Immeuble paisible

Dans la cage d’escalier, les murs sont peints vert pomme, avec une bande de bois décorative à trente centimètres du plafond, en pin verni. L’escalier est en bois, usé certes, mais repeint chaque deux ans de la même couleur marron depuis un demi siècle. Le propriétaire a peut-être obtenu un rabais à l’achat, cela lui vient peut-être d’un frère ou d’un beau-frère quincaillier, voire même, pourquoi pas, il est peut-être directeur général d’une usine productrice de peinture. Cela, nous ne le saurons jamais, car personne jamais ne lui demandera. Nous ne saurons pas, non plus, si la peinture marron est exactement la même que celle achetée cinquante ans plus tôt, et si oui, comment elle a pu se conserver si longtemps.

Sylvia pousse la porte du quatrième, probablement parce qu’il n’y a pas d’ascenseur dans l’édifice. Ce matin, elle porte une jupe à pli plat bordeaux, un chemisier écru tout simple, et des souliers plats. Institutrice, fonctionnaire, bibliothécaire, comptable, ou autre chose.

Elle descend d’un bon pas, sans se presser, mais avec une détermination routinière rassurante. Sylvia s’en va travailler, cela paraît évident. Elle porte sous le bras une serviette qui n’est ni trop mince, ni trop épaisse. Une femme consciencieuse, qui n’accumule pas les retards, ponctuelle et responsable. Parions qu’elle sera promue quand le temps viendra de l’être, sans devancer qui que ce soit, mais sans traîner la patte derrière ses collègues. Cela viendra juste à point.

Elle descend avec une régularité et une souplesse presque mécaniques. Sylvia ne rechigne pas le matin pour se lever et rendre au travail, elle y va de face, jamais à reculons. Elle ne se précipite pas pour autant. C’est un boulot, pas une passion, c’est un devoir et rien d’autre.

Entre le troisième étage et le deuxième, elle doit ralentir. Il y a là des gens qui bloquent tout l’espace de l’escalier. Elle s’arrête, mais sans s’énerver, sans soupirer ou lancer des regards désapprobateurs ou carrément méchants, comme quelques-uns de ses voisins n’hésiteraient pas à le faire. Sylvia reste polie.

  • Pardon. Laissez passer.

Mais on ne la laisse pas passer. Ses paroles ne sont pas entendues, pas perçues. Ces deux hommes, car ce sont des hommes, sont durs de l’oreille, ou trop concentrés sur leur besogne pour s’intéresser à elle.

Le plus grand, Malo, tennis chaussettes blanches bermuda jaune polo marine délavé, est aussi le plus maigre. La calvitie gagne du terrain sur son coco, mais il ne masque pas cette défaite du cheveu. L’autre, Valentin, trapu, costaud, bottillons éculés jeans délavé t-shirt avec baleine sur le devant et SAUVONS LA PLANÈTE en caractères Trebuchet MS dans le dos, nez en patate verres fumés cat eye toupet touffu maintenu en place par un gel super puissant, se meut avec une agilité naturelle qui rappelle les enfants ou les bêtes sauvages.

  • Laissez passer.

Ils ne bronchent pas, ne prennent pas même la peine de lever un oeil sur Sylvia, impassible malgré une probable contrariété.

Valentin domine Malo de plusieurs dizaines de centimètres, malgré la taille supérieure de Malo. C’est qu’il a réussi à le plier en lui tordant un bras dans le dos. Malo geint, et Valentin donne un coup sec. Un dos se brise, et Malo tombe à genoux. Il supplie.

  • Je te promets que… je te promets que…

Ce qu’il promet, ou ce qu’il voudrait promettre, on l’ignore, et Valentin ne s’y intéresse visiblement pas. Il tire un couteau qu’il portait dans un étui à sa cheville, et l’introduit d’un geste ample et précis, dans le bas du ventre de l’échalas. Le sang tarde à jaillir, mais ça vient, et le polo s’assombrit en son centre. Valentin tire sur le couteau pour le relever dans l’estomac, mais l’exercice semble ardu, et la lame bouge lentement. Sans doute est-elle de qualité moyenne, ou simplement, mal affûtée.

  • Laisser passer.

Sylvia a parlé un peu plus fort, et cette fois, Valentin s’est tourné vers elle. Étonné, il lève les sourcils au-dessus de ses cat eye, et s’incline.

  • Pardon, mademoiselle, pardon.

D’une main, il tire Malo vers lui, tout en maintenant la lame bien enfoncée dans les entrailles, dont certaines ont commencé à s’exposer à l’air libre, pendant que Malo s’accroche à son bras de ses deux mains, qui s’affaiblissent. Sylvia poursuit sa descente dans la cage d’escalier aux murs vert pomme et à la bande de pin verni. Valentin recule légèrement pour éviter de tacher son jeans, et permettre à Malo de s’allonger de tout son long, parallèlement au mur pour ne pas nuire aux locataires de cet immeuble paisible qui voudraient descendre.

Sylvia atteint la rue, et contrairement à son habitude, trottine légèrement jusqu’à l’arrêt du bus. Elle ne sera pas en retard. Elle rajuste en deux secondes son chemisier, qui s’était légèrement évasé au-dessus de la jupe.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Flip the burgers

Mister Tayler, le gérant, régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je fais cuire des burgers douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler n’est pas d’ici. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide qu’ils remettent à chaque employé.

– Flip the burgers!

C’est Mister Tayler, dans le haut-parleur au-dessus des plaques de cuisson. Physiquement, Mister Talyer gère du matin au soir à partir son bureau installé dans une tour au milieu de la cuisine. C’est une sorte de mirador vitré, d’où il peut tout voir, tout surveiller. Il y accède par un ascenseur, et l’air là-haut est climatisé, frais, parce que les gérants ne parviendraient pas à penser dans les effluves de graillon.

– Flip the burgers!

Mister Tayler repose sur un solide fauteuil de chêne et de fer, construit sur mesure pour supporter son poids. Ce fauteuil est fixé au sol sur un axe, qui tourne silencieusement grâce à un système complexe de roulements à bille, mu par une simple pression du pouce. Mister Tayler bénéficie ainsi d’une capacité de surveiller tous les angles de la cuisine, et même au-delà. Mais sa principale tâche, évidemment, concerne la gestion de la cuisson des burgers.

– Flip the burgers!

Depuis que je travaille ici, j’ai fait cuire des milliers de burgers, peut-être même des millions. Je devrais compter, établir une moyenne quotidienne, puis hebdomadaire, puis mensuelle, et en appliquant la règle de trois, j’obtiendrais une évaluation assez précise de mon oeuvre complète. Mais je ne le fais pas, du moins pas encore. Je n’ai pas encore déterminé à qui cette information serait utile. Certainement pas à moi.

– Flip the burgers!

Pourtant, j’aurais du temps à consacrer à ces calculs. J’ai du temps à consacrer à une foule d’idée, de projets, de fantaisies, de remords, de désirs, de futilités. Entre deux ordres, j’ai de délicieuses minutes à moi. Je peux les meubler comme je l’entend, sans en rendre compte à qui que ce soit. Bien entendu, je dois me contenter de courtes idées, puisque même si ces moments sont nombreux, ils restent brefs.

– Flip the burgers!

Quand je travaille, j’arrive mal à penser aux moments où ne je ne travaille pas. Je sais toutefois que durant mes congés, il m’est impossible de me remémorer mes journées de travail. Amusant, n’est-ce pas? Peut-être y a-t-il trop de moments durant la semaine où ma cervelle gambade, que je suis à sec lorsque viennent les moments de repos. Comme diraient les philosophes de la Compagnie, chaque chose en son temps.

– Flip the burgers!

Parfois j’imagine que je fais autre chose. Tout ce qui a pu me trottiner dans la tête depuis cinq ans! Là, par exemple, en ce moment même, je me verrais bien gardien de zoo. Je nourrirais les bêtes les plus féroces, et je ferais la sieste parmi les primates. Je pourrais même, à l’occasion, répondre aux questions des visiteurs, quoique cela ne figurerait pas parmi mes tâches prioritaires. J’assisterais les vétérinaires et qui sait, peut-être deviendrais-je moi-même vétérinaire.

– Flip the burgers!

Une crampe dans le mollet droit. Cela m’arrive fréquemment, pas d’alarme. Je n’ai qu’à raidir la jambe légèrement, et à mettre tout le poids sur la jambe gauche, le temps que cela passe. J’ai développé un sens de l’équilibre impressionnant, un véritable flamand! Je pourrais me tenir bien droit sur une jambe pendant une heure, sans broncher. Je le fais parfois, quand j’ai besoin d’un petit défi de nature physique. Cela contribue à fusionner tous les éléments de mon être.

– Flip the burgers!

Nous sommes tenus de garder le silence au travail, question d’assurer une réponse efficace et précise aux défis que nous avons à relever du matin au soir. Je me contente donc de parler intérieurement à ma voisine de plaque de cuisson. Elle travaille ici depuis trois ans et demi, et je sais que je pourrais lui raconter une quantité phénoménale de choses gentilles. Je lui ai demandé de m’épouser à plusieurs reprises, intérieurement, et j’ai même risqué une remarque osée sur sa silhouette. J’ignore si elle aussi me parle, et si oui, que peut-elle bien me dire!

– Flip the burgers!

