L’amie des animaux

Un alaskan malamute, que tout le monde trouve charmant, sauf les voisins qui n’en peuvent plus de ses hurlements à la lune, même les soirs sans lune. Jorge et Jonas prennent l’apéro chez leur amie Liane, l’amie des animaux et de l’alaskan malamute qu’elle a appelé Roger.

JONAS: C’est vrai que c’est un joli chien.

JORGE: Un peu gros, mais oui, joli.

LIANE: C’est plus qu’un chien. C’est Roger, mon ami. Il comprend tout, Roger. Ne riez pas. Quand je lui dis que c’est l’heure du dodo, il comprend.

JORGE: Il se couche aussitôt?

LIANE: Oh, Roger aime qu’on le lui répète un peu. En fait, il adore. Que voulez-vous, chacun ses petites faiblesses.

JONAS: Liane! Ton chien vient de chiper une tranche de pain!

Liane sourit, maternelle.

LIANE: T’en fais pas. Roger mange du pain. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais dès qu’il voit du pain, il ne peut pas résister.

JORGE: Regardez! C’est pas qu’une tranche, il part avec le pain au complet!

LIANE: Roger, tu fais ton coquin parce qu’il y a de la visite! Oh, Roger! Mes amis, je dois vous l’avouer. Je n’ai jamais aimé comme j’aime Roger! Oh, ne faites pas cette tête-là! On peut très bien aimer des animaux. Vous ne pouvez pas savoir, mais comme les animaux ne parlent pas, la communication est beaucoup plus subtile. Comme si nos esprits dialoguaient, comme si nos âmes volaient ensemble. Quelque chose de spirituel, je crois. Et d’intellectuel.

JORGE: Intellectuel?

JONAS: C’est une métaphore.

LIANE: Non non, pas une métaphore! Oh la la, non! C’est la pure réalité! Pure!

JONAS: Merde!

Le chien, ses deux pattes crasseuses sur le pantalon de Jonas, attrape son steak, le secoue dans tous les sens et s’en va l’avaler, en dix secondes, devant le seuil de la cuisine.

JONAS: Mon pantalon est foutu! Ton chien! Ton chien! Tu ne peux pas le retenir? L’attacher?

Liane, grand sourire d’amie des animaux.

LIANE: C’est le plus gentil des pitous. Roger, il est plus doux qu’un lapin!

JONAS: Mon pantalon! C’est un pantalon tout neuf!

Jorge s’éloigne précipitamment de la table. Juste à temps, puisque le chien enfourne son steak, directement dans son assiette.

LIANE: Si vous saviez comment Roger est intelligent. Au début, je lui ai appris les trucs de base, ceux que tous les chiens peuvent faire. S’asseoir, se coucher, tourner, sauter. Mais c’était, comment dire, un peu trop élémentaire pour Roger.

Le chien mord dans le steak de Liane, renverse au passage les coupes et la bouteille de vin, qui se fracasse sur les carreaux. Vin rouge sur le pantalon écru de Jorge, débris de verre éparpillés entre les trois dîneurs. Jonas, irrité, se lève, repousse sa chaise qui tombe à la renverse. Il marche en direction de la porte, suivi par Jorge.

JONAS: Tu as un problème, Liane!

JORGE: C’est vrai, quoi! On ne traite pas les gens comme ça!

LIANE: Je lui ai donc appris plein de choses. Je suis, si vous voulez, son enseignante à temps plein. Parce que oui, j’ai quitté mon boulot pour me consacrer entièrement à son éducation.

JONAS: Je ne te reconnais plus. Adieu Liane.

JORGE: Elle n’écoute pas. Nous n’existons pas.

LIANE: Mon mari m’accusait de lui préférer le chien! Comme c’est drôle. Évidemment, j’ai nié, longtemps. Jusqu’à ce que je me rende compte qu’il avait raison. Alors j’ai demandé le divorce, et plus personne ne s’interpose entre Roger et moi. Après tout, comme dit ma psy, nous n’avons qu’une vie! Autant la vivre pleinement, aller au bout de nos passions!

JORGE: Elle est folle. Ça finira mal.

JONAS: Pas notre problème. Viens, faut disparaître!

De la cuisine montent des bruits de verre brisé, de vaisselle piétinée, de nourriture mastiquée. Bruyamment.

LIANE: Récemment, je lui ai appris à retrouver des gens. J’embauche un étudiant, qui me sert de cobaye. Rassurez-vous, il ne lui est rien arrivé! Ah ah ah! Je prends son foulard, par exemple, et je demande à l’étudiant d’aller se cacher dans le bois. Une heure plus tard, je tends le foulard à Roger. Ah ah ah! Au début, il le déchiquetait! Quel plaisantin! Maintenant, il l’abîme un peu, c’est sa manie, mais surtout, il sait retrouver l’étudiant. Épatant, non?

Vêtements crottés, visages rouges, Jonas et Jorge quittent la maison, courent jusqu’à leur voiture et démarrent en faisant crisser les pneus. Dans la maison, un vacarme retentit, comme si le vaisselier au complet venait d’être renversé.

LIANE: T’en fais pas Roger, les gens ne nous comprendront jamais.

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Il y a une solution à tout

Échange de messages dans un groupe de discussion. Léa, Méo, Mae et Léo.

LÉO: C’est embêtant. Nous partons en vacances demain. Tous les bagages sont dans le camping-car. Et les jeux des enfants. Et les bicyclettes. Et le vin.

MÉO: Tout de même. C’est ton père. Ça comporte des corvées.

MAE: Et toi Méo? C’est ton frère, non? Ça comporte quoi, dans ton cas?

MÉO: Je te rappelle que je suis à Sydney, Australia, ma belle. Toi qui ne travailles pas, tu as tout ton temps.

MAE: Moi, c’est impossible. En ce moment, un raz-de-marée roule sur mon existence!

LÉA: Mae? C’est l’amour?

MAE: Fou! Oui oui. Fou fou! Délié, illimité, affiné.

LÉO: Troisième cette année? Ou quatrième?

LÉA: Léo!

MÉO: L’amour, ça n’empêche rien. Tu peux t’occuper des funérailles.

