Le bon temps qui passe

Le cadavre se tenait tranquille, derrière le kiosque du parc où le vent de février soufflait un peu moins fort. Enveloppé d’une sorte de drôle de drap rouge et blanc, il ne disait pas un mot, ne dérangeait pas les voisins qui filaient à quelques mètres de là sur leurs skis de fond, ne sifflait pas les voisines qui joggaient en levant leurs genoux bien hauts à cause de la neige.

S’il n’en avait tenu qu’à lui, le cadavre serait resté là longtemps. Idéalement, toujours. Mais on est conscient, mort ou vif, qu’on finit toujours par déranger.

C’est un malamute qui l’a remarqué le premier. Sans réfléchir, il a alerté tout le quartier, si bien qu’on a fini par appeler les flics. Qui n’étaient pas contents. Ils connaissaient le cadavre, qui de son vivant avait dégrisé plusieurs fois dans leurs cellules.

On a retrouvé une bouteille de vodka près de sa tête. Pas même vide. Pas de chaussettes dans ses chaussures, pas de gants. Il a gelé, tellement qu’à un certain moment il ne s’en est probablement plus rendu plus compte. La feuille d’érable rouge imprimée sur le drap qui lui servait de manteau ne l’a visiblement pas protégé du gel, au grand étonnement des skieurs et des joggeuses.

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à l’interroger, non sans lui avoir au préalable remis une contravention pour occupation illégale d’un lieu public.

FLIC 1 : C’est quoi ton nom?

CADAVRE: Je t’emmerde. Prénom “Je”, nom de famille” “t’emmerde”. Ça te va?

FLIC 2: Je crois qu’il se paye ta tête. Je le reconnais, c’est Verlaine.

FLIC 1 : Imbécile. “Verlaine”, c’est son surnom. Parce qu’il connaissait une chanson du vrai Verlaine par cœur. C’est c’qu’on dit.

FLIC 2: Et le vrai “Verlaine”, on l’a déjà arrêté?

FLIC 1: Mais tu sors d’où? Verlaine, c’est un chanteur rock qui vit à Montréal, je crois.

CADAVRE: Imbéciles.

FLIC 1: Ta gueule. Tu sais combien tu peux prendre, à insulter un agent de la paix?

CADAVRE: Quelle paix?

FLIC 2: On devrait pas l’écouter. Ma mère me le dit, à force de les écouter, les cadavres, ils vous pourrissent la vie.

FLIC 1: T’as raison, mais faut faire notre devoir. Faut lui tirer les vers du nez.

CADAVRE: Y a pas d’mouches.

FLIC 2: Qu’est-ce qu’il raconte?

FLIC 1: Il parle des mouches. On va rien en tirer. C’est un têtu.

FLIC 2: Entrave à la justice. Mec, t’as beau faire le mort, tu vas pas t’en tirer comme ça!

FLIC 1: Au juge de décider!

CADAVRE: Foutez-moi la paix.

FLIC 1: Interdiction de crever dans un parc municipal. Nuisance publique. Et ce drap rouge et blanc, tu l’as volé?

CADAVRE: Comment se rappeler?

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à s’impatienter. Ils ont brandi leurs matraques, et devant le refus d’obtempérer du cadavre, ils ont frappé à tour de bras. Sauf que le cadavre était gelé, solide comme un roc. Les matraques ont volé en éclats, dont un, des éclats, a volé dans l’oeil droit du flic 2, qui s’est mis à saigner, à hurler, à pleurer, et dans son tout nouvel aveuglement, à frapper à tort et à travers et en particulier le flic 1, qui a pris ses jambes à son cou.

Le cadavre a tourné le dos, enfin seul. Ça ne durerait pas, il le savait. Qu’importe. Autant profiter du bon temps qui passe.

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Au Liechtenstein

LYDIA: C’est l’anniversaire de papa le mois prochain, et j’aimerais organiser une bonne plaisanterie, quelque chose qui nous fera tous rire. Tu sais comment papa est joueur, il adore rire, même de lui-même, ça ne le gêne pas du tout. Je pensais louer une installation du jeu Tombe à l’eau, tu sais, ce jeu où il y a un siège au-dessus d’un bassin d’eau, tu lances une balle sur une cible, et si tu l’atteins, la personne assise tombe dans le bassin. Ça fait rire à tous coups, et j’imagine très bien papa demander à tante Gilberte de monter là-dessus. Puis, ça amusera les enfants tout l’après-midi.

EMMA: On organisera la fête chez moi, puisque tu n’habiteras probablement plus ici le mois prochain. Ça dépend évidemment de Travor, on ignore comment il réagira. Au fait, tu lui a déjà dit que tu voulais divorcer?

LYDIA: Ce soir. Je le lui annoncerai ce soir. Mais chez toi, est-ce que ce sera assez grand? Nous pourrions louer une salle avec jardin. On trouvera ça à la campagne, et j’imagine que ce ne sera pas hors de prix. Peut-être pas à Maillebois, tu sais la salle où nous avons célébré les trente ans de ma cousine, parce qu’il n’y a pas de jardin. Du moins, je ne crois pas. Je me souviens qu’il y avait une petite place devant, toute petite, et certainement pas aménagée pour y recevoir une centaine d’invités, des tables, de la musique et tout. Et le Tombe à l’eau, parce que pour ça, j’ai déjà vérifié, il faut prévoir un boyau d’arrosage assez long. Nous pourrions apporter le vôtre, vous en possédez bien un, oui? Parfait. Nous prendrons celui-là. Mais pour la salle, faudrait faire une petite recherche sur internet, j’ai déjà vu une salle avec jardin, mais il y a une piscine. Oh je sais, les gens aimeraient l’idée d’un bon bain durant l’après-midi, surtout s’ils se font tremper dans le bassin, mais c’est risqué avec tous les enfants, ça va courir dans tous les sens, ça va se pousser, ça va se chamailler, je ne voudrais pas gâcher son soixantième par une noyade. Sans compter qu’il faudrait prendre des assurances. Non, je sais qu’on peut trouver une jolie salle, pas trop chère, avec jardin, et idéalement un espace clôturé pour limiter les pertes d’enfants.

