De l’utilité des maires à Croteauville

Puisque c’est dimanche matin, Edgar Croteau minuscule dispose de quarante-cinq minutes avec Edgar Croteau majuscule. Il pleut au-dessus de Croteauville, mais pas au-dessus du jardin des Croteau. Faut dire que c’est un immense jardin, qui fait des kilomètres carrés. Le domaine est si vaste, qu’on n’y est jamais perturbé par le bruit des klaxons du centre-ville, par les fusillades occasionnelles, ou encore par la clameur de la foule, heureuse ou pas.

MINUSCULE: Papa! Papa! Attrape la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Lance la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Dessine-moi un moustique!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi les avions ne passent jamais au-dessus de notre maison?

MAJUSCULE: Ce n’est pas une maison, c’est un château. Ils ne volent au-dessus de nos têtes, parce que c’est un espace aérien privé, qui nous appartient jusqu’à la lune, et même un peu au-delà.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision, ils racontaient une histoire à propos d’enfants pauvres qui ne mangeaient pas tout ce qu’ils voulaient. Madame Tremblay ne me donne pas autant de glace que j’en voudrais, est-ce que je suis un enfant pauvre?

MAJUSCULE: Non. La pauvreté, c’est pour les étrangers.

MINUSCULE: Papa! Papa! C’est quoi un étranger?

MAJUSCULE: C’est ceux qui ne sont pas nous.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision…

MAJUSCULE: Tu regardes trop la télévision. Tu devrais lire. Il y a tout ce qu’il faut dans la bibliothèque. J’en parlerai à Maître Dupont.

MINUSCULE: Papa! Papa! Ils disent que le maire Provost est le dirigeant. C’est quoi un dirigeant?

MAJUSCULE: Celui qui dirige, celui qui donne des ordres aux autres. Tu veux jouer à la balle?

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi tu n’es pas le maire, tu pourrais donner des ordres aux autres toi aussi?

Ici, Edgar Croteau majuscule éclate d’un grand rire croteaunisien, devant un Edgar Croteau minuscule incrédule. Le temps s’égoutte, il ne reste que quatorze minutes à leur entretien dominical.

MAJUSCULE: Le maire, c’est le dirigeant des étrangers. Seulement des étrangers. Comme chacun en ce merveilleux monde a un rôle à jouer, le mien est de donner des ordres au maire.

MINUSCULE: Papa! Papa! Toi, on ne te voit jamais à la télévision! C’est le maire Provost qu’on voit! C’est lui le héros à la télévision.

MAJUSCULE: C’est vrai. C’est un héros. C’est lui qui reçoit tous les coups. Quand je décide de réduire les pilules à l’hôpital, c’est à lui qu’ils s’en prennent. Quand j’impose des frais pour la location des pupitres à l’école, c’est lui qui reçoit les coups. Quand je récupère les sous que la mairie donnait aux paresseux, c’est contre lui que les étrangers manifestent. Tu as raison, mon fils, le maire, c’est un héros.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je voudrais être un héros! Comme Spiderman! Comme Batman! Comme le maire Prévost!

MAJUSCULE: Les Croteau ne seront jamais des héros. Les héros sont de pauvres étrangers qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Nous, nous sommes au-delà de tout cela.

MINUSCULE: Papa! Papa! Est-ce que les étrangers nous aiment autant que les héros?

MAJUSCULE: Les étrangers ne nous connaissent pas. C’est bien ainsi. Nous possédons toutes les usines, tous les commerces, toutes les stations-service, tous les journaux, nous possédons jusqu’aux kiosques de distribution de limonade. Nous possédons, tout simplement. C’est notre nature, que veux-tu! Nous sommes heureux, nous serons toujours heureux. Il y aura toujours des maires pour protéger ce bonheur sacré. Il y aura toujours des maires.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je…

MAJUSCULE: Quarante-cinq minutes, mon fils. Au revoir. À dimanche prochain!

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Du bon pâté

Comment pouvais-tu espérer que j’assiste à ton départ avec calme et résignation, après tout ce que tu m’as laissé espérer jusqu’à la dernière minute, jusqu’à cette heure fatidique où tu as brisé l’équilibre qui maintenait ce rocher sur le faîte de la falaise. Je sombre avec lui et tu exiges mon aide pour faciliter cette ablation alors que dans peu je me fracasserai le crâne sur ces pierres qui m’attendent avec une indifférence révoltante. Quelques minutes seulement, et les vagues de cet océan ennemi m’auront effacé, englouti dans le néant où ta folie me projette. Car c’est bien cela, la folie, il n’y a rien d’autre, parce que malgré un effort sincère je ne distingue rien qui s’apparente à un différend, rien derrière, rien entre nous, à ton propre aveu il n’y a rien devant, que du vide partout autour de toi et bientôt tu ne verras plus en moi à quel point tu existes, je ne verrai plus en toi que j’avais enfin réussi à exister, après cette longue route aride. Saperlipopette, tu me défrises les rouflaquettes, ton délire me met sur la sellette, vraiment, t’as vu ma margoulette? Tu me déchiquettes! J’erre dans le village, et à toutes les fenêtres je sens les yeux exorbités des commères qui se repaissent de mon désarroi, elles projettent leurs fils d’araignées venimeuses qui se collent à ma peau, qui me lacèrent les mains, les bras, les joues et le front, elles m’emprisonnent dans leurs vieilles toiles, gueules ouvertes, bavant de désir à la vue de ma détresse. Et je fuis, je cours loin de ces fenêtres maudites qui m’absorberaient pour me faire marcher au pas des malheureux, des hordes insensibles qui détestent les êtres de notre sorte. Mais j’ai beau m’éloigner, accumuler les kilomètres, je ne parviens pas à me libérer, à respirer librement. Tu surgis à tout moment. Tu te glisses entre les bouleaux, tu te pends à leurs branches pour me narguer, pour me torturer avec ta nouvelle cruauté, cette tyrannie qui de nulle part a coulé sur toi, a pénétré par chacun des pores de ta peau pour atteindre ton âme et ton cœur. Les vergerettes me lancent tes couteaux, les rosiers sauvages m’étranglent de tes mains impitoyables. Je suis une loque, ma substance s’égoutte avec l’eau de pluie, j’ai beau implorer ces cieux que nous avons connus, j’ai beau prier pour que cet air que nous avons goûté ensemble circule à nouveau en toi, t’oxygène la tête et le corps et te ramène aux jours paisibles. Où suis-je? Mon crâne a-t-il déjà volé en mille éclats, mon esprit vagabonde-t-il seul sur une route sans fin, une route qui serpente dans ce qui ressemble à une campagne, mais où je ne distingue plus une seule habitation, rien à l’horizon et pourtant mon regard porte loin, beaucoup plus loin qu’il n’a jamais porté, et je sais que je devrai marcher des heures, des jours sans doute pour apercevoir un nouvel horizon, s’il en est un, car comment savoir, comment déterminer si au bout de ce grand vide se dresse un autre grand vide, une autre route infinie où je n’aurais rien à faire que marcher, cheminer avec ce fort sentiment de rester immobile. Peut-être que mes pas m’enfoncent plutôt que de me porter plus loin? J’ai peur, tellement peur. Je voudrais revenir sur mes pas, revenir vers toi si revenir était possible, si derrière comme devant il n’y avait pas ce même horizon infiniment vide. Tu n’es plus là et pourtant tout ici vit de toi, ta vie me torture par tout ce qui existe encore sous ce faux soleil. Saperlipopette, Pépette, tu vois dans quel état tu me mets? Cesse donc tes manières, mange ce pâté, même si ce n’est pas la marque habituelle. Tu es une chatte capricieuse. Reviens ici, je te donnerai du lait, même si je ne devrais pas. Mais reviens donc!

