Les chemises propres

Lani, femme de ménage chez l’industriel Grivin, n’a jamais lu le Livret des chasses du Roi de 1829. Ni vous.

Tous les jours, elle se balade avec un aspirateur, un plumeau, une brosse. Et en fin de journée, elle plie les vêtements qu’elle a lavés, ceux de Monsieur, de Madame, des enfants. Elle sort par la porte de derrière, et parfois le jardinier la salue, mais pas toujours. Maintenant qu’il s’est habitué à elle, le chien Prince n’aboie plus lorsqu’elle passe, à peine s’il lève des yeux désinvoltes.

Depuis des semaines, Lani lave et presse chaque jour dix chemises de Monsieur. Il en salit deux ou trois, qui lui arrivent en tas, chiffonnées, maculées de taches de vin, de nourriture, de rouge à lèvres aux coloris diversifiés, de sperme. Les sept ou huit autres chemises, elles lui arrivent sur leurs cintres, sans un pli, immaculées. De toute évidence, Monsieur ne les a pas portées.

Sans poser de question, Lani lave et presse toutes les chemises, les sales comme les propres. Sauf que cela lui demande un temps fou, ce qui la contraint à quitter son travail une heure plus tard chaque soir. C’est encore pire les jours où Monsieur lui fait acheminer quinze, vingt et même trente chemises impeccables.

Aujourd’hui, Lani a rendez-vous chez le dentiste avec son plus jeune, qui souffre terriblement depuis deux jours. Pour être à l’heure, elle devra quitter son travail à l’heure prévue, ce qu’elle n’a fait qu’une ou deux fois jusqu’ici.

Puisque les chemises impeccables le sont tout autant avant comme après un nouveau lavage, un nouveau pressage, Lani met de côté dix-sept chemises qui n’ont visiblement pas besoin de ses soins. Le temps de laver ce doit l’être, de presser, la voilà libre dix minutes avant la fin de sa journée de travail. Hourra, se murmure-t-elle, son plus jeune pourra être soigné.

Au moment où elle rangeait les trois chemises lavées et pressées, avec les dix-sept autres, voilà que survient Madame, qui s’étonne de voir Lani ne pas travailler au-delà de la journée de travail qu’elle avait imposée lors de l’embauche. Madame s’étonne, Lani sourit, assure que tout le récurage, époussetage, lavage, est fait. Madame inspecte les chemises, relève un nez qu’elle a mignon, demande à Lani si elle les a toutes lavées et pressées, même celles qui n’avaient pas été portées. Lani, qui ne peut mentir, ne ment pas. Madame la congédie sur-le-champ, ne lui verse que la moitié de ce qu’elle lui doit, sous prétexte que le travail n’a pas été fait.

Pendant que le dentiste fait vibrer sa turbine et que son fils pleure, Lani multiplie les appels pour se trouver un nouveau poste. Elle n’aura pas les moyens de régler la facture du dentiste, mais on verra, on trouvera bien.

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Deux tulipes maigres

Sauf durant les campagnes électorales, on ne voit pas souvent le maire du village sur la Place de la Babiole, mais ce matin-là, un matin de mai particulièrement chaud après un long hiver, il n’a pu résister, il est descendu, a marché sous les tilleuls jusqu’au vieux chêne. Personne en vue, tous au boulot. Il respire, gonfle ses poumons comme un homme libre peut le faire, ralentit le pas, laisse la brise défriser les petits poils de ses avant-bras. Le maire est visiblement ravi.

Soudain, surgie d’une rue sombre, silencieuse, apparaît une jeune femme. Une citoyenne anonyme et blonde.

Plus vif qu’un écureuil, le maire bondit derrière un tilleul. Sauf que le tronc de l’arbre, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient pas à voiler le ventre magistral. Pris au dépourvu, effaré, le maire ne peut que constater l’inéluctable. Entre lui et la mairie, il y a cette citoyenne, qui s’avance dans sa direction. Impossible de l’éviter, tenter de se cacher plus longtemps serait déraisonnable. Seule option: puiser dans la mince réserve de courage, et faire face à la blonde citoyenne.

Titubant, chancelant, ballottant et tremblant, le maire sort de derrière son arbre et se montre tout d’une pièce devant la jeune femme qui s’arrête pile, interdite.

CITOYENNE: Monsieur le Maire! C’est bien vous? En chair et en chair!

MAIRE: Bien en chair, c’est moi, je le concède, l’avoue, le reconnais.

CITOYENNE: Que manigancez-vous ici, en plein air, au vu de tous?

MAIRE: C’est le printemps, je… enfin, c’est le printemps.

CITOYENNE: Vous avez pris congé? N’êtes-vous pas supposé manigancer, traficoter, comploter, bref, n’y a-t-il pas une magouille qui vous attend derrière vos épaisses portes capitonnées, cloutées, et closes?

MAIRE: Hélas, c’est l’attrait du soleil qui m’a détourné de mes tâches.

CITOYENNE: Je vous ai écrit douze lettres depuis trois ans. Même chose pour ma mère, mon père, ma cousine, nos voisins. Nous déplorons, nous blâmons, nous vitupérons!

MAIRE: Toujours la même chanson. J’en prends note. Je répondrai à vos lettres. Maintenant, si vous voulez m’excuser, comme vous me l’avez si aimablement rappelé, j’ai beaucoup à faire.

CITOYENNE: Je serai brève et directe, puisque l’occasion s’en présente, pourquoi ne pas la saisir, la tripotailler un peu! Monsieur le Maire, nous nous opposons indomptablement à l’appauvrissement de notre parterre public!

