Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux

Je vais vous dire ce que mon voisin a fait. Vraiment. Mais pour éviter qu’il n’intente un procès en diffamation contre moi, et même pire, oh j’en tremble, je lui attribuerai un autre nom. Évidemment, je préciserai qu’il s’agit d’une fiction, une courte nouvelle, donc pas de problème, je suis protégé, inattaquable.

Donc, le titre sera: Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux. C’est tout à fait lui. Regardez-le, en ce moment. Assis dans son transat, une bière à la main, qui rit aux éclats. Il y a sa copine, mais ce n’est pas avec elle qu’il rigole, c’est avec une personne au téléphone. Mon voisin connaît beaucoup de monde, partout. Il a des amis en haut lieu, ce qui lui permet d’éviter la justice. Car mon voisin, Rodrigue, vole et assassine. Oui mesdames, oui messieurs. Je ne sais plus combien de cadavres j’ai vu sortir de sa maison, la nuit. Jamais osé prendre des photos, par crainte de finir cadavre moi aussi. Pas question non plus de le dénoncer ouvertement, ça se retournerait contre moi. J’ignore qui il assassine, et pourquoi. Des femmes? Des hommes? Les deux? Et pourquoi le faire dans sa maison, avec un voisin comme moi qui peut très bien le surveiller, se rendre compte, qui pourrait le dénoncer sur la place publique ? S’il n’avait pas si peur. Mais il a la frousse, le voisin. Oui, j’en tremble. J’ai songé à déménager, mais ça attirerait les soupçons, et on me retrouverait. Il a le bras long, et brutal. Je suis fait, je suis cuit, condamné à l’observer dépouiller ses victimes, et à les rejeter dans je ne sais quelle fosse. Les gens entrent chez lui, j’ignore comment il les attire. Ils roulent tous dans de belles bagnoles qui valent dix fois le prix de la mienne, et au petit matin, leur cadavre est déjà loin, et la bagnole a disparu. J’imagine qu’il trouve aussi le moyen de puiser dans leurs comptes en banque. Rodrigue est né à New York, a grandi à Paris, et il vit ici depuis dix ans, trois mois, deux semaines. Chaque fois qu’il me voit tondre le gazon, il agite la main, me parle de voisin à voisin, avec un air détaché qui me scie. Je lui rends son salut, je hoche la tête, mais j’arrive rarement à articuler le moindre mot. Parfois une onomatopée, la plupart du temps quelques sons indistincts, animaux. Avant l’arrivée de Rodrigue, je commençais à m’enrichir. Ça a continué encore quelques années, jusqu’à ce que je découvre son manège. Alors, on s’en doute, j’ai arrêté sec, cessé toute activité enrichissante, j’ai même réduit progressivement ma fortune. Pas question d’attirer son attention et sa convoitise, pas question de me valoir une invitation chez lui. Ma femme ne partageait pas ma prudence, et notre relation a commencé à toussoter. Elle est partie avec la moitié de ce qui me restait de fortune, et les enfants. Au juge, elle a déclaré que j’étais fou. Et le juge, qui n’était pas une juge, l’a crue, et j’ai eu tous les torts. Je n’ai pas rouspété, oh non, parce que ça m’arrangeait. Cette réduction brutale de fortune me rendait encore moins intéressant pour mon voisin Rodrigue, ça me donnait une sécurité supplémentaire. Depuis que je vis seul, je m’appauvris d’année en année, et mon toit coule. Quand la maison tombera en ruine, quand tout s’écroulera, quand je serai ruiné, alors on me chassera. Bureaucratiquement. Je protesterai, je crierai que je veux rester, je m’arracherai les cheveux. Rodrigue comprendra que je ne pars pas de mon gré, que je ne représente pas une menace pour lui. Alors, alors enfin, je pourrai aller couler des jours paisibles à l’autre bout du monde.