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Grenouille

Madame Gendron, l’enseignante, nous a expliqué qu’ils gardaient une pierre très très précieuse dans la forteresse municipale. Cette pierre, fabriquée par des philosophes venus d’Uranus, peut guérir toutes les maladies, et elle peut créer de la richesse et de l’amour là où il n’y en a pas.

Le gros Bastien a sifflé, du fond de la classe où il fait souvent des bêtises. Il a lancé comme ça que ce n’était pas vrai, que c’était un conte pour endormir les enfants. Tout le monde s’est mis à crier, c’est un conte! c’est un conte!, mais madame Gendron a levé la main, juste la paume de sa main. Elle avait son air sérieux qu’elle prend pour nous distribuer ses tests de géométrie.

Son attitude nous a tellement intrigués, que nous avons cessé de crier bien avant qu’elle ne nous menace d’un séjour chez la directrice. Clairement, madame Gendron n’entendait pas à rire. Pourtant, je me disais, et je suis certain que les autres aussi se disaient la même chose, cette histoire de pierre très très précieuse sonnait comme ce qu’on raconte aux petits enfants. Si c’était vrai, toute cette magie, il y a longtemps qu’on l’aurait utilisée pour guérir nos grands-parents, le père de la belle Dubois, la mère des jumeaux Lacroix, et même mes parents, qui m’ont laissé pauvre et orphelin, avec de bien trop grands yeux. Les autres m’appellent grenouille.

Quand nous nous sommes tus, madame Gendron nous a dit d’attendre à nos places, sagement. Elle nous a promis une révélation. Nous hésitions entre l’hilarité et la curiosité. Sans nous concerter, nous avons opté pour la curiosité, nous nous sommes tenus cois.

À son retour, madame Gendron portait un vieux livre aux pages jaunies. C’était une très vieille reproduction d’un livre encore plus vieux, écrit par le prince qui régnait sur le pays bien avant les ministres et les députés. Nous nous sommes rassemblées autour d’elle, et elle a tourné les pages avec une extrême délicatesse, pour ne pas les déchirer. À la page trois cent deux, il y avait un paragraphe qui décrivait l’arrivée de visiteurs de U, poursuivis par des barbares qui voulaient piller le plus précieux des trésors qui soit. Le bon prince a accueilli ces visiteurs, et il a caché le trésor au cœur de sa forteresse, là où personne ne pouvait pénétrer.

Alors madame Gendron nous a expliqué que l’histoire de la pierre très très précieuse fabriquée par des philosophes uranusiens était inspirée de ce passage dans le livre de nos origines municipales. Dans les premiers temps, les gens ont inventé toutes sortes de mythes autour de ce fameux trésor, et la pierre très très précieuse n’est qu’un de ces mythes. Nous n’avons jamais pu en avoir le cœur net, parce que les descendants du prince ont toujours refusé l’accès du peuple à leur forteresse, même si depuis plus de cent ans plus personne n’y habite.

Si j’ai rigolé avec les autres, je ne m’en suis pas moins juré de tirer la chose au clair. Je trouverais le moyen de pénétrer dans la forteresse et de me rendre jusqu’au trésor, peu importe ce qu’il m’en coûtera.

Cinquante dollars. C’est l’amende qu’on m’a imposée quand j’ai tenté de lancer une corde avec un crochet sur le créneau d’un des remparts. C’est ridicule cette amende: je n’aurais jamais eu la force de lancer le crochet là-haut, je m’en suis rendu compte à la première tentative. Les services sociaux m’ont assigné à résidence dans le foyer communal où je vivais.

Je n’ai pas abandonné. Dans les mois suivants, j’ai fabriqué une échelle qui m’aurait permis de monter et de redescendre en toute sécurité. Comme je n’avais pas vraiment d’amis, dans notre ville on se tient loin des orphelins et même les orphelins se tiennent loin des orphelins, je ne craignais pas que quelqu’un ne révèle mon secret. Sauf que je n’ai jamais été capable de transporter cette échelle, que je cachais dans les bois. Trop lourde, et sans doute m’aurait-on découvert.

À dix-huit ans, on m’a fait comprendre que je devais quitter le foyer. Tant pis, je m’y étais habitué. Grand roulement de personnel, mais stabilité étonnante du menu à la cafétéria. 

Par paresse, je me suis enrôlé dans l’armée. Je n’avais pas envie d’étudier, de lire des tonnes de livres, de passer des soirées à griffonner des mots et des chiffres vains. Après deux jours, je me suis rendu compte que c’était pas mal difficile, l’armée. Mais tant pis, par désoeuvrement, j’ai décidé de rester. Et le menu invariable à la cafétéria me plaisait bien.

Comme le camp militaire n’était qu’à deux kilomètres de la municipalité, de l’autre côté du bois, j’y venais flâner souvent. Je marchais au pied de la forteresse, et chaque fois j’élaborais les plans les plus originaux pour y pénétrer. Il a été question de montgolfière, de parachute, d’hélicoptère et même de catapulte. Ces idées s’effaçaient aussi vite qu’elles surgissaient. Je saluais les anciens camarades de classe, qui hochaient la tête de loin, avant de disparaître, je m’approchais des femmes, mais la plupart n’aimaient pas mon odeur militaire, et les autres se moquaient de mes yeux de grenouille.

J’ai assisté à de nombreux mariages, sur la base. Je les observais de loin, bien ancré au sommet du mur d’escalade. Il y en a eu de belles fêtes! Et les robes! J’en rêvais, j’essayais de déterminer laquelle je voudrais voir porter à ma femme, quand ce serait mon tour. Je les aimais toutes, ces robes.

Après bien des années, on a fait de moi, sans que j’y sois vraiment pour quelque chose, un conducteur de blindé. Métier à haut risque, en situation de guerre. Mais qui s’inquiéterait?

Quand mes premiers cheveux gris sont apparus, je me suis dit que je ne la verrais jamais, la guerre. Il ne me restait que la mienne, ma toute petite guerre.

Alors ce matin là, en quittant la maison, j’ai embrassé ma femme imaginaire en lui disant de ne pas m’attendre ce soir, que je serais sans doute en retard. Et je suis parti dans mon char d’assaut, sur le chemin forestier. Personne ne m’a arrêté. On me connaissait, on respectait mon grade, on me saluait.

Parvenu face à la forteresse, j’ai fait une pause. Je n’ai pas hésité, il était trop tard pour ça. J’ai simplement savouré. C’était maintenant, et dans quelques minutes, ce sera après. Pour toujours.