Tiens, la voix de Mister Tayler, le gérant. Grâce à lui, la viande est cuite à perfection. Mister Tayler régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je suis au poste douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler est d’ailleurs. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide de la Compagnie.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Un cadavre pâle

J’ai rencontré Leyla tout simplement. Une soirée organisée par mon amie d’enfance, celle avec qui je passais les étés, en Normandie.

Ma mère et moi descendions toujours au même hôtel, même quand Monsieur Jérôme est mort, assassiné par son cousin qui l’accusait d’avoir dépucelé sa fille, brûlé sa bergerie et ridiculisé sa descendance sur la place du marché. Mon amie séjournait avec ses parents dans un charmant pavillon que l’on atteignait par un étroit chemin qui serpentait le long d’une pente abrupte. Elle descendait souvent dîner à l’hôtel, et un soir où je m’ennuyais sur la terrasse, elle m’a parlé. Par désoeuvrement, je me suis laissé être amoureux d’elle. Caroline. Elle riait trop, du matin au soir, et refusait mes baisers, pas même sur le bout de ses jolis doigts. Cela a duré plusieurs étés, puis la vie nous a secoués. Elle a fait sa médecine, moi mon droit.

Un soir que je sortais d’une pièce de théâtre ennuyante, comme elles l’étaient toutes à cette époque, j’ai heurté l’épaule d’un colosse. J’étais ébranlé, mais plutôt que de me repousser, l’homme m’a attrapé le bras pour m’éviter de choir sur le trottoir. Je l’ai remercié, et elle m’a sauté au cou, sans m’embrasser. Caroline.

Que d’années séparaient la jeune fille aux rires éternels de cette femme sereine, douce et intelligente. Debout au milieu de la foule, les mots nous échappaient, et un tourbillon de souvenirs nous serrait l’un contre l’autre. Je sentais les larmes me monter aux yeux, ma voix frétillait comme une truite qui retrouve sa liberté après avoir frôlé la mort aux mains d’un pêcheur. Ça y était, ça vibrait, la voix de la folie résonnait en moi et étranglait tout raisonnement, et d’un geste grandiose je me suis légèrement incliné. J’allais la demander en mariage sur-le-champ. Par chance, le gentil colosse m’a saisi la main des deux siennes pour la serrer avec chaleur, et je me suis tu. Elle voulait tout savoir sur ma vie, il me posait mille questions, mais j’ai prétexté un rendez-vous, un dossier à revoir avant l’audience du lendemain, une maîtresse qui m’attendait, et je me suis éloigné. Il s’est précipité vers moi, m’a tendu sa carte avec son adresse, m’a invité à cette soirée deux semaines plus tard.

Il y avait tant de hors-d’oeuvre, de vins et de gens que je n’ai pas eu une minute avec Caroline. Mais il y avait Leyla. Une amie d’enfance de Caroline, mais visiblement pas une amie des étés en Normandie, puisque je ne l’ai jamais rencontrée là-bas.

Leyla ne ressemble pas à Caroline, elle n’a pas sa grâce, son sourire, ses cheveux d’or, elle n’a rien de tout cela, je le vois bien, mais elle est tout de même un peu Caroline. Elle a connu Caroline, en elle se sont accumulés des milliers de phrases, de mots prononcés par Caroline, tous ces souvenirs de jeux, d’études et d’aventures. Leyla n’est pas Caroline, mais un peu, tout de même.

Et nous voilà au cinéma, elle et moi. Un film coréen, avec sous-titres en anglais. Car Leyla, tout comme Caroline m’assure-t-elle, adore les films du monde, comme elle dit. Alors moi qui ne comprends ni le coréen, ni l’anglais, je décide d’aimer le film que nous regardons, même s’il est projeté dans un minable cinéma de répertoire, dont la toiture fuit, à ce que je peux en juger des cinq ou six sceaux dans lesquels s’écrasaient de grosses gouttes d’eau.

Leyla, captivée par le film auquel je ne comprends rien, abandonne sa main sur ma cuisse, immobile. Ça me plaît. La chaleur de ses doigts me communique jusque dans l’épine dorsale le souffle chaud du vent qui soufflait devant l’hôtel des Roches noires lorsque nous y flânions Caroline et moi.

Sauf que l’eau continue à couler du toit. Les employés devraient y voir, car certains des sceaux débordent, et le tapis est déjà tout imbibé. Moi je m’en balance, j’ai pris l’avion, je suis à Trouville, j’ai perdu vingt ans et je suis heureux. Je me décide, je prends mon courage à deux mains et je pose délicatement ma main sur la sienne. Le sable est chaud, des enfants se poursuivent sur le trottoir de bois. Cette fois, elle n’a pas refusé, elle m’abandonne ses doigts que je porte aussitôt à mes lèvres.

Là-bas, juste devant nous, tous les sceaux débordent et il doit bien y avoir deux ou trois centimètres d’eau par endroits. Je sens l’eau monter sur mes chaussures. Leyla, près de moi, ne bronche pas. Les yeux rivés sur le grand écran, elle lit la traduction en tentant de suivre l’action invraisemblable des acteurs et des fantômes, car on dirait un film d’horreur, ou de revenants.

Moi je lèche ses doigts. Un à un. Et quand j’en suis au cinquième, je recommence. Allez-retours incessants, dont je ne me lasse pas. Là-bas, la marée monte, et les mères sonnent le rappel des troupes. L’heure du goûter ou de la sieste. Nous restons immobiles, Caroline et moi, même si l’eau nous chatouille les genoux, même si sa jupe est trempée. Je frissonne sous les mouvements de l’eau froide, mais sa chaleur à elle me rassure, me réchauffe. Ma main libre glisse sur sa cuisse trempée, et quelle merveille, elle ne la chasse pas. Je gambade le long de sa cuisse, je m’aventure jusqu’à sa culotte, imbibée de toute cette eau salée. Elle écarte légèrement les jambes, m’invite à déraisonner devant l’éternité de l’océan, malgré les risques d’insolation.

Pourtant, dans le cinéma, l’eau monte sérieusement. Il y a longtemps que le niveau a dépassé nos chevilles et nos genoux. Nos sièges baignent maintenant dans cette eau odorante, noirâtre, qui doit charrier les restes de goudron de la toiture et la moisissure du plafond. Mais rien, semble-t-il, ne pourrait détourner le regard de Leyla, absorbé par cette aventure coréenne abracadabrante. C’est quand même curieux. Il n’y a plus personne dans le cinéma. Pourquoi n’interrompent-ils pas la projection? Où sont les employés? Où est le gérant?

D’un mouvement de bassin, elle embrasse mes doigts à travers le tissu de sa culotte. Je ferme les yeux, et d’une main, je me défais de mon pantalon. Une vague l’emporte. J’allonge le bras pour le rattraper, mais en vain. Je ne veux pas abandonner la cuisse et la culotte de Caroline, où pour la première fois on m’offre l’hospitalité. Une vague la soulève légèrement, juste assez pour que je fasse glisser sa culotte à ses chevilles. Ce dérisoire bout de vêtement se perd aussitôt dans les flots, avec mon pantalon. Mes mains plongent pour retrouver toutes les surfaces de son peau, je caresse, je grave dans ma mémoire les vallées, les collines, je vibre je pleure de joie. Derrière nous, la plage est maintenant déserte. Elle n’est plus qu’un vaste lit pour ces amoureux mythiques.

J’avale la tasse. Je relève la tête. Nous avons de l’eau jusqu’au cou. Le niveau s’élève à une vitesse folle, comme si là-haut des vannes avaient cédé. Leyla s’étire le cou pour respirer, sans détacher ses yeux de l’écran.

À chaque vague, nos corps tanguent. Portée par l’eau, je la soulève sans effort. Je prends une grande respiration, j’emplis mes poumons à pleine capacité, et je plonge. Je me glisse sous elle, et c’est ainsi que je me présente, plus dur que le diamant. Elle remue doucement, et se laisse choir jusqu’au bout. Je n’en crois pas mes sens, Caroline, toi qui a toujours refusé le moindre baiser, Caroline, j’éclate de joie.

Le lendemain, l’équipe de nettoyage appelé à la rescousse a retrouvé, collés au bas de l’écran, une culotte et un pantalon. Et sous les sièges de la troisième rangée, un cadavre, un seul, livide et souriant.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

La solution transitoire

C’est un salon cosy. Un canapé et un fauteuil assortis, cuir blanc, une table basse, des photos des générations passées et futures sur les murs. Contemporain tout cela. Absence de luxe. Propreté. Gina assise sur le canapé, un verre de vin rouge, Alexandrio enfoncé dans le fauteuil, une tasse de thé vert serrée entre les deux mains.

GINA: Les enfants ont toujours refusé de passer les vacances chez ma soeur, mais cette année, ils l’ont demandé, ils l’ont exigé, et les voilà qui s’y sont précipités une semaine plus tôt que prévu. Les valises bourrées depuis une semaine, et pas d’hésitation, à peine un petit bisou, et hop, disparus pour l’été.

ALEXANDRIO: Ça leur fera du bien. Des vacances à la campagne, c’est bien.

GINA: Ma soeur vit à la montagne.

ALEXANDRIO: Ça aussi c’est bien. Campagne, montagne, ça rime.

GINA: Ils nous fuient. Ils nous tournent le dos et s’envolent le plus loin possible de nous. Nous les avons infectés, ils souffrent, ils ne s’en relèveront peut-être pas.

