Les bonobos

Salut Lola, ma chère et unique Lola. Heureusement que la transmission de courriels par télépathie fonctionne encore. C’est le seul moyen de communication qui me reste, depuis que tous feignent de ne plus comprendre un mot de ce que je leur raconte, depuis que je n’ai plus accès ni à un téléphone, encore moins à un ordinateur, pas même à un vulgaire stylo. Me voilà bien dépourvu, et je le crois bien, abandonné. Je compte sur toi, ma chère et unique Lola, je n’ai plus que toi.

Les enfants nous tarabustaient depuis le printemps pour visiter le zoo. J’ai eu beau leur représenter que l’observation d’animaux en prison était une activité dépravée, que cela nous placerait dans la position de geôliers, ni plus ni moins. Ils n’ont rien voulu entendre, ils m’ont ri au nez, ils ont refusé de manger leur salade, leur soupe et leur purée.

Ma femme a cédé, sous prétexte qu’à trois et quatre ans, ils ne comprenaient pas les notions morales auxquelles nous voulions les élever, et que, justement, nous pourrions nous servir de cette expérience pour les éduquer. Je bouillais, tu t’en doutes. Me voir côtoyer tous ces gens qui se moquent des animaux, qui les provoquent, qui leur lancent leurs saloperies, m’horripilait. 

Nous voilà donc au zoo. Je me sentais diminuer à vue d’œil, devenir un de ces rustres rigolant de tout, à la silhouette et la voix grasses. Les lions! Les masses de mômes tentaient de les réveiller, leurs parents se plaignant aux employés de les laisser dormir alors qu’ils avaient payé pour les voir. L’éléphant! Seul dans sa fosse à peine assez large pour pivoter sur lui-même. Les zèbres mélancoliques, les autruches apathiques, les ours névrotiques. Bouleversant!

J’en avais assez, je tirais la bande vers la sortie, mais les enfants brâmaient à déchirer les tympans. Ils ne partiraient pas sans voir les singes. Je les tenais d’une main, ma femme de l’autre, et pour éviter de les écarteler, j’ai obtempéré, et les ai suivis dans l’allée des primates. Gorilles, macaques, babouins, les gamins riaient, imitaient  les expressions qu’ils prenaient pour des grimaces.

Si j’avais pu, je les aurais tous libérés! Mais les pauvres, que serait-il advenu d’eux, en ce pays, loin des leurs? Je bougonnais, j’étais d’une humeur massacrante. J’imagine qu’il se dégageait une telle colère de tout mon être qu’elle devenait visible, une sorte d’ectoplasme blafard vaguement effrayant, puisque la foule s’est subitement éloignée de moi. Même ma femme et mes enfants ont reculé, m’ont dévisagé avec la même frayeur qui déformait tous les visages.

Deux gardiens, armés d’énormes filets, se sont approchés de moi comme s’ils avaient affaire à un fauve. Tout doux, tout doux, me répétaient-ils. Je n’allais tout de même pas les mordre, les griffer! J’allais m’éclipser, me sortir de cette situation absurde lorsque l’un d’eux m’a capturé dans son filet. Ils m’ont vite maîtrisé, et en moins de temps qu’il en fallait pour que je réalise ce qui m’arrivait, ils m’ont poussé dans la cage des bonobos!

J’y suis encore, ma chère Lola. Et je compte sur toi pour m’en sortir au plus vite, puisque ma femme m’a aussitôt tourné le dos, en traînant nos enfants derrière elle.

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