Les histoires débiles 

Une terre de pierres et de sable gris. Un ciel gris. À l’horizon, la terre et le ciel se fondent. Comment deux femmes ont-elles pu aboutir là? Cela mériterait enquête, investigation, perquisition.

ZAIRA: Je pourrais te raconter une histoire triste, vraiment très triste.

VALDA: Tout le monde vit des histoires tristes.

ZAIRA: L’histoire d’une petite fille qui a toujours pardonné à sa mère qui la torturait, qui un jour fut abandonnée sur un chemin forestier, qui survécut, pardonna à nouveau, et finit par soigner sa mère vieillissante qui l’a déshéritée au profit d’un petit voyou avec qui elle avait eu une aventure sept ans plus tôt.

VALDA: Tout ce qu’on peut raconter. Tu pourrais donner beaucoup de détails, pour m’attirer vers cette petite fille comme vers un aimant. Je pleurerais, certainement. Mais ça, tout le monde le fait. Pour pleurer, il y a déjà tout un stock d’histoires disponibles.

ZAIRA: On aime les histoires qui nous font pleurer. On les adore.

VALDA: Regarde autour de toi. Tu as vraiment envie de pleurer. Je veux dire, pleurer davantage?

ZAIRA: Pleurer, c’est doux. C’est une caresse.

VALDA: Fais-moi rire, fais-moi grincer des dents. 

ZAIRA: Ton problème, il est là. Tu es ici, mais tu aimerais ne pas y être. Alors tu te vois ici, tu t’observes ici, plutôt que de vivre pleinement ta présence.

VALDA: Ça ne te suffit pas d’être ici, et de ne pas savoir pourquoi?

ZAIRA: Je suis ce qu’il y a de plus important pour moi. Tu es ce qu’il y a de plus important pour toi. Alors, je veux pleurer. Pénétrer mon être et bercer mon âme.

VALDA: Même si je voulais, je ne parviendrais pas à jouer ce jeu. Du moins, pas longtemps.

ZAIRA: Je te demande si peu, pourtant. Une histoire triste, de temps en temps. Pas tous les jours, je veux bien, mais pas jamais.

VALDA: Regarde tout ce sable, ces pierres. Pourquoi es-tu ici?

ZAIRA: Parce qu’être ici, on le peut.

VALDA: Toi et tes slogans! Tu ignores totalement pourquoi tu t’es retrouvée ici, et je l’ignore totalement aussi. C’est ça, notre réalité. Est-ce assez saugrenu à ton goût? Je ne peux pas te raconter une histoire triste, ma pauvre Zaira, parce qu’au-delà de la tristesse, il y a cette absolue absurdité.

ZAIRA: Alors tu ne vas me raconter que des histoires débiles, comme tu le faisais avant?

VALDA: Avant que tu ne t’enfonces dans cette lubie de tristesse, oui. Que des histoires débiles. Parce que je suis vivante. Parce que ces histoires débiles parlent de nous, chacune d’entre elles.

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Ma vie se comporte incongrûment

Désert du Kalahari, treize heures. Il fait chaud, très chaud. Un Américain rencontre une Italienne qu’il connaît, par hasard.

CARL: Mais c’est bien toi, Dina, c’est bien toi! Quel petit, tout petit, plaisir de te voir!

DINA: Je cherchais la solitude, voilà que je te trouve. Je voulais méditer, voilà que je cause.

CARL: Tes cheveux sont plus courts que la semaine dernière.

DINA: Oui. Ils ont légèrement poussé, ce qui a courbé la base et donné cette illusion. Tu sais s’il y a des oasis par là?

CARL: Ils les indiquent dans le guide touristique. Tous.

DINA: C’est bien.

CARL: J’ai laissé le mien à l’hôtel.

DINA: Moi aussi. Je ne cherche pas les oasis, je ne fais que de la conversation.

CARL: Tu es passionnante. Et Italienne.

DINA: J’ai mangé beaucoup de calamars à ton party surprise.

CARL: Pour une surprise, c’était improbable!

DINA: Il y avait une cause?

CARL: Mon anniversaire. Alors, j’étais surpris. J’ignore qui a organisé la chose, mais les circonstances suggèrent que c’est quelqu’un qui a accès à ma villa. Un homme peut parfois être décontenancé par la multitude des aléas qui s’agitent sur le mobile au-dessus de sa tête.

DINA: Tu es un homme, un homme qui possède un joli braque allemand.

CARL: Tu t’es amusée?

DINA: Oui, oh oui, jusqu’à ce que j’oublie de cesser de boire et de voyager dans ta pharmacopée.

