Bang bang

Bang bang, je marchais dans le parc quand j’ai entendu cette détonation, bang bang, je ne ne me suis pas inquiété, personne à ma connaissance ne veut me descendre, encore moins payer pour me faire descendre, je me suis à peine retourné, j’avais hâte d’arriver au café car je devais la rencontrer pour la première fois, Éola, quel nom, d’où sort-on des noms comme celui-là, elle avait mis des photos sur son profil mais qui met des photos fidèles, il y en a même qui utilisent encore des photos d’il y a cinq ans, dix ans, alors je verrais, nous avions échangé sur un peu tout, les brocolis, les dalmatiens, les artéfacts précolombiens, on peut dire que nous nous connaissons, ou plutôt que nous entrons dans ce long corridor de la connexion et notre rencontre déterminerait si nous y poursuivrions notre cheminement, dans ce corridor, ou si nous en sortirions abruptement, car se rendre compte de visu a son importance, même pour ceux qui ne jurent que par la fusion des esprits, l’union des âmes, l’équilibre des êtres et autres balivernes, et pour elle aussi, Éola, si ma gueule ne lui revient pas je le verrai tout de suite je le lui ai dit ne soit pas troublée on se serre la main on se dit c’est pas tout à fait ça on se souhaite bonne chance et on n’en parle plus, elle a acquiescé, bang bang, à force de les entendre ces coups de feu, je finis par m’y attarder, pas que soudainement je me crois la cible de qui que ce soit, mais des accidents surviennent tous les jours, ce serait trop bête d’arriver auprès d’Éola avec une balle dans l’épaule, ou pire, dans un poumon, au milieu du front, surtout si on ne peut pas l’expliquer, parce qu’il n’y a pas d’explication ou parce qu’on ne peut plus rien, et c’est pourquoi je m’arrête près d’un arbre, je me retourne prudemment pour constater l’état et, avec un peu de veine, la nature de la fusillade en cours, mais on s’en doute, c’est toujours comme ça quand on espère mettre le doigt sur la vérité, je ne vois rien, ni tireur ni victime, pas même de public aux abois, pas de panique dans les allées du parc, j’y suis bien seul avec ma démarche légèrement pressée, ma cavalcade vers Éola au nom qui me rappelle mon enfance sur les hauteurs de la côte Atlantique, si bien que devant ce vide apparent, car je sais que je n’ai pas rêvé, qu’il y a eu au moins trois série de bang bang, je décide, pour éviter un retard malvenu pour un premier rendez-vous, surtout si elle me plaisait, surtout si je lui plaisais, de reprendre mon chemin vers le café, à peine deux cent mètres maintenant, je vois la devanture là-bas, peut-être m’a-t-elle déjà aperçu, mais ne lèverait pas la main, pas d’enthousiasme excessif avant d’être fixé sur la personne, bang bang, ça ne s’arrêtera jamais, où donc sont-ils tous passés, mes concitoyens que normalement je devrais croiser dans ces sentiers, peut-être devrais-je les imiter, abandonner l’idée de ce rendez-vous avec, somme toute, une inconnue, une comme six autres précédemment, ça mène toujours à un cul de sac, bang bang, une douleur à l’épaule, une brûlure, du sang, j’ai bien fini par en capter une, de toutes ces balles qui volent aujourd’hui dans le parc, un ricochet peut-être, et ce sang qui coule sur ma chemise, je vais l’effrayer Éola, comment lui expliquer que je me suis pris une balle qui ne m’était pas destinée, je verrai dans ses yeux la suspicion, elle se méfiera malgré ses paroles réconfortantes, malgré ses soins en attendant l’ambulance, car si le sang continue à couler il ne m’en restera bientôt plus et je ne la reverrai pas, elle s’éclipsera, je ne pourrai pas même tenter de lui expliquer en ligne, son profil me sera interdit, et tout sera à recommencer avec une autre, bang bang, dans le dos, au point où j’en suis, vous pouvez bien me faire saigner de partout, je ne la verrai pas, c’est maintenant certain, je peux tacher de sang tous mes vêtements, qui s’en souciera, bang bang, ce revolver au-dessus de ma tête, je m’endors, je me sens sombrer, ce n’est pas le sommeil mais je n’ose pas y croire, quelle aberration, pourquoi serai-je la cible, et de qui s’il vous plaît, qui est cette personne derrière le revolver, attendez avant de tirer un dernier coup, votre visage s’embrouille, oui c’est cela, approchez vous, ce visage, je le connais, je l’ai vu, Éola, nous avions pourtant rendez-vous au café, nous avions rendez-vous, Éola, bang bang.

