Un souvenir

MARIONNETTE: Où suis-je? Qu’est-ce qui m’arrive?

BALLON CREVÉ: On vient de te jeter dans le coffre des objets périmés. Bienvenue! Avec toi, le coffre est plein!

MARIONNETTE: Périmé! Moi? Je peux servir encore de longues années! J’ai toute ma tête, toute, et si mon habit est légèrement usé, oui, y a qu’à le remplacer.

BALLON CREVÉ: Ton habit est une loque. Mais la tête! Tous, autant que nous sommes, nous croyons l’avoir encore. Pure illusion, mon cher.

WALKMAN: Parle pour toi, Ballon Crevé. Ton essence s’est évaporée par ta fissure, qui s’élargit avec les années. Ton cuir rétrécit, s’effrite. Affreux.

BALLON CREVÉ: Oh toi, depuis combien de décennies as-tu cessé de chanter? T’es l’exemple type du signifiant sans signifié.

LIVRE DE CONTE: Moi j’ai toujours du contenu, contrairement à vous.

WALKMAN et BALLON CREVÉ: Oh toi!

WALKMAN: Il te manque une page sur deux, et celles qu’il te reste ont été rongées par un chien! Ton contenu, c’est du verbiage sans queue ni tête.

MARIONNETTE: Mais moi! Je peux encore jouer le prince charmant! Je peux encore interpréter des rôles de Molière! De Racine! De Ionesco!

LIVRE DE CONTE: Tu n’es pas chauve.

MARIONETTE: Tu n’as rien compris. Je suis complet. Entier. Vivant.

BALLON CREVÉ: Ta vie ne tient qu’à un fil. Maintenant que le coffre est plein, tu sais ce qui nous attend, tous?

WALKMAN: La Grande Transbahutation!

LIVRE DE CONTE: La Renaissance.

BALLON CREVÉ: Idiots! Ce qui nous attend, c’est le rebut! La chanson, je la connais. Au printemps, ils feront le grand ménage. Ils remarqueront ce coffre qu’ils n’ouvrent jamais, remplis de choses qu’ils n’utilisent jamais, et que penseront-ils?

MARIONNETTE: Qu’il est temps de nous utiliser!

BALLON CREVÉ: Ils penseront que nous gênons! Que nous occupons un espace qui ne nous appartient pas, qui pourrait servir à entreposer toutes ces choses qu’ils nous préfèrent.

WALKMAN: Ils pourraient nous vendre. Un divorce à l’amiable, une nouvelle vie pour nous!

BALLON CREVÉ: Tu t’es vu? Qui voudrait t’utiliser, aujourd’hui? T’es lourd, encombrant, limité, et franchement laid.

WALKMAN: Tu peux bien parler! T’es crevé!

BALLON CREVÉ: Crevé si tu veux, mais je n’ai pas perdu ma répartie!

LIVRE DE CONTE: Par contre, ton rebond, oui.

BALLON CREVÉ: Vous me crevez le coeur! Nous finirons tous au rebut, je vous le dis!

MARIONNETTE: Il doit bien y avoir une solution, un moyen de s’évader, de reprendre du service!

BALLON CREVÉ: Hélas.

WALKMAN: Moi, je suis optimiste. Nous nous en sortirons!

LIVRE DE CONTE: J’en doute. J’étais ici bien avant vous tous. Au mieux, nous pouvons espérer inspirer un brin de nostalgie, ce qui nous ouvrirait une nouvelle carrière.

MARIONNETTE: Quelle sorte de carrière?

LIVRE DE CONTE: Celle de souvenirs. Ça vit longtemps, des souvenirs. On les dorlote, on leur parle, on les expose avec fierté!

BALLON CREVÉ: Avec nos sales gueules, tu y crois vraiment? Sincèrement?

MARIONNETTE: Moi j’y crois. Je ferais un beau souvenir. On me ferait jouer à l’occasion, pour montrer que je me porte bien. Puis un jour, je deviendrais une antiquité. Ce qui est encore mieux. Je jouerais Néoptolème à merveille!

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Chasse au trésor

Je l’ai revue dans ce café où je vais tous les samedis matin. Je la connais bien, enfin, je la vois souvent. Elle travaille à la librairie où j’achète tous mes livres. Je ne lui ai jamais parlé, je n’ai jamais osé. Elle travaille dans la section Littérature jeunesse, et je n’ai jamais osé m’inventer un prétexte pour lui demander conseil. J’aurais pu m’inventer une nièce, une petite sœur, n’importe quoi aurait fait l’affaire, mais je ne joue pas bien. Alors je me suis contentée de lui sourire de loin, ou plutôt, de sourire de loin dans sa direction, comme si je souriais à tout l’univers dans un immense rayon au centre duquel elle se déplaçait.

