Nous cheminions, le capitaine et moi, sur la route des Peupliers. Il était persuadé que par là, nous parviendrions à prendre l’ennemi par surprise et à libérer nos camarades prisonniers. Je connaissais cette route, j’étais du pays, je savais que nous courrions droit à notre perte parce qu’à moins de deux kilomètres la route s’enfonçait dans un genre de tranchée d’où il serait facile, et même inévitable, qu’on dresse une embuscade, simplement en positionnant quelques tireurs sur les talus de chaque côté. Ils pourraient nous canarder à loisir, un jeu d’enfants, c’en serait fait alors de ce qui restait de notre régiment, nous deux. Mais le capitaine croyait à sa cause, j’y avais cru aussi, du temps où c’était encore clair, mais depuis toutes ces pertes et notre disparition accélérée, j’en avais oublié des bouts, je ne savais plus trop, et si je ne le suivais ce n’est que par nostalgie pour notre enthousiasme d’antan, et par crainte de me rappeler un jour que ce pour quoi nous nous étions battus en valait la peine. Tout de même, j’ai mis en garde le capitaine, j’ai insisté, mais il n’a pas même pris la peine de se tourner vers moi, de signifier ne serait-ce que par un haussement de sourcils, un grognement ou une moue, qu’il m’avait entendu, qu’il avait perçu ma voix, un son humain provenant du reste de ses troupes, moi. Car il agissait ainsi depuis le début, depuis toujours, n’écoutant que ses supérieurs et à l’occasion, ses égaux, mais jamais ses inférieurs, ceux dont il avait le commandement et dont le rôle consistait à matérialiser chacun de ses plans et maintenant, chacune de ses lubies. J’avais cru, puisqu’il ne restait plus que nous deux, que les conventions s’effriteraient et que nous ne serions plus que deux hommes sur une route, en déroute. Illusion. La pièce n’était pas terminée, nous devions encore tenir notre rôle, quitte à y laisser notre peau. J’ai bien pensé tourner les talons, m’enfuir à travers champs et gagner, à la faveur de la nuit, un pays où je passerais incognito. Il aurait probablement tenté de me descendre, jugé condamné pour désertion, mais je pouvais, avec un minimum de ruse, déjouer son attention et disparaître comme au cinéma, m’évaporer au-dessus de la campagne froide. Sauf que je le suivais, muet maintenant, résigné, parce que je n’étais pas encore parvenu à me débarrasser d’un idéal dont j’avais pourtant oublié l’essentiel. Sans surprise, dès que nous nous sommes retrouvés entre les talus, ils ont tiré et il n’a fallu que cinq coups de feu pour nous étendre, inoffensifs et expirants, sur la route des Peupliers.
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À bicyclette
Il y a des gens qui changent de mobilier chaque cinq ans. Il y a des gens qui collectionnent des choses sans valeur, mais dont ils sont fiers. Il y a des gens qui s’égosillent toute leur vie, mais qui ne sauront jamais chanter. Il y a des gens qui chaque jour travaillent à maintenir des pelouses impeccables que l’automne détruira. Il y a des gens qui parlent des gens du matin au soir. Il y a des gens qui regardent la télé tous les jours. Il y a des gens qui peignent des tableaux qui se vendent à des prix exorbitants. Il y a des gens qui jouent de la clarinette dans de petits ensembles de village. Il y a des gens qui lisent tous les romans fabriqués à partir d’un moule fuchsia, et scintillant. Il y a des gens qui voudraient ne plus travailler pour simplement ne plus rien faire du tout sans se rendre compte qu’ils en seraient incapables. Il y a des gens qui se font bronzer. Il y a des gens qui s’enivrent des conquêtes qu’ils multiplient. Il y a des gens qui font peu de choses, mais qui en ont long à dire. Il y a des gens qui inondent les médias sociaux de matières gélatineuses.
Moi, j’écris sur tous ces gens-là. Et je me promène à bicyclette.