CARL: Ce n’était pas la mienne, mais celle d’Edgar Allen-Poe. Il l’entrepose chez moi, pour éviter que sa logeuse ne lui vole tout.

DINA: Tous ces gens, je n’en connais pas autant moi-même, et pourtant j’ai des relations en Italie, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, à Oulan-Bator, à Stockholm, à Dampierre-sur-Blévy, à Shawinigan, à Bora-Bora et Saint-Louis-du-Ha! Ha!.

CARL: Je ne les ai pas tous reconnus, alors j’ignore si je les connais. Toi-même, je ne t’avais jamais vue auparavant, et pourtant, tu étais là.

DINA: C’est Winston. Winston Churchill qui m’a demandé de l’accompagner.

CARL: Je vois. Ça expliquerait donc la présence de Timothy Leary. Et de Francis.

DINA: Francis, je l’aime.

CARL: Tu n’as pas chaud? Trop chaud?

DINA: J’ai une envie folle de t’embrasser. Mais tu ne me plais pas. Séparons-nous dans ce désert. Retrouvons-nous au prochain party surprise.

CARL: Ma vie se comporte incongrûment. Je doute que nous nous retrouvions, si nous nous quittons.

DINA: La vie est effrontée. Embrassons-nous tout de même, voilà. Et maintenant, adieu, je pars méditer, et tant mieux si je trouve une oasis, peut-être qu’un scaphandrier en sortira triomphant, m’aimera, me fera quelques enfants dont nous ne saurons que faire, et ce sera déjà le temps de rentrer en Italie.

CARL: Adieu, je me ferai coiffer à la byzantine, barbe et tout, et j’irai galoper sur les chevaux de Saint-Marc.

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Tout de mon héros 

C’est un héros, oui c’est un héros, il l’est pour moi, il l’est pour des millions, et même s’il est mort depuis longtemps, il l’est encore pour moi, il l’est encore pour des millions. Vendez-moi ce stylo avec lequel il a écrit à sa maman, vendez-le-moi mille, deux mille, dix mille dollars, faites vite avant que d’autres l’achètent, d’autres plus riches, d’autres plus désespérés. Je veux cette mèche de cheveux, je la veux, même si je sais qu’il y en a des centaines semblables de par le monde, même si son coiffeur s’est enrichi, je la veux, j’ai ce qu’il faut pour payer, je paierai bien, bien mieux que ces sombres amateurs. Ce papier qu’il a déchiré, il est pour moi, gardez-le moi, vous obtiendrez de moi plus que vous n’avez jamais obtenu pour un bout de papier déchiré, parce que je sens que je dois lui ouvrir la main, ma vie veut l’absorber, il n’est pas encore à moi, mais nous sommes liés, une relation que rien ne pourrait détruire, respectons le destin, cédez-le-moi! Il m’en faut plus! Beaucoup plus! Trouvez-moi autre chose, n’importe quoi! Trouvez! Cherchez! Fouillez! Auscultez! Il m’en faut plus! C’est un besoin, une nécessité, une abstractivité tant que vous voulez! Dénichez, découvrez, exhumez-moi tout, des rognures d’ongles, un pneu de sa seconde bicyclette, un débris de verre, une capsule de bouteille de bière, un liège d’un de ses Bordeaux, un poil de son chat, une brosse à dents écrasée, un pansement, un pépin de pomme, une punaise qu’il avait plantée au-dessus de sa table de travail, une branchette qu’il a cassée lors d’une promenade, une chaussette, la porte de son frigo, le moteur de son frigo, le tiroir à légumes de son frigo, une empreinte même partielle, une peinture qu’il a admiré, un fragment d’un trottoir où il a marché, un paysage qu’il a contemplé, l’océan où il a plongé. Tout, je vous dis, je veux tout! Et même un peu plus. S’il vous plaît.

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Coup de cœur 

J’étais entré dans ma librairie préférée, celle qui a conservé ses bibliothèques en vrai chêne, son plancher en érable véritable, ses chaises en pur pin. On y sent l’âge, et même plus, l’histoire! Respirer l’odeur du vieux papier, s’arracher les yeux pour lire sous l’éclairage blafard, chercher pendant des heures un livre qui est là, quelque part, que le libraire se rappelle avoir rangé, mais sans savoir où exactement, quel bonheur!

Mais ce matin, quel malheur! Quand j’ai poussé la porte, ça m’a sauté aux yeux tout de suite. Du sang! Partout, sur plusieurs rayons, sur les tables, sur l’érable usé du plancher, de longues gouttes de sang déformées et sur un rayon, à gauche du bureau du libraire, entre Ducharme et Duras, une masse rougeâtre, molle et gouttant sur les rayons inférieurs.

