La voie de sortie

Quelle journée de travail! Je suis éreinté, j’ai besoin d’un bain tiède, d’une bière froide, d’un bon steak saignant.

Je ne vis pas très loin, à deux rues d’ici. Quand j’en aurai les moyens, je m’achèterai une voiture, mais pour le moment, le métro et l’autobus me conviennent. J’en profite pour écrire dans notre groupe de photographes amateurs, en ligne. Mon hobby.

Tiens, mes chaussures sont dégueulasses. Dans quoi ai-je bien pu marcher? Ça ne semble pas être de la merde de chien, heureusement.

Est-ce qu’il nous reste du pain pour demain matin? J’espère que Nathalie y aura pensé. Sinon, je sortirai en acheter après le repas, ça aidera la digestion.

Si j’avais une voiture, je ne marcherais vraiment pas beaucoup. Déjà que je prends des kilos, un ventre de plus en plus difficile à cacher. Faudra faire quelque chose, bientôt. Sinon, on me balancera de l’autre côté de la clôture, avec les mecs périmés. Les beaufs, comme dit Nathalie, qui est française. Ma belle-sœur m’appelle le beauf, et je ne suis jamais certain si c’est une insulte ou rien du tout. Elle m’a déjà dit que j’étais un gros rien du tout. À Noël.

Enfin, j’arrive. Pas trop tôt. Demain samedi, je n’ai pas à me lever. Ce serait bien d’aller à la pêche, d’en profiter pour prendre quelques photos dans la lumière horizontale.

Je les vendrai en ligne. Les gens s’en servent pour leurs sites web. Ils écrivent des citations, n’importe quoi, ils font dire n’importe quoi à ces photos. Ça m’amuse.

Mais, où est ma maison?

Là, je rigole pas. Où est ma maison? Où sont mes voisins? Qu’est-ce que j’ai? Je n’ai pas pu m’égarer, j’ai pris le trajet habituel, le trajet de tous les jours. Jusqu’ici, je reconnaissais tout. Je marchais dans mon quartier, j’avançais sur le trottoir qui mène chez moi. Mais là?

Je perds la boule. Pourtant! À mon âge? J’ai bien entendu parlé de gens qui soudainement, ne savent plus qui ils sont, où ils sont. Pas mon cas. Il y a quinze minutes, je descendais de l’autobus, après avoir pris le métro. Je rêvais d’un bain, d’une bière, d’un steak.

Marchons jusqu’à l’intersection, je serai fixé. Je me suis sans doute engagé dans une rue où je n’ai jamais mis les pieds, par mégarde. Ça m’étonne, vu que je connais le quartier, depuis le temps que j’y habite.

Voilà. Purée! Quel est ce nom de rue? Philobateau? Qu’est-ce que ça signifie? Il n’y a pas de rue Philobateau! Et ce boulevard? Tablette-Rouge? Je n’y comprends plus rien. Est-ce une plaisanterie?

Pardon madame, pardon, je crois que j’ai eu un léger malaise. Je vis sur la rue Chambord, près de Bélanger. Je me suis perdu. C’est ridicule, mais…

Asperger les dentifrices de la ville aux souris patientes qui arpentent les moteurs!

Qu’est-ce qu’elle raconte? C’est un cauchemar. Je dors, je suis dans mon lit, c’est ça, j’erre dans un cauchemar. Je me réveillerai bientôt, ce sera samedi, tout ira bien. Je me pince, je me frappe la poitrine, mais à quoi bon! Si je rêve, je ne me pince pas vraiment, je ne me frappe pas vraiment. Que faire? Je n’ose pas me jeter devant une voiture, au cas où je ne rêverais pas.

Une idée! J’aurais dû y penser. Appeler Nathalie! Elle rira de moi, mais qu’importe.

C’est étonnant. Mon téléphone fonctionne normalement.

Allo? Nathalie? Oui, ça va, enfin pas vraiment, et toi? Du poulet? J’aurais préféré du steak, mais allons-y pour du poulet. Nathalie? Je suis perdu. Je ne sais pas où je suis. Non, je ne plaisante pas. Je ne reconnais rien ici, les rues portent des noms impossibles, les gens parlent une langue idiote, je… Non, je n’ai pas bu. Tu pourrais regarder sur l’ordinateur, le traceur GPS? Oui, pour retracer mon téléphone. Non, je ne blague pas! Je n’ai rien bu, je t’assure, j’arrive directement du boulot! Quoi? Le signal est en mouvement, il file à une vitesse folle? Nathalie, tu n’es pas drôle. Dis-moi où je suis, vraiment. Pardon. Tu es sérieuse. Non non non, ne t’inquiète pas. Non, il y a une explication. Nathalie, ma batterie est en train de mourir. Ça clignote. Nathalie je…

Je voyage et pourtant je ne bouge pas.

C’est un rêve. Dans un rêve, tout change rapidement, sans transition, sur une simple suggestion de l’inconscient.

Pourtant, il n’y a aucune coupure. J’ai déjà rêvé, et ce n’était pas du tout comme ça.

Dans quel abîme suis-je tombé? Comment en sortir? Comment émerger de cette absence? Oh angoisse! Il y a si longtemps que je n’ai pas eu à me creuser la tête, il y a si longtemps que je me laisse vivre dans cette délicieuse légèreté.

Courage mec. Réfléchissons. Il y a une voie de sortie, suffit de la trouver. Avant la nuit, avant de crever.

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Vous dormez, Jasmin?

Vous dormez Jasmin?

ELENA: Jasmin, ne me dites pas que vous en êtes encore là, à tuer des cochons pour un peu d’argent!

JASMIN: Je tourne en rond, c’est vrai. Un jour, ils m’arrêteront, ils me tueront à mon tour.

ELENA: Pourtant, pendant un temps, j’ai cru que vous viviez pour de bon.

JASMIN: Oui, c’est vrai. Comme nous tous, pas vrai? Nous vivons un certain temps, puis le temps passe. Vous aussi, d’ailleurs.

ELENA: Oh moi, je vis encore. Vous ne le voyez plus, hélas, mais je vis et je vis tellement que je m’en réjouis tous les matins, tous les soirs. Pour moi, ça n’a jamais cessé, malgré tout ce que vous savez, les fins et les débuts, et tout.

JASMIN: Je suis lâche. Ça m’a toujours paru trop difficile, je crois. Vous savez, parfois je me dis que j’aurais aimé vous aimer. Je sais que ça n’aurait rien changé, que j’aurais perdu pied, puisque c’est dans ma nature, puisque ma nature est lourde à ce point qu’on peine à la porter.

