sorti vivant. Et pourtant.

Pourtant, tous, selon les mêmes archives, y ont été enfermés sans avoir été condamnés. Étonnant, non?

Plus étonnant encore, quand j’ai ouvert les dossiers de chaque individu, je n’y ai retrouvé que leurs noms, prénoms. Rien sur la nature des crimes dont ils ont été accusés, ou simplement soupçonnés. Rien sur les liens de parenté, sur les lieux de naissance, sur la langue maternelle, sur la scolarité. Rien sur la couleur préférée. Incongru, pas vrai?

Mais plus invraisemblable encore, tous ceux qui sont passés par la section K depuis 1822 portent le même nom, le même prénom: Joe Bleau. J’ai vite compris, en consultant ethnographes, sociologues et magistrats, qu’il s’agissait d’un pseudonyme donné aux prisonniers dont on ignore l’identité réelle.

L’homme dans la section K, celui qui sort de l’institut psychiatrique, ne fait pas exception à la règle, il s’appelle Joe Bleau.

Les gardiens racontent (mais tout ce que peuvent raconter les gardiens dans leur profonde malveillance!) que Joe Bleau se déguisait, selon les jours, en tomate, en concombre, et qu’ainsi camouflé, il volait des poules dont il ne mangeait que la tête, qu’il croquait d’un coup sec. Joe Bleau possède une dentition hors de l’ordinaire.

Les policiers racontent (mais tout ce que peuvent raconter les policiers dans leur profonde malveillance!) que même si Joe Bleau ne se déplaçait qu’à bicyclette, il filait plus vite que les voitures les plus puissantes.

Dans les cercles intellectuels, à New York et à Paris, on a parlé de Joe Bleau. Pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais ce fut suffisant pour déterminer que Joe Bleau, et tous ses prédécesseurs de la section K, dont pourtant on ne sait absolument rien, est un extraterrestre.

Un Lunien, a suggéré un auteur français membre d’un groupe conspirationniste texan dont le siège social est en Suisse. Selon sa théorie, qui amuse beaucoup ma maman, qui est généticienne, Neil Armstrong aurait laissé une microscopique partie de lui-même sur la lune, lors de son célèbre passage, ce qui aurait provoqué une réaction de clonage en chaîne, et il existerait aujourd’hui des millions de microscopiques Armstrong sur la lune et dans l’espace environnant. Il en tombe sur la Terre de temps en temps, et le contact de l’atmosphère les gonfle, leur donne l’apparence humaine.

Je n’ai pas pu rencontrer Joe Bleau, malgré mes supplications et protestations.

J’ai peut-être trop insisté sur la section K. Depuis quelques jours, je remarque deux types louches, aussi louches que les types vraiment louches dans les films américains, qui ne sont en général pas louches à moitié, qui m’épient, qui me suivent jusqu’à l’épicerie.

Si j’en venais à disparaître, je vous en prie, partagez ce texte. Partagez-le même dès maintenant. Par précaution.

J’écrirai tous les jours sur ce blogue. Tout silence de ma part doit être considéré comme suspect. Ne m’oubliez pas! Cherchez-moi! Je serai dans la section K, je le sens.

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Vinaigrette

Isabelle et Maude, au restaurant, discutent des différents moyens de congédier un des plus anciens employés de la boîte, qui ne correspond plus, mais alors là plus du tout, à l’image de marque revampée.

ISABELLE: Il y a le syndicat, et les lois. 

MAUDE: Il y a notre décision, et nos moyens.

ISABELLE: Roland doit disparaître. La clientèle ne doit plus le voir, lui parler, l’entendre, le sentir, le pressentir. L’effacer, le temps de régler son cas. L’affecter à de nouvelles tâches, limiter ses accès à notre site, à nos clients.

SERVEUR 1: Avec vos salades, mesdames, prendrez-vous de la vinaigrette balsamique ou de la vinaigrette citron-dijon?

ISABELLE: Balsamique pour moi. Merci.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Tu ne lui as pas répondu?

