Comment pouvais-tu espérer que j’assiste à ton départ avec calme et résignation, après tout ce que tu m’as laissé espérer jusqu’à la dernière minute, jusqu’à cette heure fatidique où tu as brisé l’équilibre qui maintenait ce rocher sur le faîte de la falaise. Je sombre avec lui et tu exiges mon aide pour faciliter cette ablation alors que dans peu je me fracasserai le crâne sur ces pierres qui m’attendent avec une indifférence révoltante. Quelques minutes seulement, et les vagues de cet océan ennemi m’auront effacé, englouti dans le néant où ta folie me projette. Car c’est bien cela, la folie, il n’y a rien d’autre, parce que malgré un effort sincère je ne distingue rien qui s’apparente à un différend, rien derrière, rien entre nous, à ton propre aveu il n’y a rien devant, que du vide partout autour de toi et bientôt tu ne verras plus en moi à quel point tu existes, je ne verrai plus en toi que j’avais enfin réussi à exister, après cette longue route aride. Saperlipopette, tu me défrises les rouflaquettes, ton délire me met sur la sellette, vraiment, t’as vu ma margoulette? Tu me déchiquettes! J’erre dans le village, et à toutes les fenêtres je sens les yeux exorbités des commères qui se repaissent de mon désarroi, elles projettent leurs fils d’araignées venimeuses qui se collent à ma peau, qui me lacèrent les mains, les bras, les joues et le front, elles m’emprisonnent dans leurs vieilles toiles, gueules ouvertes, bavant de désir à la vue de ma détresse. Et je fuis, je cours loin de ces fenêtres maudites qui m’absorberaient pour me faire marcher au pas des malheureux, des hordes insensibles qui détestent les êtres de notre sorte. Mais j’ai beau m’éloigner, accumuler les kilomètres, je ne parviens pas à me libérer, à respirer librement. Tu surgis à tout moment. Tu te glisses entre les bouleaux, tu te pends à leurs branches pour me narguer, pour me torturer avec ta nouvelle cruauté, cette tyrannie qui de nulle part a coulé sur toi, a pénétré par chacun des pores de ta peau pour atteindre ton âme et ton cœur. Les vergerettes me lancent tes couteaux, les rosiers sauvages m’étranglent de tes mains impitoyables. Je suis une loque, ma substance s’égoutte avec l’eau de pluie, j’ai beau implorer ces cieux que nous avons connus, j’ai beau prier pour que cet air que nous avons goûté ensemble circule à nouveau en toi, t’oxygène la tête et le corps et te ramène aux jours paisibles. Où suis-je? Mon crâne a-t-il déjà volé en mille éclats, mon esprit vagabonde-t-il seul sur une route sans fin, une route qui serpente dans ce qui ressemble à une campagne, mais où je ne distingue plus une seule habitation, rien à l’horizon et pourtant mon regard porte loin, beaucoup plus loin qu’il n’a jamais porté, et je sais que je devrai marcher des heures, des jours sans doute pour apercevoir un nouvel horizon, s’il en est un, car comment savoir, comment déterminer si au bout de ce grand vide se dresse un autre grand vide, une autre route infinie où je n’aurais rien à faire que marcher, cheminer avec ce fort sentiment de rester immobile. Peut-être que mes pas m’enfoncent plutôt que de me porter plus loin? J’ai peur, tellement peur. Je voudrais revenir sur mes pas, revenir vers toi si revenir était possible, si derrière comme devant il n’y avait pas ce même horizon infiniment vide. Tu n’es plus là et pourtant tout ici vit de toi, ta vie me torture par tout ce qui existe encore sous ce faux soleil. Saperlipopette, Pépette, tu vois dans quel état tu me mets? Cesse donc tes manières, mange ce pâté, même si ce n’est pas la marque habituelle. Tu es une chatte capricieuse. Reviens ici, je te donnerai du lait, même si je ne devrais pas. Mais reviens donc!
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Grenouille
Madame Gendron, l’enseignante, nous a expliqué qu’ils gardaient une pierre très très précieuse dans la forteresse municipale. Cette pierre, fabriquée par des philosophes venus d’Uranus, peut guérir toutes les maladies, et elle peut créer de la richesse et de l’amour là où il n’y en a pas.
Le gros Bastien a sifflé, du fond de la classe où il fait souvent des bêtises. Il a lancé comme ça que ce n’était pas vrai, que c’était un conte pour endormir les enfants. Tout le monde s’est mis à crier, c’est un conte! c’est un conte!, mais madame Gendron a levé la main, juste la paume de sa main. Elle avait son air sérieux qu’elle prend pour nous distribuer ses tests de géométrie.
Son attitude nous a tellement intrigués, que nous avons cessé de crier bien avant qu’elle ne nous menace d’un séjour chez la directrice. Clairement, madame Gendron n’entendait pas à rire. Pourtant, je me disais, et je suis certain que les autres aussi se disaient la même chose, cette histoire de pierre très très précieuse sonnait comme ce qu’on raconte aux petits enfants. Si c’était vrai, toute cette magie, il y a longtemps qu’on l’aurait utilisée pour guérir nos grands-parents, le père de la belle Dubois, la mère des jumeaux Lacroix, et même mes parents, qui m’ont laissé pauvre et orphelin, avec de bien trop grands yeux. Les autres m’appellent grenouille.
Quand nous nous sommes tus, madame Gendron nous a dit d’attendre à nos places, sagement. Elle nous a promis une révélation. Nous hésitions entre l’hilarité et la curiosité. Sans nous concerter, nous avons opté pour la curiosité, nous nous sommes tenus cois.
À son retour, madame Gendron portait un vieux livre aux pages jaunies. C’était une très vieille reproduction d’un livre encore plus vieux, écrit par le prince qui régnait sur le pays bien avant les ministres et les députés. Nous nous sommes rassemblées autour d’elle, et elle a tourné les pages avec une extrême délicatesse, pour ne pas les déchirer. À la page trois cent deux, il y avait un paragraphe qui décrivait l’arrivée de visiteurs de U, poursuivis par des barbares qui voulaient piller le plus précieux des trésors qui soit. Le bon prince a accueilli ces visiteurs, et il a caché le trésor au cœur de sa forteresse, là où personne ne pouvait pénétrer.
Alors madame Gendron nous a expliqué que l’histoire de la pierre très très précieuse fabriquée par des philosophes uranusiens était inspirée de ce passage dans le livre de nos origines municipales. Dans les premiers temps, les gens ont inventé toutes sortes de mythes autour de ce fameux trésor, et la pierre très très précieuse n’est qu’un de ces mythes. Nous n’avons jamais pu en avoir le cœur net, parce que les descendants du prince ont toujours refusé l’accès du peuple à leur forteresse, même si depuis plus de cent ans plus personne n’y habite.
Si j’ai rigolé avec les autres, je ne m’en suis pas moins juré de tirer la chose au clair. Je trouverais le moyen de pénétrer dans la forteresse et de me rendre jusqu’au trésor, peu importe ce qu’il m’en coûtera.
Cinquante dollars. C’est l’amende qu’on m’a imposée quand j’ai tenté de lancer une corde avec un crochet sur le créneau d’un des remparts. C’est ridicule cette amende: je n’aurais jamais eu la force de lancer le crochet là-haut, je m’en suis rendu compte à la première tentative. Les services sociaux m’ont assigné à résidence dans le foyer communal où je vivais.