MAIRE: Ma chère citoyenne, faut pas écouter la presse! Mon administration est la première à avoir mis en œuvre un plan quinquennal de revitalisation et d’enrichissement de notre parterre public! Contrairement à mon prédécesseur et aux siens, nous prenons des décisions ardues pour édifier les fondements d’un parterre parfaitement parfait, et cela, pour les générations à venir! Car nous voyons loin, nous comptons faire de ce parterre le premier de tout le canton!

CITOYENNE: Que m’importe ce qu’en dit la presse! Le parterre municipal n’a jamais été aussi dégarni! Il n’y a plus que deux maigres tulipes! Pas besoin de la presse pour le voir! Et toutes ces mauvaises herbes, et la dégradation de l’aménagement, ça n’a rien d’un fondement pour l’avenir!

MAIRE: Nous préservons l’essentiel, tout en réduisant les coûts pour les contribuables.

CITOYENNE: Où sont les roses?

MAIRE: Ne vous fiez pas aux apparences.

CITOYENNE: Et les anémones?

MAIRE: Nous réduisons les impôts!

CITOYENNE: Et les dahlias?

MAIRE: J’aime votre coiffure.

CITOYENNE: Vous mentez, mes impôts ont augmenté. Ce sont ceux de l’usine de fabrication de toupies que vous avez réduits.

MAIRE: Et la couleur, ce blond riche, soyeux.

CITOYENNE: Vous avez mis à pied tous les jardiniers.

MAIRE: Le maire vous invite à prendre un verre.

CITOYENNE: Vous finirez par tuer les deux dernières tulipes!

Le maire, portant son sourire de maire, s’écarte lentement de la citoyenne, et pas à pas, se déplace vers la mairie. Lorsqu’il s’estime assez loin d’elle, il prend ses jambes à son cou, et fonce vers son refuge. La citoyenne le poursuit sur quelques mètres, mais elle ralentit aussitôt, et finit par s’arrêter. Le maire, qui dans la panique avait oublié ses défectuosités physiologiques, s’écroule en haut de l’escalier qui mène aux portes de la mairie.

On peut voir, à l’abri derrière les fenêtres grillagées, les visages des membres du conseil municipal. Ils observent, terrifiés, le maire se fendre la tête sur le béton des marches, dégringoler jusque dans la rue, et répandre pendant de longues minutes un sang épais, légèrement visqueux.

CITOYENNE: Monsieur le Maire?

Devant le silence de l’élu disloqué, la citoyenne lui tourne le dos et rentre dans le premier café qui se présente, parce qu’elle y travaille. Elle est légèrement en retard, et cela, on le lui reprochera.

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À quoi bon?

Trois hommes se promènent depuis plus d’une heure sur un des grands boulevards. Jeunes, portent des vêtements sobres, mais chers, parlent avec entrain. Aucun lien de parenté ne les lie, mais leurs visages se ressemblent, des visages communs qui pourraient très bien être ceux de mes voisins. On ignore s’ils portent leurs véritables prénoms, ou s’ils se les sont attribués eux-mêmes, mais ils exigent qu’on les appelle Dino, Gino et Tonio.

GINO: J’ai besoin d’une nouvelle voiture.

TONIO: Celle que tu gardes derrière chez toi est déjà sale?

GINO: Une horreur! Si tu la voyais. Avec les vents que nous avons eu ce printemps, et la poussière. Elle est méconnaissable. Une pitié. Ils vont me la racheter, mais j’y perdrai, pas de doute.

TONIO: J’aime les nouvelles voitures. Elles sont rutilantes.

GINO: Cette fois, je veux quelque chose de plus sportif. Aérodynamique, puissante, une bagnole qui attire l’œil.

DINO: Heureux celui qui attire l’œil.

TONIO: Tu n’as jamais pensé la garer devant ta maison, et non derrière? Plus de gens la verraient, non?

DINO: Quand je n’ai rien à faire, moi je reste devant chez moi. Je regarde les gens défiler sur la piste cyclable, ils me regardent, parfois.

GINO: Si. J’y ai pensé. Mais il y a deux inconvénients. Le décor est plus joli derrière, ce qui donne de meilleures photos. Tu sais à quel point la qualité des photos est importante pour élargir ma communauté en ligne!

DINO: De mon côté, ça stagne. Pourtant, je publie tous les jours, des photos, des vidéos, des blagues, des citations, tout! Avec hashtags.

GINO: Deuxième inconvénient, devant la maison, il y a pas mal de circulation, en plus des piétons. Ça augmente le risque qu’on abîme la voiture.

TONIO: C’est vrai. Faut quand même en tenir compte.

GINO: J’irai cet après-midi. Plus tard cet après-midi. Acheter la nouvelle voiture. Ils la livreront demain, ramasseront l’autre. Ce sera chose faite. Enfin.

TONIO: Je te reconnais, là. Efficace. Ça ne traîne pas.

DINO: J’ai un nouveau grille-pain, un nouvel aspirateur, un nouveau fauteuil à bascule, un nouveau guéridon, une nouvelle théière, et trois nouvelles cordes sur ma guitare.

GINO: Qu’est-ce qu’il raconte?

TONIO: C’est Dino. Il veut qu’on l’écoute nous parler de lui.

GINO: Il n’aime pas les voitures?

TONIO: Sa passion, c’est Dino.

GINO: Et sa voiture?

TONIO: Une extension. Il est malheureux quand on l’ignore.

DINO: Tout ce que j’ai vu, vous voulez que je vous raconte?