J’ai bien voulu interroger le libraire, lui demander les raisons de ce changement de décor, mais tout de suite des policiers sont entrés et l’ont emmené à part pour s’entretenir avec lui. Qu’à cela ne tienne, je me suis adressé à un client que je croise en ces lieux depuis une dizaine d’années. Ce que j’ai appris m’a échevelé.

Une heure douze minutes plus tôt, un homme, qu’on n’avait jamais vu ici, a surgi dans la librairie. Il a demandé, d’une voix tonitruante et, selon le client qui me l’a raconté, menaçante, quel était le meilleur livre dans cette librairie. Pas les cent meilleurs, ni même les dix meilleurs, mais le meilleur. Qui répondrait à une question aussi idiote?

Le libraire, homme sensé, a refusé de lui répondre. Il a plutôt tenté de connaître les inclinaisons du type, ce qu’il aimait lire, romans, poésie, essais, biographie, mais l’autre s’est rembruni. Après avoir maugréé des paroles indistinctes, comme des sons, une incantation, il a sorti de sous sa veste une machette qu’il a brandie au-dessus de sa tête. Effrayé, le libraire lui a nommé un titre, le premier qui lui est venu à l’esprit, univers, univers, mais le barbare a sans doute compris qu’on appelait l’univers à l’aide. D’un geste rapide, il a saisi le premier client à portée de la main, Monsieur Leblond-Dumontel, qui avait le nez fourré, comme d’habitude, dans les romans picaresques.

À ce moment, tout s’est déroulé très vite, et le client témoin m’a avoué être incapable de faire la part du réel et de son imagination affolée. Que m’importe, lui ai-je lancé, je ne veux qu’un sens général de l’événement. Encore ému, le client a poursuivi.

Machette au poignet, le barbare a ouvert la chemise de Monsieur Leblond-Dumontel, une vieille chemise de l’Armée du Salut, avant de taillader le torse. Sa foi, celle du client témoin, cette boucherie ne finirait pas en pot-au-feu! Les longues gouttes de sang viennent de là, et du fait que Leblond-Dumontel s’est mis à se tordre de douleur. Mais l’assassin l’a vite maîtrisé d’une main de fer, ou qui semblait telle, et avec une précision de chirurgien, lui a retiré un cœur qui pissait le sang.

C’est alors que l’incompréhensible, ou davantage d’incompréhensible, a eu lieu. Le monstre, c’est le terme employé par le client, a alors laissé tomber l’essentiel de Leblond-Dumontel, pour se précipiter sur les rayons de livres, le cœur à la main. Dans un rire diabolique, autre terme employé par le client et que j’aurais, pour ma part, évité, l’homme s’est mis à frapper au hasard les dos des livres. Cela a duré au moins cinq minutes, cinq interminables minutes, pendant lesquelles au moins cinquante-deux livres ont reçu cette macabre estampille, ce coup de cœur abominable.

Par curiosité, pendant que les policiers étaient occupés ailleurs, j’ai rapidement noté les titres sélectionnés par le monstre. J’avais lu la plupart d’entre eux, mais j’ai rapidement inscrit les autres sur ma liste de livres à lire. Il y a tant de livres dans cette librairie, on ne sait jamais quoi choisir, comment choisir.

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Le cœur de David

David se rend chez le docteur Robineau, ou plutôt, correction, Robino, avec un o au lieu du au, à la fin. 

ROBINO: Donc vous êtes David David? Comme c’est curieux. Et malade?

DAVID: Oui docteur, un infarctus.

ROBINO: C’est bien, c’est bien. Mais David David, comment est-ce possible? Comment vos parents ont-ils pu?

DAVID: C’est mon père. Ma mère voulait m’appeler Geronimo. Il a insisté, puis il est mort. Alors elle m’a appelé David.

ROBINO: Vous avez un deuxième prénom? Votre mère vous a donné un deuxième prénom? Geronimo, peut-être?

DAVID: Mon deuxième prénom, c’est un prénom composé.

ROBINO: Ne me dites pas.

DAVID: Si. David-David.

ROBINO: Donc, en définitive, vous êtes David David-David David. Étonnant. Les gens doivent s’étonner, non? Comment savoir si on vous appelle par votre prénom ou votre nom? Ou votre deuxième prénom?

