QI

VALÉRIE: Les gens qui achètent des bicyclettes bleues ont un quotient intellectuel légèrement inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Elle est bien bonne celle-là!

AGATHE: Mathias, je parie que tu as une bicyclette bleue!

MATHIAS: T’es drôle toi! Et toi, elle est de quelle couleur la tienne?

AGATHE: Elle est blanche, enfin, elle était blanche. Mais la tienne, si je me souviens, elle est bien bleue, non?

MATHIAS: Turquoise. Il y a une nuance.

AGATHE: Je veux bien, mais le soir, sous la lumière des lampadaires, elle a l’air bleue. C’est joli, une bicyclette bleue. J’aimerais en avoir une bleu ciel.

MATHIAS: Bleue, verte, rose, qu’importe! L’important, c’est que ça roule, que ça ne soit pas trop lourd et pas trop cher.

VALÉRIE: C’est pas une blague.

AGATHE: Quoi donc, Valérie?

MATHIAS: Les bicyclettes bleues?

VALÉRIE: Tout à fait. Une étude le prouve.

AGATHE: Une étude? Qui a bien pu faire une étude sur une question aussi stupide?

VALÉRIE: Je t’en prie.

MATHIAS: Ce n’est quand même pas toi!

VALÉRIE: C’est Marco.

AGATHE: Ton frère?

VALÉRIE: Je l’ai lue, et il a raison. C’est scientifique. Il fournit toutes les données sur lesquelles sa conclusion se fonde. Ce ne sont pas des mots en l’air. Lui-même était étonné, et n’y croyait pas trop au début. Mais les faits sont les faits, et un esprit rationnel ne change pas de route lorsqu’il les rencontre.

MATHIAS: Mais tout de même, ce n’est pas un peu… tiré par les cheveux?

VALÉRIE: Tu crois que Marco dit des conneries?

AGATHE: Calme-toi Valérie. Reconnais que c’est plutôt étonnant, non?

MATHIAS: Théoriquement, je ne peux rien y comprendre, puisque j’ai une bicyclette bleue. Bleue la nuit, mais bleue tout de même.

AGATHE: Mathias…

VALÉRIE: On a le quotient intellectuel qu’on a. Il n’y a pas de honte à ça.

MATHIAS: Elle en rajoute! Qu’est-ce que tu as fumé, Valérie?

VALÉRIE: Tu as déjà passé un test de quotient intellectuel? Non? Tu devrais essayer. Je suis certaine, absolument certaine que ton quotient sera inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Dis donc tout de go que je suis un abruti!

VALÉRIE: C’est toi qui le dis.

AGATHE: Valérie!

VALÉRIE: En tout cas, moi ça m’aide à faire le ménage parmi mes amis. À voir ta réaction, je vois que Marco a vu juste. Tu es borné, pas nécessairement crétin, mais un peu bête. Adieu, je ne crois pas que nous puissions nous entendre, désormais.

MATHIAS: Elle est folle. Complètement barjo!

AGATHE: Je n’en crois pas mes oreilles.

VALÉRIE: Dégage. Tu me bloques le passage.

MATHIAS: Va te faire voir. Je ne bouge pas. Un borné, ça se borne au strict nécessaire.

VALÉRIE: Je ne te le dirai pas deux fois. Avec des types de ton espèce, Marco est clair, il ne faut pas palabrer jusqu’aux aurores. Il faut agir.

AGATHE: Tu as un révolver! Valérie! Ça dépasse les bornes!

MATHIAS: Elle n’est pas bornée, Valérie.

VALÉRIE: Agathe, tu me déçois. Pourtant, tu as une bicyclette blanche. Il y a des motifs décoratifs bleus, mais j’étais disposée à fermer les yeux là-dessus. L’étude ne mentionne pas les motifs décoratifs.

MATHIAS: Agathe! Non!

VALÉRIE: Tiens, pour toi aussi. Pauvres bourriques. Comment ai-je pu m’illusionner sur votre état pendant tant d’années! Vous, mes amis? Quelle chimère! Quelle incommensurable générosité de ma part! Adieu donc. La société y gagne en vous perdant.

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Personne n’a péri

Quand j’ai acheté la maison, j’aurais dû visiter toutes les pièces. J’avais hâte d’emménager, et c’est tellement grand. Immense. Le rez-de-chaussée m’a semblé parfait, toutes les chambres où je suis entré, puis il y a eu ce coup de fil, j’ai eu à me rendre d’urgence chez un fournisseur qui refusait de livrer l’équipement dont nous avions absolument besoin. La folie, comme d’habitude. Pas eu le temps de revenir pour visiter les quelques chambres où je n’avais pas pointé le bout du nez. J’ai acheté, payé, emménagé.

