Le délire de la destinée

Heureusement que j’ai emmagasiné suffisamment de conserves, de vin et d’eau, parce qu’avec cette inondation, je ne suis pas près de faire les courses. À la télé, le journaliste a dit que la rivière reviendrait dans son lit avant la fin de la semaine, dans trois jours, mais je ne le crois pas. Il raconte n’importe quoi, soir après soir. C’est lui qui avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’inondation cette année. 

Il y a un mètre soixante-dix d’eau dans le sous-sol. J’ai remonté mes réserves, que j’ai entassées dans le salon. C’est le bazar, mais avec toute cette eau, je ne suis pas à la veille de recevoir mes amis ou ma famille. Ils n’ont pas de bateau, et d’ailleurs ce n’est pas recommandé de se risquer sur la rivière. La puissance du courant charrie toutes sortes de débris, des arbres déracinés, des balcons arrachés, des quais et j’ai même vu passer un cabanon monté sur une plate-forme de contreplaqué.

Quand tout sera terminé, je nettoierai la maison, le terrain, la rive, j’en ferai un petit paradis. Et je vendrai. Il se trouvera bien un étranger qui voudra s’installer dans la région, qui tombera amoureux de la propriété, qui m’en débarrassera, merci, adieu. J’irai vivre sur la montagne, là-haut près du lac.

Un bruit sourd sous la fenêtre de la salle de bain. Sans doute un autre arbre. Il y en a qui me réveillent la nuit, et chaque fois, j’ai l’impression qu’ils fendent le mur. Jusqu’ici, ça tient bon. Des cris?

Je me précipite dans la salle de bain, je remonte la fenêtre à guillotine. Une femme sur un radeau! Juste là, sous ma fenêtre. Aidez-moi. Elle est toute trempée, elle grelotte. Je reviens! Je cours au salon, je trouve une corde dans mon fatras, je me précipite à la fenêtre, je lui lance la corde, qu’elle attache sous ses aisselles. Je tire pour la monter jusqu’à l’ouverture de la fenêtre. À peine un mètre et demi. Elle n’est pas lourde, elle est même étonnamment légère. Je la soulève sans peine. Il était temps, puisque son radeau commence à pivoter sur lui-même et à s’éloigner lentement de la maison, vers les courants plus rapides.

Elle atterrit dans la baignoire. Je la soutiens pour qu’elle ne se fracasse pas le crâne. À son teint livide, je devine qu’elle est épuisée, assoiffée, affamée. Je lui apporte des vêtements secs, les miens, mais les moins grands, les moins moches, je lui prépare une salade de lentilles avec légumes et jambon en conserve.

Elle mange, boit, s’endort. Dans la chambre d’amis que j’ai débarrassée en catastrophe. Comme il n’y a pas d’électricité, je passe la soirée à lire, à jouer un peu de guitare, à écrire des lettres à mes amis, que je leur posterai, pour rire, une fois que tout sera terminé.

Elle ne se réveille que le lendemain matin, à dix heures vingt. De fort bonne humeur, gaie même. Me remercie pour tout, se trouve fringante dans mes vêtements, insiste pour préparer le repas, accepte du vin, entreprend de ranger ce qui peut l’être. Elle s’appelle Aïcha.

Son radeau, maintenant disparu en aval, était en fait le toit de sa maison. Elle s’y est réfugiée quand l’eau a envahi le rez-de-chaussée. Y a passé deux jours, avec ce qui lui restait de vivres, à attendre des secours qui ne sont jamais venus. La pression de l’eau a fini par avoir raison de la structure, qui s’est écroulée. Le toit s’est détaché, il dérivait depuis une dizaine d’heures lorsqu’il a percuté ma maison.  

Nous vivons ensemble depuis quatre jours. Elle a complètement redécoré la chambre d’amis. Malgré l’eau dans le sous-sol, elle a trouvé des pots de peinture, repeint le haut des murs et le plafond bleu ciel, et les murs jades. Elle a viré les vieilles affiches, les bibelots, tous les meubles qu’elle a empilés dans le salon, avec le reste de mon bric-à-brac. Je tenais tout cela du propriétaire précédent, mort dans un accident de voiture. Jamais pris le temps de m’en débarrasser, mais le raz-de-marée Aïcha me plaît, je me promets de tout barder dès que l’eau me permettra de quitter la maison. Ou je brûlerai tout.

Dans sa chambre, il n’y a plus que le matelas, posé à même le sol. Aïcha range dans le placard les quelques vêtements qu’elle a choisis parmi les miens. J’aimerais bien transformer ma chambre de la même façon, mais je devrai attendre. Il n’y a plus de place dans le salon pour y empiler mon barda.