Dès le premier obus, la brèche était énorme. J’en ai quand même tiré deux autres, pour ne pas risquer d’être ralenti. Puis j’ai pénétré sans problème jusque dans la cour. Personne. Sans réfléchir, j’ai mis pied à terre et j’ai couru vers le donjon. J’aurais pu me tourner du côté de l’ancienne demeure du prince, mais je n’avais pas le temps de penser. La police, l’armée, tout le pays serait bientôt sur mon dos.

J’ai grimpé jusqu’au dernier étage du donjon, puis je suis descendu dans les sous-sols humides. Des galeries s’ouvraient, mais la plupart s’étaient écroulées. S’il y avait une pierre très très précieuse là-dedans, il me faudrait une vie pour la trouver!

Des ordres hurlés me sont parvenus de là-haut. On me cherchait, on me capturerait avant que je ne mette la main sur le moindre objet de valeur. J’ai pressé le pas, je fonçais dans une galerie, puis dans une autre, éperdu. Et je riais aux éclats, comme jamais je n’avais ri. La folie de cette quête m’excitait et je la goûtais comme une délivrance.

À force de courir, j’ai glissé sur un pavé humide, et mon front a heurté une poutre de soutènement. C’est là qu’on m’a retrouvé, un sourire béat aux lèvres, trempé de la tête aux pieds.

Il a été question de cour martiale, mais les médecins ont jugé que j’avais agi sous l’emprise de troubles mentaux sévères. On a fini par me libérer et j’ai découvert, dehors, que mon histoire avait fait de moi un phénomène. Ma photographie était partout, et rapidement la rumeur publique s’est mise à raconter que mes yeux de grenouille étaient ceux du seul être vivant à avoir vu la pierre très très précieuse. S’ils étaient si grands, c’est qu’ils avaient vu l’immensité.

Ça sentait le mythe en gestation. On m’a interrogé au téléjournal, dans les journaux, les magazines, dans tous les podcasts et les webinaires possibles. Soudain, j’étais riche, recherché, craint et vénéré.

Quand je l’ai rencontrée, elle me fuyait. Elle m’a avoué qu’elle ne croyait rien de toutes ces histoires sur la pierre très très précieuse, des contes pour endormir les enfants. J’ai reconnu qu’elle avait raison, que je n’y croyais pas non plus, que je n’y avais jamais cru, que je n’avais pas défoncé les remparts pour la trouver, vraiment, cette foutue pierre.

Nous nous sommes mariés le jour de son soixante et unième anniversaire. Elle était un peu plus jeune que moi, mais plus sage peut-être.

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Empaler la littérature de papa

Souvent, je tente d’oublier mes parents. Maman est morte au solstice du printemps, il y a sept ans. Papa est mort comme tout le monde, le 31 janvier, jour de fête nationale de la République de Nauru. Hier. Je ne me souviens plus de quoi il est mort. D’un peu tout, sans doute. Faudrait que je vérifie.

J’hérite de tout, une villa vide, glaciale. Fauché de nature, papa a vendu tout ce qui pouvait se vendre, meubles, argenterie, appareils électroniques, électroménagers, et tout ce qui se pend aux murs, et tout ce qui se pend au plafond. Et surtout mon ordi, mon téléphone, mes Harry Potter, ma bicyclette, mes patins, mon chien. L’ordure. J’irai le voir, et je le lui dirai de vive voix, tu es une ordure.

J’ai pu conserver mon matelas, ma douillette, mon oreiller. J’ai retrouvé, au fond de la chambre froide dans le sous-sol, des outils. Tournevis, marteau, pinces, scies, perceuse. Cachés derrière un panneau de vieilles planches. L’hypocrite, il me jurait qu’il ne lui restait plus rien. Des outils, lui que je n’ai jamais vu travailler de ses mains!

Maintenant que j’ai le temps, et surtout que personne ne peut m’en empêcher, j’ai fouillé chaque pièce, du sous-sol au grenier. Que de surprises! Déceptions aussi. J’espérais que le fourbe ait dissimulé des liasses de dollars sous le parquet ou dans un mur creux. Rien. Pas un rond. Pas même un chat. Il était vraiment fauché, au moins là-dessus, il n’a pas menti.

Par contre, j’ai découvert une pièce dont j’ignorais l’existence. Une pièce au complet! Entièrement couverte d’étagères remplies de livres. Que ça, des livres.

Au premier étage, il y a quatre chambres à coucher. À droite du couloir, en haut de l’escalier, il y a celle de mes parents, celle de ma sœur Amélie, qui s’est enfuie à Hô Chi Minh-Ville deux semaines avant sa majorité, et celle des invités, que j’ai toujours connue vide, même au temps où nous avions encore des meubles. À gauche, il y a l’étude de papa, la chambre de la grand-mère paternelle, qui a toujours senti la mort même avant qu’elle ne meure, et tout au fond, ma chambre. Trois chambres d’un côté, trois de l’autre, le compte y est, je ne me suis jamais douté de rien. Mais entre l’étude de papa et la chambre de sa mère, il y a un espace vide de trois mètres par dix. Et là-dedans, du sol au plafond, ces étagères remplies de livres. Des milliers de livres de tous les pays, de tous les siècles, de tous les auteurs. Des éditions originales, des éditions autographiées, des éditions de luxe, cuir, or, il y avait là une petite fortune. L’ordure. Vendre mes Harry Potter, ma bicyclette et mon téléphone sans penser à se défaire d’un seul de ses livres! Le sans cœur, s’il n’était pas mort, il mériterait de trépasser dans la seconde.

Pourtant, à son âge, à quoi lui servaient tous ces livres. Il n’aurait pas eu le temps de les relire, ce n’étaient plus que des fantômes tout aussi inutiles que la poussière qui s’accumulait sur leurs tranches. Égoïste! Papa, tu étais une ordure égoïste.

J’aime bien me fâcher, de temps en temps. Ça détend. J’ai foutu par terre de pleines rangées de livres, j’ai fait voler Molière et Borges, Hemingway et la Divine comédie! Et je me suis endormi, las, sur le tas de bouquins désarticulés.

À mon réveil, j’ai eu une idée. J’ai couru chercher la perceuse, et avec la plus large des mèches, je me suis mis à percer des livres, surtout les plus beaux. Un trou béant de deux centimètres en plein milieu! En voilà une façon nouvelle d’aborder la littérature! Je perçais, je perçais, et la poussière de papier voltigeait dans un nuage autour de moi, et j’avais l’impression de respirer le souffle sec d’écrivains ulcérés. L’image de papa vénérant ces livres me revenait constamment devant les yeux, et plus elle revenait, plus je perçais. J’assassinais sa dévotion.

Dans le jardin, j’ai trouvé une branche de pin dont j’ai fait un long pieu. J’en ai transpercé chacun des livres que j’avais troués, pour en faire une longue brochette de légumes sans vie. Quel résultat! J’avais empalé la littérature de papa!

Ce sera ça de gagné. Si papa n’était pas mort, quelle tête il ferait! Faudrait d’ailleurs que j’aille vérifier s’il est bien mort. Peut-être l’ai-je tué? En tout cas, je ne l’ai pas empalé comme ses livres, il était beaucoup trop lourd, et je suis si chétif.