Je n’ai pas abandonné. Dans les mois suivants, j’ai fabriqué une échelle qui m’aurait permis de monter et de redescendre en toute sécurité. Comme je n’avais pas vraiment d’amis, dans notre ville on se tient loin des orphelins et même les orphelins se tiennent loin des orphelins, je ne craignais pas que quelqu’un ne révèle mon secret. Sauf que je n’ai jamais été capable de transporter cette échelle, que je cachais dans les bois. Trop lourde, et sans doute m’aurait-on découvert.
À dix-huit ans, on m’a fait comprendre que je devais quitter le foyer. Tant pis, je m’y étais habitué. Grand roulement de personnel, mais stabilité étonnante du menu à la cafétéria.
Par paresse, je me suis enrôlé dans l’armée. Je n’avais pas envie d’étudier, de lire des tonnes de livres, de passer des soirées à griffonner des mots et des chiffres vains. Après deux jours, je me suis rendu compte que c’était pas mal difficile, l’armée. Mais tant pis, par désoeuvrement, j’ai décidé de rester. Et le menu invariable à la cafétéria me plaisait bien.
Comme le camp militaire n’était qu’à deux kilomètres de la municipalité, de l’autre côté du bois, j’y venais flâner souvent. Je marchais au pied de la forteresse, et chaque fois j’élaborais les plans les plus originaux pour y pénétrer. Il a été question de montgolfière, de parachute, d’hélicoptère et même de catapulte. Ces idées s’effaçaient aussi vite qu’elles surgissaient. Je saluais les anciens camarades de classe, qui hochaient la tête de loin, avant de disparaître, je m’approchais des femmes, mais la plupart n’aimaient pas mon odeur militaire, et les autres se moquaient de mes yeux de grenouille.
J’ai assisté à de nombreux mariages, sur la base. Je les observais de loin, bien ancré au sommet du mur d’escalade. Il y en a eu de belles fêtes! Et les robes! J’en rêvais, j’essayais de déterminer laquelle je voudrais voir porter à ma femme, quand ce serait mon tour. Je les aimais toutes, ces robes.
Après bien des années, on a fait de moi, sans que j’y sois vraiment pour quelque chose, un conducteur de blindé. Métier à haut risque, en situation de guerre. Mais qui s’inquiéterait?
Quand mes premiers cheveux gris sont apparus, je me suis dit que je ne la verrais jamais, la guerre. Il ne me restait que la mienne, ma toute petite guerre.
Alors ce matin là, en quittant la maison, j’ai embrassé ma femme imaginaire en lui disant de ne pas m’attendre ce soir, que je serais sans doute en retard. Et je suis parti dans mon char d’assaut, sur le chemin forestier. Personne ne m’a arrêté. On me connaissait, on respectait mon grade, on me saluait.
Parvenu face à la forteresse, j’ai fait une pause. Je n’ai pas hésité, il était trop tard pour ça. J’ai simplement savouré. C’était maintenant, et dans quelques minutes, ce sera après. Pour toujours.
Dès le premier obus, la brèche était énorme. J’en ai quand même tiré deux autres, pour ne pas risquer d’être ralenti. Puis j’ai pénétré sans problème jusque dans la cour. Personne. Sans réfléchir, j’ai mis pied à terre et j’ai couru vers le donjon. J’aurais pu me tourner du côté de l’ancienne demeure du prince, mais je n’avais pas le temps de penser. La police, l’armée, tout le pays serait bientôt sur mon dos.
J’ai grimpé jusqu’au dernier étage du donjon, puis je suis descendu dans les sous-sols humides. Des galeries s’ouvraient, mais la plupart s’étaient écroulées. S’il y avait une pierre très très précieuse là-dedans, il me faudrait une vie pour la trouver!
Des ordres hurlés me sont parvenus de là-haut. On me cherchait, on me capturerait avant que je ne mette la main sur le moindre objet de valeur. J’ai pressé le pas, je fonçais dans une galerie, puis dans une autre, éperdu. Et je riais aux éclats, comme jamais je n’avais ri. La folie de cette quête m’excitait et je la goûtais comme une délivrance.
À force de courir, j’ai glissé sur un pavé humide, et mon front a heurté une poutre de soutènement. C’est là qu’on m’a retrouvé, un sourire béat aux lèvres, trempé de la tête aux pieds.
Il a été question de cour martiale, mais les médecins ont jugé que j’avais agi sous l’emprise de troubles mentaux sévères. On a fini par me libérer et j’ai découvert, dehors, que mon histoire avait fait de moi un phénomène. Ma photographie était partout, et rapidement la rumeur publique s’est mise à raconter que mes yeux de grenouille étaient ceux du seul être vivant à avoir vu la pierre très très précieuse. S’ils étaient si grands, c’est qu’ils avaient vu l’immensité.
Ça sentait le mythe en gestation. On m’a interrogé au téléjournal, dans les journaux, les magazines, dans tous les podcasts et les webinaires possibles. Soudain, j’étais riche, recherché, craint et vénéré.
Quand je l’ai rencontrée, elle me fuyait. Elle m’a avoué qu’elle ne croyait rien de toutes ces histoires sur la pierre très très précieuse, des contes pour endormir les enfants. J’ai reconnu qu’elle avait raison, que je n’y croyais pas non plus, que je n’y avais jamais cru, que je n’avais pas défoncé les remparts pour la trouver, vraiment, cette foutue pierre.
Nous nous sommes mariés le jour de son soixante et unième anniversaire. Elle était un peu plus jeune que moi, mais plus sage peut-être.