ALEXANDRIO: Tout le monde guérit, puis périt, c’est ainsi.

GINA: Tu nous as contaminés.

ALEXANDRIO: Les gros mots.

GINA: Virus!

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, ils travaillent, bref, en somme, nous travaillons. Et nos voisins, ils travaillent. Demande-leur! Vous travaillez, voisins, pas vrai?

GINA: Ne hurle pas. Ta voix n’a plus d’importance.

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, et les enfants en bénéficient encore.

GINA: Je rentre au boulot à huit heures, je me démène jusqu’à dix-sept heures, et voilà. Je pourrais tout aussi bien imiter mes ancêtres néandertaliens et chasser la bête le matin, cueillir les racines l’après-midi, cuire la récolte le soir.

ALEXANDRIO: Ça n’aurait pas de sens.

GINA: Je n’aime pas les racines. Je cueillerais plutôt des petits fruits. Mais ils attirent les ours, non?

ALEXANDRIO: Qui attire les ours? Tes parents Néendertaliens?

GINA: Les petits fruits. Les ours en raffolent. J’ai peur des ours, mais je m’habituerai. Je serai naturelle, je redécouvrirai mon identité profonde, ma solide réalité intrinsèque.

ALEXANDRIO: Et l’électricité?

GINA: Tu embroussailles tout. Je te parle quintessentiellement. Il y a nous, il y a l’absence de nous, et dans la confusion, il y a l’un qui oublie l’autre.

ALEXANDRIO: Nous?

GINA: Nous oublie l’absence de nous, et l’absence de nous oublie nous.

ALEXANDRIO: Et ton vin?

GINA: Un Saint-Émilion. Cher, mais ça vaut la peine.

ALEXANDRIO: J’ai encore d’étranges turbulences intestinales.

GINA: Les flageolets?

ALEXANDRIO: La solution transitoire.

GINA: Tu ne travailles pas ce soir! Tu as presque promis!

ALEXANDRIO: Si je ne déterre pas cette solution, je ne retrouverai pas le sommeil, et mon irascibilité s’accroîtra, je mangerai moins, je serai malade, je crierai et serai violent jusqu’à ce que des policiers viennent m’arrêter, mais j’aurai fui avant, j’aurai tout abandonné, le monde, notre monde, je fuirai à l’autre bout de la ville où je m’adonnerai à des activités immorales, et un jour, on repêchera mon âme en Chine et mon corps en Alaska, je serai bon à mettre en conserve et à disparaître au fond d’une décharge publique, déchiré et saignant à l’idée de vous abandonner à un indicible tourment, toi, les enfants, tous! tous! tous!

GINA: Je te l’ai dit, cette tisane te fera le plus grand bien. Tu n’y as même pas touché.

On sonne à la porte. Silence. Gina regarde Alexandrio, qui s’affole. Alexandrio se lève, mais plutôt que d’aller ouvrir, il s’élance dans la direction opposée.

ALEXANDRIO: Urgence! Mes turbulences!

Gina pose sa coupe sur la table basse, et au rythme de la sonnette qui ne s’interrompt pas, marche vers la porte, ouvre. Simoenz entre sans s’essuyer les pieds, observe le salon, qu’il traverse aussitôt pour disparaître par la porte du fond. Une minute plus tard, il revient, la bouteille de Saint-Émilion d’une main, une coupe de l’autre. Il se sert à raz bord, s’assied dans le fauteuil où prenait place Alexandrio.

GINA: Comme vous y allez!

SIMOENZ: Je suis généreux. On le dit.

GINA: On l’ignorait.

SIMOENZ: Où est-il? Je viens chercher ma solution transitoire. J’en ai besoin.

GINA: Il va, va vite.

SIMOENZ: Tant mieux, je suis pressé.

Il vide sa coupe d’un trait, se lève.

GINA: Vous ne pouviez pas attendre à demain? Alexandrio a droit à quelques heures de repos.

SIMOENZ: Alexandrio ne veut pas de ce repos. Nos employés ne veulent pas de ce repos. Les gens qui se joignent à notre équipe le font par passion! Mais vous le savez déjà. C’est une véritable et vraie vérité! Chez nous, ce n’est pas un boulot qu’on leur donne, mais une occasion d’épanouir leur vocation! Mais où est-il.

GINA: L’appel de la nature.

Simoenz grimace, et se sert un autre verre, à raz bord, comme le précédent.

SIMOENZ: Sa nature est sa vocation, allez le chercher. Il n’y aura pas suffisamment de vin pour meubler ma patience.

GINA: Je ne peux l’interrompre pendant qu’il fait, vous savez, ses besoins.

SIMOENZ: J’ai besoin de lui. J’ai besoin de la solution. Transitoire.

GINA: Ça n’est pas une bonne idée.

SIMOENZ: Qu’il tarde autant, à qui le dites-vous! Voilà, je me ressers. J’espère que vous avez d’autres bouteilles, et du meilleur.

GINA: Votre solution transitoire, elle nous détruit, Alexandrio, moi, nos enfants. Il finira en Chine et en Alaska, en conserve.

SIMOENZ: Cette solution nous permettra d’équilibrer les ventes de nos ZYCRUROX-255 pendant trois mois, ce qui provoquera un probable bouleversement des méthodes de commercialisation chez nos compétiteurs avec cette conséquence évidente: nous pourrons ensuite concentrer de nouveaux efforts sur les CRYXOLOG-778 sans craindre une dépréciation des valeurs sur les marchés asiatiques.

GINA: Et vos profits, ils augmenteront?

SIMOENZ: Ma petite, l’affaire recèle de bien plus complexes résultats que le simple profit. Alors, cet Alexandrio, il revient de sa Chine, ou je dois partir à sa recherche?

GINA: Ses besoins, ses turbulences…

SIMOENZ: Alexandrio! Alexandrio!

GINA: Vous ne comprenez pas, il est aux toilettes.

SIMOENZ: Mais qu’il en sorte!

GINA: À cette besogne, on ne s’arrête pas à mi-chemin.

SIMOENZ: Il travaille sur ma solution transitoire aux toilettes? Quelle curieuse manie.

GINA: Il ne travaille pas, il défèque, monsieur.

SIMOENZ: Oh. Mais qu’il achève. Vous voyez, j’en suis à ma deuxième coupe, il a eu amplement le temps de conclure.

GINA: Hors de son contrôle. C’est la chiasse.

SIMOENZ: Je vous en prie, allez chercher une autre bouteille. Vous le voyez bien, je n’ai qu’un demi-verre. Cette fois, apportez un bon vin, pour me faire passer cette piquette. Pourquoi ouvrez-vous la porte, il y a un courant d’air, je vais attraper froid.

GINA: J’avais complètement oublié. Alexandrio n’est pas à la toilette, il est à l’usine. Je parie qu’il vous attend impatiemment depuis une heure avec sa solution transitoire. Belle solution, je l’ai vue. Impeccable! Si je ne me contenais, je la ferais encadrer, question de pouvoir la suspendre sur ce grand mur vide, oui, juste là, derrière vous, parce que cette oeuvre, cet accomplissement inouï, me bouleverse et m’égaie à la fois!

Pendant qu’elle parle, Simoenz vide sa coupe et s’empresse de décamper sans un mot, sans un regard pour Gina, comme si le diable lui bottait le derrière. Quelques instants plus tard, Alexandrio réapparaît, pâle.

GINA: Tu n’es pas mort.

ALEXANDIO: J’ai entendu une voix, qui c’était?

GINA: Simoenz. Il n’a plus besoin de la solution transitoire. Il n’a plus besoin de toi.

Alexandrio bondit sur ses pieds, éberlué. Mais le coup est trop fort, et il s’écroule. Gina lui tâte le poul. Elle sourit.

GINA: Je finirai par y aller, à la chasse.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

La photo

Je sais que je n’ai pas beaucoup d’équilibre, je ne fais jamais long quand je tente de marcher sur une bande de trottoir. J’esquisse quelques pas, je tremble, le corps s’incline à droite, s’incline à gauche, comme si sous l’asphalte un puissant aimant m’attirait irrésistiblement. À cinq ans, c’était ainsi. Et à quinze ans. À trente ans. Malgré tout, le défaitisme s’est toujours cogné les dents contre ma détermination. Un appel, une profonde vocation, une intense vibration tout au fond de mes entailles et dans les replis lointains de ma cervelle en ébullition fouette mon ardeur à vaincre les obstacles devant lesquels même un équilibriste talentueux reculerait sans insister.

Je veux tenir debout sur la selle de ma bicyclette, parfaitement en équilibre, aussi longtemps que je le veux.

Que je ne sois parvenu à pédaler sans aide que deux ans après mes copains n’y change rien. Ces détails ne méritent, tout au plus, qu’un haussement d’épaules. Un très léger haussement d’épaules.

J’ai trente ans, et je saurai me tenir en équilibre sur la selle de ma bicyclette, qu’on se le tienne pour dit. Mes parents soupirent, mes amis me raillent, Raphaëlle ma conjointe me demande pourquoi. Debout, là-haut, j’aurai vaincu quelque chose, j’aurai atteint l’objectif.

