Quel bonheur!

Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.

Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.

Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.

  • Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.

Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.

Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.

Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.

  • Oui?
  • Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
  • Je vous offre un café?
  • Merci, je, oui, il, je.
  • Taisez-vous. Entrez.

Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Promenade en forêt

Et voilà! La bagnole dans le fossé! J’aurais dû rester chez moi à ne rien faire plutôt que de m’aventurer dans ce trou perdu! Un autre mariage! Combien y en aura-t-il encore? C’est le septième, et mon père ne se lasse pas. Ça va finir par le crever, toutes ces nuits de noces! Encore une cérémonie! Encore des déclarations, des promesses, des trémolos. La comédie. J’irai à son huitième mariage dans deux ans, si son coeur tient bon.

Mon téléphone ne capte rien. Pas de réseau. Cette forêt, cette route où je n’ai rencontré personne depuis deux heures. 

Bon. Marchons.

Comment savoir si devant, il y a un village, une station-service? Parce que derrière, d’où je viens, je sais qu’il n’y a rien avant au moins cent cinquante kilomètres. Il est déjà seize heures. On dirait que pour la première fois, je vais le manquer son mariage. Cette idée d’aller vivre plus loin que nulle part! Je me demande s’il y a des ours, des loups et des moustiques dans cette forêt. J’ai mon canif suisse, c’est mieux que rien, quoique pour les moustiques… Je vais marcher une heure dans cette direction, devant, et si je ne trouve rien, je reviendrai, j’attendrai qu’une voiture passe.

Surtout, pas de panique. Il y a une route donc il y aura des voitures.

Tiens, un chemin de terre, à droite. Défense de passer. Si j’en juge par la chaîne rouillée, l’endroit n’est pas très fréquenté. Il y a peut-être un chalet où je pourrais passer la nuit, si jamais ça devait se prolonger? Ou des gens. Ou un peu de nourriture, des conserves, de l’eau. Qu’est-ce que je risque?

C’est un long chemin de terre, dirait-on. Je marche depuis une bonne trentaine de minutes et je ne vois toujours rien. C’est vrai qu’avec ces chaussures italiennes, je ne suis pas aussi rapide qu’avec mes tennis. Le chalet doit être installé sur la rive d’un lac ou d’une rivière. S’il n’y a pas de nourriture, il y a certainement une canne à pêche. Je pourrai survivre comme un homme des bois! J’ai vraiment un bon sens de l’humour, je trouve, même dans l’adversité.

Je marche. 

Je marche encore et encore.

J’abîme mes chaussures, mais ainsi soit-il.

J’ai soif, et j’ai oublié de regarder l’heure depuis longtemps, il me semble. J’ai même oublié que je marchais. 

Courage, je me secoue. J’hésite. Je retarde encore un peu l’instant, car pourquoi connaître l’heure qu’il est, maintenant? Je sais que ça m’inquiétera, je constaterai bêtement que je me suis hasardé trop loin, que je n’aurai pas le temps de revenir à la voiture avant la nuit, que me voilà bien seul au milieu des bois, et que bientôt tous les bruits autour de moi me paraîtront suspects. Si cette route ne mène qu’à un ancien secteur de coupe forestière abandonné, j’aurai l’air bien sot dans mes habits de ville avec ce dérisoire couteau suisse.

Vingt heures. A bien fallu par finir par oser lever le bras, baisser les yeux, constater. Vingt heures. Charmante balade en forêt qui s’éternise. Avancer encore un peu, trouver un ruisseau, boire et rebrousser chemin. Chanter, crier, frapper des mains, puisqu’on dit que faire du bruit éloigne les bêtes. Pourquoi pas ne pas en profiter pour débattre d’un sujet épineux, ma conscience de ce côté-ci, mon intuition de ce côté-là ? Les sujets abondent. Est-ce que Dieu existe? Est-ce que le premier ministre existe? Pourquoi se marier sept fois ? Pourquoi se marier une fois ? Pourquoi marcher plus d’une heure, alors qu’on s’était prudemment promis de faire demi-tour? Pourquoi acheter des chaussures si italiennes pour les ruiner incognito dans ce paysage sylvestre?

Ah! Enfin! Ce pan de mur turquoise que j’aperçois entre les arbres, ce serait bien mon chalet! À moins que ce soit un mirage. Cela mérite réflexion. Les mirages sont-ils propres aux déserts, ou surgissent-ils aussi en pleine forêt? Tout dépend de l’action combinée de la déshydratation et de l’insolation. J’ai soif, oui, cruellement, mais j’ai la caboche tiède. Pas d’insolation, grâce à ces grands arbres qui m’enlacent de leurs ombres fraîches, de plus en plus fraîches à mesure que j’avance. Donc voilà: il ne s’agit pas d’un mirage.

Si je ne portais pas ces chaussures de ville, je courrais! Mais j’ai cela, encore beaucoup de patience. Je n’en suis pas à dix minutes près. Vu d’ici, le chalet me semble bien plus gros que ce que j’avais d’abord cru. En meilleur état que je ne l’avais imaginé, aussi. Curieux, dans cet endroit perdu. Est-ce un chien? Oui, et des voix. Des voix? Il y a des gens là-bas? Que leur dire? Vont me reprocher d’avoir ignoré leur affiche, vont me lancer que je n’ai rien à faire ici. Est-ce qu’ils ont le droit de me chasser à coups de fusil? J’expliquerai que j’ai eu un accident, qu’il n’y a personne sur la route, que je suis perdu.

Mais ce chalet, c’est une maison, et une belle maison! Petit jardin derrière, belle pelouse devant, il y a même une voiture, un peu vieille certes, mais qu’importe. Soyons courageux, et montrons-nous à ces gens. 

Petite précaution, je vais tenir cette branche de bouleau, ce sera mon bâton du pèlerin. Si c’est un chien de garde, j’aurai de quoi le recevoir. Et on ne sait jamais, ce sont peut-être des contrebandiers, des fabricants de méthamphétamine ou des politiciens corrompus en cavale! La prudence est de mise.

  • Hey!

Une femme? Elle a peur de moi? Non, elle m’invite à avancer. Un bâtard aboie devant elle. Sa queue s’agite. Bon signe. Une autre femme sort de la maison, et un enfant, et un chat.

  • Ma voiture est en panne. Dans le fossé.

Elle me serre la main, se présente. Quel est son nom? Pourquoi ne reste-t-il pas imprimé dans ma caboche? Je ne vais tout de même pas la prier de répéter. Mon appréhension. Calmons-nous. Ces gens veulent m’aider, c’est ce qu’elles disent, toutes deux. M’offrent à boire, à manger.

  • Mais venez, faut pas rester là.

Oui. C’est vrai. Je ne vais tout de même pas prendre racine devant leur maison. Bouger encore un peu, juste un peu. Quel bonheur de les entendre, quel soulagement. Au-delà des arbres, la lune éclaire la nuit.

La nuit? Je ne l’a pas vue venir celle-là!

Je les suis vers la maison. Je ne peux m’empêcher de jeter un bref coup d’œil à ma montre. Vingt-trois heures trente-cinq!  Quelle folie que tout cela! Je fais un pas, et puis deux, mes jambes me portent avec peine, mes souliers raclent le sol. Outch! Qu’est-ce que ce caillou fait là! Je parie que je me suis fracturé le gros orteil! Oh là! Ce foutu caillou m’a déséquilibré! Que m’arrive-t-il? Je ne suis pas allongé par terre, sauf que je ne me sens plus debout. Je chute, mais si lentement, si doucement. Impression de léviter. Ma tête pivote de son propre chef, et je remarque que les femmes se sont retournées, sourire aux lèvres, sourire qui se mue imperceptiblement en une effrayante grimace. Tout mon corps en apesanteur. J’atterrirai sur un matelas, je m’endormirai! Comme je suis las! J’ai besoin de dormir. Puis-je dormir avant de manger? La route était longue. Il m’a fallu tant de courage. Mais vous êtes là! J’ignore où sont mes bras, que sont devenues mes jambes. Ma tête descend, traverse l’espace, les galaxies. Cet escalier qui m’invite, et cette première marche si accueillante. M’appelle. Et je suis…

  • Oh… Il saigne.
  • Assommé?
  • Mort, je crois.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les macareux

Tournage de trois jours à Borgarfjarðarhreppur. Reportage sur la chasse au macareux. Ce matin, Markus, le caméraman, a perdu son portable. Tombé dans le fjord. Vingt-trois heures. Chalet mal isolé. Markus boit. Marek, le réalisateur, et Marcia, la journaliste, boivent aussi, mais les yeux rivetés à l’écran de leurs portables. Il suit le Tour des Chic-Chocs sur son portable noir, elle suit une chasse à l’homme sur son portable argent.

