La villa

Deux vieux hommes assis dans une berline de luxe grignotent des fèves de cacao. Ils observent le portail d’une villa, un peu plus haut sur la rue.

ROGER: Toute ma vie, quatre-vingt-quatre ans, ça aura été un échec.

ROBERT: N’exagérons pas.

ROGER: Je n’y suis jamais parvenu. Jamais. Et pourquoi? Parce que je ne suis pas à la hauteur! Non, monsieur. Ils me saluent au club, ils acceptent parfois de s’asseoir à ma table, nous bavardons, nous parlons de tout et de rien, mais jamais de ça.

ROBERT: On dit qu’on ne trouve là rien que nous ne puissions trouver ailleurs.

ROGER: Évidemment qu’on le dit! Les jaloux. Les dépités. Les rejetés. Parce que ce qu’on y trouve, ça ne se mesure pas, ça ne se pèse pas. Entrer dans la villa, y être admis, voilà tout.

ROBERT: Tu aurais pu leur racheter trois fois, leur villa. Et maintenant, tu viendras tous les jours jusqu’à ta mort pour observer ta déconfiture? C’est ridicule, non? Ne vaudrait-il pas mieux tout oublier, profiter de ta ribambelle de descendants?

ROGER: Une vie, c’est l’empilement de nos actions. Ce qui reste. Parfois, ça suffit, quand tu as tissé un solide écheveau. Mais souvent, c’est mon cas, il reste beaucoup trop de fils épars, qui jamais ne serviront à rien. Mon essence s’est éventée.

ROBERT: Parce qu’on ne t’a jamais ouvert la porte de la villa!

ROGER: Exactement.

ROBERT: Pourquoi? Que te sont ces gens? Je connais des types qui ne te valent pas, et de loin, et qui y entrent. Pourquoi en faire toute une histoire?

ROGER: C’est mon histoire. Ces gens, c’est l’histoire de mon échec. Ils m’ont toujours refusé leur porte. Je ne suis pas certain de connaître leurs raisons, ça ne se demande pas, ça ne se dit pas. J’ai cru que c’était ma famille, mes aïeuls, ma fortune, mon épouse. Ça n’est rien de tout cela. C’est moi, simplement. Moi, essentiellement.

ROBERT: Leur serais-tu antipathique? Pourtant, tout le monde t’aime.

ROGER: Tu ne te rends pas compte. J’avais quinze ans lorsque j’ai souhaité pour la première fois entrer chez eux. Quinze ans! Je me suis rapproché de la famille, j’ai joué au tennis avec les garçons, j’ai toujours été avenant, poli, respectable. Nous étions presque amis, à cette époque. Ils venaient chez nous, ils dînaient même à la maison, à l’occasion. Mais jamais je ne pouvais mettre un pied chez eux. Tous nos copains du club y allaient, sauf moi. Puis un des garçons est venu à mon mariage, je ne suis pas allé au sien. J’ai fait fortune, j’ai donné des dizaines de tuyaux à la famille, qui leur ont permis de faire des gains importants. On m’a célébré, remercié, louangé, mais jamais invité. Ça fait presque soixante-dix ans que ça dure. Tu te rends compte?

ROBERT: Je les aurais oubliés bien vite, je t’assure.

ROGER: Ils sont ma malédiction. Si j’étais entré chez eux, à quinze ans, peut-être n’y aurais-je plus jamais pensé, peut-être les aurais-je oubliés. 

ROBERT: Mon vieux, tout ça t’est monté à la tête. Vieille tête fêlée! Laissons ça pour aujourd’hui, descendons en ville boire un coup, pendant qu’on tient encore debout. Nous reviendrons demain, avec tes fèves de cacao, immangeables, mais que je croque tout de même, et nous reprendrons cette discussion. Je te poserai les mêmes questions, tu me feras les mêmes réponses. Avec un peu moins de mots. D’un jour à l’autre, il y a moins de mots. Tu finiras par te taire, et moi aussi.

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