Ce sera difficile. Ce soir, je m’y suis essayé pendant cinq minutes. C’est court, je sais, mais les circonstances ont défavorisé un plus long entraînement. Comme c’était la première fois, j’ai placé la bicyclette près du mur de briques de l’immeuble. J’ai grimpé là-haut, enfin, je me suis d’abord assis, puis, en me recroquevillant, j’ai mis un premier pied sur le bout de la selle, et d’un mouvement que je voulais précis et direct, j’ai tenté de me relever. Je tenais toujours le guidon des deux mains à ce point. Pendant une seconde, une seconde seulement, mon coeur a battu, j’ai cru que ça y était, que ma destinée éclaterait là, inexorablement, loin de tous les regards. Mais dans la seconde suivante, le pied posé sur la selle a dû s’incliner du mauvais côté, et la partie supérieure du corps a basculé du côté des briques, pendant que la partie inférieure trouvait le moyen de s’emmêler, rapidement, dans le cadre de la bicyclette.

Mâchoire fracturée, deux dents cassées, poignet foulé, chevilles et genoux en sang.

Trois mois se sont écoulés. Je peux m’y réessayer. Cette fois, j’ai décidé d’utiliser une méthode progressive. J’ai immobilisé la bicyclette dans un support de mon invention, question de pouvoir grimper sans qu’elle ne s’ébroue dans tous les sens. J’ai grimpé une première fois, j’ai réussi à poser les deux pieds sur la selle, et j’ai lâché le guidon. Il fallait maintenant me relever. Mes mains sont restées à un millimètre du guidon pendant au moins deux secondes. Puis j’ai concentré toute ma force dans les cuisses et les mollets, et j’ai entamé l’ascension. Dès que mes mains ont atteint dix centimètres au-dessus du guidon, mes pieds ont glissé de part et d’autre et je me suis affaissé sur la barre, écrabouillant testicules et fierté. Mais pas ma détermination. Après m’être roulé par terre pendant quelques minutes, j’ai recommencé.

À trente et un ans, je suis parvenu à me redresser complètement sur la selle, et j’y demeurais presque une seconde complète avant de tomber.

À trente-cinq ans, j’étais parvenu à rester une minute complète sur la selle. Oh, quel accomplissement! Je le savais! J’ai convié mes deux meilleurs, et seuls, amis, Josianne, ma nouvelle conjointe, et le voisin. J’étais nerveux. J’ai dû m’y reprendre à trois fois avant de réussir, mais je l’ai fait, une minute debout sur la selle. Ils n’ont pas applaudi, ce qui m’a secrètement attristé, mais ils m’ont tout de même murmuré quelques bravos, et ma conjointe m’a donné un bisou sur le front, en me rappelant de ne pas oublier d’aller chercher du vin, vu que j’avais invité tous ces gens à dîner. Durant le repas, un des amis m’a demandé si je serais capable de faire la même chose, mais sans attacher la bicyclette. Je lui ai expliqué que c’était la prochaine étape, et que je le convierais le jour venu.

Dès la semaine suivante, j’ai commenté l’entraînement sans le support. Grimper sur une bicyclette libre, avec le guidon qui tourne dans tous les sens, quelle affaire. Pendant des mois j’ai repris les exercices du début: un pied sur la selle, puis presque deux pieds. Cela demande du temps, de la patience. Combien de soirées avec ma conjointe j’ai eu à annuler pour me consacrer à mes travaux. J’ai aussi eu à espacer davantage les rencontres avec mes amis, avec mes parents, bref, une discipline stricte s’imposait.

À quarante ans, j’ai décidé de consacrer l’entièreté de mon mois de vacances à mes efforts qui, il faut l’avouer, commençaient à donner de fameux résultats. Laura, ma nouvelle conjointe, a compris, et elle est partie à la plage avec ses amies. À son retour, j’arrivais à poser les deux pieds sur la selle, et je pouvais détacher mes mains d’au moins cinq centimètres du guidon. Dès son retour, j’ai voulu lui montrer à quel point tout ce temps m’avait été profitable. J’étais peut-être trop nerveux. Sous son grand sourire, je me suis exécuté. Pieds sur la selle, mains sur le guidon, la bicyclette vacille, mais très légèrement. Et puis le coup de grâce: je lâche le guidon, et je me relève, lentement. Un centimètre, tout va bien, deux centimètres, je sue, trois centimètres, mes oreilles bourdonnent, quatre centimètres, je suis nerveux, je sais que la victoire approche, cinq centimètres, je jette un bref regard vers elle pour y cueillir son admiration. Erreur. Mon corps s’embrouille, le guidon braque vers la gauche, et je me retrouve à plat ventre sur le pavé. Trois côtes cassées.

Six mois plus tard, je reprends les exercices, mais j’en ai beaucoup perdu.

À quarante-six ans, après bien des années d’efforts, je parviens à me redresser complètement sur la selle, pendant cinq secondes. Ça y est presque. Rosalie, ma fiancée, m’embrasse chaudement. Elle veut organiser une petite fête pour l’occasion, le samedi suivant. Mais mes amis avaient déjà d’autres engagements, et mes parents étaient indisposés. Nous avons marqué le coup, elle et moi, en buvant du champagne et en mangeant du foie gras.

À quarante-huit ans, Rosalie, ma femme, m’a demandé si j’allais m’exercer encore longtemps sur ma vieille bicyclette. Je lui ai avoué que mon objectif était au moins une minute, et comme j’en étais à vingt-sept secondes, ça ne saurait tarder.

J’ai tenu parole. À cinquante ans, j’ai écrit à Rosalie pour lui dire que j’avais dépassé les quarante secondes, et que ce n’était plus qu’une question de temps avant que j’atteigne enfin mon objectif. J’ignore pourquoi elle ne m’a pas répondu, mais je crois que son nouveau mari est jaloux.

À cinquante-deux ans, ça y était. Après presque toute une vie d’efforts inlassables, après d’innombrables sacrifices et de nombreuses traversées du désert, je pouvais enfin crier victoire. Victoire! C’était un mardi matin. Je ne travaillais pas, puisque j’étais en année sabbatique, question de pouvoir concentrer toute mon énergie sur mes exercices. Il était, je crois, cinq heures quarante-sept. Je monte sur la bicyclette, pieds sur la selle, mains qui se relèvent du guidon, je me redresse. Dix, vingt, trente, les secondes s’écoulent lentement, plus lentement qu’en temps normal. Quarante, cinquante, je suis toujours là-haut, impassible. J’avais appris à contenir ma fierté, surtout après cinquante secondes. Combien de fois me suis-je écroulé à cinquante-cinq, voire à cinquante-huit secondes! Les dernières secondes s’écoulent, lourdes. Les plus longues de ma vie. Et sans tambour ni trompette, je franchis le cap des soixante secondes. J’ai atteint la minute, j’ai dépassé la minute!

Dommage qu’il n’y ait personne pour prendre une photo.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Château de sable

Plage du parc d’Oka. Owen, cinq ans, tente, avec des outils en plastique, de construire un château de sable. À quelques mètres de lui, Nolan, six ans, pousse un camion-benne en plastique. Derrière eux, leurs parents respectifs. Autour d’eux, des centaines de personnes de tous âges qui marchent, lancent des ballons, bronzent, s’ébrouent dans l’eau, disparaissent dans les sentiers. Nolan s’approche d’Owen avec son camion rempli de sable.

Nolan: T’as besoin de sable pour ton château?

Owen: Non.

Nolan: Laisse-moi t’aider.

Owen: OK.

Nolan verse le sable près du petit tas de sable approximativement rectangulaire qui pourrait passer pour la base d’un château de sable. En silence, les deux enfants versent de plus en plus de sable humide sur le rectangle de base, si bien qu’ils en viennent à former une sorte de cône aplati, ou de pyramide effondrée.

Owen: T’as déjà fait des châteaux?

Nolan: Oui, et j’ai aussi fait des bases militaires secrètes.

Owen: Comment ça?

Nolan: Avec une boîte à souliers. Tu mets du sable par-dessus. Tu mets tes soldats en plastique dedans.

Owen: T’as une boîte?

Nolan: Pas ici.

Owen: Je vais demander à mes parents.

Nolan: OK.

Owan bondit sur ses pieds et court les dix mètres qui le séparent de ses parents, qui gisent, vivant, mais somnolant d’un oeil, sous un parasol.

Owen: Maman! Maman! Tu peux me prêter une boîte en carton?

Mère d’Owen: Une boîte, mais je n’ai pas de boîte!

Père d’Owen: Pourquoi une boîte?

Owen: Moi et mon ami, on veut fabriquer une base militaire secrète!

Mère d’Owen: Nous avons des boîtes à la maison, mais pas ici. Peut-être les parents de Nolan en auraient une?

Owen se gratte le cuir chevelu. Sans un mot de plus, il repart au galop jusqu’au château.

Owen: Ma mère dit que ta mère a une boîte.

Nolan: C’est pas vrai.

Owen: OK.

Il empilent un peu plus de sable, et l’ensemble ne ressemble plus qu’à un gros tas de sable.

Nolan: J’vais lui demander.

Nolan se lève, et marche vers ses parents. Il ralentit à mesure qu’il approche. La mère lit un livre électronique, le père écrit des messages sur Facebook.

Nolan: Maman, je peux avoir une boîte?

La mère sursaute, et son pied effleure la cannette de bière du père. C’est suffisant pour renverser la cannette, qui se vide sur la serviette du père.

