Lascaux

Mon père nous a toujours promis de nous emmener à Lascaux. Quand j’étais jeune, je croyais que c’était un parc d’attractions, et j’avais hâte, oh que j’avais hâte. La promesse était répétée tous les printemps, mais quand arrivait l’automne, nous n’avions pas eu le temps, il y avait des imprévus, nos vacances nous traînaient toujours loin de Lascaux. Plus tard, j’ai cru que Lascaux était un zoo. J’imagine que mon père avait un jour fait référence aux félins, aux bisons peints sur les murs des grottes. Plus tard encore, quand j’ai fumé ma première cigarette, je n’y ai plus pensé. J’étais rarement à la maison lorsque mon père délirait sur une visite improbable à Lascaux. J’aurais pu me renseigner, voir de quoi enfin il s’agissait, j’ai préféré chasser Lascaux de ma mémoire. Ça restait, j’imagine, une sorte de lieu irréel, comme le Pôle Nord du Père Noël, le Paradis de mes voisins catholiques, ou le Pays des merveilles d’Alice. Une fiction. Aussi, je n’ai jamais visité Lascaux, ni personne dans ma famille. Mais chaque année, toutes ces années ensuite où j’étais loin, je sais que mon père a continué de promettre une visite à Lascaux. Pourquoi? J’aurais pu lui poser la question lorsqu’il en était encore temps. Dans la famille, quand on promet l’impossible, on a l’habitude de répéter, c’est ça, et tu nous emmèneras à Lascaux. Parce que Lascaux, c’est là où nous n’irons jamais.

Mon père est mort ce matin, et ma mère a dit qu’avant de cesser de respirer, il a promis qu’il serait bientôt sur pied, et qu’il l’emmènerait à Lascaux, avec les enfants bien sûr. J’ignore s’il savait ce qu’était vraiment Lascaux, ou si c’était un mot qu’il avait entendu dans sa jeunesse, peut-être une image dans un de ses livres d’écoliers, ou quelque chose dont lui a parlé son propre père.

Ce soir, après un bain mortuaire familial, trois jours de veille, une cérémonie, une réception, nous sommes rentrés à l’hôtel, Alina, notre fils Joaquim, six ans, et moi. À la première heure demain matin, nous sauterons dans l’avion, et nous ne reviendrons pas avant au moins l’an prochain, et  même un peu plus tard, ce serait bien. J’ai lu quelques pages d’un livre de contes à Joaquim. Il s’endort toujours après la deuxième page, mais je continue un peu plus, parce que j’aime le regarder rêver. Mais ce soir, juste avant que je ne referme la porte, sa petite voix m’a fait sursauter. Dis papa, quand m’emmèneras-tu à Lascaux?

