Les goélettes du XVIIIe siècle

Dans ce village, cela est une curiosité locale qui a fait couler beaucoup d’encre à l’extérieur du village, le boulanger joue le rôle de conciliateur familial, social et commercial. Ce jeudi matin, neuf heures trente deux, il se rend donc chez le richissime actionnaire Dudreuil, amateur de modèles réduits de goélettes de pêche construites entre 1759 et 1763 et ancrées à Paimpol. La valeur de l’un de ses spécimens dépasserait celle d’une Ford Gyron.

Bonjour Monsieur Dudreuil, il y a que nous avons constaté une chose qui se constate facilement puisqu’elle s’étale au grand jour dans notre petit village où tout se voit rien ne se perd et tout se doit, quand il le faut, faut s’entendre, et si vous m’entendez vous entendrez par ma voix celle de nos fiers villageois, fiers de leur village mais des moeurs de celui-ci par-dessus tout, entre autres et pas seulement évidemment parce qu’elles comportent un sens de la mesure et un équilibre entre la vie et le trépas que collectivement nous nous efforçons de supputer grâce à un nez planté dans l’au-devant de soi si bien que nous est venu à la constatation que l’une de nos villageoises souffrait d’une carence magistrale qui lui peint des couleurs livides sur les bras et le visage sans compter la maigreur constatée par les constateurs sur les membres publiquement exposés de la jeune personne ce qui a poussé nos penseurs à penser qu’elle s’inscrirait bientôt dans le club de la Misère noire qui compte plusieurs membres dont on sait peu de choses vu leur habileté à se fondre dans la nature dans et à l’extérieur de notre village et c’est pourquoi, afin d’éviter que cette jeune personne ne finisse elle aussi par fondre, comme ses comparses, que me voici dans l’obligation de vous partager ces quelques constatations puisque vous déciderez peut-être de surseoir à ce qui apparaît comme une inéluctable condamnation, pauvre petite disent nos concitoyens sensibles à ce type de condition sans toutefois vous accuser ou accuser qui que ce soit parce qu’il est admis généralement au sein de notre collectivité villageoise que vous n’y avez assurément pas pensé étant entendu que votre pensée vaque à d’autres pensées auxquelles nous pensons peu, nous dans les autres maisons qui forment notre si charmant ensemble et c’est justement pour entreprendre un effort visant à stimuler un mouvement rectificatif de votre part que me voici devant vous aujourd’hui puisqu’il s’agit de votre fille, monsieur Dudreuil.

Le boulanger ignore si Dudreuil a compris ce qu’il lui a étalé en multiples circonvolutions, mais dans son rapport aux penseurs du village, il a indiqué que l’homme était peut-être trop absorbé par une voile aurique pour lui avoir prêté l’attention qu’il espérait en recevoir. Un des penseurs a qualifié la situation d’incongrue, un autre d’absurde. Le boulanger ne l’a pas qualifiée, parce qu’il n’en avait pas le temps, il avait son pain à cuire. Les penseurs ont pensé que le boulanger devrait se rendre à nouveau chez le riche actionnaire, si jamais à la misère succédait la mort.

