Ferraille 

J’avais laissé ce petit bout de papier dans ma voiture, dans la boîte à gants, avec son nom, son numéro. Je l’avais oublié, pendant des années je n’y ai plus pensé. Comme un malaise, c’est revenu, délicatement d’abord, puis avec de plus en plus d’insistance, jusqu’à la douleur. Trente ans déjà, trente ans, deux mois, trois jours. Je l’ai laissée descendre sur Laurier, croyant filer jusque dans mon lit, paix et insouciance.

La douleur. Je l’ai endurée, j’ai cru l’apprivoiser, je l’ai écrasée. Ce n’est pas la faiblesse, non, je suis plus fort que je ne l’ai jamais été. Mais cette douleur me torturait toutes les nuits. Durant la journée, ça allait, ça va. Un homme ne peut vivre sans ses nuits, et j’avais tellement à vivre encore.

Il m’en a fallu du temps avant de trouver cet endroit, ce marchand de ferraille. Des hectares de vieilles bagnoles, des milliers de tonnes de rouille, de souvenirs et de cauchemars. Et des rats, qui y ont trouvé refuge, des ratons, des serpents, on dit qu’il y a même des ours, parfois, et des coyotes. Ma voiture est là, c’est indiqué dans le registre. Le type à qui je l’ai vendue l’a défoncée dans un accident, c’est ce que j’ai découvert, et c’est ici que la bagnole a abouti.

Le registre est bien tenu, il le faut, quand quelqu’un cherche une pièce, une aile pas trop rouillée, un pare brise, un pare choc. Je l’ai retrouvée après m’être perdu dans les allées, parce que le type ne voulait pas m’aider, même si je lui ai versé cent dollars juste pour avoir le droit de marcher ici. Et j’ai signé une décharge au cas où je me blesserais. Ça m’a fait sourire.

Quelles étaient les chances que le bout de papier y soit encore? Elles n’étaient pas nulles, elles ne sont jamais nulles. Ce que je me disais, pour éviter de regarder ma folie dans les yeux, pour m’éviter.

Ma voiture. Je l’aurais crue plus rouillée, après tant d’années. Tout le devant défoncé, les portières manquantes, les sièges enlevés, au moins elle aura servi à d’autres. Dans la boîte à gant, de vieux papiers mouchoirs, une brosse à dent, une vieille bouteille d’Aspirines. Mon papier? Où est-il? Merde! Je vide tout le contenu, j’inspecte avec la lampe de mon téléphone. La boîte à gants est vide. Merde! Je refuse de repartir, de renouer avec cette douleur jusqu’à la fin. J’arrache le couvercle de la boîte à gants, je l’emporte, j’en ferai un talisman, avoir quelque chose où reposer mon âme.

Me voilà qui rebrousse chemin, penaud parmi toute cette ferraille, plus ferraille que ces bagnoles, l’esprit vide, honteux, mon couvercle de boîte à gant à la main. Soudain, dans un rayon de soleil, j’aperçois du coin de l’oeil un petit rectangle jaune collé à l’intérieur du couvercle. Je tremble, étourdi. C’est bien le papier avec son nom, son numéro. Un souffle de frayeur. Lancer ce couvercle le plus loin possible parmi ces voitures mortes, impression de violer un trésor sacré, sentiment de me damner.

Je ne pense plus. Je lis. C’est bien ça. Comment ai-je pu oublier un nom semblable! Perrine! Perrine Lafayette! Et son numéro! Depuis le temps, elle a dû changer dix fois de numéro, elle n’a probablement plus de ligne fixe, comment la retrouver. Je signale, aucun service à ce numéro. Recherche dans le bottin en ligne. Lafayette, Perrine. Une seule! Une seule dans tout le pays.

Devrais-je appeler? Ne devrais-je pas plutôt lui écrire, auparavant? Peut-être repérer où elle vit, voir si je la reconnais. Trente ans! Je ne me possède plus. J’appelle, j’appelle et je sue.

PERRINE: Allo?

C’est elle! Je n’ai entendu sa voix que ce soir-là, mais je la reconnaîtrais partout, au milieu du tumulte.

MOI: Bonjour Perrine. C’est moi, je veux dire, il y a longtemps que je ne t’ai pas appelée, en fait jamais, jamais je ne t’ai appelée, pourtant pendant toutes ces années j’ai voulu, cette douleur, ton souvenir, j’ai tout fait, si tu savais, tu es là, bien là, vivante, j’ai retrouvé ton nom dans la boîte à gants, c’est moi, je t’avais reconduite jusque chez toi, tu te souviens, tu vivais rue Laurier, tu voulais que je te rappelle, tu m’avais laissé ton numéro, voilà, trente ans, plus de trente ans, je te rappelle, c’est idiot je sais, peut-être extravagant, je voudrais, enfin, je ne sais pas trop, Perrine?

Un silence, un silence qui s’étire. Va-t-elle raccrocher?

PERRINE: Je me souviens de la rue Laurier, je ne me souviens pas de vous. Monsieur, pataugez dans votre conte si ça vous chante, mais n’embêtez pas les gens. Ne rappelez pas.

Elle raccroche. Évidemment. Qu’est-ce que j’espérais? Et maintenant, est-ce que je retrouverai celle que j’ai reconduite, rue Laurier? Est-ce que je ne viens pas, à l’instant, de la tuer? Est-ce que je m’en assècherai? Est-ce que j’en mourrai?

