Zut

Huit heures sonnent. Rodrigue quitte le manoir. À deux kilomètres, une voiture en panne. L’homme, un vieil homme, légèrement à l’écart, immobile, droit comme un arbre planté au milieu de la chaussée, lève une main, mais si discrètement que Rodrigue pense qu’il aurait pu ne pas voir le geste. Il baisse la glace et l’inconnu, avec une grâce un peu sèche, se penche vers lui.

Pardon monsieur. Ma voiture est en panne. Pourriez-vous me conduire jusqu’à la ville, si bien sûr cela ne vous incommode pas?

Montez.

Le vieil homme ouvre la portière, et s’asseyant, tous les os de son corps craquent, et une forte odeur de Cologne se répand dans l’habitacle.

Qu’est-il arrivé à votre voiture? On voit rarement des Volvo en panne.

Elle n’est pas en panne.

L’homme braque un révolver. Il tient l’arme comme une fleur, son doigt caresse la gâchette. Instinctivement, Rodrigue relève le pied et la voiture décélère.

Soyez prudent, Rodrigue!

Qui êtes-vous?

Je ne suis pas enchanté de vous rencontrer. Vous ralentirez lorsque nous atteindrons cette forêt. Voilà, ralentissez. Mais ralentissez bon sang! Prenez ce chemin forestier. Roulez lentement, il y a de gros cailloux. Là. Garez-vous là, sous le chêne.

Rodrigue regarde le révolver, regarde le visage du vieil homme qui, bizarrement, lui sourit. On jurerait que ce visage exprime de la jovialité, que de ces lèvres s’apprêtent à s’envoler des mots réconfortants.

Votre téléphone! Doucement. Entre le pouce et l’index, sans appuyer sur les touches. Voilà. Je l’éteins. Et hop, dans la rivière!

Vous perdez la tête!

Gardez bien la vôtre, j’ai quelques petites choses à y mettre avant de la faire éclater.

C’est du délire. Je ne vous laisserai pas…

Du calme, jeune homme! Du calme. Tant que je n’ai pas appuyé sur cette jolie gâchette, vous vivez, et comme on dit, tant qu’il y a vie il y a espoir. Quoique mon dessein est de vous occire en ce tableau sylvestre.

Vieux fou! Tableau sylvestre mon cul! Attendez que je vous torde le cou.

D’un geste vif Rodrigue s’empare du poignet qui tient le révolver, mais le vieil homme appuie sur la gâchette et une balle fait éclater la glace côté conducteur. Rodrigue se pétrifie. Il ouvre de grands yeux terrorisé, pendant que le vieil homme le repousse et se dégage.

Oui Rodrigue, c’est un vrai révolver! Que croyiez-vous? Espérez, Rodrigue, espérez! Je vous tuerai, mais vous, vous n’avez que ça, un peu d’espoir!

Vous finirez en taule, vieux malade!

Ne perdons pas vos dernières et précieuses minutes. Vous m’écoutez, vous restez bien coi, c’est ainsi.

Le vieil homme s’adosse à la portière côté passager, le plus loin possible de Rodrigue.

La courtoisie m’incline à vous révéler mon nom. Après tout, pour vous je suis le dernier humain, et cela mérite quelques égards. Jean-Paul Rousseau, fils d’Anatole Rousseau et de Claire-Jeanne Guilloux, né le 26 avril 1938, le jour même où mourrait Edmund Husserl. Je… Ah, je vois à votre regard, vous ne connaissez pas Husserl. Pas étonnant, jeune inculte. 

1938? Mais vous avez connu mon grand-père, c’est ça, vous avez eu affaire à lui et vous vous êtes disputés, il vous a dit quelque chose, il a fait quelque chose, pourtant il lisait, il ne faisait que ça, il lisait et marchait, misanthrope mon grand-père, je ne vois pas, je ne lui ai pas connu d’ennemis, mais peut-être, les secrets, un vieux différend entre vous, monsieur Rousseau et mon grand-père, il aurait 85 ans s’il vivait encore, et c’est moi qui dois payer aujourd’hui, je…

Silence, frivole! Laissez le cadavre de votre aïeul se décomposer en paix avec les pages de ses livres… J’en étais à ma naissance. 1938. Nous vivions sur une ferme, loin de tout, loin de tous. Jusqu’à douze ans, ma mère m’a fait l’école, la sainte femme. Je n’avais d’autre ami que Drigo, mon chien. En 1950, on m’a envoyé chez un oncle, afin que je puisse fréquenter l’école du village. Même si j’étais sauvage, je me suis lié avec Isabelle, la fille du boulanger. Nous avons gravé nos noms sur un bouleau en jurant de nous unir pour la vie. Mais voilà que quelques semaines plus tard, mon père meurt écrasé sous son tracteur. Je quitte Isabelle et je reviens auprès de ma mère. Je resterai avec elle jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard. En 1970, j’ai 32 ans. Je vends la ferme, je pars vivre en ville. Isabelle vit aux États-Unis avec son mari. Je reprends…

Monsieur, je veux bien compatir si vous en avez besoin, mais rangez-moi ce foutu flingue!

Compatir? Rodrigue, ne sortez pas votre squelettique compassion, vous vous ridiculiseriez. Alors, oui, à 32 ans j’ai repris l’école là où je l’avais laissée vingt ans plus tôt. Pendant des années, j’ai étudié, j’ai repris le temps perdu, j’ai sprinté jusqu’à l’université et à 47 ans, j’enseignais l’histoire aux boutonneux. J’avais réussi. Mais une fois la ligne d’arrivée franchie, je me suis rendu compte que j’étais seul, mais vraiment seul. Les femmes, il n’y avait plus que les vieilles, celles qui avaient mon âge. Pitoyable. Les voir me rendait malade. Je me suis abonné au bordel de la rue Desmarres, à la piscine de la rue Quentin, à la bibliothèque de la rue Mallage. Je forniquais hygiéniquement le lundi, le mercredi et le samedi. Je nageais tous les matins, je lisais tous les soirs, j’ai lu tous les livres de la bibliothèque idéale de Pivot.

Et jamais vous ne vous êtes fait soigner? Parce que vous avez un sérieux problème mon vieux! Toc toc, ça cahote sous l’chapeau!

Cela a duré jusqu’en 2011. J’avais prévu mourir le 1er mai, parce j’aime le muguet, parce que j’avais l’innocence du muguet.

Vieux cinglé, t’as eu là une brillante idée! Tu pourrais…

Rodrigue, restez poli. Vous ne voudriez pas tirer votre révérence dans l’abjection. Je voulais mourir parce que je voulais m’épargner les inconvénients de la dégénérescence du corps. Il n’y avait ni femme ni enfant, je me refusais à consacrer toutes mes journées aux soins médicaux, aux visites à la clinique, bref, à la gestion de ma disparition.

Vous êtes dépressif, c’est ça. Peut-être avez-vous des cachets à prendre? Vous savez mon meilleur ami…

Ne me comparez pas à votre ami, jeune insolent.

C’est vrai, j’ai… oui… j’ai tendance peut-être à être insolent… Cessons ceci, voulez-vous? Nous y gagnerons tous les deux. Vous n’irez pas en prison, je serai vivant…

Suffit.

Vous avez besoin de soins. Il n’y a pas de honte…

Je ne connais pas ce sentiment, Rodrigue. J’ai vécu si retranché, que la morale des autres n’a jamais pu germer en moi. J’allais au bordel et je n’en avais pas honte, tandis que mes collègues rougissaient lorsque je les y surprenais. Si j’avais été psychotique, je suis persuadé que dans mes instants de lucidité j’en aurais parlé avec aisance, sans honte. Je ne suis pas fou, Rodrigue, même si j’ai au fil des années développé un comportement vaguement schizoïde.

D’accord. Vous êtes sain d’esprit, mais vous vous apprêtez à commettre le plus fou des crimes.

Vous me voyez tout à fait calme. Je vous tuerai de sang-froid.

Vous pourrirez en enfer!

L’enfer, vous n’y croyez pas, ni moi d’ailleurs. Et sachez, béotien, que dans la mythologie chrétienne, en enfer on n’y pourrit pas, on y brûle, quoique l’enfer de Dante soit plutôt glacial.

Tu pues le macchabée, t’aurais beau t’asperger de trois litres d’eau de Cologne, tu puerais tout autant!

C’est ainsi que vous voulez mourir? Libre à vous. Mais pour le moment, taisez-vous.

Tu…

Un coup de feu. Jean-Paul a tiré derrière Rodrigue.

Je vous ai recommandé de vous taire, alors, obtempérez. Deux semaines avant le 1er mai 2011, elle est tombée du ciel, dans mes bras. J’étais à la bibliothèque, elle feuilletait un livre là-haut, sur la mezzanine. Il y avait des travaux de rénovation en cours, et la rampe n’avait pas été replacée correctement. Elle s’est appuyée, la rampe a cédé, et je l’ai vue chuter à la renverse. Je n’ai eu qu’à allonger les bras pour la recevoir. Bien sûr, je n’ai plus la force de ma jeunesse, et nous avons roulé sur le parquet. Mais elle n’a rien eu, pas une éraflure. Pour me remercier, elle m’a invité chez elle, nous avons lu de la poésie à voix haute, toute la nuit. Un mois plus tard, j’étais amoureux. Elle, elle aimait quelque chose en moi, mais pas tout. Il y a une différence d’âge, plus que considérable. Et puis, j’ai beaucoup d’argent, ça fait partie de moi. Nous nous sommes mariés l’été suivant.