GINO: Et toi, tu n’as jamais acheté de voiture. Je te verrais avec une belle grande berline. Noire.

TONIO: Tout à fait. Mais je ne saurais où la ranger. Ça encombrerait le jardin, et mes colocataires ne seraient pas d’accord.

DINO: Tout ce que j’ai entendu!

GINO: Tu es malheureux, Dino, dis? C’est vrai que tu n’y arrives pas?

DINO: Oh moi! Tu sais moi je…

TONIO: Attention!

GINO: Merde!

TONIO: Le mot est bien choisi. Dino a marché dessus!

DINO: Ça n’arrive qu’à moi, je ne…

GINO: C’est commun. Avec tous ces clébards ridicules que les gens promènent. Qui ne savent pas se tenir.

TONIO: Qui, les gens qui les promènent?

DINO: Mes chaussures, faudra les jeter.

TONIO: Au fait, Gino, prévois-tu prendre ton permis de conduire un jour?

GINO: À vrai dire, je ne sais pas. Tu crois que je devrais?

TONIO: Tu pourrais conduire ta voiture.

GINO: À quoi bon?

TONIO: Je sais. Je disais ça comme ça.

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Au Liechtenstein

LYDIA: C’est l’anniversaire de papa le mois prochain, et j’aimerais organiser une bonne plaisanterie, quelque chose qui nous fera tous rire. Tu sais comment papa est joueur, il adore rire, même de lui-même, ça ne le gêne pas du tout. Je pensais louer une installation du jeu Tombe à l’eau, tu sais, ce jeu où il y a un siège au-dessus d’un bassin d’eau, tu lances une balle sur une cible, et si tu l’atteins, la personne assise tombe dans le bassin. Ça fait rire à tous coups, et j’imagine très bien papa demander à tante Gilberte de monter là-dessus. Puis, ça amusera les enfants tout l’après-midi.

EMMA: On organisera la fête chez moi, puisque tu n’habiteras probablement plus ici le mois prochain. Ça dépend évidemment de Travor, on ignore comment il réagira. Au fait, tu lui a déjà dit que tu voulais divorcer?

LYDIA: Ce soir. Je le lui annoncerai ce soir. Mais chez toi, est-ce que ce sera assez grand? Nous pourrions louer une salle avec jardin. On trouvera ça à la campagne, et j’imagine que ce ne sera pas hors de prix. Peut-être pas à Maillebois, tu sais la salle où nous avons célébré les trente ans de ma cousine, parce qu’il n’y a pas de jardin. Du moins, je ne crois pas. Je me souviens qu’il y avait une petite place devant, toute petite, et certainement pas aménagée pour y recevoir une centaine d’invités, des tables, de la musique et tout. Et le Tombe à l’eau, parce que pour ça, j’ai déjà vérifié, il faut prévoir un boyau d’arrosage assez long. Nous pourrions apporter le vôtre, vous en possédez bien un, oui? Parfait. Nous prendrons celui-là. Mais pour la salle, faudrait faire une petite recherche sur internet, j’ai déjà vu une salle avec jardin, mais il y a une piscine. Oh je sais, les gens aimeraient l’idée d’un bon bain durant l’après-midi, surtout s’ils se font tremper dans le bassin, mais c’est risqué avec tous les enfants, ça va courir dans tous les sens, ça va se pousser, ça va se chamailler, je ne voudrais pas gâcher son soixantième par une noyade. Sans compter qu’il faudrait prendre des assurances. Non, je sais qu’on peut trouver une jolie salle, pas trop chère, avec jardin, et idéalement un espace clôturé pour limiter les pertes d’enfants.

EMMA: Je crois que je connais un endroit, mais j’ignore le prix. Nous y sommes allés pour le soixante-dixième de ma belle-mère. Mais toi, avec cette histoire de divorce, tu crois que tu peux t’occuper d’organiser tout ça? Je peux m’en charger, tu sais.

LYDIA: J’adore organiser des fêtes! J’ai toujours aimé ça. Ça m’excite, juste à y penser. J’ai déjà des idées pour la musique, parce qu’il y en aura, tout l’après-midi, et en soirée, bien sûr, pour danser. Pour ce qui est du divorce, ça viendra comme ça viendra. Crois-tu qu’il faudra aviser les gens pour le Tombe à l’eau? Parce que s’ils arrivent tous en habits de soirée, sans vêtements de rechange, personne ne voudra jouer le jeu. Évidemment. Par contre, j’ai peur qu’ils ne vendent la mèche, tu sais, dans cette famille, comme ils aiment parler, les mots courent plus vite que les enfants. Faudrait trouver le moyen de leur mettre la puce à l’oreille, sans leur révéler le fond de l’affaire. Ça créera un peu de mystère, pourquoi pas, ça les titillera et ils se creuseront la tête pour deviner de quoi il s’agit. Et même s’ils le découvrent! Qu’importe! L’effet de surprise sera gâché, mais pas le plaisir. Ils se choisiront des cibles, comme je les connais, ils se mettront probablement à parier!

EMMA: Je peux ajouter une phrase sur le carton d’invitation, quelque chose comme: Vous êtes priés d’apporter des vêtements décontractés. Mais toi, Lydia, tu me sembles bien joyeuse, on ne dirait pas que tu t’apprêtes à entamer des procédures de divorce. Crois-tu qu’il acceptera, crois-tu qu’il te laissera sans le sou?