MAUDE: Ils me cassent les pieds. L’affecter à de nouvelles tâches ne sera pas suffisant. Il faudra le rayer définitivement de la liste. L’éliminer. Tant qu’il sera là, même si nous restreignons ses accès, ça restera une tache.

ISABELLE: Jusqu’ici, c’était le meilleur. Si nous n’avions pas…

SERVEUR 2: Pour la vinaigrette, voulez-vous la balsamique avec de l’ail, ou sans?

ISABELLE: Sans ail, tout simple. Je ne digère pas l’ail, ça me fait suer. Je n’aime pas l’ail.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Oui, une tache. Donc, il faut trouver le moyen de s’en départir, de lui couper l’herbe sous les pieds, en quelque sorte.

ISABELLE: En éliminant son poste? Comme nous l’avons fait pour les employés de l’équipe de soutien?

MAUDE: Pas si simple. Contrairement à ceux de l’équipe de soutien, Roland occupe un poste essentiel. Si nous éliminons le poste, nous devrons en créer un identique aussitôt. Changer l’appellation ne sera pas suffisant. Le syndicat pourrait…

SERVEUR 3: Préférez-vous une vinaigrette avec ou sans sel et poivre et quelle quantité de sel et de poivre?

ISABELLE: Oui, sel et poivre, s’il vous plaît. Pas trop toutefois, juste assez pour relever.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Impressionnant. Tous ces détails.

MAUDE: Ils sont casse-pieds. Ignore-les. Moi je suis la cliente, à eux de voir. Si je n’aime pas, je prendrai autre chose la prochaine fois. Ils vont finir par nous prier de faire la cuisine nous-mêmes.

ISABELLE: Je n’arrive pas à les ignorer, je suis…

SERVEUR 2: Nous ne mettrons pas d’ail, comme vous le désirez, mais voulez-vous une petite touche de sucré? Du miel de l’Argentine? Du sirop d’érable du Canada? Du sucre de betterave de la Russie? Du sucre brut du Brésil?

ISABELLE: Un peu de miel d’Argentine, une larme, deux larmes.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Donc, le poste de Roland…

ISABELLE: Le poste de Roland?

MAUDE: Tu parlais de l’éliminer, mais…

ISABELLE: Tu ne crois pas que…

SERVEUR 3: Pour l’huile d’olive, nous avons quatre choix, mais c’est selon votre palais. Terra-Creta, Valdevellisca, Ophellia, Arbequina. Laquelle préférez-vous?

ISABELLE: Ophellia. Je ne la connais pas, mais puisqu’il faut choisir. Je pourrais vous demander ce qui distingue l’une de l’autre, mais ça finira par me troubler. Prendre une décision n’est jamais simple, même pour l’huile d’olive, alors mon cher, Ophellia, ce sera cela, pas de stress, la vinaigrette sera excellente.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Des décisions! Qu’avons-nous décidé pour Roland?

MAUDE: Rien, nous en étions à son poste, qu’on ne peut…

SERVEUR 1: Mon collègue m’a bien précisé que vous ne vouliez pas d’ail, et vous n’en aurez pas. Mais qu’en est-il des échalotes? Plusieurs personnes apprécient les échalotes hachées fin. Devons-nous en ajouter, ou nous abstenir?

ISABELLE: Je croyais en avoir fini avec cette vinaigrette. Décisions, décisions, décisions. Mettez-y des échalotes, pourquoi pas! Et n’en parlons plus.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Créons un nouveau poste, présenté comme une promotion. Un poste dont on peut se passer. Il soumettra sa candidature, nous l’y inviterons. Il obtiendra le poste. Dans six mois, nous éliminons le poste, restructuration de la compagnie. Adieu Ro…

SERVEUR 2: Depuis la semaine dernière, nous offrons un choix de fines herbes pour les vinaigrettes balsamiques. Basilic, thym, coriandre, romarin. Vous pouvez choisir l’une de ces herbes, deux de ces herbes, trois de ces herbes, toutes ces herbes, aucune de ces herbes, à votre guise.

ISABELLE: Mangerons-nous? Toutes les herbes. Non, aucune. Oh, j’aime bien le thym. Pourquoi pas le thym? Et un peu de coriandre, mais pas trop, la coriandre s’impose si on en met trop. J’ai déjà raté une recette de guacamole parce que j’avais été trop généreuse avec la coriandre. Alors voilà. Merci.