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La colère du mauvais ange

Je n’ai pas pu résister. À l’école, les autres me tapent sur la gueule parce que j’ai un œil qui louche, parce que je ne cours pas vite, parce que je suis nul dans tous les sports, même le ping-pong. À la maison, on me tape dessus parce que je suis nul à l’école.

Alors j’ai rempli mon sac à dos, je suis parti faire ma vie ailleurs. Je n’ai pas pu résister. Tous, ils me disent que je suis une petite merde. Je dis maintenant qu’ils sont de grosses merdes, tous.

J’ai huit ans, mais j’ai assez de colère pour remplir un corps de grand. Sans problème.

La vie va vite. J’apprends vite. À peine deux heures après m’être lancé vers ma nouvelle destinée, je suis parvenu à voler le fusil de chasse de notre voisin. Et les munitions. Puis j’ai mis le feu à sa maison. Grosse merde.

Ça m’a bouleversé. Cette réussite a tout chamboulé. Je me suis assis à l’écart, j’ai médité. Pas longtemps, mais juste assez pour jouir de ma victoire. Je suis un gars qui n’a pas froid aux yeux.

Je me suis enfui par le sentier dans le bois, celui qui mène jusqu’au village d’à côté, où personne ne me connaît. Le fusil m’a été bien utile pour voler la caisse à la boulangerie, au magasin général et à la poste. J’ai descendu les commis, un deux, trois. De grosses merdes.

Sur la rue, j’ai donné mon fusil au premier type que j’ai rencontré, puis je me suis mis à crier et à fuir. Les flics ont tout de suite arrêté le type, une grosse merde, qui doit bien s’écraser dans sa cellule, en prison.

J’ai sauté dans un autobus qui mène à la ville. J’ai payé mon billet, puisque je suis presque riche. Pour la forme, le chauffeur m’a demandé si mes parents savaient que je prenais l’autobus, je lui ai montré un papier qui traînait dans mes poches et j’ai expliqué que ma tante m’avait donné des sous pour que j’aille justement les rejoindre, mes chers parents. Le chauffeur n’avait pas envie de perdre son temps avec une sale petite merde.

Dans la ville, tout a été facile. On s’y perd facilement. Il y a les ruelles, il y a les parcs. Il faut être vraiment bête pour qu’on vous y retrouve.

J’ai volé des sacs de vieilles merdes, j’ai tendu des pièges à de petits caïds pour leur prendre leurs flingues. Je n’ai pas manqué de fric, je n’ai pas manqué de fringues, et quand la colère montait trop, je sortais pour tirer sur une grosse merde et lui prendre son portefeuille.

J’étais invisible. Dans les quartiers que je fréquentais le plus, on m’appelait le mauvais ange. Personne ne m’avait jamais vu. Quand je passais quelque part, je n’étais qu’un gamin comme les autres. Enfin, pas tout à fait. J’étais pour eux, encore, une petite merde.

Sauf qu’ils avaient peur. Sans me connaître, ils chiaient dans leur froc, ces grosses merdes. C’est bien. J’en ai tant éliminé que je ne les compte plus. Toutes ces années!

On m’insulte le jour, je frappe la nuit. Je n’ai jamais travaillé, je suis riche. J’ai réussi à me procurer deux ou trois identités officielles. Papiers, passeports et tout. J’ai acheté des appartements aux quatre coins de la ville, sous différents noms, et même, sous différents numéros.

Le fric attire les mouches à merde. J’ai des femmes et des hommes dans la moitié de mes appartements. Je ne leur donne rien, mais ils restent parce qu’ils sentent l’odeur du fric. Jusqu’à ce que je leur donne un bon coup de pied au cul, adieu la visite! Ou que je les occises, ces merdes odorantes.

Maintenant que je possède des immeubles à ne plus pouvoir les compter, des terrains dans toutes les villes, des investissements dans tous les pays, j’ai décidé de financer un film. Ce sera un navet, parce que j’ai choisi la pire merde pour le réaliser. C’est ce que je veux. Le rôle principal sera joué par un môme qui louche. Je veux voir tous les jeunes du pays qui louchent! C’est moi qui suis responsable du casting. Je pose les questions, je veux tout savoir sur ces petites merdes.

Je n’aurai pas d’héritier. Je n’en veux pas, surtout pas. Qu’est-ce que je ferais d’un petit con qui ferait chier tous les petits cons qui ne savent pas dribler ou frapper un coup de circuit! Tout ce que je possède, c’est simple, je le diviserai entre ces petites merdes qui louchent. C’est mon plan.

Mais je ne suis pas mort. Pas encore. J’ai le temps de rayer du registre quelques grosses merdes de plus. 