LYDIA: Il est têtu, tu sais. Nous verrons. Il ne me laissera probablement rien, toute sa fortune est en Suisse. Et au Liechtenstein. D’ailleurs, tu te souviens, c’est là, au Liechtenstein, que papa a rencontré maman. Ah, si elle vivait encore, comme elle se ferait de soucis! Elle craindrait que les gens ne se noient dans le Tombe à l’eau, elle craindrait que les enfants ne se blessent dans un jardin inconnu où parfois traînent des objets dangereux pour les petits, elle craindrait que ça picole trop durant l’après-midi, elle craindrait que tout cela coûte trop cher. Ah, chère maman! Comme tu nous manqueras! Papa aura sans doute un mot pour elle, et nous aurons tous une larme, et comme nous aurons bu, nous serons tous un peu plus tristes que d’habitude. Mais ça ne durera pas, parce que tous ces gens-là, ça ne pense qu’à rire, qu’à s’amuser, qu’à plaisanter!

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Les clones Luniens

L’homme est en prison, dans la section K. Une section où on n’enferme qu’un homme tous les cinquante ans.

Au début, on a hésité. L’homme a fait un séjour, assez long, dans un institut psychiatrique des plus modernes. Rien à voir avec les asiles d’antan.

Sauf que les médecins n’ont rien trouvé d’anormal. Pas de névrose, pas de trouble de personnalité, pas plus fou que moi, que vous.

Or, il y avait les crimes. Incompréhensibles.

Alors on l’a enchaîné et traîné jusque dans la section K. D’où personne, selon les archives de la prison qu’on a bien voulu mettre à notre disposition, n’est jamais sorti vivant. Et pourtant.

Pourtant, tous, selon les mêmes archives, y ont été enfermés sans avoir été condamnés. Étonnant, non?

Plus étonnant encore, quand j’ai ouvert les dossiers de chaque individu, je n’y ai retrouvé que leurs noms, prénoms. Rien sur la nature des crimes dont ils ont été accusés, ou simplement soupçonnés. Rien sur les liens de parenté, sur les lieux de naissance, sur la langue maternelle, sur la scolarité. Rien sur la couleur préférée. Incongru, pas vrai?

Mais plus invraisemblable encore, tous ceux qui sont passés par la section K depuis 1822 portent le même nom, le même prénom: Joe Bleau. J’ai vite compris, en consultant ethnographes, sociologues et magistrats, qu’il s’agissait d’un pseudonyme donné aux prisonniers dont on ignore l’identité réelle.

L’homme dans la section K, celui qui sort de l’institut psychiatrique, ne fait pas exception à la règle, il s’appelle Joe Bleau.

Les gardiens racontent (mais tout ce que peuvent raconter les gardiens dans leur profonde malveillance!) que Joe Bleau se déguisait, selon les jours, en tomate, en concombre, et qu’ainsi camouflé, il volait des poules dont il ne mangeait que la tête, qu’il croquait d’un coup sec. Joe Bleau possède une dentition hors de l’ordinaire.

Les policiers racontent (mais tout ce que peuvent raconter les policiers dans leur profonde malveillance!) que même si Joe Bleau ne se déplaçait qu’à bicyclette, il filait plus vite que les voitures les plus puissantes.

Dans les cercles intellectuels, à New York et à Paris, on a parlé de Joe Bleau. Pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais ce fut suffisant pour déterminer que Joe Bleau, et tous ses prédécesseurs de la section K, dont pourtant on ne sait absolument rien, est un extraterrestre.

Un Lunien, a suggéré un auteur français membre d’un groupe conspirationniste texan dont le siège social est en Suisse. Selon sa théorie, qui amuse beaucoup ma maman, qui est généticienne, Neil Armstrong aurait laissé une microscopique partie de lui-même sur la lune, lors de son célèbre passage, ce qui aurait provoqué une réaction de clonage en chaîne, et il existerait aujourd’hui des millions de microscopiques Armstrong sur la lune et dans l’espace environnant. Il en tombe sur la Terre de temps en temps, et le contact de l’atmosphère les gonfle, leur donne l’apparence humaine.

Je n’ai pas pu rencontrer Joe Bleau, malgré mes supplications et protestations.

J’ai peut-être trop insisté sur la section K. Depuis quelques jours, je remarque deux types louches, aussi louches que les types vraiment louches dans les films américains, qui ne sont en général pas louches à moitié, qui m’épient, qui me suivent jusqu’à l’épicerie.

Si j’en venais à disparaître, je vous en prie, partagez ce texte. Partagez-le même dès maintenant. Par précaution.

J’écrirai tous les jours sur ce blogue. Tout silence de ma part doit être considéré comme suspect. Ne m’oubliez pas! Cherchez-moi! Je serai dans la section K, je le sens.

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Un chœur la nuit

À l’aurore, dans une petite ville endormie, l’homme marche au beau milieu d’une rue, suivi par le Chœur des Enfants de la Légion Anthropologique. La section des cuivres suivait aussi derrière, mais elle s’est bêtement arrêtée au feu rouge, et depuis, on les a perdus. Elle erre probablement dans une autre partie de la ville, déboussolée, comme une bande d’anarchistes libérée des contes fantastiques de notre ami Michel.

HOMME: Je suis malheureux! Citoyens, plaignez un pauvre homme malheureux!

CHOEUR: Nous n’aimons pas les malheureux! Nous leur bottons le cul! Nous leur bottons le cul!

HOMME: Mais je suis malheureux d’un vrai malheur! Un extraordinaire malheur! Écoute-moi, ville insensible!

CHOEUR: Le malheur c’est bien trop banal! Nous lui tournons le dos! Nous lui tournons le dos!

HOMME: Mon fils! Mon fils! Sa maison a pris feu, il n’y a plus rien, que des ruines boucanantes. La désolation. Il a tout perdu, ses meubles, ses vélos, son chat, ses livres de Jacques Prévert!