Cela a pris plus d’un mois avant que je ne le découvre. Un homme, mal habillé, pas lavé, impoli, qui vivait dans une des chambres! Chez moi! Je lui ai montré la porte, il a refusé de partir. Je l’ai pris par le collet, l’ai tiré jusque dans la rue. Bon débarras!

Eh bien non. L’énergumène a couru se plaindre à la police et à l’assistance publique. Les fonctionnaires se sont mis à remplir leurs formulaires, et moins d’une semaine plus tard, ils se présentaient chez moi avec l’intrus, encadrés de deux policiers. On m’obligeait à reprendre, chez moi, le pouilleux que j’avais évincé.

J’ai convoqué mon avocat, qui a revu tous les formulaires sur le pas de ma porte. Il m’a rassuré en me confirmant que j’avais le droit de loger sous mon toit qui je voulais. La loi est claire, limpide, m’a-t-il dit. Par contre, la façon dont les fonctionnaires avaient coché leurs cases les amenait à une autre conclusion. Inutile, m’a précisé l’avocat, d’argumenter avec eux. Ils ne sont pas payés pour penser, ni en mesure de le faire. Dans l’immédiat, je devais donc me soumettre à l’ordre émis. Évidemment, je gagnerais ma cause devant un juge d’une Cour supérieure, mais pour en arriver là, il faudrait que je subisse le long calvaire du tribunal administratif, de l’appel, de la Cour de basse instance, d’un nouvel appel, sans compter les innombrables motions que s’amuseraient à déposer les avocats du gouvernement, ils sont payés pour le faire et ils tiennent à leurs salaires bonus avantages sociaux pots de vin, ce qui pourrait prendre, au mieux un an et demi, au pire, une dizaine d’années.

Nous avons entamé les recours, mais entre-temps, j’ai mis la maison en vente. Il y a eu de nombreux acheteurs intéressés, mais tous, qui ont pris la peine de visiter l’ensemble des pièces, ont exigé que l’intrus soit d’abord expulsé. Devant l’ordre bureaucratique qui le protégeait, tous ont tourné les talons. J’ai donc accepté de vendre à perte, mais sans plus de succès.

Il a donc fallu vivre avec l’énergumène. J’ai mis des verrous à toutes les portes, sauf à celle de sa chambre, mais les fonctionnaires me les ont fait enlever. Il a bien fallu m’en accommoder.

Il pouvait se passer des jours, voire des semaines sans que je ne le voie. Je ne l’oubliais pas, mais son absence me permettait de respirer. Puis il apparaissait au milieu d’un repas où j’avais convié des amis, il surgissait dans ma salle de travail quand j’étais concentré sur un projet, il traversait la cuisine en pétant.

Puis ça s’est aggravé. J’avais des aventures, parfois plus d’une en même temps. Un soir, j’étais avec une femme au salon, nous buvions, nous rions, et il est apparu, efflanqué, immonde. La femme a crié, j’ai tenté de la rassurer, j’ai sommé l’olibrius de nous laisser, de ne pas violer ma vie privée. Il a ri, il s’est mis à raconter mes aventures des derniers mois, avec les noms des femmes, la couleur de leurs cheveux, de leurs sous-vêtements, même les paroles que j’avais prononcées et qui finissaient, on s’en doute, par se recouper un peu. J’étais d’ailleurs, justement, en train d’en répéter quelques-unes.

Horrifiée par l’intrus, outrée par ses propos, la femme s’est enfuie sans même un au revoir. J’ai traité l’odorant personnage de tous les noms, et il s’en est fallu de peu que je ne le frappe. Avant que je n’aie terminé de le rabrouer, il avait disparu sans que je ne m’en rende compte.

D’ailleurs, cela commençait à m’étonner grandement. Il arrivait souvent au mauvais moment, lorsque j’accueillais des gens, mais jamais je ne l’entendais arriver. C’était comme s’il apparaissait et disparaissait, tout simplement. Un fantôme.

Au début, je croyais qu’il se nourrissait en puisant dans mes réserves. J’ai donc tout calculé avec précision, j’ai pris des notes, des photos. Mais force a bien été de constater qu’il ne touchait jamais à rien. Où trouvait-il sa subsistance? Je ne le voyais jamais sortir de la maison, et il n’y avait rien dans sa chambre qui lui aurait permis de conserver de la nourriture, ou même d’en préparer.