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En exil

Nous vivons en exil. Toujours. J’ai douze ans, et d’aussi loin que je me rappelle, nous avons toujours fait nos bagages en vitesse pour partir en exil. Nous ne les avons jamais complètement défaits, jamais eu le temps de nous installer quelque part. Mes parents, ils entretiennent de drôles d’habitudes, dont celle de ne jamais être contents. Ils ne sont pas les seuls, je sais bien. Leur problème, c’est que ça les démange, et ils le crient à pleine voix, ils l’écrivent, ils le chantent, ça n’en finit plus. D’un pays à l’autre, ils s’activent, en un clin d’œil ils émergent de l’anonymat, et les quelques semaines de calme éclatent et la déflagration nous secoue. Parfois, nous restons sur place assez longtemps pour qu’on nous inscrive à l’école. Les enseignants nous demandent, ils le font tous, d’où nous venons, quel est notre pays d’origine. Au début, je nommais le premier pays dont je me souvenais, et c’était invariablement le pays que nous venions de quitter en vitesse. À vrai dire, j’ai oublié le pays où je suis né. Je ne l’ai peut-être jamais su. Ça me servirait à quoi? J’imagine qu’on m’a conçu dans un pays, que je suis née dans un autre, qu’on m’a donné le sein dans un autre encore. Je n’ai pas de home land, je suis fille de nomades contestataires. Conformiste. Je ne me suis jamais rebellée contre cette vie qu’on me fait mener. J’accepte tout, je me sauve quand il faut se sauver, je cours quand il faut courir, je me cache quand il faut se cacher, je suis une bonne fille contre qui ses parents n’ont rien à redire. Autrement, j’imagine que je les aurais encombrés, ils m’auraient abandonnée à mon sort. Mais il n’y a rien à craindre, je veux bien manifester contre l’injustice, contre la misère, contre l’exploitation, contre la corruption, contre tout ce que mes parents dénoncent, d’une contrée à l’autre, d’un océan à l’autre. Je le répète, je suis conformiste. Comme eux, je suis révolutionnaire, je ne crains pas de me faire des ennemis, je ne crains pas l’exil et la répression. Je me demande si un jour, nous nous arrêterons assez longtemps pour que je me fasse des amies. Et plus tard, aurais-je le temps de rencontrer mon révolutionnaire charmant? L’idéal serait de partir en exil en groupe, question de nouer des relations. Mais d’un pays à l’autre, nous finissons toujours par perdre de vue nos compagnons. Ils se répandent un peu partout sur la terre, dans toutes les directions. Parfois, par hasard, nous retrouvons des gens que nous avions connus dans un pays, jadis. Mais ça ne dure jamais. Ils partent à nouveau de leur côté, et nous du nôtre. Certains, parfois, ne partent plus. Ils deviennent muets, ou ils font semblant, et on ne les chasse plus. Je ne crois pas que mes parents deviendront muets, du moins, pas de sitôt. Ils ont encore beaucoup trop d’énergie dans les mâchoires, et il sort tellement de mots de leurs bouches que j’ai du mal à les imaginer silencieux. Alors nous bondissons d’un aéroport à l’autre, d’un port à l’autre. À ce rythme-là, nous aurons bientôt fait le tour, on nous aura bannis de tous les pays. Où irons-nous, alors? Comment sera-t-il possible d’être en exil de tous les pays à la fois? J’avoue que ça m’inquiète un peu, surtout si à leur mort, je dois poursuivre la tradition familiale.

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Trois kilomètres

ETHAN: Je me demande si ça vaut le coup de payer presque le double du prix pour un vélo tout en carbone. Un vélo avec un cadre en alu et des roues en carbone, ça ne me donnera pas plus de vitesse?

MARIO: Pourquoi pas un vélo en carbone avec des roues en carbone? C’est la meilleure solution. Simple.

ETHAN: C’est le prix. Je n’ai pas les moyens.

MARIO: Quelques milliers de dollars de plus, mais crois-moi, tu ne le regretteras pas.

ETHAN: Eh!

MARIO: Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

ETHAN: Tu n’as pas entendu? On dirait une balle, juste là, qui a sifflé à nos oreilles!

MARIO: Ça arrive. Mais pour le vélo, si tu n’as pas…

ETHAN: Ça arrive! Mais c’est dangereux! Courons nous mettre à l’abri!

MARIO: Les balles, elles vont où ça leur chante. Il n’y a pas d’abri. Donc, je disais que si tu n’a pas les moyens…

ETHAN: Comment ça, pas d’abri? Appelons la police! Les services d’urgence!

MARIO: Inutile. Ça ne vient pas d’ici. Laisse tomber. Pour le vélo…

ETHAN: Mais ça vient d’où? Aye! Encore une balle! Regarde, elle a brisé la branche de ce rosier!

MARIO: Ça vient de la guerre. Quand deux pays sont en guerre, il y a des coups de feu de part et d’autre. C’est la règle.

ETHAN: Mais nous ne sommes pas en guerre!

MARIO: Pas nous. Mais il s’en trouve toujours qui le sont. Ne t’en fais pas. Le vélo, si tu économises, disons que tu te donnes six mois, ou même un an…

ETHAN: C’est ridicule ce que tu dis. Si d’autres pays se font la guerre, il n’y a pas de raison que leurs balles nous frôlent!

MARIO: Oh, tu sais, de nos jours, les fusils d’assaut ont une portée impressionnante. Impressionnant.

ETHAN: Ces balles nous viendraient du bout du monde! C’est impossible. C’est de la fiction!

MARIO: Nous fabriquons des armes super performantes, nous les leur vendons, nous nous enrichissons, et parfois, nous récoltons les ricochets. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. Le vélo, donc, je te conseille d’économiser davantage, question de t’acheter ce qu’il se fait de mieux. Tu y gagneras deux, voire trois kilomètres à l’heure.

ETHAN: Trois kilomètres! Vraiment?

MARIO: C’est ce que j’ai gagné.

ETHAN: Ça veut dire que je pourrais… je pourrais presque te dépasser!

MARIO: En théorie, oui. Alléchant, non?