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Un ami, c’est plus qu’un curé

Avec le temps et les voyages, j’ai perdu tous mes amis. Tous, sans exception. Les uns après les autres, ils ont quitté le village où je suis né. J’ai quitté le village où je suis né. J’aurais pu me faire de nouveaux amis dans cette ville où je travaille, une véritable jolie petite ville avec de belles demeures, des jardins à faire rêver, une rivière qui coule au milieu de tout ça. Une ville vraiment mignonne sur les photographies, une ville comme on en voit peu. Mais une ville sans âme. Ici, après vingt-deux ans, on m’appelle encore Jacques l’Étranger. Les gens sont polis, ils ne vous insultent pas en public, ils ne vous lancent pas d’œufs ou de pierres. Le garagiste, par exemple, m’accueille toujours par un Bonjour Monsieur Létranger, on vous sert un café? Pourtant, sur la facture, il voit bien que mon nom est Dutour, pas Létranger. À quoi bon. Mes collègues sont plus raisonnables, ils m’appellent Jacques, et m’oublient dès qu’ils sortent du bureau. Je déteste mon travail, mais il rapporte, il rapporte plus que je n’aurais jamais espéré gagner. Je thésaurise, et quand j’aurai quarante ans, je filerai vers le sud vivre dans une cahute quelque part où les gens de mon espèce se rassemblent. Comment pourrais-je me lier avec ces gens du bureau, comment se lier avec des gens qui aiment, mais profondément, ce travail abrutissant.

Alors.

Quand il est apparu, cet inconnu, Antoine, qui m’a appelé Monsieur Dutour, qu’il m’a parlé de ses voyages, de ses aventures, quand il m’a écouté, eh bien je n’ai pas pu résister. Nous nous sommes liés, nous sommes devenus copains, j’avais trouvé un ami. Nous avons pris l’habitude de boire ensemble deux ou trois soirs par semaine, nous jouions au tennis, et il nous arrivait d’aller pêcher dans la rivière. J’ai connu quelques femmes, grâce à lui, oh rien de sérieux, rien de conséquent. Je me suis marié avec l’une, je l’ai trompée avec l’autre, j’ai vite repris le drapeau du célibat.

J’ignorais, jusqu’au mois dernier, qu’Antoine tuait des hommes obèses. En série. Il ne m’en avait jamais parlé, il ne m’a jamais invité à me joindre à ses exploits. Ses crimes, oui, bien sûr, c’est ce que je voulais dire, ses crimes. Jamais un mot là-dessus, totale discrétion. Évidemment, le mois dernier, quand je suis arrivé chez lui à l’improviste avec une bouteille de Bordeaux, je me suis questionné sur tout ce sang. Ses mains, ses vêtements, il y en avait plein le lavabo. J’ai bien vu qu’il était contrarié alors j’ai promis, oui, que je n’en parlerais à personne. Il m’a raconté qu’il s’agissait d’un type énorme, qu’il n’y avait pas forcément de motif, que ça lui permettait simplement de faire le vide, de se régénérer, c’est ce qu’il m’a dit. D’accord, il a mentionné qu’il y en avait eu d’autres, mais il n’a pas précisé le nombre ni les identités, forcément. Et je ne l’ai pas interrogé. Je ne suis pas un flic, je suis son ami, et je n’allais certainement pas jeter tout cela à la poubelle pour un accroc. Oui, un crime, oui. Mais quand on a un ami, quand après des années il s’en trouve un pour vous sortir de l’hébétude, on s’y accroche et surtout, on ne trahit pas. On ne trahit jamais un ami, quoiqu’il ait à se reprocher. Voyez-vous, j’étais comme ces types d’autrefois, les curés, qui écoutaient sans broncher tous les méfaits des quidams, j’étais son confesseur. Un ami, c’est beaucoup plus qu’un curé.

Complice?

N’employons pas les gros mots, voulez-vous? Vous m’enlevez le seul ami que je n’aie eu depuis deux décennies, et vous vous absorbez dans des détails administratifs! Complice! Que vaut l’amitié, à vos yeux? Sans-cœur. 

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Tête vide

Je pourrais choisir entre cent chemins différents pour me rendre à mon boulot. Je prends toujours le même, pour ne pas penser. Je déteste penser. Ça me donne la migraine, et j’ai l’impression que je ne suis plus moi-même. Parfois, ça me donne des idées folles, faire l’amour avec mon voisin, embrasser ma logeuse, tuer des gens.