EMMA: Je crois que je connais un endroit, mais j’ignore le prix. Nous y sommes allés pour le soixante-dixième de ma belle-mère. Mais toi, avec cette histoire de divorce, tu crois que tu peux t’occuper d’organiser tout ça? Je peux m’en charger, tu sais.

LYDIA: J’adore organiser des fêtes! J’ai toujours aimé ça. Ça m’excite, juste à y penser. J’ai déjà des idées pour la musique, parce qu’il y en aura, tout l’après-midi, et en soirée, bien sûr, pour danser. Pour ce qui est du divorce, ça viendra comme ça viendra. Crois-tu qu’il faudra aviser les gens pour le Tombe à l’eau? Parce que s’ils arrivent tous en habits de soirée, sans vêtements de rechange, personne ne voudra jouer le jeu. Évidemment. Par contre, j’ai peur qu’ils ne vendent la mèche, tu sais, dans cette famille, comme ils aiment parler, les mots courent plus vite que les enfants. Faudrait trouver le moyen de leur mettre la puce à l’oreille, sans leur révéler le fond de l’affaire. Ça créera un peu de mystère, pourquoi pas, ça les titillera et ils se creuseront la tête pour deviner de quoi il s’agit. Et même s’ils le découvrent! Qu’importe! L’effet de surprise sera gâché, mais pas le plaisir. Ils se choisiront des cibles, comme je les connais, ils se mettront probablement à parier!

EMMA: Je peux ajouter une phrase sur le carton d’invitation, quelque chose comme: Vous êtes priés d’apporter des vêtements décontractés. Mais toi, Lydia, tu me sembles bien joyeuse, on ne dirait pas que tu t’apprêtes à entamer des procédures de divorce. Crois-tu qu’il acceptera, crois-tu qu’il te laissera sans le sou?

LYDIA: Il est têtu, tu sais. Nous verrons. Il ne me laissera probablement rien, toute sa fortune est en Suisse. Et au Liechtenstein. D’ailleurs, tu te souviens, c’est là, au Liechtenstein, que papa a rencontré maman. Ah, si elle vivait encore, comme elle se ferait de soucis! Elle craindrait que les gens ne se noient dans le Tombe à l’eau, elle craindrait que les enfants ne se blessent dans un jardin inconnu où parfois traînent des objets dangereux pour les petits, elle craindrait que ça picole trop durant l’après-midi, elle craindrait que tout cela coûte trop cher. Ah, chère maman! Comme tu nous manqueras! Papa aura sans doute un mot pour elle, et nous aurons tous une larme, et comme nous aurons bu, nous serons tous un peu plus tristes que d’habitude. Mais ça ne durera pas, parce que tous ces gens-là, ça ne pense qu’à rire, qu’à s’amuser, qu’à plaisanter!

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Des quarante-quatre

Monsieur Robidoux pousse la porte de la boutique de chaussures. Une jeune vendeuse s’approche de lui, souriante, accueillante.

VENDEUSE: Bonjour, monsieur, comment ça va aujourd’hui?

ROBIDOUX: La rate me pique.

VENDEUSE: Pardon?

ROBIDOUX: Oui, depuis vendredi, la rate me pique. C’est arrivé soudainement, en pleine nuit. Je dormais. Je me souviens que je dormais, parce que je rêvais. J’étais assis sur un banc, au parc, je ne sais plus lequel, c’est flou. Les gens défilaient devant moi comme sur une scène, ou comme dans un jeu de massacre, à la foire, vous savez, quand ces personnages qui défilent et que vous devez atteindre avec une balle pour gagner un de leurs stupides peluches, car vraiment, elles sont misérables ces peluches, vous ne trouvez pas, des tuyaux avec un visage à peine formé, des boules difformes, parce que les belles peluches qu’ils pendent au-dessus de vos têtes, vous ne les gagnez jamais, à moins de dépenser une fortune et de ne jamais rater la cible, alors les gens passaient comme ça, ils ne me voyaient pas, du moins c’est l’impression que j’avais dans le rêve, quand tout à coup j’ai reconnu ma soeur parmi ceux qui défilaient, puis mes amis, mes collègues, tous ceux que je connais les uns derrières les autres, et je les appelais, mais pas un ne m’accordait la moindre attention, pourtant je criais, j’agitais les bras, jusqu’à ce qu’une jeune fille surgisse devant moi, tombée de nulle part, et plus personne ne défilait et elle s’est approchée de moi, je crois qu’elle me parlait, mais que des mots mielleux, je ne cherchais pas à comprendre, je ne répondais pas, elle s’est assise sur mes cuisses et soudain elle était nue et je trouvais la situation inusitée puisque je suis gros et laid, mais elle me caressait le menton, et c’est alors que j’ai reçu un coup de poignard, je l’ai regardé dans les yeux, il n’y avait plus que ça, ses deux grands yeux pervenches, plus de corps, plus de bras, de jambes, plus rien, plus même de tête, mais que ces deux yeux, et un autre coup de poignard et je me suis réveillé en hurlant, j’étais en sueur, en érection, en douleur, c’était ma rate, ma rate qui m’avait tiré de mon sommeil, de ce rêve, il faut l’avouer, plaisant pour un homme un peu seul comme moi, et depuis c’est douloureux, la rate, mais par moments seulement, comme en ce moment précis, je ne sens rien, mais peut-être que dans une heure, ça reviendra, la rate me piquera à nouveau.

VENDEUSE: Vous alors! J’imagine que vous êtes ici pour des chaussures, que cherchez-vous exactement?