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Les jarrets d’agneau

C’est bien samedi matin, oui, que je me suis rendu au marché (évidemment il s’agit du marché municipal, celui qu’ils ont installé sur l’ancien terrain de l’école, et non de cet autre marché qui n’a pas plus de dix ans et qui se tient tous les jeudi, vendredi et samedi sur le terrain de madame Labrie, juste en face de la gare, désaffectée depuis que le train ne fait plus le détour par ici, et où il y avait eu ce drame, vous vous rappellerez, cet homme de la ville qui avait séduit la fille du premier maraîcher bio de la région, un bonhomme cultivé et poli, qui n’avait pas caché sa déception, surtout que sa fille était fiancée au fils de leur voisin, cultivateur lui aussi, et tous deux projetaient de fusionner, lorsque leurs parents respectifs se retireraient, les deux fermes, ce qui leur ouvrirait de nouveaux débouchés, entre autres les grandes surfaces qui ont besoin d’une garantie d’approvisionnement, mais l’arrivée de ce citadin hypothéquait cet avenir radieux, ce que le fiancé ne voulait pas accepter, mais comme il refusait de pardonner à cause d’une jalousie morbide il se retrouvait devant un mur qui lui sembla tout à fait infranchissable, si bien qu’un samedi matin, jour d’affluence au marché, il a sorti le fusil de chasse, calibre douze, qu’il avait caché sous son étalage de poivrons, de salades et de tomates, et au moment où sa fiancée, dont il était amoureux mais à qui il n’avait pas adressé la parole depuis son aventure, est apparue pour aller chercher son café comme elle le faisait tous les samedis à cette heure-là, il s’est planté le canon sous le menton et avant que la pauvre fille, qui a vu le geste, n’ait pu intervenir, il a appuyé sur la gâchette et la seconde d’après il n’existait plus, sa tête complètement pulvérisée, des éclats de cervelle, de crâne et de sang volant sur les légumes et les clients devant les yeux révulsés de la belle qui, pétrifiée sur place au milieu de la foule paniquée, ne parvenait ni à hurler ni à appeler à l’aide, son cerveau probablement incapable de traiter l’information qui le frappait, son fiancé maintenant irrémédiablement parti, et certains disent qu’elle est restée ainsi de longues minutes, d’autres parlent plutôt de secondes, mais dans un cas ou l’autre, le résultat fut le même, elle s’est évanouie, on l’a transportée à l’hôpital, et on ne l’a plus jamais revue ni au marché, ni au village, et selon les gens bien renseignés elle aurait quitté le pays, elle vivrait loin, au bout du monde, d’on ne sait quoi, et on ne le saura probablement jamais vu que son père ne parle plus jamais d’elle et d’ailleurs, il ne parle plus, il ne travaille plus, sa ferme a été rachetée par des investisseurs de la Patagonie, et si vous voulez mon avis, il en faudra des années avant que nous oublions cette histoire) pour acheter les jarrets d’agneau que j’ai servis aux Dumoulin le lendemain.

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Tango

Je voulais être ministre, ministre de l’Éducation pour être précis, mais je n’y suis pas encore parvenu. Pourtant, j’étais bien parti. Je me suis débrouillé pour obtenir un doctorat en sociologie appliquée des comportements récurrents chez les moines de l’Ordre cistercien de la Stricte Observance. Durant mes études, j’ai pris soin de prendre ma carte du parti, auquel j’ai versé mille dollars chaque 2 avril, jour de la naissance de Charlemagne. Une fois mes études terminées, j’ai participé à toutes les conventions, congrès, assemblées du parti, question de me faire voir, recevoir, promouvoir. Après vingt ans, j’étais connu, on m’appelait par mon prénom, on me consultait. Parfois. J’écrivais de longs articles sur l’éducation, chaque fois qu’une réforme mijotait sur le bureau du ministre, je prenais la parole et la plume. J’ai dénoncé avec beaucoup de vigueur, et une quantité impressionnante de mots, dont certains très jolis, les réformes proposées par l’autre parti, lorsqu’il était au pouvoir. J’ai appuyé avec un enthousiasme rationnel les réformes proposées par notre parti, lorsque nous étions au pouvoir. Mes textes, je dois le souligner en toute modestie, inspiraient les élus. Quand notre ministre de l’Éducation a proposé d’éliminer l’apprentissage d’une troisième langue avant quinze ans, j’ai su démontrer par a et par b, en mettant les points sur les i, que cette décision était sage, fondée sur une science pédagogique irréprochable. Déjà, on voyait bien dans le parti que l’éducation, ça me passionnait. Quand sept ans plus tard, notre nouveau ministre de l’Éducation a réinstauré l’apprentissage d’une troisième langue avant quinze ans, j’ai su démontrer par a et par b, en mettant les points sur les i, que cette décision relevait d’une réflexion rationnelle, profondément savante. Après toutes ces années donc, j’ai laissé ma foi en notre parti me guider, je me suis présenté à l’investiture dans la circonscription où j’habite depuis que j’ai quatre ans et demi. Je l’ai emporté. Candidat pour notre parti, j’étais honoré, éberlué, effrayé. J’ai tout de même gagné l’élection sans avoir eu à accorder une seule entrevue aux médias. Dès le lendemain de notre victoire, j’ai rencontré le chef, question de lui rappeler que je serais le meilleur des ministres de l’Éducation. Il m’a regardé, un peu surpris, m’a demandé de lui rappeler mon nom. Gauguin Goin, pour vous servir. Il a frappé des mains, m’a observé avec un grand sourire immobile sur le visage, et m’a prié d’esquisser quelques pas de tango. Je me suis exécuté, même si à part la Carmencita, je ne connais rien au tango. J’ai dansé en chantant, je crois avoir bien fait. Ensuite, j’ai dû traverser son bureau de long en large, et de large en long, en tenant un œuf dans une cuillère que je tenais entre les dents. L’œuf ne s’est écrasé que dans les deux derniers mètres, ce qui m’a semblé acceptable. J’ai connu plus de difficultés lorsqu’il a fallu me tenir en équilibre sur les deux mains, les deux pieds levés. Je n’y suis tout simplement pas parvenu. En compensation, je lui ai offert de faire le pont, mais il n’a rien voulu entendre, et m’a enjoint de lui rapporter un café. Je n’ai jamais trouvé la machine à café, et quand je suis revenu, sa porte était fermée, la secrétaire m’a avisé qu’il était très occupé. Elle a noté mon nom, mon numéro, et ça fait maintenant six mois, et il ne m’a toujours pas rappelé. Nous avons un ministre de l’Éducation. Ce n’est pas moi. Mais j’ai pris des cours de tango, et tous les soirs, je consacre une heure à mes exercices d’équilibre. J’ai une volonté de fer, un espoir inébranlable. Un jour, je le sais, je le serai, ministre de l’Éducation.