Alors, j’évite.

De penser.

Je marche. Le même boulevard. Je tourne là, puis là, comme si le chemin était marqué, comme si je me déplaçais dans un long corridor. Le soir, j’écoute des films américains. Parfois, je lis des polars. Je ne suis jamais triste, sauf quand je pense abondamment. On n’y échappe jamais tout à fait, c’est bien dommage. Dans ces moments d’abandon, j’emplis mes poumons d’air, je respire lentement, je conserve tout cet air quelques secondes, le plus longtemps possible, encore un peu plus, oui, voilà, c’est bon, délicieux, et j’y parviens. J’expire. Ah! Il n’y a plus rien. Plus rien.

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Nausée froide

PAUL: T’as vu le prix de ce livre? Non, mais regarde! Regarde!

CHARLIE: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents. Le prix habituel. Rien pour t’enflammer.

PAUL: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents pour cent quarante-quatre pages. Poids total: deux cent vingt-sept grammes. Ça nous donne huit cents et demi le gramme, ou encore, treize cents la page. Tu te rends compte!

CHARLIE: L’auteur, il en a mis du temps à l’écrire sa page. C’est son salaire, en quelque sorte.

PAUL: Son salaire! Et moi, qui ne suis pas médecin, si je mettais dix heures, et même vingt heures à te greffer un nouveau rein, tu crois qu’on m’en verserait un salaire? On me foutrait en prison, oui! Qu’on les foute en prison, ces voleurs!

CHARLIE: T’as encore bu.

PAUL: Ça ne change rien à l’affaire. On nous spolie, très cher. Il faudrait obtenir une injonction pour empêcher ces gens de nous dérober des dollars durement gagnés.

CHARLIE: T’as qu’a pas les acheter, leurs livres. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves. Personne ne te pousse à acheter leurs livres.

PAUL: Ma conscience m’y pousse! La salope. Un livre, ce n’est pas rien. C’est ce que notre monde nous offre, c’est ce que notre culture nous sert pour nourrir l’élan de liberté qui bouille en nous. Oh, ils sont bien beaux, leurs livres. Jolies couvertures, bien reliées, ils ont vraiment fière allure. Jusqu’à ce qu’on les lise.

CHARLIE: Ils ne sont pas tous moches.

PAUL: La plupart le sont. Viens par ici. Regarde en bas de l’escalier, dans le sous-sol. Tu vois cette pile de livres? Que des nullités. Eh bien, cette seule pile m’a coûté une voiture neuve. Pendant ce temps, je n’ai conservé qu’une dizaine d’ouvrages. Une dizaine!

CHARLIE: Au moins, ça encourage la relève.

PAUL: Pas grand-chose de relevé ici.

CHARLIE: T’es con. Tu devrais lire une page ou deux, avant d’acheter. C’est pourtant facile de les repérer, les nullités. Toujours les mêmes formules pour vendre leur salade: écriture parfaitement maîtrisée, ou encore, plume d’une profonde sensibilité, ou sans prétention, ou en toute humilité, et autres formules qui signifient, à tous coups, écriture d’une banalité déconcertante. Ils ont des subventions, que veux-tu, ils en profitent, et ils impriment, ils impriment, l’industrie du livre, c’est du sérieux.

PAUL: Tu crois que je pourrais les vendre, tous ces livres? Ça me permettrait peut-être de rembourser mes dettes.

CHARLIE: Faut pas rêver. Personne ne veut les lire. Et je parie qu’ils sentent l’humidité. Balance tout ça au recyclage, tu auras fait une bonne action. Tout ce temps que tu as perdu. Tout cet espace dans le sous-sol! Tu pourrais y installer une table de ping-pong. Ou de billard, mais c’est plus cher. 

PAUL: Je sens que je serai malade. Je le sens.

CHARLIE: Tu verdis.