ETHAN: Tu as peut-être raison. Pourquoi se précipiter! Pour gagner trois kilomètres, ça vaut le coup d’attendre quelques mois de plus.

MARIO: Sage décision, Ethan.

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C’est nul

La femme, la cinquantaine, jolie, l’asperge de poivre de cayenne comme un gros cochon cuit dans une recette sud-américaine. Il tombe à genoux, s’essuie les yeux, ce qui aggrave l’irritation. Elle tire de son sac un revolver, tire un coup. Il s’écroule, blessé seulement, mais hors d’état de nuire. En attendant les secours, elle se penche vers le corps allongé sur le trottoir, lui plaque le canon de son arme sur la nuque, exige qu’il lui raconte.

SALVA: T’es vraiment un pauvre bonhomme, toi. T’en prendre à une femme de mon âge! Tu serais pas un peu pervers? Non? Alors quoi?

MIMOR: Je voulais simplement terminer ce que j’avais commencé. Tu te souviens, c’était il y a un siècle, une séparation, un départ, de ce genre de départ que, dans un roman, on attribuerait à la guerre, à son mouvement qui m’aurait transporté à l’autre bout de la terre, si loin que j’aurais eu du mal à revenir, mais évidemment, il n’y a pas eu de guerre, ce n’est pas ça, tu sais, j’oublie ce que c’était, en vérité je n’ai pas le temps de retrouver ce que c’était, un tourbillon, ça c’est certain, mais qu’est-ce qu’il l’avait provoqué, une quête, des passions, des rêves, un élan vers ce qu’à l’époque nous appelions un avenir, comme si j’étais tombé dans la rivière, juste là, au bout de la rue, emporté par le courant, ballotté de ville en ville jusqu’à aboutir dans un autre pays, puis un autre et un autre encore, m’éloignant sans jamais pouvoir me retourner, manquant me noyer plus d’une fois, incapable de m’accrocher à la rive, à une branche, à une racine, et j’ai dû finir par m’évanouir, car je me suis retrouvé couché sur le pont d’un navire battant pavillon Brésilien, sous des regards ahuris qui m’affolaient, car combien d’années s’étaient écoulées, et tu le sais aussi, elles se sautent les unes sur les autres les années, elles se bousculent, et tout ce qu’on peut en faire, des années, des carrières enrobées d’enfants et d’amours et de hobbys pour oublier qu’on a tout oublié, oui, je ne m’en cache pas, et ce n’est qu’en Patagonie que j’ai réalisé que je vieillissais, cinq enfants dispersés sur la terre, quelques femmes, toutes parties et revenues et reparties, cela m’étonne, j’en perds l’équilibre, je vacille à tel point que j’ai commencé à collectionner des fourchettes rares, j’y ai consacré une véritable fortune, déterminé à ne pas m’arrêter pour rajeunir le souvenir, pour plonger dans cette piscine de laquelle je n’aurais jamais dû sortir, malgré la nuit, malgré le froid, j’aurais dû devenir poisson, homme-grenouille ou méduse, j’aurais dû et je le savais, de tout temps je le savais, je n’avais pas à réfléchir ou à méditer, c’était en moi, c’était là, alors quand j’ai bradé ma collection pour moins que rien il n’y avait pas d’autre regret que celui d’avoir dispersé tous ces jours dans tous les vents du monde, impossible à rattraper, et je ne m’y serais jamais essayé, surtout à ce moment-là où cette longue errance n’avait plus d’importance, puisqu’il ne s’agissait pas de remonter le temps mais de trancher à travers le temps et l’espace, de filer en ligne droite jusqu’à destination, sans que n’en connaisse vraiment la nature, confiant de l’atteindre envers et contre mes doutes, plus confiant alors que je ne l’ai jamais été, n’écoutant ni la raison ni les conseils qui suintaient des murs de vacarme qui se dressaient de chaque côté de ma course, fort, vif et surtout, inébranlable, tu comprends, alors quand j’ai volé vers toi, quand j’ai atterri sur toi et que je t’ai embrassée, je complétais dans la grâce la montée interrompue dans ce jadis fondu dans notre présent.

SALVA: Mimor? C’est toi? C’est bien toi?

MIMOR: Hélas.

SALVA: Tu saignes. Tant d’années! Tu vas y rester, mon petit Mimor. C’est dommage. Tu aurais dû appeler avant, m’envoyer un courriel, je serais passée chez la coiffeuse, je n’aurais pas mis ce vieux pantalon et cette blouse démodée, je t’aurais donné rendez-vous sur la grève, nous aurions marché. Tandis que là, tu saignes. C’est nul.

