Le maire d’X en Y 

Quand je me suis réveillé ce matin, je n’avais plus de corps. Tout était flou autour de moi, comme si je nageais dans un espace immatériel, une sorte de nuage où je ne reposais sur rien. Mais je ne volais pas. Je ne bougeais pas, en fait, n’ayant plus de corps, j’étais au centre, à gauche, à droite, partout en même temps.

Prisonnier.

Le sentiment de captivité m’a oppressé dès le début, sans que je ne sache pourquoi. Je ne voyais pas de barreaux, pas de murs, je n’étais visiblement pas enfermé, au contraire, j’avais l’impression de voguer dans l’infini, dans une matière nouvelle, ni gazeuse,  ni solide.

Puis je l’ai entendu. La voix. Une seule voix.

J’ai sursauté, j’ai répondu, j’ai appelé, mais la voix ne m’écoutait pas, ne m’entendait pas. Il m’en a fallu du temps pour comprendre que j’avais abouti dans l’esprit d’un inconnu. J’ignore si cela vous est déjà arrivé, mais j’avoue que ça m’a terrifié. Comment me suis-je retrouvé là? Pourquoi? Qui m’y a catapulté? Ou quoi?

Donc, j’étais dans l’esprit de ce type, et il n’en savait rien. J’entendais tout ce qu’il disait, mais aussi ce qu’il pensait, même ce dont il rêvait. C’est à vous faire frissonner. J’espère que personne, jamais, ne s’est retrouvé dans la même posture chez moi!

J’ai fini par comprendre que mon homme était maire d’une ville de taille moyenne, élu depuis quelques mois à peine. Je me souviens d’un matin, en particulier. Il avait plusieurs rendez-vous dans la journée, et je sentais une nervosité croissante.

Premier rendez-vous, un journaliste de la télé locale, à ce que j’ai pu déduire des réponses du maire, parce que je n’entendais rien de ce que l’autre racontait, je n’entendais absolument rien d’autre, toujours, que les paroles et les pensées du maire. Le maire répondait à ce que je devinais être des questions banales, sur les projets de soutien au développement économique, sur le transport en commun, sur l’amélioration du réseau de sentiers cyclable. À un moment, toutefois, la pensée du maire s’est mise à dominer la voix, si bien que je n’entendais plus qu’elle. Pendant qu’il répondait avec aplomb aux questions, la pensée disait j’espère qu’il ne se rend pas compte qu’il en connaît beaucoup plus que moi, que sur les questions économiques et financières, je ne m’y retrouve pas, du moins pas encore, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, et ça répétait et ça répétait pendant que la voix continuait d’enfiler des mots et des mots, les mots du jargon politico-financier.

Tous les autres rendez-vous se sont passés à peu près de la même façon, la pensée exprimant ses incertitudes à tue-tête, pendant que la voix débitait autre chose. Puis, en fin de journée, une jeune femme a dû entrer dans le bureau, probablement une ingénieure, puisque le maire lui posait toutes sortes de questions sur le futur réseau d’aqueducs que la ville comptait faire construire. Questions ennuyeuses, vite étouffées, encore une fois, par cette pensée folle, qui s’est mise à voltiger dans tous les sens.

D’où j’étais, il m’était impossible d’évaluer les mouvements du maire, mais à écouter sa pensée, j’ai vite deviné qu’il se plaçait en position avantageuse pour plonger le regard dans un décolleté, j’aimerais bien les voir en entier, ils me semblent fermes et soyeux, exactement de la bonne taille, ma main les épouserait à merveille, je me demande à quoi ressemblent les mamelons. Ça y allait, commentaires par-dessus commentaires, sur les seins, le fessier, les hanches, les jambes, le nez, la bouche, les cheveux, comment pouvait-il se concentrer sur ce qu’elle lui expliquait?

Comment les citoyens de sa ville ont-ils pu l’élire?

La journée a fini par achever, le maire a mangé avec sa femme, à ce que j’en ai déduit, propos insipides, la pensée hésitait à exprimer son ennui, partagée entre le devoir et les impulsions du moment. Puis lecture d’une biographie, Bill Gates, détente sous la douche, et au lit.

Pendant quelques minutes, ou plus, comment savoir, j’ai pu enfin me reposer. Il dormait, l’esprit totalement fermé. Mais ça n’a pas duré. Je l’ai retrouvé avec l’ingénieure de cet après-midi, et il y allait à coeur joie, pendant qu’elle se déshabillait, il la tripotait de ses grosses mains poilues. Dans le rêve, elle ne disait rien, elle se pliait, tout simplement, à tous ses désirs, et il dominait la scène, son plaisir dominait tout. Je voyais tout, son rêve se déroulait devant moi comme un film sur l’écran. Impossible de me fermer les yeux, impossible d’y échapper, malgré la colère, malgré le dégoût. À la fin, le maire a joui, et j’ignore s’il l’a aussi fait dans son lit.

Cela a duré ainsi pendant des semaines, des mois, des années. Oui, mes très chers vous, pendant des années! Regards concupiscents, paroles fausses, promesses vides. Tout ce temps à endurer les innombrables petites hypocrisies quotidiennes, noyées dans des phrases que beaucoup semblaient croire. Ça devenait démoralisant, je vous assure, surtout que j’ignorais totalement comment retrouver mon corps, s’il existait encore, quelque part. Et si oui, que faisait-il tout seul, sans mon esprit pour le guider?

Mais ça s’est produit, sans raison, un beau matin de juillet. Le maire mentait à je ne sais plus qui, quand tout à coup, j’ai retrouvé mon corps. Il n’avait pas vieilli, alors là, mais pas du tout! J’ai ouvert mon ordinateur, j’ai vérifié la date, je l’ai vérifiée aussi en descendant acheter un journal. Contre toute attente, les années que j’avais vécues avec le maire s’étaient effacées, je revenais à mon point de départ.

Vous aurez compris que pendant toutes ces années dans le maire, j’ai fini par connaître le nom de la ville. Je m’y suis donc rendu à la première occasion, et j’avoue que j’ai eu du mal à reconnaître mon maire. Il était plus jeune que je ne l’avais quitté, parce que le temps avait fait marche arrière pour lui aussi, et il était plutôt élégant, malgré une pilosité abondante. Poli, voix douce, respectueux. J’ai cru que je m’étais trompé, j’ai même douté. Peut-être avais-je rêvé tout cela? Mais j’ai vite reconnu les mots qu’il employait à répétition, j’ai même reconnu les mots qu’il débitait mécaniquement quand sa pensée errait à des lieux.

Alors j’ai raconté tout ce que je vous ai raconté, et même plus, beaucoup plus. Mais plus je parlais, moins on me croyait. Le maire m’a poursuivi pour diffamation, il a gagné, je me suis ruiné. Mais si vous allez à X, en Y, sachez que le maire est un beau salaud.

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