Mais ce matin, elle était au café, assise à trois tables de moi. Elle lisait. Zazie dans le métro. Je ne connais pas. Moi, je lis surtout des romans de science-fiction, des romans d’aventure, de mystère et parfois d’épouvante. La littérature, vous savez ce qu’ils appellent littérature, m’ennuie. M’endort.

Elle était là, je n’osais pas la regarder, je risquais à peine un rapide coup d’œil de temps en temps. J’avais les yeux plongés dans mon propre livre, mais je n’ai tourné aucune page pendant trente-cinq minutes, incapable de lire, de me concentrer. Je perdais conscience de mon état, je m’imaginais suant à grosses gouttes, tremblotant comme une feuille d’automne, blanche comme une morte.

Ridicule, je me sentais grotesque, risible, en somme, plus sotte que jamais. Je devais me ressaisir, ou disparaître. Lui sourire, lui adresser la parole, ou ne plus jamais fréquenter ce café, sa librairie, ce quartier. Je me suis donc levée pour me rendre aux toilettes, question de respirer un peu, de m’éponger le front, les joues, de me ranimer le corps et l’esprit.

À mon retour, j’étais décidée. J’échangerais un regard avec elle, je me lèverais aussitôt pour lui demander de quoi il était question dans son livre, et le reste viendrait, s’il devait venir.

Mais elle n’était plus là. Partie. Sa table nettoyée, vide, luisante d’un néant inattendu.

J’avoue que j’étais secrètement soulagée, parce que je n’aurais pas à puiser dans mes rares ressources de courage, mais j’en aurais pleuré. Je me détestais, je maudissais mon hésitation. En me rasseyant, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose sous mon livre. Je le lève, curieuse. Zazie dans le métro! Elle m’a laissé son livre!

Oh! Elle a tout compris à mon jeu. Depuis longtemps? Vite, l’ouvrir, chercher le message qu’elle m’aura laissé, son numéro, son courriel, son nom, un rendez-vous.

Rien. Pas même un signet pour m’indiquer une page, un passage qui m’aurait mis la puce à l’oreille. Faudra-t-il que je lise tout le livre pour comprendre? Est-ce que ce livre me donnera un indice, une piste?

Non. Si j’avais été dans sa situation, je n’aurais pas laissé tout un livre où trouver une révélation. J’aurais voulu quelque chose de plus direct, sans tout dire.

Mais quoi? Le nom de l’auteur? Elle s’appelle Queneau? Elle s’appelait peut-être Raymond, autrefois? Non. Plus personne ne s’appelle Raymond.

Le titre! C’est ça. Parions que c’est le titre. Si elle ne s’appelle pas Zazie, elle peut très bien m’attendre dans le métro! Oui! Elle est là! Elle est descendue dans la station de métro, juste à côté. Vite, payer, et filer. Pas une minute à perdre.

Heureusement, le samedi, ce n’est pas la foule. Je descends deux à deux les marches vers la station. Eureka! Elle est là, debout devant ce banc. J’agite la main pour qu’elle me voie, m’attende. Mais que fait-elle. Le métro arrive, elle s’avance, le métro s’arrête, les portes s’ouvrent. J’agite la main, je crie. Elle m’aperçoit, elle ne peut pas ne pas m’apercevoir! Elle s’engouffre dans le métro, disparaît.

Je suis à bout de souffle. J’ai couru, bien en vain. Je m’assois sur le banc où elle était il y a moins d’une minute. Un livre?

Elle m’a laissé un autre livre? Un autre indice? Je le retrouverai. Cette fois, de quoi s’agit-il? Une bande dessinée. La cordée du Mont-Rose. Qu’est-ce que c’est? Station Mont-Royal? Mont-Rose, Mont-R, comme dans Mont-Royal. Logique. Elle a tout prévu, tout prémédité.

Station Mont-Royal. Personne. Peut-être à l’extérieur? Non. Où est-elle? Impossible que ce soit une fausse piste.

Si ce n’est pas Mont-Royal, c’est quoi? La cordée, comme dans Lacordaire. Il n’y a pas de station Lacordaire. Alors? Mont-Rose, Rose-Mont. Voilà! Rosemont!

Je saute dans le prochain métro, je suis tout de suite à la station Rosemont. Elle est là. Oh, l’excitation monte! J’adore cette chasse à indices.

Est-ce que c’est bon, maintenant? Elle m’attendra?

Elle jette un sac à la poubelle et monte l’escalier en courant. J’ai beau m’élancer, mais à l’extérieur, elle s’est déjà éclipsée. Pourtant? Je jette un coup d’œil dans toutes les rues autour. En vain.

L’indice est dans le sac qu’elle a jeté. Je me précipite jusqu’à la poubelle, j’y plonge la main sous le regard méprisant des passagers qui sortent du métro.

