Un poème

Filer dans la nuit, dans le désert du Nevada, sans pare-brise. Des fous à moto me poursuivent depuis que je t’ai quitté.

Qui sont-ils? Que me veulent-ils?

J’ai mis tes lunettes, mais ce n’est pas suffisant. Ce vent sur mon front. Ce bourdonnement dans mes oreilles. Je sens ma tête sur le point d’éclater.

Je n’ai pas peur. Je garde mes yeux sur la route, mes mains sur le volant.

La route est déserte. Presque déserte. Nous ne croisons pas plus d’une voiture toutes les demi-heures. Ou plus.

Que me veulent-ils?

Je ferai tout pour survivre à cette nuit. Pas question d’abandonner.

J’ai suffisamment d’essence pour atteindre la ville. J’ignore ce que je ferai une fois sur place. Et eux, quel est leur plan? Vont-ils me tirer dessus? Me laisseront-ils entrer dans la ville?

J’ignorais que j’avais des ennemis. Je me creuse la cervelle, je ne trouve rien.

Je crois que j’ai gagné un peu de terrain sur eux. Dans mon rétro, leurs phares rétrécissent. Combien sont-ils? Trois? Quatre? Peut-être seulement deux.

Si au moins il y avait des flics sur cette route. Ça les exciterait. Excès de vitesse. Gros excès. Mais pas de chance d’en rencontrer un qui ne dorme pas dans cette nuit sans lune.

Zut!

Une crevaison. Pas le moment.

Oh la la. Ça valse. Un coup à droite, un coup à gauche. Me voilà bien enlisé dans le sable.

Vite. Sortir. Courir.

Les voilà. Ils s’arrêtent, inspectent la voiture.

Impossible de se cacher. Courir.

Que font-ils? Ils mettent le feu à la voiture. Ne semblent pas vouloir me poursuivre. Qu’est-ce que c’est?

Ils chantent, ils rient.

Les voilà qui partent. Rebroussent chemin, retournent d’où ils viennent.

C’est peut-être un piège, pas question de revenir vers la route avant le lever du soleil. Ils ont peut-être laissé un des leurs derrière.

Je marche. Toute la nuit, en parallèle avec la route. M’éloigner le plus possible de la voiture, de mes ennemis.

Enfin le soleil. Espérons qu’une voiture s’arrêtera.

Une moto! Oh non!

Rassurons-nous. Certainement pas un de ces types. Ils sont partis, disparus.

Plutôt aimable. Me conduit jusqu’à la ville, jusque chez moi.

Je lui offre un verre, pour le remercier. Frères humains, je crois en vous!

Je lui raconte ma mésaventure, mon pare-brise éclaté par la pierre qu’ils ont lancée, et la poursuite, et l’incendie, et la nuit dans le désert.

Il s’excuse.

Pardon?

Il s’excuse. Son copain, c’est un excentrique. Il avait besoin de ça, cette nuit, pour écrire un poème.

Un poème? C’est quoi cette connerie.

Oui, un poème.

Je lui balance mon verre au visage. Ridicule. J’en oublie de relever son numéro de plaque. Il déguerpit, l’air vraiment désolé.

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Deux hommes sur un pont

Un pont au-dessus d’un torrent. Cent deux mètres plus bas, des eaux tumultueuses, des rocs à vif, un grondement continu.

Un homme, la trentaine, jeans, t-shirt, arrive de la rive droite, pendant qu’un autre homme, la cinquantaine, complet veston, sérieux, arrive de la rive gauche. Sans se regarder, ils s’arrêtent tous deux au milieu du pont, sur des trottoirs opposés. Dos à dos, chacun regarde le torrent qui les appelle.

Chacun soupire, chacun jette un coup d’œil circulaire et aperçoit l’autre.

JEUNE & VIEUX (simultanément): Que faites-vous là?

JEUNE: J’ai affaire ici.

VIEUX: Mes affaires vont mal.

JEUNE: Vous voulez sauter? C’est ça? Parce que c’est le bon endroit, tout le monde vient ici. C’est connu.

VIEUX: Sauter? Vous voulez rire!

JEUNE: Craignez rien, je ne vais pas vous en empêcher.

VIEUX: Et vous? C’est pour sauter que vous vous arrêtez au milieu du pont?

JEUNE: Oui. C’est ainsi. Mais je n’ai pas trop envie d’en parler. Vous voyez, je croyais être seul.

VIEUX: Moi aussi. J’espérais être seul. Enfin, l’être encore un peu. Parce que seul, je le suis depuis quelques semaines maintenant.

JEUNE: Qui n’est pas seul! C’est pas une raison pour sauter. Vous déconnez.

VIEUX: Vous, c’est quoi?

JEUNE: C’est moi. Je suis constitué tout de travers. Ça n’a jamais fonctionné. J’avais un amour, je l’ai maltraité, je l’ai perdu. J’en ai trouvé un autre, je l’ai maltraité, je l’ai perdu à nouveau. C’est ainsi depuis que j’ai vingt ans. Je ne garde rien. Ni les emplois, ni les amours, ni les amis. Rien. Ce qui m’enquiquine, ce n’est pas la solitude. Ça, parfois, j’aime bien. Non, c’est cette irrésistible pulsion à tout détruire. Tout détruire.

VIEUX: Je vois. Faudrait voir un psy, mon gars. Sans doute un truc dans votre jeunesse, un traumatisme. Commun. Ça se traite.

JEUNE: Les psy sont chers. Et vous?

VIEUX: J’ai travaillé toute ma vie pour être riche. À quarante ans, je l’étais, riche. Millionnaire. Plein de millions. Une femme, des enfants, des propriétés. Puis une autre femme, d’autres enfants, d’autres propriétés. D’un divorce à l’autre, ma fortune a fondu. Alors j’ai voulu me refaire, j’ai diversifié mes investissements, j’ai pris des risques, et j’ai tout perdu. Plus que perdu. J’ai l’honneur d’avoir quelques millions de dettes. Je suis fatigué. pas le goût de tout reprendre.

