La Comédie

MANTIE: Si tu me dénonces, je nierai. Je nierai tout.

DISIA: Je ne te dénoncerai pas. 

MANTIE: Ça t’indiffère? Tu crois que ça n’est rien, tu t’en détournes comme d’une banalité, tu iras ton chemin sans arrière-pensée?

DISIA: Tu n’as pas à t’inquiéter. Je suis ton amie, pourquoi irais-je te dénoncer, et à qui?

MANTIE: Mais à tout ce qui écoute, lit, avale! À tous et à tout!

DISIA: Tu dramatises. Gardons notre sang tiède, respirons longuement, et viens avec moi, j’allais faire des courses.

MANTIE: Son sang est froid.

DISIA: Pas encore, mais ça viendra. Allez, viens.

MANTIE: J’en fais quoi?

DISIA: Laisse-le. Il n’a pas besoin de toi. Ni de personne, d’ailleurs.

MANTIE: J’ai peur d’avoir des remords. Je sens que je devrais faire un geste, quelque chose pour me racheter.

DISIA: Tu finiras par te dénoncer toi-même. Tu l’as trucidé parce qu’il ne voulait pas que tu touches à sa Comédie humaine. Le voilà bien mort, tu ne dois pas avoir peur des morts. Ils nous tournent le dos, tous. Alors.

MANTIE: Pourtant, je n’avais pas de haine. On dirait qu’il dort. A-t-il au moins prononcé un mot, un seul mot?

DISIA: Apportons sa Comédie humaine, à nous deux, nous y parviendrons. Ce serait vraiment dommage de la laisser derrière, et là, oui, ça rendrait tout cela modestement absurde.

MANTI: Je n’y avais pas pensé. Voler, une chose que je n’ai jamais faite. Pas même un bonbon.

DISIA: Là c’est différent. La culture, ça ne se vole jamais, ça n’a pas de prix.

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Amoureux

ICALIA: Vous souvenez-vous quand vous étiez amoureux?

ROTRAN: Amoureux, moi? Vous rigolez!

ICALIA: Pourtant, on l’a dit. Il y a des témoignages, des photos, une vidéo, un webinaire, deux blogues, et je ne sais plus combien de tweets.

ROTRAN: Vraiment? Moi qui croyais, enfin, qui étais persuadé. Mémoire, oh mémoire, quand tu nous frappes la tête sur le dash.

ICALIA: Oh le dash! Oh le dash! N’empêche, vous voilà cerné, identifié. Recroquevillé.

ROTRAN: Vous avez des précisions, des informations? Peut-être pourriez-vous me fournir une énumération des objets de cet amour, avec quelques répercussions, car ça n’a certainement pas manqué. Je ne suis pas devin, mais on devine. Non?

ICALIA: L’énumération est courte: c’était Trabriotala. La seule et unique Trabiotala.

ROTRAN: Ce nom ne me revient pas. Cela a dû être fort bref, il y a fort longtemps.

ICALIA: Cela a duré entre deux et cinq ans, il y a de cela dix ans, neuf mois, trois jours. Vous avez effacé, rayé, vraiment c’est une réussite!

ROTRAN: Un succès, semble-t-il. Vous êtes certaine? Oui? Moi qui me gausse depuis des années d’un passé irréprochable, d’une vie exemplaire, propre, claire, et je dirais, car on le dit, limpide. Mais on ne le dira plus. Devant la preuve, je devrai me courber. Avouer? Comment cela serait possible, sans le souvenir?

ICALIA: Du souvenir, je connais un marchand de la rue Desormeaux qui en vend. C’est cher, mais de qualité A-1.

ROTRAN: A-1? Impressionnant.

ICALIA: On y va? Je peux vous y accompagner.

ROTRAN: Non merci. Dorénavant, je ferai preuve d’humilité. Cela je le peux. Je jouerai le rôle à merveille. Mais ne me demandez pas d’en apprendre la genèse, la visqueuse, boueuse et fumeuse réalité.

ICALIA: Pourtant, Trabiotala, ça promet. Ça peut être une illumination.

ROTRAN: Je n’y pressens que soupirs, attentes, frustrations et renoncements. Ça m’anéantirait. Puis, je n’ai pas le temps d’oublier une deuxième fois. Je ne me souviendrai pas. Jamais.

ICALIA: Comme vous voulez. Après tout, comment savoir! La rumeur fait peut-être fausse route. Ça s’est vu.

