Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

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Déboires

J’attends Antonio qui doit m’apporter la fortune. Je n’ai pas le sou, cela va de soi, mais dans quelques minutes je serai riche, plus riche que je n’ai jamais espéré l’être. Cela m’est tombé dessus, c’est le cas de le dire, arbitrairement. Un plaisant hasard m’a planté directement dans la trajectoire de ce désaxé qui a déterminé qu’il me devait la vie, la liberté et la quiétude. J’étais assis, plus assis que jamais à cette table en terrasse, je lisais Alexandre Dumas en écoutant les Dead Kennedys, je buvais du café, du vin, du lait, je regardais les femmes, je regardais les hommes, je me regardais bien seul, cela va de soi, depuis l’évaporation de Maïa, et je buvais encore un peu plus de café, de vin et de lait. Sans me demander la permission, cet homme s’assoit à ma table, face à moi, et sans se présenter se met à me raconter la vie de Charles Bukowski, je commande deux doubles Old Grand-Dad, il sort un bloc-notes de sa poche, lit une phrase transcrite à la main, une citation de son Bukowski je présume, ça parle de fric, il me montre son sac, un énorme sac de sport qu’il a laissé à quelques mètres de nous, près de la porte, m’assure qu’il est rempli de billets de cent, je lui demande de payer la prochaine tournée, il accepte, mais des flics nous interrompent, dévisagent mon compagnon d’un mauvais oeil, exigent des papiers qu’il n’a pas, je réagis, je crains de perdre une si charmante fréquentation, je lui invente une identité, c’est le Comte de Monte-Cristo, pas original, je me mords les lèvres, mais les flics ne tiquent pas, je rajoute que nous sommes tous deux professeurs de Littérature Angeline à l’Université, là tout à côté, les invite à appeler, à vérifier, ils s’excusent, cherchent un des trois voleurs de la banque du bout de la rue, s’empressent de disparaître, de poursuivre leurs recherches. Mon compagnon me demande mon numéro de téléphone et disparaît à son tour. Je l’ai bien cru évaporé pour de bon, mais une semaine plus tard, coup de fil, grands remerciements, monumentale reconnaissance, m’avoue s’être enlisé dans une réflexion perforante, la morale lui tord le bras, il doit me verser la moitié de son pactole, deux millions trois cent quarante-deux mille dollars, merci merci c’est trop, il insiste, alors c’est bon, viendra chez moi, quelques secondes avant de quitter le pays à jamais, fini enfin par se présenter, Antonio, et il rajoute, Comte de Monte-Cristo. C’est aujourd’hui qu’il viendra. Je serai riche, enfin riche. Tant mieux. Le téléphone sonne. Pourquoi ai-je encore un téléphone? À part les télémarketeurs, je n’ai reçu qu’un seul coup de fil en six mois, trois jours et cinq heures, Antonio. Aurait-il revu son projet de m’enrichir, ou peut-être a-t-il réduit l’importance de cet enrichissement. La moitié serait encore excellente, même le tiers, même un dixième et même un dixième d’un dixième, même quelques dollars pour un café, un livre. Répondre. Maïa. Sa voix me taraude. J’ai de la cervelle qui me coule par les oreilles, du sang qui me pisse du nez, je me vidange, cela va de soi. Maïa! Maïa! Blondes bouclettes, horribles lunettes, nez en pied de marmite, Maïa tu me tue! Oui je serai là! Oui je t’apporterai toute l’œuvre de Bretch! Oui! Oui! Oui! Je démarre! Je sprinte! J’arrive! Maïa! Mais qu’est-ce que cet étudiant en médecine fait encore chez toi? Congédie-le! Électrocute-le! Elle m’installe au salon, m’y oublie, j’y tremble. Soyons braves. Où est-elle, où sont-ils. Elle prépare du café, il sort des croissants du four. Je frissonne et aussitôt, panne d’électricité. Obscurité. Obscurité absolue. Elle râle, il grogne, je recule d’un pas. S’il me défenestrait! Sa voix monte de partout à la fois, il me crie de sauter sur Maïa, elle se tait, je me tasse. À tâtons, elle me reconduit à la porte, me remercie pour les livres, des livres qu’elle ne me rendra jamais puisque je ne la reverrai pas, tout dans cette noirceur me le chuchote en ricanant. Je reviens à moi. La brise me ressuscite, et je m’élance. Antonio! Je cours, je fonce, mais le souffle me manque, le cœur m’abandonne. Il est trop tard pour les millions. Un ou deux millions, ç’aurait été bien. Mais tant pis. Je m’achète une bouteille d’Old Grand-Dad, à la santé d’Antonio.