Cinquième jour de notre cohabitation. Le niveau de l’eau reste imperturbable. Je me demande s’il y a des poissons dans le sous-sol. Probablement. Entrés par les fenêtres que l’eau a défoncées. J’imagine des truites batifoler entre mes étagères remplies de souvenirs, d’outils et de décorations de Noël. S’il y avait un énorme esturgeon? Des anguilles? J’espère qu’ils déguerpiront tous lorsque la rivière se retirera. Sinon tout ça va crever et ça puera pour des semaines.

Nous préparons la plupart des repas ensemble. Nous ne parlons que du présent. Je ne sais rien de sa vie, elle ne sait rien de la mienne. Nous jouons au ping-pong dans la salle à manger, nous pédalons sur le vélo stationnaire, à tour de rôle, nous levons des poids. Le soir, souvent, nous lisons les bandes dessinées, ou nous jouons de la guitare. De plus en plus.

Au neuvième jour de notre vie commune, nous avons décidé de repeindre la salle à manger aux couleurs de Provence. Il n’y a pas assez de peinture, mais ça donne déjà une bonne idée de ce que ça sera.

Aïcha compose des chansons à la guitare. Depuis son arrivée ici, elle en a cinq ou six que j’aime beaucoup. Des chansons sur l’inondation, sur la fin du monde, sur la solitude, sur l’avenir. Toutes joyeuses, très joyeuses et parfois même, drôles.

Dix-septième jour. Les vivres vont nous manquer, si ça se poursuit encore longtemps. J’ai fabriqué des hameçons, je pêche par la fenêtre de la salle de bain. Jusqu’ici, rien n’a mordu.

Nous passons parfois des heures assis par terre côte à côte, à ne rien faire, à ne rien dire, juste à respirer. J’ai l’impression que j’entends son cœur battre, puis je ne l’entends plus, il se confond au mien. Je le lui ai dit. Elle m’a avoué entendre la même chose.

La maison a bougé ce matin. À force de baigner dans l’eau, les madriers sont probablement en train de pourrir, de se transformer en éponges.

Vingt et unième jour. Nous balançons à la flotte tout ce qui encombre le salon. Tout. Place nette. Nous nous couchons sur le dos au milieu de la pièce vide, nous imaginons ce que nous pourrions en faire. C’est merveilleux. J’ai hâte que l’eau se retire. Je ne sais plus si j’irai vivre sur la montagne.

J’ai attrapé une truite. Dans le sous-sol. Nous l’avons fait cuire sur le BBQ.

La nuit. Un claquement sec, puissant, retentit des entrailles de la maison. Nous nous levons, mais dans cette nuit sans lune, nous ne distinguons rien. Un mouvement. La maison se tord, des madriers éclatent, s’arrachent des fondations. Nous sommes sereins. Aïcha chante ses chansons, je l’accompagne en frappant sur un pot de peinture vide. C’est le vingt-cinquième jour. La maison s’éloigne de ses fondations, ballotte doucement sur l’eau. 

Cela a pris presque toute la journée, mais nous atteignons le centre de la rivière, où le courant est vraiment très rapide.

Nous frappons un écueil, qui crée une énorme brèche dans le salon. L’eau s’infiltre immédiatement à l’intérieur, et la maison se cabre, et se retrouve à la diagonale. J’ai failli glisser et disparaître par le salon ouvert, mais Aïcha m’a retenu par un pied. Dans peu de temps l’eau aura envahi tout le salon, la salle à manger et la cuisine. Nous transférons ce qui reste de provisions dans la chambre d’Aïcha, où nous nous réfugions. Comme cette pièce est située à l’extrême opposé du salon, nous occupons là la position la plus élevée.

Nous passons la nuit assis dans l’angle du mur et du plancher, à quarante-cinq degrés. Il nous est presque impossible d’atteindre la porte pour sortir de la pièce.

Vers trois heures trente du matin, un vacarme assourdissant. La rivière a sectionné la moitié de la maison. Le salon, la salle à manger et la cuisine viennent de disparaître dans les flots. Ce vide fait basculer le toit, qui après une trentaine de minutes de grincements, s’effondre dans la rivière. Nous l’apercevons par la fenêtre qui tourbillonne, qui s’éloigne et disparaît.

En cette vingt-septième nuit ensemble, nous descendons la rivière à la belle étoile. La perte du toit a redressé le plancher, et nous pouvons marcher, et même passer de ma chambre à celle d’Aïcha.

Pour nous protéger de la pluie, si elle venait à briser le ciel bleu, nous fabriquons un toit de fortune avec des sacs de couchage et des sacs poubelle.

Nous ne mangeons presque plus. Quelques cuillères de lentilles le matin, quelques cuillères le soir. À la vitesse où nous filons, nous finirons bien par arriver quelque part.