MAE: Nous nous écrivons toutes les heures! Nous serons ensemble ce soir, demain soir. Mon esprit possédé. Je voudrais bien, mais j’en serais incapable. Inepte.

LÉO: Ça pourrait être une belle façon de faire connaissance, préparer des petites funérailles ensemble. Main dans la main, choisir un cercueil, organiser une exposition du cadavre, et finir le tout par un feu de joie!

LÉA: Léo, tu exagères! Ta soeur a peut-être trouvé le bonheur, tu ne vas pas tout lui gâcher!

LÉO: Mais toi Léa, c’était ton mari, la corvée, c’est pas plutôt à toi qu’elle reviendrait?

LÉA: Il a été mon mari pendant sept ans, mais dans la dernière année, tu le sais bien, il me trompait. Ouvertement. Au vu et au su de toute la ville. Alors.

MÉO: Il s’en vantait. C’est bien mon frère.

MAE: Faut le faire congeler. On s’en occupera quand on pourra.

LÉO: J’ai vérifié. Impossible. Ils peuvent le garder au frais pour quelques jours, mais le congeler, ils ne peuvent pas.

LÉA: Légalement, le congeler nous-mêmes, ça poserait un problème, je crois. Les gens, ils n’ont pas le droit de garder des cadavres chez eux, ad vitam aeternam.

MÉO: Sans compter que s’il y a panne d’électricité, ça risque de sentir mauvais. Et qui voudrait avoir un corps en décomposition dans son sous-sol?

LÉO: J’ai pas de congélateur.

MAE: J’en ai un, mais il est rempli de brocoli congelé. Mettre de la chair par-dessus, non merci. Ça corromprait. Et puis, je suis végétarienne.

LÉO: Personne ne te demande de le manger.

MAE: Idiot!

LÉA: Caser un cadavre entre les fruits congelés et le saumon fumé, ça ne se fait pas.

MÉO: Alors, vous n’avez pas le choix. Il vous faudra bien les faire, ces funérailles! Vous prenez le premier cercueil venu, une p’tite soirée, une p’tite cérémonie, deux ou trois mots et hop dans le four. Pas besoin d’attendre les cendres. Ils en disposeront. Au rebut!

LÉO: Tu peux bien parler, toi tu t’en fous, dans ton Australie lointaine! Tu n’auras pas à lever le petit doigt! On te reconnaît, toujours absent quand la famille a besoin.

MÉO: Je paierai le cercueil, si ça peut vous consoler.
LÉA: Tant qu’à payer, pourquoi ne pas embaucher quelqu’un pour s’occuper du cadavre? Cercueil, salon funéraire, incinération. Deux ou trois personnes.

LÉO: Des acteurs, en somme. Pour jouer notre rôle.

MAE: C’est une excellente idée! Ils joueront bien mieux que nous. Je suis certaine qu’à l’École de théâtre, nous pourrions en trouver quelques-uns. Ça leur fera un peu de sous pour payer leurs études.

MÉO: Ça existe, un service comme celui-là? Ça se fait?

LÉA: Tout peut se faire, du moment qu’on le décide.

MAE: Alors c’est décidé.

LÉO: On peut tout faire en ligne?

LÉA: Je publie une annonce ce soir, et j’en suis certaine, on y répondra tout de suite. Nous diviserons les frais après.

LÉO: D’accord.

MÉO: Au salaire minimum. Faudrait pas exagérer.

LÉO: Ça va de soi.

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Les petits caractères

Jonathan a failli mourir. Cris, effroi, angoisse. La mère incriminait l’épouse qui dénonçait les mœurs barbares du clan.

Le médecin traitant allait débrancher les appareils, qui de toute façon consommaient beaucoup trop d’électricité. Et l’hôpital avait besoin du lit pour des malades guérissables.

Mère et épouse ne s’entendaient pas sur la couleur du cercueil ni sur le prix.

C’est alors qu’est apparu ce médecin de génie. Nouveau. Il proposait de le sauver, en lui implantant un soutien artificiel. Comme d’autres ont des prothèses.

Cris, espoir, enthousiasme. La mère accusait l’épouse de l’avoir abandonné, mais l’épouse n’entendait pas, n’écoutait pas, tenant la main du malade, murmurant des mots de leur vie à tous les deux.

Un mois plus tard, Jonathan rentrait chez lui.

Retrouvons-les, lui et son épouse, heureux comme des pinsons, le soir de leur premier repas en tête à tête. Vive le bonheur, dirait ma sœur.

ÉPOUSE: Enfin, mon petit Jon! Enfin de retour! La mort a perdu la partie!

JONATHAN: Dire que je pourrais être en train de m’amuser avec les racines des pissenlits!

ÉPOUSE: C’est horrible! Parlons de ce qui nous attend. Comment te sens-tu?

JONATHAN: Parfaitement bien, comme si je n’avais jamais été mourant. C’est marrant, non?

ÉPOUSE: C’est inespéré. Est-ce que tu nous entendais, quand tu étais dans le coma?

JONATHAN: Je ne suis pas certain. Il y avait des gens, mais c’était comme dans un rêve. Comment savoir? Une chose dont je suis certain, j’ai senti ta présence jour après jour, tu dansais près de moi, tu chantais, tu riais et j’étais rassuré.

ÉPOUSE: Oh Jon! Comme j’ai eu peur de te perdre!

JONATHAN: Cette technologie, c’est inespéré. Quand je retournerai voir ce médecin, je lui apporterai un présent. Ça vaut bien ça! Vous cherchez le cadeau idéal pour un homme dans la quarantaine, visitez notre boutique virtuelle! Vous y trouverez un vaste choix d’articles de sport ou de bricolage, vous y trouverez même des billets pour les meilleurs spectacles en ville!

ÉPOUSE: Jon? Qu’est-ce que tu racontes?

JONATHAN: C’est pas moi. Ça parle tout seul. Sinistre.

ÉPOUSE: Tu trembles, viens, viens t’allonger sur le divan.

JONATHAN: On dirait que je suis possédé.

ÉPOUSE: Tu veux de l’eau? Des cachets? Un verre de rhum?

