Le grand Julien

GRAND-MAMAN: Bonjour mon petit Julien. Ah ah ah! Je devrais dire mon grand Julien! Tu es maintenant bien plus grand que ta vieille grand-mère! Combien fais-tu? Un mètre quatre-vingt-cinq? Un mètre quatre-vingt-dix? Oh la la! Tu grandis tellement vite. On ne voit pas le temps passer. Il y a combien de mois qu’on ne s’est vus? Ou serait-ce un an? Deux ans? Dis-moi, aimes-tu encore autant te promener à bicyclette?

JULIEN: Ouais. J’avais un hardtail jusqu’à l’an dernier, mais je viens de m’acheter un full sup avec cent cinquante en avant, cent trente en arrière. Plus facile pour les sentiers enduro.

GRAND-MAMAN: Grand-Maman n’est pas certaine de comprendre, mais je suis convaincue que ta nouvelle bicyclette est bien jolie. J’aimerais bien la voir, mais n’est-ce pas, vous vivez si loin, ce serait compliqué de l’emmener jusqu’ici. Et à mon âge, je ne peux plus voyager comme autrefois. Je me souviens, quand tu étais tout petit, tu étais tombé à bicyclette, sur le trottoir. Tu te souviens? Oh, peut-être pas, tu étais si petit. J’imagine que tu ne tombes plus maintenant, ah ah ah, tu as un bien meilleur équilibre.

JULIEN: Ça m’arrive. J’ai crashé en descendant une double diamond, mais ça va, j’ai juste cassé un doigt. Moins pire que l’été dernier, quand j’ai essayé mon premier back flip. Cassé trois côtes. À part ça, il y a eu une commotion, des éraflures, un poignet tordu.

GRAND-MAMAN: Tu n’as pas plus d’équilibre que ça? Tu m’étonnes. À ton âge, je tombais rarement à bicyclette. Et tu aurais dû voir toutes les folies qu’on faisait. Tu connais la côte derrière l’église? Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais nous la descendions à bicyclette sans freiner! Sans freiner! Tu te rends compte! On nous appelait les casse-cous, et plein d’autres noms bien moins gentils. Mais ça, évidemment, c’était il y a longtemps. Je t’assure, tu aurais eu bien peur avec nous!

JULIEN: Peur? De m’ennuyer, peut-être. J’ai l’impression qu’on ne se comprend pas top. Faudrait que je t’apporte une vidéo, la prochaine fois. Derrière chez moi, il y a une côte aussi. Avec des drop, des gap jumps, des table top, tout quoi. Il y a même une descente assez technique, dans les pierres et les racines.

GRAND-MAMAN: Oh, comme j’aimerais aller chez toi. Tout ce que je pourrais te montrer à bicyclette. Faudrait y aller par étapes, évidemment, pour que tu ne te blesses pas.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

La 126e

MARC: Tout le monde, c’est connu, souhaite habiter sur la 126e rue à Shawinigan-Sud. J’en ai traversé des continents, et partout, sans exception, on m’avoue rêver de s’établir là. Latinos comme Chinois, Français comme Russes, tous ont les yeux rivés sur la 126e. Pas un n’hésiterait à laisser derrière une tour Eiffel ou une Grande muraille, si l’occasion se présentait de traîner sa vie du côté de la 126e.

JOCELYNE: Si je vivais sur la 126e, je crois que ça m’aiderait à cesser de fumer. Oh, j’ai essayé si souvent, plus souvent que j’ai de doigts, mains et pieds confondus. Je me vois, allongée dans mon jardin, les yeux fermés, à respirer l’air à pleins poumons comme jamais je ne l’ai fait auparavant. Ma vie serait transformée. Je pourrais reprendre le sport. J’aimais tellement le ping-pong! Et je me ferais de nouveaux amis, tous non-fumeurs. Nous pourrions fonder une commune, ou à défaut, une famille, enfin quelque chose avec plusieurs personnes dedans et un peu d’amour. Mais attention, j’emploie ce mot avec prudence, car on ne sait jamais ce qu’il cache, et comment deviner ce qu’il contient quand on est là-bas, sur la 126e?