ROBIDOUX: Je voudrais une chaussure sport, en cuir noir, que je pourrais porter tous les jours au travail, mais aussi, parfois, pour de petites sorties sans prétention, vous savez, cinéma, restaurant, soirées toutes simples chez des amis. Je cherche une chaussure solide, confortable, de bonne qualité, mais dont le prix reste abordable pour un employé comme moi. Je chausse du quarante-quatre.

VENDEUSE: Je crois que j’ai un modèle qui vous plaira. Voici. Qu’en pensez-vous?

ROBIDOUX: Ce que j’en pense? À vrai dire, cette coupe ressemble à s’y méprendre à celle des chaussures que portaient toujours mon père, le pauvre homme, qui est mort l’an dernier à soixante-deux ans, un cancer du pancréas qui grugeait sans doute depuis longtemps, mais qui n’a été détecté que bien trop tard, un mois à l’hôpital et c’était fini, à peine le temps d’échanger quelques mots, à peu près rien parce que vous savez, au début, quand on se meurt, faut s’y habituer, et ça prend du temps, et le temps qu’on perd à s’y habituer on ne le passe pas à communiquer des sentiments essentiels avec les siens, et dans son cas, une fois qu’il s’est bien habitué à mourir il était trop tard pour parler, puisqu’ils lui injectaient alors tellement de morphine qu’il nous reconnaissait à peine, il hallucinait, je crois, il me demandait par exemple de promettre que je changerais le monde, que j’éliminerais le travail abrutissant en usine, ce qu’il a fait toute sa vie, alors j’ai bien tenté de me défilez, vous vous imaginez bien, mais il revenait à la charge, il devenait agressif, si bien que j’ai fini par promettre, oui je vais changer le monde, c’était ridicule, absurde, mais je voulais au moins qu’il meure en paix, qu’il connaisse une fin paisible, certain qu’après lui la vie serait meilleure, et j’avoue que j’espère qu’après la mort il n’y a rien, je sais qu’il n’y a rien, ce n’est pas ce que je veux dire, je ne crois pas à ces contes de grandes retrouvailles quelque part dans les limbes, mais pensez-y, pour une seconde, concevez cette fiction, mon père s’agitant dans son firmament parce que je n’ai pas changé le monde, et non seulement ça, parce que je n’ai rien fait pour tenter de changer quoi que ce soit, indifférent à vrai dire, totalement convaincu de la vacuité de toute démarche en ce sens, alors pour mon père, pour ses illusions, pour sa fin silencieuse qui ne nous a pas permis de réduire l’espace immense entre nous, je crois que je vais, et que ceci soit clair, il ne s’agit pas de superstition, mais plutôt de mémoire, aussi infime soit-elle, aussi fuyante devient-elle avec les mois qui s’écoulent tout doucement, je crois donc, oui, que je vais essayer une paire de ces chaussures, et si elles me vont, je les prendrai.

VENDEUSE: Voici des quarante-quatre, monsieur.

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Contrer l’absurdité

MARI: Ma chère, j’ai enfin pris une résolution, je vais dès cet après-midi entrer dans le grand cercle des créateurs, des hommes qui ont transformé leur vie et le monde autour d’eux, j’utiliserai le temps pour sortir du néant, je transcenderai l’absurdité du quotidien et je me distinguerai parmi tous les hommes qui végètent dans un aveuglement paresseux, tous ceux qui se résignent à ne pas vivre pour nourrir les ambitions des puissants, ces êtres qui se contentent de paroles vides, de gestes vides, qui ne pensent plus qu’avec les mots qu’on leur impose, esclaves de leur foi paralysante qui coule dans leurs veines comme un curare sans cesse renouvelé, un curare qui leur fait oublier que rien n’est éternel, qu’ils ne seront jamais éternels, ni avant, ni après leur mort, parce que quand tout sera terminé, ce sera la fin pour eux, une véritable fin, trop tard pour manger du chocolat, trop tard pour refuser d’obéir aux ordres, trop tard pour s’amuser et libérer sa nature qui ne demande qu’à exploser, qu’à éclater au grand jour dans un désordre fantastique, pauvres hères, pauvres marionnettes à têtes de porcelaine, c’est pour fuir vos rangs, pour rompre définitivement avec votre défaitisme et, surtout, votre marche rythmée qui vous conduit droit au précipice, que je me lève aujourd’hui et que j’annonce, à toi, mais aussi à toute la ville, à tout le pays, si toute la ville et tout le pays daignaient de m’écouter, que je m’apprête à construire un abri de jardin!

FEMME: Chéri, tu as déjà construit trois abris de jardin.

MARI: Ma chère, ouvre ton esprit! Je sais que ce n’est pas facile, mais avec un peu d’efforts, tu arriveras à t’extirper du non-sens ambiant!

FEMME: C’est que notre jardin est petit. Depuis la construction de ton dernier abri, nous n’avons plus assez d’espace pour notre table de jardin. Je crains qu’avec un abri de plus, il n’y ait plus d’espace pour nos deux chaises.

MARI: Oublie les abris antérieurs! Pense à l’avenir, ma chère! Il est question ici d’un schisme avec la bêtise moderne!

FEMME: Nous pourrions prendre l’argent pour partir en vacances. Ce n’est pas bête, ça, partir en vacances.

MARI: Je n’y peux rien, ma chère! Le torrent de la liberté nous emporte, laissons-nous guider! Ouvrons les yeux, et vivons!

FEMME: Un quatrième abri de jardin! Et le cinquième, tu le mettras où?

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La voie de sortie

Quelle journée de travail! Je suis éreinté, j’ai besoin d’un bain tiède, d’une bière froide, d’un bon steak saignant.