Aïcha chante. Je répète en chœur, en admirant le paysage par la fenêtre de la chambre.

Dans un coude de la rivière, nous apercevons un bouquet d’énormes frênes. Nous nous dirigeons droit dessus. Je me rapproche d’Aïcha, nous nous serrons l’un contre l’autre. Nous attendons le choc.

C’est sans doute assourdissant, mais j’ai l’impression de ne rien entendre. La secousse nous fait tourner rapidement, à nous en étourdir, mais nous ne sombrons pas.

Le calme revient. J’ouvre enfin la porte. Ma chambre a disparu.

Épuisés, assoiffés, nous nous étendons côte à côte, nous écoutons battre nos cœurs. Ils battent encore. Nous vivons.

Combien de temps avons-nous dormi? La chambre tangue régulièrement, mais nous ne filons plus à toute allure. Nous nous précipitons à la fenêtre. Tout autour, que de l’eau, à perte de vue. En sortant la tête à l’extérieur, j’aperçois une longue bande de terre, à l’horizon. Nous avons quitté la rivière, et nous voguons sur l’océan. Autour flottent quelques débris de maisons, quelques arbres, mais si peu. Tout se disperse, nous avançons vers l’infini. Nous n’atteindrons aucune ville, et à moins de croiser un paquebot, il n’y a plus que nous deux.

Nous dormons de plus en plus, côte à côte, immobiles. Je ne compte plus les jours depuis longtemps.

La pluie nous réveille. Il fait nuit. Le vent a emporté nos sacs. Nous sommes trempés, l’eau nous monte aux chevilles.

Au petit matin, un bon mètre d’eau a inondé la chambre.

Le soleil. Le plus loin que notre regarde porte, il n’y a que de l’océan, de l’océan qui à l’horizon embrasse le ciel.

Sous le poids de l’eau, la chambre s’enfonce, silencieusement. Nous chantons ensemble, jusqu’à ce que ce ne soit plus possible. La chambre disparaît sous la surface paisible, presque sans remous.

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Un goût acide sur les lèvres

Lucienne a besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Parce qu’elle le dépense, parce qu’elle doit le dépenser. Autrefois Lucienne a cru que ça y était, qu’elle franchirait enfin la porte qui la mènerait tout droit au grand amour, mais comme elle a menti sur son âge, ses parents, ses arrières-grands-parents, ses antécédents, ses enfants, la couleur de ses cheveux, la quantité de ses kilos, la nature de ses obsessions, la hauteur du plafond dans sa cuisine, la consistance de sa sauce tomate, la profondeur de son gouffre, le nombre de pages de son livre de chevet, l’harmonie de son ameublement, l’année de sa voiture, l’odeur de son gel de douche, l’amour lui a claqué la porte au nez. Il lui est resté sur la lèvre un goût acide, qui depuis n’a pas cessé de lui transpercer l’esprit.

Faute d’amour, elle demande de l’argent. À tous, à commencer par les dix pères de ses dix enfants. Chaque fois que l’un d’eux part, elle plaide des circonstances aggravantes, inventées de toutes pièces, et chaque fois le juge lui donne raison. Lucienne a su développer à l’excès son génie de la fabulation.

Au premier enfant, elle a demandé au juge de hausser la pension de dix pour cent, parce que le môme avait des cheveux roses, ce qu’elle n’a pas eu à prouver, malgré les protestations paternelles. Le juge lui a accordé vingt pour cent de plus, ulcéré par les prétentions de la partie adverse.

Au deuxième enfant, elle a réclamé trente pour cent de plus, parce que le rejeton était aussi laid que le père. Le juge, que le visage de l’homme en question répugnait, a tout accordé.

Aux troisième, quatrième, cinquième, sixième enfants, elle a réclamé cinquante pour cent de plus, parce que les gamins étaient verdâtre, bleuâtre, jaunâtre, violettâtre. Évidemment, sans surprise, les juges ont tranché en sa faveur. À ce point, Lucienne savait si bien convaincre, qu’elle aurait pu vendre de la poésie à des policiers.

Aux septième, huitième, neuvième enfants, Lucienne a haussé la mise. Elle a pris le risque de demander quatre-vingts pour cent de plus que la pension de base. Elle savait qu’elle visait haut, mais en femme d’ambition, elle a foncé. Au départ, les juges étaient perplexes. Quatre-vingts pour cent, c’est quand même toute une somme qui assurément appauvrirait le débiteur. Mais Lucienne a fait valoir que ces enfants étaient parachutiste, affairiste, cithariste, toutes activités qui, comme chacun sait, coûtent les yeux de la tête. Les juges, dans ces trois causes, ont réfléchi pendant trente-sept, trente-deux, trente-huit minutes avant de donner raison à Lucienne.