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Il n’y aura jamais rien 

Je me suis abandonné à cette main inconnue, puisque j’avais perdu tous mes tickets d’autobus, tous mes plans, tout mon temps, oh combien de temps. Rues froides, désertes, grises. Pourtant une chaleur montait, m’enserrait les jambes, tourbillonnait dans mon ventre. Je reconnaissais ces rues, je le crois, du moins elles ressemblaient à celles de jadis, à celles où il était encore permis de rêver. Mille visages, une foule, et une voix, une harpe quand je marchais sur la neige, sur la glace.

Cette main aurait pu m’entraîner jusqu’au fleuve, je l’aurais suivie partout, j’aurais monter derrière elle tous les escaliers, j’aurais visité toutes les maisons où sa fantaisie l’aurait portée. Aveugle. Sans mémoire, sans nouvelle mémoire, porté par une seule mémoire, une seule à jamais, au son de la harpe, d’un violoncelle maintenant et peut-être encore de la voix, si claire, si haute, si blonde.

Quel est ce lieu, j’ai perdu la main, elle m’a échappé dans la pénombre. Je me cogne à des meubles, des comptoirs, et malgré ce brutal abandon, toujours cette chaleur qui me tire des larmes. Cette voix.

Mes yeux apprivoisent la nuit, sautent comme des enfants fous, innocents malgré le froid que je sais là mais qui ne m’atteint pas. Une grande pièce, un espace où s’entassent des bandes magnétiques, des vinyls, des disques compacts. Un musée? Un musée déserté par ses fantômes car je suis bien seul, je le sais, je le sens. Barreaux aux fenêtres, chaînes aux portes, me voilà prisonnier, apaisé mais pris au piège.

Au mur une peinture, je crois reconnaître la femme, impression d’avoir déjà vu l’homme, et derrière, sont-ce des enfants, ou peut-être seulement leurs ombres mêlées à d’autres qui ressemblent à des animaux, chiens, chats, un cheval peut-être. Quelle est cette curieuse scène? Si je pouvais l’éclairer, je m’assiérais pour l’étudier, l’ausculter jusqu’à  en connaître chaque coup de pinceau. Dans cette pénombre, que puis-je espérer? Si je pouvais éclairer, mais je ne cherche pas l’interrupteur, je ne cherche pas de chandelles.

Entre les barreaux je vois tomber la neige, comme je la voyais tomber autrefois, ces soirs sans vent où les lourds flocons dansaient au-dessus des têtes qui croyaient bêtement à l’éternité. Mon corps finira peut-être par geler, malgré l’étrange chaleur qui ne me quitte pas, qui ne me quittera jamais.

On finira bien par me trouver, par me libérer. Il y a toujours un gardien dans ce type d’immeuble, il y en aura un dans cette phonothèque abandonnée. Quelqu’un viendra peut-être écouter les voix qui dorment dans ces milliers d’enregistrements, et j’aurai enfin découvert une âme à qui raconter mon aventure. Je sais que la main ne reviendra pas, je le sais, et si elle revenait ce serait pour m’égarer.

Si on me savait ici, quel scandale! Il en faut peu, parfois. Remuer toute cette poussière sur les disques, sur les pochettes des vinyls, sur les comptoirs où dorment des empreintes qu’ont oubliées depuis longtemps celles qui les y ont laissées, ceux qui les y ont laissées. 

Je crois avoir vu les personnages de la peinture bouger. La femme s’est penchée vers moi, et le mur a tremblé. L’homme a voulu la retenir, mais elle a perdu l’équilibre et s’est effondrée au sol, à quelques pas. J’ai à peine eu le temps de tendre le bras, de toucher sa jambe de mes doigts bleus, que tout s’est assombri, et mon corps paralysé s’est mis à aspirer toute la poussière du temple.

Mais il n’y a pas rien. Il n’y aura jamais rien. Jamais, même si je m’en approche.

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Mâcher de la boue 

Nous sommes six, placés en cercle, à genoux, et nous mâchons de la boue. Derrière chacun sont plantés sur de hauts pieux des sabots de chevaux, desquels coulent continuellement de grosses gouttes d’eau. Ils nous ont lié les poignets, dans le dos, et interdit de nous lever, de changer de position. Nous croyons qu’ils ont des armes, mais nous ne les avons pas vues. Eux-mêmes, nous ne les avons pas vus.

Moi qui croyais que je me rendais à une partouze. J’avais autre chose de prévu, une sortie à vélo avec les copains, mais je me suis laissé convaincre par mon patron. Je n’ai jamais participé à une partouze, sans doute parce que je n’en ai jamais eu l’occasion. Y participer avec mon patron ne me disait rien qui vaille, mais j’ai besoin de cet emploi, pour encore au moins deux ans. J’ai failli refusé, je m’imaginais lundi matin au bureau, le voir parmi les autres après l’avoir vu là-bas. Il est là, maintenant, à mes côtés. Lui aussi mâche de la boue.