Mon étrange existence
J’ai longtemps été une femme. Jeune autrefois, mûre, et puis vieille, et même très vieille, avec des cheveux blancs, une hanche douloureuse et tout. Une vraie petite vieille. Jusqu’à ce matin sur la Place du 1er mai, quand je me suis soudainement retrouvée dans ce corps, celui d’une femme de vingt et un ans. Pas mon ancien corps, rien à voir. Une femme que je n’ai jamais connue, dont j’ignorais tout. Amanda. C’est moi, semble-t-il. À ma mémoire personnelle vient de s’en ajouter une autre, et pas qu’un peu. Toute une vie. Je ne suis plus née à Chartres, immigrée au Canada en 1975, mais à Montréal, dans Rosemont. Mes parents vivent encore, mais je ne les vois pas souvent, et jamais l’hiver, qu’ils passent en Floride. J’ai une sœur jumelle et un frère, plus jeune, je suis amoureuse de Laure. Étrange. Je ne me verrais pas aimer qui que ce soit d’autre, vraiment. Pourtant j’ai vécu quarante-cinq ans avec Charles-Antoine, une vie douce, plus heureuse que malheureuse. Plus étrange encore, je ne m’inquiète pas un instant de ma métamorphose. Je sais que je devrais, mais j’ai beau me concentrer, entrer profondément en moi, je ne détecte pas la moindre trace d’anxiété. Justement voilà Laure. Je la reconnais comme si je l’avais vue hier. Je l’ai vue hier, en fait. Je la connais depuis deux ans, nous sommes ensemble depuis l’an dernier. Elle étudie à l’UQUAM, moi à Condordia. Je l’embrasse, elle est joyeuse aujourd’hui, nous déjeunons rue Saint-Denis, ensuite nous irons à la Cinémathèque, puis nous passerons l’après-midi à fouiner dans les librairies, nous adorons fouiner dans les livres d’occasion. Laure possède une voiture, mais nous préférons marcher, remonter Saint-Denis jusqu’à Mont-Royal, nous pique-niquerons au parc Laurier, nous redescendrons peut-être en métro jusque chez elle. J’ai hâte. Elle dit qu’elle a une surprise pour moi. Ça m’excite. Nous marchons main dans la main, j’aime lui caresser les doigts, elle avance parfois trop vite, elle est plus grande, sportive, mon bras se tend, mais ce n’est plus elle, c’est une femme de trente-deux ans, Annick, elle me serre la main, tendrement, mais avec fermeté, je trottine à ses côtés. J’ai cinq ans. Abelle. Je suis Abelle, née je ne me souviens plus où, c’était dans une petite ville à quelques heures d’ici, là où vit grand-maman. Où est passée Amanda? Et Laure? Volatilisées. Je ne rêve pas. Je le sais. Je suis essoufflée, j’ai envie de pipi. Maman a trouvé un café, nous y mangerons un pain au chocolat, elle boira un café. Ici, les toilettes sont propres. Je déteste faire pipi quand c’est sale. Je ne supporte pas. Maman m’a acheté un magnifique livre avec des photos de chats. Je tourne les pages pendant qu’elle parle à papa au téléphone. Il me dit qu’il m’adore, il m’embrasse. Moi aussi je l’adore. Dommage qu’il doive travailler aujourd’hui. En sortant du café, maman essuie une larme. Je lui demande pourquoi elle pleure, elle me dit qu’elle doit me parler, elle se penche vers moi, et les yeux que je vois sont ceux d’une infirmière qui prend ma température, qui ne sourit pas, qui n’est pas jolie, qui ne m’aime pas. Elle a peur. Comme toutes, elle a peur. Je suis un dur. Deux balles dans le côté droit, le poumon est touché. Ils ignorent si je m’en sortirai. Ils ont peur que je crève. Les gars leur ont fait comprendre qu’ils avaient intérêt à me sauver. Ils ne leur feront rien, je le sais bien, mais eux ne le savent pas. C’est ce qui compte. Mathieu. Trente-deux ans. Né dans Hochelaga-Maisonneuve. Faudrait pas que ça se termine ici. Je me souviens de mes vies. Immigrée française, jeune étudiante, enfant de cinq ans, j’ai toutes leurs mémoires, et la mienne. Ça ne s’arrêtera pas. Que serai-je, après? Mon frère a tué mes parents quand j’avais douze ans. Il s’est suicidé en prison. Officiellement, ma tante m’a élevée. Prostituée. On comprend que je me suis élevé tout seul. Heureusement. Je suis qui je suis. Fier, mais j’aurais pu faire mieux. Les Hell’s ne me font pas totalement confiance, mais ça changera. J’ai du fric. J’ai des investissements. Je n’ai pas peur, mais je suis prudent. Je fais des affaires. Je n’ai plus à descendre les indésirables moi-même. Évidemment, on veut m’éliminer. La preuve. Je sais que je m’en sortirai. Jack doit passer aujourd’hui. J’ai une mission pour lui. Au bout de ça, il y aura une montagne de fric. Les gars vont s’en mettre plein les poches, et je passerai aux lignes supérieures. Parlant du diable. Le voilà, justement, ce bon Jack. Un salaud pas d’cœur à qui je tiens plus qu’à ma Camaro SS 1967. Bon sang, qu’est-ce qu’il a Jack aujourd’hui? Il me dévisage avec de drôles d’yeux, comme s’il parlait à un cadavre déjà charogne, mais qu’a-t-il appris? Ses yeux! Des yeux de banquier qui refuse de m’accorder un prêt, pourtant je ne demandais pas beaucoup, juste assez pour durer jusqu’à la fin du trimestre, quand les fournisseurs m’auront enfin remboursé ce qu’ils me doivent. Les temps sont durs, ils le sont pour tout le monde. Sans trop savoir ce que je fais, je déplace des papiers à ma portée sur son bureau. Sous quelques feuilles imprimées, une grenouille en bronze. J’aurais envie de la lancer par la fenêtre! Parce que je suis une femme, que j’ai cinq enfants et pas de revenu stable garanti, il ne veut rien savoir. Misogyne! Minable cervelle patriarcale! Quand les affaires roulent, je gagne plus que la plupart de tes clients masculins, mais parce que je suis une femme, parce que j’ai des enfants, je suis à risque! J’ai beau lui montrer les chiffres des dernières années, deux cent mille de moyenne en profits nets, malgré les hauts et les bas. S’il ne me permet pas de traverser cette mauvaise passe, je risque la banqueroute. Aussi bien trouver une autre banque, mais ça voudra dire prendre plus de risques. Oh, je dois me calmer. Réfléchir. J’étais tellement emportée, que j’ai à peine remarqué le passage de Jack à Louise-Marie. Je me demande quand cela va s’arrêter, ces sauts d’une vie à l’autre. Et cette mémoire qui s’alourdit! Pour l’instant, tout reste clair, limpide. Mais je crains qu’avec le temps, je n’en vienne à mélanger les mémoires, que je ne sache plus vraiment d’où je viens, qui sont mes amis. J’ai une idée. Mon prochain rendez-vous n’est que dans deux heures. Comme je suis tout près de l’hôpital, rendons une petite visite de courtoisie à ce mauvais Jack. Sait-on, j’apprendrai peut-être quelque chose. C’est ici, c’est bien ici. Jack Boulanger? Oui, il est ici, il y était encore ce matin. Non? Est-il mort? Il n’était vraiment pas bien. Deux balles au côté droit. Toujours rien? Il a peut-être fourni un pseudonyme, qui sait, vous avez bien un blessé par balle? Oui? Ah voilà. Ah, c’est une femme. Au pied droit. Quelle idée. Bien merci madame. Pas de Jack. Est-ce que je disparais totalement à chaque métamorphose? Pourtant, la mémoire reste. Je sais que je dois courir à mon prochain rendez-vous, courir ensuite à la garderie pour ramasser les deux plus jeunes, courir à la maison pour accueillir les autres au retour de l’école. Je le sais bien, mais je me métamorphoserai peut-être d’ici là? Si je laissais tout tomber, que j’entrais dans le premier spa, que je me faisais masser tout l’après-midi? Il y a le risque aussi que je ne me métamorphose plus. Et alors. Courons, donc. J’ai le cœur torturé par l’effort. Je n’ai plus que cent mètres jusqu’à la ligne d’arrivée. Cinquante mètres. Je l’aurai. Vingt-cinq mètres. Cette fois, ça y est. Ils sont loin derrière, ceux de mon âge. Ligne d’arrivée! Ils l’annoncent dans les haut-parleurs. Martin, cent deuxième au classement général, mais premier dans la catégorie homme soixante ans et plus. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai soif. Je m’allonge dans l’herbe. Laisser ce corps retrouver son rythme. Ma fille est là, Mélyne, qui me félicite. Elle m’éponge le front, me répète que ça va finir par me tuer. Ah, ma fille, si tu savais! J’ai l’impression que rien ne me tuera, jamais! Je n’ai que cette enfant, cette fille, ingénieure informatique. Pas cinq enfants, comme Louise-Marie. Est-ce qu’elle court toujours, ou s’est-elle évanouie dans le néant? Pfff! Une idée me vient. Vite, Mélyne, conduis-moi à la banque! J’en aurai le cœur net. Elle me regarde avec de drôles d’yeux, mais elle accepte. C’est tout près. Je demande à voir le banquier, il accepte de me recevoir, à peine dix minutes d’attente. Je demande à Mélyne de m’attendre, je ne tiens pas à ce qu’elle me croit complètement cinglé. Le banquier m’écoute, perplexe. Louise-Marie? Il ne la connaît pas. J’ai beau lui donner tous les détails de leur discussion, il y a moins de deux heures, mais je vois bien à son regard que tout cela est effacé, n’existe plus, n’a tout simplement jamais existé. Un éclair. Je me souviens d’un détail. Je lui indique les feuilles imprimées sur son bureau, je lui dis qu’il y a une grenouille de bronze dessous. Il acquiesce, soulève les feuilles, la grenouille est bel et bien là. Mais il recule, ça ne prouve rien, la grenouille était apparente et si j’ai besoin d’un prêt, il m’invite à prendre rendez-vous, sinon des affaires l’appellent, et j’ai envie de pleurer, c’en est trop, j’ai faim, j’ai soif, j’ai froid, j’ai fait dans ma culotte, maman, maman, maman, mais je ne parviens qu’à hurler, qu’à pleurer, maman tarde toujours, elle dit qu’elle vient, mais elle tarde. Enfin la voilà. Deux mois. Érica. Je suis mignonne, mais pas en position pour enquêter sur mon étrange existence.