Au dixième enfant, forte de ses succès précédents, Lucienne a carrément suggéré qu’on lui verse le double de la pension de base. Cet enfant, a-t-elle plaidé, a les yeux de son père. Elle doit suivre une thérapie hors de prix pour ne plus voir en lui l’être immonde dont elle vient, après d’immenses bouleversements, de se séparer. Le père a bien tenté de défendre ses mœurs, mais à entendre sa voix nasillarde, le juge, qui avait trop bu, comme d’habitude, a rapidement donné raison à Lucienne, qui est sortie du palais de justice en chantant l’Internationale, dont elle ne connaît pas les paroles.

Ce don unique pour le mensonge de qualité, Lucienne a su le transmettre à ses rejetons. Et bientôt les années passent. Les gamins deviennent de réels adultes, fiers héritiers des talents maternels. Chaque année, pendant dix ans, ces enfants défilent devant les juges pour réclamer, avec succès, une pension de leur mère au moins trois fois supérieure à la norme.

Ruinée et seule, Lucienne parcourt le monde en mentant à tous pour obtenir quelques vêtements, un repas. Ses enfants, qui ont rapidement épuisé la source première de leurs revenus, la suivent de quelques dizaines de kilomètres à peine. Et aucun, la mère comme la progéniture, n’est jamais parvenu à se débarrasser d’un goût acide sur les lèvres. 

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Des hommes profonds

SATURNIN: J’aime cette nouvelle coiffure. Elle me donne un air déterminé, vainqueur. Ne crois-tu pas?

GONTRAN: Bien sûr. Plus de quatre cents chevaux-vapeur.

SATURNIN: Pardon?

GONTRAN: Ma voiture. Je l’ai reçue la semaine dernière. Si tu voyais comme les gens me regardent sur le boulevard de l’Océan.

SATURNIN: Je ne comprends pas pourquoi, pourquoi Aloysia est amoureuse de moi. Elle m’écrit des poèmes, elle assure que j’ai ramené le calme dans une vie qui se perdait dans un tourbillon de catastrophes. Depuis moi, elle a retrouvé la plénitude, elle redécouvre son être, sa sensibilité profonde et l’essence de ses aspirations, qu’elle avait enfermés dans un cachot perdu dans les dédales ténébreux de ses faiblesses.

GONTRAN: Impressionnant. Crois-tu qu’elle serait séduite par ma voiture? Sièges baquets, décapotable, rouge.

SATURNIN: Comment savoir? Pourtant je n’ai rien fait pour lui inspirer confiance. Dès le début, je l’ai trouvée ennuyeuse. Mais comment ne pas sauter sur l’occasion? Une femme avec de rondes fesses jaunes, de rondes joues bleues, de rondes bouclettes rouges, ça rehausse l’homme en société, ça le catapulte! Une femme comme ça, ça ne se refuse pas.

GONTRAN: Jamais. L’homme ne conspue pas la perle qui porte son progrès. Je la conduirai où elle voudra, et la musique des huit cylindres la séduira.

SATURNIN: Comme ma voix. Facile. Je lui parle du sentier qui mène au bonheur, ouvert à chacun, démocratique, du choix face au malheur, se laisser submerger ou s’en détacher et l’aborder avec compassion et sérénité. Je lui parle de tout ça, et d’une foule d’autres balivernes.

GONTRAN: Le bonheur est chose si simple. Cette voiture, par exemple. Suffit de la commander, d’attendre, de l’obtenir.

SATURNIN: Oui. Pourtant, je ne veux ni d’une voiture ni d’une femme. Mais une ronde fesse jaune! Une ronde joue bleue! Une ronde bouclette rouge!

GONTRAN: Cela se mariera parfaitement au design de ma voiture. Étonnant, non?

SATURNIN: Avec elle, je l’ai remarqué dans les yeux des gens qui comptent, je suis un homme majoré. Cela ouvre des portes, à commencer, ironiquement, par celles de ces dames. Avec elle, je séduis. Impossible de m’en défaire.

GONTRAN: Tu es un homme sagace. Nous sommes des hommes sagaces. Brillants. Clairvoyants.

SATURNIN: Spirituels.

GONTRAN: Profonds.