J’avais pourtant reçu un carton d’invitation ordinaire, comme on en reçoit souvent. Un vernissage, un de plus. Je ne connais pas l’artiste, mais on indiquait que Judith T. y serait, alors ça m’a décidé. J’avoue que ce matin, j’ai laissé le carton sur le coin de mon bureau, sans vraiment le lire. Une invitation pour le soir même, ça n’est pas sérieux. Combien de soirs, dans une année, où je n’ai rien? Cinq, six peut-être? Mais avant d’éteindre et de rentrer, son nom a attiré mon œil. Judith T.. J’ai dit merde, et j’ai appelé Charles pour lui annoncé que je ne l’accompagnerais pas à la première du film de Leo C., qui promet. C’est ce qu’ils disent. Comment ai-je pu aboutir ici, la bouche pleine de boue. C’est affreux. Que me veulent-ils?

Jusqu’à la dernière minute j’ai cru à une plaisanterie. Après tout, cette femme que je ne connais pas m’a dit que ce serait une fête surprise en l’honneur de Shayne F., et comme nous avons étudié ensemble, j’avais envie de le revoir. J’ai même apporté un cadeau, un masque du Costa Rica. Toute cette boue, quand je l’ai sentie, j’ai éclaté de rire. J’adore les plaisanteries bien salées. Je n’ai pas bronché au moment où ils m’ont attaché les poignets. Certes, c’était plus fort que ce à quoi on peut s’attendre, d’habitude. Mais bon, je me suis dit. Je ne le connais pas tellement, je veux dire, pas intimement, ce Shayne. J’ai même cru découvrir qu’il m’avait en grande estime, qu’il avait parlé de moi à ceux qui organisaient la surprise, qu’à la fin, nous nous lierions davantage. Mais quand on m’a forcé à me fourrer toute cette boue dans la bouche, j’ai compris qu’il n’y aurait pas de rigolade, qu’il n’y aurait pas d’amis, que j’étais pris au piège.

Lorsqu’il m’a avoué qu’il pensait à moi tous les jours, je l’ai écouté en silence. Je n’osais pas tout détruire à ce moment-là, si rapidement. Non, il ne flotte jamais dans mes rêves, je l’oublie dès que je ne le vois plus. Je n’ai pas osé, par lâcheté, parce que je lui en voulais de se croire permis de me balancer ce fardeau sur les reins, parce qu’un doute m’a piqué le cœur. Parfois, oui parfois il y a des lumières qui nous échappent, malgré la puissance de leur éclat. Et si moi aussi? Après tout, jusqu’ici je ne pouvais pas me vanter d’avoir eu du flair. Tous des salauds. Alors, j’ai accepté son invitation. Cinéma, restaurant, banal. Pourquoi pas. Il y en a si peu, dans ma vie, du banal. Ça me ferait peut-être du bien? À quel moment ai-je été détournée? Comment ai-je pu manquer ce rendez-vous pour me retrouver ici? Est-il dans le coup? Était-ce un piège? Faudrait qu’il me déteste avec une passion barbare pour me faire subir cette torture! Toute cette boue! J’en mourrai avant la fin de la nuit!

J’allais chercher des médicaments pour mon fils. Ça ne pouvait pas attendre, un terrible mal d’oreilles qui lui tirait des larmes, lui qui pleure si rarement. Je roulais, c’était déjà la nuit, il n’y avait presque pas de trafic. Au feu rouge, juste avant la pharmacie, une camionnette s’est arrêtée à ma hauteur. Que s’est-il passé? La camionnette s’est arrêtée. Qui conduisait? Je n’ai jamais vu le feu vert, je n’ai plus rien vu. Ils m’ont enlevé? Mais comment? Toute cette boue qui m’étouffe. Est-ce que ma femme s’inquiète? Ont-ils lancé des recherches? Ont-ils retrouvé ma voiture? Je ne savais pas que j’avais des ennemis. Des ennemis?

J’ai honte. J’ai été d’une naïveté déconcertante, moi qui n’accorde jamais ma confiance à la légère. Mais cette femme, dans ce réseau de rencontres en ligne, je la connais, croyais la connaître, depuis cinq ans! Cinq ans! Je lui ai proposé je ne sais plus combien de fois de la rencontrer, discrètement. Depuis le début, elle répétait qu’elle ne cherchait que des aventures. Bien sûr, bien entendu. Moi aussi. J’ai femme, enfants, maison, chalet, condo. Bien sûr, bien entendu. Mais elle annulait toujours, et quelquefois, j’annulais aussi. Là, d’un seul coup, elle était libre, j’étais libre, mais elle voulait plus, elle voulait une orgie! Une orgie! Il y aurait trois de ses amies, peut-être quatre. Elle insistait pour que mon responsable des ventes y participe. Comment le connaît-elle? Je n’ai rien soupçonné, je me suis dit que tout ce temps, elle savait exactement qui j’étais, malgré mon pseudonyme, malgré ma photo qui date, tout ce temps elle m’avait sans doute épié, avait vu cet employé. Bel homme, certes, mais ça m’a piqué, un brin de jalousie, oui oui. Je n’ai rien dit. Alors avec cet employé, pour ne pas rougir j’ai fait vite, nous ne sommes pas du tout intime, à la première occasion, sans réfléchir je le lui ai suggéré, j’ai bien vu que ça l’agaçait, j’ai failli lui dire de tout oublier, de m’excuser, que c’était une blague. Mais j’ai insisté, il a compris qu’il n’avait pas le choix, et à la fin, je crois que ça a fini par l’exciter. Il doit m’en vouloir. Mâcher de la boue! Belle orgie! Croit-il que je l’ai entraîné ici à dessein? Mâcher de la boue. Pendant combien de temps en mâcherons nous?