La vie n’est pas si simple
ÉRIC: Je suis désolé, Sébastien, je cours, je passe et je cours, j’avais prévu prendre ce café avec toi, comme tous les mercredis, mais aujourd’hui l’impondérable s’abat sur mes épaules et qui sait si je survivrai ou si, dans le chaos qui gronde dans mon sillage, dirait-on, depuis samedi, je parviendrai à m’en tirer, je ne dirais pas indemne, car aujourd’hui, tel que tu me vois, je ne le suis déjà plus, mais au moins respirant, pensant, encore membre de la grande famille des cruels, impénétrables et perpétuellement affamés humains, qui de partout me précipitent dans la bourrasque comme si après tant d’années de quiétude, et je dois le mentionner, d’un bonheur raisonnable, je devais passer à la caisse, payer pour la consommation de joie et d’amour, régler des comptes avec les sombres banquiers de la destinée, prêts à tout m’arracher pour satisfaire j’ignore quelle fantaisie sanguinaire et là, je t’assure, je n’exagère pas, quoique j’ai du mal à y croire, trop de violence en si peu de temps mais aussi, trop de folie en si peu de temps pour que ma petite cervelle, qui comme chacun sait n’aime pas penser, puisse tout classer, cartographier, ordonner pour que je continue mon chemin dans une direction, n’importe laquelle, tristesse, colère, frayeur, plutôt que d’errer comme un écervelé qui ne parvient pas, dirait-on, à sortir de l’orbite des événements, de tous ces événements additionnés les uns aux autres mais qui ne se sont jamais touchés, ni antérieurement, ni postérieurement, tandis qu’ils bouillonnent maintenant en moi, tous, pêle-mêle, à commencer par l’assassinat de mes trois enfants par les fonctionnaires du Service des Douanes Intérieurs qui les ont noyés dans le suc des délibérations parlementaires, mes pauvres chéries, Paula, Laura, Lola, qui étaient aussi, un peu, les filles de nos voisins de notre maison de campagne, la chose n’était pas claire, mais elle l’est encore moins aujourd’hui parce qu’ensuite, à moins que ce soit avant, ou pendant, ce bon couple de gens de la terre a péri dans des circonstances troublantes, attaqués par des sapins libérés de leurs racines, ou par de vulgaires vagabonds qui fouinaient par là, attirés par la chaleur de leur amour et les bijoux à leurs doigts, qu’ils avaient nombreux et vaillants, comme tout un chacun sauf ma femme, à qui il lui en manquait un à la suite d’un jeu malséant et à dire vrai, enquiquinant, du moins tout autant que son inventeur, cousin de la femme de la soeur de ma femme, dont aujourd’hui les deux mains se retrouvent complètement dédoigtés, ce qui est horrible, d’autant plus que cela s’est produit premortem, sans anesthésie, sous l’oeil exorbité du Contrôleur des recettes nationales, qui un à un plongeait les doigts dans une friteuse, avant de les croquer avec un délice évident mais combien révoltant pour nous, homme avec femme sans doigt et femme sans doigt qui a bien tenté de s’échapper, impuissante malheureusement devant les secrétaires furieuses qui l’ont poussée devant un camion de livraison de députés, et malgré tous mes efforts je n’ai pu la ranimer, car je voulais au moins lui raconter le martyre de nos enfants qui est survenu samedi, dimanche, lundi ou mardi, alors que ma femme vivait encore mardi, lundi, dimanche ou samedi, ça je puis l’attester car je l’ai vue de mes yeux bien regardée, admirée tout de même dans son courage et sa grande beauté, qui se serait probablement ternie si elle avait assisté au pillage de notre maison par les hordes de commis de classe B du Bureau du Registre public, barbares qui ont lancé des allumettes partout avant de partir et il y en avait tant que j’avais beau courir d’une pièce à l’autre, je ne suis pas parvenu à éteindre l’incendie qui a finalement tout détruit, et c’est pourquoi je passe et je cours en espérant leur échapper, mais à qui, à quoi, la vie n’est pas si simple, en tout cas depuis samedi, la mienne ne l’est pas et je ne suis pas certain qu’elle le sera un jour, que ce soit aujourd’hui, demain ou vendredi, et quand tout recommencera est-ce que tout recommencera, ça je l’ignore mais je sais que je dois y aller, passer, courir, alors salut!
SÉBASTIEN: Salut!
Un secret, c’est un secret
Te voilà bien ligoté. Un petit bâillon pour que monsieur ne se mette pas à chanter ou à dévoiler d’autres secrets que je lui ai confiés. Traître.
Je suis une pro, pourrait-on dire. Je n’en suis pas fière, mais les nécessités de l’intimité nous imposent des tâches auxquelles même la plus saine morale ne peut nous soustraire.
La première fois, il s’était réveillé, avait réussi à défaire ses liens, s’était mis à me supplier. J’en avais les larmes aux yeux, car je suis sensible, et j’ai dû le frapper avec une casserole en fonte. À plusieurs reprises. Du sang partout, des meubles cassés, la pagaille quoi! J’ai retrouvé des bouts de cervelle séchée cinq semaines plus tard. Imagine. Sous la cuisinière électrique.
Cette fois-là, me débarrasser de lui sans laisser de trace m’a pris trois jours. C’est que j’ai eu à m’acheter un break Volvo pour le transporter. Je n’avais qu’une Mini Austin, et lui roulait à bicyclette. Un écolo. Il y a eu toutes sortes de petits ennuis. Je me suis échinée à le transporter, même si je suis plutôt athlétique, aussi forte que bien des hommes. Un type mort, ça fait tout pour vous compliquer la besogne, ça se raidit, ça s’alourdit, ça pourrit.
Je me suis retrouvée, au volant de ma Volvo, comme une belle idiote. Je roulais sans vraiment savoir où aller. Pas question, tout de même, de partir en road trip avec un cadavre dans la voiture. Plus je cherchais une solution, moins j’en trouvais, et plus je roulais. À trois cents kilomètres de chez moi, je me suis dit, ça suffit. Je me suis engagée dans le premier chemin forestier qui s’est présenté, j’ai coupé le moteur, j’ai pensé. Que faire de mon macchabée?
