Voir rouge

Je lui devais de l’argent, beaucoup d’argent. C’est pourquoi je travaille dans sa cour à scrap, ou cette casse automobile comme dit ce petit comique Bruno le Lillois. J’en ai encore pour quelques mois, mais que m’importe. Les gens m’ont oublié, et lorsque je sortirai d’ici, j’irai vivre aux États-Unis.

Je vois peu Ronald, le propriétaire, celui à qui je dois de l’argent. Il se cantonne dans son luxueux bureau, où il écoute des films westerns du matin au soir. C’est lui qui paye, directement, pour les carcasses qu’on nous apporte, et c’est à lui que les clients, garages et particuliers, règlent les pièces qu’ils achètent.

Sur le terrain, il y a Rick, Bruno et moi. Bruno a lui aussi une dette envers Ronald, mais de combien, nous n’en avons jamais parlé. Quand il n’y a pas un capot à démonter, ou une acquisition à caser, nous roupillons ou nous fumons ou nous buvons, chacun de son côté, bien calés dans une BMW ou une Cadillac.

Pour ce qui est de Rick, c’est le gérant. Je le déteste, Bruno le déteste, et tous les rats de notre grand parking le détestent. Je ne plaisante pas, je n’exagère pas. Rick est une nuisance publique, il mériterait de périr sous l’écroulement de vieilles Chevrolets, écrabouillé, aplati, éviscéré, et abandonné aux temps et aux éléments pour qu’il pourrisse petit à petit, jusqu’à sa totale disparition.

Son pire défaut: il est perfectionniste. Il n’accepte pas la moindre erreur, et le moindre écart est sévèrement puni. Les bagnoles sont rangées par marques, puis par modèles, puis par année. Si j’ai le malheur de ranger le débris d’une Mustang trop près du débris d’une Camaro, c’est la crise. Horreur! Ça crie! Ça hurle! J’ai sérieusement eu peur plus d’une fois qu’il ne m’égorge, tellement il se met hors de lui.

Bruno m’a raconté qu’un jour, Rick s’en est tellement pris à Maryse, qui était ici avant moi, qu’elle s’est écroulée en pleurant. Elle s’est enfuie le soir même, et on ne l’a plus jamais revue. Avant elle, Rick a poussé à bout un dénommé Marc-Antoine, une véritable brute, un ex-détenu qui n’avait pas froid aux yeux. Un jour, ça s’est envenimé, et ils ont failli s’égorger mutuellement. Le Marc-Antoine a fini par sauter la clôture et ne plus jamais revenir. 

Mon pire souvenir remonte au jour où je suis arrivé, à l’heure, à la minute même, devrais-je dire, où j’ai commencé à travailler ici. On nous a apporté une Porsche 911 rouge assez récente. Tout le devant était tordu, écrasé, cassé, mais l’arrière était intact. Ce n’est pas rien: il y aurait eu beaucoup à tirer du moteur, et cela sans compter le reste: les roues, les sièges, tout. Une petite merveille, et à un prix dérisoire. Je n’en croyais pas mes yeux. Sans hésiter, j’ai laissé entrer la dépanneuse, et j’ai aidé le conducteur à descendre son petit bijou de ferraille. Dès l’instant où le pneu de la Porsche a touché le sol, il m’est sauté dessus. Littéralement! Ma tête a heurté l’aile de la voiture, je me suis retrouvé sur le dos, à moitié assommé. Mais ce n’était pas suffisant, oh que non. Rick m’a sauté dessus, il m’a tiré par une jambe, puis par l’autre, et alors que j’étais toujours étendu par terre, il m’a pris à la gorge. Cette fois, j’ai vu des étoiles, le souffle m’a manqué, je me sentais glisser vers une mort certaine.

