L’inspiration d’un coureur automobile 

Jasper a donné rendez-vous à Danny sur la Promenade des Poêlons, nommée en l’honneur de la fabrique qui a fait la réputation de la ville jusque et autour de la capitale. On y produit des poêlons d’une très grande qualité. Ils coûtent peut-être un peu plus cher, mais ils vous serviront jusqu’à votre dernière omelette.

JASPER: J’ai pris une grande décision, une décision qui transformera ma vie.

DANNY: Encore? Tu sais que tu m’as diablement inquiété. Me donner ce rendez-vous mystérieux sur la Promenade des Poêlons, ce n’est pas dans tes habitudes, je croyais qu’il t’était arrivé malheur, que tu m’annoncerais un cancer des glandes lacrymales, une sclérose déraisonnable, une embolie incurable! Pourquoi cette mise en scène, ce cérémonial superfétatoire?

JASPER: Justement!

DANNY: Ça ne m’éclaire pas.

JASPER: J’aurais pu te parler comme d’habitude, mais il me fallait autre chose, vois-tu, quelque chose de complètement inutile. Mais inspirant.

DANNY: Viens-en au but, ton charabia m’embrouille, et je dois retourner au bureau dans quinze minutes.

JASPER: Vu l’état de ma carrière de coureur automobile…

DANNY: Qui a duré six mois.

JASPER: … où j’ai perdu mon innocence et mes illusions…

DANNY: Et plus de cent mille dollars. D’ailleurs, je te rappelle que tu me dois encore vingt-deux mille dollars.

JASPER: … je me suis recueilli, j’ai médité, lévité, cogité…

DANNY: Et trouvé un plan de remboursement?

JASPER: … jusqu’à ce qu’une illumination m’inonde de ses révélations qui…

DANNY: Je crains le pire.

JASPER: … m’ont enfin fait comprendre ce que serait dorénavant ma vie, toute ma vie!

DANNY: Tu vas enfin t’enrichir? Comment est-ce possible?

JASPER: Ma fortune se fera malgré moi. Je pénètre dans le temple de ma nouvelle vocation.

DANNY: Ça se corse. Je te le dis sans détour, je ne suis pas en mesure de te prêter davantage.

JASPER: Comment ai-je pu me méprendre ainsi jusqu’à ce jour!

DANNY: Te voilà au point où tu dois conclure. De quoi s’agit-il? Dis-le sans détour, avoue tout!

JASPER: Je serai écrivain. Écrivain de romans. Voilà.

DANNY: Oh mes aïeux! Tu n’as jamais lu un livre, comment peut-on se faire écrivain quand on n’a jamais lu un seul roman? Cette aventure me paraît encore plus hasardeuse que la course automobile.

JASPER: J’ai lu les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon. Hier. Enfin, je l’ai commencé le mois dernier, et je l’ai terminé hier. Maintenant que j’ai du vocabulaire, que je suis inspiré, j’aurai une brillante carrière d’écrivain!

DANNY: Ah! Diantre! Quelle catastrophe! Qu’est-ce qu’il racontera, ton roman?

JASPER: Ma carrière de coureur automobile. Mais je changerai les noms, et j’inventerai un peu. Je copierai les faits divers les plus émouvants, il y aura un peu de sexe, et tout ça mis ensemble, ça fera très moderne. Et ne t’en fais pas, mon héros, dans le roman, il te remboursera. Tout.