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J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

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Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

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Déboires

J’attends Antonio qui doit m’apporter la fortune. Je n’ai pas le sou, cela va de soi, mais dans quelques minutes je serai riche, plus riche que je n’ai jamais espéré l’être. Cela m’est tombé dessus, c’est le cas de le dire, arbitrairement. Un plaisant hasard m’a planté directement dans la trajectoire de ce désaxé qui a déterminé qu’il me devait la vie, la liberté et la quiétude. J’étais assis, plus assis que jamais à cette table en terrasse, je lisais Alexandre Dumas en écoutant les Dead Kennedys, je buvais du café, du vin, du lait, je regardais les femmes, je regardais les hommes, je me regardais bien seul, cela va de soi, depuis l’évaporation de Maïa, et je buvais encore un peu plus de café, de vin et de lait. Sans me demander la permission, cet homme s’assoit à ma table, face à moi, et sans se présenter se met à me raconter la vie de Charles Bukowski, je commande deux doubles Old Grand-Dad, il sort un bloc-notes de sa poche, lit une phrase transcrite à la main, une citation de son Bukowski je présume, ça parle de fric, il me montre son sac, un énorme sac de sport qu’il a laissé à quelques mètres de nous, près de la porte, m’assure qu’il est rempli de billets de cent, je lui demande de payer la prochaine tournée, il accepte, mais des flics nous interrompent, dévisagent mon compagnon d’un mauvais oeil, exigent des papiers qu’il n’a pas, je réagis, je crains de perdre une si charmante fréquentation, je lui invente une identité, c’est le Comte de Monte-Cristo, pas original, je me mords les lèvres, mais les flics ne tiquent pas, je rajoute que nous sommes tous deux professeurs de Littérature Angeline à l’Université, là tout à côté, les invite à appeler, à vérifier, ils s’excusent, cherchent un des trois voleurs de la banque du bout de la rue, s’empressent de disparaître, de poursuivre leurs recherches. Mon compagnon me demande mon numéro de téléphone et disparaît à son tour. Je l’ai bien cru évaporé pour de bon, mais une semaine plus tard, coup de fil, grands remerciements, monumentale reconnaissance, m’avoue s’être enlisé dans une réflexion perforante, la morale lui tord le bras, il doit me verser la moitié de son pactole, deux millions trois cent quarante-deux mille dollars, merci merci c’est trop, il insiste, alors c’est bon, viendra chez moi, quelques secondes avant de quitter le pays à jamais, fini enfin par se présenter, Antonio, et il rajoute, Comte de Monte-Cristo. C’est aujourd’hui qu’il viendra. Je serai riche, enfin riche. Tant mieux. Le téléphone sonne. Pourquoi ai-je encore un téléphone? À part les télémarketeurs, je n’ai reçu qu’un seul coup de fil en six mois, trois jours et cinq heures, Antonio. Aurait-il revu son projet de m’enrichir, ou peut-être a-t-il réduit l’importance de cet enrichissement. La moitié serait encore excellente, même le tiers, même un dixième et même un dixième d’un dixième, même quelques dollars pour un café, un livre. Répondre. Maïa. Sa voix me taraude. J’ai de la cervelle qui me coule par les oreilles, du sang qui me pisse du nez, je me vidange, cela va de soi. Maïa! Maïa! Blondes bouclettes, horribles lunettes, nez en pied de marmite, Maïa tu me tue! Oui je serai là! Oui je t’apporterai toute l’œuvre de Bretch! Oui! Oui! Oui! Je démarre! Je sprinte! J’arrive! Maïa! Mais qu’est-ce que cet étudiant en médecine fait encore chez toi? Congédie-le! Électrocute-le! Elle m’installe au salon, m’y oublie, j’y tremble. Soyons braves. Où est-elle, où sont-ils. Elle prépare du café, il sort des croissants du four. Je frissonne et aussitôt, panne d’électricité. Obscurité. Obscurité absolue. Elle râle, il grogne, je recule d’un pas. S’il me défenestrait! Sa voix monte de partout à la fois, il me crie de sauter sur Maïa, elle se tait, je me tasse. À tâtons, elle me reconduit à la porte, me remercie pour les livres, des livres qu’elle ne me rendra jamais puisque je ne la reverrai pas, tout dans cette noirceur me le chuchote en ricanant. Je reviens à moi. La brise me ressuscite, et je m’élance. Antonio! Je cours, je fonce, mais le souffle me manque, le cœur m’abandonne. Il est trop tard pour les millions. Un ou deux millions, ç’aurait été bien. Mais tant pis. Je m’achète une bouteille d’Old Grand-Dad, à la santé d’Antonio.

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Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

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L’étudiante

Elles se parlent de vive voix, s’écrivent, se téléphonent, se textent, c’est selon.

A

L’ÉTUDIANTE: Ça y est. Je te l’annonce à toi, qui m’a toujours soutenue, même si j’ai parfois hésité. On m’a acceptée à la Faculté de médecine. Tu me connais bien, tu sais que j’ai toujours soigné les gens qui me sont chers, avec mes moyens limités, certes, mais tout de même. Une passion, on peut le dire, et même le trompeter, sans hésiter. Tes genoux éraflés, tu te souviens quand je te les nettoyais? Bientôt, je soignerai des bobos du matin au soir! Et toi, tes études en droit, comment ça va?