Un nouveau livre. Le sol. Sous-titre: Une merveille sous nos pieds. Oh la la. Celle-là ne sera pas facile. Sol? Boutique de musique? Je connais la boutique La clef de sol à Québec, mais pas dans Rosemont. Il n’y a pas de disquaire, pas de luthier, rien. Rien non plus qui soit lié à l’agriculture ou au jardinage. Peut-être un jardin communautaire? J’en doute. Alors quoi? Sol?

Une petite recherche sur internet, voilà. Sol, Rosemont. Qu’est-ce que ça donne? Un article sur le sol de Rosemont, des logements à louer, bref, rien de précis. Cherchons Sol, Montréal. Voyons. Rien de mieux. J’espère qu’elle m’attendra. C’est ridicule, je dois trouver.

Je sais! Demandons sur Facebook. Il se trouvera peut-être quelqu’un pour m’aider. J’ai une énigme à résoudre et j’ai besoin d’aide. Mes indices sont: Sol – Rosemont – Une merveille sous nos pieds.

Attendons. À cette heure-ci, ça ne devrait pas être long. Voilà. Un sous-sol d’une maison dans Rosemont. Passons. Fouilles archéologiques dans Rosemont? Il n’y en a pas. Tiens, maman. Que va-t-elle me sortir! La bibliothèque. Qu’est-ce qu’elle raconte? Maman, de quoi parles-tu? Comme elle déraille, parfois! La bibliothèque Marc Favreau. Marc Favreau, c’était Sol, le clown. Tiens. Connais pas. Cherchons Marc Favreau. Qu’est-ce que ça dit? Mort en 2005, pas étonnant que je ne le connaisse pas. Principalement connu pour son personnage de Sol. Mais elle a raison. Tu parles d’un nom pour un clown!

La bibliothèque est juste là, je la vois d’ici. J’y cours, j’y vole.

Elle est là! Je tremble. Elle vient vers moi. Tout va bien se passer. Mon cœur qui s’affole. Respirer. Respirer. Quoi? Que me dit-elle?

Vous comprenez ce que je vous dis? C’est le concours mensuel de la librairie Champignon! Vous vous y êtes inscrite, et vous avez été choisie! Félicitations! Vous êtes la première à résoudre les trois énigmes. Voici votre bon d’achat, cinquante dollars. Félicitations!

Cinquante dollars? Comment ai-je pu oublier ce concours! Elle s’en va? Déjà? Je tremble. Étourdie. Sonnée. Je ris, je pleure.

Un concours!

J’achèterai cinquante dollars de livres dans la section Littérature jeunesse! Je relirai Harry Potter s’il le faut, mais je lui dirai bonjour toutes les semaines.

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Ô ma nature!

Là où je vis, il y a un loup qui hurle du matin au soir, par intermittence. Au début, j’avais peur, surtout pour les enfants. Même si j’en ai plusieurs, je n’aurais pas aimé qu’il m’en prenne un, ou deux. On a beau dire, un enfant, même si ça se fait vite, c’est presque irremplaçable. On s’y attache, que voulez-vous, c’est plus fort que soi.

Alors le loup.

J’ai consulté les voisins, ceux qui vivent ici depuis toujours. Impossible d’en tirer quoi que ce soit. D’abord, ils refusent de me laisser entrer chez eux, je dois leur parler à partir de la rue. Leur crier plutôt, parce qu’à cette distance, il en faut du poumon pour atteindre l’autre. J’ai beau m’égosiller, tenter de les séduire, de me montrer sous mon plus beau jour. Pas facile quand il faut hurler à s’en déchirer la gorge. Surtout quand l’autre ne répond pas. Ceux, les rares qui répondent, le font sans hausser la voix, si bien que je n’entends rien.

Je n’ai rien appris sur le loup.

Il y a bien les marchands. Heureusement les marchands. Pas le boulanger, pas le boucher. Eux, ils sont seuls, ne se sentent pas tenus de parler, d’être gentils. Si vous n’achetez pas chez eux, vous devrez rouler trente-cinq kilomètres jusqu’au prochain village. Par contre, il y a trois marchands de glace, cinq garages, trois salons funéraires. Même si je ne mange pas de glace, j’en achète, et même si ma voiture est en bon état, je la fais vérifier, revérifier, on est jamais trop prudent. Comme je n’ai pas de cadavre à portée de la main, je ne fréquente pas les salons funéraires.

Enfin, le fameux loup.

J’ai pu glaner, entre les glaces et les courroies de transmission, trois informations précieuses. Trois. D’abord, le loup est noir, avec un peu de poil blanc sur le poitrail, ce qui serait rare et signe, folklore local, d’une malédiction. Secondo, le loup n’est pas seul, sauf qu’on ne voit jamais la meute, qui se tient à bonne distance du village. Tertio, le loup n’a jamais ni mangé ni attaqué un villageois. Idem pour son ascendance jusqu’à 1759. Par contre, il semble qu’il attaque régulièrement des citadins. Folklore local ou malin plaisir à m’effrayer?