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Belles-soeurs 

CLAIRE: Salut Amanda, c’est bien Amanda, oui, bien sûr Amanda mais j’ai eu un moment de toute, car vois-tu je ne t’avais pas encore vue, je sais que tu as rendu visite à notre famille la semaine dernière, dans la maison de mon grand-père, avenue Dunlop, je n’y vais jamais, mon grand-père et sa morale m’ennuient, oui je sais il excelle à se peindre un visage sympa, n’en parlons pas, des histoires de familles, de vieilles familles, chauves-souris et araignées, vieilles pierres poisseuses et pelouses vaines, je préfère te voir ici, Amanda, Amanda et Jean-François, mon petit frère, tu étudies en ingénierie, médecine, mathématiques, tu fais ton droit, tes premières classes de psychologie, criminologie, sociologie, anthropologie, tu t’es inscrite en lettres, françaises, anglaises, américaines, africaines, tu as toujours rêvé d’histoire, d’études asiatiques, de linguistique, de politique, est-ce le droit commercial ou le droit international, ou l’administration publique, l’économie, la pédiatrie ou la gérontologie, car il y a la cardiologie, la chirurgie, la dermatologie, excuse-moi, Amanda, je ne me suis pas renseignée, j’ai su il y a cinq minutes à peine que tu venais, que tu étais, que toi et mon petit frère, je ne tiens pas à savoir, je ne veux pas savoir, je dois partir, dans quelques minutes je partirai, à quoi bon, dans ce cas, n’est-ce pas?

AMANDA: Je ne suis pas étudiante, je chante. Du matin au soir, je chante. Mais pas en ce moment, patemment.

CLAIRE: Patemment?

AMANDA: Jean-François m’attend. Ou peut-être, j’attends Jean-François. C’est cela, patemment.

CLAIRE: Encore patemment! Et où est-il, s’il te plaît?

AMANDA: Juste avant que tu n’arrives, il quittait l’appartement pour aller payer l’appartement. Il le fait tous les lundis à neuf heures précises.

CLAIRE: Patemment?

AMANDA: Faire ta connaissance était un événement. Maintenant, je vais chanter. Je dois chanter, c’est ainsi.

CLAIRE: Je dois partir, j’allais partir, mais je passais voir mon frère, faudrait que je le vois, puisque je suis là pour ça.

AMANDA: Tu es là, la la la la, tu es là, la la la la, pour ça, ça ça ça ça, et le ciel qui change, il faut que l’on range, le commun et l’étrange, ce qui nous démange…

CLAIRE: Après une patineuse, voici un rossignol! J’aurai bientôt de la famille une indigestion, une régression.

AMANDA: Attends ici et tais-toi, je chauffe ma voix, oh oh oh, ah ah ah, la la la, la la la la.

CLAIRE: Nous nous entendrons à merveille, Amanda. Mais je crains qu’on ne se voie plus. Le temps, l’espace, tout ce qui les remplit, ça nous séparera, la la la.

AMANDA: Tout vu, patemment, tout su, patemment, en en en.

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Deux monts circonvoisins 

Parfois, il suffit de trois maux pour se rendre à l’évidence: impossible d’escalader plus d’une montagne à la fois, je l’ai appris à mes dépens lorsque j’ai tenté de gravir d’un pied le Mont-Dia et de l’autre le Mont-De. Ça m’a écartelé comme vous n’en avez pas idée, et c’est sur une civière tirée sur des chemins écartés par une Miata que je me suis retrouvé dans un des hôpitaux les plus ignobles qui puissent s’imaginer. Adducteur déchiré, poignet foulé, cartilage du nez dévié.

Je ne me plains pas, je l’ai bien cherché, je mérite ces maux et quelques autres, merci. Peut-être ne verrai-je jamais les sommets Dia et De. Il y a des photos sur internet, je les ai vues, mais ça ne suffit pas. Quand je serai remis, est-ce que je voudrai toujours atteindre ces hauteurs? Elles auront peut-être disparu, ou alors j’aurai pris le train pour ce pays, là-bas, qu’on dit si cela et cela.