ELENA: Quand je vous ai connu, vous reveniez de cette ville où vous avez séjourné pendant quoi, quelques mois, quelques années?

JASMIN: J’ai parfois l’impression que ça n’a duré qu’un instant. Du début à la fin, tout s’écrase. Je ne crois pas que j’aimerais reconstituer, me souvenir de tout, jusqu’au moindre détail. Imaginez!

ELENA: Ah ah ah! La fiction est préférable, Jasmin!

JASMIN: La réalité, c’est le meurtre. Ma réalité. C’est quand même triste que cela vous tienne loin de moi.

ELENA: Vous êtes un homme dangereux, Jasmin. Comment s’appelait-elle, celle de cette ville là-bas, celle dont vous m’avez parlé une fois, une seule fois?

JASMIN: Selma. Son nom est Selma. Je ne le prononce plus que très rarement.

ELENA: Votre roman.

JASMIN: Je craindrais de l’écrire.

ELENA: J’aimerais savoir à quoi ressemble cette histoire qui est en vous, même si vous en gardez si peu.

JASMIN: C’est si court, quand je ferme les yeux, tout surgit en un éclair. Mais si je vous le racontais, ça me prendrait des mots et des mots.

ELENA: Fermez vos yeux. Salma. Il y a Salma.

JASMIN: Selma n’est pas d’ici, elle porte des vêtements qui sur son corps agile ne ressemblent à rien de ce qui couvre les femmes, de ce qui couvre les hommes, et parfois quand elle ne bouge pas, quand elle s’assied sur un banc pour rire avec les oiseaux, on dirait qu’elle vit là depuis toujours, que son coeur bat depuis des millénaires, il y a dans ses yeux des horizons qui se renouvellent, elle tend les bras aux passants, sa voix charme quand elle chante, quand elle coule sur les notes de sa guitare, Selma ne doute de rien, elle ne condamne pas les vaincus, vous la suivez dans la danse, vous marchez avec elle comme deux êtres sortis droits d’un conte nouveau et toutes les façades grises fleurissent, la pluie sculpte des rêves et vous rêvez de ne jamais quitter ces rues, elle prépare des tisanes qui parfument à jamais votre maison, et tous les soirs elle rit, elle invite toute la rue et les festins tapissent de joie les parois de votre présence, elle vous tient la main pour entrer chez des shamans insolites, par ses yeux vous découvrez de nouvelles couleurs, elle vous étourdit de beauté jusqu’à ce que s’évanouissent la dureté des visages, et quand enfin vous vous approchez de son âme, l’ampleur de votre enchantement vous pousse en arrière, vous basculez dans les ronces et ses yeux disparaissent, vous vous écrasez pendant qu’elle pleure, vous ne savez plus nager, vous ne savez plus marcher, votre seconde de vertige vous perd à jamais et vous…

ELENA: Jasmin? Je ne vous entends plus. Vous dormez Jasmin?

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Ça dépend du caleçon

Entendu à minuit trente-deux à la radio de S., petite ville du nord où vivent encore quarante mille deux cent quarante-trois S…ais.

ANIMATEUR: Accueillons maintenant l’auteur à succès, Popaul Paul, qui a publié trois romans, Anita, Benita, et la semaine dernière, Célinda. Monsieur Paul, comment vit-on avec le succès? Comment l’inspiration vous vient-elle encore avec cette pression de la renommée?

POPAUL: N’exagérons pas, n’extrapolons pas. Avec cinq ventes pour le premier livre, neuf pour le deuxième, mon succès vagabonde placidement.

ANIMATEUR: Comme c’est bien dit! En tous cas, monsieur Paul, nous sommes fiers à S.! Très fiers.

POPAUL: Ah bon?

ANIMATEUR: Car vous êtes bien de S., n’est-ce pas?

POPAUL: De S.?

ANIMATEUR: C’est un secret de Polichinelle ici, votre nom, Popaul Paul, c’est un pseudonyme, non? Allez! Avouez-le!

POPAUL: C’est le nom que j’ai choisi, un nom officiel, j’ai le sceau du registraire, les papiers de l’état civil, la reconnaissance de la magistrature.

ANIMATEUR: Voilà! Vous avouez! Vous avez choisi ce nom! On sent l’humour de l’écrivain, la profonde dérision de l’homme d’esprit. Car  enfin, ne nous le cachons pas, Popaul Paul, c’est un brin ridicule, non?

POPAUL: Nommez un nom qui ne le soit pas! Yves Vava, Michel Coricoco, Claude Joujou, tous les noms sont ridicules, si on s’y arrête! Et quand tous le sont, plus aucun ne l’est.

ANIMATEUR: Votre véritable nom, celui que vos bien-aimés parents vous ont attribué, ne l’est pas, ridicule. Car sachez-le, mes chères auditrices, mon cher auditeur, en vérité Popaul Paul s’appelle Paul Popaul! Oui, le chat sort du sac de Dila, Lenzo et Vincent.

POPAUL: Qui sont ces gens?

ANIMATEUR: Des garnements qui avaient fourré un chat dans un sac, vous vous rendez compte, monsieur Popaul.

POPAUL: Appelez-moi Paul, monsieur Paul. C’est mon nouveau, mon seul vrai nom.

ANIMATEUR: Je comprends. Mais enfin, on ne choisit pas où nous naissons. On ne choisit pas ses parents. Il n’y a pas de honte à être le fils d’un industriel. Pas de honte du tout.

POPAUL: Je ne vous le souhaite pas.

ANIMATEUR: Ça ne risque pas d’arriver. Mais, monsieur Paul, puisque monsieur Popaul veut qu’on l’appelle monsieur Paul, dites-nous, et sur cela j’ai reçu beaucoup de commentaires de nos auditrices et de notre auditeur, pourquoi, dans vos romans, peignez-vous notre ville avec un filtre si vilain? À vous lire, on croirait que tout ici est gris. Gris de chez gris. L’ennui absolu, quoi, comme si on s’emmerdait à S.!

POPAUL: Vous êtes d’ici?

ANIMATEUR: C’est mon orgueil. Je baigne dans les merveilles locales!

POPAUL: Vous piquez ma curiosité.

ANIMATEUR: Comment dire, il y a tout ce qu’on ne voit pas.

POPAUL: Je me disais aussi.

ANIMATEUR: Tout n’est pas gris!

POPAUL: Votre chemise, elle est bien grise?

ANIMATEUR: Un hasard.

POPAUL: Et votre veste?

ANIMATEUR: C’est un ensemble.

POPAUL: Comme le pantalon, les chaussettes, les chaussures, le bracelet de votre montre.

ANIMATEUR: Voilà.