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Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

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L’étudiante

Elles se parlent de vive voix, s’écrivent, se téléphonent, se textent, c’est selon.

A

L’ÉTUDIANTE: Ça y est. Je te l’annonce à toi, qui m’a toujours soutenue, même si j’ai parfois hésité. On m’a acceptée à la Faculté de médecine. Tu me connais bien, tu sais que j’ai toujours soigné les gens qui me sont chers, avec mes moyens limités, certes, mais tout de même. Une passion, on peut le dire, et même le trompeter, sans hésiter. Tes genoux éraflés, tu te souviens quand je te les nettoyais? Bientôt, je soignerai des bobos du matin au soir! Et toi, tes études en droit, comment ça va?

SA SOEUR: Laborieux, mais je m’en sors bien. En tout cas, bravo pour la nouvelle. Il y a de quoi être fière, ma petite sœur.

B

L’ÉTUDIANTE: J’ai un peu honte de te l’avouer, mais j’ai confiance, tu ne me jugeras pas. J’ai quitté la médecine. Oui. Le secrétaire de la faculté m’a carrément rit au nez, comme si j’étais une demeurée. Il vous a fallu trois ans pour vous en rendre compte! Eh oui, parfois l’évidence ne saute pas aux yeux, et les multiples cheminements s’entrecroisent dans nos cervelles et forment des nœuds dont il n’est pas toujours facile de se défaire. Rassure-toi, je ne quitte pas les études. J’ai d’ailleurs déjà assisté à mes premiers cours en ingénierie, et je compte bien devenir ingénieure biomédicale. À voir tous ces équipements en médecine, j’ai eu une illumination. Oui, je veux soigner les gens, mais pas nécessairement in persona. En s’assurant que les imageurs IRM fonctionnent bien, on s’assure que les diagnostics seront exacts et que les patients recevront les traitements appropriés. Tu vois? Et toi, ma chère, comment s’est passé ton évaluation au Barreau?

SA SOEUR: Bien, mais j’étais nerveuse. Pour toi, c’est tout un changement, je suis heureuse que tu aies trouvé ta voix. Tu seras une excellente ingénieure!

C

L’ÉTUDIANTE: Maintenant que je suis officiellement ingénieure, je conçois mieux que jamais qu’il manque un élément à la constitution de mon être. Comment pourrais-je travailler avec des machines toute ma vie, quand la quintessence de l’existence m’échappe. J’espère que tu approuveras ma décision, car elle m’a coûté bien des nuits de veille. J’ai refusé toutes les offres d’emploi, et dès le prochain trimestre, j’entre à la Faculté de philosophie. Une conjonction d’énergies m’entraîne dans une quête de clarté, et c’est peut-être à cela que servira ma vie, à donner un sens au désordre qui nous oppresse. Mes salutations à ton conjoint. J’aimerais vous voir plus souvent. Maintenant que tu es procureure de la Couronne, tu dois être ensevelie sous des tonnes de dossiers!

SA SOEUR: Je ne suis là que depuis quelques années, je n’ai pas beaucoup de dossiers, et ce ne sont pas les plus importants. J’avoue que ta bifurcation vers la philosophie m’étonne, mais si cela te rend heureuse, c’est ce qui compte.