J’ai fini par m’endormir. Il était tard, j’avais beaucoup sué, roulé, cogité. Je me suis réveillée au lever du soleil. J’ai vu, plus loin sur le chemin, plusieurs carcasses de voitures rouillées, défoncées, le long d’un étang où l’eau ressemblait à de la mélasse. J’ai avancé jusqu’à la hauteur d’une des voitures, j’ai réussi à installer le corps dans le coffre, et j’ai poussé la voiture dans l’étang, avec ma Volvo. Dans un borborygme dégoûtant, l’étang a avalé la carcasse et son passager.
J’avais appris ma leçon. Bien avant d’avoir rencontré le suivant, je me suis acheté un chalet sur un lac bien profond, aux rives si abruptes qu’il n’y avait pas plus de trois ou quatre autres chalets. J’ai acheté un bateau, que j’ai appris à manoeuvrer. Pour transporter la prochaine dépouille, je me suis servie d’un diable, ces petits chariots verticaux à deux roues qu’utilisent les déménageurs.
Depuis, chaque fois, c’est un jeu d’enfant. Songez-y, je n’ai plus besoin d’assassiner mon conjoint! Je le ligote, j’ai appris comment, je l’attache bien solidement à un diable, toujours un nouveau, je le transbahute jusque sur le bateau, et dans la partie profonde du lac, loin des chalets, je le balance par-dessus bord. À n’en pas douter, il meurt. Le lac le tue. Pas de sang sur la moquette, pas de cervelle sous les meubles, rien. Moi qui ne supporte pas, je suis un peu maniaque, le désordre et la saleté dans une maison, me voilà satisfaite du résultat.
Te voici donc, mon quatrième. Ne fais pas ces yeux-là, tu es responsable de ton sort. Je t’ai aimée, pas vrai? Sept ans! Surtout, je t’ai confié tous mes petits secrets. Enfin, presque tous. Pour que ces secrets le demeurent, il faut bien que je te tue. Tu parles trop, vraiment beaucoup trop. Tu fais l’intéressant, tu racontes ceci, tu racontes cela, et tu t’oublies, et un petit bout de secret franchit tes lèvres, puis un autre, et ça intéresse, et avec le temps, comme les autres, tu deviens autre, une menace. Pour mes secrets.
Le matelas de la gare
LE CHEF DE GARE: Encore aujourd’hui, les poids légers ont brisé deux carreaux aux fenêtres du haut. Je ne reproche rien à la Compagnie, mais je me demande si les récents changements ne finiront pas par entraîner des pertes supérieures aux gains. Car il faut l’avouer, ces carreaux sont d’un modèle ancien, les changer coûte cher.
L’INGÉNIEUR: Je trouverai une solution. J’ignore laquelle, mais gardons confiance.
LE CHEF DE GARE: Pourrait-on dégonfler légèrement les matelas? Les gens rebondiraient moins lorsqu’ils sautent du train.
L’INGÉNIEUR: Méfions-nous des solutions simples. Je n’accepte que celles qui demandent réflexion, de nombreux calculs, quelques pages de constatations, annotations, explications.
LE CHEF DE GARE: Dégonfler ne vous empêcherait pas de constater, annoter, expliquer. À moins que je ne me trompe.
L’INGÉNIEUR: Dégonfler pourrait tuer les passagers de cent kilos et plus. Imaginez. Le train ralentit à son arrivée en gare, ils se précipitent sur le matelas d’accueil, mais à cause de leur poids, ils s’enfoncent dans le matelas et frappent le sol. Fatal. Et plus cher que des carreaux éclatés.
LE CHEF DE GARE: Sans compter le nettoyage.
L’INGÉNIEUR: Tout paraît élémentaire dans l’industrie ferroviaire, mais rien ne l’est. Il nous faut calculer la vitesse du train à son arrivée en gare, qui peut varier selon des variables hors de notre contrôle, comme le vent, la pression atmosphérique, l’habileté du conducteur et autre aléa. Car une vitesse légèrement au-dessus de la norme augmentera la force de l’impact des corps sur les matelas. Cela nous contraint à doter ces matelas d’une capacité d’absorption supérieure aux évaluations théoriques.
LE CHEF DE GARE: Mais alors, si on ne peut pas dégonfler, que reste-t-il?
L’INGÉNIEUR: L’idéal serait que les voyageurs soient classés dans les wagons en fonction de leur poids. Poids paille, poids mouche, poids plume, poids moyens, poids lourd, poids super lourd. À l’atterrissage, sur le quai de la gare, les matelas seraient gonflés en conséquence. Ainsi, plus personne ne rebondirait dans les carreaux, nous n’aurions plus à monter l’échelle pour descendre les voyageurs qui ont rebondi sur le toît. Sauf que les voyageurs voyagent pêle-mêle. La maman poids lourd refusera de laisser voyager dans un autre wagon son enfant poids paille. Idem pour toutes les autres combinaisons.
LE CHEF DE GARE: Ça se complique. Vous m’embrouillez.
L’INGÉNIEUR: D’où la nécessité de moi. L’ingénieur.
LE CHEF DE GARE: Pourquoi ne pas revenir aux bonnes vieilles méthodes? Le train pourrait s’arrêter en gare, comme autrefois, laisser les gens descendre les uns derrière les autres. Sans rebondissements.
L’INGÉNIEUR: Vous avez idée de ce que ça coûterait à la Compagnie? Si au lieu de ralentir, chaque train s’arrêtait dans chaque gare, nous augmenterions de vingt pour cent la durée des voyages, ce qui nous rendrait moins compétitifs sur le marché du transport national, sans compter une hausse de la consommation de carburant, un nombre d’heures de travail accru pour tout le personnel à bord, et je ne vous mentionne pas l’usure plus rapide du matériel, freins, roues, rails, moteurs, tout.
LE CHEF DE GARE: Je vois. Les matelas sont là pour de bon. L’idéal serait qu’ils soient dotés de cellules réceptives qui adapteraient le degré d’absorption au poids du client. Faudrait inventer ça.
L’INGÉNIEUR: Cela viendra. Mais nous n’en sommes pas là. Nous devons adapter la technologie actuelle aux besoins du jour. J’ignore comment.
LE CHEF DE GARE: Si nous installions des filets pour retenir ceux qui rebondissent? Ils retomberaient sur le matelas, et après avoir rebondi deux ou trois fois, ils iraient vaquer à leurs affaires.
L’INGÉNIEUR: C’est là une des idées que j’aurai peut-être. Après quelques jours d’évaluations, comparaisons, vérifications.
LE CHEF DE GARE: Le train arrive. Vous pourrez constater par vous-même. Voyez, il ralentit. Nous attendons dix-neuf voyageurs, dont deux poids mouche et un poids plume.
L’INGÉNIEUR: Le saut des voyageurs se déroule plutôt bien.
LE CHEF DE GARE: Ils ont l’habitude. Mais voyez, ces trois légers! Regardez comme ils s’envolent!
L’INGÉNIEUR: Deux autres carreaux à remplacer, et celui-là, sur le toit, il ne semble pas malheureux.
LE CHEF DE GARE: Il rebondit là chaque semaine, sauf quand sa valise est bien lourde.
L’INGÉNIEUR: Je note tout.
LE CHEF DE GARE: Aller. Je vous laisse évaluer, comparer, vérifier.
L’INGÉNIEUR: Un filet avec un immense logo de la Compagnie, ce serait accueillant, non?
Un père et un grain de sable rose
Place du village, une jeune femme, un trentenaire, une bicyclette rouge.
ROSANNE: J’ai besoin de cette bicyclette pour rendre visite à mon père. Il vit dans une résidence pour personnes en voie d’être âgées.
TRENTENAIRE: Je peux vous la vendre. Pédales incluses.