Évidemment, je me suis empressé de vérifier sur internet. Rien. Le village ne parle pas de son hurleur sur internet. Je n’étais pas rassuré, je commençais à m’inquiéter. Dans ce village, on est lent à sympathiser avec les citadins. Je me demandais, tout bas pour qu’ils ne m’entendent pas, s’ils ne s’en débarrassent pas de temps en temps. En blâmant le loup.

Pauvre loup.

Pour en avoir le cœur net, j’ai demandé une audience avec le maire, qu’il m’a accordée trois semaines plus tard. Cinq minutes. Il a refusé de parler du loup. Pas dans sa juridiction.

Oh ce loup!

J’ai du mal à me concentrer, j’ai du mal à dormir. Il hurle trop fort, trop souvent. Moi qui croyais que les loups ne hurlaient qu’à la pleine lune, comme dans les contes. Enfin, je n’y croyais pas vraiment, mais tout de même, hurler tous les jours! Faut que sa vie soit d’un ennui! Certaines nuits, quand j’arrive à m’endormir, je rêve qu’il marche sous ma fenêtre, qu’il nous guette, ma famille et moi.

Faim de loup.

Nous avons acheté cette maison d’été, à l’orée des bois, pour profiter du paysage de la montagne. Pour les promenades, les aventures. Nous aurions peut-être dû parler aux locaux avant de signer. On peut toujours revendre. La mer, c’est bien aussi, et il n’y a pas de loups.

Au loup!

Il est devant moi, sur le sentier. Noir. Noir avec du blanc sur le poitrail. C’est bien lui. Pourtant, ce sentier, j’y marche tous les matins avant le réveil des enfants, et je n’ai jamais vu de loup. Ses hurlements montent de bien plus loin, pas ici, juste derrière chez moi. En voilà d’autres. Deux autres, puis encore deux, et encore. Combien sont-ils?

Au loup!

Je me sens con, seul au milieu de cette meute. Sans mon téléphone. J’aurais pu prendre une photo, j’aurais pu appeler au secours. Mais qui? Ces villageois ne se dérangeront pas pour moi. Nous qui songions à nous installer définitivement dans un joli petit village. C’est vrai. Nous travaillons en ligne, essentiellement. Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’une connexion à internet et une nourriture de qualité. Et du vin.

Sales loups!

Parlant de nourriture de qualité, ces canins hérissés me semblent intraitables. Ils ont faim, et je suis au menu. Je vais y passer. Vraisemblablement.

À l’aide! Au loup! Au loup!

Ils attendent que je m’affaiblisse! Partons en paix! Ne cédons pas à la panique. Soyons gracieux, dans ces derniers moments. Ô ma nature! Je viens à toi! Je t’ai polluée, oui, mais j’ai beaucoup recyclé! Papier, plastique, bouteilles de vin. Compost aussi! Parfois, pas toujours. Et j’ai fait plein d’enfants. Je ne les compte plus, tellement ils sont nombreux.

Hey, les loups!

Qu’est-ce qui leur prend? Qu’ont-ils à partir en agitant la queue! C’est pas que je tenais à périr, mais pour une fois, j’étais prêt. Total zen!

Les loups?

Qui est ce villageois? Je ne l’ai jamais vu? Tous les loups autour de lui, comme s’il était le chef. Il y avait un film sur ça, que j’ai vu quand j’étais môme. Que me raconte-t-il? Ce sont ses chiens? Des chiens? Quoi? Des alaskan malamute?

Y a pas de loup.

Monsieur, personne ne m’a dit… Je croyais que… Vous avez ri, quand j’ai dit Ô ma nature?

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Du ménage et de la littérature

Deux jeunes femmes, colocataires dans un appartement du centre-ville. Vendredi soir, vingt et une heures trente. Patricia entrebâille la porte de la chambre d’Éléonore.

PATRICIA: Éléonore?

ÉLÉONORE: …

PATRICIA: Éléonore?

ÉLÉONORE: Quoi?

PATRICIA: J’ai envie de danser. D’aller en boîte. Tu m’accompagnes? Pas le goût d’y aller seule.

ÉLÉONORE: Je ne peux pas, je dois faire de la littérature.

PATRICIA: Pas grave, je dois faire du ménage. Dans ma chambre. On termine nos trucs, et on ira après?

ÉLÉONORE: D’accord.

Dans sa chambre, Patricia range les vêtements éparpillés sur sa commode, met de l’ordre dans ses cosmétiques, époussette, même la poussière imaginaire. Patricia adore épousseter. Et passer l’aspi, même s’il n’y a rien à aspirer. Tout cela, sans se presser, lui prend un peu plus d’une heure. Retour devant la porte entrebâillée de la chambre d’Éléonore.

