À part la mémoire

Jardin public ensoleillé, fontaine, enfants, pédalos sur l’étang.

Fannie: Depuis notre congé de l’hôpital, c’est le premier matin où je m’abandonne.

Corinne: Moi aussi. Même chose.

Fannie: Un mois! Tu te rends compte!

Corinne: Oui.

Fannie: Évidemment. Que je suis bête! Tu sors du même vide que moi.

Corinne: Même trou noir.

Farine: Pour la première fois depuis un mois, je n’ai pas à regarder ces anciennes photographies, je n’ai pas à feuilleter ces cahiers, ces livres, ces manuels, je n’ai pas à me plonger dans toutes ces notes de cours, toutes ces copies d’élèves, pour la première fois, j’ouvre simplement les yeux sur ce qui m’entoure. Finies, ces séances de scaphandrière au fond des souvenirs qui m’ont appartenu! Libérée, enfin! Mais ça n’a pas été facile.

Corinne: Brutal.

Fannie: Ce matin, je te le confie, Corinne, l’amnésie m’a ressuscitée!

Corinne: Même chose. Flambant neuve.

Fannie: Quelle idée de nous avoir parachutées dans ces vies qui n’étaient plus les nôtres! Ils voulaient que j’enseigne les mathématiques! Tu aurais dû me voir arriver à l’école le premier jour. Le docteur m’avait tellement convaincue que c’était moi, cette Jeanne, l’enseignante! Alors je me présente, bonjour bonjour, et comme je ne reconnais personne, tout de suite ça crée des frictions. Paraît que je n’ai pas salué mes meilleures copines, que j’ai souri à tout le monde, même à ce Sébastien qui me dénonçait à la direction pour un oui, pour un non, c’est le cas de le dire, depuis que je lui aurais refusé un rendez-vous, un baiser, quelque chose dans ces eaux.

Corinne: Même chose. Mon type, c’est un mollusque.

Fannie: C’est lui qui t’a fait ce bleu au bras?

Corinne: Hier, quand j’suis partie. J’l’ai cogné dans les couilles. Tant pis pour lui. Toi, comment ça s’est passé avec les kids?

Fannie: La pagaille! Alors, je me présente en classe. J’avais préparé des exercices et tout. Je commence par quelques explications au tableau, mais à tout bout de champ, un des élèves m’interrompt. Ils n’arrivent pas à me suivre, les pauvres. Ne comprennent pas la moitié des mots que j’utilise, je ne sais pas leur parler, et pendant ce temps, je me trompe dans mes calculs, j’efface, je recommence, si bien qu’à la fin, je ne suis qu’une pie qui brait, ils ne sont qu’une bande de petits singes hurlants qui ne savent plus où donner de la tête, et je brais plus fort, incapable de les contenir, impatiente et excédée. Et le deuxième jour, ce n’était pas mieux ni le troisième ni aucun des autres jours.

Corinne: Y t’ont virée?

Fannie: Congé de maladie à nouveau. Mais je n’y retournerai pas. Enseignante! Faut des nerfs d’acier! Une concentration! Une patience infinie! Comment ai-je pu? J’ai cru comprendre qu’avant, je n’étais pas la meilleure des enseignantes. Mais tu sais, les gens, comment ils sont, quand on leur demande leur opinion sur soi, pas francs, peureux, bref, je ne saurai jamais et j’avoue que ça m’indiffère, parce que c’est terminé, cette plaisanterie!

Corinne: Même chose.

Fannie: Tu n’y retournes pas?

Corinne: Tu parles! Dès le premier soir, y m’prépare un spaghetti aux fruits d’mer. Paraît la Manon, ben elle les adorait ses spaghettis aux fruits de mer. Moi, j’y ai pas touché. Y’a r’chigné, j’croyais qu’y allait pleurer! J’voulais juste aller m’coucher, être toute seule.

Fannie: Est-ce que tu l’as-tu reconnu, au moins un petit peu?

Corinne: Non. Rien de rien. Parfait inconnu.

Fannie: Au moins, il était gentil avec toi. C’est toujours ça.

Corinne: Gentil? Ah non! Pas une maudite fois y m’a d’mandé c’que voulais, c’que j’aimais, c’que j’pensais. Y passait l’aspirateur, y faisait la vaisselle, y sortait les poubelles, y m’tournait autour avec sa drôle de face de moineau! Tu vois la scène? Un étranger qui s’agite autour de toi, quand t’as juste envie d’avoir la paix! J’avais juste envie d’lui botter l’cul, de le j’ter dehors. J’voulais pas l’voir, j’voulais pas l’sentir, j’voulais pas l’entendre, j’voulais juste personne! Mais paraît qu’j’étais chez lui. J’sens que j’suis pas faite pour m’enraciner avec un type, j’pense que j’vais partir, j’vais partir loin, j’veux d’l’aventure, j’veux d’la vie, j’vais pas m’fixer. S’y faut, j’va faire le tour du monde.

Fannie: Et Manon, elle a vécu avec cet homme, quoi, une bonne vingtaine d’années? C’est tout de même incroyable! Vingt ans, et toi, Corinne, tu n’as pas enduré un seul petit mois!

Corinne: Quand j’étais Manon… j’veux dire… j’la comprends pas c’te Manon… Pourtant, j’suis la même personne, c’est vrai, quoi, la même personne, comme toi t’es la même personne que Jeanne.

Fannie: Oui, la même personne, à part la mémoire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les cônes jaunes

Bob et Bill. Deux vieux hommes, nus et luisants comme des lombrics, qui ne font pas plus de dix centimètres de haut. Assis sur le coin d’une commode, les jambes pendent dans le vide. La chambre est plongée dans le noir. Sur le lit, un autre vieil homme, l’exacte copie d’un des deux lilliputiens, mais grandeur nature. Celui-là ne luit pas, au contraire il est plutôt gris, terne et décoloré. Il est mort.

Bob: Tu les as entendus, tous ces gens, ma femme, mes filles, mes gendres, mon frère, ma belle-soeur? J’étais un homme rigoureux, mais compréhensif, d’une intelligence peu commune, qui a su se tenir debout toute sa vie pour défendre ses idéaux de justice et d’égalité.

Bill: C’était à peu près ce que tu souhaitais, non? Tu aurais aussi voulu qu’ils se souviennent de toi comme d’un homme généreux, qui a su rendre heureux tous ceux qui l’entourent. Mais que veux-tu, on ne peut pas tout avoir. Je t’assure, ta récolte n’est pas mal du tout. Pour ma part, je n’ai pas obtenu le tiers de ce que tu as reçu!

Bob: Pourtant, j’y ai mis des efforts, pour les rendre heureux.

Bill: C’est vrai, c’était pas naturel chez toi.

Bob: Mais tellement sincère. Je veux dire, cette volonté qu’à la fin, ils concluent tous, unanimement, que j’avais tout fait pour les rendre heureux. N’as-tu pas eu le sentiment qu’ils étaient plutôt heureux de me voir expirer? Il y avait bien un petit soulagement, non?

Bill: T’en fais pas. J’ai noté la même chose avec tous les endeuillés que j’ai observé depuis que je suis petit et brillant. Tu meurs, tout le monde pleure, mais ils sont tristes pour eux-mêmes, pas parce que tu te tires.

Bob: Il y a des exceptions, non?

Bill: Oui, tu en verras. Elles sont rares, mais j’en ai vu une ou deux. Tu l’as bien constaté, ta femme, tes enfants, ils pleurnichaient parce qu’ils n’acceptent pas ce qu’ils perdent, pas parce qu’ils déplorent ce que toi tu perds, ta vie. C’est ainsi. Les vivants sont ainsi. Et c’est très bien, et c’est très mal, et c’est très rien, et nous le savions avant de mourir, et tout le monde le sait, et je parie que ça t’étonne, là, maintenant, de considérer tout ça sans plus rien éprouver. Qu’est-ce que tu t’en fous! C’est rafraîchissant tout de même, la mort, non?

Bob: C’est vrai. Je vois comme je n’ai jamais vu, mais tout m’indiffère. Même ma vie m’indiffère. Étrange, non?

Bill: Tu t’y feras. Regarde, regarde avec moi comme tu y a mis des efforts pour façonner ce bonhomme: rigoureux, compréhensif, intelligent.

Bob: Allez y comprendre quelque chose! Tu vois, là, par exemple? Hilarant. Je place tous les cubes verts en une pile bien droite, et tellement haute. Vois comme c’est difficile de placer les cubes au-dessus de la pile? Mais je n’abandonne pas. Et là, ce sont les cubes rouges, et là, les bleus, les mauves, les rayés, les pointillés, ça n’en finit plus! Hilarant te dis-je, hilarant!

Bill: Écoute, tu entends? Tu te fouettes l’esprit, tu te répètes que tu es rigoureux.

Bob: Et compréhensif. Pourtant, vois comme ma femme, là, comme elle m’agace.

Bill: Tous les jours. Tu sais bien l’esquiver. Tu flirtes avec ta collègue.

Bob: J’ai un réel talent pour la discrétion. Je n’avais pas vu qu’elle était séduite, la collègue! Je joue, simplement, je pense si peu à elle. Et comme j’aide ma femme avec ce sourire. Sa reconnaissance quand je transporte ses cônes jaunes.

Bill: Tu détestes ses cônes.

Bob: Horribles cônes.

Bill: Elle a eu du mal avec eux. Toute sa vie, et ça dure encore. C’est pour ça qu’elle pleurait, tout à l’heure. Sans toi, la tâche deviendra monstrueusement ennuyante.

Bob: Elle préférerait tourner des ballons rouges. J’y ai vraiment cru à ses cônes jaunes. Cette façon qu’elle a de les installer tête bêche. Ça demande une grande habileté, une patience incroyable.

Bill: C’est ce que diront les endeuillés, une grande artiste, et si patiente, si généreuse, car elle, elle aura ça.

Bob: Et quand elle viendra nous rejoindre, elle rira avec nous!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le lilas blanc

La fenêtre crasseuse. La poussière comme un filtre donne du monde une image floue.

Popaul attend son avocat. Confiant. Après tout, il est conseiller principal à la division des expertises du secteur des affaires communautaires au Ministère des Affaires culturelles. Quarante ans, quelques kilos, peu cheveux perdus. Beau bonhomme.

Avant-hier, les policiers lui ont menotté les poignets devant ses voisins, sa femme, ses enfants, ses arbustes, ses fleurs. Accusé d’avoir assassiné Bellerose père & fils. Preuves accablantes. Peine maximale: perpétuité, avec possibilité de libération après cinquante ans.

Popaul a déjà dit à sa femme que l’avocat arrangera tout.

Bonjour, maître Poitiers?

Poirier, Gilles Poirier, de l’Étude Beauchamps, Beauxlieux Beaulieu Beautemps Poirier & Associés.

Bravo.

Votre culpabilité ne fait aucun doute, plaidez coupable, nous allégerons votre peine. Racontez, racontez tout. 

Toute la vérité!

Popaul s’esclaffe devant l’avocat, impassible.

Je ne suis pas violent, pas violent du tout, malgré l’homicide je ne suis pas un meurtrier. Faudra que vous leur disiez, à vos copains les juges. Je suis président du Club de Bénévolat de la Vallée, je suis vice-président de la Ligue de balle molle de la Vallée, je suis trésorier de l’Organisation de cueillette de paniers de Noël pour les pauvres de la Vallée, bref, je suis exemplaire.

Que s’est-il passé avec ces messieurs Bellerose? 

La zizanie, l’anarchie, la destruction totale, l’anéantissement. Bellerose a lâchement abandonné son terrain aux caprices des plus perverses habitudes de la flore. Chez lui, la beauté régulière de la douce pelouse, oh mon coeur saigne, s’est étiolée sous l’assaut des mauvaises herbes et des bêtes associées. La honte de la Vallée! Toutes nos propriétés ont perdu de la valeur, et plus d’un craignait que les banquiers ne viennent les étrangler dans leur sommeil.

Les banquiers n’étranglent pas.

Ah vous ne connaissez pas les banquiers de la Vallée! Peu importe. Pendant que le retour à l’âge de pierre s’effectuait tranquillement chez les Bellerose, nous tous, citoyens du progrès, souffrions silencieusement. Mais la tempête grondait sous la casserole presto! 

Vous ne l’avez tout de même pas…

Attendez, je n’ai pas terminé. Ce n’est pas tout. Il y a plus. Vous n’en croirez pas vos oreilles, tout maître soyez-vous! En plus de détruire l’écosystème de la Vallée, Bellerose laissait ses mômes lancer leurs ballons sur nos domaines! Piétinements, destructions florales, calamité! Ils ont même égratigné ma voiture! Mais enfonçons-nous davantage dans la désolation, si cela est possible. L’an dernier, ma femme a appris par une amie de sa soeur dont le beau-frère avait un voisin juge sur le comité de remise des prix annuels pour les arrangements floraux, que nous avions perdu le premier prix à cause de l’horreur bellerosienne qui ternissait notre éclat vif et joyeux. 

Popaul rêve, pendant quelques secondes. L’avocat gribouille dans son calepin.