ROSANNE: Je n’ai pas un sou. Il me la faut.
TRENTENAIRE: D’où sortez-vous? Je ne vous ai jamais vue ici.
ROSANNE: Justement. Je dois voir mon père pour lui demander. Donnez-la-moi.
TRENTENAIRE: Je l’ai achetée, cette bicyclette. Deux cents dollars. Donnez-moi trois cents dollars, elle est à vous.
ROSANNE: Vous déraisonnez. Je ferais mieux de vous la voler, pour de partir tout de suite. Sinon, je serai en retard.
TRENTENAIRE: Vaut mieux être en retard que ne pas être. J’ai un marché à vous proposer, tout à votre avantage.
ROSANNE: Je n’ai rien à marchander. Vous le voyez, je n’ai ni sac ni portefeuille. Poches vides, pas de bijoux. La misère.
TRENTENAIRE: Vous avez un corps. À première vue, tous les membres y sont. Jolis et ronds. Jolis et longs. Je vous échange une roue contre une heure avec ce corps.
ROSANNE: J’ai besoin de la bicyclette au complet, pas d’une roue! Allez, poussez-vous, je vous la vole.
TRENTENAIRE: Pas de bousculade. Vous aurez une roue aujourd’hui, l’autre roue demain, puis le cadre, les dérailleurs, les freins, la selle, les pédales. Dans une semaine, vous pourrez partir. Qu’est-ce qu’une semaine de retard? Si vous vivez cent ans, ce ne sera encore que deux dix millième de votre vie. Presque rien.
ROSANNE: Si je vous étrangle, l’humanité n’aura perdu qu’un dix milliardième des siens, moins que rien.
TRENTENAIRE: Vous me faites mal. Je… ne…
Une longue route à la campagne, une femme qui file sur une bicyclette rouge, les grilles d’un domaine isolé, un gardien.
GARDIEN: Éloignez-vous de ces grilles. Propriété privée. Lisez: l’entrée vous en est interdite, proscrite, illicite.
ROSANNE: Je viens voir mon père. J’arrive de loin, conduisez-moi à lui.
GARDIEN: Vous avez bien du mérite, mais vous n’êtes pas inscrite. Et votre père vous déshérite.
ROSANNE: Q’importe. Laissez-moi lui parler.
GARDIEN: Ma patience s’effrite, vous serez éconduite si vous ne prenez pas la fuite.
ROSANNE: J’ai tout de même le droit de voir mon procréateur!
GARDIEN: Il a quitté le gîte, ce n’est pas un mythe. Il souffrait d’une pancréatite, et d’une phlébite.
ROSANNE: Il est à l’hôpital? C’est loin? Dites-moi au moins dans quelle direction c’est!
GARDIEN: Pour partir à sa poursuite, filez vite, comme un météorite, vous le retrouverez chez les Moscovites.
ROSANNE: Gros parasite! Allez bouffer des marguerites!
Une route de campagne qui se transforme en plaine enneigée, une femme à bicyclette puis à pied, un bordel, une tenancière, trois voitures.
TENANCIÈRE: Halte-là! Vous n’avez ni la mine ni le portefeuille de la clientèle. À moins que vous ne soyez une future enchaînée, mais habituellement on nous les apporte empaquetées.
ROSANNE: Je gèle et je cherche l’hôpital, je cherche mon père.
TENANCIÈRE: Il n’avait plus suffisamment de maladies pour rester à l’hôpital, il n’avait plus suffisamment d’argent pour rester ici. Je crois qu’il erre avec les loups. Vous feriez bien d’entrer, ma petite, vous avez besoin d’un lit chaud, d’une soupe chaude, d’un homme chaud.
ROSANNE: Où est la ville? Mon père a dû partir vers la ville.
TENANCIÈRE: Vous crèverez, par ces froids, tandis qu’ici, vous m’enrichirez, et vous vivrez quelques semaines de plus.
ROSANNE: Femme cruelle! Donnez-moi les clefs d’une de ces voitures!
TENANCIÈRE: Ça suffit, petite salope! Entre ici, et que ça saute!
ROSANNE: Je n’ai pas le temps. Je suis désolée d’avoir à vous égorger, mais j’ai déjà trop discuté. Pendant ce temps, le temps passe.
Une voiture, Rosanne file vers la ville, et plus spécifiquement, vers la mairie.
MAIRE: Bonjour ma chère, vous m’apportez du vin?
ROSANNE: Pas de chance, je cherche mon père.
MAIRE: Démarche administrative, quête sans objet, achetez votre carte du parti, votez pour ma réélection.
ROSANNE: Vous avez vu mon père?
MAIRE: Vous avez une photo? Est-il membre? Partisan de l’opposition peut-être?
ROSANNE: Je n’ai pas de photo, mais vous ne le connaissez pas?
MAIRE: Décrivez-le-moi. Car tout le monde est un peu le père de tout le monde. Même moi.
ROSANNE: Je ne peux pas le décrire, je ne l’ai jamais vu.
MAIRE: Tant mieux. Satisfaites-vous du premier venu. Ou cherchez autre chose.
ROSANNE: Après tous ces efforts, que pourrais-je chercher d’autre? Un père, ça se cherche bien. Quand ça se trouve, évidemment.
MAIRE: Ça ne se trouve pas toujours, heureusement. Car on ne sait jamais quoi en faire. Cherchez une mère, une soeur, un oncle, une cousine, une tante, un frère, des enfants, des petits-enfants, vous avez le choix!
ROSANNE: Un chien, un chat.
MAIRE: Un moloch hérissé, un poisson-chauve-souris.
ROSANNE: Une rose, une tulipe.
MAIRE: Une scutellaire à casque, un rafflesia keithii.
ROSANNE: Une opale, une émeraude.
MAIRE: Une chalcopyrite, un jaspe kambaba.
ROSANNE: Un grain de sable noir.
MAIRE: Un grain de sable rose.
ROSANNE: Je vais me reposer un peu, je déciderai demain matin.
MAIRE: Bonne nuit. Mais n’oubliez pas de voter pour moi.
Une voiture dans le stationnement d’une galerie marchande, une femme qui dort sur la banquette arrière, des ombres qui dansent au loin.
De bien belles années
Ma solitude, je la porte en moi comme un organe vital. J’ai tout essayé. Le travail, le bénévolat, les psychologues et même l’amour. Elle se tassait dans un coin pour quelques jours, parfois quelques semaines, mais je la devinais là, à m’épier, à guetter la moindre faiblesse pour se saisir de mon être une fois de plus.
Alors vous comprendrez. Dans ces circonstances, vous comprendrez.
Cette société russe très discrète propose de vous pétrifier, de vous transformer en statue de bronze, de granit, de marbre, à votre guise. Ce qui est absolument fascinant, c’est que vous conservez votre esprit. Vous restez vous, mais débarrassé de votre corps, libéré de vos limites et de vos travers. Et vous n’êtes plus seuls. Des clients achètent la statue, l’installent chez eux, l’intègrent dans leur vie. Vous existez pour eux, ils existent pour vous, et imperceptiblement se créent des liens subtils et durables.
Cette transformation coûte trente-cinq millions de dollars. Ce n’est pas un problème, je suis riche.
J’ai choisi le bronze, en version mini, trente centimètres. Les grandeurs nature se vendent moins bien, et finissent souvent à la fonderie.