Pourquoi salir cette belle histoire par un meurtre gratuit?

Je n’y connais rien aux femmes, Rodrigue. C’est un fait.

Vous ne l’avez pas eu facile, de ce côté-là.

Avez-vous connu des femmes, Rodrigue?

Oui, bien entendu. Quelques-unes.

Combien.

Ah, je ne sais pas. Je ne…

Comptez.

Ils se taisent. Rodrigue marmonne des noms à voix basse, et compte sur ses doigts. Il garde une bonne distance, son œil ne perd pas de vue le canon du révolver, mais la peur semble s’être estompée.

À ce jour, une histoire sérieuse, douze passionnantes, et cinq ou six sans intérêt.

Comment pouvez-vous!

De nos jours vous savez…

Vous aimez surtout les blondes? Ou les brunes?

J’ai pas d’a priori. Pas sur la couleur des cheveux, je veux dire. Par contre, j’aime pas trop les nanas qui ont de l’embonpoint. Je trouve ça disgracieux, ça manque de classe. C’est comme le chocolat. Un carré, c’est exquis, un kilo, c’est écoeurant. Trop de corps, ça envahit l’espace, on s’y perd. Par contre, pour une nuit, ça peut être amusant, quand on a envie d’une petite branlette espagnole.

Vous êtes ahurissant, Rodrigue. Et des… des… des rousses, vous en avez connu? Racontez!

Ah! Seriez-vous un brin pervers, Jean-Paul? Oh il n’y a pas de mal, nous le sommes tous à notre manière, nous sommes des hommes. Eh bien, je l’ai connue il y a un mois. Je dois la revoir demain.

Comment est-ce avec elle? A-t-elle de gros seins?

Ses seins? Deux pommes. Pour le reste, les bras, les cuisses, le cul, c’est mignon, mais peut-être un peu maigre. Par contre, elle compense, la salope, par une agilité rare. Doit être ballerine, gymnaste, ou je ne sais quoi. Son énergie! Un feu qui crépite dans tous les sens, un incendie je vous dis! Avec elle, c’est comme si je baisais cinq femmes à la fois!

Vous l’aimez?

Oh, ça. Vous rigolez? Non? Pour ce qui ressemble à l’amour, j’ai une amie. Nous sommes liés depuis dix ans. C’est comme si elle vivait avec mon âme, et moi avec la sienne. Nous faisons l’amour deux fois par année, parfois moins. Nous serons encore liés à soixante ans.

La rousse, comment dites-vous, la… salope, c’est une histoire sérieuse, passionnante ou sans intérêt?

Passionnante à court terme, sans intérêt à moyen terme. Je m’amuse, mais en silence. Avec elle c’est, salut, il fait beau, on ferme la porte, on baise, et au revoir, tiens, des nuages, et c’est tout. Elle refuse de sortir en boîte, d’aller chez les copains, impossible même de faire une promenade ou de dîner au resto. Imaginez la lourdingue! C’est une femme mariée, j’en suis persuadé, elle en a tous les symptômes.

Rodrigue, sortons, voulez-vous? J’ai besoin d’air.

D’accord. Mais rangez donc votre machin, là.

Ils marchent jusque sur la berge. Jean-Paul, raide, tient toujours le révolver braqué sur Rodrigue.

Placez-vous là, Rodrigue.

Allez, Jean-Paul! Nous avons parlé de femmes ensemble, comme de vieux copains!

Nous avons parlé de ma femme.

Et des miennes aussi! Sans blague, je…

Vous avez parlé de ma femme, Rodrigue.

Jean-Paul brandit son arme, mais son bras tremblote. Il avance, entre les racines, vers Rodrigue.

Ma femme. Vous savez, jeune homme, la salope, la lourdingue. Julia.

Zut.

Un écureuil file derrière Jean-Paul dans un bruissement de feuilles. Rodrigue réagit vite. Il ouvre de grands yeux effrayés, Jean-Paul se retourne et Rodrigue lui décoche une puissante savate au poignet. Le révolver vole à trois mètres d’eux, et Jean-Paul, sans souplesse, se tient les reins. Il comprend qu’il est perdu.

Espérez Jean-Paul, espérez! Mais pas trop longtemps, je ne compte pas m’attarder ici. Mais je ne vous tuerai pas, vous irez en prison mon coco! Avancez vers la voiture!

Jean-Paul se déplace difficilement. Il traîne son long corps qui grince de partout, prêt à se casser.

Ils ne vous croiront pas. Un vieil homme respectable, voilà ce que je suis. À 75 ans, ils ne me…

Ta gueule!

Le vieillard extirpe un stylo de sa poche, le plante dans le bras de Rodrigue, qui appuie sur la gâchette. Une balle vient se loger dans l’épaule droite du vieillard. Rodrigue saigne à peine.

Prends ça! Salaud!

Rodrigue tire une seconde fois. La balle se perd dans la forêt, derrière. Il s’approche, vise, et tire à nouveau. Il atteint la jambe gauche. Jean-Paul s’écroule dans un craquement sec, silencieusement. Il ferme les yeux. Rodrigue lui plaque le canon sur la tempe. Il appuie deux fois sur la gâchette.

Salaud! Ordure! Je vais la baiser ta salope! Demain, je vais la baiser! Et elle ne sentira plus le vieux décati.

Rodrigue jette la veste sur le cadavre, qu’il balance dans la rivière. De retour chez lui, il vomit longuement, et s’écroule dans un fauteuil, s’y endort. À son réveil, il cherche son téléphone, se rappelle. Saute sur le clavier de son portable, 

Salut Julia, Je serai là comme convenu, Rodrigue.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les noces

Midi, la ville en ébullition. Léa dort.

Le nez sur mon écran, j’organise ce voyage à San Francisco. Deux semaines, trois clients. Rapide. Efficace.

Léa. Attendre qu’elle se réveille? Singulière Léa. Un appartement vide, pas une photo aux murs, pas de peinture, rien, zéro décoration. Dans ce trois pièces, il y a une table, deux chaises, un frigo, une cuisinière, un divan-lit, une lampe, un portable, et c’est tout. Léa. Un faux prénom?

On frappe à la porte. Faut-il répondre? Non. Refuser une rencontre inopportune avec une mère, une sœur, un amant, un voisin. Pas mes oignons.

William! Tu veux bien répondre?

William! Je m’appelle Luis. Merde. Pas envie de me taper de l’inconnu. Pas rasé, j’ai faim, j’ai du boulot, on ne se reverra peut-être pas. Léa, je t’ai déjà à moitié oubliée.

Ouais.

C’est quoi cette fille? Dans le corridor, ça résonne, ça tambourine. J’aurais dû filer dès le matin, lui laisser un petit mot, c’était bien, m’éjecter. Mon pantalon… ah le voilà. Chemise. Pas de chaussettes. Tant pis. Je les retrouverai plus tard. Voilà, voilà, ouvrons-la, ouvrons-la, cette damnée.

C’est pour un kidnapping monsieur. Veuillez aviser madame, je vous prie.

Le plaisantin. Pas le temps de jouer. Faut que je me pousse. Et pourquoi s’asseoir devant la porte? Ce type est vieux, même très vieux, soixante-quinze, peut-être quatre-vingts. Un pouce levé, l’index pointé. Un vieux farceur? Une espèce de grand-père?

Bonjour bonjour.

Je le laisse entrer. Un au revoir à Léa, et je file. Peut-être un coup de fil à mon retour?

Vous êtes peut-être le grand-père de Léa?

Ah non, je suis son frère.

Il s’esclaffe. Vieux con. Il pousse une manette et fonce vers moi dans son fauteuil à moteur. J’ai tout juste le temps de m’écarter. Sitôt à l’intérieur, il pivote et me fait face. L’arrogant.

L’informatique, ça va? 

L’informatique?

Que fabrique Léa? Ai-je une tête à souffrir ses ancêtres?

J’ai vu la petite affiche sur votre voiture, jeune homme. Elle est au numéro cinq, la place de Léa où je stationne mon bolide habituellement.

Je vois.

Les affaires galopent?

Galopent?

Et Léa? L’aïeul insiste pour que je m’asseye. Voilà, voilà. Vieil étalon, tu galopes toi? Il plonge ses yeux dans les miens, avec une impudence qui m’horripile. Et merde, Léa t’arrive? Il sourit, c’est l’interrogatoire. Les contrats? Le marché? La compétition? Les perspectives?

Pour ne pas finir raide comme un passe-lacet, faut penser à l’expansion! Jeune homme… Quel est votre nom jeune homme? Moi c’est Adalbert… Penser chaque opération en fonction de l’expansion, ex-pan-si-on, c’est le principe premier! Le principe premier! Moi j’étais dans la brosse.

Dans la brosse?

Dans la brosse. Je fabriquais des brosses. J’avais des usines ici, à Taïwan, Hong Kong, au nord du Mexique, au Bangladesh.

Adalbert? Moi c’est Luis. Mais tu m’appelleras sans doute William, comme ta petite-fille. Et maintenant tes yeux qui s’humidifient. J’aurai droit à toute la scène. Léa! Léa! Au secours! Et puis ça suffit, je me casse. Je retrouve mes chaussettes, et je m’évapore.