CHOEUR: Les incendies c’est bien joli! Nous te ferons rôtir! Nous te ferons rôtir!

HOMME: Mon fils! Victime innocente de l’Association des pyromanes professionnels! Pourtant! Pourtant! Qu’avait-il à se reprocher? Élevé dans le respect des irrespectueux. Courbé dans la soumission des bienheureux.

CHOEUR: La Famille nous anesthésie! Ton histoire nous ennuie! Ton histoire nous ennuie!

HOMME: Mon descendant! Cible de la plus vicieuse des conspirations ourdies par le conglomérat du Conseil du Patronat, de l’État de siège et de la Mafia russe! Le scandale s’élargit, étend son ombre rouge sur tout le canton, sur toute la vie!

CHOEUR: Amplification burlesque! Ta déraison se corse! Ta déraison se corse!

HOMME: Ville! Ville! Ville! Écoute-moi! Tu dois me plaindre! Tu dois me plaindre! Je possède des preuves indestructibles, conservées sous verre, dans le formol, dans la saumure, j’ai des preuves qui prouvent tout! Crime organisé, crime perpétré, crime enfanté. La menace vise toute ma descendance et son ascendance.

CHOEUR: Tes fictions heurtent nos tympans! Nous ne te plaindrons pas! Nous ne te plaindrons pas!

HOMME: Sang! Sang! Sang! Il coulera dans nos rues! Football! Handball! Volleyball! Nous perdrons en finale! Chair! Chair! Chair! Ils vitrioleront vos libidos! Alarmons-nous! Ouvrez vos fenêtres, ouvrez-moi vos portes!

CHOEUR: Ton désespoir nous indiffère! Nous t’abandonnerons! Nous t’abandonnerons!

HOMME: Jour! Jour! Te te lèves trop vite! Dans quelques minutes, dans quelques secondes, le mouvement m’anéantira, le vacarme m’effacera, votre vie me néantisera. Pourtant! Vous tous! Il y a l’incendie! Il y a la conspiration! Il y a la menace! Écoutez-moi! Plaignez-moi!

Feu rouge. Le chœur s’arrête, tandis que l’homme poursuit son chemin, lançant ses appels incongrus. L’homme s’éloigne dans les rues, disparaît dans la ville. Quand le feu passe au vert, le choeur repart, mais sans trouver l’homme, sans le chercher.

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Vous dormez, Jasmin?

Vous dormez Jasmin?

ELENA: Jasmin, ne me dites pas que vous en êtes encore là, à tuer des cochons pour un peu d’argent!

JASMIN: Je tourne en rond, c’est vrai. Un jour, ils m’arrêteront, ils me tueront à mon tour.

ELENA: Pourtant, pendant un temps, j’ai cru que vous viviez pour de bon.

JASMIN: Oui, c’est vrai. Comme nous tous, pas vrai? Nous vivons un certain temps, puis le temps passe. Vous aussi, d’ailleurs.

ELENA: Oh moi, je vis encore. Vous ne le voyez plus, hélas, mais je vis et je vis tellement que je m’en réjouis tous les matins, tous les soirs. Pour moi, ça n’a jamais cessé, malgré tout ce que vous savez, les fins et les débuts, et tout.

JASMIN: Je suis lâche. Ça m’a toujours paru trop difficile, je crois. Vous savez, parfois je me dis que j’aurais aimé vous aimer. Je sais que ça n’aurait rien changé, que j’aurais perdu pied, puisque c’est dans ma nature, puisque ma nature est lourde à ce point qu’on peine à la porter.

ELENA: Quand je vous ai connu, vous reveniez de cette ville où vous avez séjourné pendant quoi, quelques mois, quelques années?

JASMIN: J’ai parfois l’impression que ça n’a duré qu’un instant. Du début à la fin, tout s’écrase. Je ne crois pas que j’aimerais reconstituer, me souvenir de tout, jusqu’au moindre détail. Imaginez!

ELENA: Ah ah ah! La fiction est préférable, Jasmin!

JASMIN: La réalité, c’est le meurtre. Ma réalité. C’est quand même triste que cela vous tienne loin de moi.

ELENA: Vous êtes un homme dangereux, Jasmin. Comment s’appelait-elle, celle de cette ville là-bas, celle dont vous m’avez parlé une fois, une seule fois?

JASMIN: Selma. Son nom est Selma. Je ne le prononce plus que très rarement.

ELENA: Votre roman.

JASMIN: Je craindrais de l’écrire.

ELENA: J’aimerais savoir à quoi ressemble cette histoire qui est en vous, même si vous en gardez si peu.

JASMIN: C’est si court, quand je ferme les yeux, tout surgit en un éclair. Mais si je vous le racontais, ça me prendrait des mots et des mots.

ELENA: Fermez vos yeux. Salma. Il y a Salma.