Tout le long de l’allée et jusqu’à mon cabanon, j’ai planté une rangée bien fournie de mufliers roses, qui vient se fondre dans une plate-bande de fleurs, devant la maison, ou les vergerettes bleues, les lys, les delphiniums, les pulmonaria et les azalées s’entrelacent dans une véritable orgie de couleurs et de formes, tendent leurs bras entre les pierres et les statuettes, jusqu’aux pieds d’un lilas blanc bien fourni. Et en avant, tout près de la rue, un magnifique fusain doré donne son accent riche à l’ensemble. De l’autre côté de l’allée, sur la bande de terre entre le terrain de Bellerose et le mien, une rangée éclatante de potentilles dégageait une chaleur réconfortante.

Fier, Popaul savoure cette image, puis, avec un léger vibrato: 

Cette petite haie de potentilles s’est vite éclaircie sous les pieds des mômes Bellerose. J’arrivais du bureau et je retrouvais mes lys écrasés, mes vergettes arrachées. Toutes les fleurs ont souffert! Je les ai pourtant avertis à plus d’une reprise! Je ne suis pas violent. Je sais garder mon sang-froid, un homme raisonnable. Intelligent. Compréhensif. Patient. Mais avant hier! Oh! Avant hier! Les jeunes Bellerose, horde barbare, ont mené un nouvel assaut. Saccage du lilas blanc, qu’ils avaient bombardé de leur ballon. Branches cassées, fleurs écrasées, un massacre en règle dans un tonnerre de rires démoniaques! Vous le comprendrez, c’en était trop. Pas mon lilas blanc! J’ai bravement saisi mon fusil de chasse, ouvert la porte, crié aux envahisseurs de battre en retraite immédiatement! Le plus vieux des jeunes Bellerose, mal élevé, m’a nargué, montré le doigt, ignoré. Devant l’invasion, un homme doit savoir se tenir droit, ferme et implacable. J’ai visé le jeune, j’ai tiré, j’ai tué. L’ennemi a appelé du renfort. Le père  Bellerose a déboulé, dangereux. À nouveau j’ai visé, tiré, tué. Puis je suis rentré, j’ai rangé mon arme. Vous savez qu’il faut ranger les armes à feu sous clé?

Popaul se redresse sur sa chaise, un léger sourire aux lèvres.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Heureusement que les chambres donnent côté cour

Jean-Charles: Brigitte ma petite chérie, va reposer ton p’tit corps sur le sofa, t’es livide. Je range la cuisine, un petit coup de serpillière et je te rejoins. Tu me diras, petite chérie, si l’histoire s’annonce palpitante ce soir.

Brigitte: Oh tu sais, JC, c’est mercredi. Je ne m’attends à rien d’excitant.

Jean-Charles: Tant mieux, nous dormirons tôt.

Brigitte: Je devrais me coucher maintenant! Viens vite me rejoindre, c’est avec toi que j’aime regarder les histoires. 

Jean-Charles: Ton boulot te vampirise.

Brigitte: Qu’as-tu dit?

Jean-Charles: J’ai dit que ton boulot te vampirise, ton connard de petit gérant t’use la fibre à force d’aboyer comme un bâtard qui se prend pour un welsh corgi pembroke!

Brigitte: Un quoi?

Jean-Charles: Le chien d’Elisabeth deux!

Brigitte: Deux quoi?

Jean-Charles – Attends, j’en ai presque fini avec cette serpillière… Voilà… J’essore… Je vide le seau… Tout ça dans le placard… Faudra que je range ce placard, les enfants y ont encore foutu le bordel… Ma chérie…

Brigitte: Tu parles tout seul? Je ne t’entends pas d’ici… Je crois que c’est une histoire de petits voyous…

Jean-Charles: Chérie, tu veux des pop-corn?

Brigitte: Bonne idée… Ils font quoi les enfants?

Jean-Charles : Christophe a le nez dans ses devoirs, Amélie a l’oreille sur le téléphone…

Brigitte: Tu peux m’apporter un verre de San Pellegrino?

Jean-Charles: J’y ai pensé, voilà… J’éteins la lumière. Hey, tu as raison, ça m’a l’air d’une histoire de voyous… Tu les aimes ces pop-corn?

Brigitte: C’est pas les mêmes.

Jean-Charles: C’est tout ce qui restait. Je les trouve un brin trop salés.

Brigitte: Oui. Trop salés. 

Jean-Charles: Ils sont trois ou quatre?

Brigitte: Les voyous?

Jean-Charles: Là, le quatrième, il est avec eux?

Brigitte: Je ne crois pas. C’est probablement un témoin, pour plus tard.

Jean-Charles: Ou rien du tout… Tiens, Christophe. T’as terminé tes devoirs?

Christophe: Oui. Des maths. J’ai la tête pleine. Vous m’faites une place?

Brigitte: Viens. Des pop-corn?

Christophe: Merci. C’est quoi ce soir?

Jean-Charles: Une histoire de voyous, apparemment.

Christophe: Banal.

Brigitte: Ta sœur, elle est encore au téléphone?

Christophe: Elle fait du surplace depuis deux heures, Olivier m’a dit ceci, Olivier m’a promis cela, Olivier, Olivier, Olivier…

Jean-Charles: Je croyais que c’était Nathan.

Christophe: Nathan avait un grain de beauté dans le cou, ça lui plaisait pas. Vous avez vu le vieux?

Jean-Charles: Oui, là!

Brigitte: Où donc?

Christophe: Là, il arrive par la rue Des Saules.

Brigitte: Oh! Ça va chauffer! Il est plus que temps, j’allais m’endormir.

Jean-Charles: Les trois types, ils vont pas le manquer. Il n’est pas du quartier, c’est certain. Il ne marcherait pas là tout seul, pas à cette heure-là. Ça promet, pour un mercredi!

Christophe: Amélie! Viens voir! C’est comme samedi dernier!

Amélie: Je suis au téléphone!

Christophe: Viens pas t’plaindre si tu manques tout. J’m’en fous.

Brigitte: C’est vrai Amélie, tu devrais… Ah, te voilà… Viens…

Amélie: Je préfère m’asseoir par terre.

Jean-Charles: Un des types l’a vu. Ils se cachent.

Christophe: Il marche droit dans la gueule de la bête!

Amélie: Mon dieu! Il devrait repartir d’où il vient, il devrait courir!

Brigitte: Regardez là-bas, une voiture de police!

Christophe: Merde! Ils vont tout gâcher!

Brigitte: Christophe, surveille ton langage!

Jean-Charles: La voiture s’est arrêtée, elle recule. On ne la voit plus.

Brigitte: C’est quand même mieux.

Christophe: Ça y est. C’est le grand maigre qui l’attrape. Il a un gun. 

Jean-Charles: Je me demande qui va commencer, qui sera le premier.

Amélie: D’après moi, le chef c’est celui qui a les cheveux noirs. C’est le plus beau.

Christophe: Trop petit. C’est l’autre, celui à la grimace.

Brigitte: Christophe a raison.

Jean-Charles: D’ailleurs il ne bouge pas. Les deux autres déshabillent le vieux. Il crie. Le grand maigre lui donne un coup de poing au ventre.

Amélie: C’était prévisible.

Jean-Charles: C’est la grimace qui y va en premier!

Amélie: C’est horrible!

Christophe: T’as qu’à pas regarder! T’as qu’à retourner au téléphone pour parler d’Olivier! Comme ça, nous aurons plus de pop-corn.

Amélie: Tu m’espionnes maintenant?

Christophe: Pas besoin de t’espionner, y a que c’nom là qu’on entend partout dans l’appartement! Olivier, Olivier, Olivier…

Brigitte: Les enfants! 

Jean-Charles: La grimace lui a donné trois coups de couteau, un dans chaque jambe, un au ventre. C’est au tour du grand maigre. Ça n’a pas duré longtemps, quand même…

Christophe: C’est toujours comme ça. Tu penses que ça va se terminer comme samedi soir?

Jean-Charles: Le plus petit, là, le blond, c’est à lui maintenant.

Brigitte: Qu’est-ce qu’il tient à la main?

Christophe: Une fourchette. Man! Il est fou!

Amélie: Je ne veux pas voir ça!

Jean-Charles: Eh bien. C’est la première fois. Il lui enfonce la fourchette dans l’œil. Il tourne, et ça gicle.

Brigitte: Ils ne savent plus quoi inventer.

Christophe: Une chance que les deux autres lui tiennent la tête, sinon ça n’irait pas du tout.

Amélie: Ils vont le laisser comme ça?

Jean-Charles: Ils lui prennent sa bague, sa montre, son portefeuille. Tiens, ils lui enlèvent ses chaussures. C’est vrai que ce sont de belles chaussures.

Amélie: Ils vont le tuer?

Christophe: Ils lui sautent sur le ventre à tour de rôle. C’est inédit ça. Ils s’amusent.

Brigitte: C’est sale. Il y a du sang partout. Ces voyous-là sont probablement givrés.

Christophe: Sûr.

Jean-Charles: Je crois qu’ils l’ont achevé. Il ne bouge plus. Le grand pointe son révolver. Il lui tire une balle dans un pied.

Christophe: Le vieux a remué. Il n’est pas mort!

Jean-Charles: Il lui tire dans l’autre pied. Dans la main droite. Dans la main gauche. Dans le front.

Christophe: Cette fois, c’est bien terminé. Il ne se relèvera pas.

Amélie: Oui, terminé.

Brigitte: Christophe, tu as mangé tous les pop-corn, petit goinfre!

Amélie: Maman, regarde le type à la grimace, il nous regarde. Il me regarde. J’ai peur!

Jean-Charles: C’est pas toi qu’il regarde, c’est l’immeuble. Il se tourne vers son public, tout simplement.

Amélie: Tu en es certain?

Christophe: Poule mouillée!

Brigitte: D’ailleurs, tous les trois se penchent, ils saluent leurs spectateurs.

Christophe: Comme d’habitude, ils vont filer en courant, et les flics vont entrer en scène.

Jean-Charles: Classique.

Christophe: Les flics!

Jean-Charles: Ils ont l’air fatigués. Gyrophares, photos, ambulance, et voilà! On nettoie et this is the end. Je vais me coucher.

Brigitte: Christophe, tu veux bien ranger tes vêtements qui traînent dans l’entrée, et Amélie, viens m’aider à fermer les rideaux.

Amélie: Malgré les rideaux, les gyrophares éclairent le salon. Rouge, bleu, blanc. Heureusement que les chambres donnent côté cour.

Jean-Charles: On se couche encore tard!

Brigitte: Au moins on fait autre chose que travailler!

Jean-Charles: Bonne nuit tout le monde, je fais ma toilette et je t’attends au lit, ma chérie.

Brigitte: Je te connais, tu ronfleras dans cinq minutes.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Zut

Huit heures sonnent. Rodrigue quitte le manoir. À deux kilomètres, une voiture en panne. L’homme, un vieil homme, légèrement à l’écart, immobile, droit comme un arbre planté au milieu de la chaussée, lève une main, mais si discrètement que Rodrigue pense qu’il aurait pu ne pas voir le geste. Il baisse la glace et l’inconnu, avec une grâce un peu sèche, se penche vers lui.

Pardon monsieur. Ma voiture est en panne. Pourriez-vous me conduire jusqu’à la ville, si bien sûr cela ne vous incommode pas?

Montez.

Le vieil homme ouvre la portière, et s’asseyant, tous les os de son corps craquent, et une forte odeur de Cologne se répand dans l’habitacle.

Qu’est-il arrivé à votre voiture? On voit rarement des Volvo en panne.

Elle n’est pas en panne.

L’homme braque un révolver. Il tient l’arme comme une fleur, son doigt caresse la gâchette. Instinctivement, Rodrigue relève le pied et la voiture décélère.

Soyez prudent, Rodrigue!

Qui êtes-vous?

Je ne suis pas enchanté de vous rencontrer. Vous ralentirez lorsque nous atteindrons cette forêt. Voilà, ralentissez. Mais ralentissez bon sang! Prenez ce chemin forestier. Roulez lentement, il y a de gros cailloux. Là. Garez-vous là, sous le chêne.

Rodrigue regarde le révolver, regarde le visage du vieil homme qui, bizarrement, lui sourit. On jurerait que ce visage exprime de la jovialité, que de ces lèvres s’apprêtent à s’envoler des mots réconfortants.

Votre téléphone! Doucement. Entre le pouce et l’index, sans appuyer sur les touches. Voilà. Je l’éteins. Et hop, dans la rivière!

Vous perdez la tête!

Gardez bien la vôtre, j’ai quelques petites choses à y mettre avant de la faire éclater.

C’est du délire. Je ne vous laisserai pas…

Du calme, jeune homme! Du calme. Tant que je n’ai pas appuyé sur cette jolie gâchette, vous vivez, et comme on dit, tant qu’il y a vie il y a espoir. Quoique mon dessein est de vous occire en ce tableau sylvestre.

Vieux fou! Tableau sylvestre mon cul! Attendez que je vous torde le cou.

D’un geste vif Rodrigue s’empare du poignet qui tient le révolver, mais le vieil homme appuie sur la gâchette et une balle fait éclater la glace côté conducteur. Rodrigue se pétrifie. Il ouvre de grands yeux terrorisé, pendant que le vieil homme le repousse et se dégage.

Oui Rodrigue, c’est un vrai révolver! Que croyiez-vous? Espérez, Rodrigue, espérez! Je vous tuerai, mais vous, vous n’avez que ça, un peu d’espoir!

Vous finirez en taule, vieux malade!

Ne perdons pas vos dernières et précieuses minutes. Vous m’écoutez, vous restez bien coi, c’est ainsi.

Le vieil homme s’adosse à la portière côté passager, le plus loin possible de Rodrigue.