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Mon étrange existence

J’ai longtemps été une femme. Jeune autrefois, mûre, et puis vieille, et même très vieille, avec des cheveux blancs, une hanche douloureuse et tout. Une vraie petite vieille. Jusqu’à ce matin sur la Place du 1er mai, quand je me suis soudainement retrouvée dans ce corps, celui d’une femme de vingt et un ans. Pas mon ancien corps, rien à voir. Une femme que je n’ai jamais connue, dont j’ignorais tout. Amanda. C’est moi, semble-t-il. À ma mémoire personnelle vient de s’en ajouter une autre, et pas qu’un peu. Toute une vie. Je ne suis plus née à Chartres, immigrée au Canada en 1975, mais à Montréal, dans Rosemont. Mes parents vivent encore, mais je ne les vois pas souvent, et jamais l’hiver, qu’ils passent en Floride. J’ai une sœur jumelle et un frère, plus jeune, je suis amoureuse de Laure. Étrange. Je ne me verrais pas aimer qui que ce soit d’autre, vraiment. Pourtant j’ai vécu quarante-cinq ans avec Charles-Antoine, une vie douce, plus heureuse que malheureuse. Plus étrange encore, je ne m’inquiète pas un instant de ma métamorphose. Je sais que je devrais, mais j’ai beau me concentrer, entrer profondément en moi, je ne détecte pas la moindre trace d’anxiété. Justement voilà Laure. Je la reconnais comme si je l’avais vue hier. Je l’ai vue hier, en fait. Je la connais depuis deux ans, nous sommes ensemble depuis l’an dernier. Elle étudie à l’UQUAM, moi à Condordia. Je l’embrasse, elle est joyeuse aujourd’hui, nous déjeunons rue Saint-Denis, ensuite nous irons à la Cinémathèque, puis nous passerons l’après-midi à fouiner dans les librairies, nous adorons fouiner dans les livres d’occasion. Laure possède une voiture, mais nous préférons marcher, remonter Saint-Denis jusqu’à Mont-Royal, nous pique-niquerons au parc Laurier, nous redescendrons peut-être en métro jusque chez elle. J’ai hâte. Elle dit qu’elle a une surprise pour moi. Ça m’excite. Nous marchons main dans la main, j’aime lui caresser les doigts, elle avance parfois trop vite, elle est plus grande, sportive, mon bras se tend, mais ce n’est plus elle, c’est une femme de trente-deux ans, Annick, elle me serre la main, tendrement, mais avec fermeté, je trottine à ses côtés. J’ai cinq ans. Abelle. Je suis Abelle, née je ne me souviens plus où, c’était dans une petite ville à quelques heures d’ici, là où vit grand-maman. Où est passée Amanda? Et Laure? Volatilisées. Je ne rêve pas. Je le sais. Je suis essoufflée, j’ai envie de pipi. Maman a trouvé un café, nous y mangerons un pain au chocolat, elle boira un café. Ici, les toilettes sont propres. Je déteste faire pipi quand c’est sale. Je ne supporte pas. Maman m’a acheté un magnifique livre avec des photos de chats. Je tourne les pages pendant qu’elle parle à papa au téléphone. Il me dit qu’il m’adore, il m’embrasse. Moi aussi je l’adore. Dommage qu’il doive travailler aujourd’hui. En sortant du café, maman essuie une larme. Je lui demande pourquoi elle pleure, elle me dit qu’elle doit me parler, elle se penche vers moi, et les yeux que je vois sont ceux d’une infirmière qui prend ma température, qui ne sourit pas, qui n’est pas jolie, qui ne m’aime pas. Elle a peur. Comme toutes, elle a peur. Je suis un dur. Deux balles dans le côté droit, le poumon est touché. Ils ignorent si je m’en sortirai. Ils ont peur que je crève. Les gars leur ont fait comprendre qu’ils avaient intérêt à me sauver. Ils ne leur feront rien, je le sais bien, mais eux ne le savent pas. C’est ce qui compte. Mathieu. Trente-deux ans. Né dans Hochelaga-Maisonneuve. Faudrait pas que ça se termine ici. Je me souviens de mes vies. Immigrée française, jeune étudiante, enfant de cinq ans, j’ai toutes leurs mémoires, et la mienne. Ça ne s’arrêtera pas. Que serai-je, après? Mon frère a tué mes parents quand j’avais douze ans. Il s’est suicidé en prison. Officiellement, ma tante m’a élevée. Prostituée. On comprend que je me suis élevé tout seul. Heureusement. Je suis qui je suis. Fier, mais j’aurais pu faire mieux. Les Hell’s ne me font pas totalement confiance, mais ça changera. J’ai du fric. J’ai des investissements. Je n’ai pas peur, mais je suis prudent. Je fais des affaires. Je n’ai plus à descendre les indésirables moi-même. Évidemment, on veut m’éliminer. La preuve. Je sais que je m’en sortirai. Jack doit passer aujourd’hui. J’ai une mission pour lui. Au bout de ça, il y aura une montagne de fric. Les gars vont s’en mettre plein les poches, et je passerai aux lignes supérieures. Parlant du diable. Le voilà, justement, ce bon Jack. Un salaud pas d’cœur à qui je tiens plus qu’à ma Camaro SS 1967. Bon sang, qu’est-ce qu’il a Jack aujourd’hui? Il me dévisage avec de drôles d’yeux, comme s’il parlait à un cadavre déjà charogne, mais qu’a-t-il appris? Ses yeux! Des yeux de banquier qui refuse de m’accorder un prêt, pourtant je ne demandais pas beaucoup, juste assez pour durer jusqu’à la fin du trimestre, quand les fournisseurs m’auront enfin remboursé ce qu’ils me doivent. Les temps sont durs, ils le sont pour tout le monde. Sans trop savoir ce que je fais, je déplace des papiers à ma portée sur son bureau. Sous quelques feuilles imprimées, une grenouille en bronze. J’aurais envie de la lancer par la fenêtre! Parce que je suis une femme, que j’ai cinq enfants et pas de revenu stable garanti, il ne veut rien savoir. Misogyne! Minable cervelle patriarcale! Quand les affaires roulent, je gagne plus que la plupart de tes clients masculins, mais parce que je suis une femme, parce que j’ai des enfants, je suis à risque! J’ai beau lui montrer les chiffres des dernières années, deux cent mille de moyenne en profits nets, malgré les hauts et les bas. S’il ne me permet pas de traverser cette mauvaise passe, je risque la banqueroute. Aussi bien trouver une autre banque, mais ça voudra dire prendre plus de risques. Oh, je dois me calmer. Réfléchir. J’étais tellement emportée, que j’ai à peine remarqué le passage de Jack à Louise-Marie. Je me demande quand cela va s’arrêter, ces sauts d’une vie à l’autre. Et cette mémoire qui s’alourdit! Pour l’instant, tout reste clair, limpide. Mais je crains qu’avec le temps, je n’en vienne à mélanger les mémoires, que je ne sache plus vraiment d’où je viens, qui sont mes amis. J’ai une idée. Mon prochain rendez-vous n’est que dans deux heures. Comme je suis tout près de l’hôpital, rendons une petite visite de courtoisie à ce mauvais Jack. Sait-on, j’apprendrai peut-être quelque chose. C’est ici, c’est bien ici. Jack Boulanger? Oui, il est ici, il y était encore ce matin. Non? Est-il mort? Il n’était vraiment pas bien. Deux balles au côté droit. Toujours rien? Il a peut-être fourni un pseudonyme, qui sait, vous avez bien un blessé par balle? Oui? Ah voilà. Ah, c’est une femme. Au pied droit. Quelle idée. Bien merci madame. Pas de Jack. Est-ce que je disparais totalement à chaque métamorphose? Pourtant, la mémoire reste. Je sais que je dois courir à mon prochain rendez-vous, courir ensuite à la garderie pour ramasser les deux plus jeunes, courir à la maison pour accueillir les autres au retour de l’école. Je le sais bien, mais je me métamorphoserai peut-être d’ici là? Si je laissais tout tomber, que j’entrais dans le premier spa, que je me faisais masser tout l’après-midi? Il y a le risque aussi que je ne me métamorphose plus. Et alors. Courons, donc. J’ai le cœur torturé par l’effort. Je n’ai plus que cent mètres jusqu’à la ligne d’arrivée. Cinquante mètres. Je l’aurai. Vingt-cinq mètres. Cette fois, ça y est. Ils sont loin derrière, ceux de mon âge. Ligne d’arrivée! Ils l’annoncent dans les haut-parleurs. Martin, cent deuxième au classement général, mais premier dans la catégorie homme soixante ans et plus. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai soif. Je m’allonge dans l’herbe. Laisser ce corps retrouver son rythme. Ma fille est là, Mélyne, qui me félicite. Elle m’éponge le front, me répète que ça va finir par me tuer. Ah, ma fille, si tu savais! J’ai l’impression que rien ne me tuera, jamais! Je n’ai que cette enfant, cette fille, ingénieure informatique. Pas cinq enfants, comme Louise-Marie. Est-ce qu’elle court toujours, ou s’est-elle évanouie dans le néant? Pfff! Une idée me vient. Vite, Mélyne, conduis-moi à la banque! J’en aurai le cœur net. Elle me regarde avec de drôles d’yeux, mais elle accepte. C’est tout près. Je demande à voir le banquier, il accepte de me recevoir, à peine dix minutes d’attente. Je demande à Mélyne de m’attendre, je ne tiens pas à ce qu’elle me croit complètement cinglé. Le banquier m’écoute, perplexe. Louise-Marie? Il ne la connaît pas. J’ai beau lui donner tous les détails de leur discussion, il y a moins de deux heures, mais je vois bien à son regard que tout cela est effacé, n’existe plus, n’a tout simplement jamais existé. Un éclair. Je me souviens d’un détail. Je lui indique les feuilles imprimées sur son bureau, je lui dis qu’il y a une grenouille de bronze dessous. Il acquiesce, soulève les feuilles, la grenouille est bel et bien là. Mais il recule, ça ne prouve rien, la grenouille était apparente et si j’ai besoin d’un prêt, il m’invite à prendre rendez-vous, sinon des affaires l’appellent, et j’ai envie de pleurer, c’en est trop, j’ai faim, j’ai soif, j’ai froid, j’ai fait dans ma culotte, maman, maman, maman, mais je ne parviens qu’à hurler, qu’à pleurer, maman tarde toujours, elle dit qu’elle vient, mais elle tarde. Enfin la voilà. Deux mois. Érica. Je suis mignonne, mais pas en position pour enquêter sur mon étrange existence. 