JEUNE: La honte totale, quoi.

VIEUX: Il y a de ça, oui. Ils m’ont tous tourné le dos.

JEUNE: Mais enfin! Tout perdre, quand on est millionnaire! C’est pas fute fute.

VIEUX: Je vous en prie.

JEUNE: Faut le reconnaître. Vous bossez comme un fou pour avoir du pognon. Vous l’obtenez. Mais vous trouvez le moyen de tout gâcher. Ça ne tourne pas rond, là-haut!

VIEUX: Restons polis, nous ne nous connaissons pas, tout de même.

JEUNE: Moi je n’ai jamais rien obtenu, vraiment. Mais vous! Le succès, et monsieur s’arrange pour pulvériser des décennies d’efforts! Pathétique.

VIEUX: Jeune homme! Je ne permettrai pas qu’on m’insulte.

JEUNE: Vieux con.

VIEUX: Jeune vaniteux.

JEUNE: Incapable.

VIEUX: Je vais vous apprendre!

Le cinquantenaire agrippe le jeune homme, et avant qu’il n’ait pu réagir, le balance dans le torrent. Au même moment, des policiers, alertés par des témoins, foncent sur le pont. Ils ont tout vu.

Comdamné pour meurtre, le ruiné pourrit en prison, où on le surveille de près. De temps en temps, il subit la colère de ses nouveaux confrères.

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Il y a une solution à tout

Échange de messages dans un groupe de discussion. Léa, Méo, Mae et Léo.

LÉO: C’est embêtant. Nous partons en vacances demain. Tous les bagages sont dans le camping-car. Et les jeux des enfants. Et les bicyclettes. Et le vin.

MÉO: Tout de même. C’est ton père. Ça comporte des corvées.

MAE: Et toi Méo? C’est ton frère, non? Ça comporte quoi, dans ton cas?

MÉO: Je te rappelle que je suis à Sydney, Australia, ma belle. Toi qui ne travailles pas, tu as tout ton temps.

MAE: Moi, c’est impossible. En ce moment, un raz-de-marée roule sur mon existence!

LÉA: Mae? C’est l’amour?

MAE: Fou! Oui oui. Fou fou! Délié, illimité, affiné.

LÉO: Troisième cette année? Ou quatrième?

LÉA: Léo!

MÉO: L’amour, ça n’empêche rien. Tu peux t’occuper des funérailles.

MAE: Nous nous écrivons toutes les heures! Nous serons ensemble ce soir, demain soir. Mon esprit possédé. Je voudrais bien, mais j’en serais incapable. Inepte.

LÉO: Ça pourrait être une belle façon de faire connaissance, préparer des petites funérailles ensemble. Main dans la main, choisir un cercueil, organiser une exposition du cadavre, et finir le tout par un feu de joie!

LÉA: Léo, tu exagères! Ta soeur a peut-être trouvé le bonheur, tu ne vas pas tout lui gâcher!

LÉO: Mais toi Léa, c’était ton mari, la corvée, c’est pas plutôt à toi qu’elle reviendrait?

LÉA: Il a été mon mari pendant sept ans, mais dans la dernière année, tu le sais bien, il me trompait. Ouvertement. Au vu et au su de toute la ville. Alors.

MÉO: Il s’en vantait. C’est bien mon frère.

MAE: Faut le faire congeler. On s’en occupera quand on pourra.

LÉO: J’ai vérifié. Impossible. Ils peuvent le garder au frais pour quelques jours, mais le congeler, ils ne peuvent pas.

LÉA: Légalement, le congeler nous-mêmes, ça poserait un problème, je crois. Les gens, ils n’ont pas le droit de garder des cadavres chez eux, ad vitam aeternam.

MÉO: Sans compter que s’il y a panne d’électricité, ça risque de sentir mauvais. Et qui voudrait avoir un corps en décomposition dans son sous-sol?

LÉO: J’ai pas de congélateur.

MAE: J’en ai un, mais il est rempli de brocoli congelé. Mettre de la chair par-dessus, non merci. Ça corromprait. Et puis, je suis végétarienne.

LÉO: Personne ne te demande de le manger.

MAE: Idiot!

LÉA: Caser un cadavre entre les fruits congelés et le saumon fumé, ça ne se fait pas.

MÉO: Alors, vous n’avez pas le choix. Il vous faudra bien les faire, ces funérailles! Vous prenez le premier cercueil venu, une p’tite soirée, une p’tite cérémonie, deux ou trois mots et hop dans le four. Pas besoin d’attendre les cendres. Ils en disposeront. Au rebut!

LÉO: Tu peux bien parler, toi tu t’en fous, dans ton Australie lointaine! Tu n’auras pas à lever le petit doigt! On te reconnaît, toujours absent quand la famille a besoin.

MÉO: Je paierai le cercueil, si ça peut vous consoler.
LÉA: Tant qu’à payer, pourquoi ne pas embaucher quelqu’un pour s’occuper du cadavre? Cercueil, salon funéraire, incinération. Deux ou trois personnes.

LÉO: Des acteurs, en somme. Pour jouer notre rôle.

MAE: C’est une excellente idée! Ils joueront bien mieux que nous. Je suis certaine qu’à l’École de théâtre, nous pourrions en trouver quelques-uns. Ça leur fera un peu de sous pour payer leurs études.

MÉO: Ça existe, un service comme celui-là? Ça se fait?

LÉA: Tout peut se faire, du moment qu’on le décide.

MAE: Alors c’est décidé.

LÉO: On peut tout faire en ligne?

LÉA: Je publie une annonce ce soir, et j’en suis certaine, on y répondra tout de suite. Nous diviserons les frais après.

LÉO: D’accord.

MÉO: Au salaire minimum. Faudrait pas exagérer.

LÉO: Ça va de soi.

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Les petits caractères

Jonathan a failli mourir. Cris, effroi, angoisse. La mère incriminait l’épouse qui dénonçait les mœurs barbares du clan.