Papie!

Libéré! Léa saute au cou du grand-père, l’embrasse. Ils se touchent les mains, les cheveux, se murmurent des bribes de phrases, des mots incompréhensibles. Je n’ai rien contre ces épanchements, mais en privé. J’en vomirais. Je ne veux pas écouter ça, je ne veux pas savoir ça. Je me réfugie dans la cuisine. Autant préparer le café, mais lentement, très lentement. Laisser se perdre quelques minutes avant de disparaître. Je rince les assiettes de la veille, je récure l’évier. Merde. J’aurais dû chercher mes chaussettes. Foutues chaussettes. Je ne sais donc plus ce que je fais? À ce prix, Léa, vaut mieux te faire la bise et adieu. Poli, direct, définitif.

William!

Je l’entends ouvrir et claquer des tiroirs, des cintres grincent sur la tringle, des pas courent. Ils sortent? Tant mieux. Je la rappellerai ce soir. Ou dans deux semaines.

Alors William?

Alors quoi? Je lui présente une espèce de sourire. Ça devrait suffire, normalement, c’est acceptable.

Jeune homme vous nous accompagnez. J’ai tout ce qu’il faut!

Tout ce qu’il faut?

Léa chante. La douche, le crépitement de l’eau. C’est reparti. Le bavardage. La désintégration.

Approchez. J’ai quelque chose à vous confier.

Il chuchote. Il roule jusqu’à mes genoux. Mais c’est qu’il n’y a rien à me confier! Je n’ai rien à entendre!

Je crois que Léa vous aime beaucoup.

Vieil imbécile. Il y a vingt-quatre heures, Léa ignorait mon existence. Même aujourd’hui, elle se croit avec un William. Il m’agrippe le bras. Fermement, presque brutalement. Eh l’aïeul! Je vais te… Voilà Léa qui revient, lavée, maquillée, habillée. Il était temps. Je me dégage, j’attrape mon portable, bisou, adieu, vivez en paix, le néant me happe!

Amusez-vous! Je me sauve!

Je ne suis plus là, vous ai déjà oubliés. Je reviendrai pour les chaussettes.

William!

William? Connais pas. Je referme la porte, je fonce dans le corridor.

Luis?

Elle s’élance vers moi, trébuche, s’allonge de tout son long. Chemisier déchiré, pieds déchaussés, sourire de gamine, mensonger. Je rebrousse chemin, je la relève. Elle m’embrasse, mais oh, comme c’est faux! Envie de la repousser, d’en finir. Sauf que je caresse cette peau qui me nargue par la déchirure du chemisier. Nos yeux se croisent, un éclair, nos désirs n’ont rien de noble, rien de vrai.

Tu ne viens pas?

Je pourrais y aller. N’importe qui pourrait y aller, dilapider ses heures à la regarder, la toucher, la désirer. Elle me tire par le bras, comme un gamin, m’entraîne à l’intérieur. En deux secondes, elle enfile un nouveau chemisier, et déjà le vieil Adalbert roule vers l’ascenseur. La folie. Léa tu as de belles paires d’yeux, de narines, de seins, mais dissiper en pure perte ces heures qui viennent? Elle regarde son ancêtre avec tendresse, qui me dévisage.

William, tu ne peux pas ne pas venir avec nous! Je l’exige! Léa sera heureuse, j’en serai heureux, et je te promets une aventure inédite. Dis-moi, pourquoi ne viendrais-tu pas?

Pourquoi? Je…

Vieux magicien. Je ne sais plus. Je détourne les yeux, ça ne pense plus dans ma cervelle. Où vont-ils? Quelle aventure? Penser, réfléchir, me sortir l’esprit du grand vide où je barbote. Merde! C’est un hypnotiseur? Fouetter ma volonté, bondir, lutter! Mais contre quoi? Le vieux me prend le bras, mais doucement cette fois. Nous descendons dans l’ascenseur. Et mes chaussettes? Et si j’avais le temps? Et Léa? J’ai peine à revoir notre rencontre, notre nuit. Une inconnue, une totale inconnue.

Sur la route vers le centre commercial, Léa m’explique le fonctionnement des fauteuils roulants à moteur. Je me secoue. Fauteuils roulants? Oui, là derrière, dans la minifourgonnette rouge du grand-père. Chacun le sien.

Tu verras! Tu verras! Nous nous amuserons!

Nous y voilà. Comment conduire ce machin? Le grand-père et Léa me lancent des bribes de conseils, mais dilués dans leurs rires, je n’en saisis aucun. Je tournoie sur place, je heurte un passant, je recule dans une colonne. Je m’active, je me concentre, et j’y arrive, et je suis ces deux inconnus, une fille et son grand-père, et bientôt il n’y a plus que ce mouvement, même pas moi, même pas eux. Ils roulent vite, ils esquivent avec finesse les obstacles et les gens. Le corridor du centre commercial leur appartient, il nous appartient, nous fonçons avec nos bolides. J’accélère dans les lignes droites et je parviens à les rejoindre.

Olé!

Est-ce bien ma voix! Devant, une petite foule bloque les trois quarts du corridor. La jeune fille et le vieil homme les contournent presque sans ralentir. Je dois m’arrêter, je me faufile entre les corps, j’attends qu’on s’écarte, j’avance si lentement que je les perds. De l’autre côté de la cohue, je ne les vois nulle part. Nouvelle ligne droite, j’y vais pleins gaz. En avant! Indianapolis! 24 heures du Mans! Les boutiques défilent de chaque côté, les curieux me montrent du doigt. Au bout du corridor, je tourne à droite, les voilà! Ils sortent d’une boutique avec un paquet accroché derrière le fauteuil du grand-père.

Par ici jeune homme!

Ils freinent une vingtaine de mètres plus loin, et l’un derrière l’autre nous entrons dans une mercerie.

Mes enfants, suivre la mode c’est refuser la dérobade!

J’écoute à peine ce qu’il raconte. Ce ne sont pas des mots, que des notes chantées.

Regardez devant vous! 

J’allais percuter un mannequin drapé dans un chic habit, très cher. Le jeune commis me sourit du haut de sa bipédie, comme à un handicapé. Je rejoins mes comparses au fond de la boutique, suivi d’un vendeur trottinant. Le grand-père touche la roue de mon fauteuil.

Voici mon futur petit-gendre, William.

Je ris, ce délire sénile m’amuse. Derrière le vendeur, Léa cligne de l’œil, grimace. Adalbert choisit une douzaine de chemises, et le vendeur emballe tout avec fébrilité. Électrique! Des étincelles partout! À la sortie de la boutique, la mini-caravane oblique à gauche. Le grand-père devant, puis Léa, ses boucles folles, je les suis, je parviens à les suivre, à me maintenir dans leur sillage. C’est la course. Nous serpentons à toute vitesse, mais Léa et moi perdons du terrain. Nous l’apercevons, là-bas, qui tourne à gauche au premier embranchement. Nous tournons à notre tour, mais il a disparu. Nous scrutons l’intérieur de chaque boutique, jusqu’à ce que nous le voyions émerger d’une chocolaterie. Il revient vers nous, lève le bras et accélère.

Plus vite, mes enfants!

Nous n’avons que le temps de faire volte-face et de filer dans sa direction. Nous remontons jusqu’à sa hauteur. A-t-il ralenti? Il nous échappe encore, nous le rattrapons, il s’éloigne à nouveau. Toujours quelqu’un quelque chose qui se dresse devant nous. Il freine! Sans avertir, le grand-père s’arrête pile. Je manœuvre vers la droite, mais si sèchement que les deux roues de gauche se soulèvent. Me voilà en équilibre sur les deux roues de droite. Je vais chuter! Je vais m’étaler! Je vois de l’effroi sur des visages qui m’apparaissent un quart de seconde. Un cri. De la surprise? De la peur? Je toupine et elle apparaît. Une vieille femme. Est-elle sourde? Elle ne bouge pas.

Attention! Attention!

La voix de Léa, derrière, devant ou au-dessus. Sauf que la vieille reste immobile. Elle tâte la doublure d’un manteau. Inconsciente. Brusquement, rompant l’incertain équilibre, le fauteuil retombe sur ses quatre roues.  Je manque d’être éjecté. Je m’agrippe. Que s’est-il passé? La main du grand-père. C’est lui. Il a redressé mon fauteuil, l’a cloué au sol. Je siffle.

Quel rodéo! William, qui voulez-vous épater?

Adalbert s’amuse. Il redémarre et nous roulons dans une section du centre commercial presque déserte. Nous avançons tous trois de front, nous jouons à nous entrecroiser comme ces avions des cirques aériens. Gai, le grand-père salue au passage les jeunes femmes.

Elle est fantastique!

Sa petite-fille ou l’une de ces femmes devant la parfumerie? Qu’importe, il chante! Et l’aventure se poursuit! Dans une bijouterie Adalbert achète deux pendentifs en or, une lame de rasoir, une colombe, deux bagues. Chez le photographe, il commande une lentille d’approche. Dans une librairie il emplit son sac de tous les Goncourt, Femina, Médicis, Renaudot, Interallié. Nous accrochons les paquets derrière nos chaises, et Adalbert bifurque vers une porte double, qui s’ouvre automatiquement. Mairie. Tiens, il y a ça ici? Il rit à gorge déployée, nous l’imitons, nous rayonnons. Le grand-père freine devant un homme sérieux, très sérieux. Nos rires redoublent.