MAUDE: Faut les ignorer, je te dis. Sinon ça va durer encore une heure, et nous partirons sans notre salade d’entrée. T’as pensé à toutes les questions qu’ils auront pour le plat principal?

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Nous parlerons de Roland la prochaine fois. Trop complexe. Je suis fatiguée, j’ai faim, je n’ai plus la tête à ça.

MAUDE: Laisse-moi régler ça. Dans six mois, nous en sommes débarrassés.

ISABELLE: Fais comme tu veux. N’importe quoi, je te fais totalement confiance. Tu as vu l’heure qu’il est?

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Amour organique

Wagon de métro, entre Mont-Royal et Jean-Talon, des organes font connaissance, discrètement. Dehors, Montréal est tout trempé, mais le soleil éclaire déjà Villeray, pas encore Rosemont. Il y a un accident au coin de Chateaubriand et Bélanger. Et plein d’autres choses à signaler.

COEUR DE JULIE: Hey toi, je te connais! Tu te souviens de moi?

FOIE DE MARIE: Attends que je te replace. Oh ma mémoire, tu sais. L’âge. La vie que je mène.

COEUR DE JULIE: Je t’ai parlé le mois dernier, c’était un mardi, seize heures quarante, dans ce même métro. Dans un autre wagon, évidemment.

FOIE DE MARIE: C’est vague. T’étais pas super agitée?

COEUR DE JULIE: Nous avions couru. Souviens-toi de cette autre fois, aussi. Nous ne nous étions pas parlé, nous étions l’un derrière l’autre dans la file à la Société des alcools.

FOIE DE MARIE: Pas étonnant. Je fais la file là-bas un jour sur deux. Dure vie!

COEUR DE JULIE: Tu m’as l’air exténué, peut-être même un peu déprimé, je me trompe?

FOIE DE MARIE: Je suis vaseux. Je me démène comme je peux, mais il n’y a rien à faire, je me tue à la tâche, je gonfle mon cher, je gonfle!

COEUR DE JULIE: Je me souviens, ce mardi où je t’ai connu, tu te réjouissais, tu t’en souviens? Régime végétarien depuis cent cinquante-trois jours, pas une goutte d’alcool, tu avais un timbre de voix joyeux, tu m’as plû tout de suite.

FOIE DE MARIE: Ça y est! Je me souviens de toi! Comment ai-je pu oublié! Dans les jours suivants, quand je pensais à toi je t’appelais mon joli cœur rose. Il y a eu tellement de cahots.

COEUR DE JULIE: Raconte, allez, nous avons le temps.

FOIE DE MARIE: Je me suis liée d’amitié avec un poumon vraiment sympa. Ensemble nous refaisions le monde! Comme tout le monde. Nous passions toutes nos nuits ensemble. Il était calme, toujours pondéré dans ses propos, poli. Même si de mon côté je devais travailler, je parvenais à maintenir le contact, nous échangions comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Sa patience! Ça me chavire rien que d’y penser. Je dois me ressaisir, cette douleur qui pointe, et Marie qui presse sa main.

COEUR DE JULIE: Que s’est-il passé? Pourquoi ce désarroi?

FOIE DE MARIE: Il y a huit jours, il n’était pas là. Ni les jours suivants.

COEUR DE JULIE: Mon pauvre.

FOIE DE MARIE: J’étais amoureux, je crois. Tu te rends compte? Mais plutôt que de vivre ma peine dans la dignité, Marie m’a inondé de vin, de gin, de bière! Je n’en peux plus! Tu es le premier à qui j’en parle. Oh, tu sais, j’aimerais tant avoir un ami comme toi. Mais la vie nous séparera, dans dix minutes.