POPAUL: Et votre caleçon? Montrez-moi votre caleçon.

ANIMATEUR: Monsieur Popaul! Euh, Paul… monsieur Paul qui êtes Popaul!

POPAUL: Déshabillez-vous donc, ne faites pas tant de manières! Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je le mettrai dans mon prochain livre, votre caleçon!

ANIMATEUR: Vous feriez cela, vraiment?

POPAUL: Ça dépend du caleçon. Il pourrait aussi finir dans une nouvelle, très courte, gratuite.

ANIMATEUR: Tout de même. Que mon caleçon entre dans le temple sacré de la Littérature, ça me chahute les émotions!

POPAUL: Voilà, baissez-moi ce froc. Comme ça, c’est bien.

ANIMATEUR: C’est la première fois que…

POPAUL: Un caleçon gris. Je m’attendais à du blanc, du noir, au mieux du rose, mais du gris! Vous le faites exprès!

ANIMATEUR: Mes chers auditeurs…

POPAUL: Rhabillez-vous, mon pauvre, et parlons littérature, si vous le voulez bien.

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À part le cadavre

Cinq personnes s’entassent dans le petit escalier du pavillon de banlieue. L’agent immobilier devant, les acheteurs derrière, Rosaline, Armand, les héritiers en queue de peloton, Lucas, Alice. L’agent sonne à la porte. Gabriel ouvre, Emma se pointe aussitôt à sa gauche, et au-delà, l’héritier, Léo.

AGENT IMMOBILIER: C’est inhabituel, nous n’avons pas appelé, pas pris rendez-vous, mais nous voici, votre maison a été mise en vente sur le système à la seconde où nous passions, ces clients adorent le voisinage, la proximité de l’école, l’âme des rues, le caractère des pelouses. De bons clients, de bons vendeurs, pouvons-nous entrer?

EMMA: Entrez, entrez donc, messieurs, madame, les petits.

GABRIEL: Mais Emma, je dois terminer la révision du rapport intérimaire de la Société. Je dois…

EMMA: S’ils nous débarrassent de cette maison aujourd’hui, tu auras tout ton temps. N’est-ce pas? Vous l’aimerez bien, cette maison, pas vrai? Donnez-vous la peine d’entrer. Visitez ce petit paradis.

AGENT IMMOBILIER: Entrons, entrons donc. Par ici mes chers acheteurs. Je vous l’avais bien dit, quand on veut vendre, on se soumet. Visitons. Explorons. Ne vous laissez pas intimider par ces gens, bientôt ils ne feront plus partie du décor. Disparus, effacés, un mauvais souvenir qu’une couche de peinture anéantira à jamais. N’ayez en tête qu’une chose, c’est votre maison. Regardez-moi ce spacieux séjour, comment le meublerez-vous? Oubliez ces meubles dépareillés et le mauvais goût qui règne.

ROSALINE: Sans ces affreux rideaux, Armand, cette pièce serait claire et invitante. Nous libérerons les murs de ces épouvantables peintures, et sans tous ces horribles bibelots partout, ce sera exactement ce dont nous rêvons.

ARMAND: Oui. Cela demande un gros effort d’abstraction, mais oui. Je vois.

Derrière, les enfants des deux familles sautillent, se tirent la langue, manquent de renverser un vase de pacotille où s’assèchent des roses inclinées.

ALICE: Vos peintures sont épouvantables! Vos peintures sont épouvantables!

LÉO: Tu t’es pas vue! Épouvantable toi-même!

LUCAS: Qu’est-ce que t’as dit à ma sœur?

LÉO: Ici c’est chez moi. Je peux dire ce que je veux.

LUCAS: Tiens, prends ça!

Il lui décoche une gifle derrière la tête. Léo pleure, hurle. Emma accourt, Rosaline sourit.

ROSALINE: Les enfants, restez avec papa maman. Nous ne connaissons pas ces gens.

ALICE: Qu’est-ce qu’ils font dans notre maison?

GABRIEL: Elle y va la petite! Sa maison!

EMMA: Des enfants. Laisse tomber, le client a raison.

ROSALINE: Ne t’inquiète pas, quand nous l’aurons achetée, tu ne les verras plus, ces barbares.

GABRIEL: Barbares! Pour qui elle se prend la pimbêche!

EMMA: Avale. C’est comme un sirop qui a mauvais goût.

ARMAND: Barbares! Trop bon!

AGENT IMMOBILIER: Chers vendeurs, à défaut de disparaître, gardez une bonne distance. Poursuivons. Vous voyez ici les chambres, la chambre des maîtres, celles des enfants. D’accord, c’est encombré, mais avec le goût que je vous devine, ces pièces seront radicalement transformées.

ROSALINE: Il faudra désinfecter.

ARMAND: Décaper.

ROSALINE: Conjurer.

ARMAND: Exorciser.

GABRIEL: Ils exagèrent.

EMMA: Chut! Pour qu’ils achètent, il faut qu’ils nous oublient. Et toi Léo, tiens-moi la main, reste avec moi. Ne t’approche pas de ces petits monstres.

ALICE: Maman! Maman! Elle nous a traités de monstres!

ROSALINE: Les enfants, restez près de nous. Ne vous approchez pas d’eux. Qui sait ce qu’ils pourraient vous transmettre.

ALICE: Des poux?

LUCAS: La peste.

ARMAND: Le coronavirus, l’ebolavirus, le rotavirus.

ROSALINE: Le virus du Nil occidental.

ARMAND: L’échovirus.

AGENT IMMOBILIER: Et cette porte, au bout du corridor, donne sur un placard. Tenez, admirez.

LUCAS: C’est sombre.

AGENT IMMOBILIER: C’est l’escalier vers le sous-sol. Désolé. Le placard, c’est plutôt cette porte-ci.

ALICE: Ça pue.

ARMAND: C’est vraiment pas propre.

ROSALINE: Ils auraient pu le ranger un peu, ce placard.

AGENT IMMOBILIER: En effet. Ça laisse à désirer et même, ça surprend.

EMMA: Que se passe-t-il encore?

AGENT IMMOBILIER: Ce cadavre, dans le placard, vous ne pouviez pas vous en débarrasser? Ça ne facilitera pas la vente.

GABRIEL: Réduisons de cinq pour cent.

EMMA: Je croyais que tu t’en étais débarrassé. Qu’est-ce qu’il fait encore là?

GABRIEL: Je n’ai pas eu le temps. Tu le sais bien, c’est la fin de l’année financière, je n’ai pas deux minutes à moi. Je voulais le brûler derrière la maison, mais parfois les obligations vous tirent de tous côtés et vous oubliez.