Père de Nolan: Merde! C’est quoi ça!

Mère de Nolan: C’est Nolan, il m’a surprise, j’étais concentrée, excuse-moi.

Père de Nolan: Nolan! Va donc jouer dans le sable. Et il est où ton camion?

Nolan: Là.

Père de Nolan: Ce gamin te l’a chipé!

Nolan: Non.

Père de Nolan: Va le chercher! Allez! Vas-y tout de suite! Si tu n’y vas pas, j’irai moi!

Nolan baisse la tête. Quelques larmes coulent, mais il se tourne pour les cacher à son père. Il retourne vers Owen à pas lents, en s’essuyant les yeux de ses mains sales. Ça laisse de grandes traces boueuses sur ses joues.

Nolan: Je n’ai pas le droit de rester ici.

Owen: OK.

Le père de Nolan fourre sa serviette dans son sac. La mère de Nolan sort un papier mouchoir et nettoie le visage de Nolan.

Le père de Nolan: Nous partons. Je pus la bière.

Pendant ce temps, Owen est retourné près de ses parents.

Owen: Les parents de mon ami sont fâchés. Son père, il criait. Nolan, il pleurait.

Père d’Owen: Est-ce que son père a frappé ton ami?

Owen: Son père lui fait la torture.

Mère d’Owen: Comment connais-tu ce mot-là?

Owen: Aux nouvelles. Il y a plein de mots aux nouvelles. Il y a aussi économie, euh, grève, euh, sexe, euh…

Père d’Owen: Est-ce que le père de ton ami le touche là où il ne faut pas?

Owen: Peut-être.

Mère d’Owen: Ton ami t’a parlé de tout ça?

Owen: Je ne sais pas.

Le père d’Owen se lève, et fourre ses affaires dans un sac.

Père d’Owen: Allons-y, je veux voir quelle voiture il conduit, je veux relever son numéro de plaque, comme ça, s’il faut le dénoncer, nous pourrons l’identifier. Allez, suivez-moi.

Le père d’Owen marche d’un bon pas pour rejoindre Nolan et ses parents. Son téléphone en main, il tourne une vidéo de la famille, vue de dos. Owen et sa mère suivent derrière, mais ils sont vite distancés. Le père d’Owen réussit à dépasser la famille. Il tourne toujours sa vidéo, mais discrètement. Il s’assure d’avoir une prise claire des visages des trois personnages, puis de leur voiture et de la plaque d’immatriculation. Satisfait, il revient vers Owen et sa mère, qu’il met une bonne demi-heure à retrouver. La famille revient à Deux-Montagnes. Repas, télé, bonne nuit, tout le monde au lit. Le père chuchote, pour ne pas réveiller Owen.

Père d’Owen: Je crois que c’est mon devoir de dénoncer ce type.

Mère d’Owen: Nous ne sommes sûrs de rien.

Père d’Owen: Tu as vu la tête du gamin? Ça me fend le coeur. Et le bonhomme, tu aurais dû le voir de près. Il n’a pas l’air commode.

Mère d’Owen: J’hésite, faut pas tirer des conclusions.

Père d’Owen: Ça me semble pourtant clair.

À chaque réplique de la mère, le père hausse légèrement le ton, si bien qu’Owen se réveille, se lève et entre dans la chambre des parents en pleurant.

Owen: J’ai fait un mauvais rêve.

La mère se lève, le soulève, l’embrasse, sort pour aller le recoucher doucement dans son lit. Le père se lève, compose le 911.

Père d’Owen: Nous avons de bonnes raisons de croire qu’un homme bat et moleste son petit garçon. Je n’ai pas son nom, mais j’ai relevé son numéro de plaque. J’ai aussi une vidéo de lui, si vous voulez l’identifier.

Nolan et ses parents dorment. Toutes les lumières sont éteintes. On sonne à la porte, et aussitôt, on frappe, et de plus en plus fort. La mère de Nolan étouffe un cri, le père de Nolan se relève sur son séant. Nolan dort toujours.

Père de Nolan: Va dans la chambre de Nolan, ferme la porte, pousse la commode contre la porte, et appelle le 911. Je vais tenter de les chasser. S’ils voient qu’il y a des gens à l’intérieur, ils partiront. En bas, ça frappe de plus en plus contre la porte. Le père descend au rez-de-chaussée, ouvre les lumières dans la cuisine et le salon, s’avance vers la porte d’entrée. Mais avant de l’atteindre, elle s’ouvre violemment. Deux policiers surgissent dans la maison, aperçoivent le père de Nolan, qui recule, effrayé.

Policier 1: Ne bouge pas. Au sol. 

Policier 2: À plat ventre!

Le père obtempère. Le policier 2 lui passe les menottes. Deux autres policiers pénètrent dans la maison, et entreprennent de fouiller toutes les pièces. Une heure plus tard, toute la famille est au poste de police. Chacun est interrogé séparément. Deux heures passent. Nolan et sa mère sont reconduits à leur maison. Le père partage une cellule avec un ivrogne arrêté pour nuisance publique. Pendant deux jours, des psychologues rencontrent Nolan, des enquêteurs interrogent la mère et le père de Nolan, s’adressent aux voisins immédiats, aux grands-parents paternels et maternels, à l’enseignante, à la directrice de l’école, et à deux ou trois amis de Nolan. Puis le père est libéré. Pas d’accusations, mais la rumeur vole déjà de ses propres ailes, vigoureuses. Le père change la porte endommagée, la mère pleure, et les amis de Nolan n’ont plus le droit de venir jouer chez lui.

Père de Nolan: Faudra déménager.

Mère de Nolan: Faudra que Nolan oublie tout ça.

Père de Nolan: J’ai le nom de celui qui a porté plainte. Pas même quelqu’un qu’on connaît. Un parfait inconnu.

Mère de Nolan: Un plaisantin. C’est cruel.

Le père de Nolan obtient un congé sans solde pour remettre de l’ordre dans la vie de sa famille. Mais le désordre s’aggrave. Larmes, cris, reproches. Le père de Nolan cherche et trouve l’adresse du père d’Owen. Tous les soirs il surveille sa maison. Dix-sept jours plus tard, le père d’Owen sort à vingt-deux heures, à pied. Le père de Nolan enfile une cagoule, sort de sa voiture, un faux révolver à la main, et force le père d’Owen à se coucher dans le coffre arrière. À l’ancienne carrière, le père de Nolan ouvre le coffre arrière, mais aussitôt le père d’Owen le pousse, et s’élance pour s’enfuir dans la nuit. Sauf que ses jambes, ankylosées par les cinquante-sept minutes repliées dans le coffre, ne répondent pas. Il s’écroule d’un bloc, sa tête percute une pierre, le sang gicle, il meurt. Le père de Nolan n’a rien vu, mais il a entendu le bruit sourd du corps heurter le sol. Il ferme le coffre. Tend l’oreille. Une chouette, dans les arbres au-delà de la carrière, des crickets. Il allume la lampe de son téléphone, balaie la nuit autour de lui. Les pieds lui apparaissent. Il s’approche. La tête éclatée, le sang, les yeux exorbités. Il retourne à sa voiture, monte et démarre. Deux jours plus tard, une bande de jeunes réunis pour faire la fête dans l’ancienne carrière découvrent le corps, à l’odeur. Les enquêteurs identifient deux suspects: un ex-amant du père d’Owen qui l’avait menacé à plusieurs reprises après leur séparation, vingt-trois jours avant sa disparition, et le père de Nolan, vu les circonstances de la dénonciation erronée. Après sept mois et seize jours d’interrogatoires et de recherches, les enquêteurs ont rayé l’ex-amant de la liste des suspects. Ne restait plus que le père de Nolan. Sauf que les enquêteurs ne possédaient aucune preuve contre lui. Rien d’assez solide pour convaincre un procureur. Vingt et un ans et trois mois après la mort du père d’Owen, le père de Nolan vit paisiblement avec sa femme dans un village, à cinq cent trente-cinq kilomètres de son ancienne demeure. Un printemps, la rivière derrière chez lui déborde, inonde tous les villages sur une cinquantaine de kilomètres. Catastrophe historique. Du jamais vu depuis cent quatre-vingt-dix-huit ans. Équipes de télé, reportages, un journaliste interroge le père de Nolan, qu’on voit en train de sortir de sa maison en canoë. Assis devant son écran, Owen reconnaît le père de Nolan, d’autant plus que son nom est écrit au bas de l’écran. Il saute dans sa voiture, roule jusqu’au petit matin. Les employés de la voirie ont bloqué toutes les routes inondées. Owen revient vers la ville la plus proche, achète un petit bateau à moteur, une remorque. L’après-midi même, il s’embarque avec rien d’autre que son téléphone, et l’adresse du père de Nolan. Le temps d’apprendre à manoeuvrer son moteur, il met le cap sur cette adresse. Il la trouve rapidement, en bordure de la route principale. Il s’approche, frappe à la porte. Personne. À l’intérieur, un mètre d’eau couvre tous les planchers du rez-de-chaussée. En contournant la maison, il remarque que la porte du côté est ouverte. Il attache son petit bateau à la rampe du balcon, saute à l’eau, pénètre dans la maison. Il visite chaque pièce, monte à l’étage, ouvre quelques tiroirs. Soudain, une voix. Nolan, qui tenait à voir la maison de ses parents en proie à cette inondation historique.