D

L’ÉTUDIANTE: La philosophie m’a ouvert l’esprit. J’ai même songé à partager quelques-unes de mes pensées, j’avais cinq cent soixante-neuf pages manuscrites où je prouvais l’inexistence d’un dieu, mais à quoi bon revenir une fois de plus sur ce passage improbable du néant à l’être? Ce doctorat m’a desséchée, et plutôt que de me lancer dans le professorat dès maintenant, je préfère approfondir mon appréhension de la dialectique historique de l’humain. J’ai donc décidé de m’inscrire à la maîtrise en anthropologie. J’ai la profonde conviction que cela réunira mes différentes réalités éparses. Et vous, comment étaient vos vacances en famille? Tes enfants sont bien grands, à ce que je vois sur les photos! Ils sont magnifiques!

SA SOEUR: Ils ont adoré l’Italie. J’ai pu me reposer, même si j’avais quelques questions de mes collègues sur de gros dossiers. Tu étudieras l’anthropologie? Je croyais que tu étais impatiente d’entrer dans le corps professoral. Mais tu sais mieux que quiconque ce qui est bon pour toi.

E

L’ÉTUDIANTE: Je ne comprends pas pourquoi on me reproche si souvent d’avoir complété deux doctorats. Comme si la connaissance ne volait pas hors de toutes normes! Que sont ces quelques petites années d’étude, si on les compare aux millions d’années qu’il a fallu à l’humain pour passer à la station bipède, et de là, à ce que nous sommes aujourd’hui! Cette perspective globale qu’offre l’anthropologie est essentielle, mais j’ai récemment compris qu’il me faudrait orienter mes études avec une plus grande acuité. J’ai déjà complété la première année de sciences politiques, et je ne le regrette pas. Quelque chose me dit que j’arrive enfin à destination. Parlant de destination, je te félicite pour ta nomination! Depuis longtemps tu voulais être juge, un jour, et j’y ai toujours cru. Bravo ma sœur adorée!

SA SOEUR: Merci beaucoup. Ce travail est exigeant, mais j’ai beaucoup de temps depuis le divorce, et surtout depuis que les enfants vivent à l’étranger, l’un en Allemagne, l’autre en Patagonie. Je n’aurais jamais cru qu’un jour tu t’inscrirais en sciences politiques. Je te découvre encore.

F

L’ÉTUDIANTE: Je suis plus vieille que la plupart de mes professeurs en Arts visuels. Ils se moquent, gentiment, de mon doctorat en sciences politiques, qui leur semble incongru pour une personne de ma sensibilité. J’hésite encore pour le sujet de ma thèse de doctorat, mais pour l’instant, je crois que j’étudierai le développement de la sculpture dans les sociétés néolithiques mésopotamiennes. Tu me diras ce que tu en penses. Toi qui es grand-maman, songes-tu à la retraite?

SA SOEUR: Pour l’instant, j’ai opté pour une semi-retraite. Cela me permet de voyager à ma guise, pour aller voir mes petits-enfants. Tu ne cesseras jamais de m’étonner. La sculpture? Il en aura fallu des années pour y arriver.

G

L’ÉTUDIANTE: Je n’y aurais jamais cru. Arts visuels, Littérature russe, Théologie, et maintenant, Psychologie. J’ai loué un entrepôt pour mes bouquins. Ils encombraient mon petit appartement. J’ai du mal à marcher, à cause de ma hanche. Je suis bousculée aujourd’hui. Une dissertation à remettre demain. Toi, ma toute chère, on te traite bien dans ce foyer? Tu as une belle vue sur le lac, n’est-ce pas?

SA SOEUR: J’ai une belle vue sur la rivière. C’est une rivière. Les jours sont longs, les enfants sont loin. Qu’est-ce que tu étudies en ce moment? J’ai perdu le fil. Tu m’excuseras, c’est l’âge.