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Feuilles d’automne

MICO: Ma voisine se cache sous les feuilles mortes!

AGENTE DROUIN: Ça ne nous intéresse pas. Votre voisine, elle peut se cacher, ou ne pas se cacher, cela nous laisse indifférents.

MICO: Je soufflais les feuilles, voyez-vous, pour que ce soit propre autour de la maison, et j’ai retrouvé la casquette de mon garçon, les écouteurs de ma fille, le porte-clefs de ma femme, et ma voisine, la femme de mon voisin!

AGENTE DROUIN: Elle n’avait pas été portée disparue.

MICO: Vous ne comprenez pas? Elle se camouflait! Depuis des jours elle se cachait sous les feuilles! Elle était là en mission, voyez-vous. Ça me donne froid dans les omoplates.

AGENTE DROUIN: Si vous avez besoin d’un orthopédiste, c’est la porte d’à côté.

MICO: C’est de l’espionnage industriel, madame l’agente. Très grave, conséquences lourdes, condamnation impérative.

AGENTE DROUIN: Il n’y a pas d’industrie. Votre plainte est irrecevable.

MICO: L’industrie, c’est moi! Je suis l’industrie! Je travaille dans mon sous-sol, consultant en consultation pour futurs consultants en déploiement des forces intrinsèques. J’ai onze clients. Ma voisine, elle veut me les voler!

AGENTE DROUIN: Vous imaginez des complots, monsieur, comme votre autre voisin, celui du bout de la rue.

MICO: Lui, c’est un dégénéré. C’est différent. Moi, je suis la victime d’un espionnage automnal. Voyez ces photos que j’ai prises avec mon téléphone. Vous le voyez bien, non? Elle est bien là, ma voisine, à moitié ensevelie sous les feuilles?

AGENTE DROUIN: Ça ne prouve rien. Votre histoire ne tient pas debout.

MICO: Chaque jour, imperceptiblement, elle s’approchait de la maison, sous les feuilles. Si je n’avais pas soufflé les feuilles, elle y serait encore. J’imagine que son mari a trouvé un moyen pour la nourrir. En tout cas, elle ne sentait pas bon. Le visage et les mains souillés par la terre grasse. Vêtements humides, qui avaient commencé à se décomposer avec les feuilles au-dessus. De là où elle s’était ensevelie, elle pouvait très bien m’entendre, capter mes conversations secrètes, lorsque ma fenêtre était ouverte. J’ignore la quantité d’informations qu’elle a pu emmagasiner, je n’ai pas encore évalué l’ampleur des dommages, mais j’en tremble.

AGENTE DROUIN: Qui se cacherait sous les feuilles pour vous espionner? 

MICO: Ma voisine! Vous avez bien vu les photos!

AGENTE DROUIN: Vous délirez, monsieur.

MICO: Je reconnais que cela est incroyable, que tout esprit rationnel, et même pas rationnel, juste sensé, oui, tout esprit sensé rejetterait l’idée qu’une personne puisse se cacher sous les feuilles pendant plusieurs jours pour tenter de tirer les secrets de la réussite d’un éminent consultant en consultation pour futurs consultants. Je le reconnais. Je vous le concède. Je me range à vos côtés sur ce point.

AGENTE DROUIN: Vous n’y êtes pas, mon pauvre, mais pas du tout. Je ne me suis pas cachée sous les feuilles pour vous espionner, mon petit, mais pour espionner votre femme.

MICO: Anniette?

AGENTE DROUIN: Je voulais savoir ce que mon mari, mon père et mon frère lui trouvent.

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Le silence de la chocolatière 

Paulina, chocolatière, fabrique des chapeaux de paille du matin au soir, que sa fille Alina vend en ligne. Ça ne rapporte pas beaucoup, beaucoup moins que les chocolats, mais Paulina ne se plaint pas.

MR LACOURCIÈRE: Alors, pourquoi elle ne fait plus de chocolats?