La courtoisie m’incline à vous révéler mon nom. Après tout, pour vous je suis le dernier humain, et cela mérite quelques égards. Jean-Paul Rousseau, fils d’Anatole Rousseau et de Claire-Jeanne Guilloux, né le 26 avril 1938, le jour même où mourrait Edmund Husserl. Je… Ah, je vois à votre regard, vous ne connaissez pas Husserl. Pas étonnant, jeune inculte. 

1938? Mais vous avez connu mon grand-père, c’est ça, vous avez eu affaire à lui et vous vous êtes disputés, il vous a dit quelque chose, il a fait quelque chose, pourtant il lisait, il ne faisait que ça, il lisait et marchait, misanthrope mon grand-père, je ne vois pas, je ne lui ai pas connu d’ennemis, mais peut-être, les secrets, un vieux différend entre vous, monsieur Rousseau et mon grand-père, il aurait 85 ans s’il vivait encore, et c’est moi qui dois payer aujourd’hui, je…

Silence, frivole! Laissez le cadavre de votre aïeul se décomposer en paix avec les pages de ses livres… J’en étais à ma naissance. 1938. Nous vivions sur une ferme, loin de tout, loin de tous. Jusqu’à douze ans, ma mère m’a fait l’école, la sainte femme. Je n’avais d’autre ami que Drigo, mon chien. En 1950, on m’a envoyé chez un oncle, afin que je puisse fréquenter l’école du village. Même si j’étais sauvage, je me suis lié avec Isabelle, la fille du boulanger. Nous avons gravé nos noms sur un bouleau en jurant de nous unir pour la vie. Mais voilà que quelques semaines plus tard, mon père meurt écrasé sous son tracteur. Je quitte Isabelle et je reviens auprès de ma mère. Je resterai avec elle jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard. En 1970, j’ai 32 ans. Je vends la ferme, je pars vivre en ville. Isabelle vit aux États-Unis avec son mari. Je reprends…

Monsieur, je veux bien compatir si vous en avez besoin, mais rangez-moi ce foutu flingue!

Compatir? Rodrigue, ne sortez pas votre squelettique compassion, vous vous ridiculiseriez. Alors, oui, à 32 ans j’ai repris l’école là où je l’avais laissée vingt ans plus tôt. Pendant des années, j’ai étudié, j’ai repris le temps perdu, j’ai sprinté jusqu’à l’université et à 47 ans, j’enseignais l’histoire aux boutonneux. J’avais réussi. Mais une fois la ligne d’arrivée franchie, je me suis rendu compte que j’étais seul, mais vraiment seul. Les femmes, il n’y avait plus que les vieilles, celles qui avaient mon âge. Pitoyable. Les voir me rendait malade. Je me suis abonné au bordel de la rue Desmarres, à la piscine de la rue Quentin, à la bibliothèque de la rue Mallage. Je forniquais hygiéniquement le lundi, le mercredi et le samedi. Je nageais tous les matins, je lisais tous les soirs, j’ai lu tous les livres de la bibliothèque idéale de Pivot.

Et jamais vous ne vous êtes fait soigner? Parce que vous avez un sérieux problème mon vieux! Toc toc, ça cahote sous l’chapeau!

Cela a duré jusqu’en 2011. J’avais prévu mourir le 1er mai, parce j’aime le muguet, parce que j’avais l’innocence du muguet.

Vieux cinglé, t’as eu là une brillante idée! Tu pourrais…

Rodrigue, restez poli. Vous ne voudriez pas tirer votre révérence dans l’abjection. Je voulais mourir parce que je voulais m’épargner les inconvénients de la dégénérescence du corps. Il n’y avait ni femme ni enfant, je me refusais à consacrer toutes mes journées aux soins médicaux, aux visites à la clinique, bref, à la gestion de ma disparition.

Vous êtes dépressif, c’est ça. Peut-être avez-vous des cachets à prendre? Vous savez mon meilleur ami…

Ne me comparez pas à votre ami, jeune insolent.

C’est vrai, j’ai… oui… j’ai tendance peut-être à être insolent… Cessons ceci, voulez-vous? Nous y gagnerons tous les deux. Vous n’irez pas en prison, je serai vivant…

Suffit.

Vous avez besoin de soins. Il n’y a pas de honte…

Je ne connais pas ce sentiment, Rodrigue. J’ai vécu si retranché, que la morale des autres n’a jamais pu germer en moi. J’allais au bordel et je n’en avais pas honte, tandis que mes collègues rougissaient lorsque je les y surprenais. Si j’avais été psychotique, je suis persuadé que dans mes instants de lucidité j’en aurais parlé avec aisance, sans honte. Je ne suis pas fou, Rodrigue, même si j’ai au fil des années développé un comportement vaguement schizoïde.

D’accord. Vous êtes sain d’esprit, mais vous vous apprêtez à commettre le plus fou des crimes.

Vous me voyez tout à fait calme. Je vous tuerai de sang-froid.

Vous pourrirez en enfer!

L’enfer, vous n’y croyez pas, ni moi d’ailleurs. Et sachez, béotien, que dans la mythologie chrétienne, en enfer on n’y pourrit pas, on y brûle, quoique l’enfer de Dante soit plutôt glacial.

Tu pues le macchabée, t’aurais beau t’asperger de trois litres d’eau de Cologne, tu puerais tout autant!

C’est ainsi que vous voulez mourir? Libre à vous. Mais pour le moment, taisez-vous.

Tu…

Un coup de feu. Jean-Paul a tiré derrière Rodrigue.

Je vous ai recommandé de vous taire, alors, obtempérez. Deux semaines avant le 1er mai 2011, elle est tombée du ciel, dans mes bras. J’étais à la bibliothèque, elle feuilletait un livre là-haut, sur la mezzanine. Il y avait des travaux de rénovation en cours, et la rampe n’avait pas été replacée correctement. Elle s’est appuyée, la rampe a cédé, et je l’ai vue chuter à la renverse. Je n’ai eu qu’à allonger les bras pour la recevoir. Bien sûr, je n’ai plus la force de ma jeunesse, et nous avons roulé sur le parquet. Mais elle n’a rien eu, pas une éraflure. Pour me remercier, elle m’a invité chez elle, nous avons lu de la poésie à voix haute, toute la nuit. Un mois plus tard, j’étais amoureux. Elle, elle aimait quelque chose en moi, mais pas tout. Il y a une différence d’âge, plus que considérable. Et puis, j’ai beaucoup d’argent, ça fait partie de moi. Nous nous sommes mariés l’été suivant.

Pourquoi salir cette belle histoire par un meurtre gratuit?

Je n’y connais rien aux femmes, Rodrigue. C’est un fait.

Vous ne l’avez pas eu facile, de ce côté-là.

Avez-vous connu des femmes, Rodrigue?

Oui, bien entendu. Quelques-unes.

Combien.

Ah, je ne sais pas. Je ne…

Comptez.

Ils se taisent. Rodrigue marmonne des noms à voix basse, et compte sur ses doigts. Il garde une bonne distance, son œil ne perd pas de vue le canon du révolver, mais la peur semble s’être estompée.

À ce jour, une histoire sérieuse, douze passionnantes, et cinq ou six sans intérêt.

Comment pouvez-vous!

De nos jours vous savez…

Vous aimez surtout les blondes? Ou les brunes?

J’ai pas d’a priori. Pas sur la couleur des cheveux, je veux dire. Par contre, j’aime pas trop les nanas qui ont de l’embonpoint. Je trouve ça disgracieux, ça manque de classe. C’est comme le chocolat. Un carré, c’est exquis, un kilo, c’est écoeurant. Trop de corps, ça envahit l’espace, on s’y perd. Par contre, pour une nuit, ça peut être amusant, quand on a envie d’une petite branlette espagnole.

Vous êtes ahurissant, Rodrigue. Et des… des… des rousses, vous en avez connu? Racontez!

Ah! Seriez-vous un brin pervers, Jean-Paul? Oh il n’y a pas de mal, nous le sommes tous à notre manière, nous sommes des hommes. Eh bien, je l’ai connue il y a un mois. Je dois la revoir demain.

Comment est-ce avec elle? A-t-elle de gros seins?

Ses seins? Deux pommes. Pour le reste, les bras, les cuisses, le cul, c’est mignon, mais peut-être un peu maigre. Par contre, elle compense, la salope, par une agilité rare. Doit être ballerine, gymnaste, ou je ne sais quoi. Son énergie! Un feu qui crépite dans tous les sens, un incendie je vous dis! Avec elle, c’est comme si je baisais cinq femmes à la fois!

Vous l’aimez?

Oh, ça. Vous rigolez? Non? Pour ce qui ressemble à l’amour, j’ai une amie. Nous sommes liés depuis dix ans. C’est comme si elle vivait avec mon âme, et moi avec la sienne. Nous faisons l’amour deux fois par année, parfois moins. Nous serons encore liés à soixante ans.

La rousse, comment dites-vous, la… salope, c’est une histoire sérieuse, passionnante ou sans intérêt?

Passionnante à court terme, sans intérêt à moyen terme. Je m’amuse, mais en silence. Avec elle c’est, salut, il fait beau, on ferme la porte, on baise, et au revoir, tiens, des nuages, et c’est tout. Elle refuse de sortir en boîte, d’aller chez les copains, impossible même de faire une promenade ou de dîner au resto. Imaginez la lourdingue! C’est une femme mariée, j’en suis persuadé, elle en a tous les symptômes.

Rodrigue, sortons, voulez-vous? J’ai besoin d’air.

D’accord. Mais rangez donc votre machin, là.

Ils marchent jusque sur la berge. Jean-Paul, raide, tient toujours le révolver braqué sur Rodrigue.

Placez-vous là, Rodrigue.

Allez, Jean-Paul! Nous avons parlé de femmes ensemble, comme de vieux copains!

Nous avons parlé de ma femme.

Et des miennes aussi! Sans blague, je…

Vous avez parlé de ma femme, Rodrigue.

Jean-Paul brandit son arme, mais son bras tremblote. Il avance, entre les racines, vers Rodrigue.

Ma femme. Vous savez, jeune homme, la salope, la lourdingue. Julia.

Zut.

Un écureuil file derrière Jean-Paul dans un bruissement de feuilles. Rodrigue réagit vite. Il ouvre de grands yeux effrayés, Jean-Paul se retourne et Rodrigue lui décoche une puissante savate au poignet. Le révolver vole à trois mètres d’eux, et Jean-Paul, sans souplesse, se tient les reins. Il comprend qu’il est perdu.

Espérez Jean-Paul, espérez! Mais pas trop longtemps, je ne compte pas m’attarder ici. Mais je ne vous tuerai pas, vous irez en prison mon coco! Avancez vers la voiture!

Jean-Paul se déplace difficilement. Il traîne son long corps qui grince de partout, prêt à se casser.

Ils ne vous croiront pas. Un vieil homme respectable, voilà ce que je suis. À 75 ans, ils ne me…

Ta gueule!

Le vieillard extirpe un stylo de sa poche, le plante dans le bras de Rodrigue, qui appuie sur la gâchette. Une balle vient se loger dans l’épaule droite du vieillard. Rodrigue saigne à peine.

Prends ça! Salaud!

Rodrigue tire une seconde fois. La balle se perd dans la forêt, derrière. Il s’approche, vise, et tire à nouveau. Il atteint la jambe gauche. Jean-Paul s’écroule dans un craquement sec, silencieusement. Il ferme les yeux. Rodrigue lui plaque le canon sur la tempe. Il appuie deux fois sur la gâchette.

Salaud! Ordure! Je vais la baiser ta salope! Demain, je vais la baiser! Et elle ne sentira plus le vieux décati.

Rodrigue jette la veste sur le cadavre, qu’il balance dans la rivière. De retour chez lui, il vomit longuement, et s’écroule dans un fauteuil, s’y endort. À son réveil, il cherche son téléphone, se rappelle. Saute sur le clavier de son portable, 

Salut Julia, Je serai là comme convenu, Rodrigue.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le cabanon

Stupéfiant! J’ai peine à croire ce que j’ai vu là-bas, le cataclysme qui nous a emportés. J’ai cru y laisser ma peau. Cette douleur! Je souffre de la fesse droite. C’est ça, oui, juste là. Vous la voyez, cette brûlure? Toi la grande Kathleen, ne ris pas, cette blessure, elle est affreuse! Ne te moque pas de ma fesse molle! Vois cette lacération dans les chairs! Je ne pourrai pas m’asseoir à table avec vous, mes amis, je devrai rester debout! Mais ça n’est rien, je suis vivant moi, je le suis! 

C’est le maire. Le pétrole et le gaz chez les Beaulieu. Oui, la famille Beaulieu du chemin de Louviers, le père, le frère, les deux fils de l’un, les trois filles de l’autre, sur les lots 1455, 1456, 1765, 1980, et 1324 bien sûr, tout ce territoire à la latitude… Ok, vous les connaissez, excusez-moi. Des timbrés? Je sais, ils ont tiré sur des prospecteurs, mais d’autres à leur place… Justement, le maire croyait qu’ils… Oui, il avait peur d’eux, parce qu’il avait promis avant les élections de ne pas permettre à la compagnie de creuser des puits sur leurs… C’est vrai, même la police voit des Beaulieu partout… Mais non, les Beaulieu ne m’ont pas tiré dessus! Pourquoi auraient-ils… J’étais à l’hôtel de ville pour demander un permis de construction pour mon cabanon. Non. C’est pas de vos affaires. Non, puisque je vous dis. Merci Bertrand. 