LÉO: En plus, ça prend beaucoup de place. Je ne peux plus ranger mes ballons dans ce placard.

EMMA: Léo, ne t’en mêle pas.

ROSALINE: Quelle négligence!

ARMAND: Désinfecter, décaper, conjurer, exorciser.

AGENT IMMOBILIER: En faisant appel à des professionnels, tout est possible. Un cadavre est vite disparu. Sortons, voulez-vous, et discutons.

L’agent immobilier entraîne les acheteurs et leurs héritiers à l’extérieur, jusque dans la rue. De l’angle où ils se trouvent, la propriété se démarque parmi ses consoeurs, elle attire l’œil, prête à la rêverie.

AGENT IMMOBILIER: N’est-ce pas une résidence extraordinaire? Négociez, offrez, ce soir elle est à vous, demain ils disparaissent, dans une semaine vous y régnez. Elle vous plaît, je le vois bien.

ROSALINE: Oui, beaucoup.

ARMAND-ALICE-LUCAS: Oui, beaucoup!

ROSALINE: À part le cadavre.

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Oui Maître Bonfe

Salle de classe froide. Grand tableau noir et petit tableau électronique devant, derrière le bureau du maître. Sur deux murs, des portraits des dirigeants de la Compagnie, anciens, nouveaux, futurs. De grandes fenêtres, sur le quatrième mur, donnent sur les usines, le siège social, et à gauche, en bas de la côte, le port avec ses cargos remplis de conteneurs multicolores.

MAÎTRE BONFE: Les enfants, vous me décevez. Je croyais que vous pouviez jouer ensemble sans nuire à la Compagnie. Dois-je vous rappeler que c’est elle qui paie votre scolarité, votre pension, tous vos jouets pendant votre séjour ici! Fracasser une fenêtre de l’usine! Quel outrage! Quel écart, mes enfants, quel écart! Pourtant, dès le départ, vous avez obtenu tout ce que vous désirez. Tout. Et ce magnifique terrain de jeu, il est trop petit pour vous, peut-être? En avez-vous déjà vu un plus grand? Plus propre? Plus resplendissant de traditions, de solennité, d’exubérance? Plus respecté par ces milliers d’autres qui n’y auront jamais accès? Nous vous avons choisi pour votre éloquence, votre corpulence, votre obédience. Mais qui choisit à sa guise éconduit à sa même guise. J’avoue que je ne comprends pas ces débordements, devant la populace qui chaque jour se presse pour assister à vos jeux! Serait-ce que vous êtes las des prodigalités qui pleuvent sur vos petits crânes?

TOUS: Noooon!

MAÎTRE BONFE: Dois-je comprendre que vous souhaitez conserver votre position avec ses privilèges?

TOUS: Ouiiiii!

MAÎTRE BONFE: Alors, expliquez-moi!

JULIEN: Maître Bonfe, c’est moi qui avais le ballon. J’étais au centre du terrain. La bande à Branco, qui était à droite, a foncé tout de suite. Je n’ai pas pu réagir, simplement parce que je ne les ai pas vus arriver. Quand ils ont vu ça, la bande à Véline, qui était à gauche, s’est ruée à son tour. C’était la pagaille. J’ai dû jouer des poings pour les éloigner, pour ne pas être écrasé sous leur poids. J’ai eu très peur, Maître Bonfe.

MAÎTRE BONFE: Véline! Cesse de marmonner. Qu’est-ce que tu racontes dans ton coin?

VÉLINE: Je ne marmonne pas, Maître Bonfe, je rouspète. Oui. Je rouspète parce que Julien, il ne dit jamais toute la vérité. Ça c’est vrai. Il avait le ballon, oui, mais il insultait tout le monde, ceux qui étaient à gauche du terrain et ceux qui étaient à droite du terrain. Tout le monde sauf sa bande! Il se croit toujours plus malin que les autres, ce Julien! À la fin, ça nous enquiquine.

MAÎTRE BONFE: C’est une raison pour attenter la propriété de la Compagnie?

VÉLINE: Non, Maître Bonfe, bien sûr que non. Nous n’aurions rien fait si la bande à Branco n’avait pas attaqué d’abord. Ils allaient voler le ballon, illégalement. Nous ne pouvions pas laisser se produire cette injustice, sous notre nez. Nous voulions simplement les arrêter, ces tricheurs!

BRANCO: Tricheur toi-même, Véline! Nous voulions simplement rétablir l’ordre! Vous comprenez, Maître Bonfe, l’Ordre! Ce fanfaron de Julien insulte l’ordre et la raison, il mériterait d’être traîné dans le sous-sol pour lui faire sortir son attitude dissidente du corps. À tout le moins, il mériterait d’être renvoyé! Pour ce qui est de la bande à Véline, je n’ai jamais compris pourquoi vous leur accordiez une place ici! Ils ne sont pas vos alliés! Ils ne sont pas vos disciples! Ils n’ont ni foi ni roi!

MAÎTRE BONFE: Calmez-vous mes enfants, calmez-vous, vous tous! À ce que je vois, il y a du laisser-aller! Non non, ne montrez pas votre voisin du doigt! Vous êtes tous coupables, autant que vous êtes.

BRANCO: Mais de quoi, Maître Bonfe?

VÉLINE: La bande à Branco peut-être, mais nous!

JULIEN: Je n’ai rien fait!

MAÎTRE BONFE: Suffit! Vous tous, ici, vous avez oublié qu’un jeu, c’est un jeu! Même si la populace vient assister aux matchs, même si la populace prend tout au sérieux, ça reste un jeu! Vous voyez, c’est bien que la populace prenne tout ça très au sérieux, ça la distrait, et surtout, ça détourne son attention de la Compagnie. Vous le savez bien, pourtant, vos matchs c’est d’abord et avant tout pour offrir un spectacle excitant. Certains se reconnaissent dans la bande à Branco, d’autres dans la bande à Véline, quelques-uns, pas beaucoup, dans la bande à Julien. N’est-ce pas merveilleux? Tant que c’est Véline contre Branco, ce n’est pas Populace contre Compagnie! Alors, en fracassant cette vitre, vous c’est exactement ça que vous avez failli provoquer, Populace contre Compagnie! Si vous vous permettez cet attentat, se diront-ils, pourquoi pas nous? Dangereux. Quand vous êtes sur le terrain de jeu, vous pouvez vous insulter, vous pouvez vous pousser un peu, vous pouvez même insulter, légèrement, la Compagnie. L’important est que le combat reste entre vous! C’est la seule victoire qui compte. Réussissez là, et vous resterez dans le jeu aussi longtemps que vous le souhaitez. Compris?