Nous n’avons pas le droit de parler, de communiquer entre nous, de nous plaindre. Nous respectons les consignes, à la lettre, parce que nous sommes convaincus qu’ainsi nous nous en sortirons. Nous en sommes convaincus, sans raison. Eux, ils restent silencieux, absents, et nous mâchons de la boue, pendant que de grosses gouttes tombent des sabots empalés.

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Roger de toute éternité 

À Kalilaro, un petit pays que personne ne connaît, pas même le Secrétaire général des Nations Unis, les cinq mille trois cent quarante-deux citoyens partagent une croyance qui n’existe nulle part ailleurs. J’entends déjà les requêtes des curieux, qui veulent savoir sous quelles latitude et longitude se trouve ce pays. Vous ne le saurez pas. J’ai promis à mon ami le président de Kalilaro de garder la chose secrète. Ils nous craignent, devinez pourquoi.

J’aime les Kalilarotiens. Nous avons beaucoup en commun, beaucoup beaucoup. Il n’y a qu’une seule chose sur laquelle nous ne sommes pas d’accord, c’est leur croyance. Eux croient qu’il faut y croire, pas moi.

Leur dieu s’appelle Roger. Ils sont monothéistes, parce qu’ils encouragent le multitâche depuis des temps immémoriaux. Mon ami le Grand Prêtre m’a pris à part pendant deux jours pour m’expliquer les fondements de leur croyance, la signification de leurs rites, et pour m’offrir les réponses à toutes les grandes questions. Sur la vie, sur la mort, sur l’amour.

En gros, Roger s’emmerdait tout seul, à tout faire, même les tâches ingrates. Il a donc eu une idée de génie: créer l’univers et le remplir. Depuis ce jours, les humains et les autres êtres vivants des autres galaxies s’occupent des tâches ingrates, tandis que lui, eh bien, il coule des jours tranquilles à régner divinement.

On s’en doute, j’ai soulevé une tonne d’objections, que mon ami le Grand Prêtre a écoutées sans me juger. Mais je voyais bien à son air érudit qu’il plaignait sincèrement mon inculture. Ça ne m’a pas vexé, le Grand Prêtre est profondément bon.

MOI: Depuis combien de temps Roger existe?

GRAND PRÊTRE: Il a toujours existé. Il est éternel.

MOI: Mais, à quel point dans l’éternité a-t-il commencé à s’emmerder?

GRAND PRÊTRE: Dans les derniers temps du Grand Vide.

MOI: Pourquoi? Je veux dire, qu’est-ce qui s’est passé pour que soudain, il s’emmerde, lui qui existait depuis toujours et qui depuis toujours ne s’était pas emmerdé.

GRAND PRÊTRE: Cela, c’est le mystère sacré, qui ne nous sera révélé que dix ans après notre mort.

MOI: Dix ans?

GRAND PRÊTRE: Le temps de compléter l’ensemble des cours et des examens à l’Université Édénique.

MOI: Mais Roger, je veux bien croire que c’est un mystère sacré son truc, mais ça ne fait aucun sens. Depuis l’éternité, il est cool, tout va bien, et soudain, paf, il s’emmerde. Logiquement, rien n’a pu se passer pour qu’il s’emmerde, puisqu’il n’y a rien d’autre que Roger. Et Roger n’a pas pu se mettre à penser à autre chose qu’à lui-même, puisqu’il n’y a rien d’autre. Si avant sa prétendue création, il n’y avait rien, mais vraiment rien de rien, il n’y aurait même pas eu de Roger. Donc, Roger est un personnage inventé.

GRAND PRÊTRE: Roger, tu ne peux pas y croire, puisque tu n’es pas d’ici. Mais Roger t’aime, et il t’a réservé une place à l’Université.

Sur ces propos théologico-académiques, nous avons rejoint le président, avec qui nous avons fait la fête tout le reste de la semaine. Mes amis Kalilarotiens ne m’en voulaient pas, au contraire, ils m’ont offert la plus douce des hospitalités, et depuis, ils comptent parmi mes meilleurs amis. Je crois que j’aimerais aller finir mes jours parmi eux, car je sais que jamais Roger ne se dressera entre nous pour nous séparer.

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Histoire de moure

Aujourd’hui, nous faisons exception à la règle. Nous avons une nouvelle très sérieuse à rapporter. C’est un devoir, une question d’éthique et d’intérêt. Qu’à cela ne tienne, nous reviendrons à nos histoires débiles dès demain. Promis.

Alors donc. Ainsi. Voilà, voilà. Je vous narrerai cette histoire de cet écrivain condamné à la pendaison par les gros orteils. Si vous voulez mon avis, c’est barbare.

Transportons-nous au tribunal, il y a à peine une heure. Le juge a devant lui tous les livres de l’écrivain. Il ne les a pas lus, il l’avoue, mais on les lui a résumés, et surtout, on en a extrait les passages compromettants. Le juge a aussi rassemblé, imprimé, relié, une jurisprudence aussi épaisse que la pile de livres, c’est tout dire.

JUGE: Si je résume, Monsieur B., vous êtes accusé d’une centaine d’homicides involontaires. Vous n’avez pas chômé. J’en ai vu des quidams comme vous, mais aucun ne vous arrive à la cheville. Que dis-je, aucun ne vous arrive au gros orteil.