C’est Bruno qui m’a sauvé. Il a ordonné au conducteur de remettre la Porsche sur sa plateforme, et de décamper au plus vite. Aussitôt que la dépanneuse a disparu et que le portail s’est refermé, Rick est parti. J’ai peu à peu repris mon souffle. Je saignais, j’étais étourdi. Dès que je me suis senti assez solide sur mes pieds, je me suis précipité vers le portail, déterminé à m’enfuir loin de ce trou infernal. Mais Bruno m’a rappelé que je n’avais pas le choix de rester, vu ma dette et les conséquences si je m’éclipsais trop tôt.

C’est à cette occasion que j’ai appris la chose la plus folle qu’un travailleur de cour à scap puisse apprendre. Bruno m’a expliqué que Ronald, le propriétaire, n’acceptait que les voitures bleues. Pourquoi? Parce que c’était sa couleur préférée, et qu’il en avait décidé ainsi. Tout l’argent qu’il perdait à cause de cette lubie! Bruno croit que ça l’indiffère, qu’il n’a pas vraiment besoin d’augmenter ses revenus. Il paraît qu’il tire une immense fierté de cette décision d’affaire. De la ferraille bleue, rien que de la ferraille bleue! Je me suis tourné vers les restes de voitures alignées à perte de vue, derrière moi, et aussi loin que pouvait porter mon regard, je n’y voyais que du bleu!

Rick s’en est pris à moi, je le comprenais maintenant, parce que j’avais laissé entrer autre chose qu’une carrosserie bleue! Évidemment, ce type d’incident ne s’est pas reproduit. Que Rick voit rouge, non merci! Les rottweilers de son espèce n’hésitent pas à utiliser la force pour ramener l’ordre, et avec une pression de mâchoire de plus de deux mille kilopascals, dit-on, vaut mieux se tenir à carreau.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Chimérique

Je vis dans une chambre au dernier étage d’un vieil immeuble du quartier ouvrier. J’ignore s’il est encore convenable de l’appeler quartier ouvrier, puisqu’il n’y a plus d’ouvriers depuis deux ou trois décennies. Les unes après les autres, les usines et les manufactures ont été rasées, pour faire place à des parkings ou des terrains vagues. Autour de moi, les pauvres sont pauvres et nombreux. Et souvent sales. Mais pas moi. Ma chambre est impeccable. Rien ne traîne, je chasse la poussière dès qu’elle se pose, et même le papier peint décoloré éclate de propreté. J’ai l’oeil vif, dès qu’elles pointent leurs sombres étoiles, j’efface les moisissures qui me narguent. Par souci d’ordre, j’ai décidé de maintenir mon mobilier au strict minimum: un divan, qui me sert aussi de lit, un pupitre de l’ancienne école qu’ils ont détruite il y a quinze ans faute d’élèves puisque la majorité des familles ont trouvé du boulot ou du chômage ailleurs dans la ville ou dans le pays, un réchaud électrique, que je me suis payé il y a cinq ans et trois mois, posé sur le pupitre, qui me sert aussi de table à manger, une chaise, toute simple, avec quatre pattes, un demi-dossier, et un siège rembourré couvert de moleskine verte, une petite commode blanche où je range tout, vêtements, outils, livres, nourriture, casserole, assiette, fourchette et couteau. Et c’est tout. Je m’interdis tout laisser-aller. Il n’y a rien sur le dessus de la commode, ni par terre, ni sous le divan ou sous la table, pas une seule photo aux murs, pas de miroir, pas de calendrier, rien, et jamais je n’admets que le moindre bout de papier puisse s’exhiber dans la pièce, au sol, sur les murs, au plafond ou sur le mobilier. Ma chambre est impeccable.