Bang bang
Bang bang, je marchais dans le parc quand j’ai entendu cette détonation, bang bang, je ne ne me suis pas inquiété, personne à ma connaissance ne veut me descendre, encore moins payer pour me faire descendre, je me suis à peine retourné, j’avais hâte d’arriver au café car je devais la rencontrer pour la première fois, Éola, quel nom, d’où sort-on des noms comme celui-là, elle avait mis des photos sur son profil mais qui met des photos fidèles, il y en a même qui utilisent encore des photos d’il y a cinq ans, dix ans, alors je verrais, nous avions échangé sur un peu tout, les brocolis, les dalmatiens, les artéfacts précolombiens, on peut dire que nous nous connaissons, ou plutôt que nous entrons dans ce long corridor de la connexion et notre rencontre déterminerait si nous y poursuivrions notre cheminement, dans ce corridor, ou si nous en sortirions abruptement, car se rendre compte de visu a son importance, même pour ceux qui ne jurent que par la fusion des esprits, l’union des âmes, l’équilibre des êtres et autres balivernes, et pour elle aussi, Éola, si ma gueule ne lui revient pas je le verrai tout de suite je le lui ai dit ne soit pas troublée on se serre la main on se dit c’est pas tout à fait ça on se souhaite bonne chance et on n’en parle plus, elle a acquiescé, bang bang, à force de les entendre ces coups de feu, je finis par m’y attarder, pas que soudainement je me crois la cible de qui que ce soit, mais des accidents surviennent tous les jours, ce serait trop bête d’arriver auprès d’Éola avec une balle dans l’épaule, ou pire, dans un poumon, au milieu du front, surtout si on ne peut pas l’expliquer, parce qu’il n’y a pas d’explication ou parce qu’on ne peut plus rien, et c’est pourquoi je m’arrête près d’un arbre, je me retourne prudemment pour constater l’état et, avec un peu de veine, la nature de la fusillade en cours, mais on s’en doute, c’est toujours comme ça quand on espère mettre le doigt sur la vérité, je ne vois rien, ni tireur ni victime, pas même de public aux abois, pas de panique dans les allées du parc, j’y suis bien seul avec ma démarche légèrement pressée, ma cavalcade vers Éola au nom qui me rappelle mon enfance sur les hauteurs de la côte Atlantique, si bien que devant ce vide apparent, car je sais que je n’ai pas rêvé, qu’il y a eu au moins trois série de bang bang, je décide, pour éviter un retard malvenu pour un premier rendez-vous, surtout si elle me plaisait, surtout si je lui plaisais, de reprendre mon chemin vers le café, à peine deux cent mètres maintenant, je vois la devanture là-bas, peut-être m’a-t-elle déjà aperçu, mais ne lèverait pas la main, pas d’enthousiasme excessif avant d’être fixé sur la personne, bang bang, ça ne s’arrêtera jamais, où donc sont-ils tous passés, mes concitoyens que normalement je devrais croiser dans ces sentiers, peut-être devrais-je les imiter, abandonner l’idée de ce rendez-vous avec, somme toute, une inconnue, une comme six autres précédemment, ça mène toujours à un cul de sac, bang bang, une douleur à l’épaule, une brûlure, du sang, j’ai bien fini par en capter une, de toutes ces balles qui volent aujourd’hui dans le parc, un ricochet peut-être, et ce sang qui coule sur ma chemise, je vais l’effrayer Éola, comment lui expliquer que je me suis pris une balle qui ne m’était pas destinée, je verrai dans ses yeux la suspicion, elle se méfiera malgré ses paroles réconfortantes, malgré ses soins en attendant l’ambulance, car si le sang continue à couler il ne m’en restera bientôt plus et je ne la reverrai pas, elle s’éclipsera, je ne pourrai pas même tenter de lui expliquer en ligne, son profil me sera interdit, et tout sera à recommencer avec une autre, bang bang, dans le dos, au point où j’en suis, vous pouvez bien me faire saigner de partout, je ne la verrai pas, c’est maintenant certain, je peux tacher de sang tous mes vêtements, qui s’en souciera, bang bang, ce revolver au-dessus de ma tête, je m’endors, je me sens sombrer, ce n’est pas le sommeil mais je n’ose pas y croire, quelle aberration, pourquoi serai-je la cible, et de qui s’il vous plaît, qui est cette personne derrière le revolver, attendez avant de tirer un dernier coup, votre visage s’embrouille, oui c’est cela, approchez vous, ce visage, je le connais, je l’ai vu, Éola, nous avions pourtant rendez-vous au café, nous avions rendez-vous, Éola, bang bang.