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Un poème

Filer dans la nuit, dans le désert du Nevada, sans pare-brise. Des fous à moto me poursuivent depuis que je t’ai quitté.

Qui sont-ils? Que me veulent-ils?

J’ai mis tes lunettes, mais ce n’est pas suffisant. Ce vent sur mon front. Ce bourdonnement dans mes oreilles. Je sens ma tête sur le point d’éclater.

Je n’ai pas peur. Je garde mes yeux sur la route, mes mains sur le volant.

La route est déserte. Presque déserte. Nous ne croisons pas plus d’une voiture toutes les demi-heures. Ou plus.

Que me veulent-ils?

Je ferai tout pour survivre à cette nuit. Pas question d’abandonner.

J’ai suffisamment d’essence pour atteindre la ville. J’ignore ce que je ferai une fois sur place. Et eux, quel est leur plan? Vont-ils me tirer dessus? Me laisseront-ils entrer dans la ville?

J’ignorais que j’avais des ennemis. Je me creuse la cervelle, je ne trouve rien.

Je crois que j’ai gagné un peu de terrain sur eux. Dans mon rétro, leurs phares rétrécissent. Combien sont-ils? Trois? Quatre? Peut-être seulement deux.

Si au moins il y avait des flics sur cette route. Ça les exciterait. Excès de vitesse. Gros excès. Mais pas de chance d’en rencontrer un qui ne dorme pas dans cette nuit sans lune.

Zut!

Une crevaison. Pas le moment.

Oh la la. Ça valse. Un coup à droite, un coup à gauche. Me voilà bien enlisé dans le sable.

Vite. Sortir. Courir.

Les voilà. Ils s’arrêtent, inspectent la voiture.

Impossible de se cacher. Courir.

Que font-ils? Ils mettent le feu à la voiture. Ne semblent pas vouloir me poursuivre. Qu’est-ce que c’est?

Ils chantent, ils rient.

Les voilà qui partent. Rebroussent chemin, retournent d’où ils viennent.

C’est peut-être un piège, pas question de revenir vers la route avant le lever du soleil. Ils ont peut-être laissé un des leurs derrière.

Je marche. Toute la nuit, en parallèle avec la route. M’éloigner le plus possible de la voiture, de mes ennemis.

Enfin le soleil. Espérons qu’une voiture s’arrêtera.

Une moto! Oh non!

Rassurons-nous. Certainement pas un de ces types. Ils sont partis, disparus.

Plutôt aimable. Me conduit jusqu’à la ville, jusque chez moi.

Je lui offre un verre, pour le remercier. Frères humains, je crois en vous!

Je lui raconte ma mésaventure, mon pare-brise éclaté par la pierre qu’ils ont lancée, et la poursuite, et l’incendie, et la nuit dans le désert.

Il s’excuse.

Pardon?

Il s’excuse. Son copain, c’est un excentrique. Il avait besoin de ça, cette nuit, pour écrire un poème.

Un poème? C’est quoi cette connerie.

Oui, un poème.

Je lui balance mon verre au visage. Ridicule. J’en oublie de relever son numéro de plaque. Il déguerpit, l’air vraiment désolé.

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S’égoutter

Des amis autour de la piscine. Maillots de bain. Musique. Margueritas.

JASMIN: Je vais pisser.

Un peu éméché, Jasmin monte les cinq marches du balcon, pousse la porte-fenêtre, titube jusqu’aux toilettes. Appuyé sur le mur, il baisse son maillot, qui tombe à ses chevilles. Il ferme les yeux.

Ça coule, longtemps. Jasmin a bu tout l’après-midi. Sensation de libération. Peu à peu, sa vessie reprend des proportions normales, moins douloureuses. Ça coule et ça coule, tellement que Jasmin manque de s’endormir, appuyé au mur.

Puis ça y est. Quelques gouttes, voilà. Remonter le maillot, aller rejoindre les amis. Mais. Évidemment, il en restait encore un peu. Rasant.

Demi-tour, Jasmin s’installe au-dessus de la cuvette. Et ça coule encore. Comme s’il ne l’avait pas fait une première fois. Ça n’en finit plus, il sent que ça va durer.

S’appuie à nouveau sur le mur, échappe son maillot qui tombe à ses chevilles.

Jasmin somnole, bercé par le bruit du flot ininterrompu. Impression de s’affaiblir, immobile devant la cuvette.