Les représentants de la société russe m’ont mis sur le marché dans un encan à Montréal. Sean, un informaticien de quarante-deux ans m’a acheté pour moins que rien, quelque chose comme sept mille deux cents dollars. Il m’a installé sur une table au milieu du salon, ce qui est un excellent choix parce que cela me donnait une vue d’ensemble de l’appartement. Mais le soir même, sa conjointe Joan a fait la moue, et m’a déménagé sur une tablette, juste à côté d’une statuette représentant un Minotaure. Sans âme.
Sean aime cuisiner. Il invite souvent ses amis, avec qui il regarde les matchs de hockey. Moi qui n’y connaissais rien, je commence à vraiment m’y intéresser. Je suis fan du Canadien de Montréal, même s’ils ne gagneront pas la coupe. Je ne manque pas un seul match, sauf les soirs où Sean ne rentre pas.
Sean et Joan font l’amour un peu partout dans l’appartement, mais avec de moins en moins de chaleur, il me semble. Ça m’inquiète. Ensemble, ils rient un peu moins, mais ils projettent toujours de s’installer en bord de mer d’ici cinq ans. J’espère que le temps chassera ce froid qui parfois les enveloppe.
Toutes les semaines, Sean m’époussette et me parle. Je ne comprends pas toujours, surtout lorsqu’il me parle des problèmes informatiques sur lesquels il travaille. J’aime bien quand il analyse les matchs de hockey. Cela m’aide à me faire une opinion, et à mieux comprendre le jeu et les forces de chacun des joueurs.
Je vis avec Sean et Joan depuis plus de deux ans. Je n’ai jamais vécu si longtemps avec qui que ce soit. À un certain moment, j’ai bien cru qu’ils se sépareraient, mais une étonnante franchise de part et d’autre a permis de souffler bien loin les nuages qui s’alourdissaient.
Nous habitons sur une colline, face à la mer, depuis douze ans. Deux enfants, Jonathan et Jessica, courent du matin au soir dans la maison. J’observe tout d’une tablette très haute, si haute que les gamins ne parviennent pas à m’attraper. Ils m’en feraient voir de toutes les couleurs, ces charmants petits monstres. Je les adore! Par leurs yeux, je redécouvre le monde autour de nous, je me rapproche du néant pour m’en éloigner à nouveau, mais avec un regard gai.
Nous formons une famille unie, même si nous ne voyons pas souvent Jonathan, depuis qu’il travaille à San Diego. Heureusement, Jessica vit à Toronto, qui n’est pas trop loin. Elle vient presque tous les mois passer un jour ou deux, avec sa conjointe. Depuis que Sean est à la retraite, il cuisine davantage, et Joan écrit un livre sur la création publicitaire.
Quelle nouvelle triste! Sean est hospitalisé depuis la semaine dernière. Cancer généralisé. Les médecins ne lui donnent que deux mois, mais probablement moins. Joan a vieilli de dix ans, et les enfants sont à la maison depuis deux jours. Nous sommes tous écrasés de chagrin.
Après les funérailles, Joan a rassemblé ses enfants, et leur a annoncé qu’elle vendrait la propriété. Elle compte vivre dans un petit appartement, le temps qu’elle pourra encore suffire à ses besoins. La plupart du mobilier sera vendu, et les enfants peuvent apporter tout ce qu’ils veulent. Nous pleurons tous. Un sombre pressentiment me dit que nous nous séparerons à jamais.
Je suis enveloppé de papier journal depuis deux mois, coincé parmi une foule d’objets enveloppés eux aussi, au fond d’un carton. On m’a trimballé d’un endroit à l’autre, j’ai voyagé par camion, on m’a descendu dans ce qui ressemble à un sous-sol humide. Où suis-je? Du fond de mon carton, je ne vois rien, et tous les bruits m’arrivent feutrés. Parfois j’entends des voix, et la seule que je reconnaisse est celle de Jessica.
Est-ce que vingt ans ont passé? Comment est-ce possible? Vingt ans dans cette humidité, à m’oxyder au fond d’un carton, dans le sous-sol chez Jessica.
Des mains manipulent le carton, l’ouvrent et enfin me dégagent. Jessica! Mais comme elle a vieilli! Cheveux gris, rides, on dirait Joan la dernière fois que je l’ai vue. Que fait-elle? Jessica… Elle me remballe dans le papier journal, et me lance au fond d’un autre carton.
Et ça cahote, et ça me transporte on ne sait où. J’en ai le tournis.
Des mains graisseuses, qui sentent la frite, se saisissent de moi et me plantent au milieu d’une table remplie de babioles disparates. Statuettes ridicules, vides, jeux de cartes, bijoux, ustensiles, outils, me voici exposé aux puces, sous les yeux indifférents d’une clientèle misérable. Des mains propres, des mains sales, de vieilles mains, de jolies mains, tous me saisissent, m’examinent sous tous les angles, se moquent de moi. Certains, rares, demandent le prix. Cinq dollars.
Une étudiante en sciences politiques marchande, elle m’obtient pour trois dollars cinquante. Elle me fourre au fond de son sac, et quelques heures plus tard, je me retrouve au fond de l’évier dans son tout petit appartement. L’eau coule, me couvre peu à peu. En d’autres circonstances, j’aurais eu peur de me noyer. Elle me saisit d’une main, et de l’autre frotte avec une brosse. Bonne idée. Cela enlèvera la crasse de toutes ces années.
Alina, c’est son prénom, m’installe avec soin sur sa table de nuit. Elle pose un doux baiser sur ma tête froide, s’allonge sur son lit et me raconte sa journée.
Tous les soirs, Alina me parle. Personne, jamais, ne vient chez elle, mais je sais qu’elle a de nombreux amis, et quelques amants.
Alina est jeune, en bonne santé. Je crois avoir encore de bien belles années devant moi.
Ça me repose de la vie
La première fois, Perrine s’est étonnée, mes trois enfants n’ont pas aimé. Ça bouleversait leurs habitudes. Tout de même, deux pleines semaines se sont écoulées avant qu’elle ne se renseigne auprès de mes amis. Pas un ne m’avait vu. Sceptique, elle a décidé de ne pas les croire.
Un mois plus tard, elle a finalement contacté mes parents. Qu’elle déteste. Ils ont juré ne rien savoir, ont tenté de s’inquiéter, elle a abrégé la conversation sous prétexte que le rôti était cuit.
Tout de même. Le temps s’écoulait et je ne réapparaissais pas. Mon ami Marin s’est rendu à la police. Il soupçonnait Perrine de m’avoir assassiné. Un enquêteur s’est emparé du dossier, il y a consacré toute une matinée. Chaque fois que Marin se présentait au poste, on assurait que le dossier était toujours ouvert. Sans plus.
Las et franchement inquiet, Marin s’est mis à distribuer des affiches avec une jolie photo de moi. Grand sourire, belles dents, je crois que j’étais un peu éméché, mais Marin voulait s’assurer qu’on me reconnaisse.
Du côté de mes parents, j’ignore s’ils ont entrepris la moindre démarche. Je crois qu’après le coup de fil de Perrine, il n’y ont plus pensé. Quant à elle, Perrine, prise par la gestion de son entreprise, le tourbillon des enfants, la préparation des vacances de Noël puis de la semaine de relâche, l’organisation des heures en tête-à-tête et en corps-à-corps avec son amant, et bien, elle a fini par s’habituer à mon absence. À la savourer.