Après l’expérience désastreuse avec cette femme effrayée par mon sale diable, j’ai pris des précautions. Je parlais bas, pour ne pas attirer son attention, et parfois je déplaçais un meuble devant la porte, pour l’empêcher d’entrer. Outre que cela avait pour effet d’inquiéter la dame, ça n’arrêtait jamais mon diable. Il surgissait à tous les coups, avec toujours le même résultat: cris et fuite de ma conquête.

C’était devenu invivable, ça devait cesser. Pour me débarrasser de lui, c’est simple, je devais me débarrasser de la maison. Puisque je ne pouvais la vendre, je la brûlerais.

C’était une vieille maison, les causes d’un incendie accidentel abondaient. Troubles électriques, fuite de gaz, foyer désuet, j’avais le choix. Idéalement, une destruction totale était préférable, mais une destruction partielle ferait aussi l’affaire, pourvu que la maison devînt inhabitable.

J’ai opté pour un trouble électrique dans le sous-sol. Il y avait tout un fouillis de vieux fils. J’ai empilé des vieux journaux, des cartons, de vieilles planches, bref, j’ai préparé le bûcher idéal qui s’embraserait en moins de deux. J’ai dénudé quelques fils, légèrement pour qu’on ne voie pas le travail, et j’ai provoqué des étincelles. Il m’a fallu une bonne centaine d’essais avant d’enflammer un bout de papier. Quand la flamme a grimpé, je suis monté à l’étage.

J’ai frappé à sa porte. Je voulais le chasser, certes, mais pas le griller. Il n’était pas là. J’ai eu beau courir d’une pièce à l’autre, impossible de le trouver. Rassuré, j’ai attendu que la fumée monte jusque dans ma chambre pour appeler les secours. J’ai failli me faire prendre à mon jeu, et me retrouver prisonnier des flammes. En quittant ma chambre, j’ai vu sa silhouette dans le corridor. Immense, immobile, qui me dévisageait d’un regard méchant. Je lui ai crié de se sauver, qu’il y avait le feu, et j’ai dévalé l’escalier. Quand je suis sorti, je toussais, je crachais, j’avais même le bas de mon pantalon en feu. C’était convaincant pour les badauds, et pour les pompiers ensuite, qui ont mis une bonne quinzaine de minutes à trouver la maison.

L’homme était resté là-dedans, alors qu’il aurait facilement pu s’en tirer. J’étais certain de ne pas l’avoir vu sortir, et tous ceux à qui j’ai posé la question m’ont assuré n’avoir vu personne d’autre que moi sortir de la maison.

Le lendemain, la maison n’était plus qu’un tas de bois calciné et de cendres. Cause officielle de l’incendie: défectuosité électrique. Les secouristes ont remué les cendres, à la recherche de l’homme, mais en vain. J’ai eu beau insister, ils étaient catégoriques. Personne n’a péri dans l’incendie.

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Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux

Je vais vous dire ce que mon voisin a fait. Vraiment. Mais pour éviter qu’il n’intente un procès en diffamation contre moi, et même pire, oh j’en tremble, je lui attribuerai un autre nom. Évidemment, je préciserai qu’il s’agit d’une fiction, une courte nouvelle, donc pas de problème, je suis protégé, inattaquable.