Madame, acceptez-vous…

Son air cérémonieux me semble déplacé, je me tiens les côtes.

Oui, oui monsieur, madame, ma chère, mon cher. 

Soudain le type élève les bras au plafond.

Vous voilà mari et femme. 

Je m’esclaffe de plus belle. Ils m’insèrent une jolie bague au doigt, le grand-père démarre vers la sortie, nous tournons sur place et nous nous lançons à sa poursuite.

Retour en silence dans la minifourgonnette rouge. Épuisés. Je descends chez Léa, Adalbert, rouge d’avoir trop rit, démarre en trombe. L’ascenseur, l’appartement. Qu’est-ce que je fais ici? Pourquoi remonter? Ah oui, mes chaussettes, je les ai laissées là-haut. Les récupérer, me sauver, m’arracher de son orbite et rentrer chez moi.

Léa. Si nous nous revoyons un jour, nous rirons bien de cette journée au centre commercial. Dans l’appartement, nulle trace de mes chaussettes.

T’aurais pas vu mes chaussettes?

Léa m’enlace, m’embrasse dans le cou.

Tes chaussettes? Tu n’en a plus besoin, mon petit mari.

Elle est folle, je le confirme. Que va-t-elle inventer encore? Que nous partons demain en voyage de noce! Que nous emménagerons dans un pavillon de banlieue! Petite folle, pauvre petite Léa. Mais mes chaussettes, merde, où sont mes chaussettes?

Merde, mes chaussettes!

Et maintenant, qu’est-ce que c’est ça? Une môme de cinq ans qui déboule de la chambre en chantant. D’où sort-elle? Elle m’avait caché ça. Léa, tu avais caché la môme?

C’est ta môme?

Tu as encore bu, William? C’est notre môme, notre belle petite Lucia.

Oh la la. Oh la la. Je crois que je reviendrai pour les chaussettes! Mieux, j’oublierai ces chaussettes! Mais que fait la môme? Eh petite, il y a méprise…

Papa! Papa! Papa! C’est vrai qu’on part pour Disney demain?

Léa! Cruelle Léa! Démente Léa! Qu’as-tu mis dans la tête de cette pauvre enfant! Vaut mieux que je disparaisse illico presto, sans mes chaussettes, que j’aille à la protection de l’enfance, à la police, je dénoncerai ces mauvais traitements psychologiques infligés à une enfant, étourdie de faussetés, manipulée.

William?

Léa. Elle me dévisage avec de grands yeux, la bouche ouverte, la mâchoire pendante. J’ai clairement l’impression qu’elle me croit fou. Quiproquo. Ça suffit.

Je pars. Léa, je pars, je ne reviendrai pas, merci pour la ballade, adieu.

J’ouvre la porte, sous le regard ahuri de la mère et de la gamine, je franchis le seuil.

William, tu veux divorcer, c’est ça?

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

As-tu bu, Adalbert?

Une route dans un petit village. Un trottoir désert. Une route déserte, à part, une fois toutes les deux ou trois heures, une voiture qui passe à cinquante kilomètres à l’heure. Ou plus. Ou moins.

Voilà. Une voiture passe. Cinquante-trois kilomètres à l’heure.

On ne peut dire qu’il ne se passe rien à Datousvaux. Ce serait mentir.

Le vent souffle. Un écureuil traverse la chaussée. Il ne risque rien. Datousvaux est sécuritaire pour la faune.

Madame Latendresse étend son linge, tout comme monsieur Levasseur, tout comme monsieur Garneau, tout comme madame Châteauguay, tout comme monsieur Arturo, tout comme tous les habitants du village à neuf heures quinze tous les matins.

À moins qu’il pleuve.

Évidemment.

Soudain, une ombre, une silhouette, une femme, mais c’est Céphise! Pour de l’imprévu, ça en est. Que fait-elle? Que fera-t-elle? Personne ne peut le prévoir. Personne.

Céphise marche sur le trottoir, d’est en ouest. Elle sort de chez elle, probablement, mais pour aller où?

Céphise trébuche. Ça c’est de l’inattendu! Elle trébuche, perd l’équilibre, et heurte son joli genou sur le ciment sale du vieux trottoir.

C’est à ce moment que je m’extirpe de ma planque, et que j’atterris pile devant elle.

Adalbert: Céphise! Mon nom est Adalbert, journaliste en chef de L’Écho de Datousvaux. Me voici pour rapporter à nos lecteurs l’essentiel du drame qui s’est joué au cœur de leur village!

Céphise: Adalbert? Qu’est-ce qui te prend?

Adalbert: Adalbert certes, mais en ce moment, je suis beaucoup plus, je suis le messager de Datousvaux!

Céphise: Et quel est ton message, p’tit drôle?

Adalbert: Je prépare un article sur l’accident où vous avez failli y laisser votre peau, ou, disons, davantage de votre peau. J’ai déjà pensé à un titre, quelque chose comme Collision sanglante au cœur de Datousvaux, oui, je crois que ça fera bien.

Céphile: Collision? Y a pas eu d’collision? Et pourquoi tu m’parles comme un pingouin qu’aurait un cigare dans l’bec?

Adalbert: C’est l’jour… C’est le journaliste qui s’adresse à vous, madame. Il y a bel et bien eu collision, j’en fus témoin, à preuve, moi, le témoin! Il y a eu collision entre votre genou et le trottoir.

Céphile: Et sanglant à part ça? T’as jamais vu trois gouttes de sang? C’est moins que moins que rien!

Adalbert: Au contraire! Le sang humain, sous toutes ses formes, mérite notre plus grand respect! Un litre ou un tonneau, qu’importe! Mais laissons cela, le titre est une chose, mais mon article exige des détails. Pourquoi êtes-vous tombée?

Céphile: Oh, ces foutues fissures dans le trottoir, j’étais dans la lune, j’ne les ai pas vues. Tout simple!

Adalbert: Je vois. Excellent. La décision des autorités de Datousvaux de réduire les dépenses consacrées au maintien des infrastructures stratégiques assurant la sécurité et le bien-être des villageois a provoqué un premier accident. L’observation objective des faits permet de constater que malheureusement, ces autorités ont maintenant le sang de leurs citoyens sur leurs mains. On ignore si des poursuites judiciaires seront entamées, mais des accusations de négligence pourraient être déposées en vertu du Code. La Cour pourrait ordonner aux autorités de Datousvaux d’investir dans des travaux de réfection. Toutefois, on s’attend à une contestation en appel, et la cause ne se réglera qu’en Cour Suprême. Voilà, c’est pas mal, non?

Céphile: As-tu bu, Adalbert?

Céphile poursuit son chemin, mettant ainsi fin à l’entrevue accordée au journaliste, moi. Cette nouvelle, inespérée, permettra à L’Écho de Datousvaux de survivre un jour de plus. Il faudra peut-être prévoir un tirage plus important, vu le sang, la jolie dame, la cruauté des autorités.

Aussi bien rentrer. Il ne se passera plus rien aujourd’hui.

Je me demande si je remporterai un prix, avec cette nouvelle.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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La primeur

Humbert pousse son bras au-dessus de la table, une espèce de longue canne sur laquelle pend une manche de chemise, et plante un index dur sur le plan. Le maire et l’architecte observent le doigt qui tressaille faiblement. L’architecte mâchonne son stylo, le range nerveusement près du plan, sur la table. Les yeux du maire clignotent, roulent vers l’architecte, disparaissent derrière les paupières.

Humbert: Ce plan manque d’imagination. Ces petites salles seront oppressantes, désolantes, emmerdantes.

L’architecte: Manque d’imagination! Ah! Ah! On vante mon imagination, Monsieur! Je reçois des prix, monsieur!

Le maire: Humbert, vous êtes un excellent directeur général, mais pas un inventeur.

L’architecte: Ou créateur.

Le maire: Ou novateur.

L’architecte: Ou générateur.

Humbert: Mystificateurs!

Humbert transporte jusqu’à la fenêtre sa silhouette qu’on dirait ciselée par Giacometti. Il offre sa moue aux voitures et aux passants, serre un poing sec. Derrière lui, le maire sourit à son téléphone.

Le maire: Christopher? C’est Fred. Vous pouvez passer? Vous aurez la primeur!

L’architecte: Le journaliste?

Le maire expose ses belles dents, et l’architecte les siennes, et tous deux à l’unisson s’inclinent sur l’écran de l’ordinateur, où défilent les articles du journaliste sur la saga du nouvel hôtel de ville de Montreal, Wisconsin. Soudain, tous deux manquent d’avaler leurs belles dents. Un article de Christopher soulève de sérieux doutes sur l’identité de l’architecte: Une source anonyme, dont la crédibilité ne saurait être mise en doute, soutient que le véritable nom de l’architecte est Sonny Johnson et non Sonny Johnston. 

Le maire écarquille des yeux, qu’on ne savait pas si grands. Sonny entame une longue marche, toute en allers et retours.

Le maire: Auriez-vous menti, Sonny?