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Lettres d’amour

Ma mère est morte. Enfin. Elle m’était morte depuis longtemps. J’avais dix-sept ans lorsqu’elle a oublié que j’existais. Je n’ai pas insisté, je suis partie l’année suivante. J’ignore pourquoi on s’est donné tout ce mal pour me retrouver, pour m’annoncer son trépas, pour me pousser dans sa maison à la recherche de je ne sais quoi. Si au moins elle m’avait laissé un peu de fric, mais non. Elle était fauchée. De quoi pouvait-elle vivre? Sa maison, sa voiture, ses meubles, tout cela n’est pas même suffisant pour couvrir ses dettes. Je n’aurai rien d’elle. On me permet de fouiller un peu, de ramener des souvenirs sans valeur. Pas une photo de moi sur les murs, sur les meubles. Je suis absente, autant qu’elle l’est chez moi. Sur l’étagère dans ma chambre d’adolescente, j’ai trouvé sept paquets de lettres. Sept. Enrubannée du même ruban rouge. Je les ai lues, par curiosité et pas parce que c’est ma mère. Sept hommes différents les lui ont écrites. Étonnamment, elle semble avoir répété la même histoire avec chacun de ces sept hommes. Exactement la même histoire. C’est débile, complètement fou. Ma mère était folle. Au début, ce sont des lettres d’amour, ou plutôt, de passion, de déraison, de promesses fantasques, et c’est tellement gros que c’en est drôle. Après quelques semaines ou quelques mois, ça varie, le ton se calme, l’amour devient domestique et s’éloigne de plus en plus du présent pour s’accrocher à un avenir incertain. Projets de vie ensemble, rêves de voyages, de mariage. Puis ça se dégrade. Évidemment, avec ma mère, ça ne peut pas durer. Lettres de reproches, de querelles et de réconciliations, on voit que les bonshommes s’enfoncent. Ça ne remonte jamais. Fini l’amour, oubliée la passion, les dernières lettres sont bourrées de menaces, dans tous les cas, des pages et des pages de menaces, menace de séparation, menace de violences, menace de mort. Pourquoi a-t-elle conservé ces lettres, surtout les plus sinistres d’entre elles, comme si c’était des bijoux de famille, de ces souvenirs qu’on exhibe les soirs d’hiver pour se laisser bercer par la nostalgie? Tous ces hommes qui l’ont aimée à s’en arracher les cheveux, et qui ont fini par la détester comme la pire des harpies! Je ne saurai jamais qui sont ces hommes, je ne saurai jamais ce que ma mère leur a répondu. Tant d’amour et de haine, c’est indécent. À la poubelle, ces lettres! Ou mieux, au feu! Des lettres comme celles-là, il faut les brûler. Ou peut-être, encore mieux, devrais-je les garder, oui c’est ça, les conserver chez moi, les montrer, comme si elles m’étaient adressées, à mes amies qui me reprochent de n’aimer personne. Ça me fera une fausse vie qu’ils trouveront passionnante, et ce sera vraiment drôle, vraiment très très drôle. Absurde, certes, mais tellement drôle.

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Trois kilomètres

ETHAN: Je me demande si ça vaut le coup de payer presque le double du prix pour un vélo tout en carbone. Un vélo avec un cadre en alu et des roues en carbone, ça ne me donnera pas plus de vitesse?

MARIO: Pourquoi pas un vélo en carbone avec des roues en carbone? C’est la meilleure solution. Simple.

ETHAN: C’est le prix. Je n’ai pas les moyens.

MARIO: Quelques milliers de dollars de plus, mais crois-moi, tu ne le regretteras pas.

ETHAN: Eh!

MARIO: Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

ETHAN: Tu n’as pas entendu? On dirait une balle, juste là, qui a sifflé à nos oreilles!

MARIO: Ça arrive. Mais pour le vélo, si tu n’as pas…

ETHAN: Ça arrive! Mais c’est dangereux! Courons nous mettre à l’abri!

MARIO: Les balles, elles vont où ça leur chante. Il n’y a pas d’abri. Donc, je disais que si tu n’a pas les moyens…

ETHAN: Comment ça, pas d’abri? Appelons la police! Les services d’urgence!

MARIO: Inutile. Ça ne vient pas d’ici. Laisse tomber. Pour le vélo…

ETHAN: Mais ça vient d’où? Aye! Encore une balle! Regarde, elle a brisé la branche de ce rosier!