Je ne vis pas très loin, à deux rues d’ici. Quand j’en aurai les moyens, je m’achèterai une voiture, mais pour le moment, le métro et l’autobus me conviennent. J’en profite pour écrire dans notre groupe de photographes amateurs, en ligne. Mon hobby.

Tiens, mes chaussures sont dégueulasses. Dans quoi ai-je bien pu marcher? Ça ne semble pas être de la merde de chien, heureusement.

Est-ce qu’il nous reste du pain pour demain matin? J’espère que Nathalie y aura pensé. Sinon, je sortirai en acheter après le repas, ça aidera la digestion.

Si j’avais une voiture, je ne marcherais vraiment pas beaucoup. Déjà que je prends des kilos, un ventre de plus en plus difficile à cacher. Faudra faire quelque chose, bientôt. Sinon, on me balancera de l’autre côté de la clôture, avec les mecs périmés. Les beaufs, comme dit Nathalie, qui est française. Ma belle-sœur m’appelle le beauf, et je ne suis jamais certain si c’est une insulte ou rien du tout. Elle m’a déjà dit que j’étais un gros rien du tout. À Noël.

Enfin, j’arrive. Pas trop tôt. Demain samedi, je n’ai pas à me lever. Ce serait bien d’aller à la pêche, d’en profiter pour prendre quelques photos dans la lumière horizontale.

Je les vendrai en ligne. Les gens s’en servent pour leurs sites web. Ils écrivent des citations, n’importe quoi, ils font dire n’importe quoi à ces photos. Ça m’amuse.

Mais, où est ma maison?

Là, je rigole pas. Où est ma maison? Où sont mes voisins? Qu’est-ce que j’ai? Je n’ai pas pu m’égarer, j’ai pris le trajet habituel, le trajet de tous les jours. Jusqu’ici, je reconnaissais tout. Je marchais dans mon quartier, j’avançais sur le trottoir qui mène chez moi. Mais là?

Je perds la boule. Pourtant! À mon âge? J’ai bien entendu parlé de gens qui soudainement, ne savent plus qui ils sont, où ils sont. Pas mon cas. Il y a quinze minutes, je descendais de l’autobus, après avoir pris le métro. Je rêvais d’un bain, d’une bière, d’un steak.

Marchons jusqu’à l’intersection, je serai fixé. Je me suis sans doute engagé dans une rue où je n’ai jamais mis les pieds, par mégarde. Ça m’étonne, vu que je connais le quartier, depuis le temps que j’y habite.

Voilà. Purée! Quel est ce nom de rue? Philobateau? Qu’est-ce que ça signifie? Il n’y a pas de rue Philobateau! Et ce boulevard? Tablette-Rouge? Je n’y comprends plus rien. Est-ce une plaisanterie?

Pardon madame, pardon, je crois que j’ai eu un léger malaise. Je vis sur la rue Chambord, près de Bélanger. Je me suis perdu. C’est ridicule, mais…

Asperger les dentifrices de la ville aux souris patientes qui arpentent les moteurs!

Qu’est-ce qu’elle raconte? C’est un cauchemar. Je dors, je suis dans mon lit, c’est ça, j’erre dans un cauchemar. Je me réveillerai bientôt, ce sera samedi, tout ira bien. Je me pince, je me frappe la poitrine, mais à quoi bon! Si je rêve, je ne me pince pas vraiment, je ne me frappe pas vraiment. Que faire? Je n’ose pas me jeter devant une voiture, au cas où je ne rêverais pas.

Une idée! J’aurais dû y penser. Appeler Nathalie! Elle rira de moi, mais qu’importe.

C’est étonnant. Mon téléphone fonctionne normalement.

Allo? Nathalie? Oui, ça va, enfin pas vraiment, et toi? Du poulet? J’aurais préféré du steak, mais allons-y pour du poulet. Nathalie? Je suis perdu. Je ne sais pas où je suis. Non, je ne plaisante pas. Je ne reconnais rien ici, les rues portent des noms impossibles, les gens parlent une langue idiote, je… Non, je n’ai pas bu. Tu pourrais regarder sur l’ordinateur, le traceur GPS? Oui, pour retracer mon téléphone. Non, je ne blague pas! Je n’ai rien bu, je t’assure, j’arrive directement du boulot! Quoi? Le signal est en mouvement, il file à une vitesse folle? Nathalie, tu n’es pas drôle. Dis-moi où je suis, vraiment. Pardon. Tu es sérieuse. Non non non, ne t’inquiète pas. Non, il y a une explication. Nathalie, ma batterie est en train de mourir. Ça clignote. Nathalie je…

Je voyage et pourtant je ne bouge pas.

C’est un rêve. Dans un rêve, tout change rapidement, sans transition, sur une simple suggestion de l’inconscient.

Pourtant, il n’y a aucune coupure. J’ai déjà rêvé, et ce n’était pas du tout comme ça.

Dans quel abîme suis-je tombé? Comment en sortir? Comment émerger de cette absence? Oh angoisse! Il y a si longtemps que je n’ai pas eu à me creuser la tête, il y a si longtemps que je me laisse vivre dans cette délicieuse légèreté.

Courage mec. Réfléchissons. Il y a une voie de sortie, suffit de la trouver. Avant la nuit, avant de crever.

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Les clones Luniens

L’homme est en prison, dans la section K. Une section où on n’enferme qu’un homme tous les cinquante ans.

Au début, on a hésité. L’homme a fait un séjour, assez long, dans un institut psychiatrique des plus modernes. Rien à voir avec les asiles d’antan.

Sauf que les médecins n’ont rien trouvé d’anormal. Pas de névrose, pas de trouble de personnalité, pas plus fou que moi, que vous.

Or, il y avait les crimes. Incompréhensibles.

Alors on l’a enchaîné et traîné jusque dans la section K. D’où personne, selon les archives de la prison qu’on a bien voulu mettre à notre disposition, n’est jamais sorti vivant. Et pourtant.