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Sexe et voisinage 

Émilia a une voisine qu’elle déteste, Carole. Mais Émilia ne déteste pas tout le monde.

Émilia aime Paul, qui l’aime beaucoup aussi, mais pas exclusivement parce qu’il est le mari d’Amélie, qui a deux amants, Richard et Alex, depuis qu’elle a appris pour Émilia et Paul, et Richard, qui est bi, entretient une relation intermittente avec Jules, tandis qu’Alex, qui a tout son temps, peu d’illusions et beaucoup d’énergie, a quatre autres amantes qui savent toutes qu’elles ne sont pas les seules, Lilia, Louisa, Lulu, Linda, qui ont au moins une autre relation, dans l’ordre, Martin, Manon, Jack, Joe, qui eux n’entretiennent pas d’autres relations à part Joe, qui n’a pas pu résister à son ex-belle-soeur, Rosalie, que le frère de Joe, John, a quitté avant de lui demander pardon et de revenir ce qui n’a pas mis fin aux après-midi torrides avec Joe, dont on ne peut se passer, ce qu’a accepté John, qui s’est cru permis de maintenir ses rendez-vous avec Alice, pour qui il avait quitté Rosalie à l’origine, mais Alice n’a consenti à cet arrangement qu’à reculons, et après le retour de John au domicile conjugal, elle a ouvert sa porte à Antoine, qui la talonnait depuis le collège, ce qui en fait un tas d’année, qu’il a su remplir d’aventures éphémères dont une au moins dure encore, avec Cathy, dont il n’a soufflé mot à Alice, car on ne sait jamais, peut-être n’était-il pas encore au bout de ses peines, et pourquoi tout abandonner pour une incertitude, si vibrante soit-elle, si bien que la patience s’est liée à la prudence et cela, sa patiente et prudente quête, Cathy, fort sensible et lettrée, l’avait senti, mais n’avait pas voulu soulever la chose puisqu’elle ne comptait pas s’éterniser avec lui, qu’elle ne voyait que les mercredi, jeudi et vendredi, passant les autres jours à la campagne chez ses parents où elle s’amusait, comme elle le faisait depuis toute gamine, soit avec Julie, soit avec Jonathan, soit avec tous les deux, qui étaient, l’une, enseignante, mariée à Nicolas le mécanicien ennuyant et ennuyeux, et l’autre, amant de la femme du maire, qui aimait être la femme du maire sans aimer le maire, chaud lapin, dont la renommée dans toute la région n’était plus à faire sauf que tous ignoraient que l’homme volage entretenait une ancienne étudiante qu’il avait installée dans un charmant petit appartement de la ville, à qui il promettait tout, qui en retour lui promettait tout, mais savait tromper ses soupçons, ce qui n’était pas bien difficile vu la distance et son emploi du temps peu rempli, où il y avait toujours un peu de place pour Ricky, dont elle ne pouvait se passer depuis six mois, et c’était réciproque même si lui commençait à déchanter, parce qu’il avait compris qu’ils ne vivraient pas ensemble, qu’ils ne formeraient jamais le couple dont il a toujours rêvé, un couple modèle dont le modèle plaisait à toute nouvelle amie devenue amante, ce qui l’avait amené à décider de mener de front deux relations, celle avec l’étudiante, et celle avec la nouvelle amante, Carole.