Le médecin traitant allait débrancher les appareils, qui de toute façon consommaient beaucoup trop d’électricité. Et l’hôpital avait besoin du lit pour des malades guérissables.

Mère et épouse ne s’entendaient pas sur la couleur du cercueil ni sur le prix.

C’est alors qu’est apparu ce médecin de génie. Nouveau. Il proposait de le sauver, en lui implantant un soutien artificiel. Comme d’autres ont des prothèses.

Cris, espoir, enthousiasme. La mère accusait l’épouse de l’avoir abandonné, mais l’épouse n’entendait pas, n’écoutait pas, tenant la main du malade, murmurant des mots de leur vie à tous les deux.

Un mois plus tard, Jonathan rentrait chez lui.

Retrouvons-les, lui et son épouse, heureux comme des pinsons, le soir de leur premier repas en tête à tête. Vive le bonheur, dirait ma sœur.

ÉPOUSE: Enfin, mon petit Jon! Enfin de retour! La mort a perdu la partie!

JONATHAN: Dire que je pourrais être en train de m’amuser avec les racines des pissenlits!

ÉPOUSE: C’est horrible! Parlons de ce qui nous attend. Comment te sens-tu?

JONATHAN: Parfaitement bien, comme si je n’avais jamais été mourant. C’est marrant, non?

ÉPOUSE: C’est inespéré. Est-ce que tu nous entendais, quand tu étais dans le coma?

JONATHAN: Je ne suis pas certain. Il y avait des gens, mais c’était comme dans un rêve. Comment savoir? Une chose dont je suis certain, j’ai senti ta présence jour après jour, tu dansais près de moi, tu chantais, tu riais et j’étais rassuré.

ÉPOUSE: Oh Jon! Comme j’ai eu peur de te perdre!

JONATHAN: Cette technologie, c’est inespéré. Quand je retournerai voir ce médecin, je lui apporterai un présent. Ça vaut bien ça! Vous cherchez le cadeau idéal pour un homme dans la quarantaine, visitez notre boutique virtuelle! Vous y trouverez un vaste choix d’articles de sport ou de bricolage, vous y trouverez même des billets pour les meilleurs spectacles en ville!

ÉPOUSE: Jon? Qu’est-ce que tu racontes?

JONATHAN: C’est pas moi. Ça parle tout seul. Sinistre.

ÉPOUSE: Tu trembles, viens, viens t’allonger sur le divan.

JONATHAN: On dirait que je suis possédé.

ÉPOUSE: Tu veux de l’eau? Des cachets? Un verre de rhum?

JONATHAN: Oui, s’il te plaît. Le Tonneau d’or vous offre la meilleure collection de rhums de toutes provenances. Antilles françaises, Caraïbes, vous y trouverez de tout, pour tous les palais, pour tous les budgets. Il y a un Tonneau d’or près de chez vous, jusqu’en bas, à l’intersection de la rue de la Victoire.

ÉPOUSE: Encore!

JONATHAN: Je sais. Je n’ai aucun contrôle. C’est inquiétant.

ÉPOUSE: Tu es pâle, j’appelle ton médecin.

JONATHAN: Attendons demain. Je suis fatigué. C’est sans doute cette nouvelle technologie. Un bogue. S’il fait beau demain, nous pourrions marcher jusqu’à l’hôpital. Voici les prévisions météorologiques pour demain. Vague de temps frais demain matin. Maximum de sept degrés Celsius. La température se réchauffera progressivement en journée, pour atteindre vingt degrés à seize heures. Demain soir, risque d’averse.

ÉPOUSE: Tout ce que tu dis, Jon, il y a un robot qui répond à tout ce que tu dis! Comme si tu étais branché sur un moteur de recherche Internet!

JONATHAN: Ça n’a aucun sens.

ÉPOUSE: Essaie, pour voir. Dis n’importe quoi, une chose absurde que tu aimerais trouver.

JONATHAN: Je ne veux rien.

ÉPOUSE: Invente!

JONATHAN: Absurde? J’aimerais m’acheter un tutu. Chez Boutique Claire, on met le prêt-à-porter à la portée de toutes les danseuses! Toutes les couleurs, toutes les tailles, toutes les danses. Boutique Claire, 15 avenue du Chêne-Bleu, ou Boutique Claire en ligne!

ÉPOUSE: Tu vois! Ils ont fait de toi un esclave! Le nec plus ultra de la pub.

JONATHAN: Je vais exiger qu’on me débranche cette aberrance!

ÉPOUSE: Ça fait sans doute partie du contrat.

JONATHAN: Tu n’as pas lu les clauses?

ÉPOUSE: Qui lit les petits caractères?

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Chez Georgette

Les étrangers qui entrent au café Chez Georgette en ressortent rarement vivants.

C’est un café sur le bord de la grande route, qui traverse du nord au sud la forêt de la Roche-Rouge. Isolé. Pas une autre habitation, pas même une station-service. Le premier village est à cinquante-deux kilomètres au sud, le second à quarante-huit kilomètres au nord.

Au café Chez Georgette, à part les routiers habituels, tout le monde est étranger. Je suis un routier. J’en ai vu des gens entrer, qui ne sont jamais ressortis. J’ignore ce qu’ils sont devenus. Je les ai peut-être rêvés.

Ce matin, il y eu cette femme qui montait du sud, qui s’est arrêtée pour manger un croque-monsieur. Presque jeune, elle ne souriait pas. Éteinte. Ni triste, ni inquiète, ni fâchée. Vide.

Puis il y a eu cet homme, qui descendait vers le sud. Il a commandé un croque-monsieur. C’est ce que choisissent tous les étrangers. Le plat du jour ne les attire pas. Pourtant.

Je ne m’arrête jamais plus de trente minutes dans ce café. Quand des étrangers entrent, ce qui est rare, je les observe. Alors le temps passe vite.