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Intellection

INSPECTEUR: Marc-Allain, vous voulez bien recueillir les témoignages?

POLICIER: Oui monsieur… Pardon… madame… madame, vous avez vu ce qui s’est passé?

TÉMOIN 1: Bien sûr, j’étais aux premières loges, si on peut dire, juste ici, sur le trottoir. La voiture bleue a débouché du boulevard, là-bas, elle a foncé à toute vitesse dans la rue. J’ignore si le conducteur était ivre, vous devriez vérifier cela, mais la voiture zigzaguait de droite à gauche, elle a tamponné quelques voitures sans s’arrêter. Je me suis reculée le long de l’immeuble, j’avais peur. Je crois que cette dame, celle qui a été fauchée, n’a rien vu, elle lisait quelque chose sur son téléphone, ou peut-être même qu’elle tapait un message en traversant sur  le passage pour piétons, vous savez, les gens ne sont pas prudents, avec ces téléphones, de véritables petits ordinateurs, ils perdent le nord, c’est le cas de le dire, n’ont pas conscience du monde autour d’eux, pas conscience des dangers. La voiture l’a frappée de plein fouet, l’a projetée au moins cinq mètres dans les airs. La pauvre femme, elle n’a pas eu le temps de crier, pas un son, elle est retombée là-bas, près de ce camion. Elle ne bougeait plus. Elle est morte, n’est-ce pas? Pour ce qui est de la voiture, elle a poursuivi sa course pendant quelques dizaines de mètres avant d’emboutir cette berline, celle qui est toute défoncée, là-bas.

POLICIER: Merci, madame, merci… Vous, monsieur, oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 2: Moi? Oui. J’ai tout vu. Tout. Je roulais derrière la voiture noire. Je me suis garé juste là. Le coupé sport, vous le voyez? Pas mal, non? Bref, il roulait à une vitesse normale. C’est un homme ou une femme qui conduisait? Je le suivais d’assez loin, mais pas trop tout de même. Je cherchais une place pour ma voiture. J’avais l’impression qu’il cherchait aussi, puisqu’il freinait à tout bout de champ. Est-ce que ses freins fonctionnaient? Vous avez vérifié? Alors quand j’ai trouvé ma place, je me suis arrêté pour faire marche arrière. Il a continué. Sa voiture est trop longue, il n’aurait pas pu la garer. C’est là que j’ai entendu un cri. J’ai regardé. Une jeune fille a surgi dans la rue. Sans regarder. Elle s’est élancée entre deux voitures. Impossible de l’éviter. Elle a voulu se suicider, vous croyez? Le chauffeur a probablement eu la surprise de sa vie. Boum sur le capot, elle est retombée sur le pavé. Assommée. Ou morte. Est-elle morte? Sous le choc, le chauffeur a perdu le contrôle. Bang dans la BMW. Le vacarme que ç’a fait! Il s’est blessé?

POLICIER: Merci, monsieur, merci… Jeune homme, oui vous, venez par ici, voulez-vous?

TÉMOIN 3: C’est pour l’accident? J’ai pas vu grand-chose. Une p’tite vieille sortait de sa bagnole. Une Volvo qui a au moins dix ans. Clac! Instantané. Ramassée par la Chevrolet grise. La bonne femme sur le macadam. Du sang et tout. Sonnée. Probablement des côtes brisées. Elle râlait. Moi aussi j’aurais râlé. J’aurais gueulé, oui! Le con dans sa Chevrolet, il a perdu les pédales. C’est l’cas de le dire! Devait être saoul. Il a ralenti, il a regardé. Il l’a bien vue, étendue. La gaffe! Il les a vite retrouvés ses pédales. Mais trop con le type. S’est enfui, mais pas loin. A défoncé la Lexus. Belle bagnole. Dommage.

POLICIER: Merci, merci beaucoup… Madame? Descendez ici s’il vous plaît!

TÉMOIN 4: Voilà, voilà, j’arrive. Je suis essoufflée. Oh c’est terrible cet accident. Il n’y a plus jamais d’accident dans notre rue. La dernière fois, c’était en 1987, vous vous rendez compte? J’étais pas mal plus jeune, ah ah ah. C’était la nuit, un face à face. Deux morts. Des jeunes qui avaient pris de la drogue, ils ont perdu le contrôle. Quelle histoire. Mais depuis, plus rien. Une rue tranquille. Oh parfois la nuit, des voitures déboulent à toute vitesse, mais ça, vous savez, les flics ils laissent faire… Oh… Pardon. Enfin, vous savez… Par contre aujourd’hui, je ne sais pas ce qui lui a pris, au chauffeur. Il arrivait de par là, oui oui, à droite, et d’un seul coup, il a freiné, il a fait un tête à queue, mais au lieu de s’arrêter, de reprendre ses sens, il a appuyé sur l’accélérateur. Je crois que l’homme avait une crise cardiaque, un évanouissement, quelque chose enfin, il n’était plus là, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne crois pas qu’il était saoul, ni rien du genre. Alors, après avoir accéléré, sa grosse voiture, j’ignore ce que c’est, mais il n’est pas pauvre, le monsieur, c’est une voiture de luxe, une belle voiture en tout cas. Après avoir accéléré, cette voiture, tout étincelante, blanche comme la neige, s’est retrouvée directement dans la trajectoire de ce postier qui traversait la rue. Le pauvre homme. Il est tombé, il ne s’est pas relevé. Les ambulanciers sont arrivés assez vite, heureusement, ils l’ont peut-être sauvé.

POLICIER: Merci madame… Et vous monsieur, vous avez vu?

TÉMOIN 5: Tout. Une voiture vert clair, ça se remarque! La dame était stationnée. La rue était déserte. Elle a manœuvré pour partir vers l’est. Le chien a traversé la rue, elle ne l’a pas vu. Écrasé, l’animal, et elle s’est retrouvée dans cette vieille Cadillac. C’est tout.

POLICIER: Merci, merci bien… Et toi, petite, tu veux me parler?

TÉMOIN 6: Oui monsieur le policier. Les gens dans la voiture, ils fumaient de la drogue. Ça sentait fort. Ils ont tué le chat de ma voisine. Romanou. Vous devriez les mettre en prison, monsieur le policier.

POLICIER: Merci mon enfant, va, ta mère t’appelle, je crois… Monsieur, arrêtez monsieur, je veux savoir ce que vous avez vu.