ÉCRIVAIN: Je suis innocent, Monsieur le Juge, innocent! Je vais mon chemin paisiblement, chichement, presque érémitiquement. Demandez à ma logeuse, à ma blanchisseuse, à ma pourvoyeuse!

JUGE: Vous ne vous rendez pas compte, de toute évidence. Un repentir sincère aurait allégé votre peine, oh de si peu, mais au point où vous en êtes, ce n’est pas négligeable.

ÉCRIVAIN: Tout ce que je fais, du matin au soir, Monsieur le Juge, c’est écrire des livres. Rien d’autre. À peine le temps de me laver, comme vous pouvez l’humer.

JUGE: Misérable! C’est bien là le problème! Ce que vous écrivez intoxique vos concitoyens! En une seule année, vos livres ont tué davantage que mes amis de la mafia!

ÉCRIVAIN: C’est insensé, Monsieur le Juge. Je suis pacifique, légèrement engourdi, et on me dit spongieux, parfois tendre et flasque. Je n’ai rien d’un massacreur, d’un égorgeur ou d’un tueur, Monsieur le Juge!

JUGE: Savez-vous combien, Monsieur B., combien de pauvres gens se sont tués parce que vous les avez poussés au désespoir? Vous!

ÉCRIVAIN: Je n’ai poussé personne, au désespoir ou ailleurs! Je ne fais qu’écrire des livres, de beaux livres, avec de belles histoires qui se terminent toujours bien. Toujours, Monsieur le Juge.

JUGE: Ne plaidez pas l’inconscience. Un écrivain, ça sait.

ÉCRIVAIN: Mais, Monsieur le Juge, j’ignore de plus en plus de jour en jour. Je doute, je me méprends, je ris.

JUGE: Tous ces gens qui se sont mis à chercher cette chose dont vous parlez tout le temps, cette chose… Attendez que je retrouve mes notes… Cette chose… Voyons… J’ai bien trop de notes, votre cas est si épais, si lourd! Voyons, c’est peut-être ici… Non. Mais qu’est-ce que c’est que cette chose… Je…

ÉCRIVAIN: Tous mes livres sont des romans d’amour, Monsieur le Juge. De simples romans d’amour.

JUGE: C’est ça! Cette chose, c’est la moure!

ÉCRIVAIN: L’amour?

JUGE: Exactement! La moure. Les gens lisent vos livres, ils les dévorent, et les voilà qui se lancent à la recherche de la moure. Mais cette moure, où est-elle? Ça, vous vous êtes bien gardé de l’indiquer, pas vrai? Alors, après avoir cherché la moure pendant des mois, des années, certains s’épuisent, s’assèchent et désespèrent. Ils en finissent avec leur vie, leurs si belles vies! 

ÉCRIVAIN: Je suis innocent, tellement, complètement, absolument innocent.

JUGE: Coupable! Vous serez pendu par les gros orteils jusqu’à ce que mort s’en suive. Croyez-moi, ce sera long. Les charlatans de votre espèce mériteraient le bûcher, mais l’odeur de la bidoche brûlée incommode nos concitoyens. Vous avez déjà fait suffisamment de dégâts avec votre moure sans faire tousser les bonnes gens en flambant! Affaire close. Au suivant.

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Photographier des manchots en Antarctique

Une centaine d’habitants de Louviers-sur-Clavy se terrent dans l’écurie de Monsieur Valcoux, cachés derrière les bottes de foin, pressés dans les stalles sans chevaux, roulés en boule sous le tracteur. Dehors, sur le grand chemin, avancent les troupes de mercenaires de Paulin-sur-Clavy, déterminés à soumettre tous les Lovériens, pour leur prendre leurs bicyclettes. Comme les mercenaires traînent la patte, à cause de leurs canons trop lourds, beaucoup de temps passe, et les Lovériens s’impatientent en silence. Soudain, une lumière émerge d’entre les bottes de foin. Terreur! On retient son souffle, on tend l’oreille, on jette un coup d’œil à travers les planches pour s’assurer que les mercenaires n’ont rien vu. Valcoux, fort agile malgré ses quarante ans, rampe jusqu’à la lueur. Il chuchote, inquiet.

VALCOUX: Qu’est-ce que c’est? Éteignez, bon sang, éteignez-moi cette lumière.

VOIX 1: Ça ne sera pas long. Je dois publier un message sur Facebook. Je le fais tous les jours à cette heure-ci.

VALCOUX: On va nous repérer. Éteignez!

VOIX: Oui oui. Tout à l’heure. J’ai bien le droit de publier! Foutez-moi la paix, que je me concentre!

MULTIPLES VOIX: Taisez-vous! Éteignez!

Mais aussitôt, le son d’une clochette résonne à l’autre bout de l’écurie, dans la troisième stalle, celle où sont entreposés les seaux, les balais et les fourches. Quelqu’un vient de recevoir un message, ou une photo, ou un émoticône. Valcoux, irrité, rampe à toute vitesse vers le bruit.

VALCOUX: Éteignez ça! Tout le monde doit éteindre son téléphone, vous le savez bien!

Dehors, un des mercenaires a tourné la tête vers l’écurie, a ralenti. Mais son sergent, maussade, lui sert une solide claque derrière la tête. Et la longue ligne des mercenaires poursuit sa route.