JASMIN: Selma n’est pas d’ici, elle porte des vêtements qui sur son corps agile ne ressemblent à rien de ce qui couvre les femmes, de ce qui couvre les hommes, et parfois quand elle ne bouge pas, quand elle s’assied sur un banc pour rire avec les oiseaux, on dirait qu’elle vit là depuis toujours, que son coeur bat depuis des millénaires, il y a dans ses yeux des horizons qui se renouvellent, elle tend les bras aux passants, sa voix charme quand elle chante, quand elle coule sur les notes de sa guitare, Selma ne doute de rien, elle ne condamne pas les vaincus, vous la suivez dans la danse, vous marchez avec elle comme deux êtres sortis droits d’un conte nouveau et toutes les façades grises fleurissent, la pluie sculpte des rêves et vous rêvez de ne jamais quitter ces rues, elle prépare des tisanes qui parfument à jamais votre maison, et tous les soirs elle rit, elle invite toute la rue et les festins tapissent de joie les parois de votre présence, elle vous tient la main pour entrer chez des shamans insolites, par ses yeux vous découvrez de nouvelles couleurs, elle vous étourdit de beauté jusqu’à ce que s’évanouissent la dureté des visages, et quand enfin vous vous approchez de son âme, l’ampleur de votre enchantement vous pousse en arrière, vous basculez dans les ronces et ses yeux disparaissent, vous vous écrasez pendant qu’elle pleure, vous ne savez plus nager, vous ne savez plus marcher, votre seconde de vertige vous perd à jamais et vous…

ELENA: Jasmin? Je ne vous entends plus. Vous dormez Jasmin?

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Ça dépend du caleçon

Entendu à minuit trente-deux à la radio de S., petite ville du nord où vivent encore quarante mille deux cent quarante-trois S…ais.

ANIMATEUR: Accueillons maintenant l’auteur à succès, Popaul Paul, qui a publié trois romans, Anita, Benita, et la semaine dernière, Célinda. Monsieur Paul, comment vit-on avec le succès? Comment l’inspiration vous vient-elle encore avec cette pression de la renommée?

POPAUL: N’exagérons pas, n’extrapolons pas. Avec cinq ventes pour le premier livre, neuf pour le deuxième, mon succès vagabonde placidement.

ANIMATEUR: Comme c’est bien dit! En tous cas, monsieur Paul, nous sommes fiers à S.! Très fiers.

POPAUL: Ah bon?

ANIMATEUR: Car vous êtes bien de S., n’est-ce pas?

POPAUL: De S.?

ANIMATEUR: C’est un secret de Polichinelle ici, votre nom, Popaul Paul, c’est un pseudonyme, non? Allez! Avouez-le!

POPAUL: C’est le nom que j’ai choisi, un nom officiel, j’ai le sceau du registraire, les papiers de l’état civil, la reconnaissance de la magistrature.

ANIMATEUR: Voilà! Vous avouez! Vous avez choisi ce nom! On sent l’humour de l’écrivain, la profonde dérision de l’homme d’esprit. Car  enfin, ne nous le cachons pas, Popaul Paul, c’est un brin ridicule, non?

POPAUL: Nommez un nom qui ne le soit pas! Yves Vava, Michel Coricoco, Claude Joujou, tous les noms sont ridicules, si on s’y arrête! Et quand tous le sont, plus aucun ne l’est.

ANIMATEUR: Votre véritable nom, celui que vos bien-aimés parents vous ont attribué, ne l’est pas, ridicule. Car sachez-le, mes chères auditrices, mon cher auditeur, en vérité Popaul Paul s’appelle Paul Popaul! Oui, le chat sort du sac de Dila, Lenzo et Vincent.

POPAUL: Qui sont ces gens?

ANIMATEUR: Des garnements qui avaient fourré un chat dans un sac, vous vous rendez compte, monsieur Popaul.

POPAUL: Appelez-moi Paul, monsieur Paul. C’est mon nouveau, mon seul vrai nom.

ANIMATEUR: Je comprends. Mais enfin, on ne choisit pas où nous naissons. On ne choisit pas ses parents. Il n’y a pas de honte à être le fils d’un industriel. Pas de honte du tout.

POPAUL: Je ne vous le souhaite pas.

ANIMATEUR: Ça ne risque pas d’arriver. Mais, monsieur Paul, puisque monsieur Popaul veut qu’on l’appelle monsieur Paul, dites-nous, et sur cela j’ai reçu beaucoup de commentaires de nos auditrices et de notre auditeur, pourquoi, dans vos romans, peignez-vous notre ville avec un filtre si vilain? À vous lire, on croirait que tout ici est gris. Gris de chez gris. L’ennui absolu, quoi, comme si on s’emmerdait à S.!

POPAUL: Vous êtes d’ici?

ANIMATEUR: C’est mon orgueil. Je baigne dans les merveilles locales!

POPAUL: Vous piquez ma curiosité.

ANIMATEUR: Comment dire, il y a tout ce qu’on ne voit pas.

POPAUL: Je me disais aussi.

ANIMATEUR: Tout n’est pas gris!

POPAUL: Votre chemise, elle est bien grise?

ANIMATEUR: Un hasard.

POPAUL: Et votre veste?

ANIMATEUR: C’est un ensemble.

POPAUL: Comme le pantalon, les chaussettes, les chaussures, le bracelet de votre montre.

ANIMATEUR: Voilà.

POPAUL: Et votre caleçon? Montrez-moi votre caleçon.

ANIMATEUR: Monsieur Popaul! Euh, Paul… monsieur Paul qui êtes Popaul!

POPAUL: Déshabillez-vous donc, ne faites pas tant de manières! Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je le mettrai dans mon prochain livre, votre caleçon!

ANIMATEUR: Vous feriez cela, vraiment?

POPAUL: Ça dépend du caleçon. Il pourrait aussi finir dans une nouvelle, très courte, gratuite.

ANIMATEUR: Tout de même. Que mon caleçon entre dans le temple sacré de la Littérature, ça me chahute les émotions!

POPAUL: Voilà, baissez-moi ce froc. Comme ça, c’est bien.

ANIMATEUR: C’est la première fois que…

POPAUL: Un caleçon gris. Je m’attendais à du blanc, du noir, au mieux du rose, mais du gris! Vous le faites exprès!