SA SOEUR: Laborieux, mais je m’en sors bien. En tout cas, bravo pour la nouvelle. Il y a de quoi être fière, ma petite sœur.

B

L’ÉTUDIANTE: J’ai un peu honte de te l’avouer, mais j’ai confiance, tu ne me jugeras pas. J’ai quitté la médecine. Oui. Le secrétaire de la faculté m’a carrément rit au nez, comme si j’étais une demeurée. Il vous a fallu trois ans pour vous en rendre compte! Eh oui, parfois l’évidence ne saute pas aux yeux, et les multiples cheminements s’entrecroisent dans nos cervelles et forment des nœuds dont il n’est pas toujours facile de se défaire. Rassure-toi, je ne quitte pas les études. J’ai d’ailleurs déjà assisté à mes premiers cours en ingénierie, et je compte bien devenir ingénieure biomédicale. À voir tous ces équipements en médecine, j’ai eu une illumination. Oui, je veux soigner les gens, mais pas nécessairement in persona. En s’assurant que les imageurs IRM fonctionnent bien, on s’assure que les diagnostics seront exacts et que les patients recevront les traitements appropriés. Tu vois? Et toi, ma chère, comment s’est passé ton évaluation au Barreau?

SA SOEUR: Bien, mais j’étais nerveuse. Pour toi, c’est tout un changement, je suis heureuse que tu aies trouvé ta voix. Tu seras une excellente ingénieure!

C

L’ÉTUDIANTE: Maintenant que je suis officiellement ingénieure, je conçois mieux que jamais qu’il manque un élément à la constitution de mon être. Comment pourrais-je travailler avec des machines toute ma vie, quand la quintessence de l’existence m’échappe. J’espère que tu approuveras ma décision, car elle m’a coûté bien des nuits de veille. J’ai refusé toutes les offres d’emploi, et dès le prochain trimestre, j’entre à la Faculté de philosophie. Une conjonction d’énergies m’entraîne dans une quête de clarté, et c’est peut-être à cela que servira ma vie, à donner un sens au désordre qui nous oppresse. Mes salutations à ton conjoint. J’aimerais vous voir plus souvent. Maintenant que tu es procureure de la Couronne, tu dois être ensevelie sous des tonnes de dossiers!

SA SOEUR: Je ne suis là que depuis quelques années, je n’ai pas beaucoup de dossiers, et ce ne sont pas les plus importants. J’avoue que ta bifurcation vers la philosophie m’étonne, mais si cela te rend heureuse, c’est ce qui compte.

D

L’ÉTUDIANTE: La philosophie m’a ouvert l’esprit. J’ai même songé à partager quelques-unes de mes pensées, j’avais cinq cent soixante-neuf pages manuscrites où je prouvais l’inexistence d’un dieu, mais à quoi bon revenir une fois de plus sur ce passage improbable du néant à l’être? Ce doctorat m’a desséchée, et plutôt que de me lancer dans le professorat dès maintenant, je préfère approfondir mon appréhension de la dialectique historique de l’humain. J’ai donc décidé de m’inscrire à la maîtrise en anthropologie. J’ai la profonde conviction que cela réunira mes différentes réalités éparses. Et vous, comment étaient vos vacances en famille? Tes enfants sont bien grands, à ce que je vois sur les photos! Ils sont magnifiques!

SA SOEUR: Ils ont adoré l’Italie. J’ai pu me reposer, même si j’avais quelques questions de mes collègues sur de gros dossiers. Tu étudieras l’anthropologie? Je croyais que tu étais impatiente d’entrer dans le corps professoral. Mais tu sais mieux que quiconque ce qui est bon pour toi.

E

L’ÉTUDIANTE: Je ne comprends pas pourquoi on me reproche si souvent d’avoir complété deux doctorats. Comme si la connaissance ne volait pas hors de toutes normes! Que sont ces quelques petites années d’étude, si on les compare aux millions d’années qu’il a fallu à l’humain pour passer à la station bipède, et de là, à ce que nous sommes aujourd’hui! Cette perspective globale qu’offre l’anthropologie est essentielle, mais j’ai récemment compris qu’il me faudrait orienter mes études avec une plus grande acuité. J’ai déjà complété la première année de sciences politiques, et je ne le regrette pas. Quelque chose me dit que j’arrive enfin à destination. Parlant de destination, je te félicite pour ta nomination! Depuis longtemps tu voulais être juge, un jour, et j’y ai toujours cru. Bravo ma sœur adorée!

SA SOEUR: Merci beaucoup. Ce travail est exigeant, mais j’ai beaucoup de temps depuis le divorce, et surtout depuis que les enfants vivent à l’étranger, l’un en Allemagne, l’autre en Patagonie. Je n’aurais jamais cru qu’un jour tu t’inscrirais en sciences politiques. Je te découvre encore.