DAVID: Ça dépend du ton sur lequel on prononce David. Quand ma mère m’appelait David, c’était toujours mon prénom, qu’elle soit joyeuse ou en colère. Quand mon patron m’appelle David, par contre, c’est mon patronyme qu’il utilise, pour bien marquer la hiérarchie. Ma voisine, quand elle m’appelait du bas de l’escalier, c’était toujours mon prénom. Elle était amoureuse, pauvre femme, elle me faisait des avances, j’étais son petit David. Quand elle a compris qu’elle ne m’approcherait jamais, elle a commencé, lorsqu’elle parlait aux autres locataires, à utiliser mon patronyme. Je l’ai entendue. Ça aurait été si simple de l’aimer, mais que voulez-vous, elle vivait beaucoup trop près de chez moi. David David-David David, les fonctionnaires, la plupart d’entre eux, ne sourcillent pas quand ils entendent mon nom, quand ils l’écrivent. Évidemment, je ne fais référence qu’aux vrais fonctionnaires, aux vrais de vrais, les fonctionnaires de carrière, les fonctionnaires à tête de fonctionnaire. Pour les autres, ceux qui se retrouvent plongés dans le fonctionnariat à défaut d’avoir trouvé mieux du vrai côté de la vie, je vois que ça les titille, qu’ils voudraient en savoir plus. Si les conversations n’étaient pas enregistrées, surveillées, évaluées, nul doute que ceux-là m’auraient interrogé, aurait tenté de me tirer des secrets de famille.

ROBINO: Vous êtes un spécimen unique.

DAVID: Et souffrant, qui a peut-être déjà outrepassé ses chances de survie.

ROBINO: Ah oui, cet infarctus.

DAVID: Ne pourrions-nous pas nous en soucier?

ROBINO: David David-David David, tout de même! Dans quel monde absurde vivons-nous! Voyez-vous, mon cher David David-David David, j’ai vécu, j’ai voyagé, j’ai divagué. Tout ça, oui. Et je trouve encore matière à m’ébouriffer. David David-David David. Ébouriffant. David David-David David, on finit par s’amuser à le répéter. Comme lorsqu’on apprend une première phrase dans une langue inconnue.

DAVID: Ne devrions-nous pas nous ressaisir?

ROBINO: David David-David David! Votre cœur, c’est bien ça? Votre cœur.

DAVID: Il se débat.

ROBINO: Avec un nom pareil! Je n’aurais pas donné cher du mien, en pareille circonstance.

DAVID: Je vais m’effondrer.

ROBINO: Attendez. Je reviens. Il faut, il le faut absolument, que j’aille signaler le phénomène à mes confrères. Ne vous inquiétez pas, ils sont juste là, à quelques portes d’ici, ils viendront me seconder dans l’ébahissement.

Au moment où la porte se referme derrière le docteur Robino, David rassemble les traditionnelles pensées profondes de la fin, et expire. Sur son épitaphe, les passants liront David David-David David. Ils souriront.

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Le retour et le miroir

J’ai attendu si longtemps pour rentrer chez moi! Des jours! Des mois (NDLR: imbécile, c’est plutôt des années! Tu perds la boule, tu as perdu le fil) ! Oh, je me sens si fort enfin, comme si j’avais vingt ans, comme si toute l’énergie de toutes les centrales nucléaires s’emmagasinait dans mon corps. Et cette maison! Comme elle est belle, comme je lui redonnerai le sourire! Des fêtes tous les soirs, et les amis, et les amours, et les passions! J’espère qu’il reste à boire dans le cabinet, je me verserais bien un whisky on the rocks, mais faut peut-être pas compter sur les glaçons.

Tiens, on dirait qu’il n’y a pas d’électricité. Une coupure? Et tous ces fils d’araignée! Madame Martin n’est pas venue faire le ménage? Serait-elle morte, piétinée par ces hordes de miséreux? Ouvrons les rideaux, ouvrons les fenêtres, il sera toujours temps de nettoyer.

Peut-être serais-je sage de me reposer ce soir. Non que je sois particulièrement fatigué, mais ce changement soudain mérite une petite méditation bien sadique. Ou zen.

Cette vieille commode! N’avais-je pas laissé un bébé dans le premier tiroir? Oh. Il n’y est plus. Ou alors il s’est asséché. Pulvérisé. Peut-être n’était-ce pas un bébé, mais autre chose. Je pense trop. Laissons les choses revenir à nous, et tant pis pour celles qui y étaient jadis et qui n’y sont plus. Je vivrai si bien ici, je le sens.