C’est dans un bar qu’on m’a parlé du Mont-De, par hasard, et je crois que j’écoutais avec une attention plus grande que les autres types, car j’eus l’honneur d’en entendre l’histoire géologique jusqu’à l’aurore. Pour ce qui est du Mont-Dia, le hasard n’était plus de la partie. C’est un peu à cause de l’histoire du Mont-De que j’en suis arrivé au Mont-Dia, et quand j’ai compris que les deux se côtoyaient, vivaient en quelque sorte sous le même toit, j’ai décidé de conquérir celui-ci afin d’atteindre celui-là. J’ignorais, il est vrai, leurs situations géographiques précises, croyant que pour monter sur le De, il fallait d’abord franchir le Dia, craignant que le Dia ne me cache le De.

Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai compris que De et Dia étaient côte à côte, face à moi qui arrivais du sud. Pris entre deux monts, je me suis blessé, aveuglément.

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Les goélettes du XVIIIe siècle

Dans ce village, cela est une curiosité locale qui a fait couler beaucoup d’encre à l’extérieur du village, le boulanger joue le rôle de conciliateur familial, social et commercial. Ce jeudi matin, neuf heures trente deux, il se rend donc chez le richissime actionnaire Dudreuil, amateur de modèles réduits de goélettes de pêche construites entre 1759 et 1763 et ancrées à Paimpol. La valeur de l’un de ses spécimens dépasserait celle d’une Ford Gyron.

Bonjour Monsieur Dudreuil, il y a que nous avons constaté une chose qui se constate facilement puisqu’elle s’étale au grand jour dans notre petit village où tout se voit rien ne se perd et tout se doit, quand il le faut, faut s’entendre, et si vous m’entendez vous entendrez par ma voix celle de nos fiers villageois, fiers de leur village mais des moeurs de celui-ci par-dessus tout, entre autres et pas seulement évidemment parce qu’elles comportent un sens de la mesure et un équilibre entre la vie et le trépas que collectivement nous nous efforçons de supputer grâce à un nez planté dans l’au-devant de soi si bien que nous est venu à la constatation que l’une de nos villageoises souffrait d’une carence magistrale qui lui peint des couleurs livides sur les bras et le visage sans compter la maigreur constatée par les constateurs sur les membres publiquement exposés de la jeune personne ce qui a poussé nos penseurs à penser qu’elle s’inscrirait bientôt dans le club de la Misère noire qui compte plusieurs membres dont on sait peu de choses vu leur habileté à se fondre dans la nature dans et à l’extérieur de notre village et c’est pourquoi, afin d’éviter que cette jeune personne ne finisse elle aussi par fondre, comme ses comparses, que me voici dans l’obligation de vous partager ces quelques constatations puisque vous déciderez peut-être de surseoir à ce qui apparaît comme une inéluctable condamnation, pauvre petite disent nos concitoyens sensibles à ce type de condition sans toutefois vous accuser ou accuser qui que ce soit parce qu’il est admis généralement au sein de notre collectivité villageoise que vous n’y avez assurément pas pensé étant entendu que votre pensée vaque à d’autres pensées auxquelles nous pensons peu, nous dans les autres maisons qui forment notre si charmant ensemble et c’est justement pour entreprendre un effort visant à stimuler un mouvement rectificatif de votre part que me voici devant vous aujourd’hui puisqu’il s’agit de votre fille, monsieur Dudreuil.

Le boulanger ignore si Dudreuil a compris ce qu’il lui a étalé en multiples circonvolutions, mais dans son rapport aux penseurs du village, il a indiqué que l’homme était peut-être trop absorbé par une voile aurique pour lui avoir prêté l’attention qu’il espérait en recevoir. Un des penseurs a qualifié la situation d’incongrue, un autre d’absurde. Le boulanger ne l’a pas qualifiée, parce qu’il n’en avait pas le temps, il avait son pain à cuire. Les penseurs ont pensé que le boulanger devrait se rendre à nouveau chez le riche actionnaire, si jamais à la misère succédait la mort.