PATRICIA: J’ai terminé mon ménage.

ÉLÉONORE: J’en ai pas fini, avec ma littérature.

PATRICIA: T’as besoin d’aide? Je peux te refiler un coup de main.

ÉLÉONORE: Pourquoi pas. Alors voilà. Il tombe amoureux d’une fille, mais elle lui préfère son hérisson. Il insiste, elle lui tourne le dos, il colle, elle lui botte le derrière, il revient à la charge, et là, je ne sais pas trop ce qu’elle fait.

PATRICIA: Elle va chercher son hérisson, elle le place entre eux deux.

ÉLÉONORE: J’hésite. Je n’aime pas me servir des animaux pour mes expériences.

PATRICIA: C’est un hérisson complaisant.

ÉLÉONORE: Tu crois?

PATRICIA: Tu n’auras qu’à lui inventer une sortie de crise joyeuse.

ÉLÉONORE: Évidemment. Donc, le type se pique sur le hérisson, il hurle de douleur, il s’enfuit en la traitant de folle, de maniaque.

PATRICIA: D’écervelée.

ÉLÉONORE: Elle remercie son hérisson, en lui caressant la tête.

PATRICIA: As-tu pensé ajouter un passage un peu compliqué, quelque chose qui donnera de la profondeur?

ÉLÉONORE: Un peu d’hermétisme, peut-être?

PATRICIA: Les gens adorent. Donc, ton hérisson, il a double usage. Maintenant qu’il a chassé l’intrus, il roule dans tes pensées.

ÉLÉONORE: Il va les transpercer!

PATRICIA: Pourquoi pas. Il les transperce, et les pensées se vident.

ÉLÉONORE: Pas très joyeux comme sortie de crise.

PATRICIA: C’est vrai. Le hérisson transperce les pensées, qui laissent ainsi entrer plus de lumière. Voilà. L’illumination par hérisson.

ÉLÉONORE: Génial.

PATRICIA: Bleue.

ÉLÉONORE: Bleu? Quoi, bleu?

PATRICIA: La lumière, elle est bleue. C’est plus obscur qu’une lumière ordinaire.

ÉLÉONORE: Un œil! La lumière bleue dont la source est un œil. Mais, un œil de quoi?

PATRICIA: De rien. Un œil qui a sa propre vie d’œil.

ÉLÉONORE: En bois.

PATRICIA: Qui chante.

ÉLÉONORE: Je crois que ça y est, maintenant. C’est plus que bon. Merci merci merci. Merci de m’avoir aidé à faire ma littérature. La prochaine fois, c’est moi qui t’aiderai à faire ton ménage.

PATRICIA: Allez! Change-toi en vitesse, et allons danser!

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Chut!

Ils s’éveillent près d’un ruisseau, comme dans la littérature. L’eau lance ses petits couteaux d’argent, les lourdes feuilles pendent paresseusement au-dessus des flots, quelques truites gobent des patineuses.

Elle le regarde dormir, l’air de se demander depuis combien de temps dure ce sommeil. Le sien vient à peine de s’achever. Elle sourit, caresse ses cheveux qui s’emmêlent sur ses épaules nues.

À son tour, le voilà qui ouvre les yeux. Il touche le bas de sa robe qui traîne dans l’herbe, respire à grands poumons cette belle journée.

Il ouvre la bouche, mais d’un geste vif elle lui pose le doigt sur les lèvres, et aussitôt s’étonne de son geste, regarde ses mains, recule.

Il s’assied en s’appuyant contre le tronc d’un chêne, observe cette femme que les herbes, les fleurs et les arbres ont adoptée. Lydia, je connais ton nom sans que je ne sache pourquoi, sans mémoire.

Elle pousse un petit cri, tord ses lèvres de douleur. Elle se tient la main droite, ensanglantée. L’index et le pouce manquent. Ils gisent dans l’herbe, à quelques centimètres d’elle.

À la vue du sang, l’homme se précipite vers elle. Laisse-moi t’aider. Laisse-moi te bander la main. Que s’est-il passé?

Mais au même moment, horrifié, il observe la main de Lydia se sectionner, comme si un sabre invisible la sectionnait. Des larmes montent aux yeux de la jeune femme, impuissante. Chut! S’il te plaît, Edgar, ne parle pas.

De sa main encore valide, elle tente de nouer un garrot autour de son avant-bras. Mais Edgar, inquiet, déchire sa propre chemise en lanières. Je vais te soigner. Il le faut.

Dans un hurlement, la femme bondit sur ses pieds et s’enfuit dans un sentier qui longe le ruisseau. Derrière elle, traîne dans les roseaux son joli bras ensanglanté.