Quand Émilia a attrapé la gonorrhée, on ignore comment mais ça s’est su. Carole, la voisine détestée, s’est moquée.

Trois semaines plus tard, Carole avait aussi la gonorrhée. Et ça s’est su.

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Un vieux lecteur idiot 

À la librairie, il n’y a plus de libraires. Il y a des vendeurs de jouets, de sucreries, de fantastiques babioles électroniques. Il y a des rangeurs, des dérangeurs, des arrangeurs. Mais des libraires, il n’y en a plus, depuis longtemps. Alors quand on est légèrement idiot, absolument pas renseigné, pour tout dire égaré, comme moi, le choix d’un livre harasse. Il faut bien commencer quelque part. Je saisis un des vendeurs au passage. Facile à reconnaître, ils portent tous la même chemise bleue à motifs jaunes, avec leurs prénoms inscrits sur le coeur. Quel livre conseillez-vous, pas vous, personnellement, mais en tenant compte de l’intérêt des lecteurs, des critiques des critiques, vous savez ces gens qui font le trafic. Celui-là? Oui, un beau livre. Reliure solide, papier de qualité, qui ne jaunira pas trop vite, couverture sobre, comme je les aime. Mais dedans, vous savez ce qu’il y a dedans? Un roman. Ah bon, ils en font encore, des romans? Un roman qui raconte l’enquête d’un policier, mais qui n’est pas un roman policier parce que c’est un roman littéraire. Littéraire? Oui, voyez, nous l’avons rangé, classé, parqué dans la section littérature. Ça dit tout. Vous savez, ça pourrait m’intéresser, un roman policier littéraire qui n’est pas un roman policier! Prenez-le, achetez-le, la caisse est au bout de cette rangée. D’accord, je veux bien, mais vous en savez plus, sur ce livre unique, si bien relié? L’enquêteur, il a des valeurs, beaucoup de valeurs. Il veut qu’on protège les enfants, les commerçants, les éléphants. Une âme généreuse, voyez-vous. Lisez, vous aimerez. Vous croyez? Ça me rappelle un truc que j’ai lu quand j’avais quinze ans, il y a plus de quatre-vingt-deux ans. Vous demandez combien pour un livre comme ça? Trente dollars, quatre-vingt-quinze sous. Oh, je ne crois pas en avoir autant dans mon portefeuille. Vous n’auriez pas un journal, ça fera bien l’affaire, vous ne pensez pas? Dans les journaux, il y a plusieurs histoires, et c’est moins cher.