Cela, nous aimerions aussi le savoir, mais Paulina reste silencieuse là-dessus. Voici toute l’information dont nous disposons, et qui est le fruit d’une longue enquête auprès des principaux témoins, des caméras de surveillance, et de l’imagination d’un apatride. Donc, mardi le 28 septembre, Paulina est entrée dans sa chocolaterie comme d’habitude, à sept heures et demie. Son employée, Tolania, est arrivée une heure plus tard. Elle a préparé les étalages, les échantillons, et à neuf heures, elle a ouvert la boutique. Toute la journée, des clients, des clientes, ont acheté du chocolat. Comme tous les jours, Tolania est partie à seize heures trente, dès l’arrivée de Macialona, qui est restée jusqu’à la fermeture, à vingt et une heures. Paulina a travaillé jusqu’à quinze heures, à confectionner ses chocolats, à inventer de nouvelles formes, de nouvelles saveurs. De retour chez elle, elle a lu Nothomb, elle a préparé le repas avec Alina, elle a écouté un film de David Lynch. Le lendemain matin, elle a quitté sa maison comme d’habitude, mais ne s’est jamais rendue à la chocolaterie. Nous ignorons ce qu’elle a fait, elle ne réapparaît sur le radar qu’à midi trente, au Café de Paris, où elle a mangé une salade, bu un café, en silence. À huit heures trente, Tolania s’est heurtée à une porte close, a tenté de joindre Paulina au téléphone, mais en vain. Même chose pour Macialona à seize heures trente, qui est retournée chez elle sans comprendre. Les deux vendeuses ont appris qu’elles n’avaient plus d’emploi deux jours plus tard, quand elles ont fini par rejoindre Alina, qui n’a toutefois pas pu leur fournir d’explication, puisqu’elle-même nageait dans le mystère le plus complet.

MR LACOURCIÈRE: Mais depuis, Paulina, elle n’a rien dit?

Paulina ne parle plus. Depuis l’abandon de la chocolaterie, elle reste muette, sauf peut-être dans ses rêves, mais cela, nous n’avons pas pu le vérifier. Nous avons tenté, fictivement, de tirer les vers du nez à sa fille, Alina, mais nous n’en avons rien obtenu. Un refus total de coopérer, ce qui rend tout ceci bien compliqué, et nous chagrine plus que tout, puisqu’en ce pluvieux mois de novembre, nous errons plus que jamais. Comment en sortirons-nous, si les principaux personnages nous lâchent, si personne n’y met du sien? Je ne vous le demande pas à vous, Mr Lacourcière, je le demande à tout vent!

MR LACOURCIÈRE: Paulina est passée des chocolats aux chapeaux sans un mot?

Tout à fait, sans même annoncer que la chocolaterie était fermée, sans payer les fournisseurs, rien. C’est Alina qui a fermé boutique, non sans avoir tenté de convaincre Paulina de reprendre ses moules. Selon nos constatations éloignées et préliminaires, aucune dépression ou aliénation ne serait en cause, mais nous avouons que nous ignorons si une Paulina, ça peut, ou pas, sombrer. Changer de vie sans fournir de motif est un geste éminemment subversif, en tout cas, il l’est pour nous, qui depuis le début des débuts tentons de mettre de l’ordre dans ce capharnaüm.

MR LACOURCIÈRE: Est-ce que l’avenir s’est fermé, avec Paulina?

Pas encore, pas tout à fait, mais notre patience, et celle de tous nos collaborateurs, finira par  s’étioler. Nous ne ferons pas le pied de grue devant sa porte pendant des années pour savoir pourquoi une chocolatière a quitté ses chocolats. À l’autre bout de la ville, des êtres complexes et troublés assassinent, torturent, violent, et à l’autre bout du pays, des corrupteurs corrompent, des trafiqueurs trafiquent, des clowns sont couronnés. Notre attention devra s’y porter, devra y voler. Paulina, un jour, nous devrons l’abandonner.

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L’inspiration d’un coureur automobile 

Jasper a donné rendez-vous à Danny sur la Promenade des Poêlons, nommée en l’honneur de la fabrique qui a fait la réputation de la ville jusque et autour de la capitale. On y produit des poêlons d’une très grande qualité. Ils coûtent peut-être un peu plus cher, mais ils vous serviront jusqu’à votre dernière omelette.

JASPER: J’ai pris une grande décision, une décision qui transformera ma vie.