VOIX 2: J’ai bien le droit de recevoir! Foutez-moi la paix, que je regarde de quoi il s’agit.

Sur son écran apparaît une question, Quel est votre application préférée?, à laquelle Voix 2 s’empresse de répondre. Aussitôt, la clochette résonne à plusieurs reprises, ding ding ding ding ding, on commente sa réponse, on engage un débat, et finalement on s’entend pour dire que l’application qui sert à changer la couleur des cheveux sur les photographies est la meilleure.

MULTIPLES VOIX: Taisez-vous! Éteignez!

VOIX 2: Bande de peureux! Ils sont sourds!

Mais sur la route, la troupe s’est arrêtée net. Les mercenaires tournent leurs yeux lourds vers l’étable, certains avec un visible ennui devant l’effort qu’on exigera d’eux sous peu. Le commandant dépêche un éclaireur, question de savoir si une attaque est de mise. Pendant ce temps, la clochette résonne encore plusieurs fois, et le débat sur les applications reprend de plus belle. Celle qui change la couleur des cheveux sur les photos vient de perdre la cote, et le débat est grand ouvert. Voix 2 y participe avec entrain, et ça sonne et ça sonne. L’éclaireur entend tout, mais ne voit qu’une faible lueur lorsqu’il colle son œil à une fente entre les planches de l’étable. De retour près de son commandant, il rapporte ce qu’il a vu, une lueur, mais à part ça, personne, non, il n’a vu personne, pas de mouvement. Une lueur qui luit par elle-même. Perplexe, le commandant ordonne à un fantassin de tirer quatre coups de feu dans l’étable, question de provoquer un brouhaha, si jamais des Lovériens s’y cachaient. Le fantassin tire, deux cris s’élèvent de la grange. Aussitôt, la troupe entoure le bâtiment, et ordonne aux occupants d’en sortir. Tous, sauf deux Lovériens devenus cadavres depuis peu, se précipitent à l’extérieur, mains levées, soumis. Dans le brouhaha provoqué par cette cuisante défaite, Voix 2 a perdu son téléphone, qui résonne toujours dans la stalle aux seaux, tandis que Voix 1 a eu le temps de cacher le sien dans une poche intérieure de sa veste. Le commandant donne ses ordres, et les mercenaires rassemblent un nombre impressionnant de bicyclettes, que les villageois avaient caché sous le foin.

Louviers-sur-Clavy et Paulin-sur-Clavy ont fini par signer le Traité de Broussailles, parce qu’il y en a encore beaucoup entre les deux villages, qui cède toutes les bicyclettes de Louviers-sur-Clavy à Paulin-sur-Clavy. Les Lovériens vont maintenant à pied, pendant que les Paulinois pédalent. À cause de leur irresponsabilité lors des événements, qui a coûté la vie à deux Lovériens, le Tribunal de Louviers-sur-Clavy a condamné Voix 1 et Voix 2 à la perpète sur une île que possède le village au large de l’Antarctique. Ils ont pu conserver leurs téléphones, mais comme la connexion est inexistante, leur utilité en est réduite. Ils pourront toujours prendre les manchots Adélie en photo, des photos sur lesquelles il leur sera possible d’ajouter des chevelures de toutes les couleurs.

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Je ne t’ai pas tué par accident 

Une femme, debout, considère l’homme étendu sur le trottoir. Du sang s’écoule régulièrement de son côté droit, ses yeux palpitent. La rue est déserte, à part quelques rares voitures qui passent à plein gaz, sans s’arrêter au feu.

H: Je respire toujours, mais j’ai tout ce sang qui s’échappe. N’es-tu pas celle qui torturait la folie?

F: C’est un accident. Que je suis bête. J’y pense pendant des semaines, je prévois chaque geste, chaque parole, et me voilà, déconfite.

H: Pourquoi portes-tu ces vieux vêtements? Tu voulais faire pauvre? Je te reconnais. Je sais que tu es riche, très riche. Cet héritage de ton père, d’abord, puis de ta tante, ensuite, pas vrai? Mais tu as peut-être raison. Je ne t’aurais peut-être pas reconnue, parce que là, j’avoue, c’est comme si j’étais descendu de chez toi ce matin. Tu te souviens de ton appartement au sixième? Deux toutes petites pièces où nous ne pouvions danser qu’en plaquant le matelas à la verticale sur le mur! Alors c’est ça, aujourd’hui? Un accident?

F: Je suis désolée, j’avais prévu autre chose.

H: La balle qui m’a transpercée, elle a bien surgi de ce revolver, celui que tu tiens à la main?

F: Cet appartement, je préfère ne pas y penser.

H: Tu te souviens, tu me disais avoir atteint la limite de l’innocence. Tout, désormais, devait se solidifier. Chaque geste, chaque décision, chaque caresse. Des briques. Tu voulais des briques pour construire.

F: Vient un âge où les erreurs vous détruisent.

H: Moi qui avait cru que la gaîté ne te quitterait jamais.

F: Je ne peux pas rester ici. C’est indécent.

H: Tu vas m’aider? Puisque c’est un accident.

F: Je ne t’ai pas tué par accident. Je visais le cœur, mais j’ai trébuché. C’est dommage. Comme je n’avais qu’une seule balle, c’est à recommencer.

H: Si tu veux mon avis, ç’aurait été un assassinat superflu.

F: Il m’arrive encore de penser à toi. Je reviendrai.