Les jarrets d’agneau
C’est bien samedi matin, oui, que je me suis rendu au marché (évidemment il s’agit du marché municipal, celui qu’ils ont installé sur l’ancien terrain de l’école, et non de cet autre marché qui n’a pas plus de dix ans et qui se tient tous les jeudi, vendredi et samedi sur le terrain de madame Labrie, juste en face de la gare, désaffectée depuis que le train ne fait plus le détour par ici, et où il y avait eu ce drame, vous vous rappellerez, cet homme de la ville qui avait séduit la fille du premier maraîcher bio de la région, un bonhomme cultivé et poli, qui n’avait pas caché sa déception, surtout que sa fille était fiancée au fils de leur voisin, cultivateur lui aussi, et tous deux projetaient de fusionner, lorsque leurs parents respectifs se retireraient, les deux fermes, ce qui leur ouvrirait de nouveaux débouchés, entre autres les grandes surfaces qui ont besoin d’une garantie d’approvisionnement, mais l’arrivée de ce citadin hypothéquait cet avenir radieux, ce que le fiancé ne voulait pas accepter, mais comme il refusait de pardonner à cause d’une jalousie morbide il se retrouvait devant un mur qui lui sembla tout à fait infranchissable, si bien qu’un samedi matin, jour d’affluence au marché, il a sorti le fusil de chasse, calibre douze, qu’il avait caché sous son étalage de poivrons, de salades et de tomates, et au moment où sa fiancée, dont il était amoureux mais à qui il n’avait pas adressé la parole depuis son aventure, est apparue pour aller chercher son café comme elle le faisait tous les samedis à cette heure-là, il s’est planté le canon sous le menton et avant que la pauvre fille, qui a vu le geste, n’ait pu intervenir, il a appuyé sur la gâchette et la seconde d’après il n’existait plus, sa tête complètement pulvérisée, des éclats de cervelle, de crâne et de sang volant sur les légumes et les clients devant les yeux révulsés de la belle qui, pétrifiée sur place au milieu de la foule paniquée, ne parvenait ni à hurler ni à appeler à l’aide, son cerveau probablement incapable de traiter l’information qui le frappait, son fiancé maintenant irrémédiablement parti, et certains disent qu’elle est restée ainsi de longues minutes, d’autres parlent plutôt de secondes, mais dans un cas ou l’autre, le résultat fut le même, elle s’est évanouie, on l’a transportée à l’hôpital, et on ne l’a plus jamais revue ni au marché, ni au village, et selon les gens bien renseignés elle aurait quitté le pays, elle vivrait loin, au bout du monde, d’on ne sait quoi, et on ne le saura probablement jamais vu que son père ne parle plus jamais d’elle et d’ailleurs, il ne parle plus, il ne travaille plus, sa ferme a été rachetée par des investisseurs de la Patagonie, et si vous voulez mon avis, il en faudra des années avant que nous oublions cette histoire) pour acheter les jarrets d’agneau que j’ai servis aux Dumoulin le lendemain.
Je ne te tuerais pas
Quatre heures du matin, je veille à ma fenêtre, celle qui donne sur le boulevard. T’en souviens-tu, cette fenêtre où tu aimais boire ton café le matin? C’est de là que je t’ai aperçue la première fois où tu nous a rendu visite dans ce nouvel appartement, c’est aussi de là que je t’ai vue t’éloigner avec Célestin, ton iguane qui ne m’a jamais aimée.
Je ne t’écris pas parce que tu étais à la télé, tout à l’heure. Tu y es si souvent, sans doute beaucoup plus souvent que je m’en rends compte. Tu sais à quel point je n’ai jamais pu supporter la télé, cette machine à mythes qui me donne la nausée quand je m’y attarde.
Je t’écris parce qu’il y a longtemps que j’y songeais, au moins depuis ce jour où avec Célestin tu a jugé bon de disparaître. Il y a un mois. Il y a un an. Ne hoche pas la tête, oui, il y a onze ans, trois mois, deux jours. Combien de livres as-tu publiés depuis? Au moins cinq, sans compter les collaborations à droite et à gauche. Surtout à droite, n’est-ce pas?