Donc, j’avais mangé des fèves et des champignons crus, et j’avais un de ces maux de ventre! Ça bouillonnait là-dedans, à en crier de douleur! Comme d’habitude, au bureau des permis, c’est long. J’aurais dû faire la demande en ligne, mais je ne comprenais pas tout, et j’avais des questions. Enfin, j’attendais, je patientais avec mon dossier sous le bras, une grande enveloppe brune avec le formulaire pour le permis de construction du cabanon dedans, mais l’ébullition montait, dans les boyaux ça bouillonnait, j’allais éclater, pas d’autres issues humaines envisageables. Oui…tout à fait… Human issue, c’est ce que j’ai dit. Cessez de m’interrompre, je n’y arriverai jamais. Alors là, il n’y avait qu’un type devant moi, mon tour arrivait, après une heure d’attente ce serait à moi. Sauf que j’avais atteint la limite extrême, celle qui précède l’irruption, la catastrophe! Les mâchoires et les poings serrés, les larmes aux yeux, j’ai abandonné mon poste, je me suis précipité dans le couloir. Ne riez pas! Je vais vous en faire bouffer des champignons crus! Alors je cherchais les toilettes. Vite les chiottes! Je voyais bien les indications, mais comment lire, les yeux mouillés et la douleur au ventre! J’ai bien vu le dessin, vous savez le petit bonhomme qui indique les toilettes. Je l’ai vu, devant moi, il y avait sans doute une flèche aussi, mais ça m’a échappé. J’ai poussé la première porte, je me suis précipité à l’intérieur… Tu as bien deviné, Jorge, ce n’était pas la toilette. C’était un bureau! Un satané bureau avec un grand type qui parlait au téléphone, debout devant une baie vitrée qui donne sur le parc. Il a froncé les sourcils. Mon irruption ne l’irritait pas, c’est pas ça, c’était plutôt comme s’il attendait quelqu’un, qu’il s’étonnait de voir que je ne ressemblais pas à l’image qu’il s’était faite de ce quelqu’un, mais tout de suite son visage s’est détendu, on le voyait, il était prêt à accepter n’importe quel hurluberlu, et moi qui étais là, plié en deux, le visage en sang, ma grande enveloppe à la main. Il a murmuré il est là au téléphone, il a raccroché, est venu vers moi. Vous voilà enfin, qu’il me fait, mais impossible de parler, de lui répondre, j’étais une grenade en train de perdre sa goupille, un ballon face à l’aiguille! Le type me prend par le bras, il m’entraîne dans le corridor. Reconnaissant, je crois qu’il a compris mon urgence, qu’il me conduit aux chiottes, alors je le suis. Mais c’est pas ça du tout, nous aboutissons à une porte close devant laquelle deux policiers montaient la garde. J’avais les joues trempées de larmes, du sang me coulait dans la bouche à force de me mordre les gencives. Attendez ici. Le type m’a laissé à l’arrière d’une grande salle.

C’est peut-être la salle du conseil municipal, comment savoir. Il y avait une dizaine de policiers, tout autour, et au centre, une centaine de personnes assises sur sept ou huit rangs. En avant, sur une estrade, se tenaient derrière une table le maire et le président de la compagnie Gazou. Le maire m’a salué de la tête. Pourtant, je ne le connais pas, pas personnellement. Qu’est-ce c’est que tout ça, que je me suis demandé. Tous ces policiers, ils craignaient un attentat, c’est clair, mais sur le moment je n’y ai pas pensé. Quel rapport avec mon cabanon? Je ne voyais rien, je n’entendais que ce bourdonnement monstrueux. Je risquais l’implosion! J’ai respiré un grand coup, je me suis plaqué la montre à l’oreille pour me concentrer sur le tic tac. Ça m’a libéré, pendant quelques minutes, mon esprit s’est élevé au-dessus de mes organes dilatés. Le maire m’a invité à monter sur l’estrade. Monsieur le professeur Hudon va vous présenter les résultats de son étude qui montre clairement que le projet de Gazou n’altérera en rien l’écosystème de notre si joli coin de pays… Non Kathleen… Hudon c’est… Mais Kathleen, c’est moi! Le maire pensait que j’étais le professeur Hudon! Moi, Roger le gérant du rayon des sports, me voilà promu professeur d’écosystèmes! 

Tous les visages se sont tournés vers moi, évidemment. Il y avait là toute la clique politique, la chambre de commerce, plusieurs inconnus en complet noir, tailleurs gris. Tout ça me dévisageait, et je ne bougeais pas. Paralysé. S’ils n’avaient pas tous braqué leurs regards sur moi! À les voir m’observer, me détailler, m’attendre, me désirer, mon existence s’est rappelée à ma conscience, et pour l’heure, cette existence était une bombe. Incapable d’ouvrir la bouche ou d’avancer le pied, je n’ai trouvé la force que de lever la main, je ne sais pourquoi, mais je l’ai levée, bien haute. C’était la main qui tenait l’enveloppe brune. Si vous les aviez vus! Les andouilles! Tous ensemble ils se sont levés et se sont mis à applaudir! Ils m’applaudissaient! Sur le coup, je n’étais pas trop étonné, je n’avais plus conscience de ce qui se déroulait là, je n’étais qu’un ventre en ébullition. Ces clowns croyaient que je leur montrais, dans l’enveloppe brune, une copie de mon étude, enfin, de l’étude du professeur Hudon. Ceux des derniers rangs, des dames et des messieurs m’ont entouré, ils m’ont félicité. Je restais muet, par incapacité physique de faire autrement. J’ai reculé d’un pas, et peut-être tout se serait bien passé s’ils m’avaient seulement foutu la paix. Mais il a fallu qu’une grosse folle à joues rouges saisisse ma main. J’avais le poing serré, elle a tiré dessus comme sur un bouchon. Ce contact, mes amis, ce seul contact a été un détonateur! Bang! Plus fort qu’un coup de feu! C’était comme si tous les gaz retenus dans mon intestin s’étaient concentrés en une masse quasi solide, pour se propulser à l’extérieur en une seule explosion. Pas un sifflement, pas une série de petits bruits, non, un seul bang fantastique… Non Bertrand, c’est pas ce pet qui m’a blessé la fesse! Voulez-vous… C’est bon, vous avez assez ri? Je peux achever? Quoi? Ben non, c’est pas terminé. Ce pet, cet apocalyptique pet, a déclenché deux réactions bien différentes, mais tout aussi violentes l’une que l’autre. Autour de moi, dames et messieurs ont clairement entendu la détonation et humé le résultat d’une douloureuse fermentation. Tout de suite, ça a été des cris, des grimaces de dégoût, un mouvement de fuite loin du professeur Hudon. Mais les autres, ceux des premières rangées, le maire et le type de Gazou, les policiers, eux ils n’ont entendu que la détonation. Ils ont cru qu’il s’agissait d’un coup de feu! Je ne blague pas. La terreur que leur inspirent les Beaulieu est si vive, qu’ils ont tout de suite cru à un attentat. Le maire a crié il nous tire dessus, et il y a eu une belle panique, et les policiers se sont mis à tirer dans ma direction. Bang bang bang, ça résonnait, ça fumait, et l’écho dans la grande salle donnait l’impression qu’à chaque coup de feu tiré des policiers, des bandits embusqués répondaient. Ça a duré au moins trois minutes. Mais trois minutes si longues, oh oui, longues comme jamais je n’en ai vécues… Comment? Tu dis que ça ne se peut pas? Hey! T’écouteras le téléjournal à six heures! Si si, tu verras. Tout ça a été capté par les caméras de la salle du conseil. Il y a eu trois morts, et des blessés. Dont moi. Ma fesse… Non, je ne les connais pas. Personne. La grosse dame. Celle qui m’avait pris le poing, si elle n’avait pas été là, c’est moi qui me prenais le pruneau! Écroulée. Je suis tombé… oui, avec elle. Une fois par terre, je me suis dit qu’il valait sans doute mieux ne plus remuer, ne plus péter… Elle? Oh elle perdait beaucoup de sang, mais elle souriait. Elle racontait… Qu’est-ce qu’elle disait… Oui… je suis jeune, 32 ans, c’est jeune, pourquoi… pourquoi je vivais… embrassez-moi. J’avais son visage à dix centimètres du mien. Elle sentait l’ail. Pas question de l’embrasser, surtout qu’il lui sortait des bulles et des tripes sur le côté de son gros ventre. Je me sentais idiot, j’avais quand même un peu peur, et même après, quand les coups de feu ont cessé. Je lui ai soufflé dans le nez quelque chose comme tu vivais parce que tu es née, ou une fadaise semblable. Vous auriez dit quoi vous? J’ai tourné la tête. Il y a eu un grand silence, un néant de quelques secondes, puis spontanément tout le monde s’est précipité à l’extérieur. Sans panique, mais rapidement, en aveugles. J’ai suivi le troupeau, j’ai marché d’un bon pas jusque dans la rue, il y avait plusieurs des policiers parmi nous, pas moins bêtes que nous. L’air frais nous a réveillés. Je me suis secoué. Et là je me suis demandé, est-ce que j’ai rêvé? Mieux valait partir. J’avais encore des gaz et mon enveloppe brune, avec un bout d’intestin collé dessus. J’ai pété en revenant jusqu’à ma voiture. Et me voici! La fesse en sang, bien vivant, mais je devrai y retourner pour le cabanon.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le maître

Ils avaient bu, cela va de soi, ils buvaient tous les soirs. L’idiot, le gros, le grand, l’inconnu. Lui, le maître, était seul. Dès que vingt heures sonnaient, le vide s’installait autour de lui. Tous les jours. Jusqu’à huit heures le lendemain.

Ce soir, sa solitude il la promène sur le grand boulevard, dans un petit sac de cuir noir, très chic, qu’il porte en bandoulière comme à Paris. Nuit froide, un silence à rompre l’amour.

Salut maître!

Qu’on ne s’y méprenne pas. Le gros n’avait pas envie de bavarder avec le maître, pas plus que l’idiot, le grand, l’inconnu. Ils le regardaient, tous quatre, ils le dévisageaient, étonnés de sa soudaine apparition sur ce trottoir qui ne venait de nulle part, qui menait par-là, juste un peu plus loin, par là. Un maître seul, après tout, ça ne devrait pas apparaître là où quatre gais lurons s’égayent, même si la fantaisie lui prenait d’y traîner ses pas. L’insouciance enfante de curieuses extravagances, et un maître, surtout quand c’est court ventru colérique et que ça découvre dans une nuit jusqu’alors anonyme huit yeux animés enjoués se vider soudainement de toute flamme, avec plus rien dedans, pas de sourires, pas de joie, pas de tristesse, pas de peur, dans ces conditions, sur un boulevard aussi grandement déserté par les citadins, aussi magnifiquement occupé, un maître, ça craint pour sa peau.

Sans discuter davantage, le gros lui prend son portefeuille. Le maître, silencieusement, tressaute. Son œil s’arrête sur le gros, quelques fractions de seconde, avant de tomber sur l’idiot. Face à ce duo, sa bouche s’ouvre, muette. Juste une bouche ouverte, un rond noir sur la peur. Sauf que l’œil poursuit sa course, du gros à l’idiot, de l’idiot au gros, jusqu’à ce qu’il se lève sur le grand, hautement planté derrière. Face à ce trio, la panique modifie les muscles du visage. Y a-t-il menace? Dans l’air au-dessus du boulevard, on ne respire que de l’expectative. Une odeur toutefois qui se précise, car devant ce trio, l’œil se met à inspecter tout l’espace, de l’asphalte aux étoiles, jusqu’à ce qu’il heurte l’inconnu. Ça se corse, pouvait-on lire sur le visage du maître. Face à lui, face à l’inconnu, face au quatuor, le maître esquisse un pas en avant, indécis, puis s’enfuit, une belle fuite impulsive et éventuellement conservatrice.

Sauf que le grand le saisit par le collet, et ses pattes battent l’air. À force, il s’épuise et le grand le laisse choir sur l’asphalte.

Le maître a compris. Il reproche à l’idiot d’être idiot, au grand d’être grand, au gros d’être gros, et à l’inconnu de ne pas se faire connaître. Puis, rapidement, tête penchée, honteux, il mime un signe de croix et murmure maman je t’aime, et puis encore, ma p’tite bouboule je t’aime, et l’idiot lui retire une chaussure pour lui prendre une chaussette, qu’il lui fourre dans la bouche. L’inconnu tape des mains. Vif comme l’éclair, il retire tous les vêtements du maître, qu’il a fait voler au milieu du boulevard.

Le maître ne proteste plus. Il ne prononce plus un mot, la chaussette limitant ses habiletés à converser, n’émet pas même un son, abasourdi, à ce qu’on pouvait lire dans les rides de son front, devant l’incongruité de l’agression, songeant, comment moi, qui suis pourtant le maître, puis-je ainsi me muer en victime sans que l’ordre cosmologique n’éclate, sans que la foudre ne terrasse ces quatre drôles? Cette situation déplaisante, quoique malheureusement bien réelle, ne mérite que cette épithète: fausseté. Et la densité de cette image dans la tête du maître est telle que peu à peu elle en vient à occuper tout l’espace disponible, effaçant même au passage des dossiers importants, mais devenus non prioritaires.