Puisque toutes les tables étaient prises, par les routiers et la femme, l’homme a demandé la permission de s’asseoir à sa table. Elle a haussé les épaules.

Il a ouvert son téléphone pour consulter ses messages, ils le font tous, mais comme il n’y a pas de réception ici, au milieu de la forêt, il l’a reposé. Nerveux. Sourire nerveux.

Les croque-monsieur n’arrivaient pas. Ils devraient vraiment commander le plat du jour, c’est tellement plus simple.

Il a levé les yeux vers elle, lui a parlé de la légende. Les étrangers qui disparaissent dans ce café. Il a ri. Il voulait constater, détromper les superstitieux. On sentait, cela était inscrit dans la brièveté de ses gestes entrecoupés, qu’il avait tout de même un peu peur. Qu’il aurait besoin de se convaincre lui-même.

Elle lui a répondu qu’elle n’y croyait pas, que c’était bête. Il s’est calmé. Ils ont parlé de la route, du croque-monsieur qui n’arrivait pas, ils n’avaient plus faim, voulait seulement faire une pause, il a été question de cinéma, de la ville, de la mer, de longues promenades dont ils se souvenaient, ou qu’ils imaginaient. Il a fini par lui prendre la main, elle a fini par lui donner un baiser. Combien de temps tout cela a duré? Une vie, ça m’a semblé.

Je suis sorti. Dans le stationnement, devant le café, il n’y avait que les camions des routiers. Je les connais tous, ces bahuts. Mais pas de voiture. Comme si ces deux étrangers étaient venus jusque là à pied.

Par curiosité, je suis retourné à l’intérieur. Leur table était prise par un routier. Un type du sud que je connais de vue. Nulle trace d’une femme, d’un homme, de ce qui ressemblait à un nouveau couple.

J’ai demandé à Georgette elle-même ce qui était advenu de ces deux-là. Elle m’a dévisagé comme si je lui racontais des obscénités. Je n’ai pas insisté, j’ai repris la route.

La prochaine fois, je prendrai des photos, pour me prouver que je n’invente rien. Ou je leur dirai de partir en courant, ou je les emmènerai loin, très loin du café Chez Georgette.

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Le festival de la crevette

Les bureaux de l’Hebdo de Sainte-Antanoisiette-sur-mer sont en effervescence. Les employés, Adrien et Jill, courent dans tous les sens pendant que leur patron-rédacteur en chef LeMauve, hurle, gratte les murs, frappe du pied. Il n’y a pas de nouvelle.

Il ne s’est rien passé à Sainte-Antanoisiette-sur-mer aujourd’hui, rien à rapporter. Sauf que l’heure de tombée approche, le journal a besoin de son contenu. N’importe quoi ferait l’affaire, comme d’habitude. Sauf que là, il n’y a pas même n’importe quoi. Il n’y a rien.

Adrien a bien tenté de produire de la nouvelle. Répondant aux ordres du patron-rédacteur en chef, il est parti, il y a une heure, pour incendier la grange du bonhomme Lecourt, que personne n’aime, et qui n’est pas abonné au journal. Le bonhomme Lecourt l’a accueilli avec son vieux fusil de chasse. Calibre 12. 

Alors.

Le patron-rédacteur en chef a dépêché Jill au centre d’activités récréatives du Club de l’âge d’or de Sainte-Antanoisiette-sur-mer pour y glaner quelques rumeurs, ou au pire, d’anciennes nouvelles qu’on aurait omis de rapporter, ou dont on ne se souviendrait plus. La bande de vieux l’a vite trouvée suspecte, et les plus vaillants l’ont chassée à coups de cannes.

LeMauve pâlit. L’anxiété lui noue le regard, il sue à torrent. S’il ne trouve rien, il perdra des commanditaires, et s’il en perd, les propriétaires lui botteront le derrière.

Soudain.

Jill a une idée de génie. Le calme tombe comme une pierre, lourdement, pesamment. LeMauve et Adrien, toute oreilles, s’approchent.

JILL: Voilà, il suffit d’écrire un ou deux articles, une fois n’est pas coutume, à propos de ce qui se passe à Saint-Losionian-sur-dune. À ce qu’on m’a dit, il y a eu un meurtre la nuit dernière, un vol ce matin, et le maire a été hospitalisé cet après-midi pour une foulure à la cheville gauche.

ADRIEN: Quoi! T’es sérieuse? Mais c’est trop fort! C’est trop bon! Il faut écrire ça tout de suite, faire une entrevue, demander des commentaires, des analyses, des suivis! Le maire de Saint-Losionian-sur-dune s’est foulé une cheville! Quand même incroyable!

LEMAUVE: Attention! Ne nous emballons pas! Je vous l’accorde, que le maire de ce village sous-développé, qui fait ombrage au nôtre depuis des générations, se soit foulé une cheville est quelque chose. Mais nos lecteurs ne veulent pas de cette nouvelle. Ils veulent qu’on leur parle de Sainte-Antanoisiette-sur-mer, et de rien d’autre! Ils n’ont rien à faire de ce qui se trame à l’autre bout du monde! Et moi non plus d’ailleurs. Trouvons mieux!

Consternation.

Voyant s’envoler une si belle occasion de remplir des pages, non seulement aujourd’hui, mais pour les jours à venir, les deux journalistes s’effondrent. L’odeur de la fin plane dans l’air déjà nauséabond de leur petit local sans aération.

LeMauve, atterré lui-aussi par ce qu’il vient de dire, s’effondre sur une chaise.

Trente-deux minutes plus tard, Jill boit un verre d’eau. Ça la rafraîchit, ça lui redémarre la cervelle.

JILL: J’ai une autre idée! Locale!

LEMAUVE: Locale? Parfait, tu peux commencer à l’écrire. Au boulot!

JILL: Vous ne voulez pas l’entendre?

LEMAUVE: Si elle est locale, pas nécessaire.

JILL: Adrien?

LEMAUVE: Puisque tu insistes, vas-y. Mais fait vite, il faut produire, produire, produire, produire.