Ah! Ah! Ah! C’est toi qui te caches sous ce drap blanc? Margot, c’est bien toi? Je ne t’avais pas oubliée. Enfin, si, un peu. J’avais oublié qu’une femme comme toi, ça ne s’oublie pas, on ne l’égare pas. Tu me connais, Margot, j’ai parfois tellement de choses dans la tête, ça file, ça défile! Un ordinateur à mémoire infinie! C’est tout moi! Tu étais dans cette mémoire, tu sais. La preuve, je viens de t’en tirer! Comment aurais-je seulement eu conscience de ton existence si tu n’occupais pas une place de choix dans ma mémoire? Margot? Que fais-tu sous un drap? C’est une surprise? J’arrive! Je vais retirer le drap. Tu es prête?

Voilà!

Oh. Ton miroir Psyché. Curieux, comment ai-je pu confondre. Et ton image, elle n’y est plus, dans ce miroir. Margot, es-tu poussière aussi, comme le bébé? Ou partie? Est-ce que je t’ai croisée là d’où je viens?

Étonnant, ce miroir. Je ne m’y vois pas. Si je l’incline légèrement vers moi, comme ça. Non. Toujours rien.

Serais-je donc si vieux? Moi qui croyais, moi qui croyais. Quoi au juste? Je croyais quoi déjà?

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Pourtant notre amour est vrai

Assis près de toi qui regardes le mur, je ferme mon portable, je te caresse les cheveux. Tu tends l’oreille, il n’y a rien, le trafic, la sirène d’une ambulance, tu me dis que quelqu’un souffre, mais tu te nettoies les ongles, tu n’insistes pas, tu te laisses observer et  je vois une ombre pourpre te traverser le visage. Je ne peux pas t’en parler, pas maintenant, je sais ce que tu dirais, je sais comment tu nierais. C’est inquiétant, et pas seulement parce que c’est nouveau.

Je m’approche de toi, je me serre contre toi jusqu’à ce que nos yeux se rapprochent. C’est fou, mais je ne te reconnais pas. Je me recule, je me rapproche à nouveau, et je me demande ce que tu es devenue. Où es-tu? Quels sont tous ces mondes qui se dressent entre nous?

Soudain, derrière toi, derrière la porte vitrée, une femme apparaît, la voisine. Elle porte cette longue robe de satin blanche, cette robe dont je me suis moqué déjà, ce qui l’avait si profondément blessée. Elle est là, c’est notre voisine, mais tu ne la regardes pas. Elle nous observe sans frapper, comme si nous lui permettions de se tenir debout sur notre balcon à nous épier. Je n’ai pas la force de me lever, je n’ai pas envie de la chasser. D’autres femmes se joignent à elle, elles sont une douzaine maintenant, ou peut-être plus. Je me lève, mais pour aller préparer le dîner, et quand je t’appelle pour manger, tu ne réponds pas, tu n’es plus là. Pourtant, notre amour est vrai, notre amour est chaud.

Maintenant, pour te retrouver, j’imagine que je devrai fouiller parler, voyager loin, jusqu’aux limites de la ville et même au-delà, ne pas avoir peur d’entrer dans les manoirs éloignés, en particulier ceux qui se tiennent encore debout dans la forêt. La fleuriste ne t’a pas vue, elle m’offre les fleurs qu’elle s’apprêtait à jeter, elle va fermer dans quelques minutes. Le boucher croit t’avoir entendue, mais comment pourrait-il reconnaître ta voix, tu ne mets plus les pieds dans sa boucherie depuis des années.

La soirée avance, bientôt ce sera la nuit et tout disparaîtra. Quand je ferme les yeux, je te vois en robe blanche, derrière les autres femmes, vous marchez derrière un géant qui vous guide, vous ne lui demandez pas son nom, vous ignorez où il vous emmène. C’est un songe, mais je le vois, son pouvoir t’impressionne même si tu ignores sa véritable nature, et quand il entre dans un de ces manoirs, vous le suivez, et la porte se referme, et personne ne peut plus vous voir, et vous ne m’entendez pas même si je hurle. Pourtant, notre amour est vrai, notre amour est chaud.

J’ouvre les yeux et ils sont tous là, ceux de la foule, ceux de notre monde, le président des États-Unis d’Amérique avec son éléphant, la starlette à cheval sur un hamster, ta mère qui chante des cantines aux enfants qui lui donnent dix sous, et ceux qui se battent, et ceux qui se déguisent pour nous tromper, qui espèrent nous prendre par surprise pendant je ne sais quelle célébration, cannibales affamés, armés de couteaux et de fourchettes au volant de camions réfrigérés. Pourtant, ils murmurent qu’ils sont heureux, mais ils refusent de me parler, de m’aider à te retrouver.

Je fuis, je cours, je cherche une issue, mais de partout se tendant des bras, des mains qui me saisissent une oreille, un pied, un bras, qui me saisissent de partout, mains gluantes, mais propres et sales qui me malmènent, qui jouent à m’étrangler et à me ressusciter. Je ne touche plus terre, on me triture, on me lance du trottoir à la rue, de la rue aux balcons et de nouveau à la rue, et d’une rue à l’autre.

