Le noeud

JANOT: Monsieur le Président! Monsieur le Président! 

PRÉSIDENT: Mon cher Janot, le nœud de ta cravate est lâche. À mon avis.

JANOT: Monsieur le Président, ils sont debout! Ils sont debout!

PRÉSIDENT: D’abord, ce nœud.

JANOT: Voilà, voilà, Monsieur le Président. C’est bien ainsi? Acceptable?

PRÉSIDENT: Acceptable, oui, parfait, non. Tu sais, Janot, refaire un nœud de cravate est essentiel en tout temps. Bien des hommes, bien des femmes qui en portent aussi, bien des gens sans genre qui en portent aussi, négligent leurs nœuds de cravate. Ils le font le matin, devant la glace, puis ils l’oublient toute la journée. Pourtant, la soie, ça se détend, oh je te l’accorde, souvent imperceptiblement. Mais comment espérer que du matin, disons à huit heures trente, donc que du matin au soir, le nœud maintienne sa rigidité, sa prestance et sa force. C’est oublier que le corps s’est levé des dizaines de fois, le tronc a pivoté, les bras ont remué, la tête, il ne faut pas l’oublier celle-là, n’a cessé de se tourner de gauche à droite, de haut en bas. Ne l’oublions pas, car tous ces mouvements, vois-tu, sollicitent, à divers degrés, les muscles du cou. Or, quand ces muscles se contractent et se relâchent, que se passe-t-il? Eh bien, cela crée un mouvement qui agit directement sur le col, et par là, sur le nœud. Il faut en prendre conscience, mon cher Janot, parce qu’un nœud reflète l’âme de celui qui le porte. Un nœud mou, tu l’as deviné, suggère un individu qui doute de tout, incapable de prendre des risques et d’avancer. Un perdant, quoi. Tandis qu’un nœud toujours bien serré, bien solide, montre la force de caractère de celui qui le porte. Il inspire respect, celui que l’on doit aux véritables chefs. Mon cher Janot, si tu as l’ambition de demeurer au sein de mon équipe, au coeur même de la Maison-Rose, traite ton nœud avec tous les soins que son existence commande.

JANOT: D’accord Monsieur le Président, d’accord.

PRÉSIDENT: Ils sont debout, disais-tu? Mais qui donc, à part nous deux, en ce moment?

JANOT: Les damnés de la terre, Monsieur le Président, les damnés de la terre! Debout!

PRÉSIDENT: Ce ne serait pas la première fois ni, hélas, la dernière.

JANOT: Que dois-je faire? Ils sont nombreux, vous savez, beaucoup plus que nous l’avions estimé.

PRÉSIDENT: Invite-les à se rasseoir. Voilà tout.

JANOT: Il y en a de tous les pays, Monsieur le Président. Certains sont partis de l’autre côté de la terre, ils ont marché depuis leur naissance pour se rendre ici.

PRÉSIDENT: Je parie qu’ils veulent manger mieux, se loger mieux, s’habiller mieux, se soigner mieux, et par-dessus le marché, se reposer. Comme d’habitude.

JANOT: Pas tout à fait, monsieur le Président, pas tout à fait.

PRÉSIDENT: Que veulent-ils donc? Un téléphone intelligent? Une connexion internet?

JANOT: Ils veulent vous remplacer par un des leurs, monsieur le Président. Et moi aussi, par un des leurs aussi. Et nous tous, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Ton nœud de cravate! Ne l’oublie pas!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Dans les grands moments de stress, refaire son nœud de cravate permet de canaliser toute son attention pour quelques secondes, et c’est parfois suffisant pour retrouver le calme nécessaire aux grandes décisions.

JANOT: Que doit-on faire, monsieur le président? Appeler l’armée?

PRÉSIDENT: Défais et refais ton nœud, Janot, tu dois impérativement te calmer.

JANOT: Oui, monsieur le Président. Sachez qu’ils approchent!

PRÉSIDENT: Voilà. Maintenant, tu vas appeler mon cousin Jean, tu lui diras d’offrir un rabais de soixante pour cent sur tous les fauteuils inclinables, bien rembourrés.

JANOT: Oui, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: En cuir.

JANOT: Pardon?

PRÉSIDENT: Les fauteuils. En cuir. Ne soyons pas pingres, la cause est élevée, l’objectif noble.

Quelques minutes plus tard.

JANOT: C’est fait, monsieur le Président. Les fauteuils inclinables se vendent.

PRÉSIDENT: Quels sont les résultats, du côté des damnés?

JANOT: La moitié se sont déjà assis.

PRÉSIDENT: Et l’autre moitié?

JANOT: Même à soixante pour cent, c’est trop cher pour eux.

PRÉSIDENT: Dites à mon cousin de réduire davantage. Il faut réduire, Janot, réduire tant que le dernier ne se sera pas assis.

JANOT: Entendu, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Assis, les damnés de la terre! Il n’y aura pas de révolution cette année!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Janot!

JANOT: Oui, monsieur le Président?

PRÉSIDENT: Ton nœud!

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Le maire d’X en Y 

Quand je me suis réveillé ce matin, je n’avais plus de corps. Tout était flou autour de moi, comme si je nageais dans un espace immatériel, une sorte de nuage où je ne reposais sur rien. Mais je ne volais pas. Je ne bougeais pas, en fait, n’ayant plus de corps, j’étais au centre, à gauche, à droite, partout en même temps.

Prisonnier.

Le sentiment de captivité m’a oppressé dès le début, sans que je ne sache pourquoi. Je ne voyais pas de barreaux, pas de murs, je n’étais visiblement pas enfermé, au contraire, j’avais l’impression de voguer dans l’infini, dans une matière nouvelle, ni gazeuse,  ni solide.