JILL: Le mois prochain, c’est le Festival de la crevette de Sainte-Antanoisiette-sur-mer. Nous pourrions écrire un article qui expliquerait l’origine de ce festival, son importance pour l’économie locale, pour la fierté locale, pour l’avenir local. Nous pouvons écrire des pages et des pages là-dessus, avec entrevues, commentaires et analyses.

LEMAUVE: Jill, tu es gé-ni-a-le! Géniale! Cela nous permettra, comme on dit, de mettre la table, et de bien la mettre! Nous ferons des suivis tous les jours pendant un mois. Et après la fête, nous parlerons de cette édition du festival, avec des dizaines et des dizaines d’entrevues, de commentaires, d’analyses! Notre journal est sauvé pour au moins trois mois! Et si entre-temps il y avait des nouvelles à couvrir, eh bien, nous aviserons!

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Sparcoule et bicyclette

Une file de mille trois cent quatre personnes sur le boulevard de la Viorne-Flexible. La tête de la file s’agite devant les portes fermées de PLUS-TOP-QUE-TOP, une grande surface vraiment grande, qui appartient à une chaîne internationale vraiment internationale. Les portes ouvriront dans trois heures dix-sept minutes quarante-cinq secondes.

Un cycliste descend le boulevard, le long de la longue file. Soudain, il freine, fait volte-face et s’arrête à la hauteur d’un des individus, planté, immobile, aux trois quarts de la ligne. Son geste soulève les protestations du quart de ceux qui attendent derrière lui. Le cycliste les rassure en gardant une bonne distance, et pour éviter un lynchage, ou autres civilités, il s’assure de rester à cheval sur sa bicyclette, bien campé dans la rue.

KEVIN (le cycliste): Hey Fred!

FRED: Kevin.

KEVIN: Qu’attendez-vous?

FRED: Le messie, la fin du monde, le retour d’Elvis.

KEVIN: Je suis en train de manquer quelque chose?

FRED: Comme d’habitude.

KEVIN: C’est un nouveau téléphone plus intelligent que l’intelligence? C’est ça?

FRED: Pas du tout. Tu es vraiment déconnecté. C’est le Sparcoule! 

KEVIN: Le Starcool?

FRED: Sparcoule! S-P-A-R-C-O-U-L-E. Sur quelle planète vis-tu? Tout le monde en parle depuis un an sur Instagram Pic-et-pic et Colégram!

KEVIN: Pic-et-pic, connais pas.

FRED: Une plateforme super-top où tu peux partager le fond de ta pensée. Il y a une application intégrée qui filme le fond de ta pensée.
KEVIN: J’ignorais que c’était possible. Mais ton Sparcoule, là, c’est quoi?

FRED: Ah ah ah! Tu es comique toi! Trop drôle!

Autour de lui, ceux qui ont entendu cette question sourient, ou s’esclaffent franchement, impoliment.

KEVIN: Ben quoi. C’est quoi le Sparcoule? Tu l’as dit toi-même, je ne suis pas connecté, je ne le sais pas, je n’ai jamais entendu parler du Sparcoule.

FRED: Mais c’est ça qui est drôle, Kevin! Personne… Oh la la! Personne, tu m’entends, ne sait ce qu’est le Sparcoule!

KEVIN: Tu te moques de moi. Laisse tomber, je…

FRED: Attends. Je ne me paye pas ta tête. Personne ne sait ce qu’est le Sparcoule, c’est la vérité!

KEVIN: Alors pourquoi attendez-vous tous ici! C’est à n’y rien comprendre!

FRED: Depuis un an, on ne parle que du Sparcoule! Tu saisis? La fièvre que ça a créée! Des milliers d’hypothèses! Des centaines de livres, de blogs, de podcast. Tout, quoi! Aujourd’hui, nous serons les premiers à savoir. Enfin, nous serons des milliers et des milliers dans tous les pays à le savoir!

KEVIN: Tu vas acheter ça, sans savoir ce que c’est!

FRED: Sans hésiter!

KEVIN: Étonnant.

FRED: Avant-gardiste!

KEVIN: Si tu le dis. Bonne journée Fred. Salut.

FRED: Ah Kevin, toi et ta vieille bicyclette…

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Rentrez chez vous

Ce vendredi n’a rien d’un jour ordinaire. Le sous-sous-sous-sous-sous-sous-sous-directeur Hérik a convoqué les cinquante-deux employés de la section ZD5487G à une réunion brève, mais importante. Pour l’occasion, un demi-café tiède et clair a été généreusement distribué à chacun.

HÉRIK: Aujourd’hui, mes chers enfants, c’est la dernière journée de travail de notre cher Jean. Pour ceux d’entre vous qui l’ignorez, Jean a commencé à œuvrer au sein de notre compagnie il y a exactement cinquante ans, deux mois et trois jours! Bravo Jean! Répétez avec moi, bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Voilà, c’est bien. Vous direz bravo Jean chaque fois que je m’arrêterai de parler, ce sera bien. Alors, reprenons…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean est un modèle pour nous tous. Un demi-siècle de fidélité à la Compagnie, c’est grandiose, honorable, marvellous. Pendant toutes ces années, nous avons pu compter sur un employé docile, qui n’a jamais demandé d’augmentation de salaire. Aussi, nous ne lui en avons jamais donné. Pour nous, la direction de la Compagnie, c’est important. Ça nous émeut au plus haut point. Ah, mes enfants, je savais que ce serait un discours très émouvant. Me voilà émotivement ému.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean a toujours été ponctuel, il a toujours suivi la cadence, sauf dans le dernier mois, il a été un modèle dont chacun de vous peut s’inspirer. Aussi imperturbable, inébranlable, efficace et déterminé que nos plus belles machines. Un ange!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Il aurait pu, comme plusieurs autres, se laisser attendrir par les salaires plus alléchants de la concurrence! Mais non, rien n’a pu ébranler la fidélité de Jean. Ce cœur admirable ne s’est pas laissé tenté par la grande ville, par le grand pays, par les contrées riches et joyeuses, par la vie facile. Ce cœur admirable est resté cloîtré dans le bonheur infini de la répétition!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Plus de cinquante ans à enfoncer parfaitement un rivet de trois millimètres dans une base d’acier de dix-sept centimètres par cinq centimètres. Je vous l’affirme et le réaffirme, il l’a fait avec une parfaite perfection! Pourquoi? Je vous le demande!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Eh bien, je vais vous répondre. Jean était spirituellement mignon. Oui mes enfants, mignon! Car Jean avait trouvé le sens profond de son travail, il savait que là commençait et se terminait sa courtoise mission sur terre.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Je sais. Je sais. Vous désirez tous plus que tout tout tout, retourner à vos postes! Soyez rassurés, j’achève! Je vais de ce…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Laissez-moi achever. Oui. Donc. Voici le moment solennel où la Compagnie remet ce cadeau solennel. Jean, approchez.