H: J’ai longtemps conservé ta photo. On me l’a brûlée. Une amie jalouse.

F: Mon mari, mes enfants, le chien, les chats, ma belle-mère, m’attendent au resto.

La femme tourne les talons, jette une arme dans une bouche d’égout, enlève des gants qu’elle fourre dans son sac, et disparaît à l’intersection. L’homme saigne toujours, mais un peu moins.

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Chocolatine

CLAUDINE: Ton chien, Jasmine, est mieux nourri que mon fils.

JASMINE: Dans ce cas, change la diète de ton fils, Claudine. Sert-lui autre chose, révolutionne son menu. De la protéine! De la vitamine! De la cocaïne!

CARMITA: C’est plutôt la famine.

MARGOT: Claudine, c’est parce que tu es ma copine que je me permets. Mais plutôt que de continuer ta routine, achète toi des magazines, change ta cuisine, je suis certaine que tu lui trouveras une nouvelle doctrine.

CLAUDINE: Là n’est pas le problème, Margot. Tu roules en limousine, je lèche les vitrines. Je voudrais bien que tout ça cesse, que ça se termine.

JASMINE: La vie le veut ainsi. Tu travailles à l’usine, je domine. Maintenant, libre à chacune de nourrir son chien comme elle l’entend, ou son fils, avec de la poutine, ou des sardines. Et ne me rabat pas les oreilles avec cette Micheline, ce Raspoutine ou ce Lénine! Nous sommes des copines, je te donne tous ces conseils, pour que tu chemines.

CARMITA: J’ai parfois l’impression que tu me piétines. Ce n’est pas une douleur anodine.

JASMINE: Tu te ratatines, ma toute jolie. Tu incrimines et tu fulmines, tu veux une praline?

CLAUDINE: Je veux bien, mais ce qui me chagrine, c’est que tu t’obstine à me faire courber l’échine.

JASMINE: Petite coquine, va, va nourrir ton fils comme mon chien, et restons sibyllines. Mais qu’as-tu? Qu’est-ce que tu rumines?

CLAUDINE: C’est décidé, je me mutine!

JASMINE: Encore? Décidément, cette manie s’enracine.

CLAUDINE: La faim nous enquiquine. Mon fils s’amenuise, c’est la débine.

JASMINE: Voilà toutes tes amies qui s’agglutinent, et moi qui lambine! Je te laisse à ta nouvelle cuisine, et surtout, ma très chère copine, ne l’oublie jamais, il faut que tu chemines.

CLAUDINE: Tu me vois, tu le constates, je décline. J’ai besoin de dopamine, d’endorphine, de chocolatine.

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La guerre

Le général Piouster s’inquiète. Les troupes du village ennemi avancent sur Danroche-sur-Lévy, l’odeur de la défaite empeste les rues et la campagne autour.

PIOUSTER: Comment, mais comment est-ce possible! Tout ça, Monsieur le Maire, à cause de votre radinerie! Combien de fois l’avons-nous répété! Il fallait investir dans nos services secrets, plutôt que d’offrir d’obscènes pensions à nos espions! Nous voilà dans de beaux draps!

SECRÉTAIRE: Qui ne le resteront pas longtemps.

MAIRE: Nous avions de bons renseignements, Général. Nous savions tout ce qui se tramait dans leur village, nous avions dressé une fiche d’information sur chacun des citoyens qui y vivaient. Comment deviner qu’ils nourrissaient des forces supplémentaires sur une base dissimulée dans la région la plus sauvage de la vallée?

PIOUSTER: Les espions, Monsieur le Maire, servent à ça, savoir ce que nous ne devrions pas savoir. Pas à nous raconter ce que tout le monde sait.

MAIRE: Si nous capitulons, ils ne nous épargneront pas. Ni vous. Ni moi.

SECRÉTAIRE: Et moi?

MAIRE: Pas question d’abdiquer. Nous ne nous rendrons jamais.

PIOUSTER: On m’avise à l’instant que les troupes ennemies sont en vue. Elles avancent à une vitesse folle.

SECRÉTAIRE: Pour ma part, si vous n’avez plus besoin de moi, je…

MAIRE: Taisez-vous. Ce n’est pas le moment. Écrivez. Notre descendance aura besoin de nos décisions héroïques. Général, à quelle vitesse avancent-ils? De combien de temps disposons-nous?

PIOUSTER: Ils avancent à cinq kilomètres à l’heure!

MAIRE: Mais c’est impossible! Techniquement, physiquement, gérontologiquement, impossible!

PIOUSTER: Ils disposent d’une technologie dont nos troupes ne peuvent pas bénéficier. Parce que vous avez réduit les budgets, Monsieur le Maire. Nous sommes cruellement désavantagés.

MAIRE: Quelle technologie? Tout le monde veut toujours de la technologie! 

PIOUSTER: Des marchettes électriques, Monsieur le Maire. Ils en ont tous. On me dit que les soldats des bataillons qui se cachaient dans la vallée peuvent pousser ces machines à des vitesses encore plus élevées!

SECRÉTAIRE: La vitesse tue.

MAIRE: Appelez-en au courage de nos troupes!

PIOUSTER: Nos troupes, elles piétinent, Monsieur le Maire. Nos soldats s’effondrent, et tous ne se relèvent pas, et ceux qui y parviennent y mettent un temps fou. Leurs soldats des bataillons secrets ont la jeunesse pour eux!