TÉMOIN 7: Le type, je le connais. Je l’ai vu à la télé. C’est un politicien. Un ministre ou quelque chose comme ça. Il va s’en sortir. Sont protégés ces types. Dans son pick-up de luxe, il lui a laissé aucune chance, à la pauvre jument. Mais qu’est-ce qu’un cheval faisait là, vous pouvez me dire?

POLICIER: Merci, c’est bon, vous pouvez y aller… Mademoiselle, vous… oui vous, vous avez vu quelque chose?

TÉMOIN 8: Vous ne me croirez pas si je raconte, mais je vous raconte tout de même. Moi, monsieur l’agent, je n’adhère pas au complot du silence. J’ai pris des photos, je vous les remettrai si vous voulez. Bien entendu, j’en garderai une copie. Je les publierai sur mon blogue. Prenez-note du nom, si jamais ça vous intéressait, Les aliaplanétaires. C’est au sujet des entités qui vivent sur d’autres planètes. Ce ne sont pas des extra-terrestres. Vous savez, il faut cesser de les définir dans leur rapport avec nous, terriens. Ils sont autres, tout simplement. Eh bien oui, j’en viens au fait. Un vaisseau individuel aliaplanétaire est descendu au-dessus de la rue, comme ça leur arrive très rarement. Je n’entrerai pas dans les causes profondes, nous serions ici demain matin. Ce vaisseau a percuté le toit d’une voiture rouge. Vous verrez les marques. Aveuglé, le conducteur a fauché ce qui ressemble a un orang-outang. Vous le retrouverez. Comme il ne voyait plus rien, il a foncé dans une vieille voiture américaine. S’il vit toujours, espérons-le, le conducteur demeurera aveugle, à jamais. Vous le constaterez.

POLICIER: Merci, Mademoiselle, au revoir mademoiselle. Non, je ne suis pas libre ce soir, j’ai un rapport à rendre. J’en ai pour la nuit.

INSPECTEUR: Alors Marc-Alain, qu’est-ce que les gens racontent?

POLICIER: Que quelque chose a peut-être tué quelque chose dans un accident.

INSPECTEUR: Ah, merci. Ça m’éclaire. Bon travail, Marc-Alain, bon travail.

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La vie n’est pas si simple

ÉRIC: Je suis désolé, Sébastien, je cours, je passe et je cours, j’avais prévu prendre ce café avec toi, comme tous les mercredis, mais aujourd’hui l’impondérable s’abat sur mes épaules et qui sait si je survivrai ou si, dans le chaos qui gronde dans mon sillage, dirait-on, depuis samedi, je parviendrai à m’en tirer, je ne dirais pas indemne, car aujourd’hui, tel que tu me vois, je ne le suis déjà plus, mais au moins respirant, pensant, encore membre de la grande famille des cruels, impénétrables et perpétuellement affamés humains, qui de partout me précipitent dans la bourrasque comme si après tant d’années de quiétude, et je dois le mentionner, d’un bonheur raisonnable, je devais passer à la caisse, payer pour la consommation de joie et d’amour, régler des comptes avec les sombres banquiers de la destinée, prêts à tout m’arracher pour satisfaire j’ignore quelle fantaisie sanguinaire et là, je t’assure, je n’exagère pas, quoique j’ai du mal à y croire, trop de violence en si peu de temps mais aussi, trop de folie en si peu de temps pour que ma petite cervelle, qui comme chacun sait n’aime pas penser, puisse tout classer, cartographier, ordonner pour que je continue mon chemin dans une direction, n’importe laquelle, tristesse, colère, frayeur, plutôt que d’errer comme un écervelé qui ne parvient pas, dirait-on, à sortir de l’orbite des événements, de tous ces événements additionnés les uns aux autres mais qui ne se sont jamais touchés, ni antérieurement, ni postérieurement, tandis qu’ils bouillonnent maintenant en moi, tous, pêle-mêle, à commencer par l’assassinat de mes trois enfants par les fonctionnaires du Service des Douanes Intérieurs qui les ont noyés dans le suc des délibérations parlementaires, mes pauvres chéries, Paula, Laura, Lola, qui étaient aussi, un peu, les filles de nos voisins de notre maison de campagne, la chose n’était pas claire, mais elle l’est encore moins aujourd’hui parce qu’ensuite, à moins que ce soit avant, ou pendant, ce bon couple de gens de la terre a péri dans des circonstances troublantes, attaqués par des sapins libérés de leurs racines, ou par de vulgaires vagabonds qui fouinaient par là, attirés par la chaleur de leur amour et les bijoux à leurs doigts, qu’ils avaient nombreux et vaillants, comme tout un chacun sauf ma femme, à qui il lui en manquait un à la suite d’un jeu malséant et à dire vrai, enquiquinant, du moins tout autant que son inventeur, cousin de la femme de la soeur de ma femme, dont aujourd’hui les deux mains se retrouvent complètement dédoigtés, ce qui est horrible, d’autant plus que cela s’est produit premortem, sans anesthésie, sous l’oeil exorbité du Contrôleur des recettes nationales, qui un à un plongeait les doigts dans une friteuse, avant de les croquer avec un délice évident mais combien révoltant pour nous, homme avec femme sans doigt et femme sans doigt qui a bien tenté de s’échapper, impuissante malheureusement devant les secrétaires furieuses qui l’ont poussée devant un camion de livraison de députés, et malgré tous mes efforts je n’ai pu la ranimer, car je voulais au moins lui raconter le martyre de nos enfants qui est survenu samedi, dimanche, lundi ou mardi, alors que ma femme vivait encore mardi, lundi, dimanche ou samedi, ça je puis l’attester car je l’ai vue de mes yeux bien regardée, admirée tout de même dans son courage et sa grande beauté, qui se serait probablement ternie si elle avait assisté au pillage de notre maison par les hordes de commis de classe B du Bureau du Registre public, barbares qui ont lancé des allumettes partout avant de partir et il y en avait tant que j’avais beau courir d’une pièce à l’autre, je ne suis pas parvenu à éteindre l’incendie qui a finalement tout détruit, et c’est pourquoi je passe et je cours en espérant leur échapper, mais à qui, à quoi, la vie n’est pas si simple, en tout cas depuis samedi, la mienne ne l’est pas et je ne suis pas certain qu’elle le sera un jour, que ce soit aujourd’hui, demain ou vendredi, et quand tout recommencera est-ce que tout recommencera, ça je l’ignore mais je sais que je dois y aller, passer, courir, alors salut!

SÉBASTIEN: Salut!

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Un secret, c’est un secret

Te voilà bien ligoté. Un petit bâillon pour que monsieur ne se mette pas à chanter ou à dévoiler d’autres secrets que je lui ai confiés. Traître.

Je suis une pro, pourrait-on dire. Je n’en suis pas fière, mais les nécessités de l’intimité nous imposent des tâches auxquelles même la plus saine morale ne peut nous soustraire.

La première fois, il s’était réveillé, avait réussi à défaire ses liens, s’était mis à me supplier. J’en avais les larmes aux yeux, car je suis sensible, et j’ai dû le frapper avec une casserole en fonte. À plusieurs reprises. Du sang partout, des meubles cassés, la pagaille quoi! J’ai retrouvé des bouts de cervelle séchée cinq semaines plus tard. Imagine. Sous la cuisinière électrique.