LENA: Avoir une maison, là, ça me permettrait de devenir vraiment une personne importante. Importante en soi. En moi. Importante d’une importance significative, pas d’une importance insignifiante. Je changerais tout de suite d’emploi, et mes journées ne porteraient plus ces lourds voiles opaques qui m’empêchent de voir le ciel bleu.

JORGE: J’ai de l’ambition. Je sais que si j’y mets toute la persévérance et l’énergie dont je suis capable, je finirai par l’acheter mon chez-soi sur la 126e à Shawinigan-Sud. Je le sens. C’est difficile à exprimer, cette certitude, parce qu’elle est tellement profonde, tellement fondue dans le sang qui coule dans mes veines et me donne la force d’espérer. J’aurai mon chez-soi. Il y aura un garage, et je pourrai enfin remplacer ma vieille bagnole par un roadster rouge rutilant.

ASHLEY: J’ai déjà choisi la maison que je veux acheter. Dès que j’en aurai les moyens, je l’achèterai. Si elle n’est pas à vendre, je ferai une offre irrésistible. Elle fait l’angle, et elle est légèrement en retrait. J’installerai mon atelier de couture dans le salon, et par les deux baies vitrées, j’aurai vue sur l’univers!

TIAN: C’est là que je finirai mes jours. J’économise depuis vingt ans, et dès que la retraite sonne, si les conditions le permettent, j’achète sur la 126e. N’importe quelle maison. J’achète. Mon corps se reposera, mon âme s’élèvera. Je serai heureux.

ASSANE: Nous prévoyons avoir un enfant d’ici cinq ans. Nous aurons atteint, je l’espère, une sécurité professionnelle, et nous aurons suffisamment voyagé pour vivre quelques années sédentaires. Sur la 126e, bien entendu. C’est notre plan.

VLADIMIR: Un emménagement sur la 126e, ça se prévoit longtemps d’avance. On ne se lance pas dans cette aventure à l’aveuglette. Oh non! On risquerait d’être amèrement déçu. Il faut approfondir sa connaissance des lieux, étudier l’histoire, les principaux événements depuis au moins, disons, le dix neuvième siècle. Il importe, ensuite, de consulter les études sociologiques, anthropologiques, économiques, sur la population locale, ses habitudes, ses mœurs. Mais ce n’est pas tout. Celui qui négligerait des éléments fondamentaux comme la géographie, la géologie ou le climat, risquerait de se heurter à un mur le jour de la grande décision. Ma femme et moi, nous étudions depuis douze ans et, est-il nécessaire de le préciser, nous ne sommes pas au bout de nos peines!

CAROLINE: Ah, belle 126e! Comme mon petit cœur t’aime! Émue par ta splendeur, par tes parterres en fleurs, j’irai goûter la joie de t’avoir avec moi. Hélas mon espérance se heurte à ta puissance, qui ne peut s’abaisser à me voir trépigner.

KENZO: Tous les ans, avec ma femme et nos quinze enfants, nous prenons l’avion pour aller visiter la 126e rue à Shawinigan-Sud. Nous louons une chambre d’hôtel, à proximité, et chaque jour, nous nous rendons sur place. La famille est en liesse, à chaque fois! Quelle magie! Nous avons des albums photo complets consacrés à cette rue, et maintenant, plusieurs vidéos. L’an dernier, la maison aux balcons verts n’avait plus de balcons verts. Ils étaient bleus. Tout un changement. Ils sont rares, les changements, sur la 126e, et chaque fois, je le déclare sans retenue, cela nous chamboule. Nous en parlons ensuite toute l’année, nous élaborons des théories pour y trouver un sens, et cela provoque parfois quelques étincelles. Je me demande si cette année nous vivrons d’autres changements, ou plus exactement, révolutions, de ce type. J’en tremble, nous en tremblons. Par bonheur, nous savons qu’un jour nous effectuerons notre dernier voyage. Oui, parce que ce jour-là, nous emménagerons enfin sur la 126e!