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La fine mouche 

À la fête, elle ne disait que bah, sla, bah sla et peut-être glagla gla. Je vous avoue qu’elle nous a franchement déçus, nous nous attentions de sa part, plus que de quiconque, à une prestance unique, à une quatre-vingtième, s’il le fallait, exécution mémorable, que nous aurions su commenter, raconter, dramatiser et enregistrer dans les annales de notre culture nationale parmi les grands et les grandes, au-dessus des minuscules bien entendu qui ont su s’y glisser grâce à leur présence d’esprit et à l’intervention du ministre, discrète et efficace, qui finit par nuire à ceux qui en profitent parce que là-dedans ils ne servent qu’à accumuler la poussière pendant que les brillants brillent, mais elle a délibérément tourné le dos à tout cela, sans toutefois nous fournir autre chose que ses glagla gla, qui n’expliquent, avouons-le, rien du tout et même, mais ici notre incompréhension est peut-être à mettre sur le dos d’une étroitesse de notre part, qui compliquent davantage une situation qui ne paraissait déjà pas tellement claire, à moins que, et c’est l’unique espoir qui nous reste, vous n’en sachiez un peu plus, parce que peut-être la connaissez-vous, peut-être avez-vous accès à son intimité et à ses propos hors contexte, mais vous n’avez pas à répondre, je ne vous pousserai pas au pied du mur, au contraire nous vous accordons toute la liberté dont vous souhaitez bénéficier et cela même si vous n’en savez pas plus que nous, même si à notre image vous errez, hésitant encore et peut-être pour toujours, si bien que la prochaine fois ils y penseront deux fois avant de l’inviter à nouveau, ce qui serait une perte dans la mesure où cette prochaine fois s’enchaînera peut-être à cette fois-ci pour nous guider, nous sortir enfin, parce qu’elle deviendrait alors une action audacieuse qui mériterait une intervention publique de notre part, de cette confusion.

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La citrouille de Monsieur Bidodeau 

Monsieur Bidodeau, notre voisin du bout de la rue, est un être abominable, dangereux.

Tout le printemps, tout l’été, innocemment, il a fait pousser une citrouille, une citrouille géante comme on n’en voit jamais au marché. Désherbage, fertilisation, chasse aux insectes, il y passait toutes ses journées, toutes ses nuits. Toutes. Oh, nous ne nous doutions de rien, non, et je l’avoue, nous nous moquions. Surtout quand il s’est mis à recouvrir sa citrouille avec des draps pour que les rayons du soleil ne fassent pas craqueler sa peau. La nuit, c’était encore plus drôle. Il l’enveloppait dans trois ou quatre sacs de couchage, pour s’assurer que les températures plus fraîches ne freinent pas sa croissance, et dormait à ses côtés pour la protéger des prédateurs nocturnes, rats, écureuils et autres bestioles.

Le résultat a été massif. Une citrouille d’une tonne. Une tonne! Qui a besoin d’une citrouille d’une tonne, de nos jours, qui? Pas nous, cela est certain, ni personne sur la rue, personne dans le voisinage.

Nous étions impressionnés par la taille du potiron, d’ailleurs plusieurs ont défilé pour la prendre en photo, pour prendre Bidodeau en photo, le jardinier extravagant. L’original a même eu droit à un reportage à la télé locale, où on pouvait l’entendre commenter c’est une grosse citrouille, mais rien de plus. La journaliste a bien voulu comprendre pourquoi, oui pourquoi faire ça, prendre tout ce temps pour ça, mais Bidodeau n’avait rien d’autre à dire que ben, c’est parce que c’est une grosse citrouille.
Il cachait bien son jeu, l’énergumène! Un soir, à la brunante, c’était en octobre, la citrouille a remué. Ma voisine, madame Lalibeau l’a vue, elle a capté la scène sur vidéo. Une citrouille qui bouge, qui se tourne d’un côté, puis de l’autre, personne n’avait jamais vu ça.

Alors les gens ont pris l’habitude, pendant toute une semaine à la brunante, de passer devant la maison de Bidodeau, pour voir la citrouille bouger. Tous les soirs, elle s’agitait davantage, et un son caverneux montait du fond de son corps obèse. Nous avons tenté de demander des explications à Bidodeau, mais il refusait de nous parler, il restait cloîtré chez lui, lui qui pourtant avait passé tant de jours, tant de nuits à l’extérieur.

La citrouille a fini par se calmer. Un répit qui a duré deux jours, peut-être trois. Un vendredi soir, beau vendredi d’automne où des dizaines de voisins promenaient chiens et enfants, notre monde a basculé. Il y a eu d’abord un énorme rugissement, en provenance de chez Bidodeau. Puis, sans crier gare, la citrouille s’est levée sur des espèces de jambes de bois, et s’est mise à agiter des espèces de bras verdâtres. Les premiers qui l’ont vue ont été saisis d’une frayeur indescriptible, mais au lieu de fuir à toutes jambes, ils ont brandi leurs téléphones pour filmer le phénomène.