Cette fois-là, me débarrasser de lui sans laisser de trace m’a pris trois jours. C’est que j’ai eu à m’acheter un break Volvo pour le transporter. Je n’avais qu’une Mini Austin, et lui roulait à bicyclette. Un écolo. Il y a eu toutes sortes de petits ennuis. Je me suis échinée à le transporter, même si je suis plutôt athlétique, aussi forte que bien des hommes. Un type mort, ça fait tout pour vous compliquer la besogne, ça se raidit, ça s’alourdit, ça pourrit.

Je me suis retrouvée, au volant de ma Volvo, comme une belle idiote. Je roulais sans vraiment savoir où aller. Pas question, tout de même, de partir en road trip avec un cadavre dans la voiture. Plus je cherchais une solution, moins j’en trouvais, et plus je roulais. À trois cents kilomètres de chez moi, je me suis dit, ça suffit. Je me suis engagée dans le premier chemin forestier qui s’est présenté, j’ai coupé le moteur, j’ai pensé. Que faire de mon macchabée?

J’ai fini par m’endormir. Il était tard, j’avais beaucoup sué, roulé, cogité. Je me suis réveillée au lever du soleil. J’ai vu, plus loin sur le chemin, plusieurs carcasses de voitures rouillées, défoncées, le long d’un étang où l’eau ressemblait à de la mélasse. J’ai avancé jusqu’à la hauteur d’une des voitures, j’ai réussi à installer le corps dans le coffre, et j’ai poussé la voiture dans l’étang, avec ma Volvo. Dans un borborygme dégoûtant, l’étang a avalé la carcasse et son passager.

J’avais appris ma leçon. Bien avant d’avoir rencontré le suivant, je me suis acheté un chalet sur un lac bien profond, aux rives si abruptes qu’il n’y avait pas plus de trois ou quatre autres chalets. J’ai acheté un bateau, que j’ai appris à manoeuvrer. Pour transporter la prochaine dépouille, je me suis servie d’un diable, ces petits chariots verticaux à deux roues qu’utilisent les déménageurs.

Depuis, chaque fois, c’est un jeu d’enfant. Songez-y, je n’ai plus besoin d’assassiner mon conjoint! Je le ligote, j’ai appris comment, je l’attache bien solidement à un diable, toujours un nouveau, je le transbahute jusque sur le bateau, et dans la partie profonde du lac, loin des chalets, je le balance par-dessus bord. À n’en pas douter, il meurt. Le lac le tue. Pas de sang sur la moquette, pas de cervelle sous les meubles, rien. Moi qui ne supporte pas, je suis un peu maniaque, le désordre et la saleté dans une maison, me voilà satisfaite du résultat.

Te voici donc, mon quatrième. Ne fais pas ces yeux-là, tu es responsable de ton sort. Je t’ai aimée, pas vrai? Sept ans! Surtout, je t’ai confié tous mes petits secrets. Enfin, presque tous. Pour que ces secrets le demeurent, il faut bien que je te tue. Tu parles trop, vraiment beaucoup trop. Tu fais l’intéressant, tu racontes ceci, tu racontes cela, et tu t’oublies, et un petit bout de secret franchit tes lèvres, puis un autre, et ça intéresse, et avec le temps, comme les autres, tu deviens autre, une menace. Pour mes secrets.

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Aspire, expire

DENIS SAINT-DENIS: Je n’ai d’autre choix que d’agir, agir, agir. C’est ma fonction, on m’a placé là pour agir, pour faire agir, pour s’assurer que chacun veuille agir. Ton inertie, jointe à ton visage oblong, te désigne pour recevoir cette première volée de remontrances et d’insultes joliment préparées.

PAUL JEAN: Vous exagérez. Je produis tous les jours. En série, en quantité, à la chaîne. Je me suis regardé dans le miroir ce matin, j’ai constaté que je suis encore un rouage, une bielle, un écrou. Solide. Réel. 

DENIS SAINT-DENIS: Les miroirs mentent, les yeux déforment. Tu es un incapable, une limace, un parasite. Tu es jeune, mais on te donnerait quatre fois ton âge. Ou plus. Je n’aime pas l’allure que prend ton foie quand je te parle, ni ta rate d’ailleurs. On m’a aussi signalé des écarts du côlon et de l’intestin. Un relâchement généralisé, un abandon, une capitulation honteuse qui n’est pas digne du salaire que la Société te verse. Je ne cherche pas à comprendre les causes, l’origine, la matrice du mal qui t’envahit. À toi cette investigation, si le cœur t’en dit. Je n’exige que du résultat, du bon, du beau, et beaucoup.

PAUL JEAN: Pourtant, les gras et les grands m’encensent. À titre de clientèle, leurs opinions devraient modeler les vôtres. J’avoue, je m’attendais à des éloges, une promotion, une augmentation, pas à une réprimande.

DENIS SAINT-DENIS: Je n’écoute que ma raison, elle parle un langage que je comprends, et ses conseils me semblent toujours précis, justes et efficaces. Par exemple, à l’instant, elle me suggère de ne pas écouter tes jérémiades, qui nous éloignent du problème et ne permettent pas de franchir l’étape décisive qui nous permettra de nous hisser à l’échelon supérieur, celui de la résolution et du renouveau. Si ma raison me dévoile la vérité, à savoir ton inertie, qui suis-je pour ne pas la croire et continuer mon petit train train en faisant fi de ses lumières? Je ne suis tout de même pas irresponsable au point d’avancer au hasard, les yeux fermés, comme un homme ivre dont les sens s’entortillent au point de le pousser sur des chemins dangereux.

PAUL JEAN: Que me reste-t-il, si je dois abandonner les preuves de mon dévouement, si je dois effacer les mots qui me viennent?

DENIS SAINT-DENIS: Il te reste la liberté d’obéir à la Société, c’est-à-dire à moi, qui suis ici son incarnation, matérialisation, réalisation. Hors de cette liberté, c’est le retour au néant pour toi. Nous n’en sommes pas là. Car j’ai la solution à ton problème. Ne crois pas que je t’aurais convié pour t’abandonner à ton triste sort, toi qui avec un peu de volonté ressurgiras d’entre les larves. Avance un peu, relève la manche de ta chemise que je t’injecte ta dose quotidienne, gracieuseté de notre Société. Voilà.

PAUL JEAN: Mon cœur s’affole. Vous me tuez!

DENIS SAINT-DENIS: Ton inertie se rebelle. Aspire lentement, gonfle tes poumons, expire. Tu seras mieux, tu seras neuf. Auraient-ils augmenté les doses? Possible. En tout cas, aspire, expire, cesse de t’agiter, et s’il te plaît retourne à ton poste, j’ai encore trois autres employés à renouveler.

PAUL JEAN: Ah!

DENIS SAINT-DENIS: Aspire… D’accord. Expire si ça te chante, je ne céderai pas. Je maintiens insultes et remontrances, méritées. J’en rajouterai, parce que là, tu deviens encombrant, tu fais perdre un temps fou à la Société, qui pourtant t’a tout donné.

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