Puis je l’ai entendu. La voix. Une seule voix.

J’ai sursauté, j’ai répondu, j’ai appelé, mais la voix ne m’écoutait pas, ne m’entendait pas. Il m’en a fallu du temps pour comprendre que j’avais abouti dans l’esprit d’un inconnu. J’ignore si cela vous est déjà arrivé, mais j’avoue que ça m’a terrifié. Comment me suis-je retrouvé là? Pourquoi? Qui m’y a catapulté? Ou quoi?

Donc, j’étais dans l’esprit de ce type, et il n’en savait rien. J’entendais tout ce qu’il disait, mais aussi ce qu’il pensait, même ce dont il rêvait. C’est à vous faire frissonner. J’espère que personne, jamais, ne s’est retrouvé dans la même posture chez moi!

J’ai fini par comprendre que mon homme était maire d’une ville de taille moyenne, élu depuis quelques mois à peine. Je me souviens d’un matin, en particulier. Il avait plusieurs rendez-vous dans la journée, et je sentais une nervosité croissante.

Premier rendez-vous, un journaliste de la télé locale, à ce que j’ai pu déduire des réponses du maire, parce que je n’entendais rien de ce que l’autre racontait, je n’entendais absolument rien d’autre, toujours, que les paroles et les pensées du maire. Le maire répondait à ce que je devinais être des questions banales, sur les projets de soutien au développement économique, sur le transport en commun, sur l’amélioration du réseau de sentiers cyclable. À un moment, toutefois, la pensée du maire s’est mise à dominer la voix, si bien que je n’entendais plus qu’elle. Pendant qu’il répondait avec aplomb aux questions, la pensée disait j’espère qu’il ne se rend pas compte qu’il en connaît beaucoup plus que moi, que sur les questions économiques et financières, je ne m’y retrouve pas, du moins pas encore, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, et ça répétait et ça répétait pendant que la voix continuait d’enfiler des mots et des mots, les mots du jargon politico-financier.

Tous les autres rendez-vous se sont passés à peu près de la même façon, la pensée exprimant ses incertitudes à tue-tête, pendant que la voix débitait autre chose. Puis, en fin de journée, une jeune femme a dû entrer dans le bureau, probablement une ingénieure, puisque le maire lui posait toutes sortes de questions sur le futur réseau d’aqueducs que la ville comptait faire construire. Questions ennuyeuses, vite étouffées, encore une fois, par cette pensée folle, qui s’est mise à voltiger dans tous les sens.

D’où j’étais, il m’était impossible d’évaluer les mouvements du maire, mais à écouter sa pensée, j’ai vite deviné qu’il se plaçait en position avantageuse pour plonger le regard dans un décolleté, j’aimerais bien les voir en entier, ils me semblent fermes et soyeux, exactement de la bonne taille, ma main les épouserait à merveille, je me demande à quoi ressemblent les mamelons. Ça y allait, commentaires par-dessus commentaires, sur les seins, le fessier, les hanches, les jambes, le nez, la bouche, les cheveux, comment pouvait-il se concentrer sur ce qu’elle lui expliquait?

Comment les citoyens de sa ville ont-ils pu l’élire?

La journée a fini par achever, le maire a mangé avec sa femme, à ce que j’en ai déduit, propos insipides, la pensée hésitait à exprimer son ennui, partagée entre le devoir et les impulsions du moment. Puis lecture d’une biographie, Bill Gates, détente sous la douche, et au lit.

Pendant quelques minutes, ou plus, comment savoir, j’ai pu enfin me reposer. Il dormait, l’esprit totalement fermé. Mais ça n’a pas duré. Je l’ai retrouvé avec l’ingénieure de cet après-midi, et il y allait à coeur joie, pendant qu’elle se déshabillait, il la tripotait de ses grosses mains poilues. Dans le rêve, elle ne disait rien, elle se pliait, tout simplement, à tous ses désirs, et il dominait la scène, son plaisir dominait tout. Je voyais tout, son rêve se déroulait devant moi comme un film sur l’écran. Impossible de me fermer les yeux, impossible d’y échapper, malgré la colère, malgré le dégoût. À la fin, le maire a joui, et j’ignore s’il l’a aussi fait dans son lit.

Cela a duré ainsi pendant des semaines, des mois, des années. Oui, mes très chers vous, pendant des années! Regards concupiscents, paroles fausses, promesses vides. Tout ce temps à endurer les innombrables petites hypocrisies quotidiennes, noyées dans des phrases que beaucoup semblaient croire. Ça devenait démoralisant, je vous assure, surtout que j’ignorais totalement comment retrouver mon corps, s’il existait encore, quelque part. Et si oui, que faisait-il tout seul, sans mon esprit pour le guider?

Mais ça s’est produit, sans raison, un beau matin de juillet. Le maire mentait à je ne sais plus qui, quand tout à coup, j’ai retrouvé mon corps. Il n’avait pas vieilli, alors là, mais pas du tout! J’ai ouvert mon ordinateur, j’ai vérifié la date, je l’ai vérifiée aussi en descendant acheter un journal. Contre toute attente, les années que j’avais vécues avec le maire s’étaient effacées, je revenais à mon point de départ.

Vous aurez compris que pendant toutes ces années dans le maire, j’ai fini par connaître le nom de la ville. Je m’y suis donc rendu à la première occasion, et j’avoue que j’ai eu du mal à reconnaître mon maire. Il était plus jeune que je ne l’avais quitté, parce que le temps avait fait marche arrière pour lui aussi, et il était plutôt élégant, malgré une pilosité abondante. Poli, voix douce, respectueux. J’ai cru que je m’étais trompé, j’ai même douté. Peut-être avais-je rêvé tout cela? Mais j’ai vite reconnu les mots qu’il employait à répétition, j’ai même reconnu les mots qu’il débitait mécaniquement quand sa pensée errait à des lieux.