COEUR DE JULIE: Je te plains et je t’envie. Comme j’aimerais aimer! Une fois dans ma vie, rencontrer quelqu’un avec qui tisser des rêves. Nous avons côtoyé les mêmes organes pendant, quoi, deux ans et demi. Que des snobs. Un cœur qui se moquait de moi, des poumons, les deux, qui ne me rendaient jamais mes politesses, une rate égoïste, un foie autoritaire, bref, aurait mieux valu rester seul. Et seul, ça je le suis maintenant. Nous avons connu cette aventure il y a quatre ans et deux mois. Depuis, plus rien. Des rencontres de passage, à peine le temps de se dire bonjour, et encore. En général je m’agite tellement que je n’arrive pas à placer un mot, et quand enfin revient l’accalmie, ils sont partis. Notre quotidien, après le travail, c’est un repas frugal, une douche et un livre. Elle doit lire des trucs vraiment barbants, genre philosophie ou nouveau roman. Quand elle lit, je pompe au ralenti, à moitié endormi.

FOIE DE MARIE: Si Julie pouvait parler à Marie, que je serais heureux! Je sens que toi et moi, nous pourrions nous aimer. Ne me dis pas que je suis vite en affaires, je ne te reverrai peut-être jamais.

COEUR DE JULIE: Concentrons-nous, tentons de diffuser des globules positifs dans nos corps respectifs. Leurs yeux se croiseront peut-être? Leurs mains pourraient se toucher.

FOIE DE MARIE: Jean-Talon. Ne me quitte pas!

COEUR DE JULIE: Je t’aime! Je sais que je t’aimerais!

FOIE DE MARIE: Adieu!

La vie est ainsi faite qu’elle désunit tous les jours des organes faits pour vivre ensemble.

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Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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À part le cadavre

Cinq personnes s’entassent dans le petit escalier du pavillon de banlieue. L’agent immobilier devant, les acheteurs derrière, Rosaline, Armand, les héritiers en queue de peloton, Lucas, Alice. L’agent sonne à la porte. Gabriel ouvre, Emma se pointe aussitôt à sa gauche, et au-delà, l’héritier, Léo.

AGENT IMMOBILIER: C’est inhabituel, nous n’avons pas appelé, pas pris rendez-vous, mais nous voici, votre maison a été mise en vente sur le système à la seconde où nous passions, ces clients adorent le voisinage, la proximité de l’école, l’âme des rues, le caractère des pelouses. De bons clients, de bons vendeurs, pouvons-nous entrer?

EMMA: Entrez, entrez donc, messieurs, madame, les petits.

GABRIEL: Mais Emma, je dois terminer la révision du rapport intérimaire de la Société. Je dois…

EMMA: S’ils nous débarrassent de cette maison aujourd’hui, tu auras tout ton temps. N’est-ce pas? Vous l’aimerez bien, cette maison, pas vrai? Donnez-vous la peine d’entrer. Visitez ce petit paradis.

AGENT IMMOBILIER: Entrons, entrons donc. Par ici mes chers acheteurs. Je vous l’avais bien dit, quand on veut vendre, on se soumet. Visitons. Explorons. Ne vous laissez pas intimider par ces gens, bientôt ils ne feront plus partie du décor. Disparus, effacés, un mauvais souvenir qu’une couche de peinture anéantira à jamais. N’ayez en tête qu’une chose, c’est votre maison. Regardez-moi ce spacieux séjour, comment le meublerez-vous? Oubliez ces meubles dépareillés et le mauvais goût qui règne.

ROSALINE: Sans ces affreux rideaux, Armand, cette pièce serait claire et invitante. Nous libérerons les murs de ces épouvantables peintures, et sans tous ces horribles bibelots partout, ce sera exactement ce dont nous rêvons.

ARMAND: Oui. Cela demande un gros effort d’abstraction, mais oui. Je vois.

Derrière, les enfants des deux familles sautillent, se tirent la langue, manquent de renverser un vase de pacotille où s’assèchent des roses inclinées.

ALICE: Vos peintures sont épouvantables! Vos peintures sont épouvantables!

LÉO: Tu t’es pas vue! Épouvantable toi-même!

LUCAS: Qu’est-ce que t’as dit à ma sœur?

LÉO: Ici c’est chez moi. Je peux dire ce que je veux.

LUCAS: Tiens, prends ça!