DANNY: Encore? Tu sais que tu m’as diablement inquiété. Me donner ce rendez-vous mystérieux sur la Promenade des Poêlons, ce n’est pas dans tes habitudes, je croyais qu’il t’était arrivé malheur, que tu m’annoncerais un cancer des glandes lacrymales, une sclérose déraisonnable, une embolie incurable! Pourquoi cette mise en scène, ce cérémonial superfétatoire?

JASPER: Justement!

DANNY: Ça ne m’éclaire pas.

JASPER: J’aurais pu te parler comme d’habitude, mais il me fallait autre chose, vois-tu, quelque chose de complètement inutile. Mais inspirant.

DANNY: Viens-en au but, ton charabia m’embrouille, et je dois retourner au bureau dans quinze minutes.

JASPER: Vu l’état de ma carrière de coureur automobile…

DANNY: Qui a duré six mois.

JASPER: … où j’ai perdu mon innocence et mes illusions…

DANNY: Et plus de cent mille dollars. D’ailleurs, je te rappelle que tu me dois encore vingt-deux mille dollars.

JASPER: … je me suis recueilli, j’ai médité, lévité, cogité…

DANNY: Et trouvé un plan de remboursement?

JASPER: … jusqu’à ce qu’une illumination m’inonde de ses révélations qui…

DANNY: Je crains le pire.

JASPER: … m’ont enfin fait comprendre ce que serait dorénavant ma vie, toute ma vie!

DANNY: Tu vas enfin t’enrichir? Comment est-ce possible?

JASPER: Ma fortune se fera malgré moi. Je pénètre dans le temple de ma nouvelle vocation.

DANNY: Ça se corse. Je te le dis sans détour, je ne suis pas en mesure de te prêter davantage.

JASPER: Comment ai-je pu me méprendre ainsi jusqu’à ce jour!

DANNY: Te voilà au point où tu dois conclure. De quoi s’agit-il? Dis-le sans détour, avoue tout!

JASPER: Je serai écrivain. Écrivain de romans. Voilà.

DANNY: Oh mes aïeux! Tu n’as jamais lu un livre, comment peut-on se faire écrivain quand on n’a jamais lu un seul roman? Cette aventure me paraît encore plus hasardeuse que la course automobile.

JASPER: J’ai lu les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon. Hier. Enfin, je l’ai commencé le mois dernier, et je l’ai terminé hier. Maintenant que j’ai du vocabulaire, que je suis inspiré, j’aurai une brillante carrière d’écrivain!

DANNY: Ah! Diantre! Quelle catastrophe! Qu’est-ce qu’il racontera, ton roman?

JASPER: Ma carrière de coureur automobile. Mais je changerai les noms, et j’inventerai un peu. Je copierai les faits divers les plus émouvants, il y aura un peu de sexe, et tout ça mis ensemble, ça fera très moderne. Et ne t’en fais pas, mon héros, dans le roman, il te remboursera. Tout.

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Belles-soeurs 

CLAIRE: Salut Amanda, c’est bien Amanda, oui, bien sûr Amanda mais j’ai eu un moment de toute, car vois-tu je ne t’avais pas encore vue, je sais que tu as rendu visite à notre famille la semaine dernière, dans la maison de mon grand-père, avenue Dunlop, je n’y vais jamais, mon grand-père et sa morale m’ennuient, oui je sais il excelle à se peindre un visage sympa, n’en parlons pas, des histoires de familles, de vieilles familles, chauves-souris et araignées, vieilles pierres poisseuses et pelouses vaines, je préfère te voir ici, Amanda, Amanda et Jean-François, mon petit frère, tu étudies en ingénierie, médecine, mathématiques, tu fais ton droit, tes premières classes de psychologie, criminologie, sociologie, anthropologie, tu t’es inscrite en lettres, françaises, anglaises, américaines, africaines, tu as toujours rêvé d’histoire, d’études asiatiques, de linguistique, de politique, est-ce le droit commercial ou le droit international, ou l’administration publique, l’économie, la pédiatrie ou la gérontologie, car il y a la cardiologie, la chirurgie, la dermatologie, excuse-moi, Amanda, je ne me suis pas renseignée, j’ai su il y a cinq minutes à peine que tu venais, que tu étais, que toi et mon petit frère, je ne tiens pas à savoir, je ne veux pas savoir, je dois partir, dans quelques minutes je partirai, à quoi bon, dans ce cas, n’est-ce pas?