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Picude, notre héros

Ceci est l’aventure extraordinaire de Picude, entrepreneur de l’année depuis un quart de siècle à Neymotown, une ville renommée intergalactiquement pour sa croissance économique fabuleuse, qu’aucune crise financière n’est jusqu’ici parvenue à ralentir.

N’essayez pas d’imiter Picude, il a plus de flair que vous en avez, il a plus de flair que tout mon arbre généalogique réuni n’en aura jamais. Qui dit flair dit sentir, aussi, nul ne s’étonne de voir notre héros entreprendre de longs périples dans les quartiers les plus étranges de la ville, le nez en l’air, à l’affût d’une bonne affaire.

Picule est une grosse boule, remplie de ses succès passés et à venir. Il marche lentement, vu sa corpulence et ses courtes pattes. Il saute plus qu’il ne marche, mais personne ne le lui fait remarquer, car cela le met hors de lui. Monter les rues en pente est pénible, on s’en doute, mais il se trouve toujours quelqu’un pour le pousser jusqu’en haut. Descendre, évidemment, est une partie de plaisir. Il se laisse rouler, ce qui lui permet parfois d’atteindre des vitesses folles. Cela a l’inconvénient de tout aplanir sur son passage, mais personne ne lui en tient rigueur. Car Picude c’est Picude, un héros hors pair.

Partout où il apparaît, on l’accueille avec applaudissements et génuflexions, avec de vibrants panégyriques, dont certains sont si bien sentis qu’on les conserve dans les caves voûtées de la Bibliothèque Nationale.

Sauf qu’aujourd’hui, après avoir pénétré dans un quartier de Neymotown où il n’a jamais ni sauté ni roulé, Picude sent que quelque chose ne tourne pas rond. Pas d’applaudissements, pas de génuflexions, des regards menaçants au lieu des panégyriques. Ceux-là, à coup sûr, ne se ramasseront pas à la Bibliothèque Nationale.

Picude s’étonne de la vétusté des vêtements que se portent dans ce quartier, qui tous sentent la sueur et la soupe aux pois.

Ces inquiétantes constatations sont toutefois vite chassées par une odeur infiniment douce, une odeur qui met tout son être en émoi, qui réduit Picude à son nez. Il sent la bonne affaire, et même plus, l’excellente affaire. Toute une rue d’immeubles fort solides font face à la rivière, qui coule dans ses flots entremêlés au bas d’une pente raide. Quelle vue! Quelle aubaine! Ses capacités d’abstractions inégalées lui permettent d’effacer les draps, les pantalons et les culottes qui pendent aux balcons et sur d’innombrables fils, les dizaines d’enfants qui se chamaillent dans les escaliers et jusque dans la rue, les voisins qui se crient des recettes de choux aux choux. Picule parvient à imaginer, en lieu et place de ce décor, de charmants petits appartements garnis de couples, tous mignons, avec de délicieux grands portefeuilles.

Il n’en faut pas plus à Picule pour se décider. Notre héros local, mais d’envergure infinie, achètera, nettoiera, vendra. Plusieurs millions, juste sur cette rue. Picule est jeune, il sent qu’au nombre d’avenues, de rues, d’allées et d’impasses que compte ce quartier, il flânera par ici pour des années encore. D’ici cinq ans, peut-être moins, sa fortune doublera, voire triplera, grâce à cette découverte. Et il sera entrepreneur de l’année pour encore longtemps!

Au moment où il allait rebrousser chemin pour semer ses ordres à ses contremaîtres en rénovation, épuration, éviction, une bande de jeunes, sans égard pour son héroïcité, entreprend de le pousser d’un côté et de l’autre, s’amusant comme avec un ballon surdimensionné. Le jeu attire des curieux, et en un clin d’oeil, deux équipes se forment, on improvise des buts, et Picule roule et rebondit au milieu de la rue, incapable de sortir du mouvement. L’équipe A marque un but, puis l’équipe B en marque deux. Les spectateurs frémissent, parient de petites sommes, et dans la rue, c’est la fête.

Pour Picule, c’est pénible. Tous ces coups, ces roulades, ces bousculades, lui blessent les membres, lui écorchent les mains, font saigner son fameux nez.

Finalement, la partie se termine quand le ballon ne roule plus. L’équipe B l’emporte, quatre contre trois. Bravo, crient les supporters.