Portable noir: … moins de cent kilomètres avant la fin de ce Tour des Chics-Chocs. Après quelques jours dans les montagnes, les coureurs s’élancent maintenant sur une section de route très rapide. Mais à moins d’un imprévu majeur, les trois podiums devraient aller à Mileau et aux deux coureurs de l’équipe…

Portable argent: … suspect, qui est en cavale depuis hier après-midi, aurait été aperçu avec son otage en fin de journée à… oui… voilà… il aurait été aperçu à L’Ascension-de-Patapédia, une petite localité forestière près de la frontière du Nouveau-Brunswick… On ignore comment le suspect a réussi à échapper à tous les barrages policiers… Pour ce qui est de l’otage, que la police a identifié hier comme étant une dame Vargas, ophtalmologiste de Santa-Maria dans l’État du Rio Grande do Sul au Brésil, nous avons obtenu cette photo que vous voyez à l’écran, il s’agit…

Portable noir: … dans le contre-la-montre, et vous avez raison Jack, avec dix minutes d’avance sur Corison de l’équipe SML, il ne fait aucun doute que Mileau montera sur la plus haute marche à Sainte-Anne-des-Monts aujourd’hui. Le peloton sort maintenant du Parc national Forillon, et… Gil, nous devons nous interrompre pour quelques messages de nos commanditaires… Vous cherchez une voiture capable de…

Markus: Dis Marek, Milleau, c’est pas lui ton copain?

Marek: C’est lui. Cette fois, il leur en a mis plein la vue. Pas un qui peut le suivre. Il les a tous perdus dans les Chic-Chocs.

Markus: Vous vous entraîniez ensemble, non?

Marek: Si. Mais il y a longtemps! Quinze mille kilomètres par année, la musculation, le cardio, le yoga. C’était pas mal. Mais Mileau, lui, c’est trente mille qu’il fait par année. Pour moi, c’était impossible. Le facteur génétique.

Markus: Le…

Portable noir: Quelle performance Jack! Il y a longtemps que nous n’avons pas vu un tel coureur! Tout à fait Gil, Mileau aurait très bien pu se contenter de maintenir la cadence… avec dix minutes d’avance, il ne craint rien… mais il a plutôt décidé de pousser la machine, et il vient d’augmenter son avance d’au moins une minute… Tout un spectacle! Je crois que…

Portable argent: … et pendant que les frictions au sein du Parti républicain…

Markus: Où c’en est, cette histoire de vol de banque et de prise d’otage?

Marcia: Ils ont été aperçus dans Avignon. Ces imbéciles de policiers. N’arrivent pas à l’arrêter. Une honte.

Markus: T’as vu les gros plans des macareux?

Marcia: Désolée. Pas la tête à ça. Demain… Demain matin.

Markus: Ça va pas?

Portable noir: … croyais pas, mais le peloton se rapproche, oui mesdames, messieurs, c’est incroyable, mais sur cette majestueuse côte gaspésienne, le peloton gagne du terrain sur Corison et Mooney. Gil, je crois que les deux coureurs de l’équipe SML vont tenter quelque chose. Leur avance est confortable, mais la situation pourrait…

Portable argent: …  et un témoin nous a confirmé qu’un homme accompagné d’une femme, qui semblait terrorisée, a volé son côte-à-côte. Il se serait enfui sur une route forestière à proximité de Manche-d’Épée. La police n’a pas voulu confirmer l’information. Selon plusieurs résidents, si le suspect ne connaît pas cette forêt, il risque de s’y perdre. Cela vient donc compliquer la tâche des agents, qui devront maintenant trouver des véhicules en mesure d’affronter des conditions difficiles… Merci, Julie, nous…

Markus: Quelle aventure! Au moins, la touriste, elle en aura vu du pays!

Marcia: C’est pas drôle.

Markus: Oh. Pardon. Pourquoi, tu… Marcia, ça va?

Marcia: Je suis épuisée. Les macareux morts, et maintenant cette histoire qui semble ne pas vouloir se terminer. Cette touriste, cette Vargas, j’aurais pu la connaître.

Markus: Le Brésil?

Marcia: Mes arrières-grands-parents sont originaires de Santa Maria. J’ai sans doute encore de la famille là-bas. Ils connaissent peut-être les Vargas. C’est terrible tout ce qu’elle doit subir. Sans compter qu’elle ne comprend peut-être pas le français! Maintenant, la voilà perdue aux fonds des bois avec un forcené!

Markus: Une autre bière? Non? Oh moi, je n’ai que ça à faire. Ça finira bien par m’endormir.

Marek: Tu parles portugais?

Marcia: Non. Mes parents non plus.

Portable argent: … hélicoptère qui survole la forêt. Selon deux résidents à qui on a demandé de guider les policiers, le suspect aurait été aperçu à l’est des éoliennes. Plusieurs policiers lourdement armés prennent place dans les six côte-à-côtes réquisitionnés. Un chef négociateur est parmi eux… Merci Julie… Et justement, nous apprenons à l’instant l’identité du suspect. Il s’agit d’Al Bilodeau, trente-quatre ans, condamné pour vol de calices à seize ans, pour vol avec effraction dans une librairie à vingt-quatre ans, et pour cambriolage dans la maison du maire de Shawinigan à trente ans. Il est sorti de prison il y a à peine huit mois… Nous retrouverons dans quelques minutes notre correspondante sur le terrain, qui suit le déroulement de cette chasse à l’homme extraordinaire… Pour l’instant…

Portable noir: … et à quatre-vingts kilomètres de l’arrivée, Jack, Corison semble se détacher de Mooney… Oui Gil, parions que le coach a pris cette décision à cause du risque que représente le peloton,  qui n’a pas cessé de se rapprocher. Visiblement, Mooney a tout donné, et il ralentissait Corison. Même si Mooney conserve toujours deux minutes sur le peloton, le podium vient probablement de lui échapper… Un moment tragique pour lui, Jack, mais le coach n’avait pas le choix… Voilà Corison, après un dernier geste à Mooney, qui s’élance, et il fonce sur cette route plate, où il compte bien assurer sa deuxième place. Jack, vous avez vu toutes ces voitures de police à Manche-d’Épée… Oui Gil. Quelle course excitante! Nous nous en souviendrons longtemps de cette édition du Tour des Chic-Chocs! Pendant ce temps, Mileau est toujours seul devant, avec douze minutes sur Corison, mais cette avance…

Marcia: Tu sais Markus, ce serait vraiment absurde que cette Vargas vienne mourir toute seule dans cette forêt canadienne! J’espère que Bilodeau va se rendre, quand il réalisera qu’il n’y a pas d’issue. Il ne va quand même pas faire le tour de la Gaspésie et revenir à Québec!

Markus: Il est cuit, il le sait. Zéro option. Peut-être la forêt. S’il décide de s’enfoncer à pied dans la forêt, d’y vivre pour les deux ou trois prochaines années. En tout cas, son otage ne lui sert plus à rien. Elle va même devenir un boulet. Il serait beaucoup plus mobile sans elle.

Marek: Les flics en ont probablement plus qu’assez. M’étonnerais pas qu’ils prennent plus de risques. Pauvre Madame Vargas.

Portable argent: … et l’étau semble se resserrer. Nous pouvons suivre la progression des policiers grâce à une radio à ondes courtes. Le suspect et son otage roulent toujours dans le côte-à-côte volé. Ils se trouveraient en ce moment à un endroit appelé les Côtes-du-Portage, sur un chemin qui longe le sommet de la falaise… Voilà, nous sommes… Nous apprenons ces détails en direct, et tout laisse croire que le dénouement approche… Écoutez, je crois que… Oui… Oui c’est bien cela… Bilodeau s’enfuit à pied en direction de la falaise, il a abandonné son otage dans le véhicule… Les policiers… Nous entendons dans la radio les policiers dire que Madame Vargas est saine et sauve… Mais Bilodeau… J’écoute pendant que je vous parle… Tout ceci est du véritable direct… il s’approche dangereusement de la falaise… Les policiers craignent qu’il ne se précipite en bas… Coups de feu… Oui, confirmé… Deux coups de feu… Atteint à la jambe gauche… contact visuel perdu… un policier semble dire que la balle a déséquilibré Bilodeau, qui serait tombé du haut de la falaise… mais tout cela reste bien entendu à confirmer, nous…

Portable noir: … Corison qui a réussi à gagner deux minutes sur Mileau, mais il semble éprouver de la difficulté à pousser davantage… Encore soixante-quinze kilomètres et si Corison veut conserver sa deuxième place, il doit ménager ses forces… Surtout que Mileau file comme s’il était tout frais… On ne croirait pas, Jack, qu’il vient de parcourir plus de huit cents kilomètres en cinq jours… À un rythme incroyable… Mais Gil, attendez… Qu’est-ce que c’est… Regardez la falaise! Un rocher qui se détache? Et Mileau qui n’a rien vu… Il va… Bon sang!… Jack!… Où est Mileau? Jack?… La moto sur laquelle prend place le caméraman a vacillé… Voyez, nous avons l’image de l’hélicoptère… Ils s’approchent… Qu’est-ce que c’est? Mileau est par terre, immobile… C’est un homme!… Gil… C’est un homme… Un homme s’est écrasé sur Mileau… tombé du haut de la falaise… Jack, Mileau ne bouge pas… Corison s’est arrêté… Tout le peloton s’arrête derrière…  Quelle tragédie! Gil!

Marek: Ton Bilodeau…

Marcia: Sur ton Mileau!

Markus: Comme ça se termine!

À l’extérieur, le vent s’est enfin calmé. On n’entend plus que le ressac des vagues, et les ploufs éparpillés des jeunes macareux qui se laissent choir du haut de la falaise.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le souterrain

L’otage: Madame, je vous en prie, pourquoi me détenez-vous captif ici?

La kidnappeuse: À cause d’un incompétent.