H

L’ÉTUDIANTE: Depuis que je ne peux plus bouger de mon lit, les infirmières installent l’ordinateur sur ma tablette, et je peux suivre les cours d’Histoire en ligne. Je ne suis pas certaine de vivre jusqu’à la fin du baccalauréat, cependant. J’aimerais qu’on m’enterre près de toi, mais dans le fond, ça m’indiffère. Quand on est mort, on est mort. Je suis tout de même désolée de ne pas avoir assisté à ton enterrement. Avec toutes ces analyses à compléter, ces travaux à rendre, ces présentations à retoucher, j’avais à peine le temps de dormir!

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Puisque ça ne mord pas

Deux inconnus pêchent l’achigan, debout sur un quai public. Pas un poisson n’a mordu aux appâts. L’un utilise des lombrics, l’autre une cuillère daredavil. Pour passer le temps, les inconnus finissent par se parler.

INCONNU 1: Fait peut-être trop chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Pourtant, fait pas vraiment chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Peut-être la lune.

INCONNU 2: La lune, ouais. Peut-être la lune.

L’inconnu 1 tend une canette de bière à l’inconnu 2, et on sent vibrer, au bout du quai, les germes d’une amitié que le dédain ichtyen nourrit. On échange quelques rires, quelques appâts, quelques secrets de pêcheurs pas trop secrets parce qu’on ne se connaît pas encore tant que ça et qu’il faut bien garder des secrets vraiment secrets pour plus tard lorsqu’on se rappellera cette première fois.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Ben oui. Tiens.

L’INCONNU 2: Merci.

Chacun relance sa ligne à l’eau, varie les techniques pour ramener l’appât. Lentement. Lentement, arrêt, lentement. Lentement, rapidement. Et une infinité de variantes accompagnées d’un mouvement de la canne de haut en bas, pour imprimer au mouvement de l’appât une similitude avec un petit poisson blessé, sur lequel les achigans voraces se précipitent, lorsqu’ils sont affamés. Peut-être plus tard dans la journée, ils verront bien s’ils persistent, peut-être plus tôt, mais pour ça il faudra revenir demain messieurs.

L’INCONNU 1: Heureusement qu’il y a la bière.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un couteau à fileter, dans ton étui?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un bâton pour assommer les poissons, le truc noir à ta ceinture?

L’INCONNU 2: Non.

Les yeux au large, buvant par petites gorgées rapides la bière qui se réchauffe, ils scrutent la surface de l’eau, le plus loin qu’il leur est possible. Mais rien ne saute, rien ne remue, à croire que toute la vie aquatique paresse aujourd’hui. Peut-être y a-t-il une grande réunion sous-marine à l’autre bout du lac, un concile quinquennal auquel tous se font un devoir sacré d’assister.

L’INCONNU 1: Si c’est pas pour assommer les poissons, à quoi ça sert, ton bâton?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: Ouais? C’est pas une réponse.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’inconnu 1 tire deux canettes fraîches de la glacière. À ce rythme, à force de boire en duo, la glacière se vide quatre fois plus vite. C’est mathématique. Boire avec un ami encourage une descente deux fois plus rapide, et ça fait deux bières à chaque coup et deux multiplié par deux donne quatre. Sans poisson gigotant au bout de leurs lignes, les inconnus se permettent de hausser la voix, glissant peu à peu dans un état proche de l’abandon de la pêche, du moins pour aujourd’hui.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Tu ne m’as toujours pas dit à quoi il servait ton bâton noir? S’il ne sert pas à assommer les poissons, alors pourquoi l’apporter à la pêche?

L’INCONNU 2: Et cette bière?

L’INCONNU 1: Et ce bâton?

L’INCONNU 2: C’est une matraque. Je m’en sers pour défendre la liberté de parole. Et cette bière?

L’INCONNU 1: Voilà. C’est la dernière… Moi aussi, je suis pour la liberté de parole.