CLAUDE: Moi j’y habite, sur la 126e. Je ne vois pas ce que vous lui trouvez.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Fortune et hamburgers

Quand j’étais riche, monsieur, je ne lisais pas. Jamais. Je me nourrissais de hamburgers et de beignets à la crème, et je buvais de la bière. Américaine. Quand j’étais riche, je m’enrichissais. J’avais du flair, l’esprit pratique, si bien que je me réveillais toujours plus riche que je ne m’étais endormi.

Jusqu’au jour où.

Ce jour fatal où je me suis laissé convaincre de prendre des vacances, de ne rien faire pendant trois jours, trois nuits. De m’asseoir là, bien à l’aise, sans lever les yeux sur ceux qui s’agitent. Ce jour-là, monsieur, j’ai perdu contact, et je n’ai jamais pu rétablir la communication.

Au bout de mes trois jours trois nuits, je suis retourné à mes affaires, j’ai acheté, vendu, soudoyé, ramassé. Mais je l’ai senti, le flair s’étiolait et l’incertitude croissait. Du jamais vu. J’avançais du même pas habituel et pourtant, malgré moi, je me sentais aspiré par une spirale infernale vers des profondeurs obscures.

Jusqu’à la modification.

Je ne voyais plus ce que j’avais vu, je ne comprenais plus ce que j’avais compris, je dépérissais. Tout ça à cause de trois maigres journées. Comme si on avait tiré un fil de la prise électrique, et qu’entre-temps, la prise avait disparu.

Alors j’ai voulu comprendre. Je me suis mis à étudier. Médecine, psychologie, anthropologie, économie, littérature, géologie. On m’a fait docteur en toutes ces matières, et j’ai parcouru le monde, et j’ai parlé, et j’ai lu, et j’ai parlé. Je me suis mis à boire les vins les plus chers sans pouvoir m’en empêcher, je me suis nourri de caviar et de boeuf de Kobé, j’ai voyagé sans nécessité, j’ai fréquenté les grands hôtels par délicatesse, je me suis découvert un goût pour les étoffes rares et les bijoux uniques.

Je me suis ruiné.

Il ne m’est resté que mes livres, des milliers de livres empilés dans mon petit appartement. Je les lis et les relis encore, mais j’ai perdu la foi depuis longtemps. Je ne crois plus que je finirai par comprendre quoi que ce soit au tourbillon de ma vie. Mais dans les universités et même sur la place publique, on m’applaudit encore lorsque je livre un discours. Toujours le même, avec de nouveaux mots que je peine parfois à comprendre. 

Le soir, chez moi, pour ne pas me rappeler mes hamburgers et ma fortune, je lis, je lis pendant des heures, jusqu’à ce que le sommeil vienne.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Le champion

J’aimerais qu’on efface mon nom du livre des records. S’il vous plaît.

Mon histoire est simple, et moi aussi. Je n’ai jamais réussi à me qualifier pour les compétitions de course à pied, marathon ou cinq cents mètres, pas plus que pour celles de cyclisme, d’équitation, de course automobile, de tricot, de danse country. J’étais bon en tout, mais jamais assez. Impossible de me distinguer, de sortir du lot. Pourtant, je voulais émerger, lever la main bien haut et dire à la terre entière, ou au moins à la ville, que mon existence s’élevait au-dessus de la banalité. D’accord, j’avoue que je croyais par là m’attirer des amis, et qui sait, un grand amour. Bisou. Bisou. Car j’étais seul, je suis une personne seule. Par sa faute peut-être, du moins c’est ce que dit mon père, mais malgré moi tout de même. Seul comme un champignon qui pousserait au milieu du désert. Je m’asséchais.

Alors, quand je me suis inscrit pour la compétition de glace à la vanille, je n’y croyais qu’au tiers. Dans une petite cavité de ma cervelle, ça hurlait que je ne m’étais jamais qualifié pour une compétition, que c’était dans ma nature, de ne jamais me qualifier. Heureusement que je n’ai écouté que ma détermination! On m’a accepté, et même accueilli à bras ouverts. Ils manquaient de compétiteurs, ils en cherchaient, ils acceptaient tous ceux qui se présentaient. Ma chance. Enfin!