On m’a dit que tu vivais dans une petite maison au milieu des plaines, seule avec tes chiens et Célestin. Ça vit combien de temps, un iguane? Reviens-tu parfois par ici, ma petite sœur? Tu savais que Hanks et moi, c’était fini depuis quatre ans? Il tenté de te rejoindre, pas vrai? Il voulait poursuivre avec toi ce petit rêve que tu as fait naître. Pauvre nigaud. Comme tu as dû lui briser ses illusions! J’imagine ton air ahuri, ta totale incompréhension quand tu l’a vu à ta porte.
Tu es arrivée chez moi, tu as pris tout ce que tu désirais, et je t’ai encouragée, je t’ai abandonné tout ce que j’avais, toi ma chère petite, toi à qui j’aurais donné ma vie. Tu es partie sans me remercier, qui l’aurait fait, et tu m’as oubliée.
Depuis longtemps, je voulais te dire que l’appartement a commencé à se contracter dès le jour où tu es partie. C’était grand, ici, tu t’en souviens? Assez grand pour y organiser des partys, et nous en avons eu, oh oui, tous ces gens, nous dansions, nous rions aux éclats. Mais après ton départ, l’espace s’est fait plus rare, l’air moins respirable. Il n’a fallu que deux années pour que perdions le grand salon et la chambre d’amis, ta chambre. Hanks se plaignait continuellement, il ne supportait pas de se sentir aussi à l’étroit. Moi, je crois que j’attendais un mot de toi, et je lisais tes livres où je ne reconnaissais rien, où j’avais du mal à t’imaginer.
Quand nous avons perdu la moitié de la cuisine, Hanks est parti. Il suffoquait. Je ne l’ai pas retenu. Je ne retiens personne. Il ne m’a jamais écrit, à part une fois où il m’a demandé de lui envoyer ses livres de philosophie. Je les avais déjà brûlés.
Aujourd’hui, je n’ai plus que cette petite pièce, cet ancien boudoir d’où je t’écris. Tu ne pourrais pas revenir chez moi, je ne saurais où t’installer. Ah, bien sûr, tu pourrais prendre ma place, mais à quoi bon. Qui voudrait vivre seule, ici, dans un espace exigu? Et qui le sera davantage, avec le temps.
Tu sais, si je te revoyais, je ne te tuerais pas. Je t’embrasserais, et je te donnerais tout ce que j’ai.
J’irai pleurer et rire avec elle
Elle pleure, elle rit, elle pleure, elle rit, et ça dure depuis que le soleil est à son zénith dans le parc. Des mômes lui ont lancé des cailloux, des vieilles ont marmonné, un type à souliers italiens l’a insultée. Malgré tout, malgré eux, elle pleure et elle rit encore. Elle a peut-être vingt-cinq ans, de longs cheveux en ondes douces, des vêtements simples, un jeans, un pull jaune, elle tient entre ses doigts une fleur, une campanule qu’elle a cueillie dans le sentier qui traverse le champ en friche.
Un jeune homme s’assied à deux mètres d’elle, comme elle, en tailleur. Il tient lui aussi une fleur, une marguerite, qu’il a cueillie le long du fossé qui mène au parc. Il a son âge, peut-être légèrement plus. Jeans et t-shirt, il ferme les yeux, se balance légèrement au rythme d’une musique douce, que lui seul entend.
Je me suis assis ici par habitude, j’y viens tous les jours, à des heures différentes. Ça dépend de mes cours, de mon boulot. Parfois je lis un livre. Souvent, devrais-je dire, je lis un livre. Aujourd’hui, je n’ai pas de livre. Je n’avais envie que de regarder les gens, j’adore les observer aller et venir, s’asseoir pour écouter de la musique, écrire des messages sur leurs téléphones. J’en vois peu avec des livres, alors quand ça arrive, forcément nous nous sourions. J’ai cette marguerite, que j’apporterai chez moi. Je m’endormirai en la regardant, et peut-être en rêverai-je. Cette fille qui a la larme à l’œil, mais qui sourit, qui rit même. Étrange. J’ai le sentiment de la connaître, de l’avoir toujours connue. Pourtant, non, je ne l’ai jamais vue, ni ici, ni à l’Université, ni ailleurs.
Elle se lève, mais avant de partir, elle pose sa campanule devant le jeune homme, et s’éloigne dans un des sentiers du parc.
Le jeune homme a ouvert les yeux, il prend délicatement la fleur, qu’il hume avant de se replonger dans ses pensées.