À l’extérieur, les amis l’appellent. Jasmin! Jasmin! C’est que ça fait déjà une bonne demi-heure qu’il est parti. On vient même frapper à la porte, mais on n’insiste pas. Il y a une autre toilette à l’étage.

Ça coule, et ça coule encore. Les yeux fermés depuis de longues minutes, souffle régulier, tout porte à croire que Jasmin s’est vraiment endormi. Comment est-ce possible? Dormir debout et uriner en même temps?

Quelqu’un derrière la porte demande si tout va bien. Jasmin grogne, et de l’autre côté, on se satisfait de cette réponse. Une petite voix dit qu’il est sans doute malade, qu’il vaut mieux le laisser.

Le soleil se couche, quelques-uns des amis se rhabillent, rentrent chez eux. D’autres aident à ranger, à nettoyer.

On semble avoir oublié Jasmin. Personne ne vient lui demander si ça va. On peut l’entendre uriner.

Appuyé au mur, Jasmin ronfle. Voilà quelques heures qu’il est là, à laisser ce flot continu quitter son corps.

Vers minuit, tout le monde est parti. Sean et Hugues, les hôtes, s’apprêtent à se coucher. Dernière vérification à la porte des toilettes. Trois petits coups. Jasmin? Pas de réponse. Sean colle son oreille contre la porte. Silence. Ça ne coule plus.

Inquiets, Sean et Hugues ouvrent la porte avec un tournevis.

Cri d’horreur.

Appuyé sur le mur, un squelette à peine humide, un maillot à ses chevilles.

Comment est-ce possible? Comment peut-on uriner au point de se vider de tout?