Tous se retirent. Ils abandonnent Picule, immobile, entre deux carcasses de voitures rouillées. Picule respire, mais son éclat s’est terni. Passablement.

Linoce, qui passait par là en rentrant de son travail à la buanderie, remarque l’étrange ballon, s’arrête et constate aussitôt que ça vit, que c’est un homme. N’écoutant que sa naïveté, elle le roule jusqu’à son appartement, où pendant trois jours, trois nuits, elle le panse, le soigne, le nourrit. Quand Picule se réveille enfin, reconnaissant, il baise les doigts de la jeune femme. Sauvé, Picule est sauvé!

Revenu à lui et chez lui, l’entrain lui revient, et après avoir acheté tous les immeubles de la rue, dont celui où il a été soigné, il en fait chasser les locataires pour les remplacer par des citoyens générateurs de revenus et de croissance économique exponentielle.

L’année suivante, Neymotown lui décerne le titre d’entrepreneur de l’année.

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Un souvenir

MARIONNETTE: Où suis-je? Qu’est-ce qui m’arrive?

BALLON CREVÉ: On vient de te jeter dans le coffre des objets périmés. Bienvenue! Avec toi, le coffre est plein!

MARIONNETTE: Périmé! Moi? Je peux servir encore de longues années! J’ai toute ma tête, toute, et si mon habit est légèrement usé, oui, y a qu’à le remplacer.

BALLON CREVÉ: Ton habit est une loque. Mais la tête! Tous, autant que nous sommes, nous croyons l’avoir encore. Pure illusion, mon cher.

WALKMAN: Parle pour toi, Ballon Crevé. Ton essence s’est évaporée par ta fissure, qui s’élargit avec les années. Ton cuir rétrécit, s’effrite. Affreux.

BALLON CREVÉ: Oh toi, depuis combien de décennies as-tu cessé de chanter? T’es l’exemple type du signifiant sans signifié.

LIVRE DE CONTE: Moi j’ai toujours du contenu, contrairement à vous.

WALKMAN et BALLON CREVÉ: Oh toi!

WALKMAN: Il te manque une page sur deux, et celles qu’il te reste ont été rongées par un chien! Ton contenu, c’est du verbiage sans queue ni tête.

MARIONNETTE: Mais moi! Je peux encore jouer le prince charmant! Je peux encore interpréter des rôles de Molière! De Racine! De Ionesco!

LIVRE DE CONTE: Tu n’es pas chauve.

MARIONETTE: Tu n’as rien compris. Je suis complet. Entier. Vivant.

BALLON CREVÉ: Ta vie ne tient qu’à un fil. Maintenant que le coffre est plein, tu sais ce qui nous attend, tous?

WALKMAN: La Grande Transbahutation!

LIVRE DE CONTE: La Renaissance.

BALLON CREVÉ: Idiots! Ce qui nous attend, c’est le rebut! La chanson, je la connais. Au printemps, ils feront le grand ménage. Ils remarqueront ce coffre qu’ils n’ouvrent jamais, remplis de choses qu’ils n’utilisent jamais, et que penseront-ils?

MARIONNETTE: Qu’il est temps de nous utiliser!

BALLON CREVÉ: Ils penseront que nous gênons! Que nous occupons un espace qui ne nous appartient pas, qui pourrait servir à entreposer toutes ces choses qu’ils nous préfèrent.

WALKMAN: Ils pourraient nous vendre. Un divorce à l’amiable, une nouvelle vie pour nous!

BALLON CREVÉ: Tu t’es vu? Qui voudrait t’utiliser, aujourd’hui? T’es lourd, encombrant, limité, et franchement laid.

WALKMAN: Tu peux bien parler! T’es crevé!

BALLON CREVÉ: Crevé si tu veux, mais je n’ai pas perdu ma répartie!

LIVRE DE CONTE: Par contre, ton rebond, oui.

BALLON CREVÉ: Vous me crevez le coeur! Nous finirons tous au rebut, je vous le dis!

MARIONNETTE: Il doit bien y avoir une solution, un moyen de s’évader, de reprendre du service!

BALLON CREVÉ: Hélas.

WALKMAN: Moi, je suis optimiste. Nous nous en sortirons!

LIVRE DE CONTE: J’en doute. J’étais ici bien avant vous tous. Au mieux, nous pouvons espérer inspirer un brin de nostalgie, ce qui nous ouvrirait une nouvelle carrière.