Tous restent silencieux.

HÉRIK: Maintenant, allez, allez. Bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Donc, Jean, voici ces magnifiques chaussons en phentex aux couleurs de la Compagnie, anthracite aux reflets ardoise. Ma-gni-fi-ques! Qu’en dites-vous, Jean? Un petit discours, en deux mots. Deux mots, c’est bien suffisant.

JEAN: Merci bien.

HÉRIK: Cinquante ans, mes chers enfants! Maintenant, retournez tous à vos postes. Et vous, Jean le bienheureux, rentrez chez vous!

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Comme une plaisanterie

L’homme et la femme, sur un banc face à l’océan. Les vagues, les cris des enfants, les parasols, les corps bronzés. L’homme et la femme portent leurs vêtements de ville, comme s’ils prenaient une pause dans une journée de travail, personnages abandonnés par un marionnettiste.

LUI: Pourquoi me donner rendez-vous ici, tu aimes cet endroit? (Elle ne m’a jamais parlé de cette plage, ni même d’une attirance pour l’océan. Déjà, conduire plus de vingt kilomètres pour ce rendez-vous, ça m’a semblé louche dès le départ, pourquoi ne pas se rencontrer comme d’habitude chez elle, ou dans le café d’en face, n’importe où, même au parc. C’est un peu solennel, à mon avis, mais je me méprise peut-être, probablement. Excentrique, oui, je sais qu’elle l’est. Nous reviendrons peut-être un jour de congé. Une nuit. Dormir sur la plage.)

ELLE: Je viens ici pour la première fois. Ce sera un de nos souvenirs. (Il est sur ses gardes, je le vois bien. Ce n’était pourtant pas mon intention. Tout ce que je ferai le mettra sur ses gardes? J’ai eu cette folie, faire ça ici, lui parler. Nous reviendrons peut-être, plus longtemps. Ou je n’y remettrai jamais les pieds. C’est peut-être ça. Utiliser un lieu que je pourrai effacer, si ça devenait nécessaire. Pourtant c’est bien. Beaucoup mieux que je ne le croyais. Sans doute parce que ce ne sont pas les vacances, pas encore. Quand la foule débarque, ça doit tout gâter.)

LUI: Quand je t’ai connue à l’Université, jamais je n’aurais deviné que nous nous retrouverions. Quel hasard! Un soir de fête, dans un café. Je te croyais à l’autre bout du monde, avec ton père. (Je n’aurais jamais pensé avoir une aventure avec elle, ça jamais! Nous n’étions pas particulièrement proches. Elle était là, avec tous les autres, parmi tous les autres. Discussions sur l’accessibilité aux études supérieures. Réunions, débats, articles dans le journal étudiant. J’avoue que je la trouvais farfelue, inconstante. Si on m’avait dit qu’un jour, eh bien, je n’y aurais pas cru, j’aurais souri. Me paraissait beaucoup trop jeune, même physiquement, et pas sérieuse.)

ELLE: Marlène se souvient bien de toi. Dès le début elle m’a dit, lui, il n’est pas comme les autres, ne le traite pas comme les autres. Tu te souviens de Marlène? (Pourquoi m’a-t-elle dit ça, exactement, elle ne m’a peut-être pas tout dit. Il ne s’est rien passé entre eux deux, j’en suis certaine. Mais comment peut-elle penser qu’il n’est pas comme les autres? Qui n’est pas comme les autres? Qu’est-ce que ça prend pour ne pas être comme les autres? Parce qu’il donnait toujours l’impression de savoir quoi faire? Et aujourd’hui? Il ne m’apparaît ni plus fort, ni plus faible que n’importe qui. Est-ce que je ne suis qu’une aventure? Combien d’aventures a-t-il eues? Il plaisait, je me souviens qu’il plaisait, pendant ces années, il ne s’est certainement pas tourné les pouces. Comment savoir? Je ne veux pas savoir. Tout ce qui m’intéresse, c’est nous. Est-ce que ça existe, nous? Est-ce que ça existera?)

LUI: Son père a fait fortune dans je ne sais plus quoi. Je lui avais dit, c’est pas de ta faute si t’es née dans une famille bourgeoise, j’espère qu’elle ne m’en a pas voulu. (Ça fait quoi, un mois que je suis avec elle, enfin, que nous couchons ensemble? Je n’aurais jamais imaginé, je l’avais complètement oubliée. Pourquoi est-ce si différent maintenant? Elle reste aussi folle. Intelligente, lucide, folle. Meurtrie aussi, peut-être, il y a tout ce qu’elle tait. Sa gaieté, comment y croire? J’avance à tâtons, et j’ai peur, je crains que par elle j’entre dans un monde où je perdrai l’équilibre. Pourtant, malgré moi, je me sens glisser. Et si je commençais à l’aimer? C’est là, palpable. Comment s’abandonner quand elle se maquille de mystère?)