L’otage: J’ai froid. Vous me laissez croupir ici, sur ce béton glacial, en caleçon, alors que mes vêtements sont là, derrière vous. Vous pourriez me les rendre, je ne serais pas moins captif, mais je ne risquerais pas d’attraper la crève et d’être cloué au lit pour deux semaines. Je me demande bien pourquoi vous restez là, derrière votre bureau, à m’observer par-dessus vos lunettes. Vous me rappelez la réceptionniste du dentiste quand elle lève les yeux sur la salle d’attente pour s’assurer que le prochain patient est bien là, elle qui l’a pourtant appelé cinq fois au cours des cinq derniers jours pour s’assurer qu’il n’oublierait pas le rendez-vous, car son patron le lui répète souvent, chaque absent est une vente en moins, le néant n’ouvrira pas la bourse pour acheter une couronne, un traitement de canal ou un nettoyage supplémentaire, et superflu. Mais je sais bien que ce n’est pas le dentiste qui m’attend, et en plus de geler, j’ai honte. M’exposer ainsi, devant une si charmante dame, m’incommode. À voir ce vieux ventre vaseux vous imposer sa hideur velue, j’en ai la gorge étranglée. Et ces jambes, mes pauvres jambes si maigres, cagneuses et blanches, et mes bras sur lesquels ma peau ballotte, comment offrir tout cela à vos cruels yeux d’émeraude sans en rougir! J’implore un soupçon de charité, et respectez, je vous en prie, la dignité humaine d’un honnête contribuable. Je vous en conjure. Rendez-moi mon pantalon, ma chemise et ma veste, vous le voulez bien?

La kidnappeuse: Impossible. Nous vérifions votre identité. Si vous êtes celui que nous recherchons, vous les paierez cher, vos vêtements.

L’otage: Quoi! Mon identité! Vous m’avez kidnappé, et vous ignorez qui je suis! Qu’est-ce que c’est que cet amateurisme? Quand on rêve d’une rançon suffisamment élevée pour récompenser tous les efforts que ce type d’entreprise exige, on prend le lapin en filature, on suit ses déplacements, on étudie son horaire, et on frappe au bon moment. Ainsi, pas de risque de se retrouver avec une déconcertante erreur sur la personne. Je n’ai jamais, personnellement, kidnappé qui que ce soit, mais le premier venu pourrait vous enseigner l’ABC du rapt. Vous n’écoutez jamais de suspenses à la télé? Ça me semble pourtant simple, enfantin. Alors que là, nous voici dans une position embarrassante, vous avez sur les bras un bonhomme qui ne vous rapportera pas un rond, et moi je grelotte à poser devant une femme chez qui mon pauvre corps malmené ne pourrait éveiller que la nausée. Pourtant, cela m’étonne, vous m’examinez d’un oeil froid, chirurgical, comme si sur ma peau molle vous cherchiez à décoder les hiéroglyphes qui indiquent l’île où j’ai enterré un coffre rempli d’or, de diamants et d’opales. Détrompez-vous, il n’y a rien de tel. Vous ne lirez rien d’autre, sur cette peau, que la désolation d’une vie qui s’est embourbée il y a de cela, hélas, bien des années. J’ai deux cents dollars dans mon compte en banque, je vous assure, il n’y a rien à tirer de moi. Pourquoi ne me laisseriez-vous pas partir? J’oublierai votre visage et vos yeux d’émeraude, au bureau j’alléguerai une angine, et vous serez libre de kidnapper le bon numéro. Ça me semble raisonnable, non?

La kidnappeuse: Non.

L’otage: Mais enfin, pourquoi garder le mauvais otage?

La kidnappeuse: C’est peut-être le bon. On vérifie.

L’otage: Et si c’est le mauvais?

La kidnappeuse: Vous ne serez pas le seul. Il y en a d’autres, dans le souterrain.

L’otage: Le sou… Le souterrain? Vous m’effrayez. Est-ce une histoire de psychopathe qui collectionne les victimes qui se ressemblent toutes, plus ou moins? Je parie que dans votre souterrain, ce sont des bedonnants pas jolis jolis, fauchés, que personne ne réclamera s’ils disparaissent. Pas vrai? Ce n’est pas le fric qui vous allèche, mais la perspective d’une petite séance de torture, pourquoi pas, jusqu’à ce que le coeur lâche et qu’il faille jeter la carcasse encombrante.

La kidnappeuse: Non. Mon frère et moi, nous voulons du fric. Nous avons une cible, bien identifiée, mais nous n’avons jamais vu son visage. C’est embêtant. Comme mon frère est légèrement stupide, ça complique les choses. Depuis quelques semaines il se ramène avec toutes sortes de types qui nous sont parfaitement inutiles. Nous vérifions votre identité, et si vous n’êtes pas la cible, nous vous descendrons au souterrain.

L’otage: Pourquoi ne pas nous libérer? Au souterrain, je serai un poids pour vous. Il finira bien par déborder, votre souterrain! Vous projetez de me liquider, comme ils disent à la télé, c’est ça? Vous allez me faire mou… mourir? Ça ne vaut pas le coup, je peux vous en assurer. Demandez-moi n’importe quoi, vous l’aurez! Mais par pitié, laissez-la-moi sauve, la vie!

La kidnappeuse: Ils promettent tous la même chose, ils raisonnent tous de la même façon. Demandez-moi n’importe quoi! Sauf qu’à la première requête, ils rechignent, ils se renfrognent et refusent de parler.

L’otage: Je parlerai! Je parlerai! Allez, demandez!

La kidnappeuse: Quelle est la pire chose dont vous vous soyez rendu coupable dans votre vie?

L’otage: Facile! Je vais vous répondre, oui, sans problème. Et vous me libérerez, et je ne dirai rien sur vous, je n’ai pas intérêt, je préfère vivre avec ce petit secret que mourir franchement.

La kidnappeuse: Répondez.

L’otage: Oui. Voilà. La pire chose. Vous êtes la première personne à qui j’en parle. Voilà. Oui. J’avais vingt-deux ans. Il y avait cette femme que j’aimais à la folie. Sauf qu’elle et mon cousin avaient prévu de se marier l’été suivant. Tragique perspective. Je devais agir vite, frapper fort. J’ai utilisé toutes mes économies, et j’ai même emprunté un peu à ma mère et à mon cousin, pour payer les services d’une prostituée. J’avais un plan qui me paraissait infaillible. Mon cousin coucherait avec la prostituée, je les prendrais discrètement en photo, et la femme de ma vie viendrait pleurer sur mon épaule la rupture des fiançailles. Quelques mois plus tard, le cœur enfin libre, elle redécouvrirait le sourire à ma vue, vous vous imaginez, et un avenir d’amour s’ouvrirait à nous. Je me présente donc avec la prostituée chez mon cousin, je la lui présente comme une amie d’enfance, nous entrons, nous buvons, et je me trouve un prétexte pour m’éclipser. Subrepticement, je me suis caché dans le placard de sa chambre à coucher, et j’ai attendu. Je les entendais, dans l’autre pièce. Oh horreur! Il lui parlait de son mariage, et elle lui expliquait qu’elle n’avait pas toute la nuit devant elle, que je l’avais payée pour coucher avec lui, et qu’elle rendrait, s’il le désirait, le service pour lequel je l’avais si chèrement payée. Sinon, pas de problème, elle appellerait un taxi, elle partirait. J’ai entendu mon cousin jurer, mais il s’est aussitôt excusé. Il a servi un verre à la femme, ils ont bavardé encore quelques minutes, puis il lui a appelé un taxi, qu’il a payé. Puis, en silence, mon il est entré dans la chambre, s’est planté devant le placard, et d’un geste vif a ouvert la porte sur mon ignominie. Je ne l’ai plus jamais revu, ni la femme de ma vie. Après cette aventure, j’ai décidé de…

La kidnappeuse: Ferme-là. Mon frère arrive.

Le kidnappeur: C’est pas lui.

La kidnappeuse: J’avais deviné. Quand donc y parviendras-tu? Incapable! Va, descends-le.

L’otage: Vous ne pouvez pas! J’ai répondu à votre question. Honnêtement.

La kidnappeuse: Oui oui. Mais votre crime ne m’a pas plu.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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La cloche

La cloche

Dans l’immeuble, il y a Monsieur Lambric et vingt-trois ménages de locataires répartis sur quatre étages. La Société immobilière Avidia, qui se fait un point d’honneur de nommer chacune de ses propriétés, n’a rien trouvé de mieux que Canopus.

Les habitants de Canopus bénéficient d’une grande quiétude, grâce à dix pages de règlements que chacun doit respecter sous peine d’expulsion. Comme ces logements sont en grande demande, l’obéissance est généralisée.

Monsieur Lambric, sous-directeur adjoint de la Division des modules complémentaires au sein de Technicormy, vit seul avec son chat Gianetto. Il adore écouter ses vieux vinyles, lire des magazines d’histoire et inventer de nouvelles recettes à base de sole. Monsieur Lambric se rend à son boulot à bicyclette, mais s’il pleut ou s’il neige, il prend un taxi, même si c’est plus cher que l’autobus et le métro. L’odeur de ses concitoyens l’indispose, et leur babillage lui plaque une migraine à tous coups.