Donc, le titre sera: Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux. C’est tout à fait lui. Regardez-le, en ce moment. Assis dans son transat, une bière à la main, qui rit aux éclats. Il y a sa copine, mais ce n’est pas avec elle qu’il rigole, c’est avec une personne au téléphone. Mon voisin connaît beaucoup de monde, partout. Il a des amis en haut lieu, ce qui lui permet d’éviter la justice. Car mon voisin, Rodrigue, vole et assassine. Oui mesdames, oui messieurs. Je ne sais plus combien de cadavres j’ai vu sortir de sa maison, la nuit. Jamais osé prendre des photos, par crainte de finir cadavre moi aussi. Pas question non plus de le dénoncer ouvertement, ça se retournerait contre moi. J’ignore qui il assassine, et pourquoi. Des femmes? Des hommes? Les deux? Et pourquoi le faire dans sa maison, avec un voisin comme moi qui peut très bien le surveiller, se rendre compte, qui pourrait le dénoncer sur la place publique ? S’il n’avait pas si peur. Mais il a la frousse, le voisin. Oui, j’en tremble. J’ai songé à déménager, mais ça attirerait les soupçons, et on me retrouverait. Il a le bras long, et brutal. Je suis fait, je suis cuit, condamné à l’observer dépouiller ses victimes, et à les rejeter dans je ne sais quelle fosse. Les gens entrent chez lui, j’ignore comment il les attire. Ils roulent tous dans de belles bagnoles qui valent dix fois le prix de la mienne, et au petit matin, leur cadavre est déjà loin, et la bagnole a disparu. J’imagine qu’il trouve aussi le moyen de puiser dans leurs comptes en banque. Rodrigue est né à New York, a grandi à Paris, et il vit ici depuis dix ans, trois mois, deux semaines. Chaque fois qu’il me voit tondre le gazon, il agite la main, me parle de voisin à voisin, avec un air détaché qui me scie. Je lui rends son salut, je hoche la tête, mais j’arrive rarement à articuler le moindre mot. Parfois une onomatopée, la plupart du temps quelques sons indistincts, animaux. Avant l’arrivée de Rodrigue, je commençais à m’enrichir. Ça a continué encore quelques années, jusqu’à ce que je découvre son manège. Alors, on s’en doute, j’ai arrêté sec, cessé toute activité enrichissante, j’ai même réduit progressivement ma fortune. Pas question d’attirer son attention et sa convoitise, pas question de me valoir une invitation chez lui. Ma femme ne partageait pas ma prudence, et notre relation a commencé à toussoter. Elle est partie avec la moitié de ce qui me restait de fortune, et les enfants. Au juge, elle a déclaré que j’étais fou. Et le juge, qui n’était pas une juge, l’a crue, et j’ai eu tous les torts. Je n’ai pas rouspété, oh non, parce que ça m’arrangeait. Cette réduction brutale de fortune me rendait encore moins intéressant pour mon voisin Rodrigue, ça me donnait une sécurité supplémentaire. Depuis que je vis seul, je m’appauvris d’année en année, et mon toit coule. Quand la maison tombera en ruine, quand tout s’écroulera, quand je serai ruiné, alors on me chassera. Bureaucratiquement. Je protesterai, je crierai que je veux rester, je m’arracherai les cheveux. Rodrigue comprendra que je ne pars pas de mon gré, que je ne représente pas une menace pour lui. Alors, alors enfin, je pourrai aller couler des jours paisibles à l’autre bout du monde.

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Nausée froide

PAUL: T’as vu le prix de ce livre? Non, mais regarde! Regarde!

CHARLIE: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents. Le prix habituel. Rien pour t’enflammer.

PAUL: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents pour cent quarante-quatre pages. Poids total: deux cent vingt-sept grammes. Ça nous donne huit cents et demi le gramme, ou encore, treize cents la page. Tu te rends compte!

CHARLIE: L’auteur, il en a mis du temps à l’écrire sa page. C’est son salaire, en quelque sorte.

PAUL: Son salaire! Et moi, qui ne suis pas médecin, si je mettais dix heures, et même vingt heures à te greffer un nouveau rein, tu crois qu’on m’en verserait un salaire? On me foutrait en prison, oui! Qu’on les foute en prison, ces voleurs!

CHARLIE: T’as encore bu.

PAUL: Ça ne change rien à l’affaire. On nous spolie, très cher. Il faudrait obtenir une injonction pour empêcher ces gens de nous dérober des dollars durement gagnés.

CHARLIE: T’as qu’a pas les acheter, leurs livres. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves. Personne ne te pousse à acheter leurs livres.

PAUL: Ma conscience m’y pousse! La salope. Un livre, ce n’est pas rien. C’est ce que notre monde nous offre, c’est ce que notre culture nous sert pour nourrir l’élan de liberté qui bouille en nous. Oh, ils sont bien beaux, leurs livres. Jolies couvertures, bien reliées, ils ont vraiment fière allure. Jusqu’à ce qu’on les lise.

CHARLIE: Ils ne sont pas tous moches.

PAUL: La plupart le sont. Viens par ici. Regarde en bas de l’escalier, dans le sous-sol. Tu vois cette pile de livres? Que des nullités. Eh bien, cette seule pile m’a coûté une voiture neuve. Pendant ce temps, je n’ai conservé qu’une dizaine d’ouvrages. Une dizaine!

CHARLIE: Au moins, ça encourage la relève.

PAUL: Pas grand-chose de relevé ici.

CHARLIE: T’es con. Tu devrais lire une page ou deux, avant d’acheter. C’est pourtant facile de les repérer, les nullités. Toujours les mêmes formules pour vendre leur salade: écriture parfaitement maîtrisée, ou encore, plume d’une profonde sensibilité, ou sans prétention, ou en toute humilité, et autres formules qui signifient, à tous coups, écriture d’une banalité déconcertante. Ils ont des subventions, que veux-tu, ils en profitent, et ils impriment, ils impriment, l’industrie du livre, c’est du sérieux.

PAUL: Tu crois que je pourrais les vendre, tous ces livres? Ça me permettrait peut-être de rembourser mes dettes.