Erreur! Le phénomène s’est lancé à leur poursuite, et à une vitesse folle, s’est mis à dévorer tout ce qui se présentait sur son chemin. La citrouille bouffait du citoyen!

Heureusement, j’étais déjà rentré à ce moment-là. J’ai tout observé de la fenêtre du salon, horrifié. La citrouille qui descendait la rue, qui courait, qui roulait, qui avalait tout, mais alors là, vraiment tout, humains, chiens, chats et rats. Son appétit semblait insatiable.

Rapidement, je me suis rendu compte qu’elle croissait. À force de manger, elle prenait des forces et du volume. Elle s’est mise à vider toutes les rues du quartier, avant de s’attaquer aux boulevards, à tout ce qui vivait dans cette ville. Bien sûr, la police est intervenue, mais leurs balles se perdaient dans la masse orange. Quand les autorités ont fait appel à l’armée, il était déjà trop tard. L’écorce de la citrouille était devenue impénétrable, plus solide que les plus solides des blindés. Il a bien fallu en convenir, rien ne pouvait l’arrêter.

J’ignore comment tout cela va se terminer. À la télé, on peut suivre les déplacements de la citrouille. Cela nous donne le temps de nous ravitailler. Mais il faut faire vite, parce qu’elle change de direction à tout bout de champ, c’est un monstre fou. Jusqu’ici, chaque tentative d’évacuation de la ville a échoué, comme si elle pouvait les deviner et intervenir à temps pour les empêcher.

Une fois qu’elle en aura fini avec nous, cette citrouille indestructible ira frapper une autre ville, puis une autre, et sa progression sera de plus en plus rapide, et elle, elle sera de plus en plus gigantesque, insatiable, inattaquable.

Je vous le dis, pendant que je le peux, on aurait dû se méfier de Bidodeau. Maintenant, plus personne ne peut plus rien pour nous.

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Je ne te tuerais pas 

Quatre heures du matin, je veille à ma fenêtre, celle qui donne sur le boulevard. T’en souviens-tu, cette fenêtre où tu aimais boire ton café le matin? C’est de là que je t’ai aperçue la première fois où tu nous a rendu visite dans ce nouvel appartement, c’est aussi de là que je t’ai vue t’éloigner avec Célestin, ton iguane qui ne m’a jamais aimée.

Je ne t’écris pas parce que tu étais à la télé, tout à l’heure. Tu y es si souvent, sans doute beaucoup plus souvent que je m’en rends compte. Tu sais à quel point je n’ai jamais pu supporter la télé, cette machine à mythes qui me donne la nausée quand je m’y attarde.

Je t’écris parce qu’il y a longtemps que j’y songeais, au moins depuis ce jour où avec Célestin tu a jugé bon de disparaître. Il y a un mois. Il y a un an. Ne hoche pas la tête, oui, il y a onze ans, trois mois, deux jours. Combien de livres as-tu publiés depuis? Au moins cinq, sans compter les collaborations à droite et à gauche. Surtout à droite, n’est-ce pas?

On m’a dit que tu vivais dans une petite maison au milieu des plaines, seule avec tes chiens et Célestin. Ça vit combien de temps, un iguane? Reviens-tu parfois par ici, ma petite sœur? Tu savais que Hanks et moi, c’était fini depuis quatre ans? Il tenté de te rejoindre, pas vrai? Il voulait poursuivre avec toi ce petit rêve que tu as fait naître. Pauvre nigaud. Comme tu as dû lui briser ses illusions! J’imagine ton air ahuri, ta totale incompréhension quand tu l’a vu à ta porte.

Tu es arrivée chez moi, tu as pris tout ce que tu désirais, et je t’ai encouragée, je t’ai abandonné tout ce que j’avais, toi ma chère petite, toi à qui j’aurais donné ma vie. Tu es partie sans me remercier, qui l’aurait fait, et tu m’as oubliée.

