La mer

Tu viens avec moi, je vais à la mer. J’ai besoin de cette illusion d’arriver au bout du monde, de mon monde. Parfois, comme maintenant, je voudrais tourner le dos et disparaître pour tous. Non, pas pour toi. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je t’invite, tu peux venir avec moi si tu veux. Nous deux, nous envoler, ne plus avoir à parler, pour toute une journée, et pourquoi pas, bientôt, pour toute une semaine, pour toute une vie. Ça n’est pas possible? Les clients attendent leur livraison de papier? C’est vrai. T’imagines leur tête, si nous interrompions tout. Un engrenage brisé, cassé, une machine qui n’avance plus. Mieux, qui avance, mais de travers, qui prend le large en zigzaguant, sans direction, anarchique et folle. Je vois d’ici la stupeur, la colère, les protestations, tout ce bruit qui inévitablement gonflerait. Une cacophonie vaine, risible. Non, ce n’est pas ça. Non, tu ne comprends pas. Je ne veux rien détruire, pas une révolution, pas tout raser. Juste un petit accroc, suffisant pour réveiller, pour faire sortir les comédiens de leurs rôles et les contraindre à l’improvisation. À l’imagination. Moi, je l’ai perdue, vois-tu. L’imagination. Pas toi? Je ne te contredis pas, c’est inutile. Je pourrais te dire que tes cheveux sont verts, même s’ils sont noirs, qu’est-ce que ça changerait. Je pourrais te dire que tu es libre, malgré les chaînes à tes pieds. À quoi bon? À quoi bon ergoter, tant que nous ne quittons pas nos chaises, ça ne sert à rien. C’est un jeu, et nous connaissons les règles. Même si nous en venions aux coups, même si l’un de nous y laissait sa peau, nous les connaissons par cœur, les règles, ça nous rassure, ça nous guide jusqu’au bout. Bien sûr que non, je n’ai aucun motif de t’en vouloir, qu’est-ce que tu vas chercher! Je t’ai invité, rappelle-toi, invité à m’accompagner à la mer! Je parlais comme on se familiarise avec ses réparties, tu vois? Je n’ai jamais voulu te tuer, tu extrapoles, tu t’enlises, tu t’éloignes dans le présent. Oublie cette charrette de mots que je t’ai lancée, c’était une mauvaise idée. Si si, je veux toujours que tu m’accompagnes, mais nous garderons le silence, nous abandonnerons, le temps de notre escapade, ces petites constructions de phrases. C’est ça, oui. Pas de commentaires, rien. Deux cavaliers sortis du jeu, qui errent et se perdront dès que, comment dire, dès que ce sera possible, dès qu’ils le voudront, ou le pourront. Pas un mot. Oh peut-être, si tu y tiens, quelques onomatopées. Mais même cela, ça ne sera peut-être pas possible. Que des sons, plutôt, articulés ou pas, mais totalement neufs. Je me demande si nous le pourrons. Alors c’est entendu, tu viendras, à la mer? Oui? C’est bien. Pour toi.

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