ELLE: Oui. Dis-moi, est-ce que tu m’aimeras un jour? (Idiote! Tu ne voulais pas le lui demander! Tu t’étais raisonnée! Trop tôt, trop brutal, trop insensé! Tu sais pourtant que les mots, c’est que du bruit. Impatiente! Gamine! Et maintenant, dans quelle situation t’es tu placée! Et lui? Tu lui as posé la question, mais tu ne veux pas qu’il réponde. Il s’approchait, il ne s’est pas sauvé après deux nuits. Est-ce que c’est de l’amour? Qu’en as-tu à faire, de l’amour? Une chimère. Une fabrication qui signifie n’importe quoi, et surtout jamais la même chose. Une fabrication, c’est ça. Tu voudrais en faire un idiot qui promet de t’aimer toujours, de n’aimer que toi! Ma pauvre, tu n’as qu’à lire des romans de bonne femme! C’est pas toi, ça! Tu ne veux pas de ses promesses, tu n’as rien à faire de ses déclarations, tu veux qu’il se taise! Mais s’il se tait, est-ce que tu le reverras? Est-ce que tu accepteras de le revoir. Tu es peut-être encore trop fragile pour continuer. Le seras-tu toujours?)

LUI: Pourquoi me demander… Je croyais que je… Que nous… (Pourquoi rompre notre extravagance? Me serais-je mépris à ce point? N’est-elle rien de plus qu’une petite amoureuse, comme mille amoureuses, comme des millions d’amoureuses? Moi qui commençais à tolérer cette idée d’être fou d’elle. Moi qui tranquillement apprivoisais la révolution qui grondait à la frontière de ce qui avait été ma vie jusque là. Dans un mois, dans deux mois, j’aurais pu distinguer dans le chaos de la vie cette chose nouvelle qui serait nous. Dans un mois, dans deux mois. Je sais que j’aurais pu alors lui donner n’importe quel nom, même amour, s’il n’y a pas mieux. Dans un mois, dans deux mois. Mais pas maintenant, pas déjà! Ne vois-tu pas que je suis sur la route vers toi, que j’ai franchi les premiers obstacles, les premiers doutes, que je fonce vers toi!)

ELLE: Ne réponds pas! Regardons l’océan, vois la joie des enfants! (S’il m’avait répondu, je ne l’aurais pas cru. Il n’a rien dit, et cela me brise le cœur. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. J’ai mis fin à notre histoire. Encore une fois, j’ai tout détruit. Je le sais, je le sens. Je voudrais pleurer, je voudrais me serrer contre lui, et pourtant c’est maintenant impossible. L’infernal tourbillon qui me happe à nouveau! Quelques mots, juste quelques mots. Il n’avait rien. Que du silence, que des gestes. Des gestes d’amour, oui, mais j’ai tant besoin de mots! De tout petits mots, même fragiles. Il ne m’a rien donné et j’ai voulu tout avoir. Je ne le reverrai plus, c’est terminé, je pleurerai, je le maudirai!)

LUI: Il faut que je retourne au boulot. On se voit ce soir? (Que s’est-il passé? Un rendez-vous d’adieu, une catastrophe préméditée. Elle ne me rappellera pas, elle ne répondra plus à mes appels, elle disparaîtra en silence.)

ELLE: Tu as raison, allons-y. Allez, je t’appelle. Bisou. (Adieu. J’aurais tellement voulu être une autre, que tu sois un autre. Le goût amer, il revient. Nous nous quittons. Encore une fin. Une fin, et une autre, et une autre. Comme un jeu, une plaisanterie.)

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Faut pas y penser

J’ai assisté à une conversation des plus étranges, entre deux personnes qui visiblement ne se connaissaient pas. Je m’empresse de vous rapporter leurs propos qui, je l’avoue, m’ont d’abord amusé, puis inquiété.

Une salle des pas perdus. Un homme assis face à une femme. À quelques sièges d’eux, il y a moi. Autour, d’autres voyageurs attendent, des gens vont et viennent.

HOMME: Je déteste ces chaussures, il faudra que j’en trouve d’autres, plus jeunes.

J’ai levé les yeux vers l’homme, la femme a levé les yeux vers l’homme. Je me suis dit qu’il parlait seul.

HOMME: Ce repas au resto de la gare. Une erreur. Trop de champignons. J’ai le ventre qui bourdonne. Envie de péter, mais ça va sentir, ça va s’entendre. Aller péter aux toilettes? Attendons un peu que ça vaille la peine. Pour un bon gros pet. Boom!

Là, vraiment, la femme et moi nous le dévisageons, interloqués. Qu’a-t-il à partager ses problèmes de digestion? Le plus curieux, ses lèvres ne remuent pas. Ventriloque? Il a souri à la femme.

HOMME: Est-ce qu’elle m’a regardé? Elle m’a souri? Non, pas du tout. Pourquoi me dévisage-t-elle avec cet air pas commode? Pour qui se prend-elle?

Il se redresse sur son siège, mal à l’aise.

HOMME: Bonjour madame, est-ce que je peux vous aider?

FEMME: Allez aux toilettes si ça vous chante, mais épargnez-nous les détails de vos flatulences.

HOMME: Comment… Je n’ai… Pardon? Comment a-t-elle deviné que j’avais envie de péter? Ça se voit tant que ça sur mon visage? Pourtant, je me tiens correctement. Elle a de jolies lèvres. Si au moins elle souriait. 

FEMME: C’est une habitude, chez vous, de dire à haute voix tout ce qui vous passe par la tête?

Ce n’est pas tout à fait ce qui lui arrive, me suis-je dit. Il ne parle pas. Ses lèvres ne remuent pas. Pourtant, nous entendons sa voix. Étonnant. Il ne s’en rend pas compte, visiblement.

HOMME: Qu’est-ce qu’elle raconte? Elle disjoncte, la blondinette. Si elle savait tout ce qui me passe pas la tête! Je ne suis pas certain de bien saisir, madame. “Je puis affirmer que ses filles ne liront jamais de romans.” Pourquoi penser à ce roman. Cette femme en face de moi. Si j’étais nu, est-ce qu’elle m’aimerait? Michel Auvray. J’ai longtemps cru que c’était un homme, pourtant il suffisait de chercher. Laure Rounot. N’a jamais écrit sous son véritable nom. Cette blonde, si elle était née en homme?