Comme les murs de l’immeuble ne sont pas parfaitement insonorisés, dimanche matin Monsieur Lambric entend très nettement sa voisine de droite tousser. Bien renseigné par le téléjournal du soir, qu’il écoute avec une grande rigueur, Monsieur Lambric reconnaît tout de suite le principal symptôme de la stevim-21, cette horrible maladie extrêmement contagieuse provoquée par le virus d’origine trifluvienne, le stellavirus. Les individus atteints par cette maladie connaissent, après une insuffisance fonctionnelle passagère des bronches, une infection verticale qui entraîne une détérioration du conduit auditif telle qu’ils en perdent l’équilibre, et chez plusieurs sujets particulièrement atteints, les cliniciens ont remarqué une propension à voter pour des candidats très très à gauche.

Monsieur Lambric pose tout doucement Gianetto sur le sofa, s’empare de son téléphone, compose le 911. 

  • Ma voisine a la stevim-21… Oui… Je suis positivement positif… Immeuble Canopus, numéro 34.

La réponse est immédiate, discrète, propre. Deux agents isolent la voisine du 34 dans une cloche de verre, qu’ils recouvrent d’un drapeau national. Impossible pour le voisinage de savoir qui est encloché, et pour quel motif. Comme toutes les autres, la cloche sera entreposée au CRE, le Centre de Récupération de l’Est. Le contenu de la cloche sera ensuite séché, et la farine obtenue sera mélangée à de la moulée qui sera vendue à bon prix aux producteurs avicoles, bovins et porcins. 

Lundi, ce sont les voisins d’au-dessus qui toussent. Monsieur Lambric soupire, composé le 911, et d’autres cloches quittent  l’immeuble, direction les poules, les bœufs et les cochons.

Le mardi, c’est au tour des voisins de gauche, musiciens, de tousser. Et le même soir, la voisine d’en dessous tousse aussi. 911 à nouveau, la cloche, la moulée.

Inquiet, Monsieur Lambric s’est acheté, en ligne, un scaphandre en fort bon état. Le prix était élevé, mais le sous-directeur n’a pas hésité. Vêtu de cet appareil, il entreprend de sillonner les corridors de l’immeuble pour exercer, comme il l’a expliqué aux autorités, son devoir de bon citoyen. 

Dès le début, force lui a été de constater que la contagion progresse. Tout de même, Monsieur Lambric hésite à dénoncer les nouveaux malades, tourmenté par un dilemme d’ordre moral. C’est que la première, une femme d’origine étrangère, lui déplaisait depuis le premier jour où il l’a croisée dans le corridor. Il y avait aussi un couple aux cheveux roux qu’il n’a jamais pu sentir. Il n’aime pas les roux, c’est inné. Et puis, cette femme qui lui a rit au nez lorsqu’il lui a proposé un verre. Et cet homme qui s’est moqué de son chat. Monsieur Lambric ne veut pas profiter de la contagion pour assouvir sa haine. Cela le chagrinerait, il ne serait pas fier du tout s’il n’avait pas la certitude d’œuvrer pour le bien communautaire.

La tempête sous son coco n’était qu’une petite averse printanière. Le devoir est le devoir, Monsieur Lambric se tient droit et compose une fois de plus le 911. Cela prend une bonne dizaine de minutes, le temps de signaler tous ceux dont il a inscrit les numéros de porte sur sa liste.

À ce rythme, on s’en doute, le Canopus se dépeuple, et les dirigeants de la Société immobilière Avidia maugréent, parce que les autorités ne leur permettent pas de louer les logements, à cause du stellavirus qu’on croit caché dans les placards et sous la moquette.

Le lendemain, nouvelle tournée des corridors du scaphandrier, nouvelles délations, nouvelles cloches et farine dans la moulée pour les poules, les boeufs et les cochons. Après le téléjournal du soir, Monsieur Lambric se brosse les dents, passe la soie dentaire, plie ses vêtements propres et range les autres, soigneusement, dans le panier d’osier sous l’évier de la salle de bain. Il enfile son pyjama de soie blanc à fines rayures bleues, se glisse sous les couvertures où Gianetto vient bientôt le rejoindre. Il s’endort, et son premier rêve le transporte dans les bras d’une blonde qui devient un blond qui devient une blonde qui devient un blond et quand on cogne à la porte, il est en sueur.

Deux agents de la brigade spéciale stevim-21 le poussent à l’intérieur du bout d’une longue perche d’acajou. Monsieur Lambric proteste, expose ses hauts faits de collaboration avec les autorités sanitario-agricoles, rien n’y fait. Les agents lui indiquent d’un geste sans équivoque qu’ils sont déterminés à faire la sourde oreille, et à l’insérer manu militari sous la cloche de verre. Monsieur Lambric se calme, leur souligne la perte que son passage sur la meule représenterait pour le bien-être commun, il leur désigne même le scaphandre qui semble le narguer, assis dans un fauteuil du salon. Polis, les agents relèvent la cloche, et aident Monsieur Lambric à y pénétrer. L’un d’eux explique, en scellant le verre, que selon le nombre de signalements au Canopus, 63,7% des résidents sont atteints. Cela dépasse nettement la limite de 63,5% fixée par les autorités pour imposer l’évacuation générale d’un immeuble. Statistiquement, poursuit l’agent, même les résidents qui ne présentent encore aucun symptôme sont atteints et développeront la maladie au cours des prochaines heures, ou peut-être des prochains jours. Quant à savoir s’il y aura des bien portants dans la farine, on ne pourra jamais répondre à cette question, mais au moins on sera tranquilles.

Cloché, Monsieur Lambric n’a saisi que la moitié de cet éclaircissement. Il est maintenant bien séparé de ses confrères humains, sous le verre scellé où il trépassera sous peu. Sans un au revoir, les agents jettent le drapeau national sur la cloche, qu’ils sortent de l’immeuble.

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Un cadavre pâle

J’ai rencontré Leyla tout simplement. Une soirée organisée par mon amie d’enfance, celle avec qui je passais les étés, en Normandie.

Ma mère et moi descendions toujours au même hôtel, même quand Monsieur Jérôme est mort, assassiné par son cousin qui l’accusait d’avoir dépucelé sa fille, brûlé sa bergerie et ridiculisé sa descendance sur la place du marché. Mon amie séjournait avec ses parents dans un charmant pavillon que l’on atteignait par un étroit chemin qui serpentait le long d’une pente abrupte. Elle descendait souvent dîner à l’hôtel, et un soir où je m’ennuyais sur la terrasse, elle m’a parlé. Par désoeuvrement, je me suis laissé être amoureux d’elle. Caroline. Elle riait trop, du matin au soir, et refusait mes baisers, pas même sur le bout de ses jolis doigts. Cela a duré plusieurs étés, puis la vie nous a secoués. Elle a fait sa médecine, moi mon droit.

Un soir que je sortais d’une pièce de théâtre ennuyante, comme elles l’étaient toutes à cette époque, j’ai heurté l’épaule d’un colosse. J’étais ébranlé, mais plutôt que de me repousser, l’homme m’a attrapé le bras pour m’éviter de choir sur le trottoir. Je l’ai remercié, et elle m’a sauté au cou, sans m’embrasser. Caroline.

Que d’années séparaient la jeune fille aux rires éternels de cette femme sereine, douce et intelligente. Debout au milieu de la foule, les mots nous échappaient, et un tourbillon de souvenirs nous serrait l’un contre l’autre. Je sentais les larmes me monter aux yeux, ma voix frétillait comme une truite qui retrouve sa liberté après avoir frôlé la mort aux mains d’un pêcheur. Ça y était, ça vibrait, la voix de la folie résonnait en moi et étranglait tout raisonnement, et d’un geste grandiose je me suis légèrement incliné. J’allais la demander en mariage sur-le-champ. Par chance, le gentil colosse m’a saisi la main des deux siennes pour la serrer avec chaleur, et je me suis tu. Elle voulait tout savoir sur ma vie, il me posait mille questions, mais j’ai prétexté un rendez-vous, un dossier à revoir avant l’audience du lendemain, une maîtresse qui m’attendait, et je me suis éloigné. Il s’est précipité vers moi, m’a tendu sa carte avec son adresse, m’a invité à cette soirée deux semaines plus tard.

Il y avait tant de hors-d’oeuvre, de vins et de gens que je n’ai pas eu une minute avec Caroline. Mais il y avait Leyla. Une amie d’enfance de Caroline, mais visiblement pas une amie des étés en Normandie, puisque je ne l’ai jamais rencontrée là-bas.

Leyla ne ressemble pas à Caroline, elle n’a pas sa grâce, son sourire, ses cheveux d’or, elle n’a rien de tout cela, je le vois bien, mais elle est tout de même un peu Caroline. Elle a connu Caroline, en elle se sont accumulés des milliers de phrases, de mots prononcés par Caroline, tous ces souvenirs de jeux, d’études et d’aventures. Leyla n’est pas Caroline, mais un peu, tout de même.

Et nous voilà au cinéma, elle et moi. Un film coréen, avec sous-titres en anglais. Car Leyla, tout comme Caroline m’assure-t-elle, adore les films du monde, comme elle dit. Alors moi qui ne comprends ni le coréen, ni l’anglais, je décide d’aimer le film que nous regardons, même s’il est projeté dans un minable cinéma de répertoire, dont la toiture fuit, à ce que je peux en juger des cinq ou six sceaux dans lesquels s’écrasaient de grosses gouttes d’eau.