J’étais enseignant dans l’école qu’ils ont détruite. J’enseignais les mathématiques, les sciences appliquées, et parfois, surtout vers la fin, la trompette. Ma femme enseignait aussi. Littérature, philosophie, cuisine. Nous avions deux enfants, peut-être trois. Je n’en suis pas absolument certain, puisqu’à son départ, je crois qu’elle n’avait pas eu ses règles depuis deux mois. Elle a peut-être accouché d’un troisième enfant, sans que jamais je ne l’apprenne. À l’époque, nous nous parlions de moins en moins, surtout moi. Je m’extrayais rarement de mon mutisme avec elle, et avec tous les autres. Un jour, je suis rentré et ils n’étaient plus là, elle et les enfants. Pas de note, pas d’assiettes cassées, rien qu’un étourdissant vide. J’ai donc débranché tous les appareils électriques, j’ai fermé toutes les lumières, et je suis sorti pour ne plus jamais revenir. C’est tout ce dont je me souviens. Le reste, je l’ai oublié. Son nom, leurs noms, les mathématiques, mon âge, tout. Un an plus tard, ou deux, ou trois, j’ai trouvé cette chambre, et depuis, je suis là.

Je n’ai pas d’amis, car je ne saurais qu’en faire. Je bois seul. J’ai quand même des connaissances, qui me permettent de gagner un peu d’argent. Le chèque d’aide sociale me suffirait, mais si quelques dollars de plus me permettent de boire quelques litres de plus, pourquoi pas! Au début, je m’asseyais près d’eux sur le banc face à la rivière. Nous n’échangions pas beaucoup. Parfois, des étrangers se joignaient à nous, et certains payaient mes camarades lorsqu’ils leur racontaient leurs vies. Comme j’avais pas mal tout oublié, je ne faisais pas un rond.

Puis j’ai eu cette idée. Une idée géniale en fait. Pendant des mois, et peut-être même pendant des années, comment savoir, j’ai appris l’ordre des lettres de l’alphabet. Par coeur. Simple, mais il fallait y penser. Ainsi, A = 1, B = 2, C = 3, jusqu’à Z = 26. C’est étonnant, mais j’ai réussi à tout retenir. Il suffit de nommer une lettre, n’importe laquelle, et je peux vous dire le chiffre qui y correspond, du tac au tac. Bien sûr, au début, je devais réfléchir quelques secondes avant de répondre. Et parfois, je me trompais. Mais j’ai travaillé, j’ai tellement travaillé, que j’en suis venu à maîtriser ces correspondances comme un second langage. Cela plaît, cela a impressionné mes camarades dès le début. Chaque fois qu’un buveur étranger se joint à nous, ils lui vantent mes talents. Comme ils ont plus d’argent que nous, ils acceptent toujours de payer pour m’entendre. Le jeu est simple: ils trouvent un mot, et sans hésiter, j’épelle en leur donnant les chiffres. Et ils ont beau s’essayer avec les mots les plus compliqués, je réussis à tous coups. Un dollar du mot! Et ils paient, et ils en redemandent. Ces buveurs, on ne les voit que deux ou trois jours par semaine. Ils ont un boulot, ils ont du fric, et ils viennent nous voir comme ils vont au cirque. Le dernier, c’était une sorte de fonctionnaire famélique. Je crois qu’il se plaignait de son boulot, mais comment en être certain. Personne n’y portait la moindre attention, et tant qu’il ne nous importunait pas, nous le laissions faire. Quand les camarades lui ont parlé de mon génie, ça l’a sorti de son monologue. Il m’a dévisagé, pas très poli.

  • T’es nouveau ici?

Je n’ai pas répondu. Qu’il n’ait jamais ouvert les yeux pour m’apercevoir, je le conçois. Ça n’a pas d’importance. Nous existons de façon plutôt approximative, par ici. Je le regardais m’examiner. Il se creusait la tête, grimaçait. Ça durait, ça s’éternisait. Quand il a tapé des mains, je l’avais déjà oublié, j’étais absorbé par les petits bouts de bois qui descendaient la rivière.

  • Papier!

Il m’a touché l’épaule pour me rappeler que nous avions une sorte de conversation, lui et moi.

  • Pardon?
  • Papier!

Ça m’a quand même pris quelques secondes pour comprendre qu’il en était encore au jeu de l’alphabet.

  • 16, 1, 16, 9, 5, 19.