Alors j’ai raconté tout ce que je vous ai raconté, et même plus, beaucoup plus. Mais plus je parlais, moins on me croyait. Le maire m’a poursuivi pour diffamation, il a gagné, je me suis ruiné. Mais si vous allez à X, en Y, sachez que le maire est un beau salaud.

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Il ne faut jamais se fier aux moustiques du lac Doris 

J’étais étendu nu devant ma petite cabane, sur une île au centre du lac Doris. Mon oncle, qui m’a laissé la cabane et l’île à sa mort, m’a toujours répété que là, les moustiques piquaient comme ailleurs, mais sans douleur, sans infection.

Épuisé de ma vie trépidante en ville, j’avais décidé de passer mes vacances au lac Doris, parfaitement seul pour un mois. Du matin au soir, je regardais les canards sur le lac, je comptais les ronds des poissons dans l’eau, et je lisais Alfred Jarry.

Étendu, donc, les yeux fermés, je goûtais la chaleur de cette belle journée d’août. Je crois que je me suis même endormi, comme cela m’arrivait souvent, depuis mon arrivée au lac Doris.

Soudain, un chatouillement. J’entrouve un œil, j’aperçois un moustique sur mon gros orteil. Me rappelant les propos de mon oncle, je ne m’en soucie pas, et je referme l’œil, décidé à goûter les rayons de ce beau grand soleil mauricien. Si ce moustique m’a piqué, je n’en ai rien su puisque je n’ai rien senti. Mon oncle avait raison.

Je m’abandonne à la douceur chaude de cette fin de journée, je bâille, je m’étire, l’intensité du rouge sur mes paupières diminue peu à peu. J’ai faim, j’ai soif, il est grand temps de casser la croûte.

J’ouvre les yeux, prêt à me lever. Stupéfaction! Toute la surface de mon corps est couverte de moustiques à l’œuvre! Ils sont des dizaines, peut-être des centaines, à me sucer le sang. Mais je ne sentais toujours rien, pas la moindre douleur.

N’empêche, tous ces moustiques, c’est dégoûtant. Je me secoue, je me lève et cours m’habiller dans la cabane.

Le lendemain, les moustiques reviennent, mais cette fois je les chasse, malgré moi.

Sauf que le surlendemain, je m’endors à nouveau, et à nouveau un bataillon complet de moustiques m’a pris d’assaut. Je les chasse d’une main molle, parce que c’est ce qu’il faut faire, mais à vrai dire, je commence à m’en balancer. Je ne sens rien, je n’en souffre pas, à quoi bon s’inquiéter.

Les jours suivants, les moustiques piquent à coeur joie, comme si leurs copains leur avaient indiqué la bonne adresse, celle où on peut boire à bar ouvert, à volonté. Et on me pique, et je ne sens rien, et mes vacances coulent doucement près du lac Doris, où j’oublie de plus en plus mes amis de la ville. Et mes collègues. Et mes clients. Et mes maîtresses.

Puis vient, ce jour-là j’ai l’âme triste, le moment de partir, de quitter le lac Doris pour n’y revenir que l’an prochain. Rapidement, j’empile mes rares bagages, je saute dans le lac pour me laver une dernière fois, et je me dis qu’un petit rasage me fera du bien avant mon retour dans la civilisation.

Mais je ne trouve pas de miroir dans la cabane. C’est curieux, je n’avais pas remarqué cette absence jusque là. Faut croire que je ne m’ennuyais pas trop de ma gueule.

Je me rappelle soudain le couteau de chasse que j’ai apporté avec moi. Ça fera l’affaire. Je sors mon rasoir, je lève la lame du couteau, mais il n’y a rien. Je ne vois absolument rien dans le reflet. Enfin, si, je vois quelque chose, mais pas moi. Je vois le mur derrière moi, et les raquettes accrochées à un clou. Mais où suis-je?

Je me parcours le corps des yeux, et je vois tout, mes mains, mes jambes, mon ventre, tout ce qui s’offre à mes yeux, je peux le voir, mais impossible d’en voir le reflet dans la lame.

Je fourre toutes mes affaires dans mon sac, que je lance dans le canot. Je traverse le lac, je cours et je marche et je cours jusqu’à ma voiture, dix kilomètres plus loin. Dès que je l’atteins, je me précipite sur un rétroviseur dans l’espoir d’y revoir ma gueule. Il n’y a personne.

Je saute en voiture, je fonce vers le premier village où je m’arrête dans une station-service. Je demande les clefs des toilettes, mais le commis ne me prête aucune attention. Impatient, j’allonge le bras, et je saisis la clef. Une fois dans les toilettes, je me jette sur le miroir. Je n’y vois rien, pas même mes vêtements. Je n’existe plus.

Je sors des toilettes, j’aborde la première cliente qui se présente. Je lui tapote l’épaule, elle se retourne, mais ne voit rien. Elle hausse les épaules et s’en va. Je suis un fantôme. Pourtant, je ne suis pas mort! Mais que suis-je devenu? Que s’est-il passé?

Les moustiques! Ce sont les moustiques du lac Doris!

Machinalement, je roule vers la ville, vers ma vie. Mais si on ne me voit pas, si personne ne m’entend, si je n’existe plus pour quiconque, à quoi bon? Ne paniquons pas. Laissons quelques jours passer, quelques semaines.

Si jamais je ne réapparaissais pas, peut-être faudra-t-il songer à m’installer définitivement au lac Doris.