Leyla, captivée par le film auquel je ne comprends rien, abandonne sa main sur ma cuisse, immobile. Ça me plaît. La chaleur de ses doigts me communique jusque dans l’épine dorsale le souffle chaud du vent qui soufflait devant l’hôtel des Roches noires lorsque nous y flânions Caroline et moi.

Sauf que l’eau continue à couler du toit. Les employés devraient y voir, car certains des sceaux débordent, et le tapis est déjà tout imbibé. Moi je m’en balance, j’ai pris l’avion, je suis à Trouville, j’ai perdu vingt ans et je suis heureux. Je me décide, je prends mon courage à deux mains et je pose délicatement ma main sur la sienne. Le sable est chaud, des enfants se poursuivent sur le trottoir de bois. Cette fois, elle n’a pas refusé, elle m’abandonne ses doigts que je porte aussitôt à mes lèvres.

Là-bas, juste devant nous, tous les sceaux débordent et il doit bien y avoir deux ou trois centimètres d’eau par endroits. Je sens l’eau monter sur mes chaussures. Leyla, près de moi, ne bronche pas. Les yeux rivés sur le grand écran, elle lit la traduction en tentant de suivre l’action invraisemblable des acteurs et des fantômes, car on dirait un film d’horreur, ou de revenants.

Moi je lèche ses doigts. Un à un. Et quand j’en suis au cinquième, je recommence. Allez-retours incessants, dont je ne me lasse pas. Là-bas, la marée monte, et les mères sonnent le rappel des troupes. L’heure du goûter ou de la sieste. Nous restons immobiles, Caroline et moi, même si l’eau nous chatouille les genoux, même si sa jupe est trempée. Je frissonne sous les mouvements de l’eau froide, mais sa chaleur à elle me rassure, me réchauffe. Ma main libre glisse sur sa cuisse trempée, et quelle merveille, elle ne la chasse pas. Je gambade le long de sa cuisse, je m’aventure jusqu’à sa culotte, imbibée de toute cette eau salée. Elle écarte légèrement les jambes, m’invite à déraisonner devant l’éternité de l’océan, malgré les risques d’insolation.

Pourtant, dans le cinéma, l’eau monte sérieusement. Il y a longtemps que le niveau a dépassé nos chevilles et nos genoux. Nos sièges baignent maintenant dans cette eau odorante, noirâtre, qui doit charrier les restes de goudron de la toiture et la moisissure du plafond. Mais rien, semble-t-il, ne pourrait détourner le regard de Leyla, absorbé par cette aventure coréenne abracadabrante. C’est quand même curieux. Il n’y a plus personne dans le cinéma. Pourquoi n’interrompent-ils pas la projection? Où sont les employés? Où est le gérant?

D’un mouvement de bassin, elle embrasse mes doigts à travers le tissu de sa culotte. Je ferme les yeux, et d’une main, je me défais de mon pantalon. Une vague l’emporte. J’allonge le bras pour le rattraper, mais en vain. Je ne veux pas abandonner la cuisse et la culotte de Caroline, où pour la première fois on m’offre l’hospitalité. Une vague la soulève légèrement, juste assez pour que je fasse glisser sa culotte à ses chevilles. Ce dérisoire bout de vêtement se perd aussitôt dans les flots, avec mon pantalon. Mes mains plongent pour retrouver toutes les surfaces de son peau, je caresse, je grave dans ma mémoire les vallées, les collines, je vibre je pleure de joie. Derrière nous, la plage est maintenant déserte. Elle n’est plus qu’un vaste lit pour ces amoureux mythiques.

J’avale la tasse. Je relève la tête. Nous avons de l’eau jusqu’au cou. Le niveau s’élève à une vitesse folle, comme si là-haut des vannes avaient cédé. Leyla s’étire le cou pour respirer, sans détacher ses yeux de l’écran.

À chaque vague, nos corps tanguent. Portée par l’eau, je la soulève sans effort. Je prends une grande respiration, j’emplis mes poumons à pleine capacité, et je plonge. Je me glisse sous elle, et c’est ainsi que je me présente, plus dur que le diamant. Elle remue doucement, et se laisse choir jusqu’au bout. Je n’en crois pas mes sens, Caroline, toi qui a toujours refusé le moindre baiser, Caroline, j’éclate de joie.

Le lendemain, l’équipe de nettoyage appelé à la rescousse a retrouvé, collés au bas de l’écran, une culotte et un pantalon. Et sous les sièges de la troisième rangée, un cadavre, un seul, livide et souriant.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Voir rouge

Je lui devais de l’argent, beaucoup d’argent. C’est pourquoi je travaille dans sa cour à scrap, ou cette casse automobile comme dit ce petit comique Bruno le Lillois. J’en ai encore pour quelques mois, mais que m’importe. Les gens m’ont oublié, et lorsque je sortirai d’ici, j’irai vivre aux États-Unis.

Je vois peu Ronald, le propriétaire, celui à qui je dois de l’argent. Il se cantonne dans son luxueux bureau, où il écoute des films westerns du matin au soir. C’est lui qui paye, directement, pour les carcasses qu’on nous apporte, et c’est à lui que les clients, garages et particuliers, règlent les pièces qu’ils achètent.

Sur le terrain, il y a Rick, Bruno et moi. Bruno a lui aussi une dette envers Ronald, mais de combien, nous n’en avons jamais parlé. Quand il n’y a pas un capot à démonter, ou une acquisition à caser, nous roupillons ou nous fumons ou nous buvons, chacun de son côté, bien calés dans une BMW ou une Cadillac.

Pour ce qui est de Rick, c’est le gérant. Je le déteste, Bruno le déteste, et tous les rats de notre grand parking le détestent. Je ne plaisante pas, je n’exagère pas. Rick est une nuisance publique, il mériterait de périr sous l’écroulement de vieilles Chevrolets, écrabouillé, aplati, éviscéré, et abandonné aux temps et aux éléments pour qu’il pourrisse petit à petit, jusqu’à sa totale disparition.

Son pire défaut: il est perfectionniste. Il n’accepte pas la moindre erreur, et le moindre écart est sévèrement puni. Les bagnoles sont rangées par marques, puis par modèles, puis par année. Si j’ai le malheur de ranger le débris d’une Mustang trop près du débris d’une Camaro, c’est la crise. Horreur! Ça crie! Ça hurle! J’ai sérieusement eu peur plus d’une fois qu’il ne m’égorge, tellement il se met hors de lui.

Bruno m’a raconté qu’un jour, Rick s’en est tellement pris à Maryse, qui était ici avant moi, qu’elle s’est écroulée en pleurant. Elle s’est enfuie le soir même, et on ne l’a plus jamais revue. Avant elle, Rick a poussé à bout un dénommé Marc-Antoine, une véritable brute, un ex-détenu qui n’avait pas froid aux yeux. Un jour, ça s’est envenimé, et ils ont failli s’égorger mutuellement. Le Marc-Antoine a fini par sauter la clôture et ne plus jamais revenir. 

Mon pire souvenir remonte au jour où je suis arrivé, à l’heure, à la minute même, devrais-je dire, où j’ai commencé à travailler ici. On nous a apporté une Porsche 911 rouge assez récente. Tout le devant était tordu, écrasé, cassé, mais l’arrière était intact. Ce n’est pas rien: il y aurait eu beaucoup à tirer du moteur, et cela sans compter le reste: les roues, les sièges, tout. Une petite merveille, et à un prix dérisoire. Je n’en croyais pas mes yeux. Sans hésiter, j’ai laissé entrer la dépanneuse, et j’ai aidé le conducteur à descendre son petit bijou de ferraille. Dès l’instant où le pneu de la Porsche a touché le sol, il m’est sauté dessus. Littéralement! Ma tête a heurté l’aile de la voiture, je me suis retrouvé sur le dos, à moitié assommé. Mais ce n’était pas suffisant, oh que non. Rick m’a sauté dessus, il m’a tiré par une jambe, puis par l’autre, et alors que j’étais toujours étendu par terre, il m’a pris à la gorge. Cette fois, j’ai vu des étoiles, le souffle m’a manqué, je me sentais glisser vers une mort certaine.

C’est Bruno qui m’a sauvé. Il a ordonné au conducteur de remettre la Porsche sur sa plateforme, et de décamper au plus vite. Aussitôt que la dépanneuse a disparu et que le portail s’est refermé, Rick est parti. J’ai peu à peu repris mon souffle. Je saignais, j’étais étourdi. Dès que je me suis senti assez solide sur mes pieds, je me suis précipité vers le portail, déterminé à m’enfuir loin de ce trou infernal. Mais Bruno m’a rappelé que je n’avais pas le choix de rester, vu ma dette et les conséquences si je m’éclipsais trop tôt.

C’est à cette occasion que j’ai appris la chose la plus folle qu’un travailleur de cour à scap puisse apprendre. Bruno m’a expliqué que Ronald, le propriétaire, n’acceptait que les voitures bleues. Pourquoi? Parce que c’était sa couleur préférée, et qu’il en avait décidé ainsi. Tout l’argent qu’il perdait à cause de cette lubie! Bruno croit que ça l’indiffère, qu’il n’a pas vraiment besoin d’augmenter ses revenus. Il paraît qu’il tire une immense fierté de cette décision d’affaire. De la ferraille bleue, rien que de la ferraille bleue! Je me suis tourné vers les restes de voitures alignées à perte de vue, derrière moi, et aussi loin que pouvait porter mon regard, je n’y voyais que du bleu!