Jusqu’à ce qu’un coup de sifflet résonne. C’est le signal. Toutes les mains disparaissent, tous disparaissent et je remue à peine, la tête dans la boue, le corps trop meurtri pour me lever, pour rentrer à la maison. Je ne la retrouverai jamais, dans ces conditions, il me faudrait plus d’une vie pour partir à sa recherche.

Les balayeurs surgissent côte à côte, nettoient la rue au son d’une fanfare qui les suit de près, cuivres, percussions, dix rangs de grosses caisses, ils progressent, implacables, me poussent dans des nuages de poussière multicolores. On me trimbale sur des kilomètres, bien au-delà de mon quartier, bien au-delà de tout ce que je connais, et quand j’entends le son du torrent, celui que je n’ai jamais vu qu’en photo, je comprends mon destin, mais je n’arrive pas même à serrer les poings.

Au moment de toucher l’eau, plutôt que de m’enfoncer sous les flots, comme je m’y attendais, plutôt que de me noyer, je me dissous, comme une poignée de sel, je me dissous et je disparais dans les tonnes d’eau qui se fracassent sur les rochers, avant de galoper jusqu’à la mer.

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Les avantages des apparts insonorisés

Le petit Tonio, debout sur une chaise, est parvenu à atteindre la fenêtre, à tourner la manivelle pour l’ouvrir légèrement. Maman et papa le lui interdisent, mais c’est si monotone à l’intérieur, si excitant en bas.

En bas, les eaux du fleuve en crue dévalent le boulevard dans un tonnerre de cris, de tôle froissée, de verre brisé. Madame Ledoux, qui habite l’appartement d’à côté, est là, qui tente d’entrer dans l’immeuble, mais en vain. Le courant est trop fort, il risque de l’emporter. Elle se réfugie dans un escalier de secours, en face, et grimace. Une Fiat 500, bleue ciel, 2019, tourbillonne dans les flots et heurte l’escalier. Plouf! Madame Ledoux n’a pas eu le temps de riposter, crier, protester. Tête première, la voilà projetée dans l’eau, et disparaît, pour réapparaître trois cent cinquante mètres plus bas, tournoyant au carrefour, cheveux défaits autour de sa tête submergée.

Tonio l’abandonne à sa baignade, pour se concentrer sur les voitures multicolores qui descendent le boulevard à reculons, sur le côté, à l’envers. Elles semblent lancées dans une course débridée, une course à obstacles à vrai dire. Certaines voitures s’emboutissent dans les poteaux qui tiennent encore, d’autres fracassent les vitrines des magasins pour aller flotter gentiment entre les rayons de pantalons et de vestes.

Oh qu’il aimerait savoir compter, Tonio, pour s’amuser à dénombrer le nombre de voitures rouges, grises, bleues, qui passent sous sa fenêtre. Et le nombre de citoyens aussi, mais il y en a de moins en moins, et la plupart plongent sous l’eau, vite hors de vue. À défaut de compter, Tonio se contente d’une évaluation globale: il y en a beaucoup.

Pour mieux voir, il se penche un peu plus à l’extérieur. Nul doute qu’il s’approche du point critique, celui où ses talents de nageur, acquis l’été dernier à la piscine publique, seront mis à l’épreuve. Mais Tonio persiste à se pencher, à se pencher toujours davantage, parce que vraiment, le spectacle est fascinant.

Soudain, tout s’effondre. C’est fini, terminé, le plaisir gâché. Maman et papa l’ont saisi par la taille, et d’un mouvement rapide, puissant, l’ont ramené à l’intérieur, de la tête aux pieds. Après un coup d’œil dégoûté à l’extérieur, elle ferme la fenêtre, il la verrouille, elle baisse le store de coutil.

Maman et papa n’aiment vraisemblablement pas le spectacle fascinant. Ce qui se passe de l’autre côté de la fenêtre les agace, ils veulent l’effacer, ne pas le voir ni l’entendre. En des journées comme celle-là, ils apprécient à sa juste valeur l’insonorisation de l’appartement. D’accord, c’est plus cher, mais quel avantage, il n’y a pas à dire.

Un avantage qui échappe totalement à Tonio, toutefois. Devant son irascibilité, maman et papa comprennent qu’il a besoin d’un autre spectacle. Profitant de la délinéarisation, maman et papa trouvent rapidement une émission en vingt épisodes qui raconte les aventures d’un dragon jaune et bleu qui réussit d’étonnants exploits pour sauver des enfants laissés à eux-mêmes dans un monde sans adultes. Tonio rechigne d’abord, parce que c’est idiot, mais après cinq minutes, il mord à l’hameçon, et il sera très difficile ce soir de le tirer de là.