Pendant que les rides du front expriment leur silencieuse réprobation, l’idiot saute sur les épaules du maître, qui tournoie bêtement, se frappant aux murs, aux poteaux, titubant. Bien en selle l’idiot retire les cheveux noirs du maître, un à un, les compte avec une minutie étonnante.

Mille deux cent trois, mille deux cent quatre…

Qu’il est chevelu le maître! À force, ça finit par le rendre fou, l’idiot! Au diable la minutie, il y va gaiement, à pleines poignées. En moins de deux, le crâne est rouge, parsemé de milliers de cratères par où s’écoulent, visqueuses, trois idées, celle de sa vérité, celle de sa fausseté, celle de sa liberté, que toute sa vie le maître avait précieusement conservées. Sans y prendre garde, le grand les piétine, et elles éclatent comme des bulles de savon. La pluie lavera trois taches sur l’asphalte.

Le corps du maître finit par se lasser, et s’affaisse sur les genoux. Cela permet à l’idiot de descendre de son perchoir en toute sécurité, sans risquer de se rompre les os. D’un coup de pied, le grand étend le corps sur le trottoir, et l’inconnu parvient, par une magie lumineuse, à l’immobiliser tout à fait. Le gros se roule par terre, transformé en rouleau compacteur, et aplatit le maître d’un simple aller-retour. Le résultat ressemble à une pâte à tarte inégale, percée ici et là par les pointes de côtes fracturées. Un peu de graisse et de sang se répand sur le trottoir, mais pas assez pour salir les chaussures de l’idiot, du grand, du gros et de l’inconnu.

Le grand humecte la pâte d’un long jet de salive, pendant que le gros, de concert, pète. Résultat instantané: le maître s’assèche et les os s’effritent. Avec mille précautions, l’inconnu se penche sur la poussière qui macule l’asphalte. Il l’observe avec une attention soutenue, spirituelle, cherche à y lire quelque présage, un signe, le moindre signe. Comme c’est souvent le cas dans ces situations, une légère brise qui erre dans les environs balaie tout. L’inconnu doit déclarer forfait. 

Les quatre reprennent leur chemin, vont nulle part, avec ces mêmes yeux teintés d’alcool ou d’on ne sait quoi. Ils ne remarquent pas les deux grains de poussière coincés dans une des fentes du trottoir, deux grains qui y resteront sans doute longtemps, au moins jusqu’à la fin du quart d’heure.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Au voleur!

Hier, elle a mis le grappin sur Octave, et ils se sont embrassés. Ce soir, ils se sont déshabillés en échafaudant des projets d’avenir, elle ne voulait pas d’enfants, pas tout de suite. Devant eux défilait le long métrage du parfait amour.

Le matin même, Octave a gagné mille dollars à la loterie. Projets faramineux avec sa presque-fiancée, voyages à la campagne, restaurant, bowling, manucure.

Pile au moment où il va s’abandonner aux plaisirs multicolores, un bruit! Pas n’importe lequel, non, un bruit incongru. In-con-gru. La presque-fiancée était déjà dans un émoi émouvant, mais ce bruit! Il dégaine d’un geste preste.

T’en fais pas, mon grand, c’est qu’une souris! 

Elle bâille. Elle bâille? Mais son émoi? Il la reconnaît à peine, mais l’urgence l’astreint à une autre discipline. Une vague crainte l’assaillit, et conséquemment, tout en lui s’anonchalit. Un autre bruit! Plus sec, plus précis. Elle se redresse sur les oreillers et le séant, le front plissé. Angoissée? Sans doute l’hypothèse d’une visite rongeante s’effrite-t-elle dans son esprit, car entre les lignes qui gondolent sur son large front, il lit ceci : si j’ai l’habitude d’entendre trottiner des souris dans les murs et les placards de ce vieil hôtel, cette fois, je dois humblement me plier à l’évidence et reconnaître qu’un phénomène qui m’est douloureusement inconnu produit ces frottements et grincements et craquements qui effraient à juste titre mon presque-fiancé!

Le bruit bruite de plus belle, sans s’identifier. Lui nu, à part les chaussettes, elle nue, à part sa cloche, ils braquent des pupilles brunes sur la porte orange du placard. Étrange. Il voit sa propre peur s’accroître d’un bond, brutalement. La petite crainte devient une peur raisonnablement autonome. Pas extrême toutefois. Une peur juste suffisante pour perturber le jugement, une peur qui peut finir par faire peur.

Merde! 

Elle retrouve l’usage de la parole. Lui, se ressaisit, partiellement.

Ouais.

Et tralala! La porte du placard s’ouvre dans un fracas contenu. Un homme en jaillit.

Il porte ma chemise! 

Il porte ta veste! 

Mon pantalon! 

Ton chapeau!

Mes chaussures! 

Ta valise!

T’es certaine?

Sans un regard vers eux, totalement impassible, indifférent, il se faufile à l’extérieur de la chambre, d’un pas assuré. La presque fiancée est bouchée. Elle manque d’air, frétille des bras, des pieds. Il enfile son boxer. Au moins il lui reste ça, un magnifique, chic et rare, boxer à motifs d’émoticônes souriants.

C’était toi! 

La cloche de travers, elle agite une main tremblante vers la porte de la chambre. 

Toi! C’était toi! 

Il se tourne vers elle, il la considère un long moment. Sa peur s’en attiédit, mais pas au point de disparaître. 

Calme-toi. Je suis ici. 

Elle n’en démord pas. 

Toi! C’était toi! 

Il se précipite vers la porte. Il doit impérativement se lancer à la poursuite de celui qui lui a tout dérobé, ses vêtements, son argent. 

Ce n’était pas moi. C’était un monstre. 

Elle s’enfouit sous les draps, et peu à peu le matelas l’absorbe. 

C’était toi! 

Un murmure. Il se penche vers le lit, vers ce qui reste d’elle, puis se plante devant la glace et se gonfle les poumons d’air. 

Que ce soit moi, aussi physiquement, c’est peu probable. C’est même impossible. 

Il s’élance dans le corridor, mû par un instinct sûr et fleuri. Avant qu’il n’atterrisse au rez-de-chaussée, toutes les lumières se sont éteintes. Panne d’électricité. Est-ce que le voleur aurait coupé le courant pour protéger sa fuite?

À la réception, le réceptionniste. Il officie, caché derrière une porte, protection contre les clients mécontents. Sa tête émerge d’un vasistas. Réponds aux plaintes, lamentations, réprobations, récriminations des clients et locataires. Pas de réponse, mais plusieurs mots. Dans ce joyeux vacarme, après avoir attendu patiemment son tour, Octave lève la main. 

Vous auriez vu passer un voleur?

Le réceptionniste, il doit avoir trente-deux ans, réfléchit, et réfléchit encore un peu.

Oui! Il est parti de ce côté! 

Il indique la rue qui mène directement au boulevard. 

Il m’a tout pris. 

Le réceptionniste sursaute. De son œil extérieur, il lance un long regard qui s’aplatit sur le visage d’Octave. 

Mais c’est vous! Un peu plus vêtu, mais vous tout de même! 

Octave renifle, impoliment. 

Non, Monsieur, je ne suis pas lui! Je suis la victime. Je suis amoindri! 

Cette fois, contrarié qu’on remette en question son jugement, le réceptionniste regroupe tout son soi à l’intérieur. 

Monsieur, il vous ressemblait comme un confrère, je croyais que c’était vous, à moins que vous ne soyez lui, ou que vous prétendiez être vous alors que c’est lui qui est vraiment vous.

Sur la porte, juste au-dessus du vasistas, cette affiche : Loto, Tirage de ce vendredi, Gros lot de 15 millions! Octave, dont toute la fortune s’éloigne en ce moment dans la rue qui mène directement au boulevard, saute sur place à pieds joints.

J’ai eu la chance de remporter mille dollars, j’en remporterai bien quinze millions! 

Fauché pour cause de vol, il se précipite vers les autres clients et locataires dans le lobby, en quête de quelques pièces. La plupart l’insultent, d’autres le poussent, certains lui baissent le boxer. Deux heures plus tard, il a tout de même réuni la somme. Il achète le ticket, salue le réceptionniste, et s’élance à la poursuite du voleur.

Je vous accompagne, attendez! 

Octave sursaute. Le réceptionniste pousse sa porte, et apparaît tout d’une pièce. Il saisit la main d’Octave, qu’il serre d’une poigne de mère. 

Lâchez-moi! 

Octave n’insiste pas. Il traverse le lobby, la voix du réceptionniste dans l’oreille.

Il est parti à gauche, il est parti à droite, j’ai tué une mouche, le camion de livraison est en retard, le chômage augmente, les clients se métamorphosent, j’ai deux bazookas dans le cœur, mes dents ne supporteront pas le choc, il n’y a pas de chat, il y a trois chats.

Dès qu’il met le pied dans la rue, Octave se retrouve au milieu d’une petite foule agitée. On lui conseille de prendre à gauche, d’aller tout droit, de héler un taxi, de retourner dans l’hôtel. À ses côtés, le réceptionniste danse en chantonnant puis se défait de sa veste de laine. Une vieille veste de grosse laine, usée aux coudes et aux manches, sale. Dessous, et cela attire l’attention malgré soi, il porte une robe dont le bas est remonté et attaché aux hanches. Le réceptionniste retire d’un geste preste son pantalon, qu’il balance dans le sac d’osier d’une charmante vieille qui trottine à reculons, détache d’un autre geste tout aussi preste les fils qui retiennent la robe, qui prend alors une jolie forme autour d’un corps insoupçonné. Octave tend la main vers cette énigme, mais dans un grand jeté, le réceptionniste s’écarte. En touchant l’asphalte, il arrache ses lunettes, fait voler sa casquette et détache une chevelure blonde qui virevolte longtemps avant de dévoiler un nouveau visage.

Clara! Oh! 

Octave recule d’effroi. Clara, c’est la première femme. La seule depuis sa presque-fiancée.

Clara ne partage ni l’épouvante ni la surprise d’Octave.

Tu t’enfuis?

Je suis kapout.

Tu m’as traitée comme une traînée! 

Clara, oh Clara! Je t’adorais, t’adulais, t’entubais. 

Et ta foi? Et ta fortune?

Perdu tout à l’heure dans l’hôtel, j’ai la frousse, il n’y a plus rien, tout a disparu, dis-moi si tu vois, si tu sens, si tu entends.

Salaud! 

Elle valse autour de lui, elle tourne et pirouette, et il ne la reconnaît plus, elle tend le bras et dans son mouvement giratoire lui indique toutes les directions à la fois.

Étourdi, Octave détache son regard. La petite foule a disparu. Plus personne. Plus rien ne bouge dans la rue. Sans réfléchir, il met le cap droit devant lui, résolu. Clara lui emboîte le pas, en dansant.

Pour se donner du courage, Octave se frappe la paume de la main droite du poing gauche. 

Nom d’un chien! 

C’est la nuit, les chats sont gras, les voleurs se sauvent comme des voleurs.

Monsieur l’agent! Monsieur l’agent! 

Dans la désertique rue transversale, passe devant eux un homme en uniforme qui poursuit un étudiant du baccalauréat en anthropologie.

Monsieur l’agent! 

L’uniforme ralentit, désigne d’un poing la proie qui gagne quelques centimètres. Impossible de m’arrêter! Je dois le matraquer! C’est un militant! Un mil… tant… 

Octave remonte son boxer, et coudes au corps, s’élance aux côtés de l’uniforme, suivi de près par une Clara légèrement moins dansante. 

J’ai besoin de vous! J’ai besoin de vous! De vous! Vous! 

Mais l’uniforme maintient la cadence, le menton en avant. 

Monsieur l’agent, matraquer cet étudiant, en soi, dans l’absolu de notre condition humaine, c’est vain, parfaitement inutile! 

L’uniforme freine net. Il lève sa matraque, et la lance violemment aux pieds de Clara. Octave recule, prudent. 

Vous avez raison, Monsieur, c’est vain, c’est insignifiant. Ça m’horripile de ne pas y avoir pensé moi-même! 

Octave revient vers l’uniforme. 

Monsieur l’agent, je… 

L’uniforme l’interrompt. 

Je ne suis pas agent de police, je suis un gardien de stationnement qui souhaite devenir agent de police. Alors j’aide la police. Je poursuis depuis deux heures ce dangereux militant qui a participé à une dangereuse manifestation. Mais tout cela est dorénavant dérisoire. 

Clara profite de ce charmant conciliabule nocturne pour tricoter ses entrechats autour des deux hommes. Octave s’incline, vaguement déçu de ne pas avoir affaire à un véritable policier, mais quand même déterminé à ne pas laisser filer un si zélé compagnon. 

Monsieur le gardien qui avez toutes les qualités d’un policier de métier, peut-être pourriez-vous m’aider à mettre la main sur un voleur, un vrai voleur qui m’a tout volé! 

Le gardien, qui a toutes les qualités d’un policier de métier, détaille Octave des orteils aux oreilles. 

Mais j’vous ai vu, Monsieur, j’vous ai vu tout à l’heure! Oui! Sauf que vous étiez habillé, et pas aux trois quarts nu comme maintenant… 

Octave relève le boxer sur ses hanches. 

Il me ressemble, mais il n’est pas moi, quoi qu’en dise Clara. Je vous en prie, aidez-moi! 

Le gardien se gratte le menton, puis se replace les bourses. 

Que m’offrez-vous? 

J’ai besoin de votre aide.

Que m’offrez-vous?

Ma gratitude.