Il a compté sur ses doigts, laborieusement. Puis un grand sourire l’a défiguré. Il m’a tendu son dollar, impressionné. J’ai soupiré.

  • Papier, c’est quand même facile. Tu pourrais te forcer un peu, me lancer un véritable défi.

Le pauvre! Les grimaces ont creusé de plus profonds sillons sur ses joues, j’avais l’impression de le torturer au fer rouge, de lui arracher les ongles un à un. À ses yeux exorbités, on voyait qu’il avait déjà fait trois tours des cent mots de son vocabulaire, sans y dénicher la perle rare. Et puis c’est tombé, il fallait bien que ça vienne. Il a à nouveau tapé des mains, frappé le sol des pieds, et m’a balancé sa trouvaille.

  • Chimérique!
  • 3, 8, 9, 13, 5, 19, 9, 17, 18, 5.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

La solution transitoire

C’est un salon cosy. Un canapé et un fauteuil assortis, cuir blanc, une table basse, des photos des générations passées et futures sur les murs. Contemporain tout cela. Absence de luxe. Propreté. Gina assise sur le canapé, un verre de vin rouge, Alexandrio enfoncé dans le fauteuil, une tasse de thé vert serrée entre les deux mains.

GINA: Les enfants ont toujours refusé de passer les vacances chez ma soeur, mais cette année, ils l’ont demandé, ils l’ont exigé, et les voilà qui s’y sont précipités une semaine plus tôt que prévu. Les valises bourrées depuis une semaine, et pas d’hésitation, à peine un petit bisou, et hop, disparus pour l’été.

ALEXANDRIO: Ça leur fera du bien. Des vacances à la campagne, c’est bien.

GINA: Ma soeur vit à la montagne.

ALEXANDRIO: Ça aussi c’est bien. Campagne, montagne, ça rime.

GINA: Ils nous fuient. Ils nous tournent le dos et s’envolent le plus loin possible de nous. Nous les avons infectés, ils souffrent, ils ne s’en relèveront peut-être pas.

ALEXANDRIO: Tout le monde guérit, puis périt, c’est ainsi.

GINA: Tu nous as contaminés.

ALEXANDRIO: Les gros mots.

GINA: Virus!

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, ils travaillent, bref, en somme, nous travaillons. Et nos voisins, ils travaillent. Demande-leur! Vous travaillez, voisins, pas vrai?

GINA: Ne hurle pas. Ta voix n’a plus d’importance.

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, et les enfants en bénéficient encore.

GINA: Je rentre au boulot à huit heures, je me démène jusqu’à dix-sept heures, et voilà. Je pourrais tout aussi bien imiter mes ancêtres néandertaliens et chasser la bête le matin, cueillir les racines l’après-midi, cuire la récolte le soir.

ALEXANDRIO: Ça n’aurait pas de sens.

GINA: Je n’aime pas les racines. Je cueillerais plutôt des petits fruits. Mais ils attirent les ours, non?

ALEXANDRIO: Qui attire les ours? Tes parents Néendertaliens?

GINA: Les petits fruits. Les ours en raffolent. J’ai peur des ours, mais je m’habituerai. Je serai naturelle, je redécouvrirai mon identité profonde, ma solide réalité intrinsèque.

ALEXANDRIO: Et l’électricité?

GINA: Tu embroussailles tout. Je te parle quintessentiellement. Il y a nous, il y a l’absence de nous, et dans la confusion, il y a l’un qui oublie l’autre.

ALEXANDRIO: Nous?

GINA: Nous oublie l’absence de nous, et l’absence de nous oublie nous.

ALEXANDRIO: Et ton vin?

GINA: Un Saint-Émilion. Cher, mais ça vaut la peine.

ALEXANDRIO: J’ai encore d’étranges turbulences intestinales.

GINA: Les flageolets?

ALEXANDRIO: La solution transitoire.

GINA: Tu ne travailles pas ce soir! Tu as presque promis!