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Carla et Rosario

CARLA: Monsieur l’inspecteur, la situation est corrélativement simple, et vous comprendrez tout dans quelques minutes, si vous me laissez le temps de produire devant vous l’essentiel de l’imbroglio dans lequel je me suis enfoncée bien malgré moi, soyez-en certain, car qui souhaiterait se débattre dans cette soupe sans pouvoir en tirer le moindre bénéfice, la moindre petite douceur, pas même une once d’affection, encore moins d’amour, puisque tout est là, tout sera dit, dans ma quête frénétique mais raisonnable pour un grand amour teinté de passion, flammes, larmes, cris, j’avais décidé de sauter dans ma voiture et de rouler sans m’arrêter, pas même au feu de circulation, à l’intersection de ma rue et du boulevard, je l’avoue, pour me rendre au plus vite chez Rosario, le Rosario que je n’avais jamais vu, certes, mais qui accompagnait chacun de ses messages d’une photo, vingt-sept ans, athlétique, poétique, diabolique, et souvent torse nu, quoique ces images ne m’émouvaient pas, je veux dire, pas à elles seules mais accessoirement parce qu’elles accompagnaient des mots d’amours d’une franchise et d’une limpidité que je n’aurais jamais imaginées chez un homme et cela, si vous les aviez lues vous comprendriez, mais qu’est-ce que je dis, bien sûr vous les avez lues, vous ne faites que ça, fouiner dans les intimités, farfouiller avec votre joli museau blasé, donc vous voyez que ce n’était pas que les photos, c’était un ensemble, tout de lui avait fini par former une existence dont chacune des fibres participait de son essence, en sorte qu’il devenait impossible d’en soustraire une seule sans provoquer l’écroulement général, alors quand il m’a donné rendez-vous devant le théâtre de marionnettes du parc Richetrou, après plus de trois mois d’échanges en ligne, je palpitais, vous savez, le coeur, les poumons, la rate et tout parce que, comme dans toutes les transmutations, un doute persiste, s’installe malgré soi et c’est la raison pour laquelle j’ai combattu si ardemment ce sentiment, pour l’effacer, le terrasser afin d’arriver à lui dans un état de grâce exactement semblable à celui qui nous liait internettement, pour ne rien gâcher, pour ne pas avilir par mes faiblesses une communion si fine, si profonde et sincère qui, de cela je peux en être fière, je suis parvenue à maintenir intacte en conduisant peut-être un peu trop vite, je le concède, vous me direz combien je vous dois, mais tout de même prudemment, si j’en juge par l’absence d’accident dans mon sillage, à part la vieille clôture que j’ai emboutie en me garant devant chez lui, par mégarde, parce que ça n’avait pas d’importance, parce que c’était dans un monde que je quittais et que je ne reverrais jamais, à tel point que j’ai laissé les clefs dans le contact, prête à m’envoler, vaporeuse, et quand j’ai frappé chez lui il n’y avait devant sa porte qu’une âme illuminée, une femme cosmique qui s’apprêtait à vivre une fusion nucléaire, si bien que lorsque la porte s’est ouverte, j’ai senti une immense chaleur m’envahir, me brûler des pieds à la tête, et pendant une fraction de seconde je croyais réallement que je me consumait, là debout sur ce seuil inconnu, mais patemment ça ne s’est pas produit puisque dans la fraction de seconde qui a succédé, je me frigorifiais sur place, le visage levé sur un homme d’une cinquantaine d’années, bel homme comme on dit, pour son âge, mais bedonnant, mi-chauve, nez fatigué, l’oeil papelard, qui s’est mis à parler, un jargon d’où je ne distinguais que de rares mots comme ben belle et plusieurs autres de la même tournure, ce qui m’a fait réaliser que j’avais en face de moi non pas un domestique, un frère ou un père, mais l’homme en chair et en paroles, Rosario lui-même, imposteur, fumiste et déprédateur qui aurait mérité que je le fusille sur le champ, si j’avais eu un fusil, pour m’avoir rejeté dans l’étang de boue d’où je croyais m’être extirpée depuis trois mois déjà, aussi, vous remarquerez que ma réaction a été toute en retenue, et s’il n’avait pas insisté pour m’aider à dégager ma voiture prise dans la clôture, je ne serais pas ici, mais il ne me lâchait pas, et tout en poussant il me baragouinait toujours la même pâtée, d’où se dégageaient encore des ben belle et des amour, ce qui devait correspondre à sa façon de me faire la cour, ou peut-être, plus prosaïquement, à me convaincre de lui faire une pipe, et ça n’arrêtait pas, sa voix grasse et sourde qui m’étouffait, qui me faisait monter la nausée jusqu’à ce que je doive me fermer les yeux et les oreilles pour reprendre des forces, déterminée à sauter de ma voiture et à m’enfuir le plus loin que je pourrais de ce monstre, mais quand j’ai rouvert les yeux, je n’ai d’abord vu que sa grosse tête dégarnie appuyée sur le capot, puis son ventre, et derrière, le mur de sa maison où, mais à ce moment-là je ne m’en étais pas encore rendu compte, ma voiture l’avait écrasé bien malgré moi, car je le répète, fuir m’aurait suffi, mais à cet instant précis, celui où mon pied est tombé malgré moi sur l’accélérateur, je tentais de reprendre mes sens, et si j’ai couru ensuite, ce n’était pas par culpabilité mais simplement pour ne pas m’anéantir, pour ne pas sombrer avec lui, ma tête près de la sienne sur le capot, unis dans le même cloaque à respirer les même relents d’ordures, parce que je ne savais pas qu’il avait, ou qu’il allait, trépasser, parce qu’il l’est bien, du moins c’est ce que j’en déduis à cause de votre tête, qui est mieux que la sienne, rassurez-vous.

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Il y a une solution à tout

Échange de messages dans un groupe de discussion. Léa, Méo, Mae et Léo.

LÉO: C’est embêtant. Nous partons en vacances demain. Tous les bagages sont dans le camping-car. Et les jeux des enfants. Et les bicyclettes. Et le vin.

MÉO: Tout de même. C’est ton père. Ça comporte des corvées.

MAE: Et toi Méo? C’est ton frère, non? Ça comporte quoi, dans ton cas?

MÉO: Je te rappelle que je suis à Sydney, Australia, ma belle. Toi qui ne travailles pas, tu as tout ton temps.

MAE: Moi, c’est impossible. En ce moment, un raz-de-marée roule sur mon existence!

LÉA: Mae? C’est l’amour?

MAE: Fou! Oui oui. Fou fou! Délié, illimité, affiné.

LÉO: Troisième cette année? Ou quatrième?

LÉA: Léo!

MÉO: L’amour, ça n’empêche rien. Tu peux t’occuper des funérailles.

MAE: Nous nous écrivons toutes les heures! Nous serons ensemble ce soir, demain soir. Mon esprit possédé. Je voudrais bien, mais j’en serais incapable. Inepte.

LÉO: Ça pourrait être une belle façon de faire connaissance, préparer des petites funérailles ensemble. Main dans la main, choisir un cercueil, organiser une exposition du cadavre, et finir le tout par un feu de joie!

LÉA: Léo, tu exagères! Ta soeur a peut-être trouvé le bonheur, tu ne vas pas tout lui gâcher!