Mieux!

Mon admiration.

Mieux! 

Une recommandation. 

Mieux! 

Une fessée.

Procédez.

Octave procède, Clara danse toujours. Puis la poursuite se poursuit, Octave devant, suivi de Clara et du gardien. Octave les entraîne dans un dédale de rues, à droite, à gauche, ils se faufilent entre les immeubles, contournent des parcs et des églises. Octave sent qu’il s’approche du voleur, il presse le pas, il avance à l’aveugle comme de la ferraille attirée par un puissant aimant. Le gardien et Clara se tiennent les mains et dansent, du moins autant que le rythme de la marche le leur permet. 

Je ne sais plus où je suis! Est-ce que je suis encore sur la bonne piste? Il n’y a personne dans ces rues, pas un témoin! Il me faudrait d’autres indices, beaucoup d’autres indices! 

Ils progressent au milieu d’une avenue bordée d’imposants immeubles. Pas une voiture ne circule, pas un piéton en vue. Octave sent la menace de cette solitude noire, il redoute un piège, un complot pour l’anéantir, lui et son gardien, lui et sa Clara. Mais il n’ose pas reculer, car derrière, c’est sans doute pire! Quelle issue?

Clara l’aperçoit. Octave l’avait pris pour un de ces nombreux sacs-poubelle noirs appuyés sur un poteau. C’est un peintre, ou du moins, une reconstitution de peintre, béret à la Pissarro, pipe à la Van Gogh, palette, toile, chevalet. Concentré sur son œuvre, il n’a pas vu les trois qui le dévisagent. Octave s’approche.

Maître… 

Il touche le béret, perplexe. 

C’est du papier! Votre béret est en papier! 

Le peintre sursaute. 

Mon béret? 

Octave y pose le doigt. 

En papier. 

Le peintre sourit. 

Tout ça, ces vêtements, cette pipe, ce béret, c’est un déguisement, c’est un vrai déguisement, j’ai acheté le kit. 

Octave se penche vers la peinture, difficile à distinguer dans la lumière des lampadaires. 

Je peins cet immeuble. Je le peins en pleine nuit en pensant à mon amour, à Manuela. Je viens ici chaque nuit et je sais qu’un jour naîtra sous mon pinceau une œuvre dont la force et l’écho seront révolutionnaires. Je ferai surgir de tout ce béton une puissance sensuelle sans pareille! Qui s’attendrait à frémir devant une structure de béton! On s’avancera vers ma peinture sans prendre garde, et soudain, les tourments les plus cruels vous cloueront au sol! Et le génie de cette magie, ce sera moi! 

Octave se penche plus avant sur la toile, puis se relève. 

Et vous croyez que votre kit va vous aider? 

Le peintre hausse les épaules et retourne à sa peinture. 

Attendez! 

Octave lui enlève le béret. 

Rendez-moi… 

Octave lance le béret au gardien, qui en coiffe délicatement Clara. 

Monsieur le peintre, je cherche un voleur, l’auriez-vous vu, par hasard? Il a les mêmes traits que moi, mais habillé. Comme moi, il est comme moi, ça ne vous dit rien? 

Comme vous?

Moi!

Vous!

Oui, moi! 

C’est vous? 

Pas moi, mais comme moi. 

Vous? 

Moi, oui, c’est moi. 

Vous étiez ici il n’y a pas deux minutes. 

Le peintre lance son tableau au milieu de la chaussée, prend son chevalet sous le bras, et invite Octave à le suivre. 

Il est parti par là, suivez-moi. 

Le peintre embrasse Clara, et récupère son béret. 

Merci Monsieur le peintre, grâce à vous, je le sens, je le retrouverai ce malpropre! 

Mais après avoir fait dix pas, le peintre s’arrête, embrasse à nouveau Clara, pendant qu’Octave poursuit sur sa lancée, sans les attendre. Tous trois, le peintre, Clara et le gardien qui sautille derrière, finissent par emboîter le pas à Octave, qui fend la nuit, loin devant, vers le voleur en déroute.

Octave ne pense plus. Il s’abandonne à son corps, qui a véritablement pris la situation en main. Un corps intelligent, perspicace et surtout, étonnamment sensible aux ondes émises par cet autre corps, celui du voleur. À force de ne pas penser et de perdre de l’étanchéité, des idées le piquent, le traversent et pour certaines, s’attardent insolemment dans son esprit. Ce sont des insectes, de la vermine insolente, des choses comme l’illumination est un vampire ou tu pédales dans la vomissure ou le voleur c’est toi ou la vie est belle ou la vérité arrive en ville. Le peintre, Clara et le gardien se tiennent par la main, et tant bien que mal, suivent Octave dans une joyeuse farandole.

La nuit ne sera pas éternelle. À l’intersection de la rue et de l’avenue, une personne sur un banc. Une femme? Un homme? La personne tape sur le clavier de son portable, en équilibre sur ses cuisses. Octave s’éloigne, change de trottoir, mais la personne l’interpelle d’une voix ferreuse, mais surtout, autoritaire. 

Vous, ici! 

Octave lui fait un doigt d’honneur sans s’arrêter. Mais la personne hurle à tue-tête.

JE PEUX BROUILLER LES PISTES! 

Un choc. Octave s’immobilise, terrifié. Penaud, il rebrousse chemin, vient se planter exactement devant la personne. Les trois autres dansent autour.

Vous n’êtes pas en règle, vous n’avez pas inscrit vos amis! 

Mais ce ne sont pas mes amis… 

Il est interdit de marcher sans amis, vous serez composté! 

C’est ridicule, depuis quand est-il interdit de marcher sans amitié? 

Les députés réunis en session d’urgence ont voté la loi il y a vingt-huit minutes. 

Les députés feraient mieux de dormir plutôt que de dérailler, et vous, où sont vos amis, je n’en vois aucun? 

Je ne marche pas, Monsieur Octave, je travaille, la loi ne prescrit pas l’amitié au travail. 

Il n’est meilleur ami que soi-même. 

Faites de ces trois ballerines vos amis, ou vous serez composté. 

Faites-moi rire, il ne vous restera plus grand-chose à composter, mais qu’importe, ce qui reste j’y tiens encore, et si un peu d’amitié peut me sauver, les voici, Clara, le gardien et le peintre, mes amis, inscrivez bien vite, je dois retrouver le voleur. 

La personne tape les noms, et probablement bien d’autres choses aussi, puisque cela dure de longues minutes. La personne referme l’ordinateur, le pose sur le banc, à côté d’elle, se lève et embrasse Octave. Il la repousse et crache.

Ça non! 

La personne se tourne vers le peintre, qui accepte l’embrassade, tout comme Clara et le gardien. 

Un ami en amène d’autres! 

Sans s’attarder au spectacle de cette amitié germante, Octave détale d’un pas de course. Les quatre autres ont du mal à le suivre en dansant, mais au prix d’efforts subhumains, ils y parviennent. Octave file maintenant dans une rue étroite bordée de hauts immeubles qui serpente vers l’est. Derrière, les autres heurtent parfois les murs, qui brisent leur danse. 

Il est là! 

Il en est persuadé, il l’a vu, le voleur est juste là, devant. Il apparaît, mais disparaît aussitôt, à la faveur d’une nouvelle courbe dans la rue. Et ça n’en finit plus, il réapparaît, redisparaît, à gauche, à droite, impossible de voir la fin de cette rue, elle ne traverse aucun boulevard, aucune avenue. 

À courir ainsi, vous remuez l’air de notre rue, vous bouleversez nos flux d’énergie et ruinez l’équivalent de siècles d’efforts, frivoles âmes, hédonistes puants, parachutistes, gaz de schiste! 

C’est une voix. Sans ralentir, Octave regarde au sommet des immeubles, derrière, devant. Pas un seul corps en vue. D’où sort cette voix? Le peintre est d’avis que les murs de béton parlent, peuvent parfois parler. 

Je le sais, certains murs ont la voix de Manuela, mais cette voix-ci, je ne le connais pas. 

Le gardien doute. 

C’est un marxiste-boudhistique anti-universaliste qui… 

De son long doigt, Clara lui clôt les lèvres. 

C’est la voix de la saison.

Octave est en sueur, et les autres aussi. Les cœurs se débattent. Est-ce que cette rue tourne et se retourne jusqu’aux limites de la ville? Octave s’adosse à un mur, se laisse glisser sur l’asphalte. Les autres, de ce côté-ci, de ce côté-là, l’imitent. La fatigue est si grande que le gardien s’endort. Le peintre rote, la personne rugit, Clara rajuste sa robe. Et le voleur? Justement! Octave désespère. 

Je n’ai pas perdu sa trace, et pourtant il m’échappe! 

Incapable! 

Ça, c’est la voix. Toujours aussi désincarnée.

Votre voleur, Octave, vous ne lui mettrez pas le grappin dessus tant qu’il courra! C’est un moustique! C’est une mouche! C’est une mante! Attendez qu’il se pose, et clac, vous l’aplatissez! 

Au son de la voix, qui n’a pas de source, qui vient de partout à la fois, Octave se lève, chancelant.

Qui es-tu, toi la voix? 

Qui je suis, ou ce que je suis, pourquoi t’en soucier, tu tourneras la page et tu m’oublieras. 

Où est le voleur, où se posera-t-il? 

Tu le sais Octave, ton corps le sait, j’ignore pourquoi tu as parcouru toute la ville, croyais-tu oublier ta peur dans la folie? 

Tu mens, j’ignore où se cache le voleur! 

Ne crie pas, calme-toi, ta voix triture nos énergies comme s’il s’agissait de vulgaires feuilles de journaux. Puisque tu refuses de savoir ce que tu sais, je te le dirai, moi, je te le dis pour enfin nous débarrasser de toi et de ta bande, voilà, ton voleur, Octave, tu le trouveras dans la chambre d’hôtel, dans ta chambre d’hôtel, d’où tu n’aurais pas dû t’enfuir en caleçon! 

C’est un boxer! 

Un boxer avec ces émoticônes, quelle vulgarité! 

Que vous importe, vous n’avez pas de cul, vous n’en porterez jamais! 

Vous, si vous avez un cul, vous avez aussi bien du culot, mais trêve de galanterie, vous m’indifférez, et je vous dis ouste, à l’hôtel, vous devriez déjà être en route, continuez sur cent mètres, vous y verrez une porte cochère, vous la poussez, vous entrez et prenez le premier corridor à gauche, vous aboutirez sur une cour intérieure, vous choisirez la deuxième porte en partant de la droite, un passage s’ouvrira devant vous, il vous mènera à un rideau de fer, vous le levez, vous sortez, et vous y serez, net devant votre hôtel. 

Vous mentez!

DÉGUERPISSEZ! 

Intimidé pas la voix, Octave obtempère et suit le chemin indiqué. Dans son sillon, les quatre ont retrouvé suffisamment d’entrain pour un pas de quatre. Ils pénètrent dans l’hôtel, et Octave marque une pause. Il saute jusqu’à l’accueil pour vérifier son ticket de loto : il a gagné quinze millions. 

Youpi! Je m’achèterai un château et je serai roi! 

Malgré sa soudaine indépendance de fortune, et l’inutilité de retrouver ses vêtements et son portefeuille, il rejoint les quatre danseurs, et ensemble, ils montent jusqu’à la chambre. Là, un spectacle navrant les attend. La presque-fiancée gît en travers sur le lit, cuisses ouvertes, jambes pendantes. Du placard, s’échappe un pied chaussé. Le voleur! Clara et la personne, Octave et le peintre, le gardien avec lui-même, tous dansent et chantent autour du lit. Ils frappent des mains autant qu’ils frappent la presque fiancée, qui finit par se réveiller. Elle grimace. 

Toi! 

Octave lui tapote l’oreille. 

Demain, tu seras ma reine! 

Tu es mort! 

Mais non, je suis là! 

Tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, j’en ai marre! 

Je vis! 

Tu es mort, regardes dans le placard! 

Le gardien ouvre le placard, Clara s’étire le cou et observe, le peintre sort un crayon de sa poche et dessine la scène sur le mur, à grands traits, la personne se frotte le menton. 

Il n’y a personne dans le placard. 

Le gardien est formel. La presque-fiancée se lève d’un bond. 

C’est impossible, il est mort. Octave est mort! C’était toi, Octave! Tu avais retrouvé de la vigueur, mais tu manquais de retenue, tu y es allé trop fort et tu as flanché, paf, pouf, sur le dos, fini, inerte. J’ai vérifié le pouls : rien. Je t’ai poussé dans le placard, moi fallait que je me repose. Et maintenant tu es là?

Le peintre cesse de crayonner, et soupire.

La mort, c’est quand même quelque chose. 

Le gardien lui prend l’épaule, hoche la tête. 

Oui, la mort c’est… c’est… c’est quelque chose…

Une semaine plus loin. Tout le monde dort dans le château d’Octave 1er, où des chiens, des chats, un gardien, mille autres gardiens, les protègent des voleurs et de tout, de tout.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les noces

Midi, la ville en ébullition. Léa dort.

Le nez sur mon écran, j’organise ce voyage à San Francisco. Deux semaines, trois clients. Rapide. Efficace.

Léa. Attendre qu’elle se réveille? Singulière Léa. Un appartement vide, pas une photo aux murs, pas de peinture, rien, zéro décoration. Dans ce trois pièces, il y a une table, deux chaises, un frigo, une cuisinière, un divan-lit, une lampe, un portable, et c’est tout. Léa. Un faux prénom?