AMANDA: Je ne suis pas étudiante, je chante. Du matin au soir, je chante. Mais pas en ce moment, patemment.

CLAIRE: Patemment?

AMANDA: Jean-François m’attend. Ou peut-être, j’attends Jean-François. C’est cela, patemment.

CLAIRE: Encore patemment! Et où est-il, s’il te plaît?

AMANDA: Juste avant que tu n’arrives, il quittait l’appartement pour aller payer l’appartement. Il le fait tous les lundis à neuf heures précises.

CLAIRE: Patemment?

AMANDA: Faire ta connaissance était un événement. Maintenant, je vais chanter. Je dois chanter, c’est ainsi.

CLAIRE: Je dois partir, j’allais partir, mais je passais voir mon frère, faudrait que je le vois, puisque je suis là pour ça.

AMANDA: Tu es là, la la la la, tu es là, la la la la, pour ça, ça ça ça ça, et le ciel qui change, il faut que l’on range, le commun et l’étrange, ce qui nous démange…

CLAIRE: Après une patineuse, voici un rossignol! J’aurai bientôt de la famille une indigestion, une régression.

AMANDA: Attends ici et tais-toi, je chauffe ma voix, oh oh oh, ah ah ah, la la la, la la la la.

CLAIRE: Nous nous entendrons à merveille, Amanda. Mais je crains qu’on ne se voie plus. Le temps, l’espace, tout ce qui les remplit, ça nous séparera, la la la.

AMANDA: Tout vu, patemment, tout su, patemment, en en en.

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Deux monts circonvoisins 

Parfois, il suffit de trois maux pour se rendre à l’évidence: impossible d’escalader plus d’une montagne à la fois, je l’ai appris à mes dépens lorsque j’ai tenté de gravir d’un pied le Mont-Dia et de l’autre le Mont-De. Ça m’a écartelé comme vous n’en avez pas idée, et c’est sur une civière tirée sur des chemins écartés par une Miata que je me suis retrouvé dans un des hôpitaux les plus ignobles qui puissent s’imaginer. Adducteur déchiré, poignet foulé, cartilage du nez dévié.

Je ne me plains pas, je l’ai bien cherché, je mérite ces maux et quelques autres, merci. Peut-être ne verrai-je jamais les sommets Dia et De. Il y a des photos sur internet, je les ai vues, mais ça ne suffit pas. Quand je serai remis, est-ce que je voudrai toujours atteindre ces hauteurs? Elles auront peut-être disparu, ou alors j’aurai pris le train pour ce pays, là-bas, qu’on dit si cela et cela.

C’est dans un bar qu’on m’a parlé du Mont-De, par hasard, et je crois que j’écoutais avec une attention plus grande que les autres types, car j’eus l’honneur d’en entendre l’histoire géologique jusqu’à l’aurore. Pour ce qui est du Mont-Dia, le hasard n’était plus de la partie. C’est un peu à cause de l’histoire du Mont-De que j’en suis arrivé au Mont-Dia, et quand j’ai compris que les deux se côtoyaient, vivaient en quelque sorte sous le même toit, j’ai décidé de conquérir celui-ci afin d’atteindre celui-là. J’ignorais, il est vrai, leurs situations géographiques précises, croyant que pour monter sur le De, il fallait d’abord franchir le Dia, craignant que le Dia ne me cache le De.

Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai compris que De et Dia étaient côte à côte, face à moi qui arrivais du sud. Pris entre deux monts, je me suis blessé, aveuglément.

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Les goélettes du XVIIIe siècle

Dans ce village, cela est une curiosité locale qui a fait couler beaucoup d’encre à l’extérieur du village, le boulanger joue le rôle de conciliateur familial, social et commercial. Ce jeudi matin, neuf heures trente deux, il se rend donc chez le richissime actionnaire Dudreuil, amateur de modèles réduits de goélettes de pêche construites entre 1759 et 1763 et ancrées à Paimpol. La valeur de l’un de ses spécimens dépasserait celle d’une Ford Gyron.