Nolan: Qui est là?

Owen, là-haut, jette un coup d’oeil à gauche, jette un coup d’oeil à droite.

Owen: Sécurité publique.

Owen descend d’un pas assuré.

Owen: Ils m’ont demandé de faire le tour des maisons pour s’assurer que personne n’était en difficulté. Ce matin, nous avons trouvé une vieille dame, de l’autre côté du village, qui tremblotait toute seule sur son lit.

Owen tend la main à Nolan, qui recule d’un pas.

Nolan: T’as des papiers? T’as un numéro de téléphone que je peux appeler pour vérifier ton histoire?

Owen: Mes papiers!

Owen touche les poches de son pantalon.

Owen: Ils sont trempés mes papiers, désolé.

Nolen: J’appelle les urgences, ils me diront bien.

Nolen sort son téléphone de sa poche, et se tourne pour appeler. Owen se précipite, attrape le téléphone, qu’il lance à l’autre bout du salon. Le téléphone disparaît dans un plouf. Nolan saisit le bras d’Owen, qui se dégage et fonce, ralenti par un mètre d’eau, vers son embarcation. Nolan le suit de près, bras tendus en avant. Owen grimpe dans son petit bateau, détache la corde, et tente de faire démarrer le moteur. Sa première tentative échoue. Cela laisse le temps à Nolan d’atteindre l’embarcation, et de se hisser à bord. Owen réussit à démarrer. Il accélère, sans trop regarder devant lui. Nolan lui agrippe les chevilles, et le tire vers lui. Owen s’affale au fond du bateau, échappe la poignée du moteur. D’un coup de pied, Owen se dégage, se relève et frappe Nolan d’une droite au menton. Ils s’empoignent, luttent, s’écroulent et se relèvent, pendant que le bateau saute dans les flots déchaînés de la rivière. Nolan est nettement plus fort. Il enfonce son poing dans l’estomac d’Owen qui, en perdant l’équilibre, parvient à s’accrocher à un pan de la chemise de Nolan, sauf que cela n’est pas suffisant pour freiner la chute, et les deux jeunes hommes basculent dans la rivière et se noient.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Les ricochets

Moi: Je viens de compter vingt et une voitures de police, les unes à la suite des autres, et parfois deux par deux, qui filent du nord au sud sur le grand boulevard, entre les palmiers et les devantures fuchsia, vert, ocre, turquoise. D’accord, le soleil est beau, le ciel est bleu et les corps transpirent. Mais admettez-le, cinq minutes à peine que je me tiens là, devant vous, et vingt et une voitures! Reconnaissez-le, le lieu est marqué. Je n’ai pas peur, mais je suis craintif. Peut-être devrai-je retrouver l’autoroute, et tranquillement rejoindre les blanches prairies de mon village hivernal. Chez nous, lorsqu’il y a deux voitures de police, c’est qu’il y a eu un crime important, un vol à main armée, une agression dans une ruelle la nuit, un accident avec conduite en état d’ébriété. Deux voitures. Mais doublons, quatre voitures, et c’est un quidam blessé d’un coup de feu dans un bar, un spa, une pizzéria. Quadruplons ce doublon, si vous le voulez bien, seize voitures, alors là c’est un fou piteux cloîtré chez lui avec une arme à feu, une formation obligatoire offerte aux agents sur l’appréciation des charmes pastoraux, une parade du Père Noël. Mais vingt et une voitures! Du jamais vu par chez nous, à part à la télé, sauf que ça, même si on le voit chez nous, ce n’est pas vraiment chez nous, n’est-ce pas? À la télé, vingt et une voitures, c’est quand un type armé de fusils d’assaut et de grenades tire dans la foule, c’est quand un vol de banque mène à une excitante poursuite, avec cascades, fusillades et carambolages, c’est quand il y a un violent échange de coups de feu entre les caïds de deux associations de bienfaisance qui se disputent un territoire ambigu. Quand il y a vingt et une voitures de police, c’est quelque chose. Ne survis pas qui le veut dans un quartier où passent, l’air de rien, vingt et une voitures hurlantes. Les balles fendent l’air, elles pénètrent les corps, les murs, les esprits, elles percent, blessent et tuent. Avec une si étonnante aisance.   

Lui: Vous dramatisez.

Moi: Vingt et une voitures de police! Vous les avez vues aussi bien que moi. À moins que cela vous ait échappé, à moins que la chose soit si commune, par ici, que vous n’y prenez garde, que vous n’interrompez pas vos conversations pour si peu, parce que c’est cela, avouez-le, si peu, si peu dans un monde tellement plus violent, dans un monde où une véritable affaire, ce serait une canonnade entre les malfrats du nord de la ville contre les malfrats du sud de la ville, ou entre ceux qui parlent comme ceci, et ceux qui parlent comme cela, ou entre ceux qui ont l’air de ça, et ceux qui n’ont pas l’air de ça. Je parie que les cafés n’interrompent pas leur service en terrasse lorsque dans la rue s’entrecroisent longues et courtes balles, les clients lèvent peut-être les yeux, un bref instant, mais pas assez longtemps pour perdre le fil de l’histoire rocambolesque qu’ils lisent dans ce roman surréaliste, ou pour s’écarter d’une conversation passionnante avec cette étudiante qui rêve de soigner des malades sur des transatlantiques, ou pour se détourner des grands titres du journal.

Lui: C’est un quartier paisible.

Moi: Sans doute. Je vous crois trop honnête pour mentir. Mais force est-il de constater que vous n’êtes pas moi, et vice-versa, évidemment, votre paix ne ferait peut-être pas la paix avec la mienne, il y aurait, et plus ardemment, osons, il y a un conflit entre nos paix, une distance que nos deux bonnes volontés conjuguées ne parviendraient pas à combler, même si nous le désirions de tout coeur. Quand je baigne dans ma paix, j’entends une mouche voler, ma voisine crier, les motoneiges siffler, mon chien hurler, alors que dans votre paix, ce sont les balles qui volent, les victimes qui crient, et les sirènes qui sifflent. Voyez, constatant ce que je constate, impossible pour moi de louer votre appartement. Votre rue, votre quartier, votre pays me chassent à coup de crosse dans ma quintessence. Je vous le cède: j’ai peur, j’en perdrais le contrôle de quelques facultés, de quelques muscles, et de mon exaltation.

Lui: Les balles vous ignoreront.

Moi: Oui, peut-être, mais les ricochets?

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Bon Dieu!

S’il vous plaît, Gerry, et vous aussi Gary, pouvez-vous prendre place. Non, pas ici, mais là-bas, oui, cette table dans le coin, sous cette publicité de bière. C’est ça, Gary à gauche, Gerry à droite. Non, Gerry, à droite. Oh tant pis, restez à gauche, et Gary, vous, placez-vous à droite. Non, pas dos à nous. Prenez l’autre chaise, celle qui nous fait face. C’est bien. Inorez nous. Nous ne sommes pas là. Oui, je sais, nous sommes là, mais oubliez-nous, buvez, et essayez de nous évacuer de votre esprit. Buvez encore, ça aidera. Maintenant, parlez-vous. Dites n’importe quoi, ce que vous diriez si vous buviez ensemble, comme d’habitude, comme hier, comme la semaine dernière.

Gerry: Salut Gary.

Gary: Salut Gerry.

Gerry: Ça va bien Gary?

Gary: Oui. Et toi Gerry, comment ça va?

Gerry: Ça va bien, et toi Gary?

Gary: Comme je disais, ça va, et toi Gerry?

Gerry: Oh tu sais, comme tout à l’heure, là. Même chose. Bien. Ça va bien. Et toi Gary?

Gary: Moi aussi. Même chose.

Non! Non! Non! Soyez plus naturels. Quand vous vous rencontrez, vous ne vous demandez pas pendant dix minutes comment ça va, et vous ne répétez pas constamment vos prénoms. Allez-y, parlez de quelque chose, n’importe quoi, je ne sais pas moi, la religion par exemple, vous en parlez parfois de la religion? Oui, alors allez-y. Nous ne sommes pas là. Omniprésents, mais absents.

Gerry: Est-ce que Dieu existe?

Gary: Sais pas.

Gerry: Comment savoir?

Gary: Qui sait!

Gerry: Faudrait savoir.

Gary: Pourquoi?

Gerry: Ne pas perdre notre temps.

Gary: Inventons.

Gerry: Dieu?

Gary: Il a créé le houblon, et l’homme, créé à l’image de Dieu, a créé la bière.

Gerry: T’as bien raison.

Gary: S’il existe.

Gerry: Évidemment.

Gary: Sinon, le houblon s’est créé tout seul.

Gerry: Et pourquoi il aurait créé le houblon?

Gary: Pour fabriquer de la bière. Il a prévu l’avenir.

Gerry: Pourquoi ne pas créer la bière direct. Ça tient pas debout.

Gary: Moi non plus.

Gerry: Et pourquoi il a arrêté de créer?

Gary: Fatigué. On dit que c’est fatiguant de créer.

Gerry: Il a commencé, et il s’est arrêté. C’est bête.

Gary: Dieu est bête.

Gerry: Pourquoi il a commencé, si c’était pour s’arrêter?

Gary: Il s’ennuyait. Une fois parti, son truc de création, il en a eu marre, il s’est barré.