JONATHAN: Oui, s’il te plaît. Le Tonneau d’or vous offre la meilleure collection de rhums de toutes provenances. Antilles françaises, Caraïbes, vous y trouverez de tout, pour tous les palais, pour tous les budgets. Il y a un Tonneau d’or près de chez vous, jusqu’en bas, à l’intersection de la rue de la Victoire.

ÉPOUSE: Encore!

JONATHAN: Je sais. Je n’ai aucun contrôle. C’est inquiétant.

ÉPOUSE: Tu es pâle, j’appelle ton médecin.

JONATHAN: Attendons demain. Je suis fatigué. C’est sans doute cette nouvelle technologie. Un bogue. S’il fait beau demain, nous pourrions marcher jusqu’à l’hôpital. Voici les prévisions météorologiques pour demain. Vague de temps frais demain matin. Maximum de sept degrés Celsius. La température se réchauffera progressivement en journée, pour atteindre vingt degrés à seize heures. Demain soir, risque d’averse.

ÉPOUSE: Tout ce que tu dis, Jon, il y a un robot qui répond à tout ce que tu dis! Comme si tu étais branché sur un moteur de recherche Internet!

JONATHAN: Ça n’a aucun sens.

ÉPOUSE: Essaie, pour voir. Dis n’importe quoi, une chose absurde que tu aimerais trouver.

JONATHAN: Je ne veux rien.

ÉPOUSE: Invente!

JONATHAN: Absurde? J’aimerais m’acheter un tutu. Chez Boutique Claire, on met le prêt-à-porter à la portée de toutes les danseuses! Toutes les couleurs, toutes les tailles, toutes les danses. Boutique Claire, 15 avenue du Chêne-Bleu, ou Boutique Claire en ligne!

ÉPOUSE: Tu vois! Ils ont fait de toi un esclave! Le nec plus ultra de la pub.

JONATHAN: Je vais exiger qu’on me débranche cette aberrance!

ÉPOUSE: Ça fait sans doute partie du contrat.

JONATHAN: Tu n’as pas lu les clauses?

ÉPOUSE: Qui lit les petits caractères?

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Bonsoir tristesse

Studio de télévision B. deux cent quarante-neuf spectateurs. Lumières allumées sur la scène.

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

La foule applaudit. L’animateur, Jean-Rino Quoirez, entre en scène au pas de course, bras levé pour saluer la foule, sourire immense (si immense qu’on se demande comment il tient dans un visage si maigre), coiffure lustrée.

VOIX OFF: Mesdames, Messieurs, accueillez votre animateur préféré, Jean-Rino Quoirez! Avec lui la tristesse est toujours drôle!

QUOIREZ: Merci! Merci, merci tout le monde! Vous savez ce que j’ai appris aujourd’hui? Grâce à vous, cher public, chers téléspectateurs à la maison, l’émission Bonsoir Tristesse est numéro un au pays! Merci à vous! Merci!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Aujourd’hui, nous avons trois invités qui tenteront de se classifier pour concourir en quart de finale! Sans plus tarder, accueillons avec entrain notre première personne triste!

PANCARTE: RIEZ

Entre un quidam, survêtement de sport gris, chaussures usées, la quarantaine, mi-chauve.

QUOIREZ: Mon cher, quel est votre nom, d’où sortez-vous?

DUPRÉ: Marcel-Marc-Michel-Maurice Dupré. Je suis de la vallée de la Touelle.

QUOIREZ: La Touelle? Connaît pas! Ça ne doit pas être drôle, là-bas! Encore moins, j’imagine, si on y est né!

DUPRÉ: À qui le dites-vous!

QUOIREZ: Êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui.

QUOIREZ: Pardon? Je n’ai pas bien entendu. Vous, dans la salle, avez-vous entendu?

PANCARTE: NON

QUOIREZ: Vous voyez, personne n’a entendu! Alors, Michel-Marc-Machin, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: C’est Marcel-Marc-Michel…

QUOIREZ: Ça va, pas besoin de recommencer. Monsieur Dupré, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui!

QUOIREZ: Quoi?

DUPRÉ: OUI! OUI! OUI!

QUOIREZ: Voilà! Faut se faire entendre mon vieux! Maintenant, dites-nous, pourquoi êtes-vous triste?

PANCARTE: POURQUOI

DUPRE: Je suis orphelin, j’ai été élevé par les services sociaux parce que personne ne voulait de moi. On m’a battu, on m’a torturé. J’ai pris beaucoup de dope. Beaucoup. J’ai failli mourir. J’ai trouvé un boulot, j’ai remonté la pente, pendant dix ans j’ai amassé une petite fortune. J’ai rencontré une femme. Nous nous sommes fiancés. Le lendemain, elle a vidé mon compte et je ne l’ai jamais revue. C’était la semaine dernière. Je suis trop triste pour recommencer. Trop fatigué pour me jeter dans la Touelle. Je me vide à vue d’œil.

PUBLIC: Ohhhhh.

QUOIREZ: Merci Dupré! Le public a réagi! Notre tristomètre a enregistré les “oh” du public. Attention! Combien Dupré obtiendra-t-il? Voilà! Soixante-deux! Pas mal Dupré, pas mal!

PANCARTE: APPPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Merci, merci! Maintenant… Dupré, s’il vous plaît, poussez-vous, faites place à la prochaine concurrente. Accueillons avec entrain notre deuxième personne triste!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ma chère dame, quel est votre nom et d’où vous a-t-on sorti?

DUPAS: Mon nom, monsieur, c’est Marion Dupas. C’est ça mon nom. Dupas. Marion Dupas.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ça va Marion, nous avons compris! D’où peut-on sortir avec un nom pareil?

DUPAS: De Dupas. C’est le nom de mon village. Manon Dupas, rue Dupas à Dupas.

QUOIREZ: Où tout le monde marche du pas de l’oie!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Je parie que c’est ça, votre triste histoire, s’appeler Dupas, venir de la rue Dupas à Dupas. Démoralisant!

DUPAS: Non, monsieur.

QUOIREZ: Racontez, alors, nous sommes curieux. Et vous, cher public, êtes-vous curieux?