ALEXANDRIO: Si je ne déterre pas cette solution, je ne retrouverai pas le sommeil, et mon irascibilité s’accroîtra, je mangerai moins, je serai malade, je crierai et serai violent jusqu’à ce que des policiers viennent m’arrêter, mais j’aurai fui avant, j’aurai tout abandonné, le monde, notre monde, je fuirai à l’autre bout de la ville où je m’adonnerai à des activités immorales, et un jour, on repêchera mon âme en Chine et mon corps en Alaska, je serai bon à mettre en conserve et à disparaître au fond d’une décharge publique, déchiré et saignant à l’idée de vous abandonner à un indicible tourment, toi, les enfants, tous! tous! tous!

GINA: Je te l’ai dit, cette tisane te fera le plus grand bien. Tu n’y as même pas touché.

On sonne à la porte. Silence. Gina regarde Alexandrio, qui s’affole. Alexandrio se lève, mais plutôt que d’aller ouvrir, il s’élance dans la direction opposée.

ALEXANDRIO: Urgence! Mes turbulences!

Gina pose sa coupe sur la table basse, et au rythme de la sonnette qui ne s’interrompt pas, marche vers la porte, ouvre. Simoenz entre sans s’essuyer les pieds, observe le salon, qu’il traverse aussitôt pour disparaître par la porte du fond. Une minute plus tard, il revient, la bouteille de Saint-Émilion d’une main, une coupe de l’autre. Il se sert à raz bord, s’assied dans le fauteuil où prenait place Alexandrio.

GINA: Comme vous y allez!

SIMOENZ: Je suis généreux. On le dit.

GINA: On l’ignorait.

SIMOENZ: Où est-il? Je viens chercher ma solution transitoire. J’en ai besoin.

GINA: Il va, va vite.

SIMOENZ: Tant mieux, je suis pressé.

Il vide sa coupe d’un trait, se lève.

GINA: Vous ne pouviez pas attendre à demain? Alexandrio a droit à quelques heures de repos.

SIMOENZ: Alexandrio ne veut pas de ce repos. Nos employés ne veulent pas de ce repos. Les gens qui se joignent à notre équipe le font par passion! Mais vous le savez déjà. C’est une véritable et vraie vérité! Chez nous, ce n’est pas un boulot qu’on leur donne, mais une occasion d’épanouir leur vocation! Mais où est-il.

GINA: L’appel de la nature.

Simoenz grimace, et se sert un autre verre, à raz bord, comme le précédent.

SIMOENZ: Sa nature est sa vocation, allez le chercher. Il n’y aura pas suffisamment de vin pour meubler ma patience.

GINA: Je ne peux l’interrompre pendant qu’il fait, vous savez, ses besoins.

SIMOENZ: J’ai besoin de lui. J’ai besoin de la solution. Transitoire.

GINA: Ça n’est pas une bonne idée.

SIMOENZ: Qu’il tarde autant, à qui le dites-vous! Voilà, je me ressers. J’espère que vous avez d’autres bouteilles, et du meilleur.

GINA: Votre solution transitoire, elle nous détruit, Alexandrio, moi, nos enfants. Il finira en Chine et en Alaska, en conserve.

SIMOENZ: Cette solution nous permettra d’équilibrer les ventes de nos ZYCRUROX-255 pendant trois mois, ce qui provoquera un probable bouleversement des méthodes de commercialisation chez nos compétiteurs avec cette conséquence évidente: nous pourrons ensuite concentrer de nouveaux efforts sur les CRYXOLOG-778 sans craindre une dépréciation des valeurs sur les marchés asiatiques.

GINA: Et vos profits, ils augmenteront?

SIMOENZ: Ma petite, l’affaire recèle de bien plus complexes résultats que le simple profit. Alors, cet Alexandrio, il revient de sa Chine, ou je dois partir à sa recherche?

GINA: Ses besoins, ses turbulences…

SIMOENZ: Alexandrio! Alexandrio!