TOUS: Ouiiii Maître Bon-on-onfe!

MAÎTRE BONFE: Allez, ouste! Bande de chenapans.

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Deux hommes nus

Le désert. Lequel? Impossible à dire, nous ne reconnaissons rien. Pas de repères. Faudrait faire analyser le sable. Ou le soleil. Deux hommes nus, qui s’éveillent à dix mètres l’un de l’autre. Aucun vêtement en vue. Pas de voiture, pas de 4 X 4, pas de chameau, rien. Pas même de mirage. Nudité totale, de la terre et des hommes.

ALLAN: Où sommes-nous? Eh toi là-bas, où sommes-nous?

ALLEN: Vous êtes nu! Et moi… Mais je suis nu! Que s’est-il passé?

ALLAN: Merde, c’est vrai. On nous a chipé nos fringues.

ALLEN: Cessez cette plaisanterie immédiatement. Monsieur, rapportez-moi mes vêtements, tout de suite! J’ignore qui vous êtes, mais si vous voulez vous éviter de sérieux problèmes, bougez-vous! Je n’ai pas le temps d’attendre jusqu’à ce soir, j’ai à faire, je dois régler un problème d’interruption des approvisionnements parce que le trafic est complètement bloqué dans le canal de Suez. Qu’avez-vous à me dévisager avec cette tête? Remuez-vous! Je ne le répéterai pas deux fois.

ALLAN: C’est que, mec, vu d’ici, tu me ressembles comme un frère jumeau. J’ai pas de frère connu, alors c’est étrange. À part ma moustache, t’as les mêmes traits. Identique, en plus mou dans le cou je dirais.

ALLEN: Vous faites erreur. Je n’ai pas votre menton fuyant.

ALLAN: Si si. Et mon front large, et ma mâchoire carrée. Une mâchoire de caïd!

ALLEN: Certes, il y a des ressemblances, mais j’ai la peau plus douce, l’harmonie d’ensemble plus… harmonieuse!

ALLAN: Mêmes bras, mêmes jambes aux genoux cagneux. T’as plus de bedon, je dirais. Tu peux enlever tes mains que je vois… si t’es vraiment comme moi?

ALLEN: Vous êtes homo! Vous voulez me violer!

ALLAN: T’es con ou quoi? Ben oui, j’suis gai. Mais pourquoi j’voudrais violer un mec qui est presque moi, mais en moins bien… Enlève tes mains, j’vais pas t’la bouffer!

ALLEN: Gardons nos distances. Physiques et sociales. J’en ai plus qu’assez de ce petit jeu. Rendez-moi mes vêtements, ou je vous l’assure, vous regretterez ce jour toute votre vie!

ALLAN: Tes vêtements! Tes vêtements! Est-ce que je sais où ils sont? Et les miens? Regarde autour de toi, pauvre idiot, tu vois autre chose que du sable et du sable et encore du sable? Ah si, oui, il y a un soleil, juste-là.

ALLEN: Vous m’avez kidnappé? Où sont vos complices? Combien voulez-vous? Vous savez, on me cherche, en ce moment même! Dans ma situation, c’est le genre d’incident qu’on anticipe. On se prépare. Mais dites-moi, comment avez-vous fait? Vous n’avez tout de même pas tué les gardes? Je m’en souviendrais! Je ne me souviens de rien. J’étais dans mon bureau. Vidéoconférence. Je ne me rappelle pas de la fin de cette conférence. On m’aura endormi. Un gaz dans les conduites d’aération? Maintenant que nous sommes ici, nulle part, vous pouvez me dire.

ALLAN: Pourquoi j’t’aurais kidnappé, déshabillé et emmené au milieu du désert?

ALLEN: Pour une rançon. C’est toujours une affaire d’argent. Toujours.

ALLAN: C’est ça. Tu penses que ton fric va te sauver ici? Si j’t’avais kidnappé, comment j’appellerais pour demander la rançon? Depuis quand les kidnappeurs se promènent à poil dans l’désert? Tu peux m’le dire? Regarde donc autour, c’est ça, regarde. Tu vois quelque chose? Pas de limousine pour monsieur, pas de taxi, pas d’autobus. Rien. Pas même une route! Alors t’es libre mon pote. Tu pars quand tu veux, où tu veux. Moi j’vais suivre le soleil. Go west young man!

ALLEN: Trouvez quelque chose pour me couvrir. Le naturisme, c’est pas pour moi.

ALLAN: T’as fini de donner des ordres? T’as pas encore compris? Ici, il y a toi, il y a moi, et du sable, beaucoup de sable. Si t’arrêtes pas de me casser les couilles, je pourrais t’assommer, t’enterrer, et filer vers l’ouest en paix.

ALLEN: Vous me menacez? Je connais un juge, vous vous en sortirez avec au moins dix ans, je vous le garantis!

ALLAN: Comment tu l’appelleras ton juge, si t’as la gueule pleine de sable?

ALLEN: Vous me parlez comme au premier venu!

ALLAN: T’es le premier venu. Tu vois quelqu’un d’autre? Pas de deuxième venu.

ALLEN: D’accord. Parlez comme il vous plaît. Comme vous le pouvez. Mais de grâce, sortez-moi d’ici!

ALLAN: Impossible.

ALLEN: Comment ça, impossible? J’exige que…

ALLAN: Voici la situation, mec. Je suis à poil. Pas d’eau. Pas de nourriture. Aucune idée de la direction à prendre pour rejoindre la civilisation. Conclusion: il y a de fortes chances que je crève dans ce désert. Et toi aussi.

ALLEN: On viendra me chercher. On me cherche déjà, je vous l’ai dit!

ALLAN: OK. C’est ça. Je pars. Pas question d’crever en écoutant ton babillage. Je vais marcher, je vais chanter, je vais m’rappeler de belles choses. Si j’trouve un village, tant mieux. Sinon, c’est ça qui est ça.

Allen s’assied sur le sable chaud, l’air déterminé à attendre le temps qu’il faudra, pendant qu’Allan s’éloigne vers l’ouest. Quand la nuit tombe, ils dorment loin l’un de l’autre. Le lendemain matin, Allan reprend sa route en chantonnant. Allen se lève et s’assied, court sur place, s’impatiente. Trois jours plus tard, Allan, épuisé, atteint un village d’où montent rires et chansons. Allen n’a plus la force de s’impatienter. Son œil vide contemple l’infini sablonneux.

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Les nus à tête de cerf

Deux adolescents s’ennuient sur un banc. Fument des cigarettes, s’étouffent. Boivent du rhum, s’étouffent. Derrière eux, la ville. Devant, un square.