À la vue de cette amputation, Edgar s’arrache les cheveux. Quelle malédiction a pu s’abattre sur sa compagne? Quel est cet endroit? Qui est-il? Qui est-elle? Il s’élance à sa poursuite, en proie aux plus étranges tourments. Lydia, attends-moi! Que se passe-t-il? Lydia? Où sommes-nous?

Lydia s’effondre lourdement sur une pierre qui surplombe l’eau. Elle a perdu une jambe, que le courant emporte dans un sombre nuage rougeâtre. Tais-toi! Edgar, je t’en prie, tais-toi!

L’homme, essoufflé, qui arrive enfin auprès d’elle, s’immobilise, saisi d’effroi. C’est un cauchemar! Ce n’est pas possible!

Aussitôt ces mots prononcés, Lydia perd la jambe et le bras qui lui restaient. Elle n’est plus qu’une petite chose sanguinolente, que la douleur anesthésie. Tais-toi. Tu me tues.

La voix est si faible qu’Edgar, hésitant, s’avance vers elle, se penche près de sa bouche pour entendre. Je vais t’emmener, je vais te sauver.

Paroles fatales. La tête de Lydia se détache du cou et roule sur les pierres jusque dans le ruisseau, où elle flotte de longues minutes avant d’être happée par les flots chantants.

Éperdu, terrifié, Edgar se prend la tête à deux mains et s’enfuit dans la forêt derrière lui. On ne l’a plus jamais revu.

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La Comédie

MANTIE: Si tu me dénonces, je nierai. Je nierai tout.

DISIA: Je ne te dénoncerai pas. 

MANTIE: Ça t’indiffère? Tu crois que ça n’est rien, tu t’en détournes comme d’une banalité, tu iras ton chemin sans arrière-pensée?

DISIA: Tu n’as pas à t’inquiéter. Je suis ton amie, pourquoi irais-je te dénoncer, et à qui?

MANTIE: Mais à tout ce qui écoute, lit, avale! À tous et à tout!

DISIA: Tu dramatises. Gardons notre sang tiède, respirons longuement, et viens avec moi, j’allais faire des courses.

MANTIE: Son sang est froid.

DISIA: Pas encore, mais ça viendra. Allez, viens.

MANTIE: J’en fais quoi?

DISIA: Laisse-le. Il n’a pas besoin de toi. Ni de personne, d’ailleurs.

MANTIE: J’ai peur d’avoir des remords. Je sens que je devrais faire un geste, quelque chose pour me racheter.

DISIA: Tu finiras par te dénoncer toi-même. Tu l’as trucidé parce qu’il ne voulait pas que tu touches à sa Comédie humaine. Le voilà bien mort, tu ne dois pas avoir peur des morts. Ils nous tournent le dos, tous. Alors.

MANTIE: Pourtant, je n’avais pas de haine. On dirait qu’il dort. A-t-il au moins prononcé un mot, un seul mot?

DISIA: Apportons sa Comédie humaine, à nous deux, nous y parviendrons. Ce serait vraiment dommage de la laisser derrière, et là, oui, ça rendrait tout cela modestement absurde.

MANTI: Je n’y avais pas pensé. Voler, une chose que je n’ai jamais faite. Pas même un bonbon.

DISIA: Là c’est différent. La culture, ça ne se vole jamais, ça n’a pas de prix.

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Amoureux

ICALIA: Vous souvenez-vous quand vous étiez amoureux?

ROTRAN: Amoureux, moi? Vous rigolez!

ICALIA: Pourtant, on l’a dit. Il y a des témoignages, des photos, une vidéo, un webinaire, deux blogues, et je ne sais plus combien de tweets.

ROTRAN: Vraiment? Moi qui croyais, enfin, qui étais persuadé. Mémoire, oh mémoire, quand tu nous frappes la tête sur le dash.

ICALIA: Oh le dash! Oh le dash! N’empêche, vous voilà cerné, identifié. Recroquevillé.

ROTRAN: Vous avez des précisions, des informations? Peut-être pourriez-vous me fournir une énumération des objets de cet amour, avec quelques répercussions, car ça n’a certainement pas manqué. Je ne suis pas devin, mais on devine. Non?

ICALIA: L’énumération est courte: c’était Trabriotala. La seule et unique Trabiotala.

ROTRAN: Ce nom ne me revient pas. Cela a dû être fort bref, il y a fort longtemps.

ICALIA: Cela a duré entre deux et cinq ans, il y a de cela dix ans, neuf mois, trois jours. Vous avez effacé, rayé, vraiment c’est une réussite!

ROTRAN: Un succès, semble-t-il. Vous êtes certaine? Oui? Moi qui me gausse depuis des années d’un passé irréprochable, d’une vie exemplaire, propre, claire, et je dirais, car on le dit, limpide. Mais on ne le dira plus. Devant la preuve, je devrai me courber. Avouer? Comment cela serait possible, sans le souvenir?