PANCARTE: OUI

QUOIREZ: Marion, partagez votre tristesse avec les millions de téléspectateurs de Bonsoir Tristesse!

DUPAS: Personne m’aime, monsieur. Chaque fois que je rencontre un homme ou une femme, j’ai beau tout leur donner, toujours, ils finissent tous par me laisser tomber au bout de deux semaines. Ou moins. Ils me disent que je suis ennuyante, jolie, mais pas intelligente, tendre, mais pas sexy. Je suis lasse, monsieur, désenchantée. Alors je bois du café, et je lis des biographies. J’essaie d’oublier mon existence, mais elle me revient toujours en plein visage, le soir, monsieur, avant de m’endormir. J’ai beau prendre des somnifères, beaucoup, ça n’y change rien. Il y a toujours quelques minutes flottantes où je me retrouve comme je suis, seule, absente de la vie, étrangère. Alors, la plupart du temps, je m’endors en pleurant. Au réveil, je me dis que je pourrais vivre seule, que je n’ai besoin de personne. Mais je me rends compte, monsieur, que je ne suis pas seulement seule. Si ce n’était que ça, ça irait encore. Non, monsieur, je suis une femme que personne ne reconnaît. Je suis invisible.

PUBLIC: Ohhhhhhhhhhh!

QUOIREZ: Oh, Marion! Je crois que votre tristesse est bien triste! Que dira notre tristomètre? Attention. Est-ce que Marion surpassera Dupré? Est-ce que l’invisibilité sera plus puissante que la vacuité? Voilà! Cent dix-huit! 

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Bravo Marion! Restez avec nous. Et vous, Dupré, rentrez donc chez vous. Allez caresser votre petite tristesse dans votre vallée! Accueillons maintenant notre dernière concurrente de la soirée!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Quelle émission riche en émotions! Ma chère, prenez place. Comment vous appelez-vous, de quel bled nous venez-vous?

LANCTÔT: Jana Lanctôt. Née à Shawinigan-Sud.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Shawini-quoi? Qu’est-ce c’est que ça?

PANCARTE: RIEZ

LANTÔT: Shawinigan-Sud. C’est pas drôle.

QUOIREZ: Mais si, mais si. Ma chère Jane, saurez-vous nous apporter plus de tristesse que cette fameuse Marion? J’en conviens, la pente sera dure à monter.

LANCTÔT: Moi c’est simple. Je suis triste parce que je suis moi.

QUOIREZ: Et c’est tout? Voyons, Jane, forcez-vous un peu. Détaillez! Détaillez! Qu’y a-t-il de si triste à être vous?

LANCTÔT: Je suis moche. Je suis têtue. Je n’aime pas danser. Je n’aime pas le cinéma. Je n’aime pas lire. Je n’aime pas la politique. Je n’aime pas mon boulot. Je n’aime pas ce que tout le monde aime. Je ne sais pas ce que j’aime. Je ne sais pas comment aimer quoi que ce soit. Je n’aime pas les gens raisonnables. Je n’aime pas les gens absurdes. Je n’aime pas les gens qui m’aiment. Je n’aime pas l’amour. Ma vie est d’un ennui mortel, et je me dis qu’il faudrait bien aimer quelque chose, mais quoi? Quoi! Je mourrai dans un brouillard.

PUBLIC: Oh!

QUOIREZ: Oh la la, Jane! Je la trouve pathétique votre tristesse, mais on dirait que notre public ne la trouve pas si triste que ça. Attendons que notre tristomètre nous donne le résultat. Attention. Cher public, chers téléspectateurs, regardons tous ensemble le tristomètre. Voilà! Douze. Une petite douzaine pour Jane!

PANCARTE: HUEZ

QUOIREZ: Pas besoin de vous éterniser, Jane, vous pouvez décamper, nous ne vous retenons pas. D’ailleurs, à entendre votre récit, nous sommes convaincus que nous n’aimez pas être ici, que vous ne nous aimez pas. Allez, houste!

PANCARTE: HOUSTE

QUOIREZ: Voilà, notre gagnante pour ce soir, mesdames, messieurs, Marion! La super-triste Marion!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Marion, nous vous reverrons dans six semaines, pour le début des quarts de finale. D’ici là, chers téléspectateurs, nous nous retrouverons la semaine prochaine pour une autre joute à Bonsoir Tristesse!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

VOIX OFF: C’était Jean-Rino Quoirez, votre animateur préféré!

L’animateur, sourire plus grand que lui, quitte la scène d’un pas joyeux, en agitant les deux bras. Les lumières s’éteignent sur la scène, et s’allument dans les gradins.

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Le festival de la crevette

Les bureaux de l’Hebdo de Sainte-Antanoisiette-sur-mer sont en effervescence. Les employés, Adrien et Jill, courent dans tous les sens pendant que leur patron-rédacteur en chef LeMauve, hurle, gratte les murs, frappe du pied. Il n’y a pas de nouvelle.

Il ne s’est rien passé à Sainte-Antanoisiette-sur-mer aujourd’hui, rien à rapporter. Sauf que l’heure de tombée approche, le journal a besoin de son contenu. N’importe quoi ferait l’affaire, comme d’habitude. Sauf que là, il n’y a pas même n’importe quoi. Il n’y a rien.

Adrien a bien tenté de produire de la nouvelle. Répondant aux ordres du patron-rédacteur en chef, il est parti, il y a une heure, pour incendier la grange du bonhomme Lecourt, que personne n’aime, et qui n’est pas abonné au journal. Le bonhomme Lecourt l’a accueilli avec son vieux fusil de chasse. Calibre 12. 

Alors.

Le patron-rédacteur en chef a dépêché Jill au centre d’activités récréatives du Club de l’âge d’or de Sainte-Antanoisiette-sur-mer pour y glaner quelques rumeurs, ou au pire, d’anciennes nouvelles qu’on aurait omis de rapporter, ou dont on ne se souviendrait plus. La bande de vieux l’a vite trouvée suspecte, et les plus vaillants l’ont chassée à coups de cannes.

LeMauve pâlit. L’anxiété lui noue le regard, il sue à torrent. S’il ne trouve rien, il perdra des commanditaires, et s’il en perd, les propriétaires lui botteront le derrière.