MARIO: Ça vient de la guerre. Quand deux pays sont en guerre, il y a des coups de feu de part et d’autre. C’est la règle.

ETHAN: Mais nous ne sommes pas en guerre!

MARIO: Pas nous. Mais il s’en trouve toujours qui le sont. Ne t’en fais pas. Le vélo, si tu économises, disons que tu te donnes six mois, ou même un an…

ETHAN: C’est ridicule ce que tu dis. Si d’autres pays se font la guerre, il n’y a pas de raison que leurs balles nous frôlent!

MARIO: Oh, tu sais, de nos jours, les fusils d’assaut ont une portée impressionnante. Impressionnant.

ETHAN: Ces balles nous viendraient du bout du monde! C’est impossible. C’est de la fiction!

MARIO: Nous fabriquons des armes super performantes, nous les leur vendons, nous nous enrichissons, et parfois, nous récoltons les ricochets. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. Le vélo, donc, je te conseille d’économiser davantage, question de t’acheter ce qu’il se fait de mieux. Tu y gagneras deux, voire trois kilomètres à l’heure.

ETHAN: Trois kilomètres! Vraiment?

MARIO: C’est ce que j’ai gagné.

ETHAN: Ça veut dire que je pourrais… je pourrais presque te dépasser!

MARIO: En théorie, oui. Alléchant, non?

ETHAN: Tu as peut-être raison. Pourquoi se précipiter! Pour gagner trois kilomètres, ça vaut le coup d’attendre quelques mois de plus.

MARIO: Sage décision, Ethan.

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Les bonobos

Salut Lola, ma chère et unique Lola. Heureusement que la transmission de courriels par télépathie fonctionne encore. C’est le seul moyen de communication qui me reste, depuis que tous feignent de ne plus comprendre un mot de ce que je leur raconte, depuis que je n’ai plus accès ni à un téléphone, encore moins à un ordinateur, pas même à un vulgaire stylo. Me voilà bien dépourvu, et je le crois bien, abandonné. Je compte sur toi, ma chère et unique Lola, je n’ai plus que toi.

Les enfants nous tarabustaient depuis le printemps pour visiter le zoo. J’ai eu beau leur représenter que l’observation d’animaux en prison était une activité dépravée, que cela nous placerait dans la position de geôliers, ni plus ni moins. Ils n’ont rien voulu entendre, ils m’ont ri au nez, ils ont refusé de manger leur salade, leur soupe et leur purée.

Ma femme a cédé, sous prétexte qu’à trois et quatre ans, ils ne comprenaient pas les notions morales auxquelles nous voulions les élever, et que, justement, nous pourrions nous servir de cette expérience pour les éduquer. Je bouillais, tu t’en doutes. Me voir côtoyer tous ces gens qui se moquent des animaux, qui les provoquent, qui leur lancent leurs saloperies, m’horripilait. 

Nous voilà donc au zoo. Je me sentais diminuer à vue d’œil, devenir un de ces rustres rigolant de tout, à la silhouette et la voix grasses. Les lions! Les masses de mômes tentaient de les réveiller, leurs parents se plaignant aux employés de les laisser dormir alors qu’ils avaient payé pour les voir. L’éléphant! Seul dans sa fosse à peine assez large pour pivoter sur lui-même. Les zèbres mélancoliques, les autruches apathiques, les ours névrotiques. Bouleversant!

J’en avais assez, je tirais la bande vers la sortie, mais les enfants brâmaient à déchirer les tympans. Ils ne partiraient pas sans voir les singes. Je les tenais d’une main, ma femme de l’autre, et pour éviter de les écarteler, j’ai obtempéré, et les ai suivis dans l’allée des primates. Gorilles, macaques, babouins, les gamins riaient, imitaient  les expressions qu’ils prenaient pour des grimaces.

Si j’avais pu, je les aurais tous libérés! Mais les pauvres, que serait-il advenu d’eux, en ce pays, loin des leurs? Je bougonnais, j’étais d’une humeur massacrante. J’imagine qu’il se dégageait une telle colère de tout mon être qu’elle devenait visible, une sorte d’ectoplasme blafard vaguement effrayant, puisque la foule s’est subitement éloignée de moi. Même ma femme et mes enfants ont reculé, m’ont dévisagé avec la même frayeur qui déformait tous les visages.