ANIMATEUR: Mes chers auditeurs…

POPAUL: Rhabillez-vous, mon pauvre, et parlons littérature, si vous le voulez bien.

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Deux hommes nus

Le désert. Lequel? Impossible à dire, nous ne reconnaissons rien. Pas de repères. Faudrait faire analyser le sable. Ou le soleil. Deux hommes nus, qui s’éveillent à dix mètres l’un de l’autre. Aucun vêtement en vue. Pas de voiture, pas de 4 X 4, pas de chameau, rien. Pas même de mirage. Nudité totale, de la terre et des hommes.

ALLAN: Où sommes-nous? Eh toi là-bas, où sommes-nous?

ALLEN: Vous êtes nu! Et moi… Mais je suis nu! Que s’est-il passé?

ALLAN: Merde, c’est vrai. On nous a chipé nos fringues.

ALLEN: Cessez cette plaisanterie immédiatement. Monsieur, rapportez-moi mes vêtements, tout de suite! J’ignore qui vous êtes, mais si vous voulez vous éviter de sérieux problèmes, bougez-vous! Je n’ai pas le temps d’attendre jusqu’à ce soir, j’ai à faire, je dois régler un problème d’interruption des approvisionnements parce que le trafic est complètement bloqué dans le canal de Suez. Qu’avez-vous à me dévisager avec cette tête? Remuez-vous! Je ne le répéterai pas deux fois.

ALLAN: C’est que, mec, vu d’ici, tu me ressembles comme un frère jumeau. J’ai pas de frère connu, alors c’est étrange. À part ma moustache, t’as les mêmes traits. Identique, en plus mou dans le cou je dirais.

ALLEN: Vous faites erreur. Je n’ai pas votre menton fuyant.

ALLAN: Si si. Et mon front large, et ma mâchoire carrée. Une mâchoire de caïd!

ALLEN: Certes, il y a des ressemblances, mais j’ai la peau plus douce, l’harmonie d’ensemble plus… harmonieuse!

ALLAN: Mêmes bras, mêmes jambes aux genoux cagneux. T’as plus de bedon, je dirais. Tu peux enlever tes mains que je vois… si t’es vraiment comme moi?

ALLEN: Vous êtes homo! Vous voulez me violer!

ALLAN: T’es con ou quoi? Ben oui, j’suis gai. Mais pourquoi j’voudrais violer un mec qui est presque moi, mais en moins bien… Enlève tes mains, j’vais pas t’la bouffer!

ALLEN: Gardons nos distances. Physiques et sociales. J’en ai plus qu’assez de ce petit jeu. Rendez-moi mes vêtements, ou je vous l’assure, vous regretterez ce jour toute votre vie!

ALLAN: Tes vêtements! Tes vêtements! Est-ce que je sais où ils sont? Et les miens? Regarde autour de toi, pauvre idiot, tu vois autre chose que du sable et du sable et encore du sable? Ah si, oui, il y a un soleil, juste-là.

ALLEN: Vous m’avez kidnappé? Où sont vos complices? Combien voulez-vous? Vous savez, on me cherche, en ce moment même! Dans ma situation, c’est le genre d’incident qu’on anticipe. On se prépare. Mais dites-moi, comment avez-vous fait? Vous n’avez tout de même pas tué les gardes? Je m’en souviendrais! Je ne me souviens de rien. J’étais dans mon bureau. Vidéoconférence. Je ne me rappelle pas de la fin de cette conférence. On m’aura endormi. Un gaz dans les conduites d’aération? Maintenant que nous sommes ici, nulle part, vous pouvez me dire.

ALLAN: Pourquoi j’t’aurais kidnappé, déshabillé et emmené au milieu du désert?

ALLEN: Pour une rançon. C’est toujours une affaire d’argent. Toujours.

ALLAN: C’est ça. Tu penses que ton fric va te sauver ici? Si j’t’avais kidnappé, comment j’appellerais pour demander la rançon? Depuis quand les kidnappeurs se promènent à poil dans l’désert? Tu peux m’le dire? Regarde donc autour, c’est ça, regarde. Tu vois quelque chose? Pas de limousine pour monsieur, pas de taxi, pas d’autobus. Rien. Pas même une route! Alors t’es libre mon pote. Tu pars quand tu veux, où tu veux. Moi j’vais suivre le soleil. Go west young man!

ALLEN: Trouvez quelque chose pour me couvrir. Le naturisme, c’est pas pour moi.

ALLAN: T’as fini de donner des ordres? T’as pas encore compris? Ici, il y a toi, il y a moi, et du sable, beaucoup de sable. Si t’arrêtes pas de me casser les couilles, je pourrais t’assommer, t’enterrer, et filer vers l’ouest en paix.

ALLEN: Vous me menacez? Je connais un juge, vous vous en sortirez avec au moins dix ans, je vous le garantis!

ALLAN: Comment tu l’appelleras ton juge, si t’as la gueule pleine de sable?

ALLEN: Vous me parlez comme au premier venu!

ALLAN: T’es le premier venu. Tu vois quelqu’un d’autre? Pas de deuxième venu.

ALLEN: D’accord. Parlez comme il vous plaît. Comme vous le pouvez. Mais de grâce, sortez-moi d’ici!

ALLAN: Impossible.

ALLEN: Comment ça, impossible? J’exige que…

ALLAN: Voici la situation, mec. Je suis à poil. Pas d’eau. Pas de nourriture. Aucune idée de la direction à prendre pour rejoindre la civilisation. Conclusion: il y a de fortes chances que je crève dans ce désert. Et toi aussi.