Soudain.

Jill a une idée de génie. Le calme tombe comme une pierre, lourdement, pesamment. LeMauve et Adrien, toute oreilles, s’approchent.

JILL: Voilà, il suffit d’écrire un ou deux articles, une fois n’est pas coutume, à propos de ce qui se passe à Saint-Losionian-sur-dune. À ce qu’on m’a dit, il y a eu un meurtre la nuit dernière, un vol ce matin, et le maire a été hospitalisé cet après-midi pour une foulure à la cheville gauche.

ADRIEN: Quoi! T’es sérieuse? Mais c’est trop fort! C’est trop bon! Il faut écrire ça tout de suite, faire une entrevue, demander des commentaires, des analyses, des suivis! Le maire de Saint-Losionian-sur-dune s’est foulé une cheville! Quand même incroyable!

LEMAUVE: Attention! Ne nous emballons pas! Je vous l’accorde, que le maire de ce village sous-développé, qui fait ombrage au nôtre depuis des générations, se soit foulé une cheville est quelque chose. Mais nos lecteurs ne veulent pas de cette nouvelle. Ils veulent qu’on leur parle de Sainte-Antanoisiette-sur-mer, et de rien d’autre! Ils n’ont rien à faire de ce qui se trame à l’autre bout du monde! Et moi non plus d’ailleurs. Trouvons mieux!

Consternation.

Voyant s’envoler une si belle occasion de remplir des pages, non seulement aujourd’hui, mais pour les jours à venir, les deux journalistes s’effondrent. L’odeur de la fin plane dans l’air déjà nauséabond de leur petit local sans aération.

LeMauve, atterré lui-aussi par ce qu’il vient de dire, s’effondre sur une chaise.

Trente-deux minutes plus tard, Jill boit un verre d’eau. Ça la rafraîchit, ça lui redémarre la cervelle.

JILL: J’ai une autre idée! Locale!

LEMAUVE: Locale? Parfait, tu peux commencer à l’écrire. Au boulot!

JILL: Vous ne voulez pas l’entendre?

LEMAUVE: Si elle est locale, pas nécessaire.

JILL: Adrien?

LEMAUVE: Puisque tu insistes, vas-y. Mais fait vite, il faut produire, produire, produire, produire.

JILL: Le mois prochain, c’est le Festival de la crevette de Sainte-Antanoisiette-sur-mer. Nous pourrions écrire un article qui expliquerait l’origine de ce festival, son importance pour l’économie locale, pour la fierté locale, pour l’avenir local. Nous pouvons écrire des pages et des pages là-dessus, avec entrevues, commentaires et analyses.

LEMAUVE: Jill, tu es gé-ni-a-le! Géniale! Cela nous permettra, comme on dit, de mettre la table, et de bien la mettre! Nous ferons des suivis tous les jours pendant un mois. Et après la fête, nous parlerons de cette édition du festival, avec des dizaines et des dizaines d’entrevues, de commentaires, d’analyses! Notre journal est sauvé pour au moins trois mois! Et si entre-temps il y avait des nouvelles à couvrir, eh bien, nous aviserons!

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Œil-de-bœuf

Leana pensait qu’elle connaissait ça, le bonheur. Elle l’observe depuis des années, et elle n’en revient pas de voir tous les visages qu’il porte.

Il y a d’abord, bien évidemment, sa sœur Marina et ses douze enfants, fière d’avoir rempli son rôle de mère. Fière, oui. C’est ça le bonheur, assure-t-elle.

Il y a aussi Marceline, son amie d’enfance, qui cultive des citrouilles géantes en Alaska. Un rêve de toujours. C’est ça le bonheur, témoigne-t-elle.

Il y a encore Rosanne, sa copine d’Université, cadre supérieure à la Compagnie des Plastiques Jaunes, à qui elle consacre l’essentiel de sa vie. Ça c’est le bonheur, tonne-t-elle.

Mais Leana? Pauvre Leana, jamais elle n’a pu leur parler de son bonheur. Elle ne l’a jamais trouvé.

C’est pourquoi Leana a accepté de payer vingt-sept mille dollars pour s’inscrire à une formation d’une année en ligne. Tremplin vers le Paradis. Norée Dorée, l’initiatrice de cette formation, est maintenant millionnaire, et heureuse. Elle assure qu’elle saura conduire ses élèves jusqu’au bonheur, étape par étape, marche par marche. 

Leana ignore si dans un an, elle aussi saura ce que c’est que le bonheur. Mais son espoir est grand, et ses efforts considérables. Norée lui a donné plusieurs exercices à faire. Par exemple, elle doit répéter dix fois cette phrase, à cinq reprises, chaque jour: le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Dix fois par jour, à une fréquence régulière, fixée par une alarme sur le téléphone. Où qu’elle se trouve, Leana répète donc. Et se sent vaguement ridicule.

Mais Norée l’a dit: on se moquera de vous! Sauf qu’à force de répéter, votre cervelle enregistrera le message, et vous finirez par voir le bonheur qui dort en vous. Ensuite, assure Norée, il ne s’agira que de le nourrir pour lui donner la force de sortir et de s’épanouir. Un an, vingt-sept mille dollars.

Pas cher, pour acheter le bonheur.

Les clients le répètent. 

Pas cher, l’argent le mieux investi. 

Certains, comme Leana, ont emprunté. Pas grave. 

C’est du BONHEUR qu’on parle ici.

N’empêche.

Parfois Leana sent le frisson du changement dans ses organes. Il lui arrive, quand elle répète le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur, surtout si elle parvient à se concentrer sur ce qu’elle dit, eh bien oui, elle entrevoit des lueurs. Imprécises, mais lueurs tout de même.

Mais ça ne dure pas. Après dix minutes, quinze tout au plus, ça s’estompe, et la lueur s’éteint. L’ennui revient, elle se demande si elle n’a pas fait une folie.

Sauf qu’elle continue. Norée l’a avertie: c’est long. Le rappel sonne sur son téléphone, et elle recommence ses incantations.

Lorsqu’elle répète sa phrase en public, les gens se retournent, la dévisagent, haussent les épaules comme si elle était une demeurée. Et les enfants rient. À la longue, ça lasse. Leona répétait de moins en moins fort, plus soucieuse des regards que de son œil-de-boeuf intérieur.