L’INCONNU 2: T’es un rigolo toi. J’suis Officier de l’Escouade Anti-Parlote. Nous matraquons tous ceux qui utilisent leurs cordes vocales à mauvais escient. La liberté de parole, c’est l’anarchie. Interdit. Nous la défendons.

L’INCONNU 1: Qui trace la ligne entre paroles permises et paroles interdites? Je… 

L’INCONNU 2: Sédition!

L’INCONNU 1: Mais qu’est-ce que tu fais!

L’INCONNU 2: Douter de l’ordre est la pire des mutineries!

L’inconnu 2 frappe à grands coups de matraque l’inconnu 1, qui gémit sur le bois chaud du quai. Il en faut des coups, il en faut beaucoup pour venir à bout du récalcitrant qui proteste, contredit, supplie. Évidemment, il finit par s’évanouir, la tête dans son coffre débordant d’appâts et d’hameçons. Et puisque ça ne mord pas, de toute façon, l’inconnu 2 range son équipement, vide sa canette et s’en va.

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Une vocation tardive

À la fin de sa ronde des estropiés et autres alités, docteure Xavière Charette entre avec sa fiche de résultats dans la chambre de Malo Milot. Le diagnostic terrasse Milot. Il n’y a plus rien à guérir en lui, l’inéluctable conclusion approche au galop et il vaudrait mieux consacrer ces derniers pas sur scène à sa maman et son cousin Martial, qui attendent de l’autre côté de la porte, dans un corridor inhospitalier. Mais Milot refuse. Il demande un sursis, du papier, un stylo. Il insiste, persiste et résiste.

DRE CHARETTE: Un sursis, ce n’est pas gratuit. Quand c’est cuit, c’est cuit, faut retirer la casserole et rêver à son auréole.

MILOT: Je n’avais pas prévu de m’effacer si tôt. Je ne veux pas expirer dans un souffle de mots insignifiants! Je suis un poète, je veux graver sur le grand tableau de l’humanité des mots indélébiles!

DRE CHARETTE: Poète? Votre œuvre parlera pour vous. Laissez-vous aller, moi je dois y aller.

MILOT: Mon œuvre! Là est tout le problème. Elle n’est pas écrite. Je vous en prie, un sursis, un stylo, un papier! De grâce!

DRE CHARETTE: Je peux vous injecter une dose du Supertruc, mais c’est cher, et même plus, ça vous ruinera.

MILOT: Riche ou dépouillé, qu’importe, on ne refuse personne à l’entrée. Je vous en prie, piquez, plantez, injectez!

DRE CHARETTE: Vous y gagnerez, avec un peu de chance, cinquante-huit minutes et des poussières. Sortez votre carnet de chèques.

MILOT: Voilà, inscrivez la somme vous-même, et procédez, le temps presse.

DRE CHARETTE: Calmez-vous, je ne trouve pas votre veine.

MILOT: Cherchez bien, j’en ai partout.

DRE CHARETTE: Celle-ci me semble bien dodue, bien docile, bien douce. Hop! J’y plonge!

MILOT: Maintenant, vite, un stylo, un papier. J’ai une œuvre à engendrer, ériger, achever.

DRE CHARETTE: Bien sûr, sinon à quoi bon. Un stylo, celui-ci vous plaît, oui? Un papier. Je vous en donne même deux, pour vos œuvres complètes. Permettez-moi quand même de vous demander, à vous voir dans la hâte, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, lorsque vous aviez tout votre temps?

MILOT: J’ai toujours pensé que j’avais tout mon temps. Même hier.

DRE CHARETTE: Mais la poésie ne vous appelait pas? Une vocation, malgré soi, il faut y répondre.

MILOT: J’y réponds là, j’y réponds. C’était une vocation tardive.

DRE CHARETTE: Adieu donc, on ne se reverra pas. Je lirai… Je ne lirai pas vos œuvres. Qui lit de la poésie, aujourd’hui?

MILOT: Adieu! Adieu! Laissez-moi écrire! J’écris. J’écris et je meurs.

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