Pourtant, tous, selon les mêmes archives, y ont été enfermés sans avoir été condamnés. Étonnant, non?

Plus étonnant encore, quand j’ai ouvert les dossiers de chaque individu, je n’y ai retrouvé que leurs noms, prénoms. Rien sur la nature des crimes dont ils ont été accusés, ou simplement soupçonnés. Rien sur les liens de parenté, sur les lieux de naissance, sur la langue maternelle, sur la scolarité. Rien sur la couleur préférée. Incongru, pas vrai?

Mais plus invraisemblable encore, tous ceux qui sont passés par la section K depuis 1822 portent le même nom, le même prénom: Joe Bleau. J’ai vite compris, en consultant ethnographes, sociologues et magistrats, qu’il s’agissait d’un pseudonyme donné aux prisonniers dont on ignore l’identité réelle.

L’homme dans la section K, celui qui sort de l’institut psychiatrique, ne fait pas exception à la règle, il s’appelle Joe Bleau.

Les gardiens racontent (mais tout ce que peuvent raconter les gardiens dans leur profonde malveillance!) que Joe Bleau se déguisait, selon les jours, en tomate, en concombre, et qu’ainsi camouflé, il volait des poules dont il ne mangeait que la tête, qu’il croquait d’un coup sec. Joe Bleau possède une dentition hors de l’ordinaire.

Les policiers racontent (mais tout ce que peuvent raconter les policiers dans leur profonde malveillance!) que même si Joe Bleau ne se déplaçait qu’à bicyclette, il filait plus vite que les voitures les plus puissantes.

Dans les cercles intellectuels, à New York et à Paris, on a parlé de Joe Bleau. Pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais ce fut suffisant pour déterminer que Joe Bleau, et tous ses prédécesseurs de la section K, dont pourtant on ne sait absolument rien, est un extraterrestre.

Un Lunien, a suggéré un auteur français membre d’un groupe conspirationniste texan dont le siège social est en Suisse. Selon sa théorie, qui amuse beaucoup ma maman, qui est généticienne, Neil Armstrong aurait laissé une microscopique partie de lui-même sur la lune, lors de son célèbre passage, ce qui aurait provoqué une réaction de clonage en chaîne, et il existerait aujourd’hui des millions de microscopiques Armstrong sur la lune et dans l’espace environnant. Il en tombe sur la Terre de temps en temps, et le contact de l’atmosphère les gonfle, leur donne l’apparence humaine.

Je n’ai pas pu rencontrer Joe Bleau, malgré mes supplications et protestations.

J’ai peut-être trop insisté sur la section K. Depuis quelques jours, je remarque deux types louches, aussi louches que les types vraiment louches dans les films américains, qui ne sont en général pas louches à moitié, qui m’épient, qui me suivent jusqu’à l’épicerie.

Si j’en venais à disparaître, je vous en prie, partagez ce texte. Partagez-le même dès maintenant. Par précaution.

J’écrirai tous les jours sur ce blogue. Tout silence de ma part doit être considéré comme suspect. Ne m’oubliez pas! Cherchez-moi! Je serai dans la section K, je le sens.

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Le coup monté

Qu’est-ce que c’est que ce chatouillement? Est-ce que j’ai avalé de l’herbe? J’ai le visage plaqué contre de l’herbe humide, longue. Où suis-je? Un fossé? Aie! Ces insectes qui me courent sur la peau. Et mes vêtements! Tout crottés! J’ai un mal de tête! Du sang? J’ai du sang dans les cheveux. On m’a assommé? Je faisais mes courses. Je me souviens que j’étais à l’épicerie, j’avais presque terminé. Est-ce que j’ai payé? Je ne me vois pas le faire, ça s’est passé avant. Il faut que ça se soit passé avant. Je termine toujours par la section charcuterie, mais là, m’y suis-je rendu? Je ne crois pas. J’avais prévu d’acheter un saucisson italien, mais je ne l’ai pas fait. Juste avant, où étais-je juste avant? Le pain! Je regardais les baguettes, les croissants, j’hésitais. Oui, je me demandais si les croissants étaient encore frais, je voulais m’informer, mais il n’y avait personne, je n’osais pas toucher. Est-ce que j’en ai pris? Non. J’ai tendu la main, mais c’est tout, il n’y a plus rien après cela. Jamais atteins le pain, les croissants. On m’a frappé juste là. Oh, ça fait mal. Faut que je me lave, faut que je me soigne. Aller à l’hôpital?

Il n’y a rien ici. Ce fossé, cette route qui semble s’étendre sur des kilomètres dans les deux directions. Des champs en friche, pas une seule ferme, pas une seule voiture. Et pourquoi? Qui s’est donné toute cette peine, m’assommer, me sortir de l’épicerie inconscient, me jeter, dans le coffre d’une voiture, ou encore dans la boîte d’un pick-up, conduire jusqu’ici, loin de la ville, m’abandonner dans ce fossé, tout ça pourquoi? Je me tâte, on dirait que j’ai tout. Mon portefeuille, intact, toutes mes cartes y sont. J’ai même mes clefs de voiture. Alors?

D’où sort-il celui-là? Il n’est tout de même pas sorti de terre! Habit bleu pétrole, impeccable, chemise blanche, chaussures de cuir fin. Un revenant?

Il s’approche, sourit. Impression de le connaître. Je l’ai déjà vu quelque part. Ce visage, oui, un visage comme celui-là, ça ne s’oublie pas. Mais où? Je ne me sens pas très bien, d’un seul coup. Malaise. Étourdissement. Et lui, là, à trois pas de moi, qui m’observe sans un mot, qui sourit. Il pourrait appeler des secours, une ambulance, m’aider!

Pourquoi ne me suis-je pas levé? En suis-je capable? Essayons. Voilà. Ça va plutôt bien. Je me secoue, dans quel état je suis! Je ne semble pas trop sérieusement amoché.