Rick s’en est pris à moi, je le comprenais maintenant, parce que j’avais laissé entrer autre chose qu’une carrosserie bleue! Évidemment, ce type d’incident ne s’est pas reproduit. Que Rick voit rouge, non merci! Les rottweilers de son espèce n’hésitent pas à utiliser la force pour ramener l’ordre, et avec une pression de mâchoire de plus de deux mille kilopascals, dit-on, vaut mieux se tenir à carreau.

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La solution transitoire

C’est un salon cosy. Un canapé et un fauteuil assortis, cuir blanc, une table basse, des photos des générations passées et futures sur les murs. Contemporain tout cela. Absence de luxe. Propreté. Gina assise sur le canapé, un verre de vin rouge, Alexandrio enfoncé dans le fauteuil, une tasse de thé vert serrée entre les deux mains.

GINA: Les enfants ont toujours refusé de passer les vacances chez ma soeur, mais cette année, ils l’ont demandé, ils l’ont exigé, et les voilà qui s’y sont précipités une semaine plus tôt que prévu. Les valises bourrées depuis une semaine, et pas d’hésitation, à peine un petit bisou, et hop, disparus pour l’été.

ALEXANDRIO: Ça leur fera du bien. Des vacances à la campagne, c’est bien.

GINA: Ma soeur vit à la montagne.

ALEXANDRIO: Ça aussi c’est bien. Campagne, montagne, ça rime.

GINA: Ils nous fuient. Ils nous tournent le dos et s’envolent le plus loin possible de nous. Nous les avons infectés, ils souffrent, ils ne s’en relèveront peut-être pas.

ALEXANDRIO: Tout le monde guérit, puis périt, c’est ainsi.

GINA: Tu nous as contaminés.

ALEXANDRIO: Les gros mots.

GINA: Virus!

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, ils travaillent, bref, en somme, nous travaillons. Et nos voisins, ils travaillent. Demande-leur! Vous travaillez, voisins, pas vrai?

GINA: Ne hurle pas. Ta voix n’a plus d’importance.

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, et les enfants en bénéficient encore.

GINA: Je rentre au boulot à huit heures, je me démène jusqu’à dix-sept heures, et voilà. Je pourrais tout aussi bien imiter mes ancêtres néandertaliens et chasser la bête le matin, cueillir les racines l’après-midi, cuire la récolte le soir.

ALEXANDRIO: Ça n’aurait pas de sens.

GINA: Je n’aime pas les racines. Je cueillerais plutôt des petits fruits. Mais ils attirent les ours, non?

ALEXANDRIO: Qui attire les ours? Tes parents Néendertaliens?

GINA: Les petits fruits. Les ours en raffolent. J’ai peur des ours, mais je m’habituerai. Je serai naturelle, je redécouvrirai mon identité profonde, ma solide réalité intrinsèque.

ALEXANDRIO: Et l’électricité?

GINA: Tu embroussailles tout. Je te parle quintessentiellement. Il y a nous, il y a l’absence de nous, et dans la confusion, il y a l’un qui oublie l’autre.

ALEXANDRIO: Nous?

GINA: Nous oublie l’absence de nous, et l’absence de nous oublie nous.

ALEXANDRIO: Et ton vin?

GINA: Un Saint-Émilion. Cher, mais ça vaut la peine.

ALEXANDRIO: J’ai encore d’étranges turbulences intestinales.

GINA: Les flageolets?

ALEXANDRIO: La solution transitoire.

GINA: Tu ne travailles pas ce soir! Tu as presque promis!

ALEXANDRIO: Si je ne déterre pas cette solution, je ne retrouverai pas le sommeil, et mon irascibilité s’accroîtra, je mangerai moins, je serai malade, je crierai et serai violent jusqu’à ce que des policiers viennent m’arrêter, mais j’aurai fui avant, j’aurai tout abandonné, le monde, notre monde, je fuirai à l’autre bout de la ville où je m’adonnerai à des activités immorales, et un jour, on repêchera mon âme en Chine et mon corps en Alaska, je serai bon à mettre en conserve et à disparaître au fond d’une décharge publique, déchiré et saignant à l’idée de vous abandonner à un indicible tourment, toi, les enfants, tous! tous! tous!

GINA: Je te l’ai dit, cette tisane te fera le plus grand bien. Tu n’y as même pas touché.

On sonne à la porte. Silence. Gina regarde Alexandrio, qui s’affole. Alexandrio se lève, mais plutôt que d’aller ouvrir, il s’élance dans la direction opposée.

ALEXANDRIO: Urgence! Mes turbulences!

Gina pose sa coupe sur la table basse, et au rythme de la sonnette qui ne s’interrompt pas, marche vers la porte, ouvre. Simoenz entre sans s’essuyer les pieds, observe le salon, qu’il traverse aussitôt pour disparaître par la porte du fond. Une minute plus tard, il revient, la bouteille de Saint-Émilion d’une main, une coupe de l’autre. Il se sert à raz bord, s’assied dans le fauteuil où prenait place Alexandrio.

GINA: Comme vous y allez!

SIMOENZ: Je suis généreux. On le dit.

GINA: On l’ignorait.

SIMOENZ: Où est-il? Je viens chercher ma solution transitoire. J’en ai besoin.

GINA: Il va, va vite.

SIMOENZ: Tant mieux, je suis pressé.

Il vide sa coupe d’un trait, se lève.

GINA: Vous ne pouviez pas attendre à demain? Alexandrio a droit à quelques heures de repos.

SIMOENZ: Alexandrio ne veut pas de ce repos. Nos employés ne veulent pas de ce repos. Les gens qui se joignent à notre équipe le font par passion! Mais vous le savez déjà. C’est une véritable et vraie vérité! Chez nous, ce n’est pas un boulot qu’on leur donne, mais une occasion d’épanouir leur vocation! Mais où est-il.

GINA: L’appel de la nature.

Simoenz grimace, et se sert un autre verre, à raz bord, comme le précédent.

SIMOENZ: Sa nature est sa vocation, allez le chercher. Il n’y aura pas suffisamment de vin pour meubler ma patience.

GINA: Je ne peux l’interrompre pendant qu’il fait, vous savez, ses besoins.

SIMOENZ: J’ai besoin de lui. J’ai besoin de la solution. Transitoire.

GINA: Ça n’est pas une bonne idée.

SIMOENZ: Qu’il tarde autant, à qui le dites-vous! Voilà, je me ressers. J’espère que vous avez d’autres bouteilles, et du meilleur.

GINA: Votre solution transitoire, elle nous détruit, Alexandrio, moi, nos enfants. Il finira en Chine et en Alaska, en conserve.

SIMOENZ: Cette solution nous permettra d’équilibrer les ventes de nos ZYCRUROX-255 pendant trois mois, ce qui provoquera un probable bouleversement des méthodes de commercialisation chez nos compétiteurs avec cette conséquence évidente: nous pourrons ensuite concentrer de nouveaux efforts sur les CRYXOLOG-778 sans craindre une dépréciation des valeurs sur les marchés asiatiques.

GINA: Et vos profits, ils augmenteront?

SIMOENZ: Ma petite, l’affaire recèle de bien plus complexes résultats que le simple profit. Alors, cet Alexandrio, il revient de sa Chine, ou je dois partir à sa recherche?

GINA: Ses besoins, ses turbulences…

SIMOENZ: Alexandrio! Alexandrio!

GINA: Vous ne comprenez pas, il est aux toilettes.

SIMOENZ: Mais qu’il en sorte!

GINA: À cette besogne, on ne s’arrête pas à mi-chemin.

SIMOENZ: Il travaille sur ma solution transitoire aux toilettes? Quelle curieuse manie.

GINA: Il ne travaille pas, il défèque, monsieur.

SIMOENZ: Oh. Mais qu’il achève. Vous voyez, j’en suis à ma deuxième coupe, il a eu amplement le temps de conclure.

GINA: Hors de son contrôle. C’est la chiasse.

SIMOENZ: Je vous en prie, allez chercher une autre bouteille. Vous le voyez bien, je n’ai qu’un demi-verre. Cette fois, apportez un bon vin, pour me faire passer cette piquette. Pourquoi ouvrez-vous la porte, il y a un courant d’air, je vais attraper froid.

GINA: J’avais complètement oublié. Alexandrio n’est pas à la toilette, il est à l’usine. Je parie qu’il vous attend impatiemment depuis une heure avec sa solution transitoire. Belle solution, je l’ai vue. Impeccable! Si je ne me contenais, je la ferais encadrer, question de pouvoir la suspendre sur ce grand mur vide, oui, juste là, derrière vous, parce que cette oeuvre, cet accomplissement inouï, me bouleverse et m’égaie à la fois!

Pendant qu’elle parle, Simoenz vide sa coupe et s’empresse de décamper sans un mot, sans un regard pour Gina, comme si le diable lui bottait le derrière. Quelques instants plus tard, Alexandrio réapparaît, pâle.

GINA: Tu n’es pas mort.

ALEXANDIO: J’ai entendu une voix, qui c’était?

GINA: Simoenz. Il n’a plus besoin de la solution transitoire. Il n’a plus besoin de toi.