Alors il a fallu prendre des mesures.

Leona sort de la ville le plus souvent qu’elle peut, et le plus longtemps possible. Elle marche le long des champs, traverse rapidement les villages, longe la forêt qui s’étend sur des kilomètres au nord.

Elle peut hurler ses incantations, si cela lui chante. À l’ombre des vieux arbres, dans le bourdonnement des moustiques et le chant des oiseaux, elle répète, elle répète, le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Quand enfin elle se tait, vidée, doutant d’avoir vu quoi que ce soit, elle croit entendre, dans la forêt, l’écho de rires qui se moquent d’elles. Mais ce n’est peut-être que le souffle de la brise dans les feuilles lourdes.

Il n’y a pas lieu de se décourager. Elle a payé son Tremplin vers le Paradis, elle finira par y arriver. Et quand l’année s’achèvera, elle pourra dire, elle aussi, c’est ça le bonheur!

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Rentrez chez vous

Ce vendredi n’a rien d’un jour ordinaire. Le sous-sous-sous-sous-sous-sous-sous-directeur Hérik a convoqué les cinquante-deux employés de la section ZD5487G à une réunion brève, mais importante. Pour l’occasion, un demi-café tiède et clair a été généreusement distribué à chacun.

HÉRIK: Aujourd’hui, mes chers enfants, c’est la dernière journée de travail de notre cher Jean. Pour ceux d’entre vous qui l’ignorez, Jean a commencé à œuvrer au sein de notre compagnie il y a exactement cinquante ans, deux mois et trois jours! Bravo Jean! Répétez avec moi, bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Voilà, c’est bien. Vous direz bravo Jean chaque fois que je m’arrêterai de parler, ce sera bien. Alors, reprenons…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean est un modèle pour nous tous. Un demi-siècle de fidélité à la Compagnie, c’est grandiose, honorable, marvellous. Pendant toutes ces années, nous avons pu compter sur un employé docile, qui n’a jamais demandé d’augmentation de salaire. Aussi, nous ne lui en avons jamais donné. Pour nous, la direction de la Compagnie, c’est important. Ça nous émeut au plus haut point. Ah, mes enfants, je savais que ce serait un discours très émouvant. Me voilà émotivement ému.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean a toujours été ponctuel, il a toujours suivi la cadence, sauf dans le dernier mois, il a été un modèle dont chacun de vous peut s’inspirer. Aussi imperturbable, inébranlable, efficace et déterminé que nos plus belles machines. Un ange!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Il aurait pu, comme plusieurs autres, se laisser attendrir par les salaires plus alléchants de la concurrence! Mais non, rien n’a pu ébranler la fidélité de Jean. Ce cœur admirable ne s’est pas laissé tenté par la grande ville, par le grand pays, par les contrées riches et joyeuses, par la vie facile. Ce cœur admirable est resté cloîtré dans le bonheur infini de la répétition!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Plus de cinquante ans à enfoncer parfaitement un rivet de trois millimètres dans une base d’acier de dix-sept centimètres par cinq centimètres. Je vous l’affirme et le réaffirme, il l’a fait avec une parfaite perfection! Pourquoi? Je vous le demande!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Eh bien, je vais vous répondre. Jean était spirituellement mignon. Oui mes enfants, mignon! Car Jean avait trouvé le sens profond de son travail, il savait que là commençait et se terminait sa courtoise mission sur terre.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Je sais. Je sais. Vous désirez tous plus que tout tout tout, retourner à vos postes! Soyez rassurés, j’achève! Je vais de ce…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Laissez-moi achever. Oui. Donc. Voici le moment solennel où la Compagnie remet ce cadeau solennel. Jean, approchez.

Tous restent silencieux.

HÉRIK: Maintenant, allez, allez. Bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Donc, Jean, voici ces magnifiques chaussons en phentex aux couleurs de la Compagnie, anthracite aux reflets ardoise. Ma-gni-fi-ques! Qu’en dites-vous, Jean? Un petit discours, en deux mots. Deux mots, c’est bien suffisant.

JEAN: Merci bien.

HÉRIK: Cinquante ans, mes chers enfants! Maintenant, retournez tous à vos postes. Et vous, Jean le bienheureux, rentrez chez vous!

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Comme une plaisanterie

L’homme et la femme, sur un banc face à l’océan. Les vagues, les cris des enfants, les parasols, les corps bronzés. L’homme et la femme portent leurs vêtements de ville, comme s’ils prenaient une pause dans une journée de travail, personnages abandonnés par un marionnettiste.

LUI: Pourquoi me donner rendez-vous ici, tu aimes cet endroit? (Elle ne m’a jamais parlé de cette plage, ni même d’une attirance pour l’océan. Déjà, conduire plus de vingt kilomètres pour ce rendez-vous, ça m’a semblé louche dès le départ, pourquoi ne pas se rencontrer comme d’habitude chez elle, ou dans le café d’en face, n’importe où, même au parc. C’est un peu solennel, à mon avis, mais je me méprise peut-être, probablement. Excentrique, oui, je sais qu’elle l’est. Nous reviendrons peut-être un jour de congé. Une nuit. Dormir sur la plage.)

ELLE: Je viens ici pour la première fois. Ce sera un de nos souvenirs. (Il est sur ses gardes, je le vois bien. Ce n’était pourtant pas mon intention. Tout ce que je ferai le mettra sur ses gardes? J’ai eu cette folie, faire ça ici, lui parler. Nous reviendrons peut-être, plus longtemps. Ou je n’y remettrai jamais les pieds. C’est peut-être ça. Utiliser un lieu que je pourrai effacer, si ça devenait nécessaire. Pourtant c’est bien. Beaucoup mieux que je ne le croyais. Sans doute parce que ce ne sont pas les vacances, pas encore. Quand la foule débarque, ça doit tout gâter.)