ICALIA: Du souvenir, je connais un marchand de la rue Desormeaux qui en vend. C’est cher, mais de qualité A-1.

ROTRAN: A-1? Impressionnant.

ICALIA: On y va? Je peux vous y accompagner.

ROTRAN: Non merci. Dorénavant, je ferai preuve d’humilité. Cela je le peux. Je jouerai le rôle à merveille. Mais ne me demandez pas d’en apprendre la genèse, la visqueuse, boueuse et fumeuse réalité.

ICALIA: Pourtant, Trabiotala, ça promet. Ça peut être une illumination.

ROTRAN: Je n’y pressens que soupirs, attentes, frustrations et renoncements. Ça m’anéantirait. Puis, je n’ai pas le temps d’oublier une deuxième fois. Je ne me souviendrai pas. Jamais.

ICALIA: Comme vous voulez. Après tout, comment savoir! La rumeur fait peut-être fausse route. Ça s’est vu.

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Un poème

Filer dans la nuit, dans le désert du Nevada, sans pare-brise. Des fous à moto me poursuivent depuis que je t’ai quitté.

Qui sont-ils? Que me veulent-ils?

J’ai mis tes lunettes, mais ce n’est pas suffisant. Ce vent sur mon front. Ce bourdonnement dans mes oreilles. Je sens ma tête sur le point d’éclater.

Je n’ai pas peur. Je garde mes yeux sur la route, mes mains sur le volant.

La route est déserte. Presque déserte. Nous ne croisons pas plus d’une voiture toutes les demi-heures. Ou plus.

Que me veulent-ils?

Je ferai tout pour survivre à cette nuit. Pas question d’abandonner.

J’ai suffisamment d’essence pour atteindre la ville. J’ignore ce que je ferai une fois sur place. Et eux, quel est leur plan? Vont-ils me tirer dessus? Me laisseront-ils entrer dans la ville?

J’ignorais que j’avais des ennemis. Je me creuse la cervelle, je ne trouve rien.

Je crois que j’ai gagné un peu de terrain sur eux. Dans mon rétro, leurs phares rétrécissent. Combien sont-ils? Trois? Quatre? Peut-être seulement deux.

Si au moins il y avait des flics sur cette route. Ça les exciterait. Excès de vitesse. Gros excès. Mais pas de chance d’en rencontrer un qui ne dorme pas dans cette nuit sans lune.

Zut!

Une crevaison. Pas le moment.

Oh la la. Ça valse. Un coup à droite, un coup à gauche. Me voilà bien enlisé dans le sable.

Vite. Sortir. Courir.

Les voilà. Ils s’arrêtent, inspectent la voiture.

Impossible de se cacher. Courir.

Que font-ils? Ils mettent le feu à la voiture. Ne semblent pas vouloir me poursuivre. Qu’est-ce que c’est?

Ils chantent, ils rient.

Les voilà qui partent. Rebroussent chemin, retournent d’où ils viennent.

C’est peut-être un piège, pas question de revenir vers la route avant le lever du soleil. Ils ont peut-être laissé un des leurs derrière.

Je marche. Toute la nuit, en parallèle avec la route. M’éloigner le plus possible de la voiture, de mes ennemis.

Enfin le soleil. Espérons qu’une voiture s’arrêtera.

Une moto! Oh non!

Rassurons-nous. Certainement pas un de ces types. Ils sont partis, disparus.

Plutôt aimable. Me conduit jusqu’à la ville, jusque chez moi.

Je lui offre un verre, pour le remercier. Frères humains, je crois en vous!

Je lui raconte ma mésaventure, mon pare-brise éclaté par la pierre qu’ils ont lancée, et la poursuite, et l’incendie, et la nuit dans le désert.

Il s’excuse.

Pardon?

Il s’excuse. Son copain, c’est un excentrique. Il avait besoin de ça, cette nuit, pour écrire un poème.

Un poème? C’est quoi cette connerie.

Oui, un poème.

Je lui balance mon verre au visage. Ridicule. J’en oublie de relever son numéro de plaque. Il déguerpit, l’air vraiment désolé.

Traitement en cours…
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Bien suffisant

Le jour du dixième anniversaire de son mourômuniq, Lucille a enfermé son mari Julien dans un coffre de cèdre. Vert.

C’était devenu impossible pour Lucille d’avoir à la fois un mourômuniq et un homme dans sa vie. Un choix s’imposait. Brave Lucille, elle a choisi sans hésiter le mourômuniq.

Liberté.

Dorénavant, elle pouvait consacrer la quintessence de son amour, de ses heures, de ses soucis, à son mourômuniq. Sans filtre. Parce que Julien n’en finissait plus de soulever des doutes, de relever des contradictions, de réclamer. Julien faisait tache, il n’était plus invisible.