GAB: C’est un sujet très intéressant, même si ce n’est pas ce que je retiendrai.

RAPH: Qu’est-ce que tu racontes?

GAB: Je peux comprendre l’anonymat, il y a des vérités en parallèle avec une dualité, une ambivalence.

RAPH: Qu’est-ce que t’as bouffé? Bois un peu plus Gab, tu déconnes.

GAB: Ils se détestent, mais restent unis, à jongler entre deux natures, celles qui règnent dans la société en général. Hypocrisie, quoi. 

RAPH: Là, sérieux, tu m’inquiètes!

GAB: Au bon gré de chacun! Au bon dos de certains! Dieu et le destin! Il est facile de se cacher derrière les messages fraternels, ces portraits d’une ville pleine de lumière et d’enfants peu élogieux. Mais il y a le rayonnement futur.

RAPH: Je vois. Tu kiffes. Donne-moi la bouteille. Ça brûle moins après deux gorgées. Encore une. Une autre.

GAB: J’aime cette chronique. C’est assez engagé. Ça dénonce la réalité, du point de vue du verbe recommandé.

RAPH: Une chronique bien intrigante, mon cher.

GAB: Sujet sensible et billet de découvertes dans l’atmosphère de la curiosité. Il vient de sortir, et nous sommes en pleine virtualité avec l’essence tirée des bravos.

RAPH: Wow. Je dois boire un peu plus, je crois.

GAB: Deux thèmes tragiques dans les campagnes où les paysannes andalouses brodent des draps, entrouvrent les volets pour ce cheval, cette canne brisée, ce contraste des bures noires.

RAPH: Le crime aberrant se commet.

GAB: Les murs chauffés à blanc rendent présentes les noces à regarder avec d’excellentes purées d’erreurs. Il y a un temps pour tout.

RAPH: Oh! Il faut voir le film!

GAB: Je les ai travaillés sur la maison, vraiment si l’autre est plus connu, il y en a tout de même une troisième, plus brutale, mais moins chargée, de mères en filles.

RAPH: Ville magique!

GAB: La vengeance honnête lui appartient, comme une habitude de seize et soixante ans, comme une visite de celui qui se rencontre quand il n’y a plus d’âge, et qui a tout oublié de ce qui s’est réellement présenté dans la chambre du jeune crime.

RAPH: L’évidence éblouissante.

GAB: La tentation assez particulière de comprendre différemment ce qui fait son originalité, fatalement, ne connaît pas la pensée, les discussions de publications précédentes ressenties comme un flou, trop fortes, comme un monologue.

RAPH: Une quatrième défend une suffisance.

GAB: D’accord. Je n’ai pas vraiment accroché la pique, et l’abandon avec impatience sort son secret en tout dernier, le jour de cette année de bon cru, ni ronflant ni moralisateur, dans la dérive du monde égratigné alors que les truands ne peuvent que plaire. J’avais trouvé beaucoup de lui, remise en question, bousculades, convictions, croyances, les remèdes ne sont pas toujours au début de l’horreur quand sont broyés les nus à tête de cerf, à tête attachée à la vie, dans une course aux abords de la forêt des justiciers du peuple. Le sournois est un animal au devoir bon, à l’équipe resserrée, intégrée dans sa gestion des faits fraîchement facturés à la haine, affligeante et démoralisante.

Raph s’est endormi. Il ronfle sur le banc, allongé. De la tête de Gab s’écoulent encore des mots, imperceptibles, jusqu’à ce que le sommeil le gagne.

Traitement en cours…
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Le gala des Babadada

Un homme sur une petite scène. Toute petite. Cinq personnes dans la salle, trois hommes, deux femmes. Une souris, qui fait sursauter un des cinq dans la salle, mais il se tait.

CONFÉRENCIER: Aujourd’hui, toute la séance sera consacrée à un pensement inhabituel. Cela ne nous effraie pas. Nous avons appris à abattre les panneaux qui nous entourent et nous servent de murs. Abattons les panneaux, et pensons à Jean-Marc Bergeron. Pensons.

Ils inclinent légèrement la tête. L’un des cinq, qui pense aussi, garde cependant un œil sur le trou par où s’est enfuie la souris.

CONFÉRENCIER: Joyeux anniversaire Jean-Marc.

LES CINQ: Joyeux anniversaire Jean-Marc!

CONFÉRENCIER: Jean-Marc ne nous entend pas, il ne saura peut-être jamais que nous lui avons souhaité un joyeux anniversaire, mais ces considérations pragmatiques ne nous intéressent pas. Élevons! Élevons! Élevons nos esprits vers les cimes où Jean-Marc brille.

Les cinq se lèvent et s’assoient, se lèvent et s’assoient, se lèvent et enfin s’assoient, plus attentifs encore que tout à l’heure.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc est un peintre de talent, un comédien hors du commun, un chanteur angélique, mais au-delà de cette jolie brochette de grâces, Jean-Marc est un modèle! Vous avez entendu son discours historique devant l’Assemblée des Nations Unies! Ce discours a fait profondément gigoter mon existence. Car Jean-Marc m’a inspiré au moment où j’en avais le plus besoin. Jean-Marc a toujours été là pour moi, spirituellement. Il lutte pour des choses très chères, il ne recule devant rien pour que triomphe le bien, le sien et le nôtre! Jean-Marc est un ange dont le commun ne voit pas les ailes. C’est un roi sans couronne, à l’auréole pâle et aux guirlandes discrètes. Je lui souhaite une très belle journée! Et à vous aussi!

PARTICIPANT 1: Je le soutiendrai dans tous ses choix!

Participant 3, l’homme à la souris, se penche vers Participante 1, et tout bas, derrière sa main en coquille, lui demande qui est ce Jean-Marc. Elle lui répond qu’elle l’ignore, et elle se tourne vers son voisin de droite, Participant 2, et lui demande ce qu’est l’Assemblée des Nations Unies. Participant 2 répond que c’est un groupe d’industriels très influents. Participante 2 leur chuchote de se taire.

PARTICIPANT 2: C’est le meilleur!

Conférencier ouvre les bras, invite les participants à participer.

PARTICIPANTE 1: Oui!

Participante 1 envoie des baisers avec ses mains à tout l’espace de la petite salle.

PARTICIPANT 3: Sapristi! Une souris!

Bref remue-ménage dans la salle. Dix yeux cherchent la bête, en vain. Conférencier ouvre un peu plus ses bras, à s’en faire craquer les articulations.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc!

Ramenés à la marotte du jour, l’audience se calme, ouvre les yeux à la mesure des bras de Conférencier.