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Balade de madame Martin 

Tu empiles dans ta voiture les vêtements que tu recueilles depuis un an, il y en a beaucoup, de toutes les tailles, bébés, enfants, maman, papa. Tu souris, tu es fière. Beaucoup de travail, laver, repriser, presser, on dirait qu’ils sont neufs, ils plairont, ils apporteront un petit rayon de soleil. Oui, un rayon, même s’il est brisé, ça brille quand même. Il brillera dans leurs yeux. Tu arrives au Centre, tu n’y vas jamais, habituellement ils viennent chez toi pour ramasser, mais les bénévoles meurent, on ne les remplace pas aussi vite qu’autrefois.

Tu pousses la porte, tu ne reconnais personne, tu te demandes si le Centre n’a pas déménagé, si tu ne t’es pas trompée d’adresse. Non, c’est bien ici. Monsieur Lapointe est absent, madame Simon arrivera plus tard. Quatre jeunes personnes t’aident à transporter les vêtements. Elles sont méticuleuses, elles s’étonnent de la qualité des vêtements, elles te félicitent pour ton travail, tu rougis, tu cherches qui sont les filles, qui sont les garçons, tu caches ton malaise derrière ce sourire de pose, ces personnes montent et descendent les escaliers, elles parlent de pourquoi, mon pourquoi, son pourquoi, leur pourquoi, avoue-le, madame Martin, tu as peur, tu crois être piégée dans un nid de rastaquouères, où est ce bon monsieur Lapointe, où est cette bonne madame Simon? Tu les regardes à peine lorsque tu t’enfuis, tu crains qu’on ne te croie folle, mais déjà tu es prête à assumer cette folie au nom des tiens, au nom des dames de la Ligue de la préservation, et tu sors en courant, tu veux te réfugier dans ta voiture, retrouver au plus vite les dames de la Ligue, et cette question qui te contracte la cervelle, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu descends dans la rue, tu te crois sauvée, tirée d’affaire, pas besoin de faire semblant, pas besoin de te brûler les doigts. Tu cherches les clefs de ta voiture, où sont-elles, tu ne les trouves pas, madame Martin, tu es trop agitée, est-ce que ton cœur tient le coup? Cette femme qui s’approche, cette femme, l’as-tu vue, l’as-tu entendue? Elle te parle, elle te demande quelques dollars, tu fouilles comme une folle dans ton sac, ces satanées clefs, je les ai perdues! Est-ce bien des dollars qu’elle te demande, ou une direction, ou seulement si tu vas bien, car elle a peut-être vu ton visage tordu, mais tu n’entends rien, tu fuis ces yeux inconnus qui insistent, qui s’accrochent à ton pantalon si bien pressé, à ton chemisier si blanc. Décidément, les clefs te fuient, tu la sens bien, maintenant, dis, tu la sens? Est-ce une odeur de sueur, urine, merde, elle pue, elle est peut-être couverte de puces, de punaises de lit? Est-ce bien cela, ou un parfum, ou rien du tout, quelque chose dans ta tête qui décidément se détraque? Tu en trembles. Tu ne lèves pas les yeux vers elle pour ne pas avoir l’impression de t’engager, mais tu la sais là, tu as peur encore une fois, n’est-ce pas, madame Martin? Tu ne reconnais pas cette voix, les mots qu’elle emploie, tu ne reconnais rien dans cette femme que tu refuses de voir, et tu trembles, où sont tes clefs, madame Martin? Quand ton œil tombe sur le contact de ta voiture, tu te dis qu’il était temps, tes clefs, évidemment, tu les as laissées dans le contact, comme ça t’arrive si souvent, tu ouvres la portière, tu te lances à l’intérieur comme sur ta planche de salut, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu roules à peine cent mètres, peut-être moins, la rue est bloquée, impossible d’aller plus loin. Du boulevard déborde une foule innombrable qui danse et qui chante, des gens de tous âges, vêtus et nus, ils sautent sur les voitures garées, ils en égratignent plusieurs, ils en écrasent quelques-unes. Le joli chant qui monte d’eux t’aurait peut-être plu, mais à la radio, si tu avais pu le goûter paisiblement dans ton fauteuil, celui qui est près de la fenêtre, où tu reçois les dames de la Ligue. Mais ici, quel affront! Ils montent sur ta voiture, et tu ne peux plus fuir. Ils te sourient, t’offrent de charmantes pâtisseries, mais tu es paralysée, tes deux mains crispées sur le volant tu voudrais disparaître. Les pas de ces voyous sur ton capot, ta voiture qui tangue, tu pries pour que les escouades spéciales de la police nettoient le boulevard, la rue, tu pries pour que l’armée déploie ses troupes, rétablisse l’ordre, et tu fermes les yeux, tu serres les paupières de toutes tes forces pour ne plus voir même le rouge qui te brûle, pour retrouver la nuit, juste un instant. Tu es désespérée, reconnais-le, madame Martin, tu veux appeler tous les tiens à la rescousse. Mais quand tu soulèves enfin tes paupières, tu ne vois rien, il n’y a personne, nu ou habillé, tu es bien seule dans ta voiture qui a embouti un camion stationné. Tu es en sueur, madame Martin, tu cries à l’injustice, mais qu’est-ce qui se passe?