CHARLIE: Faut pas rêver. Personne ne veut les lire. Et je parie qu’ils sentent l’humidité. Balance tout ça au recyclage, tu auras fait une bonne action. Tout ce temps que tu as perdu. Tout cet espace dans le sous-sol! Tu pourrais y installer une table de ping-pong. Ou de billard, mais c’est plus cher. 

PAUL: Je sens que je serai malade. Je le sens.

CHARLIE: Tu verdis.

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Lascaux

Mon père nous a toujours promis de nous emmener à Lascaux. Quand j’étais jeune, je croyais que c’était un parc d’attractions, et j’avais hâte, oh que j’avais hâte. La promesse était répétée tous les printemps, mais quand arrivait l’automne, nous n’avions pas eu le temps, il y avait des imprévus, nos vacances nous traînaient toujours loin de Lascaux. Plus tard, j’ai cru que Lascaux était un zoo. J’imagine que mon père avait un jour fait référence aux félins, aux bisons peints sur les murs des grottes. Plus tard encore, quand j’ai fumé ma première cigarette, je n’y ai plus pensé. J’étais rarement à la maison lorsque mon père délirait sur une visite improbable à Lascaux. J’aurais pu me renseigner, voir de quoi enfin il s’agissait, j’ai préféré chasser Lascaux de ma mémoire. Ça restait, j’imagine, une sorte de lieu irréel, comme le Pôle Nord du Père Noël, le Paradis de mes voisins catholiques, ou le Pays des merveilles d’Alice. Une fiction. Aussi, je n’ai jamais visité Lascaux, ni personne dans ma famille. Mais chaque année, toutes ces années ensuite où j’étais loin, je sais que mon père a continué de promettre une visite à Lascaux. Pourquoi? J’aurais pu lui poser la question lorsqu’il en était encore temps. Dans la famille, quand on promet l’impossible, on a l’habitude de répéter, c’est ça, et tu nous emmèneras à Lascaux. Parce que Lascaux, c’est là où nous n’irons jamais.

Mon père est mort ce matin, et ma mère a dit qu’avant de cesser de respirer, il a promis qu’il serait bientôt sur pied, et qu’il l’emmènerait à Lascaux, avec les enfants bien sûr. J’ignore s’il savait ce qu’était vraiment Lascaux, ou si c’était un mot qu’il avait entendu dans sa jeunesse, peut-être une image dans un de ses livres d’écoliers, ou quelque chose dont lui a parlé son propre père.

Ce soir, après un bain mortuaire familial, trois jours de veille, une cérémonie, une réception, nous sommes rentrés à l’hôtel, Alina, notre fils Joaquim, six ans, et moi. À la première heure demain matin, nous sauterons dans l’avion, et nous ne reviendrons pas avant au moins l’an prochain, et  même un peu plus tard, ce serait bien. J’ai lu quelques pages d’un livre de contes à Joaquim. Il s’endort toujours après la deuxième page, mais je continue un peu plus, parce que j’aime le regarder rêver. Mais ce soir, juste avant que je ne referme la porte, sa petite voix m’a fait sursauter. Dis papa, quand m’emmèneras-tu à Lascaux?

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Attendre le ricochet

Un banc sur un boulevard, un homme assis, des passants. Une femme ralentit, considère la nuque de l’homme, poursuit son chemin. Dix mètres plus loin, elle fait demi-tour.

MARINA: Octave! Que fais-tu ici? Tu n’es pas censé être au boulot? On t’a congédié?

L’homme sursaute, lève les yeux vers elle, les écarquille comme s’il ne la reconnaissait pas. Il finit par sourire, maigrement.

OCTAVE: Comme c’est curieux. Je t’avais oubliée, Marina. Qu’étais-tu devenue?

MARINA: Tu blagues? Nous nous sommes parlé hier matin, comme tous les matins de la semaine quand tu prends ta pause café. D’ailleurs, à cette heure-ci, tu ne serais pas censé entrer au bureau?

OCTAVE: Je crois que cette vie-là, c’est terminé. Un sentiment, profond. Tu vois, j’ai toujours eu l’impression de vivre à côté de ma vie. Oh, pas très loin, juste à côté. En parallèle, en quelque sorte. Oui, c’est ça. Je vivais en parallèle avec ma propre vie, sans jamais l’atteindre. Alors tu comprends, dans cette situation, j’aurais pu vivre ainsi pendant des années, pendant toutes les années que j’aurai à vivre, sans me rapprocher de ma vie. Pourquoi tu fais cette tête-là? Ça n’a aucun sens, ce que je te raconte?