FEMME: Vous ne vous rendez pas compte?

HOMME: L’ignorer. Consulter mes courriels. Pas de nouveaux courriels. Garder les yeux sur ce téléphone. Pratique ces bidules quand on ne sait plus où poser les yeux. Blondinette. J’aimerais qu’elle me suive jusqu’à la maison de campagne. Non. Pas si loin. Plus tard. Oui, plus tard. Je lirais à vois haute ces romans que tout le monde a oubliés. Je lui demanderais si elle connaît les Diables bleus. Je peux parfois l’être. Diable. Diablotin. Je lui pincerais les fesses. Je vous pincerais les fesses et les tétons. Nous ferions l’amour. Peut-être. Peut-être pas. Si au moins elle souriait, je pourrais avoir une idée. Voilà qu’en bas ça réagit. Ridicule. Ne pas s’exhiber ainsi. Ici. Rappeler Carmen. J’aurais dû l’appeler avant de partir? Je devrais noter ces choses-là. Hâte de lire son roman. Un roman? Ce n’est pas ce qu’elle a dit. Qu’est-ce qu’elle a dit? Littérature. Un livre. Une femme brillante. Impression d’une clarté. Grande clarté. Beaucoup plus brillante que moi. Je ne l’avouerai pas. Jamais. Payer les arriérés d’impôt. Trop cher. Toujours payer. Investir?

FEMME: Vous au moins, vous ne cachez pas votre jeu!

HOMME: Pardon?

FEMME: Cessez de penser. Tout ce qui vous passe par la tête, je l’entends. Nous l’entendons. Monsieur, à côté, il entend aussi. Je crois même qu’il note tout.

HOMME: Mes pensées? Comment est-ce possible? Elle est folle, ou c’est moi qui perds la tête. À moins que ce ne soit sa façon de me draguer. Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus. 

FEMME: “Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus”, et juste avant, vous vous demandiez si j’étais folle, ou si vous perdiez la tête. Allez, osez penser un peu plus!

HOMME: C’est effrayant. C’est une démone! 

FEMME: Non. Je ne suis pas une démone. Vous savez que c’est amusant de regarder les gens penser! Je me demande si vous êtes un homme marié.

HOMME: Marié? Ça va pas la tête! Suffit de le demander. Même si je ne vous connais pas, ça ne me gêne pas de vous répondre. Voilà: je ne suis pas marié.

FEMME: Peut-être a-t-il déjà tué quelqu’un.

HOMME: Elle est rigolote, celle-là. Moi, tuer quelqu’un! Il me faudrait peut-être un peu plus de courage. Ou autre chose. Plus de folie. Je suis un tueur en série, et je frappe tous les soirs de pleine lune. Elle va finir par alerter la sécurité, plaisanterie de mauvais goût. Au moins, elle m’a l’air plus intelligente qu’au premier coup d’œil. Trop intelligente pour moi? Toujours ce complexe. Complexé. On ne dirait pas. Je sais que ça ne se voit pas.

FEMME: Si, tout de même un peu. Ça se voit un peu. Quel est votre numéro de carte bancaire?

HOMME: Une arnaqueuse! Voilà ce qu’elle est. Mon numéro. Ne pas penser à mon numéro. 5570, non… non…, 4466, 8890. Je pense plutôt, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, 9988, 9877, non, c’est ridicule. Je ne le connais pas par cœur.

La femme pianote sur son téléphone.

FEMME: Vous ne parvenez pas à mentir, en pensée. Trop drôle. Irez-vous jusqu’à me confier votre mot de passe?

HOMME: Se fermer. Chanter. La la la, la la, la la la. Quelles paroles? Trouver les paroles. Carmen, ton livre. Impôt. Vieux livres. 87325. Merde. Penser autrement. 342131545532. Oui, mon numéro, je m’en souviens, 77423. Que cherchez-vous?

FEMME: Je vous plais?

HOMME: Oh. Jolie bouche, yeux étincelants, traits doux, légèrement galbés. Trop? Non, pas vraiment. J’aimerais la voir debout. Je n’aime pas les ventres. Malgré le mien. Vous êtes charmante, madame, mais pour me plaire, faudrait en savoir davantage sur vous. J’en ai marre de la tutoyer. Viens ici ma belle, viens ici que je te… Oups… Penser à mon doigt. Me tordre le doigt. Aye!

FEMME: Quatre cent cinquante mille sur votre compte. Ça va. Je vous en laisserai un peu. Disons, pour votre taxi lorsque vous arriverez chez vous.

HOMME: Non! Non! Pas mon argent! Vous êtes bien drôle, madame.

La femme se lève, fait quelques pas et disparaît, happée par la foule. L’homme, interloqué, fixe le siège vide devant lui.

HOMME: M’a-t-elle vraiment dévalisé? A-t-elle vraiment vidé mon compte? Comment est-ce possible? Vite, vite, vérifier. Quelle merde si c’est vrai! La salope! La salope! C’est une blague, c’est une blague, c’est une blague.

Nerveux, il tape les chiffres sur son téléphone, accède à son compte.

HOMME: Ouf. Elle blaguait. Quelle charmante femme tout de même! J’aurais dû la retenir, l’inviter à prendre un verre. Pourquoi accéder à mon compte et ne rien prendre? Quelle chance ratée, encore une fois. Mais que le temps passe. Vite, je dois partir, je dois…

Il part en courant, son ticket à la main, répandant ses pensées dans son sillage. Pendant ce temps, tranquillement, j’accède à son compte, et je m’enrichis de quatre cent cinquante mille dollars. Mais franchement, avons-le, tout cela est fort inquiétant. Si ça devait m’arriver, je ne survivrais pas dix minutes!

Traitement en cours…
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