MAIRE: La jeunesse? Quel âge ont-ils?

PIOUSTER: À première vue, on m’indique qu’ils auraient entre quatre-vingt-deux et quatre-vingt-cinq ans.

MAIRE: Impossible!

SECRÉTAIRE: J’aimerais bien les voir!

PIOUSTER: Nous avons mis nos plus jeunes au premier rang, mais l’espoir s’amenuise à chacun des pas de l’ennemi.

MAIRE: Quel âge ont nos plus jeunes? Quel est leur degré de mobilité?

PIOUSTER:  De quatre-vingt quinze à quatre-vingt-dix-sept ans. Notre bataillon d’élite. Aucun d’eux ne peut rivaliser avec les soldats armés de marchettes électriques. Certains ont bien essayé, Monsieur le Maire, mais avec d’horribles résultats.

MAIRE: N’y a-t-il donc plus personne dans le village qui puisse marcher sous notre drapeau?

PIOUSTER: Depuis l’établissement de la conscription, seuls les moribonds sont exclus du service militaire.

MAIRE: C’est donc la fin? La fin des fins, qui s’approche?

PIOUSTER: Par votre faute, cela ne fait plus aucun doute.

SECRÉTAIRE: Ça va chauffer.

MAIRE: C’est inéluctable?

PIOUSTER: Affirmatif.

MAIRE: Aidez-moi, soutenez-moi, voulez-vous? Je veux me tenir debout quand notre heure arrivera. Écrivez-le, s’il vous plaît. Le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi.

PIOUSTER: Vous voulez vraiment vous lever? Ils n’investiront pas la ville avant une bonne dizaine de minutes, ils ne prendront pas la mairie avant une quinzaine de minutes. Vous tiendrez si longtemps, debout?

MAIRE: Je croyais la chose imminente. Vous avez raison, ne précipitons rien. Vous, cher secrétaire, allez à cette fenêtre, et avisez-moi dès qu’ils approchent. Mais écrivez déjà que le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi. On ne sait jamais.

SECRÉTAIRE: Je veux bien. Mais ma vue étant ce qu’elle est, je ne les verrai qu’au moment où ils atteindront la mairie.

MAIRE: J’aurai bien le temps de me lever. Si vous m’aidez.

PIOUSTER: Soyons courageux. Je suis prêt à leur offrir une résistance à tout casser!

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Les histoires débiles 

Une terre de pierres et de sable gris. Un ciel gris. À l’horizon, la terre et le ciel se fondent. Comment deux femmes ont-elles pu aboutir là? Cela mériterait enquête, investigation, perquisition.

ZAIRA: Je pourrais te raconter une histoire triste, vraiment très triste.

VALDA: Tout le monde vit des histoires tristes.

ZAIRA: L’histoire d’une petite fille qui a toujours pardonné à sa mère qui la torturait, qui un jour fut abandonnée sur un chemin forestier, qui survécut, pardonna à nouveau, et finit par soigner sa mère vieillissante qui l’a déshéritée au profit d’un petit voyou avec qui elle avait eu une aventure sept ans plus tôt.

VALDA: Tout ce qu’on peut raconter. Tu pourrais donner beaucoup de détails, pour m’attirer vers cette petite fille comme vers un aimant. Je pleurerais, certainement. Mais ça, tout le monde le fait. Pour pleurer, il y a déjà tout un stock d’histoires disponibles.

ZAIRA: On aime les histoires qui nous font pleurer. On les adore.

VALDA: Regarde autour de toi. Tu as vraiment envie de pleurer. Je veux dire, pleurer davantage?

ZAIRA: Pleurer, c’est doux. C’est une caresse.

VALDA: Fais-moi rire, fais-moi grincer des dents. 

ZAIRA: Ton problème, il est là. Tu es ici, mais tu aimerais ne pas y être. Alors tu te vois ici, tu t’observes ici, plutôt que de vivre pleinement ta présence.

VALDA: Ça ne te suffit pas d’être ici, et de ne pas savoir pourquoi?

ZAIRA: Je suis ce qu’il y a de plus important pour moi. Tu es ce qu’il y a de plus important pour toi. Alors, je veux pleurer. Pénétrer mon être et bercer mon âme.

VALDA: Même si je voulais, je ne parviendrais pas à jouer ce jeu. Du moins, pas longtemps.

ZAIRA: Je te demande si peu, pourtant. Une histoire triste, de temps en temps. Pas tous les jours, je veux bien, mais pas jamais.

VALDA: Regarde tout ce sable, ces pierres. Pourquoi es-tu ici?

ZAIRA: Parce qu’être ici, on le peut.

VALDA: Toi et tes slogans! Tu ignores totalement pourquoi tu t’es retrouvée ici, et je l’ignore totalement aussi. C’est ça, notre réalité. Est-ce assez saugrenu à ton goût? Je ne peux pas te raconter une histoire triste, ma pauvre Zaira, parce qu’au-delà de la tristesse, il y a cette absolue absurdité.

ZAIRA: Alors tu ne vas me raconter que des histoires débiles, comme tu le faisais avant?

VALDA: Avant que tu ne t’enfonces dans cette lubie de tristesse, oui. Que des histoires débiles. Parce que je suis vivante. Parce que ces histoires débiles parlent de nous, chacune d’entre elles.

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