L’architecte s’assied enfin, défait, plus livide que Humbert est maigre.

L’architecte: J’avoue. Je m’incline. La vérité me frappe aujourd’hui, je souhaite qu’elle ne détruise pas ce que Montreal a de plus précieux, son futur hôtel de ville! Il est vrai que mon procréateur s’appelait Johnson, mais je ne l’ai pas connu, puisqu’il est mort le jour de mes deux ans, et à trois ans, j’ai pris le nom de ma mère, Johnston, sauf que, n’en connaissant pas l’existence à cet âge, je n’ai pas demandé officiellement et cérémonieusement un changement au registre.

Le maire: Vous avez eu de nombreux âges depuis, innombrables âges, vous auriez pu rectifier ce qui devait l’être, et vous éviter de vivre dans le mensonge!

L’architecte: Innombrables, n’exagérez pas, quel âge avez-vous Monsieur le Maire?

Le maire: Laissons. Johnston ou Johnson, votre plan est excellent Sonny.

Humbert, dont les joues se sont dangereusement creusées durant cet échange, agite ses longs doigts au-dessus de leurs têtes.

Humbert: Vous voudriez vous associer à cet imposteur, Monsieur le Maire, à un an des élections? Vos adversaires n’hésiteront pas à rappeler ces liaisons dangereuses, ils perdront bien vite leurs illusions à votre égard, et vous paierez par une défaite humiliante une décision prise à la légère, dans l’euphorie d’un après-midi ensoleillé!

Le maire: Je ne prends rien à la légère, Humbert, au contraire, tout me semble soudain bien lourd. Et vous, Sonny, agitez-vous un peu, défendez-vous!

L’architecte: Mettons les points sur les i et les barres sur les t ! Si j’utilise le nom de ma mère, ça ne regarde que moi! Je veux bien passer au registre tout à l’heure, si c’est ouvert.

Humbert: Les barres sur les t ! Mais les t, voilà tout le problème de renommée ruinée!

L’architecte: Mêlez-vous de vos oignons.

Le maire: Les vôtres roussissent, Sonny.

Abîmé dans un fauteuil, l’architecte suit d’un doigt les lignes sur le plan.

L’architecte: Ce plan, Monsieur le Maire, c’est celui de votre gloire, c’est l’héritage que vous laisserez aux Montrealers, c’est une fameuse hypothèque qui nous rappellera pour des décennies les grande décisions d’un si grand homme! Ne vous abaissez pas à un t, vous qui dominez l’alphabet tout entier!

Le maire, enflammé par sa gloire et son hypothèque, invite l’architecte, d’un geste de la main, à poursuivre sur son envolée.

L’architecte: Cette place, que vous voyez ici devant le futur hôtel de ville, le conseil municipal pourrait la nommer en votre honneur. Et à jamais, tout ce qui vit, respire et marche dans Montreal, se souviendra de votre règne. D’ailleurs, comment le peuple ne voterait-il pas pour vous dans un an, après lui avoir offert autant de grande grandeur! On vous élira aussi longtemps que vous le voudrez! 

L’architecte se relève, et son bras sur les épaules du maire, regarde le plan sous tous les angles possibles. Leurs belles dents scintillent, pendant que Humbert, l’éthique directeur général, s’agite. Sans crier gare, il bondit sur la table, s’empare de l’ordinateur qu’il élève à bout de bras, comme pour le lancer. Le maire éclate d’un rire impérial, tandis que l’architecte, prudent, recule d’un pas.

Humbert vacille. Le poids de l’ordinateur l’entraîne vers l’arrière, et au dernier moment, il l’abandonne. L’ordinateur éclate sur le parquet, sauf que Humbert ne parvient pas à retrouver l’équilibre. Il tend un bras derrière lui, un autre devant, mais évidemment, il rencontre un joyeux vide, prêt à le narguer mais pas à le soutenir. Son corps s’arque fabuleusement, on perçoit le grincement des jointures jusqu’à ce qu’une détonation résonne. La colonne vertébrale cède, le squelette décalcifié se tord. Un crépitement parcourt les jambes, et Humbert bascule sur le parquet, au milieu des débris électroniques. Les omoplates se fendillent sous l’impact, les fémurs cassent, transperçant la fine peau grise, ainsi que la toile du pantalon.

Humbert en a maintenant fini de culbuter. Ses côtes se sont rompues les unes après les autres. Elles se sont enfoncées dans un poumon, dans le foie. Miraculeusement, le crâne a résisté au choc. Il est intact. Des lèvres, trois gouttes de sang brillent, et s’en vont coaguler paresseusement sur le disque dur exposé. Humbert cesse, à ce moment précis, de respirer.

Le maire et l’architecte se regardent, ahuris. Ils redressent, ensemble, le plan que les simagrées de Humbert ont passablement déplacé. Sur les entrefaites, le journaliste Christopher frappe et entre. L’architecte le toise d’un mauvais œil, mais le maire l’accueille à bras ouverts.

Christopher: Ah! Enfin cette primeur que j’attends depuis si longtemps!

Le maire: Il est tout à vous.

Ils enjambent le corps d’Humbert, et se plongent dans une longue discussion sur tous les détails du plan. Christopher photographie le plan, le maire devant le plan, l’architecte devant le plan, le maire et l’architecte devant le plan, et s’en retourne à son journal, triomphant.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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On fait quoi maintenant?

À l’école, Théroude était dernier en tout, mais les enseignants l’aimaient bien parce qu’il restait volontiers pour classer les livres dans la bibliothèque. Un matin, on l’a retrouvé endormi dans la bibliothèque. Il avait passé la nuit à compter un à un tous les livres sur tous les rayons.

Adulte, Théroude a été embauché par une société qui possédait plusieurs commerces dans le  pays. Sa seule et unique tâche: faire les inventaires de chacun des commerces. Il y en avait tant, que cela l’occupait pour un bon six mois. Le reste du temps, il chômait.

Durant ses longs congés forcés, Théroude comptait tout ce qui s’offrait à lui: le nombre de grains de riz dans un sac de un kilogramme, le nombre de brins d’herbe dans un mètre carré de gazon, le nombre de feuilles dans un peuplier, le nombre de grains de sable dans un sceau contenant dix centimètres cubes. Il comptait tout ce qui se présentait sous ses yeux, et il inscrivait les chiffres dans un grand cahier qu’il gardait précieusement entre le matelas et le sommier.

Un jour, Théroude a connu l’amour. Mais dès le deuxième jour, n’y tenant plus, il s’est mis à compter le nombre de cheveux sur la tête de sa bien-aimée. Elle a cru qu’il plaisantait, jusqu’à ce qu’elle réalise qu’il souhaitait réellement, plus que tout, savoir combien de jolis cheveux blonds poussaient sur sa tête. Outrée, elle s’est enfoncé un chapeau jusqu’aux oreilles, et n’a plus jamais paru devant lui.

Cet échec a profondément blessé Théroude, qui dès lors n’a plus nourri qu’un seul dessein, celui de trouver une tête qui accepterait qu’on lui compte les cheveux. Sans le sou, il ne pouvait espérer payer quelqu’un pour se soumettre à ce type d’inventaire. Que faire?

Après plusieurs refus et de nombreux regards méchants, tant du côté des femmes que des hommes, Théroude s’est résigné à s’adresser aux défunts. Sans réfléchir, mû par le seul élan de sa passion, le voilà qu’il subtilise un corps à la morgue municipale. Moins d’une heure après, alors qu’il peinait à transporter son butin dans les ruelles et les rues sombres, deux policiers l’ont terrassé, menotté, arrêté. Le juge l’a condamné à six mois de prison pour outrage à un cadavre, et son patron l’a congédié pour perte de confiance.

Après avoir compté ses pas dans sa petite cellule, Théroude s’est retrouvé libre, mais loin d’être libéré de son envie capillaire. Comment faire?

Tenter de voler un nouveau cadavre lui paraissait trop risqué. L’idée de tuer pour se doter de son propre cadavre ne lui plaisait pas. Théroude distinguait le bien du mal, il n’avait rien d’un meurtrier.

Mais sans cadavre, pas de tête, et sans tête, pas de cheveux. Alors Théroude a réfléchit, du mieux qu’il le pouvait. Longtemps. Puis un jour, du fond des méandres ténébreux de son esprit, une idée a jailli. Il lui suffisait de se trouver un assassiné, avant que les autorités ne le récupèrent.

Sauf que c’était compliqué. Comment trouver la victime? Il s’est mis à lire toutes les pages de faits divers de tous les quotidiens de la région, à la recherche de meurtres. Malheureusement, ça ne se passait pas dans la vie comme à la télé. Des meurtres en plein air, il y en moins qu’on pense.

Persévérant, Théroude a identifié un lieu précis où plus de deux meurtres avaient eu lieu dans les deux dernières années. Il s’agissait d’une rue en cul-de-sac derrière les immeubles désaffectés du vieux port.

Théroude a attendu quatre ans, sept mois, deux jours avant d’obtenir ce qu’il convoitait. Théroude est un homme patient, qui dispose de tout son temps depuis son licenciement et son inscription au bien-être social.

Comme tous les soirs dès vingt et une heures, Théroude observait la rue à partir de la fenêtre d’un des immeubles en ruine, son sac et ses outils à portée de la main. Faute de mieux, il comptait les minutes. Ce soir-là une grosse Chrysler est entrée en scène, roulant tout doucement, tous phares éteints.