Il lui décoche une gifle derrière la tête. Léo pleure, hurle. Emma accourt, Rosaline sourit.

ROSALINE: Les enfants, restez avec papa maman. Nous ne connaissons pas ces gens.

ALICE: Qu’est-ce qu’ils font dans notre maison?

GABRIEL: Elle y va la petite! Sa maison!

EMMA: Des enfants. Laisse tomber, le client a raison.

ROSALINE: Ne t’inquiète pas, quand nous l’aurons achetée, tu ne les verras plus, ces barbares.

GABRIEL: Barbares! Pour qui elle se prend la pimbêche!

EMMA: Avale. C’est comme un sirop qui a mauvais goût.

ARMAND: Barbares! Trop bon!

AGENT IMMOBILIER: Chers vendeurs, à défaut de disparaître, gardez une bonne distance. Poursuivons. Vous voyez ici les chambres, la chambre des maîtres, celles des enfants. D’accord, c’est encombré, mais avec le goût que je vous devine, ces pièces seront radicalement transformées.

ROSALINE: Il faudra désinfecter.

ARMAND: Décaper.

ROSALINE: Conjurer.

ARMAND: Exorciser.

GABRIEL: Ils exagèrent.

EMMA: Chut! Pour qu’ils achètent, il faut qu’ils nous oublient. Et toi Léo, tiens-moi la main, reste avec moi. Ne t’approche pas de ces petits monstres.

ALICE: Maman! Maman! Elle nous a traités de monstres!

ROSALINE: Les enfants, restez près de nous. Ne vous approchez pas d’eux. Qui sait ce qu’ils pourraient vous transmettre.

ALICE: Des poux?

LUCAS: La peste.

ARMAND: Le coronavirus, l’ebolavirus, le rotavirus.

ROSALINE: Le virus du Nil occidental.

ARMAND: L’échovirus.

AGENT IMMOBILIER: Et cette porte, au bout du corridor, donne sur un placard. Tenez, admirez.

LUCAS: C’est sombre.

AGENT IMMOBILIER: C’est l’escalier vers le sous-sol. Désolé. Le placard, c’est plutôt cette porte-ci.

ALICE: Ça pue.

ARMAND: C’est vraiment pas propre.

ROSALINE: Ils auraient pu le ranger un peu, ce placard.

AGENT IMMOBILIER: En effet. Ça laisse à désirer et même, ça surprend.

EMMA: Que se passe-t-il encore?

AGENT IMMOBILIER: Ce cadavre, dans le placard, vous ne pouviez pas vous en débarrasser? Ça ne facilitera pas la vente.

GABRIEL: Réduisons de cinq pour cent.

EMMA: Je croyais que tu t’en étais débarrassé. Qu’est-ce qu’il fait encore là?

GABRIEL: Je n’ai pas eu le temps. Tu le sais bien, c’est la fin de l’année financière, je n’ai pas deux minutes à moi. Je voulais le brûler derrière la maison, mais parfois les obligations vous tirent de tous côtés et vous oubliez.

LÉO: En plus, ça prend beaucoup de place. Je ne peux plus ranger mes ballons dans ce placard.

EMMA: Léo, ne t’en mêle pas.

ROSALINE: Quelle négligence!

ARMAND: Désinfecter, décaper, conjurer, exorciser.

AGENT IMMOBILIER: En faisant appel à des professionnels, tout est possible. Un cadavre est vite disparu. Sortons, voulez-vous, et discutons.

L’agent immobilier entraîne les acheteurs et leurs héritiers à l’extérieur, jusque dans la rue. De l’angle où ils se trouvent, la propriété se démarque parmi ses consoeurs, elle attire l’œil, prête à la rêverie.

AGENT IMMOBILIER: N’est-ce pas une résidence extraordinaire? Négociez, offrez, ce soir elle est à vous, demain ils disparaissent, dans une semaine vous y régnez. Elle vous plaît, je le vois bien.

ROSALINE: Oui, beaucoup.

ARMAND-ALICE-LUCAS: Oui, beaucoup!

ROSALINE: À part le cadavre.