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Les jarrets d’agneau

C’est bien samedi matin, oui, que je me suis rendu au marché (évidemment il s’agit du marché municipal, celui qu’ils ont installé sur l’ancien terrain de l’école, et non de cet autre marché qui n’a pas plus de dix ans et qui se tient tous les jeudi, vendredi et samedi sur le terrain de madame Labrie, juste en face de la gare, désaffectée depuis que le train ne fait plus le détour par ici, et où il y avait eu ce drame, vous vous rappellerez, cet homme de la ville qui avait séduit la fille du premier maraîcher bio de la région, un bonhomme cultivé et poli, qui n’avait pas caché sa déception, surtout que sa fille était fiancée au fils de leur voisin, cultivateur lui aussi, et tous deux projetaient de fusionner, lorsque leurs parents respectifs se retireraient, les deux fermes, ce qui leur ouvrirait de nouveaux débouchés, entre autres les grandes surfaces qui ont besoin d’une garantie d’approvisionnement, mais l’arrivée de ce citadin hypothéquait cet avenir radieux, ce que le fiancé ne voulait pas accepter, mais comme il refusait de pardonner à cause d’une jalousie morbide il se retrouvait devant un mur qui lui sembla tout à fait infranchissable, si bien qu’un samedi matin, jour d’affluence au marché, il a sorti le fusil de chasse, calibre douze, qu’il avait caché sous son étalage de poivrons, de salades et de tomates, et au moment où sa fiancée, dont il était amoureux mais à qui il n’avait pas adressé la parole depuis son aventure, est apparue pour aller chercher son café comme elle le faisait tous les samedis à cette heure-là, il s’est planté le canon sous le menton et avant que la pauvre fille, qui a vu le geste, n’ait pu intervenir, il a appuyé sur la gâchette et la seconde d’après il n’existait plus, sa tête complètement pulvérisée, des éclats de cervelle, de crâne et de sang volant sur les légumes et les clients devant les yeux révulsés de la belle qui, pétrifiée sur place au milieu de la foule paniquée, ne parvenait ni à hurler ni à appeler à l’aide, son cerveau probablement incapable de traiter l’information qui le frappait, son fiancé maintenant irrémédiablement parti, et certains disent qu’elle est restée ainsi de longues minutes, d’autres parlent plutôt de secondes, mais dans un cas ou l’autre, le résultat fut le même, elle s’est évanouie, on l’a transportée à l’hôpital, et on ne l’a plus jamais revue ni au marché, ni au village, et selon les gens bien renseignés elle aurait quitté le pays, elle vivrait loin, au bout du monde, d’on ne sait quoi, et on ne le saura probablement jamais vu que son père ne parle plus jamais d’elle et d’ailleurs, il ne parle plus, il ne travaille plus, sa ferme a été rachetée par des investisseurs de la Patagonie, et si vous voulez mon avis, il en faudra des années avant que nous oublions cette histoire) pour acheter les jarrets d’agneau que j’ai servis aux Dumoulin le lendemain.