Lui, qui n’a pas bougé, qui ne dit rien, qui m’observe. Ça y est! Je reconnais ce visage! C’est moi! Enfin, je veux dire, un visage semblable au mien, traits pour traits. À part peut-être ces rondeurs autour de la mâchoire, dans le cou, et sa tête beaucoup plus dégarnie que la mienne. Son sourire me glace. Pas un sourire bienveillant, pas un sourire amical. Presque un rictus, une expression froide, cruelle. C’est ça! Sans doute lui qui m’a assommé, qui m’a traîné jusqu’ici! Que me veut-il?

Mais, que fait-il? Comment ose-t-il? Monsieur! Mains devants, il me passe des menottes attachées à une longue chaîne qu’il tient dans sa main. Me voilà qui marche derrière lui. C’est absurde. Si au moins je voyais une ferme, des voitures, je pourrais crier. Les gens verraient bien, ce n’est pas normal, un homme attaché comme un bagnard du Far West, comme un esclave. C’est anachronique. Est-ce que nous marcherons toute la journée? Pourtant, ces jolies chaussures sans poussière. Où a-t-il caché sa voiture? Une Mercedes? Une BMW? Nous marchons.

Je me retourne, dans l’espoir de voir arriver au loin une voiture, un camion, un tracteur, n’importe quoi, n’importe qui. Je ne vois pas même un corbeau. La campagne est plate, vide, silencieuse. Je reporte mon regard sur son dos, et qu’est-ce que je vois! Devant lui! Une maison. Je vois une maison. Pourtant, je le jure, il y a quelques secondes à peine, elle n’y était pas. Ce n’est pas un arbre qui la cachait, il n’y a pas d’arbres.

Nous entrons. Il ne frappe pas. Sa maison, vraisemblablement. Que compte-t-il faire de moi là-dedans? Dès le hall, au pied de l’escalier, j’entends des pas qui viennent vers nous.

Le mari de ma femme! Enfin, le mari de celle qui jadis fut ma femme, et qui n’est plus aujourd’hui le mari de personne, depuis qu’il l’a tuée, homidice involontaire, cinq ans de prison, bonne conduite et toutes ces conneries, il était auparavant parvenu à obtenir pour ma femme toute ma fortune, et même davantage, grâce à son avocat de génie, grâce à ma naïveté.

Mon geôlier attache ma chaîne au poteau de l’escalier, sort un long couteau, une sorte de dague ancienne, fort joli avec ses filets d’or damasquinés. Non! Il s’élance et frappe! Mais c’est horrible! Je ne veux pas voir cela! Tout ce sang. L’inconnu pilonne le meurtrier de mon ex-femme, qui joint les mains, qui implore en vain. Il plante le couteau comme s’il jouait d’un instrument, avec délicatesse, précision. Pas une goutte de sang ne vole sur ses vêtements, sur ses chaussures, sur ses mains. Il frappe jusqu’à ce que l’autre s’étende au sol, expire.

Quand les policiers arrivent, ils me réveillent en me lançant un verre d’eau au visage. Au poste de police, j’ai tout raconté, plus d’une fois, du début à la fin. L’épicerie, la baguette et les croissants, le fossé, l’inconnu, son meurtre. J’ai l’impression qu’il ne me croient pas. Ils soutiennent que je n’avais pas les mains menottées lorsqu’ils m’ont trouvé, que je n’ai pas même de traces aux poignets et que mes vêtements étaient tachés du sang de la victime, qu’ils n’ont trouvé que mes empreintes sur le couteau de cuisine qui a servi à tuer cette fripouille.

Ça sent mauvais, tout ça. Des policiers qui ont hâte de boucler leur enquête, qui feront de moi un meurtrier, parce que c’est commode. Faut pas se fier aux apparences! C’est un coup monté!

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Joyeux anniversaire!

Je suis assis sur mon lit, les pieds par terre. Il est vingt-trois heures trente, la fatigue m’engourdit les membres, je lutte pour garder mes paupières ouvertes, entre-ouvertes. Ne pas dormir. À minuit, j’aurai cent ans. Un siècle. Je veux vivre cela. Si je capitulais et que je m’abîmais dans le sommeil, ça pourrait m’échapper. À mon âge, il n’est pas rare que l’on meure entre deux ronflements.

J’ai pensé mourir si souvent. À seize ans, j’ai vu que les belles années m’avaient échappé, que le faste, le plaisir et la légèreté ne m’avaient pas attendu. Ils avaient tout gardé pour eux, tout avalé. Les vieux. Que nous restait-il? La haine. La menace. Je savais bien qu’ils recommenceraient, qu’ils la couvaient, la guerre, malgré leurs poignées de main, leurs sourires, leurs paroles. Je ne donnais pas cher de ma peau. Je finirais comme papa, une balle, deux balles, trois balles. Incognito. Moi je ne laisserais pas de fils orphelin dans le fossé.

J’ai pris une balle, une seule, au bras gauche. J’ai survécu, maigre et laid, mais à vingt-cinq ans j’avais la vie devant moi. Toute une vie. Colporteur traînant les dix volumes d’une encyclopédie produite en vitesse qui n’avait de remarquable que la couverture, pur cuir, chasseur d’hôtel, serveur de restaurant, et finalement, après trois ans de cours par correspondance, bibliothécaire.

C’est là que je me suis laissé aller à la reproduction. Mariage, finis les folies. Deux enfants, où sont-ils sur cette planète? Je le savais encore cet après-midi. Je l’ai écrit dans mon carnet. Il est trop loin, pas la force de me lever. J’ai tous les noms. Les petits-enfants, les petits-petits-enfants. Vraiment petits ceux-là. Je me souviens d’eux, tous. Surtout quand je relis leurs noms dans mon carnet.