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À l’heure du macaron

Trois dames se promènent sur le large pont piéton. Vue imprenable de la ville, des quartiers comme il faut, en amont, des usines, en aval, et des quartiers sordides, encore plus en aval. Autour d’eux se forment et se déforment des couples d’amoureux. Des solitaires seuls photographient ce qu’ils ramènent dans leurs chambres, la nuit.

ANITA: Il paraît que le patron de l’usine de jouets s’est fait prendre à déverser des cadavres d’employés désuets dans la rivière. Pas lui directement, bien sûr, mais ses techniciens de surface et de profondeur. Ils les ont broyés et tout, mis dans les barils qu’ils ont entreposés dans la salle froide, séparée du bâtiment principal, jusqu’à la nuit dernière. Selon ce que j’ai appris, ils ont ensuite attendu une nuit sans lune, avant de tout balancer dans la rivière. Tout. Pendant que la ville dormait. Vous vous rendez compte!

BERTHE: Je n’osais pas le dire publiquement, mais il m’a toujours déplu, cet homme. Ses gestes hésitants, ses tics, tout en lui révélait une vie secrète, et à dire vrai, le crime. Vous saviez que son père avait lui-même vidé des produits chimiques dans un champ en friche aux limites de la ville? Ça n’a jamais été reconnu publiquement par la mairie, nous savons pourquoi, mais la chose s’est sue, et j’ai vu de mon regard vu ce champ. Je vous assure que l’odeur seule a dû faire mourir tous les oiseaux du voisinage! Le bonhomme a payé pour soi-disant faire nettoyer, et plus personne n’en a jamais parlé. Sauf que le champ est condamné depuis cette époque, ils ont dressé ces clôtures coiffées de barbelés, plus personne ne peut plus s’en approcher.

ROSITA: Ils nous prennent pour des cruches. Vides. Peut-on vraiment parler quand il s’agit de la Famille? Sans eux, nos rues seraient encore en terre battue, nous n’aurions pas l’eau courante, nous n’aurions pas le maire que nous avons, ni le député, ni les fonctionnaires.

BERTHE: Regardez sur la rive, juste là. Oui, c’est ça. Vous voyez cette petite masse rougeâtre? C’est du cadavre broyé. Ça en a tout à fait l’air.

ROSITA: Faut appeler la police! Tiens, je les appelle tout de suite! Avant que l’eau n’emporte ces pièces à conviction, avant que la rivière n’efface le crime!

ANITA: Calme-toi, Rosita! Que vont faire, à ton avis, les policiers? Ils vont récolter ce petit tas, ils vont le jeter au fond d’un sac, fin de l’histoire. Tu sais pourquoi.

BERTHE: Comme d’habitude. Ils vendront le sac à la Famille, et nous aurons beau trouver plein de ces petits tas de cadavres broyés, jamais personne ne sera embêté.

ROSITA: À moins que nous ne prenions en charge l’enquête nous-mêmes. Nous récoltons ce petit tas, nous le conservons au frigo le temps de trouver un laboratoire prêt à relever l’ADN qui établira un lien avec les employés désuets, et le tour est joué! Nous publierons les résultats de l’enquête dans un journal national. Face à l’évidence, les autorités agiront.

ANITA: Ils l’arrêteront, ils l’enchaîneront, ils le jetteront au fond d’un cachot. Humide.

ROSITA: Ils le tortureront. Ils le ruineront. Ils le feront disparaître à jamais de la ville.

BERTHE: Ils lui taperont sur l’épaule, plutôt! Ils lui baiseront les pieds, ils le féliciteront.

ANITA: Regardez!

Anita lit un courriel que vient de lui envoyer sa cousine germaine, Laurita. Les trois dames lisent ensemble.

ANITA-ROSITA-BERTHE: Mon frère me confirme que l’usine de jouets n’a pas déversé du cadavre broyé dans la rivière, mais de l’eau recyclée. Donc propre.

ANITA: Ah! C’est quand même une bonne nouvelle!

BERTHE: Il y a des gens qui se baignent dans cette rivière!

ROSITA: Ils n’ont pas pollué la rivière! Tant mieux! Notre belle rivière!