Un chauve tatoué est descendu, a sorti du coffre un autre tatoué, aux longs cheveux blonds celui-là. Sans un mot, le chauve a sorti un pistolet avec silencieux, et a tiré deux coups dans le cœur du chevelu. Pendant quelques secondes, Théroude a craint qu’il ne vise la tête, ce qui aurait de facto abîmé la chevelure, et rendu le comptage absolument impossible.

Une fois la voiture partie, Théroude s’est précipité. Avec une scie à bûches, il a sectionné le cou, pour ne conserver que la tête, ce qui est, évidemment, plus facile à transporter qu’un corps au complet. Les mains rougies, même s’il s’est essuyé, Théroude est rentré directement chez lui, sans attirer l’attention.

Tout le jour suivant, Théroude a vidé la tête de son contenu, question d’éviter les mauvaises odeurs liées à l’inévitable décomposition. Puis il a appliqué les méthodes de taxidermie apprises durant ses nombreux temps libres.

Après tant d’efforts et d’année, Théroude a enfin pu commencer à compter les cheveux sur une tête humaine. Toutes les mèches blondes n’étant pas de la même longueur, au début il s’y perdait, et a dû recommencer à plusieurs reprises.

Il a fini par développer une technique efficace, et pendant des semaines, des mois et des années, il a compté les cheveux. Il n’y consacrait pas toutes ses journées, loin de là, soucieux de prolonger autant que sa patience le lui permettrait un plaisir si longtemps convoité.

Mais un jour, il fallait bien en arriver là, il en était à sa dernière centaine de cheveux. Quelle journée que celle-là! Il en comptait dix, partait se promener au parc, revenait en compter dix autres, et ainsi de suite jusqu’à minuit. Puis, ému à en pleurer, il a compté les dix derniers. Ses paupières papillotaient aux cinq derniers, tout son corps vibrait aux trois derniers, 137 097, 137 098, 137 099.

Théroude a respiré, longuement. Il s’est levé, le regard fier, la démarche assurée, pour tirer le cahier de sous son matelas. Sur une page vierge, il a tracé, lentement, ces chiffres, 137 099. Théroude, vieux et pauvre, s’est ensuite allongé sur son lit, les mains sous sa nuque.

Théroude a dormi deux jours, une heure et trois minutes. En regardant les cheveux bien comptés, qui trônaient encore sur sa table de travail, il a ressenti une immense fierté. Le projet de toute une vie enfin réalisé!

Le lendemain, à son réveil, il a parcouru son petit appartement des yeux. Rien n’avait changé, chaque chose était à sa place. Malgré l’incroyable exploit, tout autour était pareil. Fatigué, Théroude s’est assis, se demandant, on fait quoi maintenant?

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les flocons de neige

Les flocons de neige

La future divorcée de la tueuse à gages boit son café et lit un long roman calamiteux que son frère, un commis de boutique de chaussures, a repêché dans la corbeille du bureau des postes, un samedi matin. Quelques flocons de neige se chamaillent devant sa fenêtre. Elle s’enfonce dans son duvet, et lit le plus fort qu’elle peut, pour au moins ne plus voir l’hiver. Mais comment y parvenir, quand tout court et que chaque seconde pousse de nouvelles poussières.

Trois petits coups sur les carreaux. La future divorcée sursaute à la vue du visage, à moins d’un mètre du sien, de la tueuse à gages enneigée. Elle pose sa tasse sur le guéridon, agite la main pour chasser l’intruse, comme un moustique, sauf que les moustiques de février sont costauds.

La tueuse à gages: Ouvre, il y a du nouveau!

Mais la future divorcée recule et secoue les deux mains, dans un mouvement désordonné dont la signification n’est pas claire.

La tueuse à gages: Je suis libre!

C’est lancé d’une voix puissante, qui pourrait attirer l’attention du voisinage, des passants et des employés municipaux affectés au déneigement des rues, des trottoirs et des parcs à chiens. La future divorcée, résignée, entre-ouvre la fenêtre.

La future divorcée: Oh.

La tueuse à gages: Je n’ai qu’un mot à te dire. Un tout nouveau.

La future divorcée: Procédons et concluons.

La tueuse à gages: Eh bien, j’ai compris que lors de notre mariage, et forcément lors de nos fréquentations antérieures et délicieuses, il y avait dans ton esprit une image déformée de mon emploi du temps, surtout parce que je le peignais avec des approximations et de tout petits mensonges, nécessaires vu les circonstances pour préserver une saine distance entre nos occupations professionnelles et notre vie intime, domestique et fantastique, sans laquelle nous aurions sombré dès le départ dans une absence totale de nous, une sorte de désincarnation de notre unité si tu veux, qui nous aurait prématurément vieillies et condamnées à de longues années de doute, d’ennui et de tristesse, dont heureusement nous nous sommes bien gardées, et si certains détails de nos professions, toi bibliothécaire, moi balayeuse, ont mûri dans un doux silence pendant de si longues et glorieuses années, ne devrions-nous pas nous en réjouir plutôt que de nous répandre en récriminations, dilapidations, falsifications, alors qu’au-delà des faits, les mots, et les meilleurs d’entre eux, adoucissent les angles, rabotent les surfaces et redonnent à l’esprit une juste perception de la réalité dans une formidable interprétation où nous ne craignons pas les grandes déclarations, car tout est là, oser aligner les uns derrière les autres les outils qui déboulonneront des calamités pour en faire de banals lieux communs, comme c’est exactement le cas pour ces mises à la retraite que tu me reproches, ces radiations auxquelles on accorde une importance démesurée si l’on considère tout le bienfait qu’en retire l’hypocrite communauté, véritables oeuvres de paix, de sérénité et d’espoir, puisque les personnages refroidis, tous vilains, vaquaient sans vergogne à la suppression d’autres personnages tout aussi vilains, qui eux-mêmes en supprimaient d’autres du même acabit, et cela de génération en génération, une sélection naturelle où les élus disparaissent dans un mouvement équilibré, une dialectique en somme inhérente et nécessaire à l’ordre social, malgré la discrétion de la mise en scène que commande une réprobation retentissante mais tout aussi symbolique que le renversement social observé lors du Mardi gras, ce qui, tu le vois davantage maintenant, fait de ma profession une occupation aussi vitale que bien d’autres, et que seule une immense humilité garde dans l’ombre avec toutes les conséquences matrimoniales possibles, comme le divorce et les injonctions de s’approcher à moins de cinq cent mètres de l’amour!

La future divorcée: Ce sera tout?

La tueuse à gages: J’aurai tout essayé.

La future divorcée: Bien en vain.

La tueuse à gages: Je vaux bien ton livre.

La future divorcée: J’appelle la police.

La tueuse à gages: Ah! Comme la neige a refroidi mon cou! Adieu! Je reviendrai demain!

La future divorcée ferme la fenêtre. Elle relève son livre, esquisse un sourire et tourne l’avant dernière page. De gros flocons fondent sur la vitre, à petits coups feutrés.

Son frère, le commis de boutique de chaussures, surgit à la fenêtre avec un nouveau roman plus calamiteux que le précédent, qu’il a déniché dans le cabinet du mari de sa maîtresse.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Quel bonheur!

Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.

Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.

Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.

  • Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.

Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.

Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.

Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.

  • Oui?
  • Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
  • Je vous offre un café?
  • Merci, je, oui, il, je.
  • Taisez-vous. Entrez.

Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le souterrain

L’otage: Madame, je vous en prie, pourquoi me détenez-vous captif ici?

La kidnappeuse: À cause d’un incompétent.

L’otage: J’ai froid. Vous me laissez croupir ici, sur ce béton glacial, en caleçon, alors que mes vêtements sont là, derrière vous. Vous pourriez me les rendre, je ne serais pas moins captif, mais je ne risquerais pas d’attraper la crève et d’être cloué au lit pour deux semaines. Je me demande bien pourquoi vous restez là, derrière votre bureau, à m’observer par-dessus vos lunettes. Vous me rappelez la réceptionniste du dentiste quand elle lève les yeux sur la salle d’attente pour s’assurer que le prochain patient est bien là, elle qui l’a pourtant appelé cinq fois au cours des cinq derniers jours pour s’assurer qu’il n’oublierait pas le rendez-vous, car son patron le lui répète souvent, chaque absent est une vente en moins, le néant n’ouvrira pas la bourse pour acheter une couronne, un traitement de canal ou un nettoyage supplémentaire, et superflu. Mais je sais bien que ce n’est pas le dentiste qui m’attend, et en plus de geler, j’ai honte. M’exposer ainsi, devant une si charmante dame, m’incommode. À voir ce vieux ventre vaseux vous imposer sa hideur velue, j’en ai la gorge étranglée. Et ces jambes, mes pauvres jambes si maigres, cagneuses et blanches, et mes bras sur lesquels ma peau ballotte, comment offrir tout cela à vos cruels yeux d’émeraude sans en rougir! J’implore un soupçon de charité, et respectez, je vous en prie, la dignité humaine d’un honnête contribuable. Je vous en conjure. Rendez-moi mon pantalon, ma chemise et ma veste, vous le voulez bien?

La kidnappeuse: Impossible. Nous vérifions votre identité. Si vous êtes celui que nous recherchons, vous les paierez cher, vos vêtements.