Gerry: Il aurait dû prévoir qu’il s’ennuierait. Avant, il n’y avait rien, donc rien pour s’amuser, mais rien aussi pour s’ennuyer.

Gary: Tu bois beaucoup. Tu dis n’importe quoi.

Gerry: Quand il n’y avait rien, il y avait Dieu. Mais d’où il sort lui?

Gary: Tu déconnes. S’il y avait Dieu, il n’y avait pas rien. Donc il n’y a jamais eu rien, sinon, pourquoi il n’y aurait plus eu rien?

Gerry: Buvons, c’est gratis.

Gary: Et s’il n’y a jamais eu rien, on avait pas besoin de Dieu pour qu’il n’y ait plus rien.

Gerry: Ça fait rien. Moi je serais bien prêt à ne plus rien dire.

Gary: Au lieu de ne rien dire, parlons d’autre chose.

Gerry: De la politique? De la chasse à la baleine? Des voitures?

Gary: Soyons modernes. Parlons d’Internet.

Gerry: Pourquoi? Paraît qu’ils vont fermer ça.

Gary: Pas possible. Où t’as pris ça?

Gerry: Ils le disent. Ça rapporte plus comme ça rapportait.

Gary: Fait chier. Je vais perdre mes amis.

Gerry: Je suis là.

Gary: J’ai un million trois cent quarante-deux mille cinq cent cinquante-deux amis. Je vais me retrouver tout seul. Tout seul avec toi.

Gerry: Mes condoléances. Moi j’ai pas d’ami là-bas. Ça n’a jamais adonné.

Gary: Vont fermer quand?

Gerry: Qui sait!

Gary: Bon Dieu!

Gerry: J’ai envie de pisser.

Gary: Tant mieux. Faut que je me repose la mâchoire.

Attendez! Une seconde, juste une seconde sans parler. Je sais, vous avez un besoin urgent. Retenez-vous une petite minute encore. Là, regardez n’importe quoi, vos bouteilles, la table. C’est bien. Merci, Gary, merci Gerry.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

L’Île Banane

Deux hommes en sueur livrent une boîte bleue à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle de la Compagnie. La boîte, hermétique, d’un matériau indéfini, est un cube pas plus haut que le genou, mais d’un poids qui semble dépasser tout ce que la Sous-Division de l’expansion a reçu depuis son ouverture officielle le 23 novembre 1962. Sur le dessus du cube, l’étiquette réglementaire indique que l’expéditeur est la Division de la validation du Secteur des marchandises de la Société de livraison, et le destinataire est le Gouverneur Gestionnaire Général de la Compagnie, 21e étage. Au bas de l’étiquette, discrète, mais impérative, cette note: RSDEMD, pour: remettre secrètement et directement entre les mains du destinataire. C’est du sérieux. Cela signifie que le commissionnaire devra se rendre au 21e étage en empruntant l’escalier, afin de ne rencontrer personne sur son chemin.

Un seul commissionnaire possède une force physique suffisante pour non seulement soulever le cube, mais pour le monter jusqu’au 21e étage. Nestor. Sauf que Nestor jouit de son congé annuel sur une plage de l’Île Banane.

Au sein de la Compagnie, les nouvelles et les ordres circulent vite. Ils ne grimpent pas les vingt et un étages, marche par marche. Le sérieux des circonstances commande des mesures appropriées. La Compagnie décide d’affréter un avion pour rapatrier Nestor d’urgence. Tout se déroule très vite, et en six heures, Nestor est rapatrié. La limousine de la Compagnie dépose à la réception de la Sous-Division de l’expansion un Nestor enduit de crème solaire à la noix de coco, pieds nus, vêtu seulement d’un maillot de bain et d’un chapeau de paille.

Durant le trajet, on a expliqué en détail la mission qui l’attendait. Une vidéo lui a permis de savoir exactement où se trouvait le cube bleu, question qu’il ne perde pas un temps précieux à le chercher à son arrivée.

Tout fonctionne à merveille. Nestor fonce sur le cube, le soulève, grimace sous le poids, et se dirige sans hésiter vers la cage de l’escalier. Un collègue lui ouvre la porte, mais dès qu’elle se referme sur lui, il sait qu’il sera seul jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il ait accompli cette mission spéciale. Alors, commence l’ascension. Pas à pas, marche après marche, il progresse sans jamais s’arrêter. Le poids sur les épaules, la sueur qui sent la noix de coco, il garde la tête haute, le regard vers le haut de l’interminable cage d’escalier.

Au bout d’une heure de labeurs, il atteint enfin le deuxième étage. Il grimace, mais aussitôt sourit aux caméras, indique d’un clignement d’oeil sa détermination à atteindre l’objectif.

Nestor ne ralentit pas. Chaque heure, il atteint un nouvel étage. Et il grimpe, il se hisse sans relâche, déterminé et humide. Au onzième étage, il abandonne son chapeau de paille, qui le gênait. Et devant chaque caméra, toujours, un sourire, un clignement d’oeil.

Vingt heures plus tard, sans s’être arrêté une seule fois, sans avoir ni mangé ni bu, Nestor touche du pied les dernières marches qui le mèneront au but suprême. La joie et l’allégresse sont telles qu’il parvient à accélérer pour monter les cinq dernières marches! Arrivé devant la porte, il attend quelques dizaines de minutes, et on lui ouvre. Il sait déjà qu’il doit déposer le cube au milieu de la pièce où il entre, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général qui occupe tout l’étage, sur un carré blanc tracé à la craie. Sitôt son fardeau au sol, il court jusqu’à l’ascenseur, parce qu’il est interdit aux commissionnaires de s’attarder dans ce bureau.

Nestor peut rentrer chez lui se reposer, avec en prime des croquettes de poulet et un coca offerts par la Compagnie.

Le lendemain est un autre jour. Et bien que ce soit un autre jour, la réception de la Sous-Division de l’expansion reçoit un second cube bleu, identique en tous points au cube précédent. Et l’étiquette porte les mêmes indications, avec bien entendu cette note: RSDEMD.

Il n’y a pas à tergiverser. La Compagnie dépêche une voiture qui ramène Nestor en catastrophe, gyrophares et sirènes surexcités.

Pendant vingt et une heures, Nestor gravit marche après marche, jusqu’à la porte du bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Mais heureusement, il a pu se débarrasser de l’odeur de crème solaire à la noix de coco. Il pose le nouveau cube bleu là où une flèche à la craie blanche le lui indique, par-dessus le bloc de la veille, qui semble ne pas avoir été ouvert ou déplacé. Et à sa sortie, un chauffeur de la Compagnie le ramène chez lui avec, encore une fois, des croquettes de poulet et un coca.

Et le lendemain, encore un autre jour, même urgence. Vingt et un étages, le bloc bleu aboutit sur les deux blocs précédents. Croquettes de poulet, coca.

Le lendemain, incroyablement, même chose. Trois jours de suite, une première depuis le 23 novembre 1962, une première dans la vie de la Compagnie. Cette fois, un carré à la craie blanche indique qu’il doit déposer le cube bleu à côté des trois autres, parfaitement intacts. Croquettes et coca.

Le lendemain, l’extraordinaire devient ordinaire. Vingt et un étages, cube bleu dans le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Croquettes et coca.

Le lendemain, même chose. Une routine, éreintante, s’installe. Cube bleu, escalier, croquettes, cola.

Le lendemain: cube, croquettes, cola.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Pendant 21 jours, rien d’autre dans la vie de Nestor que le cube bleu, l’escalier, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général, les croquettes et le coca.

Au moment où le chauffeur de la Compagnie reconduit Nestor, ses croquettes et son coca, chez lui, là-haut, au vingt et unième étage, un grondement imperceptible croît sous les vingt et un cubes bleus. Dix minutes s’écoulent, vingt minutes s’écoulent, vingt minutes cinquante-cinq secondes, vingt minutes cinquante-six, vingt minutes cinquante sept, et jusqu’à vingt minutes cinquante-neuf, il ne se passe rien, et à part le même grondement imperceptible à l’oreille humaine, mais maintenant probablement perceptible à l’oreille du Samoyède du Gouverneur Gestionnaire Général, si bien sûr il avait été là.

Puis, inexorablement, puisque même la Compagnie n’est pas parvenue à régir le temps, soixante secondes s’écoulent et tous les ordinateurs des vingt et un étages indiquent que le vingt et unième cube a été déposé par Nestor voilà exactement vingt et une minutes. Au même instant, pas une seconde de plus, la masse des vingt et un blocs disparaît quand le plancher cède sous son poids, et se retrouve au vingtième étage, en plein sur le bureau de l’assistante à la sous-direction du service de Communication du Gouverneur Gestionnaire Général. Heureusement, l’assistante, comme la plupart des employés de la Compagnie, était à ce moment-là immobilisée dans un bouchon circulation à écouter la météo.

On s’en doute, l’écroulement a déclenché les systèmes d’alarme à la Centrale de la Sécurité de la Compagnie, et déjà, une équipe stationnée au quatorzième étage monte au pas de course dans la cage d’escalier. Mais dès qu’ils atteignent le vingtième étage, où reposent maintenant les vingt et un cubes bleus, ils sentent le plancher vibrer sous leurs pieds. À la vue du trou béant dans le plafond, chacun craint le pire, et s’éloigne prudemment. Un léger tremblement secoue le plancher sous leurs pieds, et sans plus de formalités, les vingt et un blocs poursuivent leur chute vers le dix-neuvième étage, et écrasent la longue table de verre et d’érable où se réunissent chaque matin les gestionnaires de la Division des produits renouvelés.