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Tango

Je voulais être ministre, ministre de l’Éducation pour être précis, mais je n’y suis pas encore parvenu. Pourtant, j’étais bien parti. Je me suis débrouillé pour obtenir un doctorat en sociologie appliquée des comportements récurrents chez les moines de l’Ordre cistercien de la Stricte Observance. Durant mes études, j’ai pris soin de prendre ma carte du parti, auquel j’ai versé mille dollars chaque 2 avril, jour de la naissance de Charlemagne. Une fois mes études terminées, j’ai participé à toutes les conventions, congrès, assemblées du parti, question de me faire voir, recevoir, promouvoir. Après vingt ans, j’étais connu, on m’appelait par mon prénom, on me consultait. Parfois. J’écrivais de longs articles sur l’éducation, chaque fois qu’une réforme mijotait sur le bureau du ministre, je prenais la parole et la plume. J’ai dénoncé avec beaucoup de vigueur, et une quantité impressionnante de mots, dont certains très jolis, les réformes proposées par l’autre parti, lorsqu’il était au pouvoir. J’ai appuyé avec un enthousiasme rationnel les réformes proposées par notre parti, lorsque nous étions au pouvoir. Mes textes, je dois le souligner en toute modestie, inspiraient les élus. Quand notre ministre de l’Éducation a proposé d’éliminer l’apprentissage d’une troisième langue avant quinze ans, j’ai su démontrer par a et par b, en mettant les points sur les i, que cette décision était sage, fondée sur une science pédagogique irréprochable. Déjà, on voyait bien dans le parti que l’éducation, ça me passionnait. Quand sept ans plus tard, notre nouveau ministre de l’Éducation a réinstauré l’apprentissage d’une troisième langue avant quinze ans, j’ai su démontrer par a et par b, en mettant les points sur les i, que cette décision relevait d’une réflexion rationnelle, profondément savante. Après toutes ces années donc, j’ai laissé ma foi en notre parti me guider, je me suis présenté à l’investiture dans la circonscription où j’habite depuis que j’ai quatre ans et demi. Je l’ai emporté. Candidat pour notre parti, j’étais honoré, éberlué, effrayé. J’ai tout de même gagné l’élection sans avoir eu à accorder une seule entrevue aux médias. Dès le lendemain de notre victoire, j’ai rencontré le chef, question de lui rappeler que je serais le meilleur des ministres de l’Éducation. Il m’a regardé, un peu surpris, m’a demandé de lui rappeler mon nom. Gauguin Goin, pour vous servir. Il a frappé des mains, m’a observé avec un grand sourire immobile sur le visage, et m’a prié d’esquisser quelques pas de tango. Je me suis exécuté, même si à part la Carmencita, je ne connais rien au tango. J’ai dansé en chantant, je crois avoir bien fait. Ensuite, j’ai dû traverser son bureau de long en large, et de large en long, en tenant un œuf dans une cuillère que je tenais entre les dents. L’œuf ne s’est écrasé que dans les deux derniers mètres, ce qui m’a semblé acceptable. J’ai connu plus de difficultés lorsqu’il a fallu me tenir en équilibre sur les deux mains, les deux pieds levés. Je n’y suis tout simplement pas parvenu. En compensation, je lui ai offert de faire le pont, mais il n’a rien voulu entendre, et m’a enjoint de lui rapporter un café. Je n’ai jamais trouvé la machine à café, et quand je suis revenu, sa porte était fermée, la secrétaire m’a avisé qu’il était très occupé. Elle a noté mon nom, mon numéro, et ça fait maintenant six mois, et il ne m’a toujours pas rappelé. Nous avons un ministre de l’Éducation. Ce n’est pas moi. Mais j’ai pris des cours de tango, et tous les soirs, je consacre une heure à mes exercices d’équilibre. J’ai une volonté de fer, un espoir inébranlable. Un jour, je le sais, je le serai, ministre de l’Éducation.

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Sexe et voisinage 

Émilia a une voisine qu’elle déteste, Carole. Mais Émilia ne déteste pas tout le monde.