L’otage: Quoi! Mon identité! Vous m’avez kidnappé, et vous ignorez qui je suis! Qu’est-ce que c’est que cet amateurisme? Quand on rêve d’une rançon suffisamment élevée pour récompenser tous les efforts que ce type d’entreprise exige, on prend le lapin en filature, on suit ses déplacements, on étudie son horaire, et on frappe au bon moment. Ainsi, pas de risque de se retrouver avec une déconcertante erreur sur la personne. Je n’ai jamais, personnellement, kidnappé qui que ce soit, mais le premier venu pourrait vous enseigner l’ABC du rapt. Vous n’écoutez jamais de suspenses à la télé? Ça me semble pourtant simple, enfantin. Alors que là, nous voici dans une position embarrassante, vous avez sur les bras un bonhomme qui ne vous rapportera pas un rond, et moi je grelotte à poser devant une femme chez qui mon pauvre corps malmené ne pourrait éveiller que la nausée. Pourtant, cela m’étonne, vous m’examinez d’un oeil froid, chirurgical, comme si sur ma peau molle vous cherchiez à décoder les hiéroglyphes qui indiquent l’île où j’ai enterré un coffre rempli d’or, de diamants et d’opales. Détrompez-vous, il n’y a rien de tel. Vous ne lirez rien d’autre, sur cette peau, que la désolation d’une vie qui s’est embourbée il y a de cela, hélas, bien des années. J’ai deux cents dollars dans mon compte en banque, je vous assure, il n’y a rien à tirer de moi. Pourquoi ne me laisseriez-vous pas partir? J’oublierai votre visage et vos yeux d’émeraude, au bureau j’alléguerai une angine, et vous serez libre de kidnapper le bon numéro. Ça me semble raisonnable, non?

La kidnappeuse: Non.

L’otage: Mais enfin, pourquoi garder le mauvais otage?

La kidnappeuse: C’est peut-être le bon. On vérifie.

L’otage: Et si c’est le mauvais?

La kidnappeuse: Vous ne serez pas le seul. Il y en a d’autres, dans le souterrain.

L’otage: Le sou… Le souterrain? Vous m’effrayez. Est-ce une histoire de psychopathe qui collectionne les victimes qui se ressemblent toutes, plus ou moins? Je parie que dans votre souterrain, ce sont des bedonnants pas jolis jolis, fauchés, que personne ne réclamera s’ils disparaissent. Pas vrai? Ce n’est pas le fric qui vous allèche, mais la perspective d’une petite séance de torture, pourquoi pas, jusqu’à ce que le coeur lâche et qu’il faille jeter la carcasse encombrante.

La kidnappeuse: Non. Mon frère et moi, nous voulons du fric. Nous avons une cible, bien identifiée, mais nous n’avons jamais vu son visage. C’est embêtant. Comme mon frère est légèrement stupide, ça complique les choses. Depuis quelques semaines il se ramène avec toutes sortes de types qui nous sont parfaitement inutiles. Nous vérifions votre identité, et si vous n’êtes pas la cible, nous vous descendrons au souterrain.

L’otage: Pourquoi ne pas nous libérer? Au souterrain, je serai un poids pour vous. Il finira bien par déborder, votre souterrain! Vous projetez de me liquider, comme ils disent à la télé, c’est ça? Vous allez me faire mou… mourir? Ça ne vaut pas le coup, je peux vous en assurer. Demandez-moi n’importe quoi, vous l’aurez! Mais par pitié, laissez-la-moi sauve, la vie!

La kidnappeuse: Ils promettent tous la même chose, ils raisonnent tous de la même façon. Demandez-moi n’importe quoi! Sauf qu’à la première requête, ils rechignent, ils se renfrognent et refusent de parler.

L’otage: Je parlerai! Je parlerai! Allez, demandez!

La kidnappeuse: Quelle est la pire chose dont vous vous soyez rendu coupable dans votre vie?

L’otage: Facile! Je vais vous répondre, oui, sans problème. Et vous me libérerez, et je ne dirai rien sur vous, je n’ai pas intérêt, je préfère vivre avec ce petit secret que mourir franchement.

La kidnappeuse: Répondez.

L’otage: Oui. Voilà. La pire chose. Vous êtes la première personne à qui j’en parle. Voilà. Oui. J’avais vingt-deux ans. Il y avait cette femme que j’aimais à la folie. Sauf qu’elle et mon cousin avaient prévu de se marier l’été suivant. Tragique perspective. Je devais agir vite, frapper fort. J’ai utilisé toutes mes économies, et j’ai même emprunté un peu à ma mère et à mon cousin, pour payer les services d’une prostituée. J’avais un plan qui me paraissait infaillible. Mon cousin coucherait avec la prostituée, je les prendrais discrètement en photo, et la femme de ma vie viendrait pleurer sur mon épaule la rupture des fiançailles. Quelques mois plus tard, le cœur enfin libre, elle redécouvrirait le sourire à ma vue, vous vous imaginez, et un avenir d’amour s’ouvrirait à nous. Je me présente donc avec la prostituée chez mon cousin, je la lui présente comme une amie d’enfance, nous entrons, nous buvons, et je me trouve un prétexte pour m’éclipser. Subrepticement, je me suis caché dans le placard de sa chambre à coucher, et j’ai attendu. Je les entendais, dans l’autre pièce. Oh horreur! Il lui parlait de son mariage, et elle lui expliquait qu’elle n’avait pas toute la nuit devant elle, que je l’avais payée pour coucher avec lui, et qu’elle rendrait, s’il le désirait, le service pour lequel je l’avais si chèrement payée. Sinon, pas de problème, elle appellerait un taxi, elle partirait. J’ai entendu mon cousin jurer, mais il s’est aussitôt excusé. Il a servi un verre à la femme, ils ont bavardé encore quelques minutes, puis il lui a appelé un taxi, qu’il a payé. Puis, en silence, mon il est entré dans la chambre, s’est planté devant le placard, et d’un geste vif a ouvert la porte sur mon ignominie. Je ne l’ai plus jamais revu, ni la femme de ma vie. Après cette aventure, j’ai décidé de…

La kidnappeuse: Ferme-là. Mon frère arrive.

Le kidnappeur: C’est pas lui.

La kidnappeuse: J’avais deviné. Quand donc y parviendras-tu? Incapable! Va, descends-le.

L’otage: Vous ne pouvez pas! J’ai répondu à votre question. Honnêtement.

La kidnappeuse: Oui oui. Mais votre crime ne m’a pas plu.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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La cloche

La cloche

Dans l’immeuble, il y a Monsieur Lambric et vingt-trois ménages de locataires répartis sur quatre étages. La Société immobilière Avidia, qui se fait un point d’honneur de nommer chacune de ses propriétés, n’a rien trouvé de mieux que Canopus.

Les habitants de Canopus bénéficient d’une grande quiétude, grâce à dix pages de règlements que chacun doit respecter sous peine d’expulsion. Comme ces logements sont en grande demande, l’obéissance est généralisée.

Monsieur Lambric, sous-directeur adjoint de la Division des modules complémentaires au sein de Technicormy, vit seul avec son chat Gianetto. Il adore écouter ses vieux vinyles, lire des magazines d’histoire et inventer de nouvelles recettes à base de sole. Monsieur Lambric se rend à son boulot à bicyclette, mais s’il pleut ou s’il neige, il prend un taxi, même si c’est plus cher que l’autobus et le métro. L’odeur de ses concitoyens l’indispose, et leur babillage lui plaque une migraine à tous coups.

Comme les murs de l’immeuble ne sont pas parfaitement insonorisés, dimanche matin Monsieur Lambric entend très nettement sa voisine de droite tousser. Bien renseigné par le téléjournal du soir, qu’il écoute avec une grande rigueur, Monsieur Lambric reconnaît tout de suite le principal symptôme de la stevim-21, cette horrible maladie extrêmement contagieuse provoquée par le virus d’origine trifluvienne, le stellavirus. Les individus atteints par cette maladie connaissent, après une insuffisance fonctionnelle passagère des bronches, une infection verticale qui entraîne une détérioration du conduit auditif telle qu’ils en perdent l’équilibre, et chez plusieurs sujets particulièrement atteints, les cliniciens ont remarqué une propension à voter pour des candidats très très à gauche.

Monsieur Lambric pose tout doucement Gianetto sur le sofa, s’empare de son téléphone, compose le 911. 

  • Ma voisine a la stevim-21… Oui… Je suis positivement positif… Immeuble Canopus, numéro 34.

La réponse est immédiate, discrète, propre. Deux agents isolent la voisine du 34 dans une cloche de verre, qu’ils recouvrent d’un drapeau national. Impossible pour le voisinage de savoir qui est encloché, et pour quel motif. Comme toutes les autres, la cloche sera entreposée au CRE, le Centre de Récupération de l’Est. Le contenu de la cloche sera ensuite séché, et la farine obtenue sera mélangée à de la moulée qui sera vendue à bon prix aux producteurs avicoles, bovins et porcins. 

Lundi, ce sont les voisins d’au-dessus qui toussent. Monsieur Lambric soupire, composé le 911, et d’autres cloches quittent  l’immeuble, direction les poules, les bœufs et les cochons.