MARIONNETTE: Quelle sorte de carrière?

LIVRE DE CONTE: Celle de souvenirs. Ça vit longtemps, des souvenirs. On les dorlote, on leur parle, on les expose avec fierté!

BALLON CREVÉ: Avec nos sales gueules, tu y crois vraiment? Sincèrement?

MARIONNETTE: Moi j’y crois. Je ferais un beau souvenir. On me ferait jouer à l’occasion, pour montrer que je me porte bien. Puis un jour, je deviendrais une antiquité. Ce qui est encore mieux. Je jouerais Néoptolème à merveille!

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Du ménage et de la littérature

Deux jeunes femmes, colocataires dans un appartement du centre-ville. Vendredi soir, vingt et une heures trente. Patricia entrebâille la porte de la chambre d’Éléonore.

PATRICIA: Éléonore?

ÉLÉONORE: …

PATRICIA: Éléonore?

ÉLÉONORE: Quoi?

PATRICIA: J’ai envie de danser. D’aller en boîte. Tu m’accompagnes? Pas le goût d’y aller seule.

ÉLÉONORE: Je ne peux pas, je dois faire de la littérature.

PATRICIA: Pas grave, je dois faire du ménage. Dans ma chambre. On termine nos trucs, et on ira après?

ÉLÉONORE: D’accord.

Dans sa chambre, Patricia range les vêtements éparpillés sur sa commode, met de l’ordre dans ses cosmétiques, époussette, même la poussière imaginaire. Patricia adore épousseter. Et passer l’aspi, même s’il n’y a rien à aspirer. Tout cela, sans se presser, lui prend un peu plus d’une heure. Retour devant la porte entrebâillée de la chambre d’Éléonore.

PATRICIA: J’ai terminé mon ménage.

ÉLÉONORE: J’en ai pas fini, avec ma littérature.

PATRICIA: T’as besoin d’aide? Je peux te refiler un coup de main.

ÉLÉONORE: Pourquoi pas. Alors voilà. Il tombe amoureux d’une fille, mais elle lui préfère son hérisson. Il insiste, elle lui tourne le dos, il colle, elle lui botte le derrière, il revient à la charge, et là, je ne sais pas trop ce qu’elle fait.

PATRICIA: Elle va chercher son hérisson, elle le place entre eux deux.

ÉLÉONORE: J’hésite. Je n’aime pas me servir des animaux pour mes expériences.

PATRICIA: C’est un hérisson complaisant.

ÉLÉONORE: Tu crois?

PATRICIA: Tu n’auras qu’à lui inventer une sortie de crise joyeuse.

ÉLÉONORE: Évidemment. Donc, le type se pique sur le hérisson, il hurle de douleur, il s’enfuit en la traitant de folle, de maniaque.

PATRICIA: D’écervelée.

ÉLÉONORE: Elle remercie son hérisson, en lui caressant la tête.

PATRICIA: As-tu pensé ajouter un passage un peu compliqué, quelque chose qui donnera de la profondeur?

ÉLÉONORE: Un peu d’hermétisme, peut-être?

PATRICIA: Les gens adorent. Donc, ton hérisson, il a double usage. Maintenant qu’il a chassé l’intrus, il roule dans tes pensées.

ÉLÉONORE: Il va les transpercer!

PATRICIA: Pourquoi pas. Il les transperce, et les pensées se vident.

ÉLÉONORE: Pas très joyeux comme sortie de crise.

PATRICIA: C’est vrai. Le hérisson transperce les pensées, qui laissent ainsi entrer plus de lumière. Voilà. L’illumination par hérisson.

ÉLÉONORE: Génial.

PATRICIA: Bleue.

ÉLÉONORE: Bleu? Quoi, bleu?

PATRICIA: La lumière, elle est bleue. C’est plus obscur qu’une lumière ordinaire.

ÉLÉONORE: Un œil! La lumière bleue dont la source est un œil. Mais, un œil de quoi?

PATRICIA: De rien. Un œil qui a sa propre vie d’œil.

ÉLÉONORE: En bois.

PATRICIA: Qui chante.

ÉLÉONORE: Je crois que ça y est, maintenant. C’est plus que bon. Merci merci merci. Merci de m’avoir aidé à faire ma littérature. La prochaine fois, c’est moi qui t’aiderai à faire ton ménage.

PATRICIA: Allez! Change-toi en vitesse, et allons danser!

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Chut!