L’équipe de la Centrale de la Sécurité maintient son calme, et ne cède pas à la panique, malgré l’insolite épisode auquel les convie le destin. Incertaine de la marche à suivre, et en l’absence d’ordre précis des dirigeants de la Centrale de la Sécurité, l’équipe descend au dix-neuvième étage, pour assister à la chute des cubes, malgré l’inscription RSDEMD.

Mais cette fois, le plancher cède beaucoup plus rapidement. Les cubes passent au dix-huitième étage, et tombent au milieu d’un corridor qui lie le bureau du sous-directeur du Marketing en ligne à celui de la vice-présidente de la Division des affaires externes. Tout en bas, au premier, le commandant des équipes d’intervention rapide de la Centrale de la Sécurité lance ordres et contre-ordres, puis finit par se taire devant l’inéluctable.

Car les cubes visitent maintenant le bureau de la sous-gestionnaire des Comptes clients outremer, où ils ne s’attardent pas. Ils atterrissent, une ou deux minutes plus tard, chez le chef adjoint à la Conceptualisation des modules d’intervention, au dix-septième étage. Puis, sont écrabouillés, successivement, le Centre des archives primaires de la deuxième branche de recherche au seizième, la table de travail du deuxième technicien en soutien des réseaux internes, au quinzième, un bureau vacant au quatorzième, les prototypes des modèles développés entre 2010 et 2015 au treizième, le divan du salon des dessinateurs au douzième, le photocopieur débranché de l’assistant-réceptionniste du Service des ressources humaines au onzième, un concierge au dixième, un vélo stationnaire et son cycliste dans la salle de sport du neuvième, une machine à coudre dans un placard au huitième, le bar secret du directeur de la Comptabilité intermédiaire au septième, le directeur de la Comptabilité intermédiaire au sixième, le bureau du Centre de logistique opérationnel et stratégique du cinquième, la moitié des installations de l’Équipe d’aiguillage des sondages intersectoriels au quatrième, une table du Laboratoire numéro AF567 au troisième, un aquarium et une plante grasse au deuxième, un client anonyme au premier, l’aire de travail de la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle au rez-de-chaussée, la voiture et la mobylette de service du Gouverteur Gestionnaire Général au parking 1, rien au parking 2, la voiture d’un des membres de l’équipe du quatorzième étage de la Centrale de la sécurité au parking 3, rien au parking 4, rien au parking 5, trois voitures de concierges au parking 6.

Le lendemain, comme il n’y avait pas de cube bleu à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle, personne n’a réveillé Nestor. Il s’est levé à midi, a déjeuné, s’est rasé. Puis il est reparti vers la plage de l’Île Banane, où dans la précipitation de son départ, il avait laissé sa valise, ses vêtements, et son tube de crème solaire à la noix de coco.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Monsieur le maire

Roco le maire marche de long en large devant le petit banc installé devant le petit hôtel de ville de Beaupin. Un comportementaliste conclurait que Roco s’inquiète. Beaucoup.

Roco: Les administrés ne se rendent pas compte. Jamais. Ils vous voient à la télévision assis sur cette espèce de trône vissé sur une espèce d’estrade devant une espèce de conseil réuni avec une espèce de solennité, et ils s’inclinent. Votre honneur qu’ils susurrent – et moi qui ai de ces récurrentes flatulences… Les administrés ne se rendent pas compte. Parce que mon labradoodle Richard, à qui je confie tout, vous le confirmera: quand un homme se transforme en maire, il perd tout. Sa substance se liquéfie, et très très rapidement, elle s’écoule par tous les orifices et se perd dans l’atmosphère, le ciel et les égouts, et vous ne la retrouvez jamais. C’est un deuil, un deuil terrible parce qu’il faut le consommer le sourire aux lèvres, la fleur à la boutonnière, l’assurance à la pupille. Vide! Votre Honneur promène sa conque qui charme les foules et les particuliers de sa voix si musicale et profonde, creuse et fleurie. Dès le lendemain de son élection, à sept heures quarante-trois, il reprend le sentier de l’enchantement, sa baguette magique d’une main, sa boule de cristal de l’autre, et sans relâche, pour les quatre prochaines années, il devra à nouveau jongler avec les esprits, les coeurs et les intérêts, pour que les électeurs le sacrent maire, une fois de plus. Ma charge me pèse. Je n’ai pas le temps d’être maire, et pourtant ça m’aurait plu, sans plaisanter. Pourquoi me suis-je lancé dans cette aventure! Moi qui pourtant aimais la vie, le bon café et la rosée.

Pendant que Roco parle, les yeux loin, mais pas trop tout de même, devant lui, un homme surgit des nimbes de droite, et s’arrête pile derrière lui. Boucho, le propriétaire de l’usine de fabrication de frondes Boucho & Petit Fils, fulmine. Un comportementaliste conclurait que Boucho s’inquiète. Beaucoup.

Boucho: Roco! La seconde est grave! Un fléau nous menace!

Roco s’immobilise, et lentement, se tourne vers Boucho.

Roco: Mon honneur vous salue, Boucho. Je ne vous attendais pas avant midi.

Boucho: Je dois changer votre horaire, maire. Annulez tous les rendez-vous prévus ce matin, vous devez m’aider à préparer l’offensive.

Roco: Quelle est la menace?

Boucho: La banqueroute. Voilà son nom. Invisible, inodore, incolore, mais implacable.

Roco: Les administrés n’achètent plus de vos frondes, malgré l’introduction des nouvelles couleurs à reflets métalliques?

Boucho: Ils les boudent. Ils préfèrent organiser de gigantesques pique-niques, se promener à bicyclette dans les bois et peindre des murales sur le béton de nos entrepôts. Rien ne va plus. Les profits dégringolent, les machines fonctionnent au ralenti, les fournisseurs rouspètent. Vos administrés vivent dans un monde parallèle. Ils ne se rendent pas compte que leurs écarts de conduite entraîneront des mises à pied, du chômage, ce qui les égratignera tous. Pas d’emplois, pas d’achats, et pas d’achats, fini le commerce. Pas de commerce, pas d’administrés. Pas d’administrés, pas de ville. Pas de ville, si petite soit-elle, pas de maire.

Roco: Pas de maire, pas de Roco.

Boucho: Beaupin doit déclarer la guerre à Beauveau.

Roco: La guerre donc. Quand cela?

Boucho: Ce matin même. Je n’ai pas modifié votre horaire pour cet après-midi, vos rendez-vous auront lieu. Je gérerai les détails de cette guerre, qui générera une croissance du produit intérieur brut de Beaupin de quinze pour cent cette année. Ne vous inquiétez pas, Roco, nous serons toujours là pour financer vos efforts habituels, et assurer votre réélection dans quatre ans.

Roco place ses mains en porte-voix, relève le menton et embrasse l’horizon du regard.

Roco: Beauveau, nous te déclarons la guerre! Votre refus de négocier une solution juste, et la menace constante que vous faites peser sur tous nos administrés nous contraint à prendre ces mesures extraordinaires dès aujourd’hui.

Boucho: Je crois que ça ira. Maintenant, faut rappeler aux administrés d’acheter des frondes.

Roco: C’est vrai. J’oubliais… Administrés de Beaupin, armez-vous face à l’agression ennemie! La politique belliqueuse de Beauveau nous fait craindre le pire! Armez-vous de frondes! Face aux armes de destruction éléphantesques de Beauveau, armez-vous deux fois, armez-vous trois fois, armez-vous quatre fois!

Boucho: Cinq fois, ça ne ferait pas de mal.

Roco: Armez-vous cinq fois!

Boucho: Ça ira. Allez, vous avez du boulot, et moi aussi. Nous trinquerons bientôt à la victoire!

Boucho part par où il est arrivé, et Roco le suit, quelques secondes plus tard. Du temps passe, comme c’est devenu une habitude. Roco revient devant le petit banc.

Roco: Je n’avais pas prévu cela. Évidemment, je ne prévois rien. Tout de même. Tout cela.

Boucho le rejoint, joyeux.

Boucho: Vingt-cinq pour cent! Vous vous rendez compte, Roco? Le produit intérieur brut de Beaupin a bondi de vingt-cinq pour cent!

Roco: Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: Les dégradations collatérales ne doivent pas vous voiler le tableau d’ensemble. Boucho & Petit Fils n’a jamais si bien fait!

Roco: Vous avez vendu des frondes aux administrés de Beauveau.

Boucho: Juste observation. Notre société a toujours respecté son code d’éthique: pas de favoritisme!

Roco: Beauveau a remporté la guerre. Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: C’est vrai. J’ai annulé tous vos rendez-vous. Beaupin n’a plus besoin de maire. Conséquemment, vous n’êtes plus maire.

Roco: Je n’ai plus rien. J’ai peur de disparaître. M’abandonneriez-vous?

Boucho: Vous avez de jolis vêtements Roco. J’y vais. Je dois gérer la croissance et la prochaine guerre, entre Beauveau et Beaumont cette fois.

Boucho part vers où il est arrivé, suivi quelques secondes plus tard de Roco. Le banc devant l’hôtel de ville n’a pas bougé.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Michel Michel est l’auteur de Dila