Soudain, tu te souviens de cette dame qui habite près d’ici, oui tout près, sur cette rue, où est-ce déjà? Tu sors, tu crois reconnaître la maison, tu abandonnes ta voiture, tu n’entends pas celui qui t’appelle, qui maintenant te menace de lancer les flics à tes trousses. Tu traverses une mer de rires et de chants et tu y parviens chez cette dame, oui, enfin, libération te dis-tu, tu frappes, elle t’ouvre aussitôt, tu t’écroules à ses pieds, épuisée. Alarmée elle te conduit jusqu’au salon, tu lui racontes tout, et la voici, cette dame de la Ligue de la préservation, toute aussi terrifiée que toi, vous vous serrez les mains longtemps, plus un mot n’est nécessaire, tu as retrouvé ton monde. Tu ne sais pas si beaucoup de temps passe, ou seulement quelques minutes, tu lui suggères d’appeler la police, le député, le président, mais avant que vous ne vous soyez décidées, on frappe à la porte, tu reconnais le jeune Dumoulin, tu sautes de joie, fils de ton voisin Dumoulin, policier, garçon probe et respectueux, tu laisses une larme couler, tu te détends, tu célèbres ton libérateur, qui te passe les menottes. Tu t’écroules, madame Martin, en te demandant, mais qu’est-ce qui se passe, et personne ne te répond, ni Dumoulin, ni la dame de la Ligue de la préservation.

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Basse-cour 

GUSTAVE: Elles sont toutes à toi, ces poules? 

LEYLA: Papa m’a donné la maison, à condition que je garde le poulailler. Tu veux bien m’aider à ramasser les œufs?

GUSTAVE: Les œufs? Vraiment? Tu en fais quoi des œufs?

LEYLA: J’en donne à la soupe populaire, j’en vends, je m’en garde.

GUSTAVE: Toutes ces poules! Intimidant.

LEYLA: Les oeufs! Tu en oublies. Tu n’as jamais mis les pieds dans un poulailler?

GUSTAVE: Je ne t’imaginais pas ainsi. Leyla et ses poules. Leyla l’élégante, qui joue à la fermière!

LEYLA: Plutôt la fermière qui joue à l’élégante. Ou peut-être que j’ai de multiples personnalités.

GUSTAVE: Il n’y a pas à dire, le premier degré d’émancipation passe par le rapport à la propriété agricole. Mais aujourd’hui, devant l’accumulation rapide de capitaux faramineux, aucune véritable réforme agraire n’est possible.

LEYLA: Tu as marché sur un œuf.

GUSTAVE: Le capital financier modèle jusqu’à nos rêves, par son contrôle de la production et de la promotion des produits.

LEYLA: Fais attention aux poules, il ne faut pas les effrayer.

GUSTAVE: Nous consommons aveuglément, sans jamais poser de questions, parce que nous avons besoin de cette cécité pour vivre comme nous le faisons.

LEYLA: Gustave! Tu as failli renverser tous ces œufs! Reste près de moi, ne t’aventure pas plus loin.

GUSTAVE: Quand une crise éclate, l’ahurissement nous étouffe, alors que tout était prévisible, simplement parce que les mécanismes économiques engendrent le mouvement de leur propre déchéance.

LEYLA: Attends-moi ici, je n’en ai plus pour longtemps. Surtout, n’avance pas de ce côté, il y a une trappe, et la planche qui la tient n’est pas très solide. C’est surtout pour éviter que les poules n’y tombent.

GUSTAVE: Alors il y a la guerre, qui a permis à l’industrie de l’armement de se développer de façon démentielle. Si bien que l’industrie de l’armement permet aux guerres de se développer de façon démentielle.

LEYLA: Gustave! La trappe!

GUSTAVE: Si bien que nous voyons, aujourd’hui, la… ahhhh!

LEYLA: Gustave! Non! C’est pas vrai! Merde. Il s’est empalé sur la fourche. Le con. Comment je vais expliquer ça, maintenant! Le fils du directeur général qui me fait la cour depuis deux ans est venu s’empaler chez moi!

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De jolis poissons

La file des touristes devant la guérite s’allonge à mesure que le soleil descend au-dessus des vieux immeubles de brique rouge. Les derniers arrivés devront probablement revenir demain. Vingt dollars par personne, quinze pour les enfants et les gens de soixante-cinq ans et plus. Les promoteurs promettent de prolonger la saison, l’an prochain, et surtout, d’ajouter des barques, question de répondre à la demande croissante. C’est que les poissons fluorescents, c’est rare, et c’est encore plus rare lorsqu’ils ont deux têtes et que les couleurs varient selon la taille.

Dans la file, deux touristes font connaissance, cela va de soi, que peuvent-ils faire d’autre?

TOURISTE 1: J’ai vu les photos, ils sont absolument époustouflants ces poissons! S’ils sont aussi beaux dans la réalité que dans la brochure, ça vaut clairement le prix d’entrée, et même plus!

TOURISTE 2: Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils sont fluorescents? Je vis à la campagne, et derrière chez moi, nous avons la plus belle des rivières. J’y ai pêché toute ma vie, et je n’ai jamais vu de poissons fluorescents, encore moins de poissons bicéphales.

TOURISTE 1: L’origine du phénomène, c’est l’usine de produits chimiques, qui a ouvert ses portes au début du vingtième siècle. Au début, les rejets dans la rivière tuaient les poissons, et décoloraient les citadins qui s’y baignaient. Mais avec le temps, certaines espèces, de poissons bien sûr, se sont adaptées. Il y a eu des mutations. D’abord les deux têtes, puis la couleur fluorescente. Vert fluorescent.

TOURISTE 2: Sur les photos, il y a plusieurs couleurs, pas seulement vert.

TOURISTE 1: Les autres couleurs, c’est venu plus tard. Quand ils ont vu que les gens venaient de loin pour observer les poissons, c’était gratuit à l’origine, ils ont décidé d’améliorer le produit, et de créer des poissons de toutes les couleurs.

TOURISTE 2 : Comment savez-vous tout cela? Vous êtes d’ici?