Émilia aime Paul, qui l’aime beaucoup aussi, mais pas exclusivement parce qu’il est le mari d’Amélie, qui a deux amants, Richard et Alex, depuis qu’elle a appris pour Émilia et Paul, et Richard, qui est bi, entretient une relation intermittente avec Jules, tandis qu’Alex, qui a tout son temps, peu d’illusions et beaucoup d’énergie, a quatre autres amantes qui savent toutes qu’elles ne sont pas les seules, Lilia, Louisa, Lulu, Linda, qui ont au moins une autre relation, dans l’ordre, Martin, Manon, Jack, Joe, qui eux n’entretiennent pas d’autres relations à part Joe, qui n’a pas pu résister à son ex-belle-soeur, Rosalie, que le frère de Joe, John, a quitté avant de lui demander pardon et de revenir ce qui n’a pas mis fin aux après-midi torrides avec Joe, dont on ne peut se passer, ce qu’a accepté John, qui s’est cru permis de maintenir ses rendez-vous avec Alice, pour qui il avait quitté Rosalie à l’origine, mais Alice n’a consenti à cet arrangement qu’à reculons, et après le retour de John au domicile conjugal, elle a ouvert sa porte à Antoine, qui la talonnait depuis le collège, ce qui en fait un tas d’année, qu’il a su remplir d’aventures éphémères dont une au moins dure encore, avec Cathy, dont il n’a soufflé mot à Alice, car on ne sait jamais, peut-être n’était-il pas encore au bout de ses peines, et pourquoi tout abandonner pour une incertitude, si vibrante soit-elle, si bien que la patience s’est liée à la prudence et cela, sa patiente et prudente quête, Cathy, fort sensible et lettrée, l’avait senti, mais n’avait pas voulu soulever la chose puisqu’elle ne comptait pas s’éterniser avec lui, qu’elle ne voyait que les mercredi, jeudi et vendredi, passant les autres jours à la campagne chez ses parents où elle s’amusait, comme elle le faisait depuis toute gamine, soit avec Julie, soit avec Jonathan, soit avec tous les deux, qui étaient, l’une, enseignante, mariée à Nicolas le mécanicien ennuyant et ennuyeux, et l’autre, amant de la femme du maire, qui aimait être la femme du maire sans aimer le maire, chaud lapin, dont la renommée dans toute la région n’était plus à faire sauf que tous ignoraient que l’homme volage entretenait une ancienne étudiante qu’il avait installée dans un charmant petit appartement de la ville, à qui il promettait tout, qui en retour lui promettait tout, mais savait tromper ses soupçons, ce qui n’était pas bien difficile vu la distance et son emploi du temps peu rempli, où il y avait toujours un peu de place pour Ricky, dont elle ne pouvait se passer depuis six mois, et c’était réciproque même si lui commençait à déchanter, parce qu’il avait compris qu’ils ne vivraient pas ensemble, qu’ils ne formeraient jamais le couple dont il a toujours rêvé, un couple modèle dont le modèle plaisait à toute nouvelle amie devenue amante, ce qui l’avait amené à décider de mener de front deux relations, celle avec l’étudiante, et celle avec la nouvelle amante, Carole.

Quand Émilia a attrapé la gonorrhée, on ignore comment mais ça s’est su. Carole, la voisine détestée, s’est moquée.

Trois semaines plus tard, Carole avait aussi la gonorrhée. Et ça s’est su.

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Un vieux lecteur idiot 

À la librairie, il n’y a plus de libraires. Il y a des vendeurs de jouets, de sucreries, de fantastiques babioles électroniques. Il y a des rangeurs, des dérangeurs, des arrangeurs. Mais des libraires, il n’y en a plus, depuis longtemps. Alors quand on est légèrement idiot, absolument pas renseigné, pour tout dire égaré, comme moi, le choix d’un livre harasse. Il faut bien commencer quelque part. Je saisis un des vendeurs au passage. Facile à reconnaître, ils portent tous la même chemise bleue à motifs jaunes, avec leurs prénoms inscrits sur le coeur. Quel livre conseillez-vous, pas vous, personnellement, mais en tenant compte de l’intérêt des lecteurs, des critiques des critiques, vous savez ces gens qui font le trafic. Celui-là? Oui, un beau livre. Reliure solide, papier de qualité, qui ne jaunira pas trop vite, couverture sobre, comme je les aime. Mais dedans, vous savez ce qu’il y a dedans? Un roman. Ah bon, ils en font encore, des romans? Un roman qui raconte l’enquête d’un policier, mais qui n’est pas un roman policier parce que c’est un roman littéraire. Littéraire? Oui, voyez, nous l’avons rangé, classé, parqué dans la section littérature. Ça dit tout. Vous savez, ça pourrait m’intéresser, un roman policier littéraire qui n’est pas un roman policier! Prenez-le, achetez-le, la caisse est au bout de cette rangée. D’accord, je veux bien, mais vous en savez plus, sur ce livre unique, si bien relié? L’enquêteur, il a des valeurs, beaucoup de valeurs. Il veut qu’on protège les enfants, les commerçants, les éléphants. Une âme généreuse, voyez-vous. Lisez, vous aimerez. Vous croyez? Ça me rappelle un truc que j’ai lu quand j’avais quinze ans, il y a plus de quatre-vingt-deux ans. Vous demandez combien pour un livre comme ça? Trente dollars, quatre-vingt-quinze sous. Oh, je ne crois pas en avoir autant dans mon portefeuille. Vous n’auriez pas un journal, ça fera bien l’affaire, vous ne pensez pas? Dans les journaux, il y a plusieurs histoires, et c’est moins cher.