LUI: Quand je t’ai connue à l’Université, jamais je n’aurais deviné que nous nous retrouverions. Quel hasard! Un soir de fête, dans un café. Je te croyais à l’autre bout du monde, avec ton père. (Je n’aurais jamais pensé avoir une aventure avec elle, ça jamais! Nous n’étions pas particulièrement proches. Elle était là, avec tous les autres, parmi tous les autres. Discussions sur l’accessibilité aux études supérieures. Réunions, débats, articles dans le journal étudiant. J’avoue que je la trouvais farfelue, inconstante. Si on m’avait dit qu’un jour, eh bien, je n’y aurais pas cru, j’aurais souri. Me paraissait beaucoup trop jeune, même physiquement, et pas sérieuse.)

ELLE: Marlène se souvient bien de toi. Dès le début elle m’a dit, lui, il n’est pas comme les autres, ne le traite pas comme les autres. Tu te souviens de Marlène? (Pourquoi m’a-t-elle dit ça, exactement, elle ne m’a peut-être pas tout dit. Il ne s’est rien passé entre eux deux, j’en suis certaine. Mais comment peut-elle penser qu’il n’est pas comme les autres? Qui n’est pas comme les autres? Qu’est-ce que ça prend pour ne pas être comme les autres? Parce qu’il donnait toujours l’impression de savoir quoi faire? Et aujourd’hui? Il ne m’apparaît ni plus fort, ni plus faible que n’importe qui. Est-ce que je ne suis qu’une aventure? Combien d’aventures a-t-il eues? Il plaisait, je me souviens qu’il plaisait, pendant ces années, il ne s’est certainement pas tourné les pouces. Comment savoir? Je ne veux pas savoir. Tout ce qui m’intéresse, c’est nous. Est-ce que ça existe, nous? Est-ce que ça existera?)

LUI: Son père a fait fortune dans je ne sais plus quoi. Je lui avais dit, c’est pas de ta faute si t’es née dans une famille bourgeoise, j’espère qu’elle ne m’en a pas voulu. (Ça fait quoi, un mois que je suis avec elle, enfin, que nous couchons ensemble? Je n’aurais jamais imaginé, je l’avais complètement oubliée. Pourquoi est-ce si différent maintenant? Elle reste aussi folle. Intelligente, lucide, folle. Meurtrie aussi, peut-être, il y a tout ce qu’elle tait. Sa gaieté, comment y croire? J’avance à tâtons, et j’ai peur, je crains que par elle j’entre dans un monde où je perdrai l’équilibre. Pourtant, malgré moi, je me sens glisser. Et si je commençais à l’aimer? C’est là, palpable. Comment s’abandonner quand elle se maquille de mystère?)

ELLE: Oui. Dis-moi, est-ce que tu m’aimeras un jour? (Idiote! Tu ne voulais pas le lui demander! Tu t’étais raisonnée! Trop tôt, trop brutal, trop insensé! Tu sais pourtant que les mots, c’est que du bruit. Impatiente! Gamine! Et maintenant, dans quelle situation t’es tu placée! Et lui? Tu lui as posé la question, mais tu ne veux pas qu’il réponde. Il s’approchait, il ne s’est pas sauvé après deux nuits. Est-ce que c’est de l’amour? Qu’en as-tu à faire, de l’amour? Une chimère. Une fabrication qui signifie n’importe quoi, et surtout jamais la même chose. Une fabrication, c’est ça. Tu voudrais en faire un idiot qui promet de t’aimer toujours, de n’aimer que toi! Ma pauvre, tu n’as qu’à lire des romans de bonne femme! C’est pas toi, ça! Tu ne veux pas de ses promesses, tu n’as rien à faire de ses déclarations, tu veux qu’il se taise! Mais s’il se tait, est-ce que tu le reverras? Est-ce que tu accepteras de le revoir. Tu es peut-être encore trop fragile pour continuer. Le seras-tu toujours?)

LUI: Pourquoi me demander… Je croyais que je… Que nous… (Pourquoi rompre notre extravagance? Me serais-je mépris à ce point? N’est-elle rien de plus qu’une petite amoureuse, comme mille amoureuses, comme des millions d’amoureuses? Moi qui commençais à tolérer cette idée d’être fou d’elle. Moi qui tranquillement apprivoisais la révolution qui grondait à la frontière de ce qui avait été ma vie jusque là. Dans un mois, dans deux mois, j’aurais pu distinguer dans le chaos de la vie cette chose nouvelle qui serait nous. Dans un mois, dans deux mois. Je sais que j’aurais pu alors lui donner n’importe quel nom, même amour, s’il n’y a pas mieux. Dans un mois, dans deux mois. Mais pas maintenant, pas déjà! Ne vois-tu pas que je suis sur la route vers toi, que j’ai franchi les premiers obstacles, les premiers doutes, que je fonce vers toi!)

ELLE: Ne réponds pas! Regardons l’océan, vois la joie des enfants! (S’il m’avait répondu, je ne l’aurais pas cru. Il n’a rien dit, et cela me brise le cœur. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. J’ai mis fin à notre histoire. Encore une fois, j’ai tout détruit. Je le sais, je le sens. Je voudrais pleurer, je voudrais me serrer contre lui, et pourtant c’est maintenant impossible. L’infernal tourbillon qui me happe à nouveau! Quelques mots, juste quelques mots. Il n’avait rien. Que du silence, que des gestes. Des gestes d’amour, oui, mais j’ai tant besoin de mots! De tout petits mots, même fragiles. Il ne m’a rien donné et j’ai voulu tout avoir. Je ne le reverrai plus, c’est terminé, je pleurerai, je le maudirai!)

LUI: Il faut que je retourne au boulot. On se voit ce soir? (Que s’est-il passé? Un rendez-vous d’adieu, une catastrophe préméditée. Elle ne me rappellera pas, elle ne répondra plus à mes appels, elle disparaîtra en silence.)

ELLE: Tu as raison, allons-y. Allez, je t’appelle. Bisou. (Adieu. J’aurais tellement voulu être une autre, que tu sois un autre. Le goût amer, il revient. Nous nous quittons. Encore une fin. Une fin, et une autre, et une autre. Comme un jeu, une plaisanterie.)