Alexandrio bondit sur ses pieds, éberlué. Mais le coup est trop fort, et il s’écroule. Gina lui tâte le poul. Elle sourit.

GINA: Je finirai par y aller, à la chasse.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Château de sable

Plage du parc d’Oka. Owen, cinq ans, tente, avec des outils en plastique, de construire un château de sable. À quelques mètres de lui, Nolan, six ans, pousse un camion-benne en plastique. Derrière eux, leurs parents respectifs. Autour d’eux, des centaines de personnes de tous âges qui marchent, lancent des ballons, bronzent, s’ébrouent dans l’eau, disparaissent dans les sentiers. Nolan s’approche d’Owen avec son camion rempli de sable.

Nolan: T’as besoin de sable pour ton château?

Owen: Non.

Nolan: Laisse-moi t’aider.

Owen: OK.

Nolan verse le sable près du petit tas de sable approximativement rectangulaire qui pourrait passer pour la base d’un château de sable. En silence, les deux enfants versent de plus en plus de sable humide sur le rectangle de base, si bien qu’ils en viennent à former une sorte de cône aplati, ou de pyramide effondrée.

Owen: T’as déjà fait des châteaux?

Nolan: Oui, et j’ai aussi fait des bases militaires secrètes.

Owen: Comment ça?

Nolan: Avec une boîte à souliers. Tu mets du sable par-dessus. Tu mets tes soldats en plastique dedans.

Owen: T’as une boîte?

Nolan: Pas ici.

Owen: Je vais demander à mes parents.

Nolan: OK.

Owan bondit sur ses pieds et court les dix mètres qui le séparent de ses parents, qui gisent, vivant, mais somnolant d’un oeil, sous un parasol.

Owen: Maman! Maman! Tu peux me prêter une boîte en carton?

Mère d’Owen: Une boîte, mais je n’ai pas de boîte!

Père d’Owen: Pourquoi une boîte?

Owen: Moi et mon ami, on veut fabriquer une base militaire secrète!

Mère d’Owen: Nous avons des boîtes à la maison, mais pas ici. Peut-être les parents de Nolan en auraient une?

Owen se gratte le cuir chevelu. Sans un mot de plus, il repart au galop jusqu’au château.

Owen: Ma mère dit que ta mère a une boîte.

Nolan: C’est pas vrai.

Owen: OK.

Il empilent un peu plus de sable, et l’ensemble ne ressemble plus qu’à un gros tas de sable.

Nolan: J’vais lui demander.

Nolan se lève, et marche vers ses parents. Il ralentit à mesure qu’il approche. La mère lit un livre électronique, le père écrit des messages sur Facebook.

Nolan: Maman, je peux avoir une boîte?

La mère sursaute, et son pied effleure la cannette de bière du père. C’est suffisant pour renverser la cannette, qui se vide sur la serviette du père.

Père de Nolan: Merde! C’est quoi ça!

Mère de Nolan: C’est Nolan, il m’a surprise, j’étais concentrée, excuse-moi.

Père de Nolan: Nolan! Va donc jouer dans le sable. Et il est où ton camion?

Nolan: Là.

Père de Nolan: Ce gamin te l’a chipé!

Nolan: Non.

Père de Nolan: Va le chercher! Allez! Vas-y tout de suite! Si tu n’y vas pas, j’irai moi!

Nolan baisse la tête. Quelques larmes coulent, mais il se tourne pour les cacher à son père. Il retourne vers Owen à pas lents, en s’essuyant les yeux de ses mains sales. Ça laisse de grandes traces boueuses sur ses joues.

Nolan: Je n’ai pas le droit de rester ici.

Owen: OK.

Le père de Nolan fourre sa serviette dans son sac. La mère de Nolan sort un papier mouchoir et nettoie le visage de Nolan.

Le père de Nolan: Nous partons. Je pus la bière.

Pendant ce temps, Owen est retourné près de ses parents.

Owen: Les parents de mon ami sont fâchés. Son père, il criait. Nolan, il pleurait.

Père d’Owen: Est-ce que son père a frappé ton ami?

Owen: Son père lui fait la torture.

Mère d’Owen: Comment connais-tu ce mot-là?

Owen: Aux nouvelles. Il y a plein de mots aux nouvelles. Il y a aussi économie, euh, grève, euh, sexe, euh…

Père d’Owen: Est-ce que le père de ton ami le touche là où il ne faut pas?

Owen: Peut-être.

Mère d’Owen: Ton ami t’a parlé de tout ça?

Owen: Je ne sais pas.

Le père d’Owen se lève, et fourre ses affaires dans un sac.

Père d’Owen: Allons-y, je veux voir quelle voiture il conduit, je veux relever son numéro de plaque, comme ça, s’il faut le dénoncer, nous pourrons l’identifier. Allez, suivez-moi.

Le père d’Owen marche d’un bon pas pour rejoindre Nolan et ses parents. Son téléphone en main, il tourne une vidéo de la famille, vue de dos. Owen et sa mère suivent derrière, mais ils sont vite distancés. Le père d’Owen réussit à dépasser la famille. Il tourne toujours sa vidéo, mais discrètement. Il s’assure d’avoir une prise claire des visages des trois personnages, puis de leur voiture et de la plaque d’immatriculation. Satisfait, il revient vers Owen et sa mère, qu’il met une bonne demi-heure à retrouver. La famille revient à Deux-Montagnes. Repas, télé, bonne nuit, tout le monde au lit. Le père chuchote, pour ne pas réveiller Owen.

Père d’Owen: Je crois que c’est mon devoir de dénoncer ce type.

Mère d’Owen: Nous ne sommes sûrs de rien.

Père d’Owen: Tu as vu la tête du gamin? Ça me fend le coeur. Et le bonhomme, tu aurais dû le voir de près. Il n’a pas l’air commode.

Mère d’Owen: J’hésite, faut pas tirer des conclusions.

Père d’Owen: Ça me semble pourtant clair.

À chaque réplique de la mère, le père hausse légèrement le ton, si bien qu’Owen se réveille, se lève et entre dans la chambre des parents en pleurant.

Owen: J’ai fait un mauvais rêve.

La mère se lève, le soulève, l’embrasse, sort pour aller le recoucher doucement dans son lit. Le père se lève, compose le 911.

Père d’Owen: Nous avons de bonnes raisons de croire qu’un homme bat et moleste son petit garçon. Je n’ai pas son nom, mais j’ai relevé son numéro de plaque. J’ai aussi une vidéo de lui, si vous voulez l’identifier.

Nolan et ses parents dorment. Toutes les lumières sont éteintes. On sonne à la porte, et aussitôt, on frappe, et de plus en plus fort. La mère de Nolan étouffe un cri, le père de Nolan se relève sur son séant. Nolan dort toujours.

Père de Nolan: Va dans la chambre de Nolan, ferme la porte, pousse la commode contre la porte, et appelle le 911. Je vais tenter de les chasser. S’ils voient qu’il y a des gens à l’intérieur, ils partiront. En bas, ça frappe de plus en plus contre la porte. Le père descend au rez-de-chaussée, ouvre les lumières dans la cuisine et le salon, s’avance vers la porte d’entrée. Mais avant de l’atteindre, elle s’ouvre violemment. Deux policiers surgissent dans la maison, aperçoivent le père de Nolan, qui recule, effrayé.

Policier 1: Ne bouge pas. Au sol. 

Policier 2: À plat ventre!

Le père obtempère. Le policier 2 lui passe les menottes. Deux autres policiers pénètrent dans la maison, et entreprennent de fouiller toutes les pièces. Une heure plus tard, toute la famille est au poste de police. Chacun est interrogé séparément. Deux heures passent. Nolan et sa mère sont reconduits à leur maison. Le père partage une cellule avec un ivrogne arrêté pour nuisance publique. Pendant deux jours, des psychologues rencontrent Nolan, des enquêteurs interrogent la mère et le père de Nolan, s’adressent aux voisins immédiats, aux grands-parents paternels et maternels, à l’enseignante, à la directrice de l’école, et à deux ou trois amis de Nolan. Puis le père est libéré. Pas d’accusations, mais la rumeur vole déjà de ses propres ailes, vigoureuses. Le père change la porte endommagée, la mère pleure, et les amis de Nolan n’ont plus le droit de venir jouer chez lui.

Père de Nolan: Faudra déménager.

Mère de Nolan: Faudra que Nolan oublie tout ça.

Père de Nolan: J’ai le nom de celui qui a porté plainte. Pas même quelqu’un qu’on connaît. Un parfait inconnu.

Mère de Nolan: Un plaisantin. C’est cruel.