Deux gardiens, armés d’énormes filets, se sont approchés de moi comme s’ils avaient affaire à un fauve. Tout doux, tout doux, me répétaient-ils. Je n’allais tout de même pas les mordre, les griffer! J’allais m’éclipser, me sortir de cette situation absurde lorsque l’un d’eux m’a capturé dans son filet. Ils m’ont vite maîtrisé, et en moins de temps qu’il en fallait pour que je réalise ce qui m’arrivait, ils m’ont poussé dans la cage des bonobos!

J’y suis encore, ma chère Lola. Et je compte sur toi pour m’en sortir au plus vite, puisque ma femme m’a aussitôt tourné le dos, en traînant nos enfants derrière elle.

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Stratégique et prolifique

Au bureau de direction de la Commission scolaire du Domaine Vauvert, on sue à grosses gouttes grises. L’enjeu est de taille: l’année scolaire reprend dans trois semaines et un jour, et il manque toujours trois profs de wigoo-wigoo. Pour l’instant, on n’ose pas parler de crise, mais chacun y pense, avec effroi.

ROGER: Il nous faut un plan quinquennal avec des mesures bimensuelles aux effets trimestriels.

JEANNE: Un plan parabolique.

GINO: Académique!

ROGER: Cela va de soi, oui, académique.

ANNE: Avec une réévaluation cyclique des résultats.

MANON: Emphatique.

JEANNE: Nous bâtissons l’avenir. Ce plan doit s’appuyer sur une volonté énergique.

SÉBASTIEN: Zygomatique.

ROGER: Pardon?

SÉBASTIEN: L’arcade zygomatique me fait horriblement souffrir. Un coup de poing, hier soir. Douloureux. Je n’arrive plus à me concentrer sur le plan énigmatique.

JEANNE: Récapitulons. Il faut prévoir, dans ce plan de recrutement de nouveaux profs de wigoo-wigoo, des mesures concrètes, respectables, quantifiables. Notre échec, jusqu’à présent, est essentiellement attribuable à l’absence de telles mesures.

ANNE: Quelles sont les mesures concrètes prévues, quelles sont-elles?

MANON: Je me pose la même question.

GINO: C’est la question.

ROGER: Vous avez raison. C’est pourquoi je propose de rompre avec la tradition, qui s’est avérée inefficace, nous en convenons tous, pour adopter un plan audacieux. Nous ne recruterons pas de profs de wigoo-wigoo si nous n’améliorons pas leurs conditions de travail.

SÉBASTIEN: Des conditions exécrables.

MANON: Ceux qui sont en poste sont surchargés.

JEANNE: Écrasés.

GINO: C’est dramatique.

ANNE: Catastrophique.

ROGER: Nous sommes donc d’accord, il nous faut améliorer leurs conditions de travail.

JEANNE: En réduisant la charge de travail.

MANON: Et comment y parviendrons-nous?

GINO: Chaque prof de wigoo-wigoo en poste doit accumuler les tâches de deux, parfois trois, parfois quatre profs. Ils veulent un peu de temps pour dormir.

SÉBASTIEN: Pour se désengourdir.

ANNE: Pour grandir.

MANON: Mais comment y parvenir?

ROGER: Soyons audacieux. Améliorons leurs conditions de travail en réduisant leurs tâches en embauchant davantage de profs de wigoo-wigoo.

JEANNE: Exactement!

GINO: Il fallait y penser.

MANON: Ça c’est un plan.

SÉBATIEN: On a un plan?

ROGER: Stratégique!

GINO: Je le répète, vraiment, il fallait y penser.

ANNE: Oui. Nous recruterons davantage de profs de wigoo-wigoo en recrutant des profs de wigoo-wigoo.

JEANNE: C’est fort.

ROGER: Mes chers collègues, nous avons bien travaillé. Levons cette séance, et à la semaine prochaine!