Je suis réapparu juste avant Pâques. Quand je suis arrivé à la maison, trois mois et 9 jours après ma disparition, tout était sens dessus dessous, les enfants criaient, Perrine parlementait en conférence vidéo avec un client, et le chien bouffait le pain qui traînait dans la cuisine. J’ai salué les enfants. Ils m’ont demandé vingt dollars. Je me suis penché pour embrasser Perrine sur le front, elle m’a répondu que ce n’était vraiment pas le moment.
Au pub, les copains m’ont fait la fête. J’avais soif comme jamais, j’avais faim. Nous avons bu jusqu’à la fermeture, et ça s’est poursuivi chez Marin. J’ai dormi sur son divan, ou par terre, quelque part dans son appartement. Ou sur le balcon.
Ça peut paraître absurde, mais ce n’est seulement le lendemain matin, en me réveillant, que je me suis rendu compte de ce qui m’était arrivé. J’avais hiberné. Comme un ours, j’ai passé l’hiver à roupiller, tout doucement, sous un sapin. J’avais décidé de faire une petite promenade en forêt, je me suis égaré, je me suis fatigué. Alors je me revois, je choisis un endroit bien confortable, sous un sapin, et je m’allonge pour une petite sieste. Qui a duré.
Marin et les amis ont ri. Nous avons bu à la santé des ours, des marmottes, des souris, des grenouilles et de toutes les bêtes qui hibernent.
Trois jours plus tard, je suis retourné à la maison. Perrine m’a accordé trois minutes, je lui ai tout raconté, elle m’a conseillé d’appeler pour l’aviser la prochaine fois parce que je lui avais fait perdre un temps fou.
Mon patron m’a mis à pied dès que je lui ai raconté la vérité, persuadé que j’inventais le plus abracadabrant des mensonges pour sauver ma peau. Chômeur, je me suis mis à chercher un emploi saisonnier. Travailleur agricole, pêcheur, joueur de baseball professionnel, les choix ne manquent pas.
L’automne suivant, j’ai bu pendant deux jours avec les amis en guise d’au revoir. Et j’ai appelé Perrine, pour la mettre au courant. Puis je suis retourné en forêt, j’ai retrouvé mon sapin, et en moins de deux, me voilà qui ronflais comme un homme heureux.
Et depuis, chaque année, j’hiberne. Ça plaît à Perrine, ça plaît aux enfants, ça amuse les amis, et ça me repose de la vie.
Comme toutes les petites vieilles
À deux heures trente-trois du matin, un lointain tintement réveille madame Loriot. Rêvait-elle? Est-ce que le bruit provient d’en bas, dans la maison? Madame Loriot s’assied sur le bord du lit, tend le cou, l’oreille et le nez. Un second tintement se fait entendre, mais plus faible, comme étouffé par un coussin ou un vêtement épais.
Madame Loriot soupire. Veuve, septuagénaire seule, elle a été la cible de cinq cambriolages depuis trois ans. Chaque fois, elle est parvenue à se débarrasser des intrus bien avant l’arrivée des policiers. Madame Loriot ne craint pas les voleurs. Vive, elle a la souplesse athlétique d’une gymnaste et la force d’une boxeuse. Elle manie les armes à feu avec une aisance et un sang-froid qui en font une redoutable cible pour des voleurs. Deux des fripons ont été neutralisés d’une simple savate à la tempe. Ils n’ont pas même eu le temps d’avoir peur, encore moins celui de faire ouf. Les trois autres, elle les a mis hors d’état de voler en les gratifiant d’une balle à l’oreille pour l’un, au fémur pour l’autre, à la main droite pour le dernier.
À la voir trottiner toute seule au marché, on prendrait madame Loriot pour une dame timide, faible et craintive. Une parfaite victime. Quand même étonnant qu’après cinq cambriolages manqués, le mot ne se soit pas passé au sein de la communauté des brigands. Malgré ses exploits, on ne lui accorde toujours pas la réputation qui lui sied. À croire qu’on refuse de s’imaginer madame Loriot autrement que comme une vieille vulnérable.
Elle se lève donc, retire un Colt Python de sous le lit, sort de sa chambre à pas de louve, avance sans faire craquer les planches, qu’elle connaît toutes par leurs prénoms, se dirige aux nombreux sons produits par le cambrioleur, respiration haletante, frottement des pieds sur les carreaux, grincement des portes des placards. Madame Loriot tend l’oreille, tout en descendant une à une les marches qui la rapprochent de l’imprudent. Au grincement particulier de la porte du placard dissimulé derrière la salle de lavage, elle sait que l’inconnu a atteint son objectif, le coffre-fort qui contient tous les bijoux de famille, de son arrière-grand-mère à elle-même. Une belle petite fortune.
Madame Loriot sourit. Elle s’imagine l’enivrement du voleur, qui tient entre ses mains l’objet de ses rêves. Peut-être, malgré la tension du moment, ne peut-il pas empêcher son imagination de lui peindre bagnoles et voyages, luxure et griserie.
Madame Loriot observe une légère pause. Elle le laisse s’envoler vers ses chimères les plus folles. Il pourra au moins rapporter cela avec lui, cet instant de grâce, qu’elle lui ravira bientôt.
Le brigand ploie sous le poids du coffre-fort. Le bruit de ses pas est plus net, plus précis, fatal. Madame Loriot l’attend dans l’encoignure d’une porte devant laquelle il devra passer. Le voilà. Il peine, mais on pourrait deviner le sourire béat qui rayonne dans l’obscurité. Lorsqu’il atteint sa hauteur, madame Loriot lui décoche une formidable savate, précise, puissante. Mais le cambrioleur l’évite de justesse en plaçant le coffre-fort devant lui. Madame Loriot aura un bleu sur le talon, assurément. Se voyant surpris, l’hurluberlu, cagoulé, s’élance vers la sortie, déterminé à réussir son exaction. Mais cela est sans compter sur la réputation qu’on devrait donner à madame Loriot. Doucement, elle pointe son Colt, appuie sur la gâchette, atteint l’individu au cou. Il s’écroule, pris de convulsions.
Madame Loriot appelle les services d’urgence, résume la situation. Elle apporte des compresses, allume, se penche sur le malfrat. Elle veut lui retirer sa cagoule, mais comme le sang coule à flots de la blessure au cou, elle y renonce et applique les compresses.
MADAME LORIOT: Ce n’est pas bien de voler les dames seules. Vous voilà bien mal en point.
Le cambrioleur articule quelques mots, mais si faibles que madame Loriot, à l’ouïe pourtant bien fine, doit s’approcher.
CAMBRIOLEUR: Depuis quand as-tu un révolver?
C’est une femme. Madame Loriot ne peut retenir un mouvement de recul. Elle croit la reconnaître.
MADAME LORIOT: Delphie?
DELPHIE: Oui, c’est bien moi. Idiote, tu m’as sérieusement endommagée.
MADAME LORIOT: Voilà une bien drôle de visite, ma fille, après une absence de dix-sept ans, trois mois et quatre jours. La dernière fois, tu t’en souviens, tu étais partie avec l’argenterie.
DELPHIE: Tu ne pourrais pas être une petite vieille comme toutes les petites vieilles! Merde!
Les ambulanciers ont emmené Delphie. Il est loin d’être certain qu’elle s’en sortira. Si elle y parvient, elle devra répondre, non seulement à des accusations d’entrée par effraction et de vol, mais aussi d’une foule d’autres crimes, assaut, fraude, recel.
Au moment d’écrire ces lignes, la mère et la fille ne s’étaient pas revues. Madame Loriot continue de vaquer à ses petites affaires, tranquille, sans faire de vagues. On ne lui accorde toujours pas la réputation qu’elle mérite.