Le mardi, c’est au tour des voisins de gauche, musiciens, de tousser. Et le même soir, la voisine d’en dessous tousse aussi. 911 à nouveau, la cloche, la moulée.

Inquiet, Monsieur Lambric s’est acheté, en ligne, un scaphandre en fort bon état. Le prix était élevé, mais le sous-directeur n’a pas hésité. Vêtu de cet appareil, il entreprend de sillonner les corridors de l’immeuble pour exercer, comme il l’a expliqué aux autorités, son devoir de bon citoyen. 

Dès le début, force lui a été de constater que la contagion progresse. Tout de même, Monsieur Lambric hésite à dénoncer les nouveaux malades, tourmenté par un dilemme d’ordre moral. C’est que la première, une femme d’origine étrangère, lui déplaisait depuis le premier jour où il l’a croisée dans le corridor. Il y avait aussi un couple aux cheveux roux qu’il n’a jamais pu sentir. Il n’aime pas les roux, c’est inné. Et puis, cette femme qui lui a rit au nez lorsqu’il lui a proposé un verre. Et cet homme qui s’est moqué de son chat. Monsieur Lambric ne veut pas profiter de la contagion pour assouvir sa haine. Cela le chagrinerait, il ne serait pas fier du tout s’il n’avait pas la certitude d’œuvrer pour le bien communautaire.

La tempête sous son coco n’était qu’une petite averse printanière. Le devoir est le devoir, Monsieur Lambric se tient droit et compose une fois de plus le 911. Cela prend une bonne dizaine de minutes, le temps de signaler tous ceux dont il a inscrit les numéros de porte sur sa liste.

À ce rythme, on s’en doute, le Canopus se dépeuple, et les dirigeants de la Société immobilière Avidia maugréent, parce que les autorités ne leur permettent pas de louer les logements, à cause du stellavirus qu’on croit caché dans les placards et sous la moquette.

Le lendemain, nouvelle tournée des corridors du scaphandrier, nouvelles délations, nouvelles cloches et farine dans la moulée pour les poules, les boeufs et les cochons. Après le téléjournal du soir, Monsieur Lambric se brosse les dents, passe la soie dentaire, plie ses vêtements propres et range les autres, soigneusement, dans le panier d’osier sous l’évier de la salle de bain. Il enfile son pyjama de soie blanc à fines rayures bleues, se glisse sous les couvertures où Gianetto vient bientôt le rejoindre. Il s’endort, et son premier rêve le transporte dans les bras d’une blonde qui devient un blond qui devient une blonde qui devient un blond et quand on cogne à la porte, il est en sueur.

Deux agents de la brigade spéciale stevim-21 le poussent à l’intérieur du bout d’une longue perche d’acajou. Monsieur Lambric proteste, expose ses hauts faits de collaboration avec les autorités sanitario-agricoles, rien n’y fait. Les agents lui indiquent d’un geste sans équivoque qu’ils sont déterminés à faire la sourde oreille, et à l’insérer manu militari sous la cloche de verre. Monsieur Lambric se calme, leur souligne la perte que son passage sur la meule représenterait pour le bien-être commun, il leur désigne même le scaphandre qui semble le narguer, assis dans un fauteuil du salon. Polis, les agents relèvent la cloche, et aident Monsieur Lambric à y pénétrer. L’un d’eux explique, en scellant le verre, que selon le nombre de signalements au Canopus, 63,7% des résidents sont atteints. Cela dépasse nettement la limite de 63,5% fixée par les autorités pour imposer l’évacuation générale d’un immeuble. Statistiquement, poursuit l’agent, même les résidents qui ne présentent encore aucun symptôme sont atteints et développeront la maladie au cours des prochaines heures, ou peut-être des prochains jours. Quant à savoir s’il y aura des bien portants dans la farine, on ne pourra jamais répondre à cette question, mais au moins on sera tranquilles.

Cloché, Monsieur Lambric n’a saisi que la moitié de cet éclaircissement. Il est maintenant bien séparé de ses confrères humains, sous le verre scellé où il trépassera sous peu. Sans un au revoir, les agents jettent le drapeau national sur la cloche, qu’ils sortent de l’immeuble.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Immeuble paisible

Dans la cage d’escalier, les murs sont peints vert pomme, avec une bande de bois décorative à trente centimètres du plafond, en pin verni. L’escalier est en bois, usé certes, mais repeint chaque deux ans de la même couleur marron depuis un demi siècle. Le propriétaire a peut-être obtenu un rabais à l’achat, cela lui vient peut-être d’un frère ou d’un beau-frère quincaillier, voire même, pourquoi pas, il est peut-être directeur général d’une usine productrice de peinture. Cela, nous ne le saurons jamais, car personne jamais ne lui demandera. Nous ne saurons pas, non plus, si la peinture marron est exactement la même que celle achetée cinquante ans plus tôt, et si oui, comment elle a pu se conserver si longtemps.

Sylvia pousse la porte du quatrième, probablement parce qu’il n’y a pas d’ascenseur dans l’édifice. Ce matin, elle porte une jupe à pli plat bordeaux, un chemisier écru tout simple, et des souliers plats. Institutrice, fonctionnaire, bibliothécaire, comptable, ou autre chose.

Elle descend d’un bon pas, sans se presser, mais avec une détermination routinière rassurante. Sylvia s’en va travailler, cela paraît évident. Elle porte sous le bras une serviette qui n’est ni trop mince, ni trop épaisse. Une femme consciencieuse, qui n’accumule pas les retards, ponctuelle et responsable. Parions qu’elle sera promue quand le temps viendra de l’être, sans devancer qui que ce soit, mais sans traîner la patte derrière ses collègues. Cela viendra juste à point.

Elle descend avec une régularité et une souplesse presque mécaniques. Sylvia ne rechigne pas le matin pour se lever et rendre au travail, elle y va de face, jamais à reculons. Elle ne se précipite pas pour autant. C’est un boulot, pas une passion, c’est un devoir et rien d’autre.

Entre le troisième étage et le deuxième, elle doit ralentir. Il y a là des gens qui bloquent tout l’espace de l’escalier. Elle s’arrête, mais sans s’énerver, sans soupirer ou lancer des regards désapprobateurs ou carrément méchants, comme quelques-uns de ses voisins n’hésiteraient pas à le faire. Sylvia reste polie.

  • Pardon. Laissez passer.

Mais on ne la laisse pas passer. Ses paroles ne sont pas entendues, pas perçues. Ces deux hommes, car ce sont des hommes, sont durs de l’oreille, ou trop concentrés sur leur besogne pour s’intéresser à elle.

Le plus grand, Malo, tennis chaussettes blanches bermuda jaune polo marine délavé, est aussi le plus maigre. La calvitie gagne du terrain sur son coco, mais il ne masque pas cette défaite du cheveu. L’autre, Valentin, trapu, costaud, bottillons éculés jeans délavé t-shirt avec baleine sur le devant et SAUVONS LA PLANÈTE en caractères Trebuchet MS dans le dos, nez en patate verres fumés cat eye toupet touffu maintenu en place par un gel super puissant, se meut avec une agilité naturelle qui rappelle les enfants ou les bêtes sauvages.

  • Laissez passer.

Ils ne bronchent pas, ne prennent pas même la peine de lever un oeil sur Sylvia, impassible malgré une probable contrariété.

Valentin domine Malo de plusieurs dizaines de centimètres, malgré la taille supérieure de Malo. C’est qu’il a réussi à le plier en lui tordant un bras dans le dos. Malo geint, et Valentin donne un coup sec. Un dos se brise, et Malo tombe à genoux. Il supplie.

  • Je te promets que… je te promets que…

Ce qu’il promet, ou ce qu’il voudrait promettre, on l’ignore, et Valentin ne s’y intéresse visiblement pas. Il tire un couteau qu’il portait dans un étui à sa cheville, et l’introduit d’un geste ample et précis, dans le bas du ventre de l’échalas. Le sang tarde à jaillir, mais ça vient, et le polo s’assombrit en son centre. Valentin tire sur le couteau pour le relever dans l’estomac, mais l’exercice semble ardu, et la lame bouge lentement. Sans doute est-elle de qualité moyenne, ou simplement, mal affûtée.

  • Laisser passer.

Sylvia a parlé un peu plus fort, et cette fois, Valentin s’est tourné vers elle. Étonné, il lève les sourcils au-dessus de ses cat eye, et s’incline.

  • Pardon, mademoiselle, pardon.

D’une main, il tire Malo vers lui, tout en maintenant la lame bien enfoncée dans les entrailles, dont certaines ont commencé à s’exposer à l’air libre, pendant que Malo s’accroche à son bras de ses deux mains, qui s’affaiblissent. Sylvia poursuit sa descente dans la cage d’escalier aux murs vert pomme et à la bande de pin verni. Valentin recule légèrement pour éviter de tacher son jeans, et permettre à Malo de s’allonger de tout son long, parallèlement au mur pour ne pas nuire aux locataires de cet immeuble paisible qui voudraient descendre.

Sylvia atteint la rue, et contrairement à son habitude, trottine légèrement jusqu’à l’arrêt du bus. Elle ne sera pas en retard. Elle rajuste en deux secondes son chemisier, qui s’était légèrement évasé au-dessus de la jupe.

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Michel Michel est l’auteur de Dila