F

L’ÉTUDIANTE: Je suis plus vieille que la plupart de mes professeurs en Arts visuels. Ils se moquent, gentiment, de mon doctorat en sciences politiques, qui leur semble incongru pour une personne de ma sensibilité. J’hésite encore pour le sujet de ma thèse de doctorat, mais pour l’instant, je crois que j’étudierai le développement de la sculpture dans les sociétés néolithiques mésopotamiennes. Tu me diras ce que tu en penses. Toi qui es grand-maman, songes-tu à la retraite?

SA SOEUR: Pour l’instant, j’ai opté pour une semi-retraite. Cela me permet de voyager à ma guise, pour aller voir mes petits-enfants. Tu ne cesseras jamais de m’étonner. La sculpture? Il en aura fallu des années pour y arriver.

G

L’ÉTUDIANTE: Je n’y aurais jamais cru. Arts visuels, Littérature russe, Théologie, et maintenant, Psychologie. J’ai loué un entrepôt pour mes bouquins. Ils encombraient mon petit appartement. J’ai du mal à marcher, à cause de ma hanche. Je suis bousculée aujourd’hui. Une dissertation à remettre demain. Toi, ma toute chère, on te traite bien dans ce foyer? Tu as une belle vue sur le lac, n’est-ce pas?

SA SOEUR: J’ai une belle vue sur la rivière. C’est une rivière. Les jours sont longs, les enfants sont loin. Qu’est-ce que tu étudies en ce moment? J’ai perdu le fil. Tu m’excuseras, c’est l’âge.

H

L’ÉTUDIANTE: Depuis que je ne peux plus bouger de mon lit, les infirmières installent l’ordinateur sur ma tablette, et je peux suivre les cours d’Histoire en ligne. Je ne suis pas certaine de vivre jusqu’à la fin du baccalauréat, cependant. J’aimerais qu’on m’enterre près de toi, mais dans le fond, ça m’indiffère. Quand on est mort, on est mort. Je suis tout de même désolée de ne pas avoir assisté à ton enterrement. Avec toutes ces analyses à compléter, ces travaux à rendre, ces présentations à retoucher, j’avais à peine le temps de dormir!

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Puisque ça ne mord pas

Deux inconnus pêchent l’achigan, debout sur un quai public. Pas un poisson n’a mordu aux appâts. L’un utilise des lombrics, l’autre une cuillère daredavil. Pour passer le temps, les inconnus finissent par se parler.

INCONNU 1: Fait peut-être trop chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Pourtant, fait pas vraiment chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Peut-être la lune.

INCONNU 2: La lune, ouais. Peut-être la lune.

L’inconnu 1 tend une canette de bière à l’inconnu 2, et on sent vibrer, au bout du quai, les germes d’une amitié que le dédain ichtyen nourrit. On échange quelques rires, quelques appâts, quelques secrets de pêcheurs pas trop secrets parce qu’on ne se connaît pas encore tant que ça et qu’il faut bien garder des secrets vraiment secrets pour plus tard lorsqu’on se rappellera cette première fois.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Ben oui. Tiens.

L’INCONNU 2: Merci.

Chacun relance sa ligne à l’eau, varie les techniques pour ramener l’appât. Lentement. Lentement, arrêt, lentement. Lentement, rapidement. Et une infinité de variantes accompagnées d’un mouvement de la canne de haut en bas, pour imprimer au mouvement de l’appât une similitude avec un petit poisson blessé, sur lequel les achigans voraces se précipitent, lorsqu’ils sont affamés. Peut-être plus tard dans la journée, ils verront bien s’ils persistent, peut-être plus tôt, mais pour ça il faudra revenir demain messieurs.

L’INCONNU 1: Heureusement qu’il y a la bière.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un couteau à fileter, dans ton étui?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un bâton pour assommer les poissons, le truc noir à ta ceinture?

L’INCONNU 2: Non.

Les yeux au large, buvant par petites gorgées rapides la bière qui se réchauffe, ils scrutent la surface de l’eau, le plus loin qu’il leur est possible. Mais rien ne saute, rien ne remue, à croire que toute la vie aquatique paresse aujourd’hui. Peut-être y a-t-il une grande réunion sous-marine à l’autre bout du lac, un concile quinquennal auquel tous se font un devoir sacré d’assister.