MARINA: C’est pas un peu tordu, ton histoire? Je ne veux pas être impolie, mais tu me parles de ta vie en parallèle avec ta vie, enfin, tu ne divagues pas un peu? Ça me semble fou, tout ça.

OCTAVE: Fou?

MARINA: T’es certain que ça tourne rond, là-haut? Je vais t’avouer, ça me rappelle Brittany. Tu te souviens de Brittany? Eh bien! L’an dernier, elle me débitait des salades, un peu comme toi en ce moment. Je lui ai conseillé de voir un psy, mais elle l’a mal pris. N’empêche qu’une semaine plus tard, elle était morte. Oui, vraiment. Surmenage, dépression, la cervelle n’a pas tenu le coup. Tout a pété, et la pauvre, elle s’est crevée. Faut pas le prendre mal, mais dans cette boîte, on y passe tous un jour ou l’autre. On croule. On étouffe. C’est pour ça qu’ils ont embauché un psy. Deux ou trois séances, et hop, c’est reparti. Voilà. Maintenant, c’est peut-être ton tour. Y a pas de honte. J’y suis passée, j’y retournerai l’an prochain.

OCTAVE: J’y suis passé aussi. Mais ce n’est pas ça.

MARINA: Mais alors, que fais-tu là, sur ce banc, immobile, alors que tu devrais être assis devant ton bureau?

OCTAVE: J’attends. Tu ne t’en rends pas compte, mais tout vient  si nous apprenons à attendre.

MARINA: Et tu attends quoi? Tu peux me le dire?

OCTAVE: Le ricochet.

MARINA: Le quoi?

OCTAVE: Le ricochet. Ces balles qui partent dans toutes les directions, un jour, il y en aura une pour moi. Par ricochet.

MARINA: Laisse-les se tirer dessus, et mets-toi à l’abri. Tu sais que tu pourrais en mourir. Brittany est morte, bel et bien morte, tu sais!

OCTAVE: Ne sois pas pessimiste. Tout le monde n’en meurt pas. Un ricochet, ça te sort du néant, ça te ramène chez les vivants.

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Lettres d’amour

Ma mère est morte. Enfin. Elle m’était morte depuis longtemps. J’avais dix-sept ans lorsqu’elle a oublié que j’existais. Je n’ai pas insisté, je suis partie l’année suivante. J’ignore pourquoi on s’est donné tout ce mal pour me retrouver, pour m’annoncer son trépas, pour me pousser dans sa maison à la recherche de je ne sais quoi. Si au moins elle m’avait laissé un peu de fric, mais non. Elle était fauchée. De quoi pouvait-elle vivre? Sa maison, sa voiture, ses meubles, tout cela n’est pas même suffisant pour couvrir ses dettes. Je n’aurai rien d’elle. On me permet de fouiller un peu, de ramener des souvenirs sans valeur. Pas une photo de moi sur les murs, sur les meubles. Je suis absente, autant qu’elle l’est chez moi. Sur l’étagère dans ma chambre d’adolescente, j’ai trouvé sept paquets de lettres. Sept. Enrubannée du même ruban rouge. Je les ai lues, par curiosité et pas parce que c’est ma mère. Sept hommes différents les lui ont écrites. Étonnamment, elle semble avoir répété la même histoire avec chacun de ces sept hommes. Exactement la même histoire. C’est débile, complètement fou. Ma mère était folle. Au début, ce sont des lettres d’amour, ou plutôt, de passion, de déraison, de promesses fantasques, et c’est tellement gros que c’en est drôle. Après quelques semaines ou quelques mois, ça varie, le ton se calme, l’amour devient domestique et s’éloigne de plus en plus du présent pour s’accrocher à un avenir incertain. Projets de vie ensemble, rêves de voyages, de mariage. Puis ça se dégrade. Évidemment, avec ma mère, ça ne peut pas durer. Lettres de reproches, de querelles et de réconciliations, on voit que les bonshommes s’enfoncent. Ça ne remonte jamais. Fini l’amour, oubliée la passion, les dernières lettres sont bourrées de menaces, dans tous les cas, des pages et des pages de menaces, menace de séparation, menace de violences, menace de mort. Pourquoi a-t-elle conservé ces lettres, surtout les plus sinistres d’entre elles, comme si c’était des bijoux de famille, de ces souvenirs qu’on exhibe les soirs d’hiver pour se laisser bercer par la nostalgie? Tous ces hommes qui l’ont aimée à s’en arracher les cheveux, et qui ont fini par la détester comme la pire des harpies! Je ne saurai jamais qui sont ces hommes, je ne saurai jamais ce que ma mère leur a répondu. Tant d’amour et de haine, c’est indécent. À la poubelle, ces lettres! Ou mieux, au feu! Des lettres comme celles-là, il faut les brûler. Ou peut-être, encore mieux, devrais-je les garder, oui c’est ça, les conserver chez moi, les montrer, comme si elles m’étaient adressées, à mes amies qui me reprochent de n’aimer personne. Ça me fera une fausse vie qu’ils trouveront passionnante, et ce sera vraiment drôle, vraiment très très drôle. Absurde, certes, mais tellement drôle.