Le père de Nolan obtient un congé sans solde pour remettre de l’ordre dans la vie de sa famille. Mais le désordre s’aggrave. Larmes, cris, reproches. Le père de Nolan cherche et trouve l’adresse du père d’Owen. Tous les soirs il surveille sa maison. Dix-sept jours plus tard, le père d’Owen sort à vingt-deux heures, à pied. Le père de Nolan enfile une cagoule, sort de sa voiture, un faux révolver à la main, et force le père d’Owen à se coucher dans le coffre arrière. À l’ancienne carrière, le père de Nolan ouvre le coffre arrière, mais aussitôt le père d’Owen le pousse, et s’élance pour s’enfuir dans la nuit. Sauf que ses jambes, ankylosées par les cinquante-sept minutes repliées dans le coffre, ne répondent pas. Il s’écroule d’un bloc, sa tête percute une pierre, le sang gicle, il meurt. Le père de Nolan n’a rien vu, mais il a entendu le bruit sourd du corps heurter le sol. Il ferme le coffre. Tend l’oreille. Une chouette, dans les arbres au-delà de la carrière, des crickets. Il allume la lampe de son téléphone, balaie la nuit autour de lui. Les pieds lui apparaissent. Il s’approche. La tête éclatée, le sang, les yeux exorbités. Il retourne à sa voiture, monte et démarre. Deux jours plus tard, une bande de jeunes réunis pour faire la fête dans l’ancienne carrière découvrent le corps, à l’odeur. Les enquêteurs identifient deux suspects: un ex-amant du père d’Owen qui l’avait menacé à plusieurs reprises après leur séparation, vingt-trois jours avant sa disparition, et le père de Nolan, vu les circonstances de la dénonciation erronée. Après sept mois et seize jours d’interrogatoires et de recherches, les enquêteurs ont rayé l’ex-amant de la liste des suspects. Ne restait plus que le père de Nolan. Sauf que les enquêteurs ne possédaient aucune preuve contre lui. Rien d’assez solide pour convaincre un procureur. Vingt et un ans et trois mois après la mort du père d’Owen, le père de Nolan vit paisiblement avec sa femme dans un village, à cinq cent trente-cinq kilomètres de son ancienne demeure. Un printemps, la rivière derrière chez lui déborde, inonde tous les villages sur une cinquantaine de kilomètres. Catastrophe historique. Du jamais vu depuis cent quatre-vingt-dix-huit ans. Équipes de télé, reportages, un journaliste interroge le père de Nolan, qu’on voit en train de sortir de sa maison en canoë. Assis devant son écran, Owen reconnaît le père de Nolan, d’autant plus que son nom est écrit au bas de l’écran. Il saute dans sa voiture, roule jusqu’au petit matin. Les employés de la voirie ont bloqué toutes les routes inondées. Owen revient vers la ville la plus proche, achète un petit bateau à moteur, une remorque. L’après-midi même, il s’embarque avec rien d’autre que son téléphone, et l’adresse du père de Nolan. Le temps d’apprendre à manoeuvrer son moteur, il met le cap sur cette adresse. Il la trouve rapidement, en bordure de la route principale. Il s’approche, frappe à la porte. Personne. À l’intérieur, un mètre d’eau couvre tous les planchers du rez-de-chaussée. En contournant la maison, il remarque que la porte du côté est ouverte. Il attache son petit bateau à la rampe du balcon, saute à l’eau, pénètre dans la maison. Il visite chaque pièce, monte à l’étage, ouvre quelques tiroirs. Soudain, une voix. Nolan, qui tenait à voir la maison de ses parents en proie à cette inondation historique.

Nolan: Qui est là?

Owen, là-haut, jette un coup d’oeil à gauche, jette un coup d’oeil à droite.

Owen: Sécurité publique.

Owen descend d’un pas assuré.

Owen: Ils m’ont demandé de faire le tour des maisons pour s’assurer que personne n’était en difficulté. Ce matin, nous avons trouvé une vieille dame, de l’autre côté du village, qui tremblotait toute seule sur son lit.

Owen tend la main à Nolan, qui recule d’un pas.

Nolan: T’as des papiers? T’as un numéro de téléphone que je peux appeler pour vérifier ton histoire?

Owen: Mes papiers!

Owen touche les poches de son pantalon.

Owen: Ils sont trempés mes papiers, désolé.

Nolen: J’appelle les urgences, ils me diront bien.

Nolen sort son téléphone de sa poche, et se tourne pour appeler. Owen se précipite, attrape le téléphone, qu’il lance à l’autre bout du salon. Le téléphone disparaît dans un plouf. Nolan saisit le bras d’Owen, qui se dégage et fonce, ralenti par un mètre d’eau, vers son embarcation. Nolan le suit de près, bras tendus en avant. Owen grimpe dans son petit bateau, détache la corde, et tente de faire démarrer le moteur. Sa première tentative échoue. Cela laisse le temps à Nolan d’atteindre l’embarcation, et de se hisser à bord. Owen réussit à démarrer. Il accélère, sans trop regarder devant lui. Nolan lui agrippe les chevilles, et le tire vers lui. Owen s’affale au fond du bateau, échappe la poignée du moteur. D’un coup de pied, Owen se dégage, se relève et frappe Nolan d’une droite au menton. Ils s’empoignent, luttent, s’écroulent et se relèvent, pendant que le bateau saute dans les flots déchaînés de la rivière. Nolan est nettement plus fort. Il enfonce son poing dans l’estomac d’Owen qui, en perdant l’équilibre, parvient à s’accrocher à un pan de la chemise de Nolan, sauf que cela n’est pas suffisant pour freiner la chute, et les deux jeunes hommes basculent dans la rivière et se noient.

Traitement en cours…
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Michel Michel est l’auteur de Dila

Les ricochets

Moi: Je viens de compter vingt et une voitures de police, les unes à la suite des autres, et parfois deux par deux, qui filent du nord au sud sur le grand boulevard, entre les palmiers et les devantures fuchsia, vert, ocre, turquoise. D’accord, le soleil est beau, le ciel est bleu et les corps transpirent. Mais admettez-le, cinq minutes à peine que je me tiens là, devant vous, et vingt et une voitures! Reconnaissez-le, le lieu est marqué. Je n’ai pas peur, mais je suis craintif. Peut-être devrai-je retrouver l’autoroute, et tranquillement rejoindre les blanches prairies de mon village hivernal. Chez nous, lorsqu’il y a deux voitures de police, c’est qu’il y a eu un crime important, un vol à main armée, une agression dans une ruelle la nuit, un accident avec conduite en état d’ébriété. Deux voitures. Mais doublons, quatre voitures, et c’est un quidam blessé d’un coup de feu dans un bar, un spa, une pizzéria. Quadruplons ce doublon, si vous le voulez bien, seize voitures, alors là c’est un fou piteux cloîtré chez lui avec une arme à feu, une formation obligatoire offerte aux agents sur l’appréciation des charmes pastoraux, une parade du Père Noël. Mais vingt et une voitures! Du jamais vu par chez nous, à part à la télé, sauf que ça, même si on le voit chez nous, ce n’est pas vraiment chez nous, n’est-ce pas? À la télé, vingt et une voitures, c’est quand un type armé de fusils d’assaut et de grenades tire dans la foule, c’est quand un vol de banque mène à une excitante poursuite, avec cascades, fusillades et carambolages, c’est quand il y a un violent échange de coups de feu entre les caïds de deux associations de bienfaisance qui se disputent un territoire ambigu. Quand il y a vingt et une voitures de police, c’est quelque chose. Ne survis pas qui le veut dans un quartier où passent, l’air de rien, vingt et une voitures hurlantes. Les balles fendent l’air, elles pénètrent les corps, les murs, les esprits, elles percent, blessent et tuent. Avec une si étonnante aisance.   

Lui: Vous dramatisez.

Moi: Vingt et une voitures de police! Vous les avez vues aussi bien que moi. À moins que cela vous ait échappé, à moins que la chose soit si commune, par ici, que vous n’y prenez garde, que vous n’interrompez pas vos conversations pour si peu, parce que c’est cela, avouez-le, si peu, si peu dans un monde tellement plus violent, dans un monde où une véritable affaire, ce serait une canonnade entre les malfrats du nord de la ville contre les malfrats du sud de la ville, ou entre ceux qui parlent comme ceci, et ceux qui parlent comme cela, ou entre ceux qui ont l’air de ça, et ceux qui n’ont pas l’air de ça. Je parie que les cafés n’interrompent pas leur service en terrasse lorsque dans la rue s’entrecroisent longues et courtes balles, les clients lèvent peut-être les yeux, un bref instant, mais pas assez longtemps pour perdre le fil de l’histoire rocambolesque qu’ils lisent dans ce roman surréaliste, ou pour s’écarter d’une conversation passionnante avec cette étudiante qui rêve de soigner des malades sur des transatlantiques, ou pour se détourner des grands titres du journal.

Lui: C’est un quartier paisible.

Moi: Sans doute. Je vous crois trop honnête pour mentir. Mais force est-il de constater que vous n’êtes pas moi, et vice-versa, évidemment, votre paix ne ferait peut-être pas la paix avec la mienne, il y aurait, et plus ardemment, osons, il y a un conflit entre nos paix, une distance que nos deux bonnes volontés conjuguées ne parviendraient pas à combler, même si nous le désirions de tout coeur. Quand je baigne dans ma paix, j’entends une mouche voler, ma voisine crier, les motoneiges siffler, mon chien hurler, alors que dans votre paix, ce sont les balles qui volent, les victimes qui crient, et les sirènes qui sifflent. Voyez, constatant ce que je constate, impossible pour moi de louer votre appartement. Votre rue, votre quartier, votre pays me chassent à coup de crosse dans ma quintessence. Je vous le cède: j’ai peur, j’en perdrais le contrôle de quelques facultés, de quelques muscles, et de mon exaltation.

Lui: Les balles vous ignoreront.

Moi: Oui, peut-être, mais les ricochets?

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