LÉO: Mais toi Léa, c’était ton mari, la corvée, c’est pas plutôt à toi qu’elle reviendrait?

LÉA: Il a été mon mari pendant sept ans, mais dans la dernière année, tu le sais bien, il me trompait. Ouvertement. Au vu et au su de toute la ville. Alors.

MÉO: Il s’en vantait. C’est bien mon frère.

MAE: Faut le faire congeler. On s’en occupera quand on pourra.

LÉO: J’ai vérifié. Impossible. Ils peuvent le garder au frais pour quelques jours, mais le congeler, ils ne peuvent pas.

LÉA: Légalement, le congeler nous-mêmes, ça poserait un problème, je crois. Les gens, ils n’ont pas le droit de garder des cadavres chez eux, ad vitam aeternam.

MÉO: Sans compter que s’il y a panne d’électricité, ça risque de sentir mauvais. Et qui voudrait avoir un corps en décomposition dans son sous-sol?

LÉO: J’ai pas de congélateur.

MAE: J’en ai un, mais il est rempli de brocoli congelé. Mettre de la chair par-dessus, non merci. Ça corromprait. Et puis, je suis végétarienne.

LÉO: Personne ne te demande de le manger.

MAE: Idiot!

LÉA: Caser un cadavre entre les fruits congelés et le saumon fumé, ça ne se fait pas.

MÉO: Alors, vous n’avez pas le choix. Il vous faudra bien les faire, ces funérailles! Vous prenez le premier cercueil venu, une p’tite soirée, une p’tite cérémonie, deux ou trois mots et hop dans le four. Pas besoin d’attendre les cendres. Ils en disposeront. Au rebut!

LÉO: Tu peux bien parler, toi tu t’en fous, dans ton Australie lointaine! Tu n’auras pas à lever le petit doigt! On te reconnaît, toujours absent quand la famille a besoin.

MÉO: Je paierai le cercueil, si ça peut vous consoler.
LÉA: Tant qu’à payer, pourquoi ne pas embaucher quelqu’un pour s’occuper du cadavre? Cercueil, salon funéraire, incinération. Deux ou trois personnes.

LÉO: Des acteurs, en somme. Pour jouer notre rôle.

MAE: C’est une excellente idée! Ils joueront bien mieux que nous. Je suis certaine qu’à l’École de théâtre, nous pourrions en trouver quelques-uns. Ça leur fera un peu de sous pour payer leurs études.

MÉO: Ça existe, un service comme celui-là? Ça se fait?

LÉA: Tout peut se faire, du moment qu’on le décide.

MAE: Alors c’est décidé.

LÉO: On peut tout faire en ligne?

LÉA: Je publie une annonce ce soir, et j’en suis certaine, on y répondra tout de suite. Nous diviserons les frais après.

LÉO: D’accord.

MÉO: Au salaire minimum. Faudrait pas exagérer.

LÉO: Ça va de soi.

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Les petits caractères

Jonathan a failli mourir. Cris, effroi, angoisse. La mère incriminait l’épouse qui dénonçait les mœurs barbares du clan.

Le médecin traitant allait débrancher les appareils, qui de toute façon consommaient beaucoup trop d’électricité. Et l’hôpital avait besoin du lit pour des malades guérissables.

Mère et épouse ne s’entendaient pas sur la couleur du cercueil ni sur le prix.

C’est alors qu’est apparu ce médecin de génie. Nouveau. Il proposait de le sauver, en lui implantant un soutien artificiel. Comme d’autres ont des prothèses.

Cris, espoir, enthousiasme. La mère accusait l’épouse de l’avoir abandonné, mais l’épouse n’entendait pas, n’écoutait pas, tenant la main du malade, murmurant des mots de leur vie à tous les deux.

Un mois plus tard, Jonathan rentrait chez lui.

Retrouvons-les, lui et son épouse, heureux comme des pinsons, le soir de leur premier repas en tête à tête. Vive le bonheur, dirait ma sœur.

ÉPOUSE: Enfin, mon petit Jon! Enfin de retour! La mort a perdu la partie!

JONATHAN: Dire que je pourrais être en train de m’amuser avec les racines des pissenlits!

ÉPOUSE: C’est horrible! Parlons de ce qui nous attend. Comment te sens-tu?

JONATHAN: Parfaitement bien, comme si je n’avais jamais été mourant. C’est marrant, non?

ÉPOUSE: C’est inespéré. Est-ce que tu nous entendais, quand tu étais dans le coma?