Bonjour Monsieur Dudreuil, il y a que nous avons constaté une chose qui se constate facilement puisqu’elle s’étale au grand jour dans notre petit village où tout se voit rien ne se perd et tout se doit, quand il le faut, faut s’entendre, et si vous m’entendez vous entendrez par ma voix celle de nos fiers villageois, fiers de leur village mais des moeurs de celui-ci par-dessus tout, entre autres et pas seulement évidemment parce qu’elles comportent un sens de la mesure et un équilibre entre la vie et le trépas que collectivement nous nous efforçons de supputer grâce à un nez planté dans l’au-devant de soi si bien que nous est venu à la constatation que l’une de nos villageoises souffrait d’une carence magistrale qui lui peint des couleurs livides sur les bras et le visage sans compter la maigreur constatée par les constateurs sur les membres publiquement exposés de la jeune personne ce qui a poussé nos penseurs à penser qu’elle s’inscrirait bientôt dans le club de la Misère noire qui compte plusieurs membres dont on sait peu de choses vu leur habileté à se fondre dans la nature dans et à l’extérieur de notre village et c’est pourquoi, afin d’éviter que cette jeune personne ne finisse elle aussi par fondre, comme ses comparses, que me voici dans l’obligation de vous partager ces quelques constatations puisque vous déciderez peut-être de surseoir à ce qui apparaît comme une inéluctable condamnation, pauvre petite disent nos concitoyens sensibles à ce type de condition sans toutefois vous accuser ou accuser qui que ce soit parce qu’il est admis généralement au sein de notre collectivité villageoise que vous n’y avez assurément pas pensé étant entendu que votre pensée vaque à d’autres pensées auxquelles nous pensons peu, nous dans les autres maisons qui forment notre si charmant ensemble et c’est justement pour entreprendre un effort visant à stimuler un mouvement rectificatif de votre part que me voici devant vous aujourd’hui puisqu’il s’agit de votre fille, monsieur Dudreuil.

Le boulanger ignore si Dudreuil a compris ce qu’il lui a étalé en multiples circonvolutions, mais dans son rapport aux penseurs du village, il a indiqué que l’homme était peut-être trop absorbé par une voile aurique pour lui avoir prêté l’attention qu’il espérait en recevoir. Un des penseurs a qualifié la situation d’incongrue, un autre d’absurde. Le boulanger ne l’a pas qualifiée, parce qu’il n’en avait pas le temps, il avait son pain à cuire. Les penseurs ont pensé que le boulanger devrait se rendre à nouveau chez le riche actionnaire, si jamais à la misère succédait la mort.

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Les jarrets d’agneau

C’est bien samedi matin, oui, que je me suis rendu au marché (évidemment il s’agit du marché municipal, celui qu’ils ont installé sur l’ancien terrain de l’école, et non de cet autre marché qui n’a pas plus de dix ans et qui se tient tous les jeudi, vendredi et samedi sur le terrain de madame Labrie, juste en face de la gare, désaffectée depuis que le train ne fait plus le détour par ici, et où il y avait eu ce drame, vous vous rappellerez, cet homme de la ville qui avait séduit la fille du premier maraîcher bio de la région, un bonhomme cultivé et poli, qui n’avait pas caché sa déception, surtout que sa fille était fiancée au fils de leur voisin, cultivateur lui aussi, et tous deux projetaient de fusionner, lorsque leurs parents respectifs se retireraient, les deux fermes, ce qui leur ouvrirait de nouveaux débouchés, entre autres les grandes surfaces qui ont besoin d’une garantie d’approvisionnement, mais l’arrivée de ce citadin hypothéquait cet avenir radieux, ce que le fiancé ne voulait pas accepter, mais comme il refusait de pardonner à cause d’une jalousie morbide il se retrouvait devant un mur qui lui sembla tout à fait infranchissable, si bien qu’un samedi matin, jour d’affluence au marché, il a sorti le fusil de chasse, calibre douze, qu’il avait caché sous son étalage de poivrons, de salades et de tomates, et au moment où sa fiancée, dont il était amoureux mais à qui il n’avait pas adressé la parole depuis son aventure, est apparue pour aller chercher son café comme elle le faisait tous les samedis à cette heure-là, il s’est planté le canon sous le menton et avant que la pauvre fille, qui a vu le geste, n’ait pu intervenir, il a appuyé sur la gâchette et la seconde d’après il n’existait plus, sa tête complètement pulvérisée, des éclats de cervelle, de crâne et de sang volant sur les légumes et les clients devant les yeux révulsés de la belle qui, pétrifiée sur place au milieu de la foule paniquée, ne parvenait ni à hurler ni à appeler à l’aide, son cerveau probablement incapable de traiter l’information qui le frappait, son fiancé maintenant irrémédiablement parti, et certains disent qu’elle est restée ainsi de longues minutes, d’autres parlent plutôt de secondes, mais dans un cas ou l’autre, le résultat fut le même, elle s’est évanouie, on l’a transportée à l’hôpital, et on ne l’a plus jamais revue ni au marché, ni au village, et selon les gens bien renseignés elle aurait quitté le pays, elle vivrait loin, au bout du monde, d’on ne sait quoi, et on ne le saura probablement jamais vu que son père ne parle plus jamais d’elle et d’ailleurs, il ne parle plus, il ne travaille plus, sa ferme a été rachetée par des investisseurs de la Patagonie, et si vous voulez mon avis, il en faudra des années avant que nous oublions cette histoire) pour acheter les jarrets d’agneau que j’ai servis aux Dumoulin le lendemain.