BERTHE: Regardez, ce n’est pas un tas de cadavres broyés, c’est un vieux chiffon.

ROSITA: Oui oui, un vieux chiffon. C’est l’heure d’un petit café, d’un macaron?

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De l’utilité des maires à Croteauville

Puisque c’est dimanche matin, Edgar Croteau minuscule dispose de quarante-cinq minutes avec Edgar Croteau majuscule. Il pleut au-dessus de Croteauville, mais pas au-dessus du jardin des Croteau. Faut dire que c’est un immense jardin, qui fait des kilomètres carrés. Le domaine est si vaste, qu’on n’y est jamais perturbé par le bruit des klaxons du centre-ville, par les fusillades occasionnelles, ou encore par la clameur de la foule, heureuse ou pas.

MINUSCULE: Papa! Papa! Attrape la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Lance la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Dessine-moi un moustique!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi les avions ne passent jamais au-dessus de notre maison?

MAJUSCULE: Ce n’est pas une maison, c’est un château. Ils ne volent au-dessus de nos têtes, parce que c’est un espace aérien privé, qui nous appartient jusqu’à la lune, et même un peu au-delà.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision, ils racontaient une histoire à propos d’enfants pauvres qui ne mangeaient pas tout ce qu’ils voulaient. Madame Tremblay ne me donne pas autant de glace que j’en voudrais, est-ce que je suis un enfant pauvre?

MAJUSCULE: Non. La pauvreté, c’est pour les étrangers.

MINUSCULE: Papa! Papa! C’est quoi un étranger?

MAJUSCULE: C’est ceux qui ne sont pas nous.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision…

MAJUSCULE: Tu regardes trop la télévision. Tu devrais lire. Il y a tout ce qu’il faut dans la bibliothèque. J’en parlerai à Maître Dupont.

MINUSCULE: Papa! Papa! Ils disent que le maire Provost est le dirigeant. C’est quoi un dirigeant?

MAJUSCULE: Celui qui dirige, celui qui donne des ordres aux autres. Tu veux jouer à la balle?

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi tu n’es pas le maire, tu pourrais donner des ordres aux autres toi aussi?

Ici, Edgar Croteau majuscule éclate d’un grand rire croteaunisien, devant un Edgar Croteau minuscule incrédule. Le temps s’égoutte, il ne reste que quatorze minutes à leur entretien dominical.

MAJUSCULE: Le maire, c’est le dirigeant des étrangers. Seulement des étrangers. Comme chacun en ce merveilleux monde a un rôle à jouer, le mien est de donner des ordres au maire.

MINUSCULE: Papa! Papa! Toi, on ne te voit jamais à la télévision! C’est le maire Provost qu’on voit! C’est lui le héros à la télévision.

MAJUSCULE: C’est vrai. C’est un héros. C’est lui qui reçoit tous les coups. Quand je décide de réduire les pilules à l’hôpital, c’est à lui qu’ils s’en prennent. Quand j’impose des frais pour la location des pupitres à l’école, c’est lui qui reçoit les coups. Quand je récupère les sous que la mairie donnait aux paresseux, c’est contre lui que les étrangers manifestent. Tu as raison, mon fils, le maire, c’est un héros.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je voudrais être un héros! Comme Spiderman! Comme Batman! Comme le maire Prévost!

MAJUSCULE: Les Croteau ne seront jamais des héros. Les héros sont de pauvres étrangers qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Nous, nous sommes au-delà de tout cela.

MINUSCULE: Papa! Papa! Est-ce que les étrangers nous aiment autant que les héros?

MAJUSCULE: Les étrangers ne nous connaissent pas. C’est bien ainsi. Nous possédons toutes les usines, tous les commerces, toutes les stations-service, tous les journaux, nous possédons jusqu’aux kiosques de distribution de limonade. Nous possédons, tout simplement. C’est notre nature, que veux-tu! Nous sommes heureux, nous serons toujours heureux. Il y aura toujours des maires pour protéger ce bonheur sacré. Il y aura toujours des maires.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je…

MAJUSCULE: Quarante-cinq minutes, mon fils. Au revoir. À dimanche prochain!

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