Avant d’agir, certes, Lucille s’est sondée. Elle n’est pas femme à révolutionner sa vie sur un coup de tête.

Il y avait bien sûr la possibilité, pratique, d’obtenir un divorce. Sauf que ça la priverait de la fortune de Julien, et les divorcés ne disparaissent jamais complètement. Ils traînent à jamais une rancune inquisitrice.

L’idée du veuvage lui est apparue, oh, mais très brièvement. La mise en œuvre ne la rebutait pas, malgré quelques hésitations sur les méthodes. Non. Lucille s’est simplement dit que peut-être, un jour, elle aurait à nouveau besoin de Julien, comme jadis. Et puisque trouver un nouveau Julien représenterait un défi dont la taille croissait avec les années, mieux valait conserver celui qu’elle avait sous la main.

D’où le coffre en cèdre.

Puis ce furent vingt ans de bonheur indicible. Inodore.

Un matin, ou était-ce un soir, le mourômuniq a disparu. Il n’était plus là. Ni dans la maison ni dans le jardin, nulle part.

Lucille a hurlé, jeûné, prié. Elle a lancé des recherches dans tout le comté, dans tout le pays, jusqu’en Patagonie. En vain.

Jamais elle ne retrouverait le mourômuniq, elle le savait, et peu à peu, l’acceptait. En pleurant.

Alors elle s’est souvenue de son coffre en cèdre. Et de Julien.

Elle avait besoin de Julien. Pour la consoler, pour lui tenir la main, pour ne pas laisser s’évaporer les quelques baisers qui lui restaient.

Mais Julien n’était plus tout à fait lui-même. On aura beau protester, vingt années dans un coffre en cèdre, ça laisse des traces.

Julien ne parvenait plus à se déplier. Paralysé dans une position foetale, ses membres atrophiés, il ne ressemblait plus à cet homme fier qu’il avait été.

Malgré tout, Lucille décida que ce nouveau Julien, c’était bien suffisant.

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S’égoutter

Des amis autour de la piscine. Maillots de bain. Musique. Margueritas.

JASMIN: Je vais pisser.

Un peu éméché, Jasmin monte les cinq marches du balcon, pousse la porte-fenêtre, titube jusqu’aux toilettes. Appuyé sur le mur, il baisse son maillot, qui tombe à ses chevilles. Il ferme les yeux.

Ça coule, longtemps. Jasmin a bu tout l’après-midi. Sensation de libération. Peu à peu, sa vessie reprend des proportions normales, moins douloureuses. Ça coule et ça coule, tellement que Jasmin manque de s’endormir, appuyé au mur.

Puis ça y est. Quelques gouttes, voilà. Remonter le maillot, aller rejoindre les amis. Mais. Évidemment, il en restait encore un peu. Rasant.

Demi-tour, Jasmin s’installe au-dessus de la cuvette. Et ça coule encore. Comme s’il ne l’avait pas fait une première fois. Ça n’en finit plus, il sent que ça va durer.

S’appuie à nouveau sur le mur, échappe son maillot qui tombe à ses chevilles.

Jasmin somnole, bercé par le bruit du flot ininterrompu. Impression de s’affaiblir, immobile devant la cuvette.

À l’extérieur, les amis l’appellent. Jasmin! Jasmin! C’est que ça fait déjà une bonne demi-heure qu’il est parti. On vient même frapper à la porte, mais on n’insiste pas. Il y a une autre toilette à l’étage.

Ça coule, et ça coule encore. Les yeux fermés depuis de longues minutes, souffle régulier, tout porte à croire que Jasmin s’est vraiment endormi. Comment est-ce possible? Dormir debout et uriner en même temps?

Quelqu’un derrière la porte demande si tout va bien. Jasmin grogne, et de l’autre côté, on se satisfait de cette réponse. Une petite voix dit qu’il est sans doute malade, qu’il vaut mieux le laisser.

Le soleil se couche, quelques-uns des amis se rhabillent, rentrent chez eux. D’autres aident à ranger, à nettoyer.

On semble avoir oublié Jasmin. Personne ne vient lui demander si ça va. On peut l’entendre uriner.

Appuyé au mur, Jasmin ronfle. Voilà quelques heures qu’il est là, à laisser ce flot continu quitter son corps.

Vers minuit, tout le monde est parti. Sean et Hugues, les hôtes, s’apprêtent à se coucher. Dernière vérification à la porte des toilettes. Trois petits coups. Jasmin? Pas de réponse. Sean colle son oreille contre la porte. Silence. Ça ne coule plus.

Inquiets, Sean et Hugues ouvrent la porte avec un tournevis.

Cri d’horreur.

Appuyé sur le mur, un squelette à peine humide, un maillot à ses chevilles.

Comment est-ce possible? Comment peut-on uriner au point de se vider de tout?

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