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La fine mouche 

À la fête, elle ne disait que bah, sla, bah sla et peut-être glagla gla. Je vous avoue qu’elle nous a franchement déçus, nous nous attentions de sa part, plus que de quiconque, à une prestance unique, à une quatre-vingtième, s’il le fallait, exécution mémorable, que nous aurions su commenter, raconter, dramatiser et enregistrer dans les annales de notre culture nationale parmi les grands et les grandes, au-dessus des minuscules bien entendu qui ont su s’y glisser grâce à leur présence d’esprit et à l’intervention du ministre, discrète et efficace, qui finit par nuire à ceux qui en profitent parce que là-dedans ils ne servent qu’à accumuler la poussière pendant que les brillants brillent, mais elle a délibérément tourné le dos à tout cela, sans toutefois nous fournir autre chose que ses glagla gla, qui n’expliquent, avouons-le, rien du tout et même, mais ici notre incompréhension est peut-être à mettre sur le dos d’une étroitesse de notre part, qui compliquent davantage une situation qui ne paraissait déjà pas tellement claire, à moins que, et c’est l’unique espoir qui nous reste, vous n’en sachiez un peu plus, parce que peut-être la connaissez-vous, peut-être avez-vous accès à son intimité et à ses propos hors contexte, mais vous n’avez pas à répondre, je ne vous pousserai pas au pied du mur, au contraire nous vous accordons toute la liberté dont vous souhaitez bénéficier et cela même si vous n’en savez pas plus que nous, même si à notre image vous errez, hésitant encore et peut-être pour toujours, si bien que la prochaine fois ils y penseront deux fois avant de l’inviter à nouveau, ce qui serait une perte dans la mesure où cette prochaine fois s’enchaînera peut-être à cette fois-ci pour nous guider, nous sortir enfin, parce qu’elle deviendrait alors une action audacieuse qui mériterait une intervention publique de notre part, de cette confusion.

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La citrouille de Monsieur Bidodeau 

Monsieur Bidodeau, notre voisin du bout de la rue, est un être abominable, dangereux.

Tout le printemps, tout l’été, innocemment, il a fait pousser une citrouille, une citrouille géante comme on n’en voit jamais au marché. Désherbage, fertilisation, chasse aux insectes, il y passait toutes ses journées, toutes ses nuits. Toutes. Oh, nous ne nous doutions de rien, non, et je l’avoue, nous nous moquions. Surtout quand il s’est mis à recouvrir sa citrouille avec des draps pour que les rayons du soleil ne fassent pas craqueler sa peau. La nuit, c’était encore plus drôle. Il l’enveloppait dans trois ou quatre sacs de couchage, pour s’assurer que les températures plus fraîches ne freinent pas sa croissance, et dormait à ses côtés pour la protéger des prédateurs nocturnes, rats, écureuils et autres bestioles.

Le résultat a été massif. Une citrouille d’une tonne. Une tonne! Qui a besoin d’une citrouille d’une tonne, de nos jours, qui? Pas nous, cela est certain, ni personne sur la rue, personne dans le voisinage.