La compétition était assez simple. Elle se déroulait devant le public de la foire annuelle, sur la place du marché. Le gagnant serait celui qui mangerait le plus de glace à la vanille en une heure.

Je n’ai pas mangé la veille ni l’avant-veille. À peine bu. J’étais prêt, sûr de l’emporter.

Nous étions neuf. Il y avait là un obèse, ce qui m’a un peu décontenancé puisqu’il possède un entrepôt autrement plus spacieux que le mien. Mais quand je l’ai entendu roter, j’ai compris qu’il avait déjà avalé un copieux petit-déjeuner, et ça m’a rassuré. Mon but était de manger de grandes bouchées, méthodiquement, sans me presser outre mesure, avec une régularité mécanique jusqu’à la fin. Dès le départ, les autres se sont précipités, tous, et se sont vite essoufflés. Leur deuxième demi-heure a été difficile. Moi, j’ouvrais la bouche, je la fermais, sans perdre le rythme. Et j’ai gagné. J’ai gagné! J’ai vomi pendant toute la soirée, mais je ramenais chez moi la médaille d’or! Couleur or, en fait. Et une mention dans le livre des records, puisque j’avais, sans le vouloir, sans le savoir, battu le record précédent, que détenait un type du Wisconsin.

Sauf que depuis ce jour funeste de ma victoire, chaque fois que je rencontre une personne qui me parle plus de cinq minutes, qui accepte de me revoir, ce record ressurgit et brise tous mes espoirs. Toujours le même scénario: une petite recherche sur internet, on découvre que je suis le champion de l’avalage de glace à la vanille, on fronce les sourcils, vraiment, c’est toi ça, et adieu les amis. On ne veut pas, c’est patent, se lier avec ce type de champion là.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les mollets bourgeois

Ma chienne Lena est morte, mais j’ai gagné le pari. Avec Nicole, nous avions parié mille dollars sur la tête de nos chiennes respectives. C’était à celle qui mordrait le plus de mollets bourgeois entre le 1er janvier et le 31 décembre. Rationnellement, nous nous étions entendues pour déterminer ensemble l’identité des victimes. Car, primo, tous ne sont pas bourgeois, et secondo, tous les bourgeois ne valent pas une morsure. Il nous fallait du bourgeois bien en vue, bien riche, avec plein de pouvoir dans les poches, et des poignées de main du maire, et des invitations chez les Grivin, qui possèdent tout dans cette ville. Et dans celle d’à côté aussi.

Nos chiennes sont dressées, mais ce n’est pas toujours simple de leur désigner le mollet à mordre. Idéalement, il fallait s’approcher suffisamment pour que la chienne sente la cible. Moi, je chuchotais à Lena, c’est lui, subrepticement. Elle savait ce dont il s’agissait. Nous nous éloignions alors, et je me plaçais bien à l’abri des regards et des soupçons, et je répétais à l’oreille de Lena, c’est lui, go! Comme une flèche, elle courait jusqu’à la cible, mordait un bon coup, et revenait en deux secondes vers moi. Nous nous éclipsions aussitôt. Si Lena mordait le mauvais bourgeois, je perdais un point. J’en ai perdu deux seulement. Nicole en a perdu cinq. J’ai terminé l’année avec dix-sept points, Nicole avec quinze. Sa chienne a survécu, pas la mienne. À la dernière morsure, une tricoteuse qui passait par là a jeté son châle sur Lena, qui s’est empêtrée dans les mailles. Un flic l’a sauvagement attrapée, la pauvre criait de douleur, et l’a attachée jusqu’à ce que les employés de la fourrière la récupèrent. J’ai bien songé la réclamer, j’aime Lena plus que ma mère, mais comme la Justice voulait accuser, écrouer, vilipender, j’ai gardé mes distances. Une semaine plus tard, ils l’ont euthanasiée. Les barbares.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Macramé

Le marché, un samedi matin. Une femme, dans la quarantaine, en rencontre une autre du même âge. Ah oui, les enfants vont bien, le mari va bien, le chat va bien, le chien est mort, la tondeuse toussote.