JONATHAN: Je ne suis pas certain. Il y avait des gens, mais c’était comme dans un rêve. Comment savoir? Une chose dont je suis certain, j’ai senti ta présence jour après jour, tu dansais près de moi, tu chantais, tu riais et j’étais rassuré.

ÉPOUSE: Oh Jon! Comme j’ai eu peur de te perdre!

JONATHAN: Cette technologie, c’est inespéré. Quand je retournerai voir ce médecin, je lui apporterai un présent. Ça vaut bien ça! Vous cherchez le cadeau idéal pour un homme dans la quarantaine, visitez notre boutique virtuelle! Vous y trouverez un vaste choix d’articles de sport ou de bricolage, vous y trouverez même des billets pour les meilleurs spectacles en ville!

ÉPOUSE: Jon? Qu’est-ce que tu racontes?

JONATHAN: C’est pas moi. Ça parle tout seul. Sinistre.

ÉPOUSE: Tu trembles, viens, viens t’allonger sur le divan.

JONATHAN: On dirait que je suis possédé.

ÉPOUSE: Tu veux de l’eau? Des cachets? Un verre de rhum?

JONATHAN: Oui, s’il te plaît. Le Tonneau d’or vous offre la meilleure collection de rhums de toutes provenances. Antilles françaises, Caraïbes, vous y trouverez de tout, pour tous les palais, pour tous les budgets. Il y a un Tonneau d’or près de chez vous, jusqu’en bas, à l’intersection de la rue de la Victoire.

ÉPOUSE: Encore!

JONATHAN: Je sais. Je n’ai aucun contrôle. C’est inquiétant.

ÉPOUSE: Tu es pâle, j’appelle ton médecin.

JONATHAN: Attendons demain. Je suis fatigué. C’est sans doute cette nouvelle technologie. Un bogue. S’il fait beau demain, nous pourrions marcher jusqu’à l’hôpital. Voici les prévisions météorologiques pour demain. Vague de temps frais demain matin. Maximum de sept degrés Celsius. La température se réchauffera progressivement en journée, pour atteindre vingt degrés à seize heures. Demain soir, risque d’averse.

ÉPOUSE: Tout ce que tu dis, Jon, il y a un robot qui répond à tout ce que tu dis! Comme si tu étais branché sur un moteur de recherche Internet!

JONATHAN: Ça n’a aucun sens.

ÉPOUSE: Essaie, pour voir. Dis n’importe quoi, une chose absurde que tu aimerais trouver.

JONATHAN: Je ne veux rien.

ÉPOUSE: Invente!

JONATHAN: Absurde? J’aimerais m’acheter un tutu. Chez Boutique Claire, on met le prêt-à-porter à la portée de toutes les danseuses! Toutes les couleurs, toutes les tailles, toutes les danses. Boutique Claire, 15 avenue du Chêne-Bleu, ou Boutique Claire en ligne!

ÉPOUSE: Tu vois! Ils ont fait de toi un esclave! Le nec plus ultra de la pub.

JONATHAN: Je vais exiger qu’on me débranche cette aberrance!

ÉPOUSE: Ça fait sans doute partie du contrat.

JONATHAN: Tu n’as pas lu les clauses?

ÉPOUSE: Qui lit les petits caractères?

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Chez Georgette

Les étrangers qui entrent au café Chez Georgette en ressortent rarement vivants.

C’est un café sur le bord de la grande route, qui traverse du nord au sud la forêt de la Roche-Rouge. Isolé. Pas une autre habitation, pas même une station-service. Le premier village est à cinquante-deux kilomètres au sud, le second à quarante-huit kilomètres au nord.

Au café Chez Georgette, à part les routiers habituels, tout le monde est étranger. Je suis un routier. J’en ai vu des gens entrer, qui ne sont jamais ressortis. J’ignore ce qu’ils sont devenus. Je les ai peut-être rêvés.

Ce matin, il y eu cette femme qui montait du sud, qui s’est arrêtée pour manger un croque-monsieur. Presque jeune, elle ne souriait pas. Éteinte. Ni triste, ni inquiète, ni fâchée. Vide.

Puis il y a eu cet homme, qui descendait vers le sud. Il a commandé un croque-monsieur. C’est ce que choisissent tous les étrangers. Le plat du jour ne les attire pas. Pourtant.

Je ne m’arrête jamais plus de trente minutes dans ce café. Quand des étrangers entrent, ce qui est rare, je les observe. Alors le temps passe vite.