Nous étions impressionnés par la taille du potiron, d’ailleurs plusieurs ont défilé pour la prendre en photo, pour prendre Bidodeau en photo, le jardinier extravagant. L’original a même eu droit à un reportage à la télé locale, où on pouvait l’entendre commenter c’est une grosse citrouille, mais rien de plus. La journaliste a bien voulu comprendre pourquoi, oui pourquoi faire ça, prendre tout ce temps pour ça, mais Bidodeau n’avait rien d’autre à dire que ben, c’est parce que c’est une grosse citrouille.
Il cachait bien son jeu, l’énergumène! Un soir, à la brunante, c’était en octobre, la citrouille a remué. Ma voisine, madame Lalibeau l’a vue, elle a capté la scène sur vidéo. Une citrouille qui bouge, qui se tourne d’un côté, puis de l’autre, personne n’avait jamais vu ça.

Alors les gens ont pris l’habitude, pendant toute une semaine à la brunante, de passer devant la maison de Bidodeau, pour voir la citrouille bouger. Tous les soirs, elle s’agitait davantage, et un son caverneux montait du fond de son corps obèse. Nous avons tenté de demander des explications à Bidodeau, mais il refusait de nous parler, il restait cloîtré chez lui, lui qui pourtant avait passé tant de jours, tant de nuits à l’extérieur.

La citrouille a fini par se calmer. Un répit qui a duré deux jours, peut-être trois. Un vendredi soir, beau vendredi d’automne où des dizaines de voisins promenaient chiens et enfants, notre monde a basculé. Il y a eu d’abord un énorme rugissement, en provenance de chez Bidodeau. Puis, sans crier gare, la citrouille s’est levée sur des espèces de jambes de bois, et s’est mise à agiter des espèces de bras verdâtres. Les premiers qui l’ont vue ont été saisis d’une frayeur indescriptible, mais au lieu de fuir à toutes jambes, ils ont brandi leurs téléphones pour filmer le phénomène.

Erreur! Le phénomène s’est lancé à leur poursuite, et à une vitesse folle, s’est mis à dévorer tout ce qui se présentait sur son chemin. La citrouille bouffait du citoyen!

Heureusement, j’étais déjà rentré à ce moment-là. J’ai tout observé de la fenêtre du salon, horrifié. La citrouille qui descendait la rue, qui courait, qui roulait, qui avalait tout, mais alors là, vraiment tout, humains, chiens, chats et rats. Son appétit semblait insatiable.

Rapidement, je me suis rendu compte qu’elle croissait. À force de manger, elle prenait des forces et du volume. Elle s’est mise à vider toutes les rues du quartier, avant de s’attaquer aux boulevards, à tout ce qui vivait dans cette ville. Bien sûr, la police est intervenue, mais leurs balles se perdaient dans la masse orange. Quand les autorités ont fait appel à l’armée, il était déjà trop tard. L’écorce de la citrouille était devenue impénétrable, plus solide que les plus solides des blindés. Il a bien fallu en convenir, rien ne pouvait l’arrêter.

J’ignore comment tout cela va se terminer. À la télé, on peut suivre les déplacements de la citrouille. Cela nous donne le temps de nous ravitailler. Mais il faut faire vite, parce qu’elle change de direction à tout bout de champ, c’est un monstre fou. Jusqu’ici, chaque tentative d’évacuation de la ville a échoué, comme si elle pouvait les deviner et intervenir à temps pour les empêcher.

Une fois qu’elle en aura fini avec nous, cette citrouille indestructible ira frapper une autre ville, puis une autre, et sa progression sera de plus en plus rapide, et elle, elle sera de plus en plus gigantesque, insatiable, inattaquable.

Je vous le dis, pendant que je le peux, on aurait dû se méfier de Bidodeau. Maintenant, plus personne ne peut plus rien pour nous.

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