FEMME 1: J’oubliais. Ma fille fabrique des bonnets en macramé. Elle a du talent, beaucoup de talent. Je le lui ai dit, ma fille, tes bonnets me plaisent

FEMME 2: En macramé? Qui porte des bonnets en macramé?

FEMME 1: Elle en a vendu vingt, l’an dernier. Elle a un site web, les gens peuvent commander en ligne. Ils choisissent la taille, la couleur, et le modèle. Il y a deux modèles.

FEMME 2: Vingt personnes, ça m’étonne. Elle en vend toujours, de ses bonnets?

FEMME 1: Cette année, les ventes ont légèrement diminué. De cinquante pour cent. Mais je l’encourage. Je ne veux pas qu’elle abandonne. Il faut persister, et ça finira bien par débloquer. Qui sait si une petite fortune ne l’attend pas.

FEMME 2: Mais le macramé! Ne devrait-elle pas choisir quelque chose de plus… contemporain?

FEMME 1: Les ventes, surtout au début, ne prouvent rien. Son génie du macramé ne demande qu’à être découvert. Oh, on a bien tenté de la dissuader, on l’a même ridiculisée! Tu t’imagines! Mais je suis avec elle, derrière elle, à côté d’elle, tout autour d’elle. Je suis là, quoi!

FEMME 2: Le macramé. Eh bien.

FEMME 1: Encore hier, elle doutait de tout. Alors je lui ai donné son père en exemple.

FEMME 2: Son père? Ton mari?

FEMME 1: Exactement. C’est un modèle dont elle peut être fière. Persévérance, discipline, énergie.

FEMME 2: Il est fonctionnaire, c’est bien ça? Au bureau des comptes publics?

FEMME 1: Ça, c’est pour payer les factures. Mais Roger, il est avant tout écrivain. Il écrit depuis quarante ans! Oui madame! S’il a parfois douté, il n’a jamais abandonné.

FEMME 2: Et lui, il en vend des livres?

FEMME 1: Vingt l’an dernier, un peu moins cette année. Il y a eu quelques décès dans la famille, alors, forcément.

FEMME 2: Forcément.

FEMME 1: Mais je suis avec lui, derrière lui, à côté de lui, tout autour de lui.

FEMME 2: Ma pauvre. Et toi, que fais-tu?

FEMME 1: Les courses. Je fais les courses.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un ami, c’est plus qu’un curé

Avec le temps et les voyages, j’ai perdu tous mes amis. Tous, sans exception. Les uns après les autres, ils ont quitté le village où je suis né. J’ai quitté le village où je suis né. J’aurais pu me faire de nouveaux amis dans cette ville où je travaille, une véritable jolie petite ville avec de belles demeures, des jardins à faire rêver, une rivière qui coule au milieu de tout ça. Une ville vraiment mignonne sur les photographies, une ville comme on en voit peu. Mais une ville sans âme. Ici, après vingt-deux ans, on m’appelle encore Jacques l’Étranger. Les gens sont polis, ils ne vous insultent pas en public, ils ne vous lancent pas d’œufs ou de pierres. Le garagiste, par exemple, m’accueille toujours par un Bonjour Monsieur Létranger, on vous sert un café? Pourtant, sur la facture, il voit bien que mon nom est Dutour, pas Létranger. À quoi bon. Mes collègues sont plus raisonnables, ils m’appellent Jacques, et m’oublient dès qu’ils sortent du bureau. Je déteste mon travail, mais il rapporte, il rapporte plus que je n’aurais jamais espéré gagner. Je thésaurise, et quand j’aurai quarante ans, je filerai vers le sud vivre dans une cahute quelque part où les gens de mon espèce se rassemblent. Comment pourrais-je me lier avec ces gens du bureau, comment se lier avec des gens qui aiment, mais profondément, ce travail abrutissant.