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Trois kilomètres

ETHAN: Je me demande si ça vaut le coup de payer presque le double du prix pour un vélo tout en carbone. Un vélo avec un cadre en alu et des roues en carbone, ça ne me donnera pas plus de vitesse?

MARIO: Pourquoi pas un vélo en carbone avec des roues en carbone? C’est la meilleure solution. Simple.

ETHAN: C’est le prix. Je n’ai pas les moyens.

MARIO: Quelques milliers de dollars de plus, mais crois-moi, tu ne le regretteras pas.

ETHAN: Eh!

MARIO: Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

ETHAN: Tu n’as pas entendu? On dirait une balle, juste là, qui a sifflé à nos oreilles!

MARIO: Ça arrive. Mais pour le vélo, si tu n’as pas…

ETHAN: Ça arrive! Mais c’est dangereux! Courons nous mettre à l’abri!

MARIO: Les balles, elles vont où ça leur chante. Il n’y a pas d’abri. Donc, je disais que si tu n’a pas les moyens…

ETHAN: Comment ça, pas d’abri? Appelons la police! Les services d’urgence!

MARIO: Inutile. Ça ne vient pas d’ici. Laisse tomber. Pour le vélo…

ETHAN: Mais ça vient d’où? Aye! Encore une balle! Regarde, elle a brisé la branche de ce rosier!

MARIO: Ça vient de la guerre. Quand deux pays sont en guerre, il y a des coups de feu de part et d’autre. C’est la règle.

ETHAN: Mais nous ne sommes pas en guerre!

MARIO: Pas nous. Mais il s’en trouve toujours qui le sont. Ne t’en fais pas. Le vélo, si tu économises, disons que tu te donnes six mois, ou même un an…

ETHAN: C’est ridicule ce que tu dis. Si d’autres pays se font la guerre, il n’y a pas de raison que leurs balles nous frôlent!

MARIO: Oh, tu sais, de nos jours, les fusils d’assaut ont une portée impressionnante. Impressionnant.

ETHAN: Ces balles nous viendraient du bout du monde! C’est impossible. C’est de la fiction!

MARIO: Nous fabriquons des armes super performantes, nous les leur vendons, nous nous enrichissons, et parfois, nous récoltons les ricochets. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. Le vélo, donc, je te conseille d’économiser davantage, question de t’acheter ce qu’il se fait de mieux. Tu y gagneras deux, voire trois kilomètres à l’heure.

ETHAN: Trois kilomètres! Vraiment?

MARIO: C’est ce que j’ai gagné.

ETHAN: Ça veut dire que je pourrais… je pourrais presque te dépasser!

MARIO: En théorie, oui. Alléchant, non?

ETHAN: Tu as peut-être raison. Pourquoi se précipiter! Pour gagner trois kilomètres, ça vaut le coup d’attendre quelques mois de plus.

MARIO: Sage décision, Ethan.

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Les bonobos

Salut Lola, ma chère et unique Lola. Heureusement que la transmission de courriels par télépathie fonctionne encore. C’est le seul moyen de communication qui me reste, depuis que tous feignent de ne plus comprendre un mot de ce que je leur raconte, depuis que je n’ai plus accès ni à un téléphone, encore moins à un ordinateur, pas même à un vulgaire stylo. Me voilà bien dépourvu, et je le crois bien, abandonné. Je compte sur toi, ma chère et unique Lola, je n’ai plus que toi.

Les enfants nous tarabustaient depuis le printemps pour visiter le zoo. J’ai eu beau leur représenter que l’observation d’animaux en prison était une activité dépravée, que cela nous placerait dans la position de geôliers, ni plus ni moins. Ils n’ont rien voulu entendre, ils m’ont ri au nez, ils ont refusé de manger leur salade, leur soupe et leur purée.

Ma femme a cédé, sous prétexte qu’à trois et quatre ans, ils ne comprenaient pas les notions morales auxquelles nous voulions les élever, et que, justement, nous pourrions nous servir de cette expérience pour les éduquer. Je bouillais, tu t’en doutes. Me voir côtoyer tous ces gens qui se moquent des animaux, qui les provoquent, qui leur lancent leurs saloperies, m’horripilait. 