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Pas de saucisson

Je fouille dans mon sac, je cherche ma liste de courses. Tiens, mon permis de conduire. Je croyais l’avoir perdu. C’est bien le mien, Camille Lajoie. Mais ma liste de courses? J’ai déjà vérifié deux fois, elle était là. Elle devrait y être encore. Sait-on jamais, j’aurais pu la laisser dans la voiture, ou à la pharmacie. Non. La voici, là où je la mets toujours, dans la petite poche intérieure.

Brocoli, kale, oignons, les champignons ne sont pas frais, comment osent-ils. Pommes, poires, un melon, quatre kiwis. Les fraises sont chères. Importées, pesticides, saloperies cancérigènes. Raisins. Même chose.

Poulet. Ça me lasse. Morue congelée. Si au moins ils offraient autre chose. Des poissons russes, des volatiles amazoniens, des crustacés hawaiiens. Autre chose, enfin, n’importe quoi.

Rangée des légumes en conserve. Passons.

Rangée des friandises. Chocolat. Nougat.

Rangée des croustilles. Passons.

Rangée du vin. Un australien. Pour faire changement.

Rangée des baisers. Passons.

Rangée des produits laitiers. Crème fraîche. Raclette. Rocamadour.

Rangée des céréales. Passons.

Rangée des desserts. Tiramisu.

Ne manque que les olives, l’eau pétillante, le kombucha. Ne pas oublier d’arrêter à la boulangerie, à la charcuterie.

Calcul rapide. Fantastique. Je ne suis pas complètement fauchée. Évidemment, puisque je n’ai pris qu’une seule bouteille de vin, pas de bœuf beuglant, pas de moutarde, pas de… Je peux m’en permettre une petite demi-douzaine!

Retour à la rangée des baisers.

Rabais. Une douzaine pour le prix de six. Jeune homme roux, trois. Jeune homme blond, trois. Jeune femme blonde, six.

C’est bien, avec ce rabais, on ne se ruine pas. Faudra oublier la charcuterie, par contre. Pas de saucisson cette semaine.

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Agression verbale à main armée

Je ne peux plus jouer le jeu. Trop difficile. C’est pourquoi, ce revolver.

Mon nom est Anaé, j’ai trente-cinq ans, je suis enseignante, j’ai un mari, deux enfants, nous vivons dans cette petite ville, nous avons des dettes, mais si peu, nous possédons une maison dans une subdivision, deux voitures, un chien. Un cocker.

Je pue l’ennui. J’ai beau m’inscrire à des cours de yoga, partir en vacances deux semaines par an, recevoir mes amies, aller au resto, au cinéma. J’ai l’impression d’aimer mon mari, mes enfants. Je les aime, oui, probablement. Mais je m’ennuie.

Certains jours, je sens la vie couler dans mes veines plus que d’habitude. Je danserais au milieu de la place en chantant comme une folle, j’insulterais les vieux qui maugréent sur leurs bancs, je ferais l’amour dans le parc avec des inconnus, je me moquerais de tous les notables. Dans ces moments, je me lève, mais je me frappe les ongles sur un mur poli, dur, légèrement huileux.

Je pourrais le contourner, ce mur, je pourrais m’élancer et sauter par-dessus. Au moins, essayer. Y parviendrais-je? J’en doute. Même si je savais que j’en suis capable, j’hésiterais. C’est moi. Cette chère Anaé, c’est pas une fonceuse. Elle a la confiance chétive.

Si j’explosais, je décevrais. Maman, papa, tellement fiers de leurs petits-enfants, de leur fille enseignante, de leur gendre ingénieur, rassuré celui-là, de me voir répéter les mêmes gestes jour après jour.

Mon revolver n’est pas chargé. Enfin, je l’ignore. Je l’ai acheté comme ça, d’un type avec qui je suis sorti quand j’avais seize ans. Il fumait déjà beaucoup de marijuana, il en a vendu, aujourd’hui c’est un caïd en ville. Il m’a fait un rabais sur le revolver, parce qu’il m’aimera toujours. Croyait que je voulais descendre mon mari.

Je n’aurais pas cru que c’était aussi facile de pénétrer dans les studios de la station de radio municipale. Pas même eu à montrer le revolver.

Ne me parlez pas des psys. J’en ai consulté une pendant deux ans. Me répétait de communiquer avec mon mari, mes parents, mes amies. Communiquer! Comme si les gens communiquaient! Les gens, ça monologue. Ça soliloque. Mon mari s’endort quand je lui parle, mes parents se mettent à raconter des blagues et à s’inventer des tâches urgentes, mes amies me répondent en me parlant d’elles-mêmes.

Prisonnière. J’ai besoin de leur parler une fois pour toutes. Une seule fois. Après, peut-être que je me sentirai mieux.

Il est vraiment jeune cet animateur de radio. Je n’aurais pas cru, à entendre sa voix. Il me fait de grands signes. Le petit chou. Il ne veut pas que j’entre dans le studio. Voilà des employés qui se pointent. D’où sortent-ils? Pas le droit, interdit, en ondes, que peut-on faire pour madame?

Madame a un revolver. Ne restez pas là, partez, disparaissez. Je ne voudrais pas vous blesser. J’ignore s’il est chargé, mais s’il l’est, un coup est si vite parti. C’est ce qu’on dit. Moi qui ne me suis jamais servi de ce bidule, je pourrais tuer sans m’en rendre compte.

L’animateur n’a pas vu le révolver. Dégage, mon petit. Voilà, tu le vois mon machin? Ma baguette magique? C’est ça, vaut mieux que tu sortes du studio.

J’espère que le micro est encore ouvert. Vite, parler avant qu’ils n’éteignent tout. Voilà, bonjour, mesdames, messieurs, c’est moi. Moi, c’est Anaé. Je veux juste dire à mon mari, à mes enfants, à mes parents, à mes collègues, que je m’ennuie à mort. Ma vie est un gros bloc pétrifié. Pâle. Vous voyez, je m’emmerde royalement. C’est tout. Je n’avais rien d’autre à dire.

À l’extérieur du studio, il n’y a personne. Ils ont tous pris la fuite. Tant mieux. Je n’aurais pas voulu assassiner. Déjà qu’on m’arrêtera probablement pour ces quelques mots imposés. Agression verbale à main armée.

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