Alors.

Quand il est apparu, cet inconnu, Antoine, qui m’a appelé Monsieur Dutour, qu’il m’a parlé de ses voyages, de ses aventures, quand il m’a écouté, eh bien je n’ai pas pu résister. Nous nous sommes liés, nous sommes devenus copains, j’avais trouvé un ami. Nous avons pris l’habitude de boire ensemble deux ou trois soirs par semaine, nous jouions au tennis, et il nous arrivait d’aller pêcher dans la rivière. J’ai connu quelques femmes, grâce à lui, oh rien de sérieux, rien de conséquent. Je me suis marié avec l’une, je l’ai trompée avec l’autre, j’ai vite repris le drapeau du célibat.

J’ignorais, jusqu’au mois dernier, qu’Antoine tuait des hommes obèses. En série. Il ne m’en avait jamais parlé, il ne m’a jamais invité à me joindre à ses exploits. Ses crimes, oui, bien sûr, c’est ce que je voulais dire, ses crimes. Jamais un mot là-dessus, totale discrétion. Évidemment, le mois dernier, quand je suis arrivé chez lui à l’improviste avec une bouteille de Bordeaux, je me suis questionné sur tout ce sang. Ses mains, ses vêtements, il y en avait plein le lavabo. J’ai bien vu qu’il était contrarié alors j’ai promis, oui, que je n’en parlerais à personne. Il m’a raconté qu’il s’agissait d’un type énorme, qu’il n’y avait pas forcément de motif, que ça lui permettait simplement de faire le vide, de se régénérer, c’est ce qu’il m’a dit. D’accord, il a mentionné qu’il y en avait eu d’autres, mais il n’a pas précisé le nombre ni les identités, forcément. Et je ne l’ai pas interrogé. Je ne suis pas un flic, je suis son ami, et je n’allais certainement pas jeter tout cela à la poubelle pour un accroc. Oui, un crime, oui. Mais quand on a un ami, quand après des années il s’en trouve un pour vous sortir de l’hébétude, on s’y accroche et surtout, on ne trahit pas. On ne trahit jamais un ami, quoiqu’il ait à se reprocher. Voyez-vous, j’étais comme ces types d’autrefois, les curés, qui écoutaient sans broncher tous les méfaits des quidams, j’étais son confesseur. Un ami, c’est beaucoup plus qu’un curé.

Complice?

N’employons pas les gros mots, voulez-vous? Vous m’enlevez le seul ami que je n’aie eu depuis deux décennies, et vous vous absorbez dans des détails administratifs! Complice! Que vaut l’amitié, à vos yeux? Sans-cœur. 

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Tête vide

Je pourrais choisir entre cent chemins différents pour me rendre à mon boulot. Je prends toujours le même, pour ne pas penser. Je déteste penser. Ça me donne la migraine, et j’ai l’impression que je ne suis plus moi-même. Parfois, ça me donne des idées folles, faire l’amour avec mon voisin, embrasser ma logeuse, tuer des gens.

Alors, j’évite.

De penser.

Je marche. Le même boulevard. Je tourne là, puis là, comme si le chemin était marqué, comme si je me déplaçais dans un long corridor. Le soir, j’écoute des films américains. Parfois, je lis des polars. Je ne suis jamais triste, sauf quand je pense abondamment. On n’y échappe jamais tout à fait, c’est bien dommage. Dans ces moments d’abandon, j’emplis mes poumons d’air, je respire lentement, je conserve tout cet air quelques secondes, le plus longtemps possible, encore un peu plus, oui, voilà, c’est bon, délicieux, et j’y parviens. J’expire. Ah! Il n’y a plus rien. Plus rien.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Vidée