On frappe à la porte. Faut-il répondre? Non. Refuser une rencontre inopportune avec une mère, une sœur, un amant, un voisin. Pas mes oignons.

William! Tu veux bien répondre?

William! Je m’appelle Luis. Merde. Pas envie de me taper de l’inconnu. Pas rasé, j’ai faim, j’ai du boulot, on ne se reverra peut-être pas. Léa, je t’ai déjà à moitié oubliée.

Ouais.

C’est quoi cette fille? Dans le corridor, ça résonne, ça tambourine. J’aurais dû filer dès le matin, lui laisser un petit mot, c’était bien, m’éjecter. Mon pantalon… ah le voilà. Chemise. Pas de chaussettes. Tant pis. Je les retrouverai plus tard. Voilà, voilà, ouvrons-la, ouvrons-la, cette damnée.

C’est pour un kidnapping monsieur. Veuillez aviser madame, je vous prie.

Le plaisantin. Pas le temps de jouer. Faut que je me pousse. Et pourquoi s’asseoir devant la porte? Ce type est vieux, même très vieux, soixante-quinze, peut-être quatre-vingts. Un pouce levé, l’index pointé. Un vieux farceur? Une espèce de grand-père?

Bonjour bonjour.

Je le laisse entrer. Un au revoir à Léa, et je file. Peut-être un coup de fil à mon retour?

Vous êtes peut-être le grand-père de Léa?

Ah non, je suis son frère.

Il s’esclaffe. Vieux con. Il pousse une manette et fonce vers moi dans son fauteuil à moteur. J’ai tout juste le temps de m’écarter. Sitôt à l’intérieur, il pivote et me fait face. L’arrogant.

L’informatique, ça va? 

L’informatique?

Que fabrique Léa? Ai-je une tête à souffrir ses ancêtres?

J’ai vu la petite affiche sur votre voiture, jeune homme. Elle est au numéro cinq, la place de Léa où je stationne mon bolide habituellement.

Je vois.

Les affaires galopent?

Galopent?

Et Léa? L’aïeul insiste pour que je m’asseye. Voilà, voilà. Vieil étalon, tu galopes toi? Il plonge ses yeux dans les miens, avec une impudence qui m’horripile. Et merde, Léa t’arrive? Il sourit, c’est l’interrogatoire. Les contrats? Le marché? La compétition? Les perspectives?

Pour ne pas finir raide comme un passe-lacet, faut penser à l’expansion! Jeune homme… Quel est votre nom jeune homme? Moi c’est Adalbert… Penser chaque opération en fonction de l’expansion, ex-pan-si-on, c’est le principe premier! Le principe premier! Moi j’étais dans la brosse.

Dans la brosse?

Dans la brosse. Je fabriquais des brosses. J’avais des usines ici, à Taïwan, Hong Kong, au nord du Mexique, au Bangladesh.

Adalbert? Moi c’est Luis. Mais tu m’appelleras sans doute William, comme ta petite-fille. Et maintenant tes yeux qui s’humidifient. J’aurai droit à toute la scène. Léa! Léa! Au secours! Et puis ça suffit, je me casse. Je retrouve mes chaussettes, et je m’évapore.

Papie!

Libéré! Léa saute au cou du grand-père, l’embrasse. Ils se touchent les mains, les cheveux, se murmurent des bribes de phrases, des mots incompréhensibles. Je n’ai rien contre ces épanchements, mais en privé. J’en vomirais. Je ne veux pas écouter ça, je ne veux pas savoir ça. Je me réfugie dans la cuisine. Autant préparer le café, mais lentement, très lentement. Laisser se perdre quelques minutes avant de disparaître. Je rince les assiettes de la veille, je récure l’évier. Merde. J’aurais dû chercher mes chaussettes. Foutues chaussettes. Je ne sais donc plus ce que je fais? À ce prix, Léa, vaut mieux te faire la bise et adieu. Poli, direct, définitif.

William!

Je l’entends ouvrir et claquer des tiroirs, des cintres grincent sur la tringle, des pas courent. Ils sortent? Tant mieux. Je la rappellerai ce soir. Ou dans deux semaines.

Alors William?

Alors quoi? Je lui présente une espèce de sourire. Ça devrait suffire, normalement, c’est acceptable.

Jeune homme vous nous accompagnez. J’ai tout ce qu’il faut!

Tout ce qu’il faut?

Léa chante. La douche, le crépitement de l’eau. C’est reparti. Le bavardage. La désintégration.

Approchez. J’ai quelque chose à vous confier.

Il chuchote. Il roule jusqu’à mes genoux. Mais c’est qu’il n’y a rien à me confier! Je n’ai rien à entendre!

Je crois que Léa vous aime beaucoup.

Vieil imbécile. Il y a vingt-quatre heures, Léa ignorait mon existence. Même aujourd’hui, elle se croit avec un William. Il m’agrippe le bras. Fermement, presque brutalement. Eh l’aïeul! Je vais te… Voilà Léa qui revient, lavée, maquillée, habillée. Il était temps. Je me dégage, j’attrape mon portable, bisou, adieu, vivez en paix, le néant me happe!

Amusez-vous! Je me sauve!

Je ne suis plus là, vous ai déjà oubliés. Je reviendrai pour les chaussettes.

William!

William? Connais pas. Je referme la porte, je fonce dans le corridor.

Luis?

Elle s’élance vers moi, trébuche, s’allonge de tout son long. Chemisier déchiré, pieds déchaussés, sourire de gamine, mensonger. Je rebrousse chemin, je la relève. Elle m’embrasse, mais oh, comme c’est faux! Envie de la repousser, d’en finir. Sauf que je caresse cette peau qui me nargue par la déchirure du chemisier. Nos yeux se croisent, un éclair, nos désirs n’ont rien de noble, rien de vrai.

Tu ne viens pas?

Je pourrais y aller. N’importe qui pourrait y aller, dilapider ses heures à la regarder, la toucher, la désirer. Elle me tire par le bras, comme un gamin, m’entraîne à l’intérieur. En deux secondes, elle enfile un nouveau chemisier, et déjà le vieil Adalbert roule vers l’ascenseur. La folie. Léa tu as de belles paires d’yeux, de narines, de seins, mais dissiper en pure perte ces heures qui viennent? Elle regarde son ancêtre avec tendresse, qui me dévisage.

William, tu ne peux pas ne pas venir avec nous! Je l’exige! Léa sera heureuse, j’en serai heureux, et je te promets une aventure inédite. Dis-moi, pourquoi ne viendrais-tu pas?

Pourquoi? Je…

Vieux magicien. Je ne sais plus. Je détourne les yeux, ça ne pense plus dans ma cervelle. Où vont-ils? Quelle aventure? Penser, réfléchir, me sortir l’esprit du grand vide où je barbote. Merde! C’est un hypnotiseur? Fouetter ma volonté, bondir, lutter! Mais contre quoi? Le vieux me prend le bras, mais doucement cette fois. Nous descendons dans l’ascenseur. Et mes chaussettes? Et si j’avais le temps? Et Léa? J’ai peine à revoir notre rencontre, notre nuit. Une inconnue, une totale inconnue.

Sur la route vers le centre commercial, Léa m’explique le fonctionnement des fauteuils roulants à moteur. Je me secoue. Fauteuils roulants? Oui, là derrière, dans la minifourgonnette rouge du grand-père. Chacun le sien.

Tu verras! Tu verras! Nous nous amuserons!

Nous y voilà. Comment conduire ce machin? Le grand-père et Léa me lancent des bribes de conseils, mais dilués dans leurs rires, je n’en saisis aucun. Je tournoie sur place, je heurte un passant, je recule dans une colonne. Je m’active, je me concentre, et j’y arrive, et je suis ces deux inconnus, une fille et son grand-père, et bientôt il n’y a plus que ce mouvement, même pas moi, même pas eux. Ils roulent vite, ils esquivent avec finesse les obstacles et les gens. Le corridor du centre commercial leur appartient, il nous appartient, nous fonçons avec nos bolides. J’accélère dans les lignes droites et je parviens à les rejoindre.

Olé!

Est-ce bien ma voix! Devant, une petite foule bloque les trois quarts du corridor. La jeune fille et le vieil homme les contournent presque sans ralentir. Je dois m’arrêter, je me faufile entre les corps, j’attends qu’on s’écarte, j’avance si lentement que je les perds. De l’autre côté de la cohue, je ne les vois nulle part. Nouvelle ligne droite, j’y vais pleins gaz. En avant! Indianapolis! 24 heures du Mans! Les boutiques défilent de chaque côté, les curieux me montrent du doigt. Au bout du corridor, je tourne à droite, les voilà! Ils sortent d’une boutique avec un paquet accroché derrière le fauteuil du grand-père.

Par ici jeune homme!

Ils freinent une vingtaine de mètres plus loin, et l’un derrière l’autre nous entrons dans une mercerie.

Mes enfants, suivre la mode c’est refuser la dérobade!

J’écoute à peine ce qu’il raconte. Ce ne sont pas des mots, que des notes chantées.

Regardez devant vous! 

J’allais percuter un mannequin drapé dans un chic habit, très cher. Le jeune commis me sourit du haut de sa bipédie, comme à un handicapé. Je rejoins mes comparses au fond de la boutique, suivi d’un vendeur trottinant. Le grand-père touche la roue de mon fauteuil.

Voici mon futur petit-gendre, William.

Je ris, ce délire sénile m’amuse. Derrière le vendeur, Léa cligne de l’œil, grimace. Adalbert choisit une douzaine de chemises, et le vendeur emballe tout avec fébrilité. Électrique! Des étincelles partout! À la sortie de la boutique, la mini-caravane oblique à gauche. Le grand-père devant, puis Léa, ses boucles folles, je les suis, je parviens à les suivre, à me maintenir dans leur sillage. C’est la course. Nous serpentons à toute vitesse, mais Léa et moi perdons du terrain. Nous l’apercevons, là-bas, qui tourne à gauche au premier embranchement. Nous tournons à notre tour, mais il a disparu. Nous scrutons l’intérieur de chaque boutique, jusqu’à ce que nous le voyions émerger d’une chocolaterie. Il revient vers nous, lève le bras et accélère.

Plus vite, mes enfants!

Nous n’avons que le temps de faire volte-face et de filer dans sa direction. Nous remontons jusqu’à sa hauteur. A-t-il ralenti? Il nous échappe encore, nous le rattrapons, il s’éloigne à nouveau. Toujours quelqu’un quelque chose qui se dresse devant nous. Il freine! Sans avertir, le grand-père s’arrête pile. Je manœuvre vers la droite, mais si sèchement que les deux roues de gauche se soulèvent. Me voilà en équilibre sur les deux roues de droite. Je vais chuter! Je vais m’étaler! Je vois de l’effroi sur des visages qui m’apparaissent un quart de seconde. Un cri. De la surprise? De la peur? Je toupine et elle apparaît. Une vieille femme. Est-elle sourde? Elle ne bouge pas.

Attention! Attention!

La voix de Léa, derrière, devant ou au-dessus. Sauf que la vieille reste immobile. Elle tâte la doublure d’un manteau. Inconsciente. Brusquement, rompant l’incertain équilibre, le fauteuil retombe sur ses quatre roues.  Je manque d’être éjecté. Je m’agrippe. Que s’est-il passé? La main du grand-père. C’est lui. Il a redressé mon fauteuil, l’a cloué au sol. Je siffle.

Quel rodéo! William, qui voulez-vous épater?

Adalbert s’amuse. Il redémarre et nous roulons dans une section du centre commercial presque déserte. Nous avançons tous trois de front, nous jouons à nous entrecroiser comme ces avions des cirques aériens. Gai, le grand-père salue au passage les jeunes femmes.

Elle est fantastique!

Sa petite-fille ou l’une de ces femmes devant la parfumerie? Qu’importe, il chante! Et l’aventure se poursuit! Dans une bijouterie Adalbert achète deux pendentifs en or, une lame de rasoir, une colombe, deux bagues. Chez le photographe, il commande une lentille d’approche. Dans une librairie il emplit son sac de tous les Goncourt, Femina, Médicis, Renaudot, Interallié. Nous accrochons les paquets derrière nos chaises, et Adalbert bifurque vers une porte double, qui s’ouvre automatiquement. Mairie. Tiens, il y a ça ici? Il rit à gorge déployée, nous l’imitons, nous rayonnons. Le grand-père freine devant un homme sérieux, très sérieux. Nos rires redoublent.

Madame, acceptez-vous…

Son air cérémonieux me semble déplacé, je me tiens les côtes.

Oui, oui monsieur, madame, ma chère, mon cher. 

Soudain le type élève les bras au plafond.

Vous voilà mari et femme. 

Je m’esclaffe de plus belle. Ils m’insèrent une jolie bague au doigt, le grand-père démarre vers la sortie, nous tournons sur place et nous nous lançons à sa poursuite.

Retour en silence dans la minifourgonnette rouge. Épuisés. Je descends chez Léa, Adalbert, rouge d’avoir trop rit, démarre en trombe. L’ascenseur, l’appartement. Qu’est-ce que je fais ici? Pourquoi remonter? Ah oui, mes chaussettes, je les ai laissées là-haut. Les récupérer, me sauver, m’arracher de son orbite et rentrer chez moi.

Léa. Si nous nous revoyons un jour, nous rirons bien de cette journée au centre commercial. Dans l’appartement, nulle trace de mes chaussettes.