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C’est moi qu’ils ont embarqué

C’était une belle fête, une fête comme on n’en fait plus dans la région. Il y avait là tous les gens que j’aurais moi-même invités si j’étais un de ceux qui organisent de ces fêtes. Que des gens bien, beaux, brillants. Pour s’y rendre, il fallait quitter la ville et rouler, ah ça oui, rouler longtemps, patiemment, et trouver la petite route privée, dans les bois, oh une belle route, bien entretenue, pavée d’un asphalte de qualité, et rouler encore, rouler jusqu’au portail, glisser sa main dans un lecteur biométrique pour accéder au coeur du domaine, et rouler encore jusqu’au manoir.

Dès mon arrivée, j’ignore pourquoi, j’ai eu envie de partir. Pourtant elle était là, elle, je l’ai vue parmi les invités qui laissait ses longues mèches danser entre les serpentins et les ballons. Il y avait peut-être trop de magie, une somme de joies trop grande, je craignais peut-être d’y perdre la raison.

Je me suis allongé sur un grain de sable que des chaussures avaient traîné jusque là, près du buffet. J’étais calme, on s’amusait sans me prêter la moindre attention. J’aurais dû m’éclipser en douce, refaire la route en sens inverse, seul, jusque chez moi. Mais toutes ces couleurs chantantes, la féérie de cette nuit d’été, et elle, au cœur du tourbillon.

Je respirais à pleins poumons, des larmes d’ivresse aux yeux. Mon esprit a vacillé, a perdu l’équilibre. Fragile sur mon grain de sable, j’ai sombré, assommé par une extase étrangère.

J’ai dû dormir longtemps, car à mon réveil, il n’y avait plus un son, plus une couleur, et je me suis senti plus seul que dans ma maison vide. Où étaient-ils tous? Depuis combien de temps étais-je ainsi, perdu dans un sommeil trop lourd?

J’ai cherché dans toutes les pièces, à tous les étages, mais nulle part je n’ai trouvé la moindre trace de la fête. Je n’ai pas même retrouvé les hôtes, comme si le manoir était déserté depuis des années.

En inspectant plus attentivement, j’ai remarqué que tous les meubles étaient couverts d’une épaisse poussière grisâtre, dans laquelle je me suis mis à dessiner des arabesques. J’ai rêvé, me suis-je dit, je suis fou.

À force d’errer d’une pièce à l’autre, j’ai découvert, dans de vieux cartons défoncés, rongés par la moisissure et les souris, des tas de serpentins et de ballons dégonflés, de toutes les couleurs. Ah! Il y a bien eu une fête ici!

Dehors, parmi les ronces, les broussailles et les jeunes arbres, j’ai eu à chercher longtemps pour retrouver, puis reconnaître, ma voiture. Les quatre pneus étaient à plat, la rouille avait rongé les trois quarts de la carrosserie, et quand j’ai tourné la clef, sans surprise il ne s’est rien passé.

Ne me restait plus qu’à m’en retourner à pied, dans cette nuit de charbon, sans lune, sans étoiles. Je trébuchais à chaque pas dans les crevasses qui couraient sur l’asphalte, et après avoir passé le portail, grand ouvert, j’ai couru, j’ai couru avec toute la folie dont j’étais encore capable.

Quand j’ai atteint la route, j’ai failli me faire tuer. Une voiture a surgi de la nuit à toute vitesse, je n’ai pu l’éviter qu’à la dernière seconde. Des phares bondissaient les uns après les autres, fouillaient la nuit avant de disparaître. Moi qui croyais que tout était en ruine, que j’avais affaire à une petite apocalypse!

J’ai fait du stop, mais personne ne voulait me laisser monter. J’étais trop sale, je puais trop. Finalement, un fermier m’a permis de grimper dans sa remorque, et j’ai pu enfin rentrer chez moi.

Brisé de fatigue, j’ai tourné la clef dans la serrure, j’ai ouvert la porte. Mais je n’avais pas fait cinq pas que j’ai entendu des cris, et j’ai reçu un coup derrière la tête. C’est absurde, mais une famille vivait chez moi. Quand les flics sont arrivés, j’ai porté plainte contre ces gens qui avaient, de toute évidence, forcé ma porte pour envahir mon intimité, mon chez-moi. Mais c’est moi qu’ils m’ont pris pour l’intrus! C’est moi qu’ils ont embarqué!