Gabrielle s’est réveillée en sursaut. Une démangeaison, sous le sein droit. Dans son demi-sommeil, elle s’est grattée, sans trop y prendre garde. De la peau s’est décollée, elle en avait sous les ongles. Inquiète, elle s’est levée, s’est précipitée devant le miroir de la salle de bain. Maudissant cette manie de se gratter à fond à la moindre démangeaison, elle s’attendait à voir du sang, une blessure aggravée par ses propres soins. Rien. Il n’y avait rien. C’est-à-dire, il n’y avait plus rien. Plus de peau, pas de sang, rien qu’un trou béant. Un petit cratère d’au moins deux centimètres de profond, absolument vide. Étonnée, effrayée, elle s’est précipitée dans la chambre, a réveillé Marc pour lui montrer l’incongruité. Marc a haussé les épaules, lui a rappelé qu’il comptait sur elle le lendemain pour lui prendre un rendez-vous chez la massothérapeute, parce qu’il n’aurait pas le temps de le faire lui même. Et il s’est rendormi. Alors Gabrielle, avec son vide, a tourné en rond dans la maison. Toute la nuit. Le lendemain, après avoir pris le rendez-vous de Marc, elle a filé droit chez sa mère. Elle avait vingt minutes pour lui parler avant de sa journée au bureau. Tout de suite, après à peine trois mots d’explication, elle a ouvert sa blouse pour lui montrer son trou. Il s’était agrandi! Le cratère faisait maintenant cinq centimètres de circonférence, et au moins six de profondeur. Elle n’a pu retenir un cri, alarmée devant le manque qui s’agrandissait. Pourtant, songeait Gabrielle, à cet endroit, il devrait y avoir, sous les côtes, le poumon droit. C’est à ne rien y comprendre, et quand on n’est pas médecin, on ne peut que spéculer, s’épouvanter. Devant cette fosse inédite, sa mère a reculé d’un pas, la main sur la bouche. Sans hésiter, elle lui a conseillé de voir un médecin, de consulter un spécialiste. Puis elle lui a remis la liste de courses qu’elle avait préparée, et s’il manque des sous, je te rembourserai à ton retour. Il manquait toujours des sous, elle ne remboursait jamais. Au bureau, Gabrielle avait du mal à se concentrer. Les idées les plus folles virevoltaient dans son esprit, et elle a bien failli demander congé pour consulter un médecin, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle a attendu après sa journée de travail, après avoir fait les courses pour sa mère. Le médecin l’a examinée méticuleusement, d’un œil professionnel, expert. La cavité s’était encore creusée. Au moins douze centimètres de diamètre, et dix de profondeur. Un véritable trou béant, net, sans une goutte de sang. Là où on se serait attendu à voir des organes, vitaux ou pas, il n’y avait simplement rien. Devant ce phénomène inouï, le médecin lui a prescrit un antidouleur, même si elle n’avait pas mal, ainsi qu’un antibiotique, car on ne sait jamais. De retour chez elle, elle s’est retrouvée seule. Marc était chez la massothérapeute, et il devait rendre visite ensuite à un ami du collège. Gabrielle a pris le temps de s’ausculter, de constater les progrès de son trou. Quinze centimètres. Décidément, elle n’avait pas, ou plus, de poumon droit, et elle commençait à douter de l’existence de son foie. Quoique. On a beau ne pas s’y connaître, on sait que chacun dispose d’un minimum d’appareils cellulaires essentiels. Épuisée par son inquiétude, sa journée de travail et sa nuit blanche, Gabrielle s’est endormie bien avant le retour de Marc. Son vacarme ne l’a pas même réveillée, comme d’habitude, et lui, qui s’est laissé tomber sur le lit, a cru qu’elle n’était pas là. Son bras allongé n’a rencontré que le matelas froid. Il s’est endormi, et a vite ronflé, comme tous les soirs où il a bu beaucoup de bière. Au matin, il était déjà parti quand Gabrielle s’est levée. Cheveux en bataille, elle avait tout oublié de son cratère. En se regardant dans la glace, elle n’a été qu’à moitié surprise de constater qu’à part sa tête, son corps n’était plus qu’une vague forme vaseuse. Propre et vide. Aussi bien se recoucher, a-t-elle pensé. Elle avait oublié qu’elle travaillait, que Marc comptait sur elle pour appeler l’électricien, que sa mère aurait sans doute besoin qu’on arrose ses plantes. Le soir, au retour de Marc, elle avait beau lui parler, attirer son attention jusqu’à sauter devant lui, il ne la voyait pas. Trop de vide, semble-t-il, l’avait envahie. Et les antibiotiques ne changeaient rien à l’affaire.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Elle s’y perd

FRANK: Vous me lassez, toutes les deux.