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Tango

Je voulais être ministre, ministre de l’Éducation pour être précis, mais je n’y suis pas encore parvenu. Pourtant, j’étais bien parti. Je me suis débrouillé pour obtenir un doctorat en sociologie appliquée des comportements récurrents chez les moines de l’Ordre cistercien de la Stricte Observance. Durant mes études, j’ai pris soin de prendre ma carte du parti, auquel j’ai versé mille dollars chaque 2 avril, jour de la naissance de Charlemagne. Une fois mes études terminées, j’ai participé à toutes les conventions, congrès, assemblées du parti, question de me faire voir, recevoir, promouvoir. Après vingt ans, j’étais connu, on m’appelait par mon prénom, on me consultait. Parfois. J’écrivais de longs articles sur l’éducation, chaque fois qu’une réforme mijotait sur le bureau du ministre, je prenais la parole et la plume. J’ai dénoncé avec beaucoup de vigueur, et une quantité impressionnante de mots, dont certains très jolis, les réformes proposées par l’autre parti, lorsqu’il était au pouvoir. J’ai appuyé avec un enthousiasme rationnel les réformes proposées par notre parti, lorsque nous étions au pouvoir. Mes textes, je dois le souligner en toute modestie, inspiraient les élus. Quand notre ministre de l’Éducation a proposé d’éliminer l’apprentissage d’une troisième langue avant quinze ans, j’ai su démontrer par a et par b, en mettant les points sur les i, que cette décision était sage, fondée sur une science pédagogique irréprochable. Déjà, on voyait bien dans le parti que l’éducation, ça me passionnait. Quand sept ans plus tard, notre nouveau ministre de l’Éducation a réinstauré l’apprentissage d’une troisième langue avant quinze ans, j’ai su démontrer par a et par b, en mettant les points sur les i, que cette décision relevait d’une réflexion rationnelle, profondément savante. Après toutes ces années donc, j’ai laissé ma foi en notre parti me guider, je me suis présenté à l’investiture dans la circonscription où j’habite depuis que j’ai quatre ans et demi. Je l’ai emporté. Candidat pour notre parti, j’étais honoré, éberlué, effrayé. J’ai tout de même gagné l’élection sans avoir eu à accorder une seule entrevue aux médias. Dès le lendemain de notre victoire, j’ai rencontré le chef, question de lui rappeler que je serais le meilleur des ministres de l’Éducation. Il m’a regardé, un peu surpris, m’a demandé de lui rappeler mon nom. Gauguin Goin, pour vous servir. Il a frappé des mains, m’a observé avec un grand sourire immobile sur le visage, et m’a prié d’esquisser quelques pas de tango. Je me suis exécuté, même si à part la Carmencita, je ne connais rien au tango. J’ai dansé en chantant, je crois avoir bien fait. Ensuite, j’ai dû traverser son bureau de long en large, et de large en long, en tenant un œuf dans une cuillère que je tenais entre les dents. L’œuf ne s’est écrasé que dans les deux derniers mètres, ce qui m’a semblé acceptable. J’ai connu plus de difficultés lorsqu’il a fallu me tenir en équilibre sur les deux mains, les deux pieds levés. Je n’y suis tout simplement pas parvenu. En compensation, je lui ai offert de faire le pont, mais il n’a rien voulu entendre, et m’a enjoint de lui rapporter un café. Je n’ai jamais trouvé la machine à café, et quand je suis revenu, sa porte était fermée, la secrétaire m’a avisé qu’il était très occupé. Elle a noté mon nom, mon numéro, et ça fait maintenant six mois, et il ne m’a toujours pas rappelé. Nous avons un ministre de l’Éducation. Ce n’est pas moi. Mais j’ai pris des cours de tango, et tous les soirs, je consacre une heure à mes exercices d’équilibre. J’ai une volonté de fer, un espoir inébranlable. Un jour, je le sais, je le serai, ministre de l’Éducation.