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La villa

Deux vieux hommes assis dans une berline de luxe grignotent des fèves de cacao. Ils observent le portail d’une villa, un peu plus haut sur la rue.

ROGER: Toute ma vie, quatre-vingt-quatre ans, ça aura été un échec.

ROBERT: N’exagérons pas.

ROGER: Je n’y suis jamais parvenu. Jamais. Et pourquoi? Parce que je ne suis pas à la hauteur! Non, monsieur. Ils me saluent au club, ils acceptent parfois de s’asseoir à ma table, nous bavardons, nous parlons de tout et de rien, mais jamais de ça.

ROBERT: On dit qu’on ne trouve là rien que nous ne puissions trouver ailleurs.

ROGER: Évidemment qu’on le dit! Les jaloux. Les dépités. Les rejetés. Parce que ce qu’on y trouve, ça ne se mesure pas, ça ne se pèse pas. Entrer dans la villa, y être admis, voilà tout.

ROBERT: Tu aurais pu leur racheter trois fois, leur villa. Et maintenant, tu viendras tous les jours jusqu’à ta mort pour observer ta déconfiture? C’est ridicule, non? Ne vaudrait-il pas mieux tout oublier, profiter de ta ribambelle de descendants?

ROGER: Une vie, c’est l’empilement de nos actions. Ce qui reste. Parfois, ça suffit, quand tu as tissé un solide écheveau. Mais souvent, c’est mon cas, il reste beaucoup trop de fils épars, qui jamais ne serviront à rien. Mon essence s’est éventée.

ROBERT: Parce qu’on ne t’a jamais ouvert la porte de la villa!

ROGER: Exactement.

ROBERT: Pourquoi? Que te sont ces gens? Je connais des types qui ne te valent pas, et de loin, et qui y entrent. Pourquoi en faire toute une histoire?

ROGER: C’est mon histoire. Ces gens, c’est l’histoire de mon échec. Ils m’ont toujours refusé leur porte. Je ne suis pas certain de connaître leurs raisons, ça ne se demande pas, ça ne se dit pas. J’ai cru que c’était ma famille, mes aïeuls, ma fortune, mon épouse. Ça n’est rien de tout cela. C’est moi, simplement. Moi, essentiellement.

ROBERT: Leur serais-tu antipathique? Pourtant, tout le monde t’aime.

ROGER: Tu ne te rends pas compte. J’avais quinze ans lorsque j’ai souhaité pour la première fois entrer chez eux. Quinze ans! Je me suis rapproché de la famille, j’ai joué au tennis avec les garçons, j’ai toujours été avenant, poli, respectable. Nous étions presque amis, à cette époque. Ils venaient chez nous, ils dînaient même à la maison, à l’occasion. Mais jamais je ne pouvais mettre un pied chez eux. Tous nos copains du club y allaient, sauf moi. Puis un des garçons est venu à mon mariage, je ne suis pas allé au sien. J’ai fait fortune, j’ai donné des dizaines de tuyaux à la famille, qui leur ont permis de faire des gains importants. On m’a célébré, remercié, louangé, mais jamais invité. Ça fait presque soixante-dix ans que ça dure. Tu te rends compte?

ROBERT: Je les aurais oubliés bien vite, je t’assure.

ROGER: Ils sont ma malédiction. Si j’étais entré chez eux, à quinze ans, peut-être n’y aurais-je plus jamais pensé, peut-être les aurais-je oubliés. 

ROBERT: Mon vieux, tout ça t’est monté à la tête. Vieille tête fêlée! Laissons ça pour aujourd’hui, descendons en ville boire un coup, pendant qu’on tient encore debout. Nous reviendrons demain, avec tes fèves de cacao, immangeables, mais que je croque tout de même, et nous reprendrons cette discussion. Je te poserai les mêmes questions, tu me feras les mêmes réponses. Avec un peu moins de mots. D’un jour à l’autre, il y a moins de mots. Tu finiras par te taire, et moi aussi.

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