ÉLISABETH: Je t’aime Frank, je t’ai toujours aimé. Je suis là pour toi, tu le sais, je suis là avec toi.

ANNE: Frank, t’es con. Pars avec elle si ça te chante, si tu y crois à ses âneries.

ÉLISABETH: Écoutes-là! Comment peux-tu la tolérer une minute de plus!

ANNE: Amoureuse! Dis-moi que tu es moins tarte que tu nous le montres!

FRANK: Pourquoi êtes-vous deux! Je sens que je finirai mal.

ANNE: Heureusement que nous sommes deux! Tu aimerais une femme Anne-Élisabeth? Tu es truculent, mon cher! Autant faire appel au docteur Frankenstein pour qu’il nous cousent l’une à l’autre!

FRANK: Pourquoi pas?

ÉLISABETH: Oh non! Moi je ne veux pas! Pas question de devenir vulgaire comme elle, et brutale, et …

ANNE: … et raisonnable, et pragmatique, et audacieuse, et libre. 

ÉLISABETH: Anne, si on te greffait à moi, mon corps te rejetterait. Immanquablement.

ANNE: Le mien mourrait d’ennui, englué dans une masse visqueuse, répugnante.

FRANK: Cessez donc! Vous n’en finirez jamais!

ÉLIZABETH: C’est qu’elle m’insulte. Continuellement. Viens ici, mon petit Frank, viens t’étendre près de moi, que je te caresse la nuque, comme tu aimes tant.

ANNE: Que je te caresse la nuque, idiote. Il lui faut des caresses plus directes, plus audacieuses.

ÉLISABETH: Toi, Anne, tu n’aimeras jamais personne. Tu en seras toujours incapable. Alors que moi, vois-tu, c’est dans ma nature. Je sais aimer, mais aimer comme dans un grand amour, avec la profondeur, la couleur, le bonheur. Tout, quoi!

ANNE: Ton tout, c’est un grand rien, et le plus amusant, c’est que tu ne le verras jamais. Tu n’as pas l’œil pour voir ton trou noir. Alors tu le bourres d’une tonne de bagatelles, et tu en rajoutes, tu en rajoutes tant que tu finis par croire qu’elles vivent en toi, ces bagatelles. Alors qu’en toi, c’est vide. Oui, Élisabeth est un grand vide, une petite chose qui sonne creux quand on la frappe.

FRANK: Partez!

ANNE: Vraiment?

ÉLISABETH: Frank?

FRANK: Oh, ça va! Restez, mais finissez-en, à la fin! Vous ne pouvez pas vous entendre? Qu’on puisse enfin passer une belle soirée.

ANNE: Tu rêves de la chasser pour enfin t’abandonner à ce qui t’appelle. Allez, Frank, ose donc, pour une fois. Montre-lui la porte, congédie-la, et soyons bien, toi et moi. Pour ce soir, pour cette nuit.

ÉLISABETH: La vilaine! Elle te perdra, et demain matin, tu seras seul. Seul pour toujours parce que si tu me chasses, j’en mourrai. Je suis ainsi.

JEANNE: Merde. J’en ai assez.

FRANK: Encore un peu, s’il te plaît. Je crois que nous pourrions arriver quelque part.

JEANNE: C’est ridicule. Tu es un enfant. Et je suis fatiguée. J’ai sommeil.

FRANK: Oh Jeanne, ne m’en veux pas!

JEANNE: Bonne nuit Frank. Je ne jouerai plus. Être Élisabeth, être Anne, c’est lassant, je m’y perds.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.