Du sentier principal surgit à bicyclette le gardien du parc, casquette sur la tête, sifflet au cou. Il freine bruyamment devant le jeune homme, se penche et harponne de ses longs doigts secs les deux fleurs, la marguerite, la campanule. Le jeune homme l’interroge du regard, le gardien lui explique qu’il est interdit de couper les fleurs dans le parc. Amende de cinq cents dollars, payable dans les trente jours sinon c’est la prison, un mois.
Cinq minutes plus tard, il n’y a plus personne. Plus de jeune homme, plus de gardien.
Je n’aurai pas l’œil sur ma marguerite lorsque je m’endormirai ce soir. Ni sur la campanule de cette fille. Si je la revois, j’irai pleurer et rire avec elle.
Il n’y aura jamais rien
Je me suis abandonné à cette main inconnue, puisque j’avais perdu tous mes tickets d’autobus, tous mes plans, tout mon temps, oh combien de temps. Rues froides, désertes, grises. Pourtant une chaleur montait, m’enserrait les jambes, tourbillonnait dans mon ventre. Je reconnaissais ces rues, je le crois, du moins elles ressemblaient à celles de jadis, à celles où il était encore permis de rêver. Mille visages, une foule, et une voix, une harpe quand je marchais sur la neige, sur la glace.
Cette main aurait pu m’entraîner jusqu’au fleuve, je l’aurais suivie partout, j’aurais monter derrière elle tous les escaliers, j’aurais visité toutes les maisons où sa fantaisie l’aurait portée. Aveugle. Sans mémoire, sans nouvelle mémoire, porté par une seule mémoire, une seule à jamais, au son de la harpe, d’un violoncelle maintenant et peut-être encore de la voix, si claire, si haute, si blonde.
Quel est ce lieu, j’ai perdu la main, elle m’a échappé dans la pénombre. Je me cogne à des meubles, des comptoirs, et malgré ce brutal abandon, toujours cette chaleur qui me tire des larmes. Cette voix.
Mes yeux apprivoisent la nuit, sautent comme des enfants fous, innocents malgré le froid que je sais là mais qui ne m’atteint pas. Une grande pièce, un espace où s’entassent des bandes magnétiques, des vinyls, des disques compacts. Un musée? Un musée déserté par ses fantômes car je suis bien seul, je le sais, je le sens. Barreaux aux fenêtres, chaînes aux portes, me voilà prisonnier, apaisé mais pris au piège.
Au mur une peinture, je crois reconnaître la femme, impression d’avoir déjà vu l’homme, et derrière, sont-ce des enfants, ou peut-être seulement leurs ombres mêlées à d’autres qui ressemblent à des animaux, chiens, chats, un cheval peut-être. Quelle est cette curieuse scène? Si je pouvais l’éclairer, je m’assiérais pour l’étudier, l’ausculter jusqu’à en connaître chaque coup de pinceau. Dans cette pénombre, que puis-je espérer? Si je pouvais éclairer, mais je ne cherche pas l’interrupteur, je ne cherche pas de chandelles.
Entre les barreaux je vois tomber la neige, comme je la voyais tomber autrefois, ces soirs sans vent où les lourds flocons dansaient au-dessus des têtes qui croyaient bêtement à l’éternité. Mon corps finira peut-être par geler, malgré l’étrange chaleur qui ne me quitte pas, qui ne me quittera jamais.
On finira bien par me trouver, par me libérer. Il y a toujours un gardien dans ce type d’immeuble, il y en aura un dans cette phonothèque abandonnée. Quelqu’un viendra peut-être écouter les voix qui dorment dans ces milliers d’enregistrements, et j’aurai enfin découvert une âme à qui raconter mon aventure. Je sais que la main ne reviendra pas, je le sais, et si elle revenait ce serait pour m’égarer.
Si on me savait ici, quel scandale! Il en faut peu, parfois. Remuer toute cette poussière sur les disques, sur les pochettes des vinyls, sur les comptoirs où dorment des empreintes qu’ont oubliées depuis longtemps celles qui les y ont laissées, ceux qui les y ont laissées.