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Sexe et voisinage 

Émilia a une voisine qu’elle déteste, Carole. Mais Émilia ne déteste pas tout le monde.

Émilia aime Paul, qui l’aime beaucoup aussi, mais pas exclusivement parce qu’il est le mari d’Amélie, qui a deux amants, Richard et Alex, depuis qu’elle a appris pour Émilia et Paul, et Richard, qui est bi, entretient une relation intermittente avec Jules, tandis qu’Alex, qui a tout son temps, peu d’illusions et beaucoup d’énergie, a quatre autres amantes qui savent toutes qu’elles ne sont pas les seules, Lilia, Louisa, Lulu, Linda, qui ont au moins une autre relation, dans l’ordre, Martin, Manon, Jack, Joe, qui eux n’entretiennent pas d’autres relations à part Joe, qui n’a pas pu résister à son ex-belle-soeur, Rosalie, que le frère de Joe, John, a quitté avant de lui demander pardon et de revenir ce qui n’a pas mis fin aux après-midi torrides avec Joe, dont on ne peut se passer, ce qu’a accepté John, qui s’est cru permis de maintenir ses rendez-vous avec Alice, pour qui il avait quitté Rosalie à l’origine, mais Alice n’a consenti à cet arrangement qu’à reculons, et après le retour de John au domicile conjugal, elle a ouvert sa porte à Antoine, qui la talonnait depuis le collège, ce qui en fait un tas d’année, qu’il a su remplir d’aventures éphémères dont une au moins dure encore, avec Cathy, dont il n’a soufflé mot à Alice, car on ne sait jamais, peut-être n’était-il pas encore au bout de ses peines, et pourquoi tout abandonner pour une incertitude, si vibrante soit-elle, si bien que la patience s’est liée à la prudence et cela, sa patiente et prudente quête, Cathy, fort sensible et lettrée, l’avait senti, mais n’avait pas voulu soulever la chose puisqu’elle ne comptait pas s’éterniser avec lui, qu’elle ne voyait que les mercredi, jeudi et vendredi, passant les autres jours à la campagne chez ses parents où elle s’amusait, comme elle le faisait depuis toute gamine, soit avec Julie, soit avec Jonathan, soit avec tous les deux, qui étaient, l’une, enseignante, mariée à Nicolas le mécanicien ennuyant et ennuyeux, et l’autre, amant de la femme du maire, qui aimait être la femme du maire sans aimer le maire, chaud lapin, dont la renommée dans toute la région n’était plus à faire sauf que tous ignoraient que l’homme volage entretenait une ancienne étudiante qu’il avait installée dans un charmant petit appartement de la ville, à qui il promettait tout, qui en retour lui promettait tout, mais savait tromper ses soupçons, ce qui n’était pas bien difficile vu la distance et son emploi du temps peu rempli, où il y avait toujours un peu de place pour Ricky, dont elle ne pouvait se passer depuis six mois, et c’était réciproque même si lui commençait à déchanter, parce qu’il avait compris qu’ils ne vivraient pas ensemble, qu’ils ne formeraient jamais le couple dont il a toujours rêvé, un couple modèle dont le modèle plaisait à toute nouvelle amie devenue amante, ce qui l’avait amené à décider de mener de front deux relations, celle avec l’étudiante, et celle avec la nouvelle amante, Carole.

Quand Émilia a attrapé la gonorrhée, on ignore comment mais ça s’est su. Carole, la voisine détestée, s’est moquée.

Trois semaines plus tard, Carole avait aussi la gonorrhée. Et ça s’est su.

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