PARTICIPANTE 2: Jean-Marc! Je l’aime tellement! C’est mon idole!

PARTICIPANT 2: Oui! Moi aussi!

PARTICIPANT 1: J’aime bien la boucle d’oreille qu’il portait au gala des Babadada.

PARTICIPANTE 1: Oui!

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De l’utilité des maires à Croteauville

Puisque c’est dimanche matin, Edgar Croteau minuscule dispose de quarante-cinq minutes avec Edgar Croteau majuscule. Il pleut au-dessus de Croteauville, mais pas au-dessus du jardin des Croteau. Faut dire que c’est un immense jardin, qui fait des kilomètres carrés. Le domaine est si vaste, qu’on n’y est jamais perturbé par le bruit des klaxons du centre-ville, par les fusillades occasionnelles, ou encore par la clameur de la foule, heureuse ou pas.

MINUSCULE: Papa! Papa! Attrape la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Lance la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Dessine-moi un moustique!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi les avions ne passent jamais au-dessus de notre maison?

MAJUSCULE: Ce n’est pas une maison, c’est un château. Ils ne volent au-dessus de nos têtes, parce que c’est un espace aérien privé, qui nous appartient jusqu’à la lune, et même un peu au-delà.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision, ils racontaient une histoire à propos d’enfants pauvres qui ne mangeaient pas tout ce qu’ils voulaient. Madame Tremblay ne me donne pas autant de glace que j’en voudrais, est-ce que je suis un enfant pauvre?

MAJUSCULE: Non. La pauvreté, c’est pour les étrangers.

MINUSCULE: Papa! Papa! C’est quoi un étranger?

MAJUSCULE: C’est ceux qui ne sont pas nous.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision…

MAJUSCULE: Tu regardes trop la télévision. Tu devrais lire. Il y a tout ce qu’il faut dans la bibliothèque. J’en parlerai à Maître Dupont.

MINUSCULE: Papa! Papa! Ils disent que le maire Provost est le dirigeant. C’est quoi un dirigeant?

MAJUSCULE: Celui qui dirige, celui qui donne des ordres aux autres. Tu veux jouer à la balle?

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi tu n’es pas le maire, tu pourrais donner des ordres aux autres toi aussi?

Ici, Edgar Croteau majuscule éclate d’un grand rire croteaunisien, devant un Edgar Croteau minuscule incrédule. Le temps s’égoutte, il ne reste que quatorze minutes à leur entretien dominical.

MAJUSCULE: Le maire, c’est le dirigeant des étrangers. Seulement des étrangers. Comme chacun en ce merveilleux monde a un rôle à jouer, le mien est de donner des ordres au maire.

MINUSCULE: Papa! Papa! Toi, on ne te voit jamais à la télévision! C’est le maire Provost qu’on voit! C’est lui le héros à la télévision.

MAJUSCULE: C’est vrai. C’est un héros. C’est lui qui reçoit tous les coups. Quand je décide de réduire les pilules à l’hôpital, c’est à lui qu’ils s’en prennent. Quand j’impose des frais pour la location des pupitres à l’école, c’est lui qui reçoit les coups. Quand je récupère les sous que la mairie donnait aux paresseux, c’est contre lui que les étrangers manifestent. Tu as raison, mon fils, le maire, c’est un héros.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je voudrais être un héros! Comme Spiderman! Comme Batman! Comme le maire Prévost!

MAJUSCULE: Les Croteau ne seront jamais des héros. Les héros sont de pauvres étrangers qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Nous, nous sommes au-delà de tout cela.

MINUSCULE: Papa! Papa! Est-ce que les étrangers nous aiment autant que les héros?

MAJUSCULE: Les étrangers ne nous connaissent pas. C’est bien ainsi. Nous possédons toutes les usines, tous les commerces, toutes les stations-service, tous les journaux, nous possédons jusqu’aux kiosques de distribution de limonade. Nous possédons, tout simplement. C’est notre nature, que veux-tu! Nous sommes heureux, nous serons toujours heureux. Il y aura toujours des maires pour protéger ce bonheur sacré. Il y aura toujours des maires.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je…

MAJUSCULE: Quarante-cinq minutes, mon fils. Au revoir. À dimanche prochain!

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Grenouille

Madame Gendron, l’enseignante, nous a expliqué qu’ils gardaient une pierre très très précieuse dans la forteresse municipale. Cette pierre, fabriquée par des philosophes venus d’Uranus, peut guérir toutes les maladies, et elle peut créer de la richesse et de l’amour là où il n’y en a pas.

Le gros Bastien a sifflé, du fond de la classe où il fait souvent des bêtises. Il a lancé comme ça que ce n’était pas vrai, que c’était un conte pour endormir les enfants. Tout le monde s’est mis à crier, c’est un conte! c’est un conte!, mais madame Gendron a levé la main, juste la paume de sa main. Elle avait son air sérieux qu’elle prend pour nous distribuer ses tests de géométrie.

Son attitude nous a tellement intrigués, que nous avons cessé de crier bien avant qu’elle ne nous menace d’un séjour chez la directrice. Clairement, madame Gendron n’entendait pas à rire. Pourtant, je me disais, et je suis certain que les autres aussi se disaient la même chose, cette histoire de pierre très très précieuse sonnait comme ce qu’on raconte aux petits enfants. Si c’était vrai, toute cette magie, il y a longtemps qu’on l’aurait utilisée pour guérir nos grands-parents, le père de la belle Dubois, la mère des jumeaux Lacroix, et même mes parents, qui m’ont laissé pauvre et orphelin, avec de bien trop grands yeux. Les autres m’appellent grenouille.

Quand nous nous sommes tus, madame Gendron nous a dit d’attendre à nos places, sagement. Elle nous a promis une révélation. Nous hésitions entre l’hilarité et la curiosité. Sans nous concerter, nous avons opté pour la curiosité, nous nous sommes tenus cois.

À son retour, madame Gendron portait un vieux livre aux pages jaunies. C’était une très vieille reproduction d’un livre encore plus vieux, écrit par le prince qui régnait sur le pays bien avant les ministres et les députés. Nous nous sommes rassemblées autour d’elle, et elle a tourné les pages avec une extrême délicatesse, pour ne pas les déchirer. À la page trois cent deux, il y avait un paragraphe qui décrivait l’arrivée de visiteurs de U, poursuivis par des barbares qui voulaient piller le plus précieux des trésors qui soit. Le bon prince a accueilli ces visiteurs, et il a caché le trésor au cœur de sa forteresse, là où personne ne pouvait pénétrer.