Tonio et maman et papa ont oublié ce qui coule à l’extérieur, et de toute façon, ce sera déjà mieux demain, ou après-demain, ou la semaine prochaine. 

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Respirer la vie 

Ce matin, je ne trouvais plus aucune chemise propre dans le placard, j’ai dû oublier de les envoyer au dry cleaner, j’ai cherché, fouillé jusqu’au fond où finalement il y avait cette chemise saumon, je l’aimais bien à l’époque, mais cette époque est ancienne et comme je n’avais pas le choix, avec la veste bleue ça fera l’affaire, légèrement ridicule, mais pour une matinée, j’ai sauté dans la voiture, foncé au bureau, avec l’intention de m’acheter une chemise décente sur l’heure du midi, ça c’était sans compter mes collègues qui m’ont retenu beaucoup trop longtemps, je n’avais plus le temps d’arrêter à la mercerie, j’avais donné rendez-vous à Jack et John au gym, nous nous encourageons mutuellement, entraînement, poids et intervalles à vélo, pour une course cet automne, alors tant pis pour la chemise, j’irai plus tard, après avoir rendu visite à ma vieille tante qui a besoin de ses médicaments, c’est moi qui fait ses courses, je l’ai sentie fatiguée, elle n’en a plus pour longtemps, je l’ai encouragée, j’ai rangé rapidement et j’ai filé m’acheter trois chemises, non merci pas besoin de les essayer, je prends toujours la même chose, je n’aurai pas à m’inquiéter pour le dry cleaner, parce qu’on ne sait jamais, et j’ai pu me changer avant de rencontrer ce nouveau client, avec la chemise saumon, vraiment, qu’aurait-il pensé, je crois qu’il acceptera de faire affaire avec nous, bonne impression, je crois, il m’a invité à prendre un verre, oui, mais un seul, je dois terminer l’évaluation du projet que nous a soumis un autre client, tout doit être complété avant la fin de la journée, mais j’ai tout en tête, je n’ai que quelques détails à réviser, heureusement que les autres ont déjà quitté le bureau, parce que je suis plus efficace quand c’est calme, et le résultat, ma foi, me semble parfait, le client sera ravi, à la première heure demain notre commis lui remettra les documents, mais pour l’instant je descends au café, juste en bas sur le boulevard, j’ai faim, j’ai un peu de temps, mais pas trop, et dix minutes plus tard, sans trop courir je suis à la mairie, j’épouse Rosella, les familles sont là, embrassades, voeux, nous parlerons des futurs enfants à faire plus tard, je la raccompagne à l’appartement où j’attrape des vêtements plus relax, je me changerai en route, je descends le long de la côte, le jour fuit, il n’est pas trop tard, mes amis Matt et Marc sont déjà là, ils ont la bière et l’herbe, et c’est en silence que nous observons le soleil descendre dans l’océan, couleurs chaudes et mystère, ah comme il est bon de prendre quelques minutes pour respirer la vie.

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On n’entend rien, on ne voit rien

INSTITUTRICE: Bonjour les enfants. J’espère que vous avez bien dormi, et que vous êtes prêts pour une leçon très importante. Mais d’abord, que tous ceux qui n’ont pas mangé un petit-déjeuner ce matin lèvent la main.

Trois élèves, sur les vingt-quatre que compte la classe, s’exécutent.

INSTITUTRICE: Voyons, voyons les enfants, il ne faut pas mentir. Si vous n’avez mangé qu’un petit bout de pain ranci, ça ne compte pas. Allez, levez vos mains.

Cette fois, sept gamins et gamines, yeux cernés, teint grisâtre, agitent une main lourde.

INSTITUTRICE: C’est bien, allez vous asseoir dans le fond de la classe. Maintenant, que tous ceux qui ont été battus hier soir ou ce matin par leurs parents, leurs aînés, ou n’importe qui, levez la main.

Six gamins et gamines, au regard fuyant, remuant une main timide.

INSTITUTRICE: Bravo. Allez rejoindre vos camarades au fond de la classe. Enfin, tous ceux qui ont été violés, ou qu’on a exposés à ce que les adultes appellent de la sexualité, levez la main.

Cinq gamins et gamines, qui serrent les lèvres, brandissent un poing.

INSTITUTRICE: Au fond de la classe, avec les autres!