Dans ma famille, les hommes qui ne sont pas morts à la guerre n’ont pas duré plus de soixante ans. Date de péremption. À la fin de la cinquantaine, je me suis préparé. J’ai brûlé tous mes journaux personnels, j’ai donné tous mes livres, j’ai voyagé. Seul. Ma femme n’aimait pas les voyages, ne m’aimait plus depuis longtemps. J’ai acheté mon cercueil, en érable avec une teinture bleue et un vernis éclatant. J’ai choisi un beau terrain au cimetière, à l’ombre d’un chêne, mais quand même assez près de la rue pour que mon cadavre puisse baigner pour des années encore dans le brouhaha bien vivant de la ville.

J’ai survécu. Pas de maladie, pas d’accident, rien. J’ai quand même gardé le cercueil. Aujourd’hui, il est démodé, mais qu’importe, moi aussi je le suis. Quand ma femme est morte, j’ai bien pensé l’y coucher, mais ça l’aurait horripilé. Je l’ai enterrée dans un autre cimetière, à l’autre bout de la ville, près du vieux quartier où elle est née. À ma mort, mon cadavre reposera loin du sien, de ce qui en restera, parce qu’après trente ans, que reste-t-il?

Dans cinq minutes, j’aurai cent ans. J’y pense depuis dix ans, sans trop y croire, sans vraiment l’espérer. Ce soir, ça m’étourdit. Si je me lève demain matin, et je me lèverai, vraisemblablement, puisque je ne meurs jamais, si je me lève je penserai à quoi, à mes cent dix ans? 

Pour ma descendance, ma mort n’est qu’une formalité bureaucratique, un événement qui confirmera une extinction amorcée depuis belle lurette. Tous mes amis sont morts, depuis longtemps, et mes frères, et ma soeur, et mon chat.

Demain, j’ouvrirai ce cadeau que j’ai reçu pour mes cent ans. À minuit, je serai bien trop vaseux pour l’ouvrir. Ce n’est pas comme si j’ignorais ce que c’est, puisque je l’ai acheté moi-même, pour moi-même. Un cadeau comme je m’en fais chaque année depuis que ma descendance s’affaire à peupler d’autres régions du globe. Ce sont les œuvres complètes de Saint-Simon en huit volumes dans la collection La Pléiade. Beau cadeau, et j’espère bien avoir le temps de tout lire.

Minuit. Enfin! J’ai cent ans! Joyeux anniversaire Marcel!

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Un chœur la nuit

À l’aurore, dans une petite ville endormie, l’homme marche au beau milieu d’une rue, suivi par le Chœur des Enfants de la Légion Anthropologique. La section des cuivres suivait aussi derrière, mais elle s’est bêtement arrêtée au feu rouge, et depuis, on les a perdus. Elle erre probablement dans une autre partie de la ville, déboussolée, comme une bande d’anarchistes libérée des contes fantastiques de notre ami Michel.

HOMME: Je suis malheureux! Citoyens, plaignez un pauvre homme malheureux!

CHOEUR: Nous n’aimons pas les malheureux! Nous leur bottons le cul! Nous leur bottons le cul!

HOMME: Mais je suis malheureux d’un vrai malheur! Un extraordinaire malheur! Écoute-moi, ville insensible!

CHOEUR: Le malheur c’est bien trop banal! Nous lui tournons le dos! Nous lui tournons le dos!

HOMME: Mon fils! Mon fils! Sa maison a pris feu, il n’y a plus rien, que des ruines boucanantes. La désolation. Il a tout perdu, ses meubles, ses vélos, son chat, ses livres de Jacques Prévert!

CHOEUR: Les incendies c’est bien joli! Nous te ferons rôtir! Nous te ferons rôtir!

HOMME: Mon fils! Victime innocente de l’Association des pyromanes professionnels! Pourtant! Pourtant! Qu’avait-il à se reprocher? Élevé dans le respect des irrespectueux. Courbé dans la soumission des bienheureux.

CHOEUR: La Famille nous anesthésie! Ton histoire nous ennuie! Ton histoire nous ennuie!

HOMME: Mon descendant! Cible de la plus vicieuse des conspirations ourdies par le conglomérat du Conseil du Patronat, de l’État de siège et de la Mafia russe! Le scandale s’élargit, étend son ombre rouge sur tout le canton, sur toute la vie!

CHOEUR: Amplification burlesque! Ta déraison se corse! Ta déraison se corse!

HOMME: Ville! Ville! Ville! Écoute-moi! Tu dois me plaindre! Tu dois me plaindre! Je possède des preuves indestructibles, conservées sous verre, dans le formol, dans la saumure, j’ai des preuves qui prouvent tout! Crime organisé, crime perpétré, crime enfanté. La menace vise toute ma descendance et son ascendance.

CHOEUR: Tes fictions heurtent nos tympans! Nous ne te plaindrons pas! Nous ne te plaindrons pas!

HOMME: Sang! Sang! Sang! Il coulera dans nos rues! Football! Handball! Volleyball! Nous perdrons en finale! Chair! Chair! Chair! Ils vitrioleront vos libidos! Alarmons-nous! Ouvrez vos fenêtres, ouvrez-moi vos portes!

CHOEUR: Ton désespoir nous indiffère! Nous t’abandonnerons! Nous t’abandonnerons!

HOMME: Jour! Jour! Te te lèves trop vite! Dans quelques minutes, dans quelques secondes, le mouvement m’anéantira, le vacarme m’effacera, votre vie me néantisera. Pourtant! Vous tous! Il y a l’incendie! Il y a la conspiration! Il y a la menace! Écoutez-moi! Plaignez-moi!

Feu rouge. Le chœur s’arrête, tandis que l’homme poursuit son chemin, lançant ses appels incongrus. L’homme s’éloigne dans les rues, disparaît dans la ville. Quand le feu passe au vert, le choeur repart, mais sans trouver l’homme, sans le chercher.