Ils s’éveillent près d’un ruisseau, comme dans la littérature. L’eau lance ses petits couteaux d’argent, les lourdes feuilles pendent paresseusement au-dessus des flots, quelques truites gobent des patineuses.

Elle le regarde dormir, l’air de se demander depuis combien de temps dure ce sommeil. Le sien vient à peine de s’achever. Elle sourit, caresse ses cheveux qui s’emmêlent sur ses épaules nues.

À son tour, le voilà qui ouvre les yeux. Il touche le bas de sa robe qui traîne dans l’herbe, respire à grands poumons cette belle journée.

Il ouvre la bouche, mais d’un geste vif elle lui pose le doigt sur les lèvres, et aussitôt s’étonne de son geste, regarde ses mains, recule.

Il s’assied en s’appuyant contre le tronc d’un chêne, observe cette femme que les herbes, les fleurs et les arbres ont adoptée. Lydia, je connais ton nom sans que je ne sache pourquoi, sans mémoire.

Elle pousse un petit cri, tord ses lèvres de douleur. Elle se tient la main droite, ensanglantée. L’index et le pouce manquent. Ils gisent dans l’herbe, à quelques centimètres d’elle.

À la vue du sang, l’homme se précipite vers elle. Laisse-moi t’aider. Laisse-moi te bander la main. Que s’est-il passé?

Mais au même moment, horrifié, il observe la main de Lydia se sectionner, comme si un sabre invisible la sectionnait. Des larmes montent aux yeux de la jeune femme, impuissante. Chut! S’il te plaît, Edgar, ne parle pas.

De sa main encore valide, elle tente de nouer un garrot autour de son avant-bras. Mais Edgar, inquiet, déchire sa propre chemise en lanières. Je vais te soigner. Il le faut.

Dans un hurlement, la femme bondit sur ses pieds et s’enfuit dans un sentier qui longe le ruisseau. Derrière elle, traîne dans les roseaux son joli bras ensanglanté.

À la vue de cette amputation, Edgar s’arrache les cheveux. Quelle malédiction a pu s’abattre sur sa compagne? Quel est cet endroit? Qui est-il? Qui est-elle? Il s’élance à sa poursuite, en proie aux plus étranges tourments. Lydia, attends-moi! Que se passe-t-il? Lydia? Où sommes-nous?

Lydia s’effondre lourdement sur une pierre qui surplombe l’eau. Elle a perdu une jambe, que le courant emporte dans un sombre nuage rougeâtre. Tais-toi! Edgar, je t’en prie, tais-toi!

L’homme, essoufflé, qui arrive enfin auprès d’elle, s’immobilise, saisi d’effroi. C’est un cauchemar! Ce n’est pas possible!

Aussitôt ces mots prononcés, Lydia perd la jambe et le bras qui lui restaient. Elle n’est plus qu’une petite chose sanguinolente, que la douleur anesthésie. Tais-toi. Tu me tues.

La voix est si faible qu’Edgar, hésitant, s’avance vers elle, se penche près de sa bouche pour entendre. Je vais t’emmener, je vais te sauver.

Paroles fatales. La tête de Lydia se détache du cou et roule sur les pierres jusque dans le ruisseau, où elle flotte de longues minutes avant d’être happée par les flots chantants.

Éperdu, terrifié, Edgar se prend la tête à deux mains et s’enfuit dans la forêt derrière lui. On ne l’a plus jamais revu.

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Bien suffisant

Le jour du dixième anniversaire de son mourômuniq, Lucille a enfermé son mari Julien dans un coffre de cèdre. Vert.

C’était devenu impossible pour Lucille d’avoir à la fois un mourômuniq et un homme dans sa vie. Un choix s’imposait. Brave Lucille, elle a choisi sans hésiter le mourômuniq.

Liberté.

Dorénavant, elle pouvait consacrer la quintessence de son amour, de ses heures, de ses soucis, à son mourômuniq. Sans filtre. Parce que Julien n’en finissait plus de soulever des doutes, de relever des contradictions, de réclamer. Julien faisait tache, il n’était plus invisible.

Avant d’agir, certes, Lucille s’est sondée. Elle n’est pas femme à révolutionner sa vie sur un coup de tête.

Il y avait bien sûr la possibilité, pratique, d’obtenir un divorce. Sauf que ça la priverait de la fortune de Julien, et les divorcés ne disparaissent jamais complètement. Ils traînent à jamais une rancune inquisitrice.