Je crois avoir vu les personnages de la peinture bouger. La femme s’est penchée vers moi, et le mur a tremblé. L’homme a voulu la retenir, mais elle a perdu l’équilibre et s’est effondrée au sol, à quelques pas. J’ai à peine eu le temps de tendre le bras, de toucher sa jambe de mes doigts bleus, que tout s’est assombri, et mon corps paralysé s’est mis à aspirer toute la poussière du temple.
Mais il n’y a pas rien. Il n’y aura jamais rien. Jamais, même si je m’en approche.
Mâcher de la boue
Nous sommes six, placés en cercle, à genoux, et nous mâchons de la boue. Derrière chacun sont plantés sur de hauts pieux des sabots de chevaux, desquels coulent continuellement de grosses gouttes d’eau. Ils nous ont lié les poignets, dans le dos, et interdit de nous lever, de changer de position. Nous croyons qu’ils ont des armes, mais nous ne les avons pas vues. Eux-mêmes, nous ne les avons pas vus.
Moi qui croyais que je me rendais à une partouze. J’avais autre chose de prévu, une sortie à vélo avec les copains, mais je me suis laissé convaincre par mon patron. Je n’ai jamais participé à une partouze, sans doute parce que je n’en ai jamais eu l’occasion. Y participer avec mon patron ne me disait rien qui vaille, mais j’ai besoin de cet emploi, pour encore au moins deux ans. J’ai failli refusé, je m’imaginais lundi matin au bureau, le voir parmi les autres après l’avoir vu là-bas. Il est là, maintenant, à mes côtés. Lui aussi mâche de la boue.
J’avais pourtant reçu un carton d’invitation ordinaire, comme on en reçoit souvent. Un vernissage, un de plus. Je ne connais pas l’artiste, mais on indiquait que Judith T. y serait, alors ça m’a décidé. J’avoue que ce matin, j’ai laissé le carton sur le coin de mon bureau, sans vraiment le lire. Une invitation pour le soir même, ça n’est pas sérieux. Combien de soirs, dans une année, où je n’ai rien? Cinq, six peut-être? Mais avant d’éteindre et de rentrer, son nom a attiré mon œil. Judith T.. J’ai dit merde, et j’ai appelé Charles pour lui annoncé que je ne l’accompagnerais pas à la première du film de Leo C., qui promet. C’est ce qu’ils disent. Comment ai-je pu aboutir ici, la bouche pleine de boue. C’est affreux. Que me veulent-ils?
Jusqu’à la dernière minute j’ai cru à une plaisanterie. Après tout, cette femme que je ne connais pas m’a dit que ce serait une fête surprise en l’honneur de Shayne F., et comme nous avons étudié ensemble, j’avais envie de le revoir. J’ai même apporté un cadeau, un masque du Costa Rica. Toute cette boue, quand je l’ai sentie, j’ai éclaté de rire. J’adore les plaisanteries bien salées. Je n’ai pas bronché au moment où ils m’ont attaché les poignets. Certes, c’était plus fort que ce à quoi on peut s’attendre, d’habitude. Mais bon, je me suis dit. Je ne le connais pas tellement, je veux dire, pas intimement, ce Shayne. J’ai même cru découvrir qu’il m’avait en grande estime, qu’il avait parlé de moi à ceux qui organisaient la surprise, qu’à la fin, nous nous lierions davantage. Mais quand on m’a forcé à me fourrer toute cette boue dans la bouche, j’ai compris qu’il n’y aurait pas de rigolade, qu’il n’y aurait pas d’amis, que j’étais pris au piège.
Lorsqu’il m’a avoué qu’il pensait à moi tous les jours, je l’ai écouté en silence. Je n’osais pas tout détruire à ce moment-là, si rapidement. Non, il ne flotte jamais dans mes rêves, je l’oublie dès que je ne le vois plus. Je n’ai pas osé, par lâcheté, parce que je lui en voulais de se croire permis de me balancer ce fardeau sur les reins, parce qu’un doute m’a piqué le cœur. Parfois, oui parfois il y a des lumières qui nous échappent, malgré la puissance de leur éclat. Et si moi aussi? Après tout, jusqu’ici je ne pouvais pas me vanter d’avoir eu du flair. Tous des salauds. Alors, j’ai accepté son invitation. Cinéma, restaurant, banal. Pourquoi pas. Il y en a si peu, dans ma vie, du banal. Ça me ferait peut-être du bien? À quel moment ai-je été détournée? Comment ai-je pu manquer ce rendez-vous pour me retrouver ici? Est-il dans le coup? Était-ce un piège? Faudrait qu’il me déteste avec une passion barbare pour me faire subir cette torture! Toute cette boue! J’en mourrai avant la fin de la nuit!