Nous voilà donc au zoo. Je me sentais diminuer à vue d’œil, devenir un de ces rustres rigolant de tout, à la silhouette et la voix grasses. Les lions! Les masses de mômes tentaient de les réveiller, leurs parents se plaignant aux employés de les laisser dormir alors qu’ils avaient payé pour les voir. L’éléphant! Seul dans sa fosse à peine assez large pour pivoter sur lui-même. Les zèbres mélancoliques, les autruches apathiques, les ours névrotiques. Bouleversant!

J’en avais assez, je tirais la bande vers la sortie, mais les enfants brâmaient à déchirer les tympans. Ils ne partiraient pas sans voir les singes. Je les tenais d’une main, ma femme de l’autre, et pour éviter de les écarteler, j’ai obtempéré, et les ai suivis dans l’allée des primates. Gorilles, macaques, babouins, les gamins riaient, imitaient  les expressions qu’ils prenaient pour des grimaces.

Si j’avais pu, je les aurais tous libérés! Mais les pauvres, que serait-il advenu d’eux, en ce pays, loin des leurs? Je bougonnais, j’étais d’une humeur massacrante. J’imagine qu’il se dégageait une telle colère de tout mon être qu’elle devenait visible, une sorte d’ectoplasme blafard vaguement effrayant, puisque la foule s’est subitement éloignée de moi. Même ma femme et mes enfants ont reculé, m’ont dévisagé avec la même frayeur qui déformait tous les visages.

Deux gardiens, armés d’énormes filets, se sont approchés de moi comme s’ils avaient affaire à un fauve. Tout doux, tout doux, me répétaient-ils. Je n’allais tout de même pas les mordre, les griffer! J’allais m’éclipser, me sortir de cette situation absurde lorsque l’un d’eux m’a capturé dans son filet. Ils m’ont vite maîtrisé, et en moins de temps qu’il en fallait pour que je réalise ce qui m’arrivait, ils m’ont poussé dans la cage des bonobos!

J’y suis encore, ma chère Lola. Et je compte sur toi pour m’en sortir au plus vite, puisque ma femme m’a aussitôt tourné le dos, en traînant nos enfants derrière elle.

Traitement en cours…
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Heureusement qu’il y a Rose et Joey

JOANIE: Les belles histoires d’amour, ça existe.

RONIE: C’est vrai.

JOANIE: Regarde Rose et Joey. Le parfait amour. Ils se sont rencontrés à la plage il y a cinq ans. L’été, les vacances, le soleil. Rien de plus romantique. Amour, amour, tout l’été. Ça aurait pu s’arrêter là, mais non. Ne se sont jamais quittés. Pas merveilleux, ça? Lui, fils d’industriel, elle, fille de ma tante Josée.

RONIE: Quel bel exemple, ma chère Joanie!

JOANIE: Ces deux-là, c’est un destin divin qui les a appareillés. Je rêve encore d’un amour aussi rond, aussi solide, aussi jaune.

RONIE: Et vert.

JOANIE: Oui, vert. N’est-ce pas une merveille!

ROANIE: Ta cousine Rose, toutes les femmes l’envient! Elle nourrit son amour pour Joey en se découvrant un nouvel amant tous les quarts de lune!

JOANIE: Elle les effleure à peine. C’est moins qu’un souffle de mouche sur la peau. Une délicieuse délicatesse.

RONIE: Elle les esquinte, elle a de la ressource.

JOANIE: Une femme remarquable. Rose, c’est l’altruisme même! Si tu voyais tout ce qu’elle fait pour les miséreux, les pouilleux, pour les vieux débiles qui s’ennuient à l’hospice, et à cela il faut ajouter la sauvegarde des baleines, des étoiles, des âmes égarées dans l’espace intergalactique, juste à l’orée du néant. Si tu voyais. Juste à l’orée du néant!

RONIE: On dit qu’elle les noie, ses amants, comme des chatons. Le sourire aux lèvres, une fleur dans les cheveux.

JOANIE: Pendant que nous, ma chère Ronie, nous! Tu nous as vues?

RONIE: Blonde et rousse, mais maigres. Grande et petite, mais laides. Arriverons-nous à nous déplacer, ne serait-ce que d’un pas?

JOANIE: Cette boue qui nous suce les semelles! Comment voler vers le grand amour, dans ces conditions, je vous le demande!

RONIE: Heureusement que Rose et Joey nous fabriquent du rêve. Oui. Sans ce rêve-là, je crois que je me laisserais avaler par la boue.

JOANIE: Jusqu’à disparaître. Incognito.

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