ALLEN: On viendra me chercher. On me cherche déjà, je vous l’ai dit!

ALLAN: OK. C’est ça. Je pars. Pas question d’crever en écoutant ton babillage. Je vais marcher, je vais chanter, je vais m’rappeler de belles choses. Si j’trouve un village, tant mieux. Sinon, c’est ça qui est ça.

Allen s’assied sur le sable chaud, l’air déterminé à attendre le temps qu’il faudra, pendant qu’Allan s’éloigne vers l’ouest. Quand la nuit tombe, ils dorment loin l’un de l’autre. Le lendemain matin, Allan reprend sa route en chantonnant. Allen se lève et s’assied, court sur place, s’impatiente. Trois jours plus tard, Allan, épuisé, atteint un village d’où montent rires et chansons. Allen n’a plus la force de s’impatienter. Son œil vide contemple l’infini sablonneux.

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La colère du mauvais ange

Je n’ai pas pu résister. À l’école, les autres me tapent sur la gueule parce que j’ai un œil qui louche, parce que je ne cours pas vite, parce que je suis nul dans tous les sports, même le ping-pong. À la maison, on me tape dessus parce que je suis nul à l’école.

Alors j’ai rempli mon sac à dos, je suis parti faire ma vie ailleurs. Je n’ai pas pu résister. Tous, ils me disent que je suis une petite merde. Je dis maintenant qu’ils sont de grosses merdes, tous.

J’ai huit ans, mais j’ai assez de colère pour remplir un corps de grand. Sans problème.

La vie va vite. J’apprends vite. À peine deux heures après m’être lancé vers ma nouvelle destinée, je suis parvenu à voler le fusil de chasse de notre voisin. Et les munitions. Puis j’ai mis le feu à sa maison. Grosse merde.

Ça m’a bouleversé. Cette réussite a tout chamboulé. Je me suis assis à l’écart, j’ai médité. Pas longtemps, mais juste assez pour jouir de ma victoire. Je suis un gars qui n’a pas froid aux yeux.

Je me suis enfui par le sentier dans le bois, celui qui mène jusqu’au village d’à côté, où personne ne me connaît. Le fusil m’a été bien utile pour voler la caisse à la boulangerie, au magasin général et à la poste. J’ai descendu les commis, un deux, trois. De grosses merdes.

Sur la rue, j’ai donné mon fusil au premier type que j’ai rencontré, puis je me suis mis à crier et à fuir. Les flics ont tout de suite arrêté le type, une grosse merde, qui doit bien s’écraser dans sa cellule, en prison.

J’ai sauté dans un autobus qui mène à la ville. J’ai payé mon billet, puisque je suis presque riche. Pour la forme, le chauffeur m’a demandé si mes parents savaient que je prenais l’autobus, je lui ai montré un papier qui traînait dans mes poches et j’ai expliqué que ma tante m’avait donné des sous pour que j’aille justement les rejoindre, mes chers parents. Le chauffeur n’avait pas envie de perdre son temps avec une sale petite merde.

Dans la ville, tout a été facile. On s’y perd facilement. Il y a les ruelles, il y a les parcs. Il faut être vraiment bête pour qu’on vous y retrouve.

J’ai volé des sacs de vieilles merdes, j’ai tendu des pièges à de petits caïds pour leur prendre leurs flingues. Je n’ai pas manqué de fric, je n’ai pas manqué de fringues, et quand la colère montait trop, je sortais pour tirer sur une grosse merde et lui prendre son portefeuille.

J’étais invisible. Dans les quartiers que je fréquentais le plus, on m’appelait le mauvais ange. Personne ne m’avait jamais vu. Quand je passais quelque part, je n’étais qu’un gamin comme les autres. Enfin, pas tout à fait. J’étais pour eux, encore, une petite merde.

Sauf qu’ils avaient peur. Sans me connaître, ils chiaient dans leur froc, ces grosses merdes. C’est bien. J’en ai tant éliminé que je ne les compte plus. Toutes ces années!

On m’insulte le jour, je frappe la nuit. Je n’ai jamais travaillé, je suis riche. J’ai réussi à me procurer deux ou trois identités officielles. Papiers, passeports et tout. J’ai acheté des appartements aux quatre coins de la ville, sous différents noms, et même, sous différents numéros.

Le fric attire les mouches à merde. J’ai des femmes et des hommes dans la moitié de mes appartements. Je ne leur donne rien, mais ils restent parce qu’ils sentent l’odeur du fric. Jusqu’à ce que je leur donne un bon coup de pied au cul, adieu la visite! Ou que je les occises, ces merdes odorantes.

Maintenant que je possède des immeubles à ne plus pouvoir les compter, des terrains dans toutes les villes, des investissements dans tous les pays, j’ai décidé de financer un film. Ce sera un navet, parce que j’ai choisi la pire merde pour le réaliser. C’est ce que je veux. Le rôle principal sera joué par un môme qui louche. Je veux voir tous les jeunes du pays qui louchent! C’est moi qui suis responsable du casting. Je pose les questions, je veux tout savoir sur ces petites merdes.

Je n’aurai pas d’héritier. Je n’en veux pas, surtout pas. Qu’est-ce que je ferais d’un petit con qui ferait chier tous les petits cons qui ne savent pas dribler ou frapper un coup de circuit! Tout ce que je possède, c’est simple, je le diviserai entre ces petites merdes qui louchent. C’est mon plan.

Mais je ne suis pas mort. Pas encore. J’ai le temps de rayer du registre quelques grosses merdes de plus. 

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