TOURISTE 1: Pas du tout. Je viens chaque année depuis neuf ans, alors je commence à en savoir un bout.

TOURISTE 2: Chaque année? Comment peut-on venir chaque année observer des poissons bicéphales fluorescents?

TOURISTE 1: Je suis un blogueur, voilà pourquoi. L’Office de tourisme de S. me paye pour publier des photos et des commentaires sur leurs poissons. Et ils payent bien, je vous assure.

TOURISTE 2: L’usine dont vous parliez, où est-elle? Je ne l’ai pas vue, et pourtant j’ai roulé le long de la rivière sur des kilomètres.

TOURISTE 1: Ah! L’usine! Eh bien, mon cher, elle est fermée depuis plus de vingt ans!

TOURISTE 2: Alors les poissons? Ils ne vont pas finir par retrouver leur couleur d’origine, par perdre une tête?

TOURISTE 1: Vous n’êtes vraiment pas au courant? Je croyais que tout le monde savait ça.

TOURISTE 2: C’est tout nouveau pour moi.

TOURISTE 1: Après la fermeture de l’usine, les poissons ont commencé à pâlir. Le Conseil municipal a paniqué. C’est que le tourisme lié aux poissons était devenu le deuxième moteur économique de la ville. Si non seulement la ville perdait son moteur principal, l’usine, mais aussi son deuxième, imaginez la catastrophe! Fermeture des restaurants, des hôtels, des terrains de camping, des boutiques de souvenir, mises à pied massives, déclin de l’économie, exode et mort de la ville.

TOURISTE 2: C’est terrible, mais comment éviter un sort fatidique?

TOURISTE 1: Là est le génie du maire de l’époque. La solution est simple, évidente. Le Conseil municipal a décidé d’investir dans les produits chimiques, afin de rejeter dans la rivière exactement ce que l’usine y avait déversé pendant près d’un siècle. Le miracle s’est produit. Les poissons sont plus beaux que jamais, et depuis douze ans, on est parvenu à créer des poissons de toutes les couleurs. J’ai même entendu dire qu’on tentait de régler non seulement la couleur des poissons, mais aussi les motifs sur leurs corps. On croit pouvoir bientôt présenter des poissons avec des dessins, et même des mots, des phrases.

TOURISTE 2: Ahurissant!

TOURISTE 1: Il sera ainsi possible de vendre de l’espace publicitaire sur les côtés des poissons. Une pub de voiture sur un côté, une pub d’un médicament contre la constipation de l’autre.

TOURISTE 2: On dirait que la ville a su se construire un bel avenir!

TOURISTE 1: Vous l’avez dit!

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Quand Jeanne a faim 

Jour gris, pluvieux, automnal. Un long chemin boueux qui mène à une bâtisse sombre, aux vieilles pierres humides. John sort par une porte dérobée, l’œil soupçonneux. Mais Jeanne, qui l’a vu, court vers lui.

JEANNE: Monsieur! Monsieur!

JOHN: (tout bas) Je n’entends rien, je n’entends rien. Cette satanée boue! Pas moyen de courir!

JEANNE: Monsieur! Attendez!

JOHN: (tout bas) Je n’y échapperai pas. Que me veut cette peste?

Jeanne parvient jusqu’à John, l’attrape par la manche de son trench.

JEANNE: Vous vous sauvez?

JOHN: Je vaque à mes ceci, à mes cela.

JEANNE: J’attends depuis trois jours. On dit qu’on lance parfois des vivres du toit de la chartreuse.

JOHN: Oui, c’est sans doute vrai. Pourquoi n’iriez pas reprendre votre guet.

JEANNE: J’ai trop faim. Puisque vous êtes là, autant régler ça de vive voix.

JOHN: Je suis en retard. J’allais faire du tourisme.

JEANNE: C’est partout pareil, rien à visiter. De la boue, de la bruine grise, et ce froid humide qui vous chatouille les os.

JOHN: Vous êtes pessimiste. Comme les vôtres.

JEANNE: J’ai faim. Mangeons.

JOHN: Vous niez le prestige du tourisme?

JEANNE: J’ai travaillé, j’ai veillé, j’ai jeûné.

JOHN: Bravo. Vous aurez votre médaillon.

JEANNE: De bœuf?

JOHN: Un joli médaillon de nickel, avec une inscription dont vous serez fière. Ainsi que les vôtres.

JEANNE: Je ne vous lâcherai pas que je n’aie quelque chose à me mettre sous la dent.

JOHN: Je pourrais vous assommer.

JEANNE: Vous? M’assommer? Vous vous blesseriez. Regardez-vous. Vous êtes pris, admettez-le, réglons cette affaire, vous pourrez vous essayer au tourisme ensuite si le cœur vous en dit.

JOHN: Soit. Montrez-moi votre fiche de travail. Déshabillez-vous. Couchez-vous là.

JEANNE: Humiliation. Dévalorisation. Vaporisation. Révélation. Révolution. C’est ce que vous voulez?

JOHN: Vous m’embêtez. Venez.

John retourne vers la bâtisse, ouvre une porte et en ressort avec un lourd sac de jute.

JOHN: Prenez. Maintenant, que je ne vous revois plus.

JEANNE: Pas avant la semaine prochaine.