Depuis longtemps, je voulais te dire que l’appartement a commencé à se contracter dès le jour où tu es partie. C’était grand, ici, tu t’en souviens? Assez grand pour y organiser des partys, et nous en avons eu, oh oui, tous ces gens, nous dansions, nous rions aux éclats. Mais après ton départ, l’espace s’est fait plus rare, l’air moins respirable. Il n’a fallu que deux années pour que perdions le grand salon et la chambre d’amis, ta chambre. Hanks se plaignait continuellement, il ne supportait pas de se sentir aussi à l’étroit. Moi, je crois que j’attendais un mot de toi, et je lisais tes livres où je ne reconnaissais rien, où j’avais du mal à t’imaginer.

Quand nous avons perdu la moitié de la cuisine, Hanks est parti. Il suffoquait. Je ne l’ai pas retenu. Je ne retiens personne. Il ne m’a jamais écrit, à part une fois où il m’a demandé de lui envoyer ses livres de philosophie. Je les avais déjà brûlés.

Aujourd’hui, je n’ai plus que cette petite pièce, cet ancien boudoir d’où je t’écris. Tu ne pourrais pas revenir chez moi, je ne saurais où t’installer. Ah, bien sûr, tu pourrais prendre ma place, mais à quoi bon. Qui voudrait vivre seule, ici, dans un espace exigu? Et qui le sera davantage, avec le temps.

Tu sais, si je te revoyais, je ne te tuerais pas. Je t’embrasserais, et je te donnerais tout ce que j’ai.

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J’irai pleurer et rire avec elle 

Elle pleure, elle rit, elle pleure, elle rit, et ça dure depuis que le soleil est à son zénith dans le parc. Des mômes lui ont lancé des cailloux, des vieilles ont marmonné, un type à souliers italiens l’a insultée. Malgré tout, malgré eux, elle pleure et elle rit encore. Elle a peut-être vingt-cinq ans, de longs cheveux en ondes douces, des vêtements simples, un jeans, un pull jaune, elle tient entre ses doigts une fleur, une campanule qu’elle a cueillie dans le sentier qui traverse le champ en friche.

Un jeune homme s’assied à deux mètres d’elle, comme elle, en tailleur. Il tient lui aussi une fleur, une marguerite, qu’il a cueillie le long du fossé qui mène au parc. Il a son âge, peut-être légèrement plus. Jeans et t-shirt, il ferme les yeux, se balance légèrement au rythme d’une musique douce, que lui seul entend.

Je me suis assis ici par habitude, j’y viens tous les jours, à des heures différentes. Ça dépend de mes cours, de mon boulot. Parfois je lis un livre. Souvent, devrais-je dire, je lis un livre. Aujourd’hui, je n’ai pas de livre. Je n’avais envie que de regarder les gens, j’adore les observer aller et venir, s’asseoir pour écouter de la musique, écrire des messages sur leurs téléphones. J’en vois peu avec des livres, alors quand ça arrive, forcément nous nous sourions. J’ai cette marguerite, que j’apporterai chez moi. Je m’endormirai en la regardant, et peut-être en rêverai-je. Cette fille qui a la larme à l’œil, mais qui sourit, qui rit même. Étrange. J’ai le sentiment de la connaître, de l’avoir toujours connue. Pourtant, non, je ne l’ai jamais vue, ni ici, ni à l’Université, ni ailleurs.

Elle se lève, mais avant de partir, elle pose sa campanule devant le jeune homme, et s’éloigne dans un des sentiers du parc.

Le jeune homme a ouvert les yeux, il prend délicatement la fleur, qu’il hume avant de se replonger dans ses pensées.

Du sentier principal surgit à bicyclette le gardien du parc, casquette sur la tête, sifflet au cou. Il freine bruyamment devant le jeune homme, se penche et harponne de ses longs doigts secs les deux fleurs, la marguerite, la campanule. Le jeune homme l’interroge du regard, le gardien lui explique qu’il est interdit de couper les fleurs dans le parc. Amende de cinq cents dollars, payable dans les trente jours sinon c’est la prison, un mois.

Cinq minutes plus tard, il n’y a plus personne. Plus de jeune homme, plus de gardien.

Je n’aurai pas l’œil sur ma marguerite lorsque je m’endormirai ce soir. Ni sur la campanule de cette fille. Si je la revois, j’irai pleurer et rire avec elle.

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Débris

Quand j’ai reçu ce coup de fil, j’ai eu peur, j’ai paniqué.