L’INCONNU 1: Si c’est pas pour assommer les poissons, à quoi ça sert, ton bâton?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: Ouais? C’est pas une réponse.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’inconnu 1 tire deux canettes fraîches de la glacière. À ce rythme, à force de boire en duo, la glacière se vide quatre fois plus vite. C’est mathématique. Boire avec un ami encourage une descente deux fois plus rapide, et ça fait deux bières à chaque coup et deux multiplié par deux donne quatre. Sans poisson gigotant au bout de leurs lignes, les inconnus se permettent de hausser la voix, glissant peu à peu dans un état proche de l’abandon de la pêche, du moins pour aujourd’hui.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Tu ne m’as toujours pas dit à quoi il servait ton bâton noir? S’il ne sert pas à assommer les poissons, alors pourquoi l’apporter à la pêche?

L’INCONNU 2: Et cette bière?

L’INCONNU 1: Et ce bâton?

L’INCONNU 2: C’est une matraque. Je m’en sers pour défendre la liberté de parole. Et cette bière?

L’INCONNU 1: Voilà. C’est la dernière… Moi aussi, je suis pour la liberté de parole.

L’INCONNU 2: T’es un rigolo toi. J’suis Officier de l’Escouade Anti-Parlote. Nous matraquons tous ceux qui utilisent leurs cordes vocales à mauvais escient. La liberté de parole, c’est l’anarchie. Interdit. Nous la défendons.

L’INCONNU 1: Qui trace la ligne entre paroles permises et paroles interdites? Je… 

L’INCONNU 2: Sédition!

L’INCONNU 1: Mais qu’est-ce que tu fais!

L’INCONNU 2: Douter de l’ordre est la pire des mutineries!

L’inconnu 2 frappe à grands coups de matraque l’inconnu 1, qui gémit sur le bois chaud du quai. Il en faut des coups, il en faut beaucoup pour venir à bout du récalcitrant qui proteste, contredit, supplie. Évidemment, il finit par s’évanouir, la tête dans son coffre débordant d’appâts et d’hameçons. Et puisque ça ne mord pas, de toute façon, l’inconnu 2 range son équipement, vide sa canette et s’en va.

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Une vocation tardive

À la fin de sa ronde des estropiés et autres alités, docteure Xavière Charette entre avec sa fiche de résultats dans la chambre de Malo Milot. Le diagnostic terrasse Milot. Il n’y a plus rien à guérir en lui, l’inéluctable conclusion approche au galop et il vaudrait mieux consacrer ces derniers pas sur scène à sa maman et son cousin Martial, qui attendent de l’autre côté de la porte, dans un corridor inhospitalier. Mais Milot refuse. Il demande un sursis, du papier, un stylo. Il insiste, persiste et résiste.

DRE CHARETTE: Un sursis, ce n’est pas gratuit. Quand c’est cuit, c’est cuit, faut retirer la casserole et rêver à son auréole.

MILOT: Je n’avais pas prévu de m’effacer si tôt. Je ne veux pas expirer dans un souffle de mots insignifiants! Je suis un poète, je veux graver sur le grand tableau de l’humanité des mots indélébiles!

DRE CHARETTE: Poète? Votre œuvre parlera pour vous. Laissez-vous aller, moi je dois y aller.

MILOT: Mon œuvre! Là est tout le problème. Elle n’est pas écrite. Je vous en prie, un sursis, un stylo, un papier! De grâce!

DRE CHARETTE: Je peux vous injecter une dose du Supertruc, mais c’est cher, et même plus, ça vous ruinera.

MILOT: Riche ou dépouillé, qu’importe, on ne refuse personne à l’entrée. Je vous en prie, piquez, plantez, injectez!

DRE CHARETTE: Vous y gagnerez, avec un peu de chance, cinquante-huit minutes et des poussières. Sortez votre carnet de chèques.

MILOT: Voilà, inscrivez la somme vous-même, et procédez, le temps presse.

DRE CHARETTE: Calmez-vous, je ne trouve pas votre veine.

MILOT: Cherchez bien, j’en ai partout.

DRE CHARETTE: Celle-ci me semble bien dodue, bien docile, bien douce. Hop! J’y plonge!

MILOT: Maintenant, vite, un stylo, un papier. J’ai une œuvre à engendrer, ériger, achever.

DRE CHARETTE: Bien sûr, sinon à quoi bon. Un stylo, celui-ci vous plaît, oui? Un papier. Je vous en donne même deux, pour vos œuvres complètes. Permettez-moi quand même de vous demander, à vous voir dans la hâte, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, lorsque vous aviez tout votre temps?

MILOT: J’ai toujours pensé que j’avais tout mon temps. Même hier.

DRE CHARETTE: Mais la poésie ne vous appelait pas? Une vocation, malgré soi, il faut y répondre.

MILOT: J’y réponds là, j’y réponds. C’était une vocation tardive.

DRE CHARETTE: Adieu donc, on ne se reverra pas. Je lirai… Je ne lirai pas vos œuvres. Qui lit de la poésie, aujourd’hui?

MILOT: Adieu! Adieu! Laissez-moi écrire! J’écris. J’écris et je meurs.

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