L’idée du veuvage lui est apparue, oh, mais très brièvement. La mise en œuvre ne la rebutait pas, malgré quelques hésitations sur les méthodes. Non. Lucille s’est simplement dit que peut-être, un jour, elle aurait à nouveau besoin de Julien, comme jadis. Et puisque trouver un nouveau Julien représenterait un défi dont la taille croissait avec les années, mieux valait conserver celui qu’elle avait sous la main.

D’où le coffre en cèdre.

Puis ce furent vingt ans de bonheur indicible. Inodore.

Un matin, ou était-ce un soir, le mourômuniq a disparu. Il n’était plus là. Ni dans la maison ni dans le jardin, nulle part.

Lucille a hurlé, jeûné, prié. Elle a lancé des recherches dans tout le comté, dans tout le pays, jusqu’en Patagonie. En vain.

Jamais elle ne retrouverait le mourômuniq, elle le savait, et peu à peu, l’acceptait. En pleurant.

Alors elle s’est souvenue de son coffre en cèdre. Et de Julien.

Elle avait besoin de Julien. Pour la consoler, pour lui tenir la main, pour ne pas laisser s’évaporer les quelques baisers qui lui restaient.

Mais Julien n’était plus tout à fait lui-même. On aura beau protester, vingt années dans un coffre en cèdre, ça laisse des traces.

Julien ne parvenait plus à se déplier. Paralysé dans une position foetale, ses membres atrophiés, il ne ressemblait plus à cet homme fier qu’il avait été.

Malgré tout, Lucille décida que ce nouveau Julien, c’était bien suffisant.

Traitement en cours…
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S’égoutter

Des amis autour de la piscine. Maillots de bain. Musique. Margueritas.

JASMIN: Je vais pisser.

Un peu éméché, Jasmin monte les cinq marches du balcon, pousse la porte-fenêtre, titube jusqu’aux toilettes. Appuyé sur le mur, il baisse son maillot, qui tombe à ses chevilles. Il ferme les yeux.

Ça coule, longtemps. Jasmin a bu tout l’après-midi. Sensation de libération. Peu à peu, sa vessie reprend des proportions normales, moins douloureuses. Ça coule et ça coule, tellement que Jasmin manque de s’endormir, appuyé au mur.

Puis ça y est. Quelques gouttes, voilà. Remonter le maillot, aller rejoindre les amis. Mais. Évidemment, il en restait encore un peu. Rasant.

Demi-tour, Jasmin s’installe au-dessus de la cuvette. Et ça coule encore. Comme s’il ne l’avait pas fait une première fois. Ça n’en finit plus, il sent que ça va durer.

S’appuie à nouveau sur le mur, échappe son maillot qui tombe à ses chevilles.

Jasmin somnole, bercé par le bruit du flot ininterrompu. Impression de s’affaiblir, immobile devant la cuvette.

À l’extérieur, les amis l’appellent. Jasmin! Jasmin! C’est que ça fait déjà une bonne demi-heure qu’il est parti. On vient même frapper à la porte, mais on n’insiste pas. Il y a une autre toilette à l’étage.

Ça coule, et ça coule encore. Les yeux fermés depuis de longues minutes, souffle régulier, tout porte à croire que Jasmin s’est vraiment endormi. Comment est-ce possible? Dormir debout et uriner en même temps?

Quelqu’un derrière la porte demande si tout va bien. Jasmin grogne, et de l’autre côté, on se satisfait de cette réponse. Une petite voix dit qu’il est sans doute malade, qu’il vaut mieux le laisser.

Le soleil se couche, quelques-uns des amis se rhabillent, rentrent chez eux. D’autres aident à ranger, à nettoyer.

On semble avoir oublié Jasmin. Personne ne vient lui demander si ça va. On peut l’entendre uriner.

Appuyé au mur, Jasmin ronfle. Voilà quelques heures qu’il est là, à laisser ce flot continu quitter son corps.

Vers minuit, tout le monde est parti. Sean et Hugues, les hôtes, s’apprêtent à se coucher. Dernière vérification à la porte des toilettes. Trois petits coups. Jasmin? Pas de réponse. Sean colle son oreille contre la porte. Silence. Ça ne coule plus.

Inquiets, Sean et Hugues ouvrent la porte avec un tournevis.

Cri d’horreur.

Appuyé sur le mur, un squelette à peine humide, un maillot à ses chevilles.

Comment est-ce possible? Comment peut-on uriner au point de se vider de tout?

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