T’aurais pas vu mes chaussettes?

Léa m’enlace, m’embrasse dans le cou.

Tes chaussettes? Tu n’en a plus besoin, mon petit mari.

Elle est folle, je le confirme. Que va-t-elle inventer encore? Que nous partons demain en voyage de noce! Que nous emménagerons dans un pavillon de banlieue! Petite folle, pauvre petite Léa. Mais mes chaussettes, merde, où sont mes chaussettes?

Merde, mes chaussettes!

Et maintenant, qu’est-ce que c’est ça? Une môme de cinq ans qui déboule de la chambre en chantant. D’où sort-elle? Elle m’avait caché ça. Léa, tu avais caché la môme?

C’est ta môme?

Tu as encore bu, William? C’est notre môme, notre belle petite Lucia.

Oh la la. Oh la la. Je crois que je reviendrai pour les chaussettes! Mieux, j’oublierai ces chaussettes! Mais que fait la môme? Eh petite, il y a méprise…

Papa! Papa! Papa! C’est vrai qu’on part pour Disney demain?

Léa! Cruelle Léa! Démente Léa! Qu’as-tu mis dans la tête de cette pauvre enfant! Vaut mieux que je disparaisse illico presto, sans mes chaussettes, que j’aille à la protection de l’enfance, à la police, je dénoncerai ces mauvais traitements psychologiques infligés à une enfant, étourdie de faussetés, manipulée.

William?

Léa. Elle me dévisage avec de grands yeux, la bouche ouverte, la mâchoire pendante. J’ai clairement l’impression qu’elle me croit fou. Quiproquo. Ça suffit.

Je pars. Léa, je pars, je ne reviendrai pas, merci pour la ballade, adieu.

J’ouvre la porte, sous le regard ahuri de la mère et de la gamine, je franchis le seuil.

William, tu veux divorcer, c’est ça?

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Vacances multicolores

Un aérogare. Un jeune homme rond. Vêtements fluorescents. Ou presque.

Amélien: Maman! Maman! Maman!

Sa voie domine tous les bruits.

Amélien: Papa! Papa! Papa!

Il hurle, livré à son allégresse. S’avancent vers lui un vingtenaire, et loin derrière, un sexagénaire, une sexagénaire.

Cléandre: Amélien! Amélien! Amélien! Comment vas-tu? Tu tu?

La mère: Mon petit, tout petit petit petit, beau petit Amélien!

Amélien: J’avais trop trop trop besoin de te voir Cléandre! Quelles emmerdes, merdes, merdes, j’ai eues! Néanmoins! Néanmoins!

Cléandre: T’es fringué comme une star, mon petit petit frérot! Ces couleurs, ça flashe!T’es magnifique!

Tous en choeur: C’est si bon de se revoir! Si bon! Si bon bon bon bon!

La famille réunie se transporte au chalet loué pour trois semaines. Pas loin de la mer. Pas loin du tout du tout.

D’ailleurs les y voilà, à la mer. Les parents se promènent à la façon des vieux couples, Cléandre et Amélien batifolent dans les vagues. Ils affrontent les puissantes vagues. Se plantent les pieds dans le sable, se penchent en avant, attendent le choc, bravement. Seul Cléandre reste debout. Un ballon multicolore roule sur la plage. Amélien. La mère s’inquiète pour son fils, le père rassure la mère.

Amélien: J’ai faim.

La famille remonte vers la terrasse d’un restaurant, quand Cléandre, soudain conscient de son prochain et de sa prochaine, suit des yeux une jeune femme accompagnée par sa mère.

Cléandre: Je regarde cette dernière vague!

Amélien n’y croit pas. Il bondit, entre Cléandre et la mer, entre Cléandre et les deux femmes.

Amélien: Allez allez! C’est pas l’temps d’mater les nanas! Nano nani nanon nana! J’ai faim faim faim! J’vais m’sentir mal si ça continue. Oh la li! Oh la lon!

La vague s’empare de la jeune femme, qui pousse un cri de moineau. Ses bras, ses cheveux disparaissent dans l’écume, puis une jambe apparaît, un bout de son maillot jaune, un bras, que l’écume avale à nouveau. La vague se retire, mais la femme ne se relève pas. L’autre femme accourt, trébuche, s’affale de tout son long dans vingt centimètres d’eau. Vif comme une hirondelle, Cléandre contourne Amélien et détale.

Amélien: Cléandre! Laisse-la, la la! Laisse…

Cléandre offre son bras à la jeune femme, jolie jeune femme, qu’il remet sur pieds. Légèrement blessée à la cheville gauche. Elle survivra.

Michelle: Merci monsieur.

Accent américain. Elle s’allonge sur une serviette de plage, il s’accorde les secondes nécessaires à la découverte de celle qu’il vient de tirer de la mer. Jolis nez joue front bras jambes orteils ongles chevilles. Tout, quoi. 

Cléandre: Votre cheville, ça ira?

Michelle: Moi c’est Michelle, et ma tante, Jill.

Jill: Thank you so much, young man, thank you.

Cléandre: Cléandre, tout à vous.

Lendemain midi. Amélien grogne. Les Américaines mangent des moules, à quelques tables d’eux. Cléandre suit le regard de son frère. Oh oh oh. Les Américaines! Amélien serre les poings.

Amélien: Encore l’Américaine! T’as vu comme soudainement elle ne boîte plus?

Cléandre: Elle est assise.

Amélien: Où vas-tu?

Cléandre invite les deux femmes à se joindre à eux. Exclamations de joies, le sauveur et la sauvée se font la bise, on boit. Amélien boit en silence, la mère est polie, le père, archiviste de la famille, filme la scène. On se quitte dans les éclats de rire des deux Américaines, du père, de Cléandre.

Cléandre: Elle m’a donné rendez-vous demain après-midi! J’adore les Américaines!

Le lendemain, Amélien, drapé d’un pyjama multicolore, souffre d’un horrible mal de tête, chuchote tellement c’est douloureux. Chacun mange de bon appétit, sauf Amélien, qui trouve l’huile d’olive trop parfumée, les tomates pas assez mûres, le fromage trop fait, la laitue pas assez verte, le vin trop rouge, le ciel trop haut. Bien trop haut.

Cléandre, l’homme au rendez-vous avec une charmante Américaine au joli nez, se lève, s’apprête à partir. Amélien oublie son mal de tête et explose.

Amélien: Pourquoi ne pas remettre ce rendez-vous à demain? Tu as son numéro, suffit de l’appeler.

Bisous à tous, Cléandre recommande à son frère de bien se soigner. Une semaine plus tard, Cléandre a eu bien des rendez-vous avec l’Américaine. Tant mieux pour eux. À l’heure de l’apéro, ce jour-là, la famille attendait Cléandre. Il a promis. Le père, la mère, Amélien s’installent à la terrasse, attendent donc. Leurs verres reposent sur la table, intacts. Les glaçons fondent. Soudain, le père les aperçoit, Cléandre et les deux Américaines, qui approchent, pieds nus dans le sable.

Amélien: J’croyais que c’était un apéro en famille. On est jamais en famille.

La mère: Mon petit Amélien… S’il nous faut en passer par là pour avoir Cléandre avec nous…

Le père sourit aux deux femmes qui s’approchent. Politesse des uns, rire des autres.

Le père: À la vôtre.

Au fil des jours, l’esprit léger des vacances revient. Puisque ce sont les vacances, non? Cléandre et Michelle ne se quittent plus, mais ce soir, ils ont convaincu Amélien de les accompagner en boîte. Hourra, se dit la famille. Hourra hourra hourra. 

La boîte est bondée, brûlante. Michelle et Cléandre volent vers la piste. Mais où est Amélien? Soudain, il apparaît au milieu de la piste, où il se démène avant tant d’aisance que ses kilos s’envolent. Ça danse et ça boit. 

Michelle: Où as-tu appris à danser comme ça?

Amélien: Dans mon lit. J’ai rêvé que je savais danser, et ça y était!

Michelle: Tu es formidable, Amélien!

Amélien: Toi aussi, Michelle!

On se réjouit de ces nouvelles et bonnes dispositions, on boit davantage, peut-être un peu trop en ce qui concerne Cléandre. Étourdi par l’alcool, il s’assied au bar, les observe, heureux. Michelle lui propose de rentrer, mais non non non, pas vous, il veut qu’ils restent, qu’ils s’éclatent et c’est fantastique. Bises, à demain, et Amélien et Michelle tournoient sur la piste, jusqu’au tout petit petit matin. Au retour, Amélien lui tend le bras, et ensemble, sous les pins géants puis sur le pont, ils chancellent, Michelle s’accroche au garde-fou, se penche au-dessus du canal, et violemment, d’une seule secousse, elle vomit.

Amélien: Dégueulasse.

Amélien, le visage fatigué, les joues pendantes, la saisit, la soulève, la fait basculer dans le canal. Plouf. Elle laisse échapper un petit cri de surprise, et disparaît. Amélien rentre à pied, quitte Hossegor à pied, et s’engage sur la route du gîte. Il marche lentement, s’use les chaussures, se fatigue, ralentit. Des phares, une voiture. Il déboule dans le fossé, rampe jusque derrière les buissons. Ça y est, c’est commencé, la fuite, la grosse peur bleu blanc rouge.

Au chalet, la grille du domaine est fermée. Le chien aboie, le propriétaire râle, Aurélien ment.

Amélien: J’ai fais une petite promenade, je suis tombé.

Le propriétaire fronce les sourcils et hoche la tête. Amélien file jusqu’au chalet, jusqu’à sa chambre. Il remarque l’absence de Cléandre, qui dort probablement dans le lit de Michelle. Après s’être frotté, lavé, changé, parfumé, coiffé, Amélien cogne deux coups à la porte de ses parents.

Amélien: Maman, c’est moi, Amélien.

La mère: J’arrive mon chou.

Ils se font la bise, elle se verse un verre d’eau, ajuste sa robe de chambre.

La mère: C’était bien votre soirée?

Amélien: J’ai tué Michelle.

Elle boit, puis replace délicatement son verre sur le comptoir. Les mains sur les hanches, elle jette un coup d’œil à la chambre de Cléandre. Amélien s’assied à table, pendant que maman lui prépare une tartine à la confiture.

Une heure plus tard, Cléandre apparaît dans l’embrasure de la porte. Vêtements de la veille, froissés, mous. Il sourit, fraîchement rasé, l’œil brillant, le teint rose. Amélien, maman et papa se lèvent, lui font la bise. Sur la table, des croissants, une baguette, des oranges, des raisins, un melon, des fraises, du chocolat et du café. Mais Cléandre remarque plutôt trois valises qui s’alignent, pansues, le long du mur. La mère avale goulûment une fraise bien rouge, juteuse à souhait.

La mère: Je veux voir plus de pays! J’ai la bougeotte!

Puisqu’on ne se cache rien dans une famille si unie, ni ni, la mère raconte le meurtre à tous, tous tous, y compris Cléandre. Le père charge les bagages dans le coffre, Amélien lit Paris Match, Cléandre bougonne. Pas content.

Le père: C’est vrai qu’elle était pas mal… Des histoires comme ça, ça agrémente les vacances, je te l’accorde! Faut pas lui en vouloir, ton frère, il a le cœur sur la main.

Cléandre: S’il allait au commissariat?

La mère lui prend la main, tendrement. Elle l’embrasse, le pousse dans la voiture.

La mère: Mon chou, n’en parlons plus, n’en parlons plus, plus plus plus. Et toi Amélien, grouille-toi mon grand, nous partons mon amour mour mour.

Il roulent, roulent, roulent, à se perdre dans la nuit. Mais qui se perd dans la nuit? Les vêtements fluorescents, ou presque, d’Amélien attirent les regards. Ils descendent dans une auberge. Pour dîner: un immense plat de pâtes, une truite obèse, qui plonge presque entière dans l’estomac d’Amélien. Quelques minutes plus tard, il somnole sur sa chaise, sous le regard émerveillé de maman, qui lui tapote la main, petite main main. Elle lui tapote toujours la main lorsque dix policiers font irruption dans la salle à manger quasi vide, bloquent les issues, et les mettent en joue. Le père, la mère et Cléandre posent leurs couverts. Amélien ressuscite. Une violente secousse l’ébranle et il bascule sous la table, où il se retrouve sur le dos, pris en serre entre le pied et le mur. Incapable de se relever, il s’agite comme un possédé, oh la la, il hurle je me suis cassé le corps, je me suis cassé le corps, corps corps. Effrayés, les policiers dégainent et lui ordonnent de se rendre. Tout se passe très vite. Amélien, redouble d’intensité, à la fois dans les mouvements et dans les cris. Les policiers reculent, se mettent à l’abri derrière le comptoir, ouvrent le feu. Leurs balles pénètrent dans la chair, s’y perdent, et il en faut une douzaine avant que ne cesse le braillement. Puis c’est l’anarchie, chie chie chie, qui s’installe. La mère, folle de douleur, en se précipitant vers le cadavre fait voler les chaises, renverse les tables, sourde aux ordres des policiers. Une seule balle l’achève. Elle s’écroule loin d’Amélien, la tête dans un plat de pâtes. Constatant cette abrupte réduction de la cellule familiale, papa s’insurge, mentalement, réclame justice, de la même manière, et plante les deux bras au ciel, statuesque. Et Cléandre? Cléandre baisse les paupières, regarde Amélien et murmure: comment vas-tu? Tu tu!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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