Aussitôt les dix-huit élèves bien installés au fond de la classe, l’institutrice appuie sur un bouton rouge. Du plafond descend un mur de verre, sur toute la largeur de la classe. Ce mur sépare hermétiquement la classe en deux. Ainsi les six de devant ne peuvent entendre ceux de derrière, qui peuvent tout de même suivre la classe grâce à un système de haut-parleurs.

INSTITUTRICE: Aujourd’hui, donc, leçon sur l’amour. Sortez vos cahiers, prenez des notes.

L’institutrice écrit au tableau, en lettres majuscules, le mot AMOUR. Juste en dessous, sur trois ligne, elle trace 1, 2, 3.

INSTITUTRICE: Quelles sont les 3 composantes de l’AMOUR?

Les élèves, ceux de devant, parce que ceux de derrière, personne ne s’en soucie, regardent leurs cahiers, leurs crayons, silencieux.

INSTITUTRICE: Voyons, réfléchissez. Vous avez tous déjà entendu le mot AMOUR, vous avez donc une petite idée de ce que c’est. Toi, Gabriel, dis à la classe ce qu’est l’AMOUR.

GABRIEL: C’est ne pas vouloir perdre sa maman, son papa, son chien et ses amis.

ADAM: Idiot! Les amis, c’est l’AMITIÉ, pas l’AMOUR

INSTITUTRICE: Adam, toi qui sembles t’y connaître, vas-y, dis-nous ce qu’est l’AMOUR.

ADAM: C’est vouloir faire des enfants parce qu’on trouve la fille belle, et après, vouloir garder les enfants même s’ils sont de vrais diables.

JEANNE: Moi j’en ferai jamais des enfants! J’aurai jamais de mari. Je vais voyager toute seule. Les gens sont cons.

INSTITUTRICE: Surveille ton langage, Jeanne. Les gros mots sont interdits. Je le note sur ta feuille, ici.

Jeanne murmure entre ses dents, grosse conne, mais l’institutrice ne l’entend pas.

INSTITUTRICE: Qu’as-tu dit, Jeanne?

JEANNE: Rien.

INSTITUTRICE: Rien? Quoi, rien?

JEANNE: L’AMOUR c’est rien, c’est pour les c…, pour les gens, euh… pour les gens mal informés.

INSTITUTRICE: Et quelle est cette information que les gens n’ont pas, et que toi, Jeanne, tu possèdes?

JEANNE: L’ennui.

INSTITUTRICE: L’ennui, et c’est tout?

JEANNE: C’est déjà pas mal. Tout le monde finit par s’ennuyer, alors ils divorcent et ça coûte cher. Ou ils se font la tête, et c’est pas drôle. Toujours comme ça. Vaut mieux voyager, et seule.

Dans le fond de la classe, derrière le mur de verre, deux gamins se tapent à coups de poing sur le nez. Quelques-uns se sont rassemblés autour, les encouragent. D’autres dorment sur leurs bureaux. L’institutrice appuie sur un bouton jaune, et le mur de verre qui sépare la classe devient noir, opaque. Impossible de voir les élèves du fond de la classe. Leurs mouvements ne dérangeront pas ceux d’en avant, et la classe peut continuer.

INSTITUTRICE: Liliane, est-ce que tu penses la même chose que Jeanne?

LILIANE: Oh non, madame l’institutrice! Oh non!

INSTITUTRICE: Alors, c’est quoi l’AMOUR? Allez-vous finir par me le dire, ou êtes-vous trop bêtes?

LILIANE: L’AMOUR, c’est quand la plus belle fille de l’école sort avec le plus beau garçon de l’école, et que le plus beau garçon de l’école lui dit qu’elle est la plus belle fille de l’école et qu’elle lui dit qu’il est le plus beau garçon de l’école. Voilà.

INSTITUTRICE: Et qu’est-ce qui arrive à ceux qui ne sont pas la plus belle fille ou le plus beau garçon de l’école?

LILIANE: Tant pis pour eux.

INSTITUTRICE: Vous n’y êtes pas. Personne. Prenez vos crayons, et écrivez.

L’institutrice se tourne vers le tableau, et écrit un mot au point 1, puis un autre au point 2, et un autre encore au point 3. Mais elle écrit si mal qu’il est impossible de lire, et les élèves, qui se grattent la tête, jettent des regards inquiets vers leur institutrice.

INSTITUTRICE: J’espère que vous avez bien noté, parce que cette matière constituera une part importante de votre examen semestriel.

L’institutrice enchaîne avec la prochaine matière, les mathématiques. Impossible de savoir ce qui se passe derrière le mur de verre opaque. On n’entend rien, on ne voit rien.

Traitement en cours…
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