C’est qu’il en a fallu des années pour que le calme revienne dans cette maison. Au début, ce sont les murs qui remuaient. Toutes les nuits, les murs se déplaçaient et ça faisait tout un boucan, impossible de dormir. Mon fils se réveillait en pleurs, mon chien aboyait de minuit à quatre heures. Je ne compte plus les nuits où les voisins ont appelé les flics. J’avais beau leur expliquer, à propos des murs, mais ils ne m’écoutaient pas. Je n’ai pas trop insisté, je voyais bien qu’ils finiraient par m’enfermer. Car j’étais la seule témoin du phénomène, et chaque fois que j’ai voulu filmer la chose, évidemment ça s’arrêtait.

Quand les murs ont cessé de valser, je me suis dit que ça y était, que notre vie ressemblerait à une vie. Mais ça n’a pas duré. Ça ne dure jamais, avez-vous remarqué? Après les murs, ce sont les planchers qui se sont mis de la partie. Ça se passait encore la nuit, mais pas toutes les nuits, heureusement. La première fois, j’ai entendu des bruits de succion un peu partout dans la maison, comme si une bête énorme nous déglutissait. Je me suis levée en vitesse pour m’assurer que mon fils était en sécurité, mais je n’ai pas même eu le temps de me rendre à la porte de ma chambre. Le plancher m’a absorbée, d’un coup. Le parquet, les planches, les poutres en dessous, tout s’était transformé en une sorte de matière gélatineuse. Ça ne se voyait pas à l’œil nu, mais dès que vous y posiez le pied, vous étiez absorbée. Combien de nuits me suis-je retrouvée ainsi au sous-sol! Impossible de remonter avant le petit matin, à cause de cette foutue gelée. Alors je me réfugiais dans la salle de jeux, qui donne directement sous la chambre de mon fils, et je surveillais son sommeil d’en bas. Si jamais il s’était levé, si le plancher l’avait absorbé, j’aurais été là pour l’attraper. Heureusement, contrairement aux murs, les écarts des planchers ne l’incommodaient pas. Il dormait comme un petit prince.

Après les murs et les planchers, il y a eu les meubles parlant, les plafonds ouvrants, le toit soufflant. Là, je vous entends d’ici me demander, pourquoi ne pas avoir déménagé? J’ai déménagé. J’ai déménagé dès l’époque des murs valsant, mais ça n’a rien changé. Les nouveaux murs valsaient aussi. J’ai déménagé durant l’époque des planchers gélatineux. Les nouveaux planchers m’absorbaient tout autant. Vous voyez, j’ai fini par comprendre que ces phénomènes, c’est mon être, quelque chose d’incompréhensible en moi, qui les provoquais.

Toutes ces années! C’était à n’y rien comprendre, et j’en serais devenu complètement dingue s’il n’y avait pas eu mon fils.

Un jour, sans raison, tout s’est arrêté. Les nuits ont recommencé à s’écouler tout doucement, comme lorsque j’étais jeune. Oh, comme j’ai dormi alors! J’avais des années de sommeil à reprendre, tant de fatigue à chasser de mon corps meurtri.

Aujourd’hui, mon fils est heureux, il entrera à l’Université en septembre. J’ai rencontré Lukilou, lui et moi c’est le grand amour. Il vit maintenant avec nous, dans cette maison, petite, mais coquette, près de la rivière.

Un jour donc, au milieu de ce petit bonheur, le téléphone sonne, je réponds, une voix inconnue qui m’assure m’avoir connue il y a trente ans, à l’époque où je vivais rue Laurier. Il y a trente ans! À l’époque, je n’avais pas de sol sous les pieds, j’avais des dizaines d’amis, je souhaitais que ma vie, jamais, ne commence vraiment. Trente ans. Pauvre type. Si tous les gens de ce temps-là m’appelaient, on n’en finirait plus!

Lukilou m’a serré dans ses bras, il le fait comme personne. Il m’a suggéré de rassembler tous les débris, les murs, les planchers, les meubles, les plafonds, le toit, et d’écrire cette vie. Juste pour lui. Même mon fils a trouvé que c’était une excellente idée. Alors, je crois bien, oui, que je le ferai.

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