J’allais chercher des médicaments pour mon fils. Ça ne pouvait pas attendre, un terrible mal d’oreilles qui lui tirait des larmes, lui qui pleure si rarement. Je roulais, c’était déjà la nuit, il n’y avait presque pas de trafic. Au feu rouge, juste avant la pharmacie, une camionnette s’est arrêtée à ma hauteur. Que s’est-il passé? La camionnette s’est arrêtée. Qui conduisait? Je n’ai jamais vu le feu vert, je n’ai plus rien vu. Ils m’ont enlevé? Mais comment? Toute cette boue qui m’étouffe. Est-ce que ma femme s’inquiète? Ont-ils lancé des recherches? Ont-ils retrouvé ma voiture? Je ne savais pas que j’avais des ennemis. Des ennemis?
J’ai honte. J’ai été d’une naïveté déconcertante, moi qui n’accorde jamais ma confiance à la légère. Mais cette femme, dans ce réseau de rencontres en ligne, je la connais, croyais la connaître, depuis cinq ans! Cinq ans! Je lui ai proposé je ne sais plus combien de fois de la rencontrer, discrètement. Depuis le début, elle répétait qu’elle ne cherchait que des aventures. Bien sûr, bien entendu. Moi aussi. J’ai femme, enfants, maison, chalet, condo. Bien sûr, bien entendu. Mais elle annulait toujours, et quelquefois, j’annulais aussi. Là, d’un seul coup, elle était libre, j’étais libre, mais elle voulait plus, elle voulait une orgie! Une orgie! Il y aurait trois de ses amies, peut-être quatre. Elle insistait pour que mon responsable des ventes y participe. Comment le connaît-elle? Je n’ai rien soupçonné, je me suis dit que tout ce temps, elle savait exactement qui j’étais, malgré mon pseudonyme, malgré ma photo qui date, tout ce temps elle m’avait sans doute épié, avait vu cet employé. Bel homme, certes, mais ça m’a piqué, un brin de jalousie, oui oui. Je n’ai rien dit. Alors avec cet employé, pour ne pas rougir j’ai fait vite, nous ne sommes pas du tout intime, à la première occasion, sans réfléchir je le lui ai suggéré, j’ai bien vu que ça l’agaçait, j’ai failli lui dire de tout oublier, de m’excuser, que c’était une blague. Mais j’ai insisté, il a compris qu’il n’avait pas le choix, et à la fin, je crois que ça a fini par l’exciter. Il doit m’en vouloir. Mâcher de la boue! Belle orgie! Croit-il que je l’ai entraîné ici à dessein? Mâcher de la boue. Pendant combien de temps en mâcherons nous?
Nous n’avons pas le droit de parler, de communiquer entre nous, de nous plaindre. Nous respectons les consignes, à la lettre, parce que nous sommes convaincus qu’ainsi nous nous en sortirons. Nous en sommes convaincus, sans raison. Eux, ils restent silencieux, absents, et nous mâchons de la boue, pendant que de grosses gouttes tombent des sabots empalés.
Roger de toute éternité
À Kalilaro, un petit pays que personne ne connaît, pas même le Secrétaire général des Nations Unis, les cinq mille trois cent quarante-deux citoyens partagent une croyance qui n’existe nulle part ailleurs. J’entends déjà les requêtes des curieux, qui veulent savoir sous quelles latitude et longitude se trouve ce pays. Vous ne le saurez pas. J’ai promis à mon ami le président de Kalilaro de garder la chose secrète. Ils nous craignent, devinez pourquoi.
J’aime les Kalilarotiens. Nous avons beaucoup en commun, beaucoup beaucoup. Il n’y a qu’une seule chose sur laquelle nous ne sommes pas d’accord, c’est leur croyance. Eux croient qu’il faut y croire, pas moi.
Leur dieu s’appelle Roger. Ils sont monothéistes, parce qu’ils encouragent le multitâche depuis des temps immémoriaux. Mon ami le Grand Prêtre m’a pris à part pendant deux jours pour m’expliquer les fondements de leur croyance, la signification de leurs rites, et pour m’offrir les réponses à toutes les grandes questions. Sur la vie, sur la mort, sur l’amour.