Puisque toutes les tables étaient prises, par les routiers et la femme, l’homme a demandé la permission de s’asseoir à sa table. Elle a haussé les épaules.

Il a ouvert son téléphone pour consulter ses messages, ils le font tous, mais comme il n’y a pas de réception ici, au milieu de la forêt, il l’a reposé. Nerveux. Sourire nerveux.

Les croque-monsieur n’arrivaient pas. Ils devraient vraiment commander le plat du jour, c’est tellement plus simple.

Il a levé les yeux vers elle, lui a parlé de la légende. Les étrangers qui disparaissent dans ce café. Il a ri. Il voulait constater, détromper les superstitieux. On sentait, cela était inscrit dans la brièveté de ses gestes entrecoupés, qu’il avait tout de même un peu peur. Qu’il aurait besoin de se convaincre lui-même.

Elle lui a répondu qu’elle n’y croyait pas, que c’était bête. Il s’est calmé. Ils ont parlé de la route, du croque-monsieur qui n’arrivait pas, ils n’avaient plus faim, voulait seulement faire une pause, il a été question de cinéma, de la ville, de la mer, de longues promenades dont ils se souvenaient, ou qu’ils imaginaient. Il a fini par lui prendre la main, elle a fini par lui donner un baiser. Combien de temps tout cela a duré? Une vie, ça m’a semblé.

Je suis sorti. Dans le stationnement, devant le café, il n’y avait que les camions des routiers. Je les connais tous, ces bahuts. Mais pas de voiture. Comme si ces deux étrangers étaient venus jusque là à pied.

Par curiosité, je suis retourné à l’intérieur. Leur table était prise par un routier. Un type du sud que je connais de vue. Nulle trace d’une femme, d’un homme, de ce qui ressemblait à un nouveau couple.

J’ai demandé à Georgette elle-même ce qui était advenu de ces deux-là. Elle m’a dévisagé comme si je lui racontais des obscénités. Je n’ai pas insisté, j’ai repris la route.

La prochaine fois, je prendrai des photos, pour me prouver que je n’invente rien. Ou je leur dirai de partir en courant, ou je les emmènerai loin, très loin du café Chez Georgette.

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Sparcoule et bicyclette

Une file de mille trois cent quatre personnes sur le boulevard de la Viorne-Flexible. La tête de la file s’agite devant les portes fermées de PLUS-TOP-QUE-TOP, une grande surface vraiment grande, qui appartient à une chaîne internationale vraiment internationale. Les portes ouvriront dans trois heures dix-sept minutes quarante-cinq secondes.

Un cycliste descend le boulevard, le long de la longue file. Soudain, il freine, fait volte-face et s’arrête à la hauteur d’un des individus, planté, immobile, aux trois quarts de la ligne. Son geste soulève les protestations du quart de ceux qui attendent derrière lui. Le cycliste les rassure en gardant une bonne distance, et pour éviter un lynchage, ou autres civilités, il s’assure de rester à cheval sur sa bicyclette, bien campé dans la rue.

KEVIN (le cycliste): Hey Fred!

FRED: Kevin.

KEVIN: Qu’attendez-vous?

FRED: Le messie, la fin du monde, le retour d’Elvis.

KEVIN: Je suis en train de manquer quelque chose?

FRED: Comme d’habitude.

KEVIN: C’est un nouveau téléphone plus intelligent que l’intelligence? C’est ça?

FRED: Pas du tout. Tu es vraiment déconnecté. C’est le Sparcoule! 

KEVIN: Le Starcool?

FRED: Sparcoule! S-P-A-R-C-O-U-L-E. Sur quelle planète vis-tu? Tout le monde en parle depuis un an sur Instagram Pic-et-pic et Colégram!

KEVIN: Pic-et-pic, connais pas.

FRED: Une plateforme super-top où tu peux partager le fond de ta pensée. Il y a une application intégrée qui filme le fond de ta pensée.
KEVIN: J’ignorais que c’était possible. Mais ton Sparcoule, là, c’est quoi?

FRED: Ah ah ah! Tu es comique toi! Trop drôle!

Autour de lui, ceux qui ont entendu cette question sourient, ou s’esclaffent franchement, impoliment.

KEVIN: Ben quoi. C’est quoi le Sparcoule? Tu l’as dit toi-même, je ne suis pas connecté, je ne le sais pas, je n’ai jamais entendu parler du Sparcoule.