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Vinaigrette

Isabelle et Maude, au restaurant, discutent des différents moyens de congédier un des plus anciens employés de la boîte, qui ne correspond plus, mais alors là plus du tout, à l’image de marque revampée.

ISABELLE: Il y a le syndicat, et les lois. 

MAUDE: Il y a notre décision, et nos moyens.

ISABELLE: Roland doit disparaître. La clientèle ne doit plus le voir, lui parler, l’entendre, le sentir, le pressentir. L’effacer, le temps de régler son cas. L’affecter à de nouvelles tâches, limiter ses accès à notre site, à nos clients.

SERVEUR 1: Avec vos salades, mesdames, prendrez-vous de la vinaigrette balsamique ou de la vinaigrette citron-dijon?

ISABELLE: Balsamique pour moi. Merci.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Tu ne lui as pas répondu?

MAUDE: Ils me cassent les pieds. L’affecter à de nouvelles tâches ne sera pas suffisant. Il faudra le rayer définitivement de la liste. L’éliminer. Tant qu’il sera là, même si nous restreignons ses accès, ça restera une tache.

ISABELLE: Jusqu’ici, c’était le meilleur. Si nous n’avions pas…

SERVEUR 2: Pour la vinaigrette, voulez-vous la balsamique avec de l’ail, ou sans?

ISABELLE: Sans ail, tout simple. Je ne digère pas l’ail, ça me fait suer. Je n’aime pas l’ail.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Oui, une tache. Donc, il faut trouver le moyen de s’en départir, de lui couper l’herbe sous les pieds, en quelque sorte.

ISABELLE: En éliminant son poste? Comme nous l’avons fait pour les employés de l’équipe de soutien?

MAUDE: Pas si simple. Contrairement à ceux de l’équipe de soutien, Roland occupe un poste essentiel. Si nous éliminons le poste, nous devrons en créer un identique aussitôt. Changer l’appellation ne sera pas suffisant. Le syndicat pourrait…

SERVEUR 3: Préférez-vous une vinaigrette avec ou sans sel et poivre et quelle quantité de sel et de poivre?

ISABELLE: Oui, sel et poivre, s’il vous plaît. Pas trop toutefois, juste assez pour relever.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Impressionnant. Tous ces détails.

MAUDE: Ils sont casse-pieds. Ignore-les. Moi je suis la cliente, à eux de voir. Si je n’aime pas, je prendrai autre chose la prochaine fois. Ils vont finir par nous prier de faire la cuisine nous-mêmes.

ISABELLE: Je n’arrive pas à les ignorer, je suis…

SERVEUR 2: Nous ne mettrons pas d’ail, comme vous le désirez, mais voulez-vous une petite touche de sucré? Du miel de l’Argentine? Du sirop d’érable du Canada? Du sucre de betterave de la Russie? Du sucre brut du Brésil?

ISABELLE: Un peu de miel d’Argentine, une larme, deux larmes.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Donc, le poste de Roland…

ISABELLE: Le poste de Roland?

MAUDE: Tu parlais de l’éliminer, mais…

ISABELLE: Tu ne crois pas que…

SERVEUR 3: Pour l’huile d’olive, nous avons quatre choix, mais c’est selon votre palais. Terra-Creta, Valdevellisca, Ophellia, Arbequina. Laquelle préférez-vous?

ISABELLE: Ophellia. Je ne la connais pas, mais puisqu’il faut choisir. Je pourrais vous demander ce qui distingue l’une de l’autre, mais ça finira par me troubler. Prendre une décision n’est jamais simple, même pour l’huile d’olive, alors mon cher, Ophellia, ce sera cela, pas de stress, la vinaigrette sera excellente.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Des décisions! Qu’avons-nous décidé pour Roland?

MAUDE: Rien, nous en étions à son poste, qu’on ne peut…

SERVEUR 1: Mon collègue m’a bien précisé que vous ne vouliez pas d’ail, et vous n’en aurez pas. Mais qu’en est-il des échalotes? Plusieurs personnes apprécient les échalotes hachées fin. Devons-nous en ajouter, ou nous abstenir?

ISABELLE: Je croyais en avoir fini avec cette vinaigrette. Décisions, décisions, décisions. Mettez-y des échalotes, pourquoi pas! Et n’en parlons plus.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Créons un nouveau poste, présenté comme une promotion. Un poste dont on peut se passer. Il soumettra sa candidature, nous l’y inviterons. Il obtiendra le poste. Dans six mois, nous éliminons le poste, restructuration de la compagnie. Adieu Ro…

SERVEUR 2: Depuis la semaine dernière, nous offrons un choix de fines herbes pour les vinaigrettes balsamiques. Basilic, thym, coriandre, romarin. Vous pouvez choisir l’une de ces herbes, deux de ces herbes, trois de ces herbes, toutes ces herbes, aucune de ces herbes, à votre guise.

ISABELLE: Mangerons-nous? Toutes les herbes. Non, aucune. Oh, j’aime bien le thym. Pourquoi pas le thym? Et un peu de coriandre, mais pas trop, la coriandre s’impose si on en met trop. J’ai déjà raté une recette de guacamole parce que j’avais été trop généreuse avec la coriandre. Alors voilà. Merci.

MAUDE: Faut les ignorer, je te dis. Sinon ça va durer encore une heure, et nous partirons sans notre salade d’entrée. T’as pensé à toutes les questions qu’ils auront pour le plat principal?

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Nous parlerons de Roland la prochaine fois. Trop complexe. Je suis fatiguée, j’ai faim, je n’ai plus la tête à ça.

MAUDE: Laisse-moi régler ça. Dans six mois, nous en sommes débarrassés.

ISABELLE: Fais comme tu veux. N’importe quoi, je te fais totalement confiance. Tu as vu l’heure qu’il est?

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