En gros, Roger s’emmerdait tout seul, à tout faire, même les tâches ingrates. Il a donc eu une idée de génie: créer l’univers et le remplir. Depuis ce jours, les humains et les autres êtres vivants des autres galaxies s’occupent des tâches ingrates, tandis que lui, eh bien, il coule des jours tranquilles à régner divinement.
On s’en doute, j’ai soulevé une tonne d’objections, que mon ami le Grand Prêtre a écoutées sans me juger. Mais je voyais bien à son air érudit qu’il plaignait sincèrement mon inculture. Ça ne m’a pas vexé, le Grand Prêtre est profondément bon.
MOI: Depuis combien de temps Roger existe?
GRAND PRÊTRE: Il a toujours existé. Il est éternel.
MOI: Mais, à quel point dans l’éternité a-t-il commencé à s’emmerder?
GRAND PRÊTRE: Dans les derniers temps du Grand Vide.
MOI: Pourquoi? Je veux dire, qu’est-ce qui s’est passé pour que soudain, il s’emmerde, lui qui existait depuis toujours et qui depuis toujours ne s’était pas emmerdé.
GRAND PRÊTRE: Cela, c’est le mystère sacré, qui ne nous sera révélé que dix ans après notre mort.
MOI: Dix ans?
GRAND PRÊTRE: Le temps de compléter l’ensemble des cours et des examens à l’Université Édénique.
MOI: Mais Roger, je veux bien croire que c’est un mystère sacré son truc, mais ça ne fait aucun sens. Depuis l’éternité, il est cool, tout va bien, et soudain, paf, il s’emmerde. Logiquement, rien n’a pu se passer pour qu’il s’emmerde, puisqu’il n’y a rien d’autre que Roger. Et Roger n’a pas pu se mettre à penser à autre chose qu’à lui-même, puisqu’il n’y a rien d’autre. Si avant sa prétendue création, il n’y avait rien, mais vraiment rien de rien, il n’y aurait même pas eu de Roger. Donc, Roger est un personnage inventé.
GRAND PRÊTRE: Roger, tu ne peux pas y croire, puisque tu n’es pas d’ici. Mais Roger t’aime, et il t’a réservé une place à l’Université.
Sur ces propos théologico-académiques, nous avons rejoint le président, avec qui nous avons fait la fête tout le reste de la semaine. Mes amis Kalilarotiens ne m’en voulaient pas, au contraire, ils m’ont offert la plus douce des hospitalités, et depuis, ils comptent parmi mes meilleurs amis. Je crois que j’aimerais aller finir mes jours parmi eux, car je sais que jamais Roger ne se dressera entre nous pour nous séparer.
Le gala
Pour le gala d’Yvan le Grand, il y aura un concert ce soir. Trompettes et guitares fuzzées, il y aura deux batteries et trois chanteurs, un piano. Les Berry viendront très tôt, tous les quatre en silence. Pour les rires et les éclats, il y aura bien sûr la troupe des Picards. Tous les garçons, même les plus petits, toutes les filles, celle qui chante, celle qui s’égosille, celle qui balbutie. Même la vieille viendra faire son tour ce soir. Elle apportera son philtre, ce sera burlesque, nous danserons. Comme Yvan le Grand connaît tout le monde, de la ville jusqu’à la forêt, ce sera la foule. Les acrobates se pointeront plus tard. Ils grimperont dans les rideaux, s’accrocheront aux commodes, se balanceront aux lustres. Ils finiront derrière le bar où ils boiront les pieds au ciel. Les étudiantes taperont du pied, les étudiants frapperont des mains, il y aura du rythme et des couleurs joyeuses. Ce sera la fête, ce sera la joie, et un à un défileront les solitaires. D’abord le physicien bûcheron, puis le millionnaire timide, l’institutrice anglaise, le cascadeur attique, la tricoteuse flave. N’oublions pas ce couple rare, l’ours Marcel et Roger le loup. Pour le souvenir, pour les jours suivants, un poète borgne photographiera. Nous aurons un album, nous aurons mille albums, la fête des fêtes. Et l’an prochain, pour le gala d’Yvan le Grand, nous recommencerons.