FRED: Mais c’est ça qui est drôle, Kevin! Personne… Oh la la! Personne, tu m’entends, ne sait ce qu’est le Sparcoule!

KEVIN: Tu te moques de moi. Laisse tomber, je…

FRED: Attends. Je ne me paye pas ta tête. Personne ne sait ce qu’est le Sparcoule, c’est la vérité!

KEVIN: Alors pourquoi attendez-vous tous ici! C’est à n’y rien comprendre!

FRED: Depuis un an, on ne parle que du Sparcoule! Tu saisis? La fièvre que ça a créée! Des milliers d’hypothèses! Des centaines de livres, de blogs, de podcast. Tout, quoi! Aujourd’hui, nous serons les premiers à savoir. Enfin, nous serons des milliers et des milliers dans tous les pays à le savoir!

KEVIN: Tu vas acheter ça, sans savoir ce que c’est!

FRED: Sans hésiter!

KEVIN: Étonnant.

FRED: Avant-gardiste!

KEVIN: Si tu le dis. Bonne journée Fred. Salut.

FRED: Ah Kevin, toi et ta vieille bicyclette…

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Rentrez chez vous

Ce vendredi n’a rien d’un jour ordinaire. Le sous-sous-sous-sous-sous-sous-sous-directeur Hérik a convoqué les cinquante-deux employés de la section ZD5487G à une réunion brève, mais importante. Pour l’occasion, un demi-café tiède et clair a été généreusement distribué à chacun.

HÉRIK: Aujourd’hui, mes chers enfants, c’est la dernière journée de travail de notre cher Jean. Pour ceux d’entre vous qui l’ignorez, Jean a commencé à œuvrer au sein de notre compagnie il y a exactement cinquante ans, deux mois et trois jours! Bravo Jean! Répétez avec moi, bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Voilà, c’est bien. Vous direz bravo Jean chaque fois que je m’arrêterai de parler, ce sera bien. Alors, reprenons…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean est un modèle pour nous tous. Un demi-siècle de fidélité à la Compagnie, c’est grandiose, honorable, marvellous. Pendant toutes ces années, nous avons pu compter sur un employé docile, qui n’a jamais demandé d’augmentation de salaire. Aussi, nous ne lui en avons jamais donné. Pour nous, la direction de la Compagnie, c’est important. Ça nous émeut au plus haut point. Ah, mes enfants, je savais que ce serait un discours très émouvant. Me voilà émotivement ému.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean a toujours été ponctuel, il a toujours suivi la cadence, sauf dans le dernier mois, il a été un modèle dont chacun de vous peut s’inspirer. Aussi imperturbable, inébranlable, efficace et déterminé que nos plus belles machines. Un ange!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Il aurait pu, comme plusieurs autres, se laisser attendrir par les salaires plus alléchants de la concurrence! Mais non, rien n’a pu ébranler la fidélité de Jean. Ce cœur admirable ne s’est pas laissé tenté par la grande ville, par le grand pays, par les contrées riches et joyeuses, par la vie facile. Ce cœur admirable est resté cloîtré dans le bonheur infini de la répétition!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Plus de cinquante ans à enfoncer parfaitement un rivet de trois millimètres dans une base d’acier de dix-sept centimètres par cinq centimètres. Je vous l’affirme et le réaffirme, il l’a fait avec une parfaite perfection! Pourquoi? Je vous le demande!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Eh bien, je vais vous répondre. Jean était spirituellement mignon. Oui mes enfants, mignon! Car Jean avait trouvé le sens profond de son travail, il savait que là commençait et se terminait sa courtoise mission sur terre.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Je sais. Je sais. Vous désirez tous plus que tout tout tout, retourner à vos postes! Soyez rassurés, j’achève! Je vais de ce…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Laissez-moi achever. Oui. Donc. Voici le moment solennel où la Compagnie remet ce cadeau solennel. Jean, approchez.

Tous restent silencieux.

HÉRIK: Maintenant, allez, allez. Bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Donc, Jean, voici ces magnifiques chaussons en phentex aux couleurs de la Compagnie, anthracite aux reflets ardoise. Ma-gni-fi-ques! Qu’en dites-vous, Jean? Un petit discours, en deux mots. Deux mots, c’est bien suffisant.

JEAN: Merci bien.

HÉRIK: Cinquante ans, mes chers enfants! Maintenant, retournez tous à vos postes. Et vous, Jean le bienheureux, rentrez chez vous!

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