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La marquise

Il m’aurait fallu dix bras pour transporter tout ce que madame la marquise voulait apporter. Je lui ai fait valoir que là où elle nous entraînait, nous n’aurions besoin de rien, elle encore moins que nous tous. Évidemment, elle n’a rien voulu entendre, et je me suis retrouvé à marcher pendant des dizaines et des dizaines de kilomètres, les bras chargés de livres, de poudres, d’huiles essentielles, et bien qu’il y ait eu des pertes, lorsque nous sommes enfin arrivés à Montréal, j’avais encore un fardeau considérable, suffisant, je croyais, pour la satisfaire. J’ignore où j’avais pêché cet optimisme, elle était en furie, elle m’a presque achevé à force de me fouetter, de me botter le derrière et les côtes, j’ai roulé jusqu’au port, j’ai failli me noyer dans le fleuve qui ce matin-là était furieux. Je ne dois la vie qu’à ce petit pêcheur, il ne faisait pas plus d’un mètre cinquante, il m’a versé du café, j’ai dû écouter le récit de sa vie, mais comme à la fin je dormais, il m’a vendu à un pirate texan qui ne m’a pas raconté sa vie. Nous doublions le cap Horn lorsque je me suis réveillé, comment peut-on dormir si longtemps, un des brigands m’a plaqué un automatique dans les mains, je ne savais pas m’en servir, je ne voulais pas me tirer dans les pieds, mais je n’ai pas eu à réfléchir davantage, nous abordions un immense cargo, ce qu’il contenait je l’ignorais, j’ai crié avec les autres, une pétarade, des cris, des jurons, quand les pirates se sont retirés avec leur butin, ils m’ont laissé derrière. Heureusement que je m’accrochais à mon arme automatique, les autres m’auraient jeté par-dessus bord, il n’y avait pas mille solutions, j’ai pris un otage, sauté dans une embarcation de sauvetage, et c’est un miracle si nous avons pu gagner Ushuaïa. L’otage a bien voulu me dénoncer aux autorités locales, mais j’avais disparu, je m’étais fondu dans la population locale, j’y ai vécu heureux pendant quelques semaines avant de gagner la Patagonie, terre de mes rêves, d’où j’ai appelé la marquise, qui a tout de suite sauté dans un avion pour m’y rejoindre. Je craignais ces retrouvailles, mais elle a été aux petits soins avec moi, beaucoup de remords m’assurait-elle, elle voulait acheter un château près de Carcassonne. Elle n’en avait pas les moyens, je le savais mieux qu’elle, mais lassé de la steppe patagonienne, je l’ai suivie, après m’être assuré qu’elle ne traînait plus son fouet, ses bâtons, et dès notre premier jour à Carcassonne, on nous a pris pour des touristes, puis des fous, nous n’avons pas eu de château, cela va de soi, pas même une modeste villa, à peine une chambre d’hôtel à peu près décente. C’est alors que la marquise a voulu que je lui trouve un mari. Je lui ai expliqué que c’était peine perdue, que même moi, porteur et souffre-douleur, je ne voudrais pas d’elle, rien n’a pu la convaincre, et pendant treize années, j’ai parcouru le Languedoc à la recherche d’un héritier, au mieux, ou d’un parvenu, au pire, qui voudrait bien accepter l’honneur d’épouser madame la marquise. Devant mes insuccès répétés, la marquise s’est remise à me rouer de coups, et quand je me suis retrouvé dans l’Aude, elle a cru que j’avais péri, ce qui l’a décidé à partir, pour terminer ses jours seule, à Reykjavik. Mais je n’étais pas mort. J’ai vite couru jusqu’à Avranches, où une pancréatite m’a terrassé. Le séjour à l’hôpital m’a plu, j’ai épousé une sublime infirmière, avec qui j’ai eu je ne sais plus combien d’enfants. J’ignore ce qu’est devenue la marquise, et à vrai dire, je ne m’en soucie pas. Tous les ans, nous passons un mois en Patagonie, où nous avons une petite maison.

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La plante verte

INSPECTEUR: Bonjour, monsieur, je cherche Androu Bilodeau.

BILODEAU: C’est moi, qui êtes-vous?

INSPECTEUR: Inspecteur Luke Black. Je peux entrer? Merci. Vous avez bien trente-cinq ans?

BILODEAU: Trente-six, j’ai eu trente-six ans hier. Maman m’a fait toute une fête, vous ne pouvez pas vous imaginer!

INSPECTEUR: Vous vivez avec vos parents, n’est-ce pas?

BILODEAU: Oui. Fier divorcé. Ah cette femme, quelle idée m’est passée par la tête! Vous savez ce que c’est. Je ne pouvais rien faire. Elle râlait quand je laissais une ou deux assiettes sur le comptoir, elle ne voulait jamais faire la lessive, je ne pouvais plus sortir le soir, j’étais devenu, monsieur l’inspecteur, ni plus ni moins qu’un esclave contraint à d’infinis travaux. Alors je lui ai dit au revoir, adieu, et du coup, maman a emménagé ici. Maman, elle ne me comprend pas toujours, vous savez, elle est bien vieille, mais au moins, elle ne me donne jamais tort. Quoi que je fasse. Ça rend la vie vivable, vous voyez. Tandis qu’avec ma femme, je n’avais raison sur rien.

INSPECTEUR: Et votre père? Votre mère a bien emménagé avec votre père? C’est ce qu’indique le rapport du registraire.

BILODEAU: Bien sûr, bien sûr, mais il est légèrement rasant. Énormément rasant. Il me désapprouvait sur tout. Quand j’ai vendu sa moto, pour me payer une planche à voile, il a désapprouvé. Quand j’ai donné son chat à ma cousine Dahlia, il a rouspété. Quand j’ai jeté ses livres, parce qu’ils sentaient l’humidité, il a hurlé. À la fin, ça devenait lourd, vous vous imaginez bien! Maman et moi, nous n’en pouvions plus. Nous étions humainement à bout.

INSPECTEUR: L’avez-vous tué?