Alors madame Gendron nous a expliqué que l’histoire de la pierre très très précieuse fabriquée par des philosophes uranusiens était inspirée de ce passage dans le livre de nos origines municipales. Dans les premiers temps, les gens ont inventé toutes sortes de mythes autour de ce fameux trésor, et la pierre très très précieuse n’est qu’un de ces mythes. Nous n’avons jamais pu en avoir le cœur net, parce que les descendants du prince ont toujours refusé l’accès du peuple à leur forteresse, même si depuis plus de cent ans plus personne n’y habite.

Si j’ai rigolé avec les autres, je ne m’en suis pas moins juré de tirer la chose au clair. Je trouverais le moyen de pénétrer dans la forteresse et de me rendre jusqu’au trésor, peu importe ce qu’il m’en coûtera.

Cinquante dollars. C’est l’amende qu’on m’a imposée quand j’ai tenté de lancer une corde avec un crochet sur le créneau d’un des remparts. C’est ridicule cette amende: je n’aurais jamais eu la force de lancer le crochet là-haut, je m’en suis rendu compte à la première tentative. Les services sociaux m’ont assigné à résidence dans le foyer communal où je vivais.

Je n’ai pas abandonné. Dans les mois suivants, j’ai fabriqué une échelle qui m’aurait permis de monter et de redescendre en toute sécurité. Comme je n’avais pas vraiment d’amis, dans notre ville on se tient loin des orphelins et même les orphelins se tiennent loin des orphelins, je ne craignais pas que quelqu’un ne révèle mon secret. Sauf que je n’ai jamais été capable de transporter cette échelle, que je cachais dans les bois. Trop lourde, et sans doute m’aurait-on découvert.

À dix-huit ans, on m’a fait comprendre que je devais quitter le foyer. Tant pis, je m’y étais habitué. Grand roulement de personnel, mais stabilité étonnante du menu à la cafétéria. 

Par paresse, je me suis enrôlé dans l’armée. Je n’avais pas envie d’étudier, de lire des tonnes de livres, de passer des soirées à griffonner des mots et des chiffres vains. Après deux jours, je me suis rendu compte que c’était pas mal difficile, l’armée. Mais tant pis, par désoeuvrement, j’ai décidé de rester. Et le menu invariable à la cafétéria me plaisait bien.

Comme le camp militaire n’était qu’à deux kilomètres de la municipalité, de l’autre côté du bois, j’y venais flâner souvent. Je marchais au pied de la forteresse, et chaque fois j’élaborais les plans les plus originaux pour y pénétrer. Il a été question de montgolfière, de parachute, d’hélicoptère et même de catapulte. Ces idées s’effaçaient aussi vite qu’elles surgissaient. Je saluais les anciens camarades de classe, qui hochaient la tête de loin, avant de disparaître, je m’approchais des femmes, mais la plupart n’aimaient pas mon odeur militaire, et les autres se moquaient de mes yeux de grenouille.

J’ai assisté à de nombreux mariages, sur la base. Je les observais de loin, bien ancré au sommet du mur d’escalade. Il y en a eu de belles fêtes! Et les robes! J’en rêvais, j’essayais de déterminer laquelle je voudrais voir porter à ma femme, quand ce serait mon tour. Je les aimais toutes, ces robes.

Après bien des années, on a fait de moi, sans que j’y sois vraiment pour quelque chose, un conducteur de blindé. Métier à haut risque, en situation de guerre. Mais qui s’inquiéterait?

Quand mes premiers cheveux gris sont apparus, je me suis dit que je ne la verrais jamais, la guerre. Il ne me restait que la mienne, ma toute petite guerre.

Alors ce matin là, en quittant la maison, j’ai embrassé ma femme imaginaire en lui disant de ne pas m’attendre ce soir, que je serais sans doute en retard. Et je suis parti dans mon char d’assaut, sur le chemin forestier. Personne ne m’a arrêté. On me connaissait, on respectait mon grade, on me saluait.

Parvenu face à la forteresse, j’ai fait une pause. Je n’ai pas hésité, il était trop tard pour ça. J’ai simplement savouré. C’était maintenant, et dans quelques minutes, ce sera après. Pour toujours.

Dès le premier obus, la brèche était énorme. J’en ai quand même tiré deux autres, pour ne pas risquer d’être ralenti. Puis j’ai pénétré sans problème jusque dans la cour. Personne. Sans réfléchir, j’ai mis pied à terre et j’ai couru vers le donjon. J’aurais pu me tourner du côté de l’ancienne demeure du prince, mais je n’avais pas le temps de penser. La police, l’armée, tout le pays serait bientôt sur mon dos.

J’ai grimpé jusqu’au dernier étage du donjon, puis je suis descendu dans les sous-sols humides. Des galeries s’ouvraient, mais la plupart s’étaient écroulées. S’il y avait une pierre très très précieuse là-dedans, il me faudrait une vie pour la trouver!

Des ordres hurlés me sont parvenus de là-haut. On me cherchait, on me capturerait avant que je ne mette la main sur le moindre objet de valeur. J’ai pressé le pas, je fonçais dans une galerie, puis dans une autre, éperdu. Et je riais aux éclats, comme jamais je n’avais ri. La folie de cette quête m’excitait et je la goûtais comme une délivrance.

À force de courir, j’ai glissé sur un pavé humide, et mon front a heurté une poutre de soutènement. C’est là qu’on m’a retrouvé, un sourire béat aux lèvres, trempé de la tête aux pieds.

Il a été question de cour martiale, mais les médecins ont jugé que j’avais agi sous l’emprise de troubles mentaux sévères. On a fini par me libérer et j’ai découvert, dehors, que mon histoire avait fait de moi un phénomène. Ma photographie était partout, et rapidement la rumeur publique s’est mise à raconter que mes yeux de grenouille étaient ceux du seul être vivant à avoir vu la pierre très très précieuse. S’ils étaient si grands, c’est qu’ils avaient vu l’immensité.

Ça sentait le mythe en gestation. On m’a interrogé au téléjournal, dans les journaux, les magazines, dans tous les podcasts et les webinaires possibles. Soudain, j’étais riche, recherché, craint et vénéré.

Quand je l’ai rencontrée, elle me fuyait. Elle m’a avoué qu’elle ne croyait rien de toutes ces histoires sur la pierre très très précieuse, des contes pour endormir les enfants. J’ai reconnu qu’elle avait raison, que je n’y croyais pas non plus, que je n’y avais jamais cru, que je n’avais pas défoncé les remparts pour la trouver, vraiment, cette foutue pierre.

Nous nous sommes mariés le jour de son soixante et unième anniversaire. Elle était un peu plus jeune que moi, mais plus sage peut-être.

Traitement en cours…
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