BILODEAU: Les gros mots! Tué? Vous rigolez? Je ne suis pas un assassin. Maman non plus. Pourquoi l’aurais-je tué? Il nous sert encore, vous savez.

INSPECTEUR: Où est-il? Je veux le voir. J’enquête sur sa disparition.

BILODEAU: Nous ne l’avons pourtant pas porté disparu. Ni moi, ni maman, j’en suis certain.

INSPECTEUR: Un de ses amis a signalé sa disparition.

BILODEAU: Il avait un ami? Lui?

INSPECTEUR: Semble-t-il. Dites-moi où il est, que je le raye de la liste des personnes portées disparues.

BILODEAU: Eh bien, le voilà, sur l’étagère près de la fenêtre! Voyez comme il se porte bien! Nous en prenons grand soin, comme vous le constatez.

INSPECTEUR: Mais, c’est une plante, une petite plante en pot!

BILODEAU: Nous l’avons fait transsubstantier, voyez-vous. C’est cher, mais nous avons vendu sa voiture sport et ses chevaux. Le résultat est pas mal, vous ne trouvez pas?

INSPECTEUR: Je peux voir le certificat?

BILODEAU: Sous le pot, il est sous le pot.

INSPECTEUR: Je vois, tout semble en ordre. Mais alors, pourquoi le garder ici? Vous pourriez le replanter ailleurs, l’oublier tout à fait.

BILODEAU: C’est qu’il nous rapporte encore. Tant qu’il est ici, ses revenus coulent dans cette maison, qui d’ailleurs lui appartient. Maman voulait bien le planter sur le bord du chemin, loin loin loin, mais je l’ai raisonnée. S’il part, nous risquons de tout perdre, et qui sait s’il a pensé à nous dans son testament! Car voyez-vous, j’ai appris qu’il avait fait un testament en secret. Sans nous en parler. J’en frissonne. Il n’a jamais voulu nous donner le moindre indice, avant sa plantation en pot. Par prudence, nous l’arrosons, nous utilisons le meilleur engrais, nous lui parlons même, quelques fois. Après tout, c’est une bien jolie plante, vous ne trouvez pas?

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Vaut mieux boire

CÉDRIC: Nous n’avons pas le temps d’organiser une manifestation ce soir, je crois que nous devrions prendre un taxi, descendre en ville, faire la fête, j’ai envie de boire, de boire toute la nuit, et peut-être écouter un band dans un bar, peut-être danser, peut-être finir la nuit avec Mariella, Daniella, Patriciella, Johanella, oh la, oh la!

DENZEL: Je partais, j’y allais, les copains sont déjà là. Ils ont fumé, ils ont chanté, c’est l’heure d’y aller. Où donc est Anatole? Anatole ne vient pas?

CÉDRIC: Anatole est dans le sous-sol, il mélange des produits dans ses éprouvettes. Il mélange, chauffe, remélange, et recommence. Depuis ce matin, sans manger, sans boire.

DENZEL: Sans boire?

CÉDRIC: Enfin, sans boire suffisamment. Chaque fois que je descends le voir, il croasse.

DENZEL: Il mélange quoi, Anatole?

CÉDRIC: Quelques sortes de médicaments, je crois, des extraits de plantes, ce genre de trucs. À moins que ce soit autre chose.

DENZEL: Tu ne lui as pas demandé? Peut-être devrais-je aller le voir, le convaincre de remonter, de nous accompagner.

CÉDRIC: Tu perdras ton temps. Anatole, quand il est concentré sur une lubie, l’univers autour s’efface.

DENZEL: Des médicaments? Mais pourquoi? La dernière fois que je l’ai vu, il ne parlait que de démanteler le gouvernement.

CÉDRIC: C’était après son projet de peindre en rose les mouettes pour qu’elles soient chouettes. Anatole, si tu veux mon avis, il ne se saoulera pas cette nuit.

DENZEL: Dommage, il va nous manquer. J’aime quand il raconte ses histoires qui vous entortillent l’esprit dans une spirale. Infinie. Anatole, il sait raconter.

CÉDRIC: Il sait boire, aussi.

DENZEL: T’es certain qu’on ne peut pas le tirer de son sous-sol? Qu’est-ce qu’il espère cette fois? Inventer une nouvelle drogue qui nous permettra de marcher sur l’eau? Une drogue qui nous rendra invisibles? Qu’est-ce que c’est?

CÉDRIC: Il n’a rien dit. Ce matin, il est descendu, il a commencé à mélanger ses médicaments, et c’est tout. Anatole avait sans doute besoin d’un aparté, quelque chose pour nous oublier, pour oublier les autres, la rue, les bars, les boyaux tordus, les réveils noirs.

DENZEL: Il est plus solide que ça, Anatole. Non, je crois qu’il a un plan, un plan pour nous projeter tous en avant. Anatole, c’est un visionnaire temporaire.

CÉDRIC: Temporaire?

DENZEL: Il voit la destination, mais toujours, il s’égare en chemin. C’est quand même mieux que nous, que moi en tout cas. Je ne vois rien, jamais rien.

CÉDRIC: J’aime bien tes manifestations.

DENZEL: Merci. Elles sont colorées. Mais tu vois, Anatole, quand il manifestait, il savait pourquoi, jusqu’à ce qu’il nous entraîne dans la chambre de ses parents. Là, je me suis douté que nous tournions en rond.

CÉDRIC: J’ai soif. Oui, en rond, c’était ahurissant.

DENZEL: Dis-moi, Cédric, est-ce qu’un jour nous cesserons de boire?

CÉDRIC: Allons-y! Nous parlons trop. Anatole ne viendra pas. Je lui laisserai un message, il saura où nous retrouver s’il sort de son long tunnel.

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