GINA: Vous ne comprenez pas, il est aux toilettes.

SIMOENZ: Mais qu’il en sorte!

GINA: À cette besogne, on ne s’arrête pas à mi-chemin.

SIMOENZ: Il travaille sur ma solution transitoire aux toilettes? Quelle curieuse manie.

GINA: Il ne travaille pas, il défèque, monsieur.

SIMOENZ: Oh. Mais qu’il achève. Vous voyez, j’en suis à ma deuxième coupe, il a eu amplement le temps de conclure.

GINA: Hors de son contrôle. C’est la chiasse.

SIMOENZ: Je vous en prie, allez chercher une autre bouteille. Vous le voyez bien, je n’ai qu’un demi-verre. Cette fois, apportez un bon vin, pour me faire passer cette piquette. Pourquoi ouvrez-vous la porte, il y a un courant d’air, je vais attraper froid.

GINA: J’avais complètement oublié. Alexandrio n’est pas à la toilette, il est à l’usine. Je parie qu’il vous attend impatiemment depuis une heure avec sa solution transitoire. Belle solution, je l’ai vue. Impeccable! Si je ne me contenais, je la ferais encadrer, question de pouvoir la suspendre sur ce grand mur vide, oui, juste là, derrière vous, parce que cette oeuvre, cet accomplissement inouï, me bouleverse et m’égaie à la fois!

Pendant qu’elle parle, Simoenz vide sa coupe et s’empresse de décamper sans un mot, sans un regard pour Gina, comme si le diable lui bottait le derrière. Quelques instants plus tard, Alexandrio réapparaît, pâle.

GINA: Tu n’es pas mort.

ALEXANDIO: J’ai entendu une voix, qui c’était?

GINA: Simoenz. Il n’a plus besoin de la solution transitoire. Il n’a plus besoin de toi.

Alexandrio bondit sur ses pieds, éberlué. Mais le coup est trop fort, et il s’écroule. Gina lui tâte le poul. Elle sourit.

GINA: Je finirai par y aller, à la chasse.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

La photo

Je sais que je n’ai pas beaucoup d’équilibre, je ne fais jamais long quand je tente de marcher sur une bande de trottoir. J’esquisse quelques pas, je tremble, le corps s’incline à droite, s’incline à gauche, comme si sous l’asphalte un puissant aimant m’attirait irrésistiblement. À cinq ans, c’était ainsi. Et à quinze ans. À trente ans. Malgré tout, le défaitisme s’est toujours cogné les dents contre ma détermination. Un appel, une profonde vocation, une intense vibration tout au fond de mes entailles et dans les replis lointains de ma cervelle en ébullition fouette mon ardeur à vaincre les obstacles devant lesquels même un équilibriste talentueux reculerait sans insister.

Je veux tenir debout sur la selle de ma bicyclette, parfaitement en équilibre, aussi longtemps que je le veux.

Que je ne sois parvenu à pédaler sans aide que deux ans après mes copains n’y change rien. Ces détails ne méritent, tout au plus, qu’un haussement d’épaules. Un très léger haussement d’épaules.

J’ai trente ans, et je saurai me tenir en équilibre sur la selle de ma bicyclette, qu’on se le tienne pour dit. Mes parents soupirent, mes amis me raillent, Raphaëlle ma conjointe me demande pourquoi. Debout, là-haut, j’aurai vaincu quelque chose, j’aurai atteint l’objectif.

Ce sera difficile. Ce soir, je m’y suis essayé pendant cinq minutes. C’est court, je sais, mais les circonstances ont défavorisé un plus long entraînement. Comme c’était la première fois, j’ai placé la bicyclette près du mur de briques de l’immeuble. J’ai grimpé là-haut, enfin, je me suis d’abord assis, puis, en me recroquevillant, j’ai mis un premier pied sur le bout de la selle, et d’un mouvement que je voulais précis et direct, j’ai tenté de me relever. Je tenais toujours le guidon des deux mains à ce point. Pendant une seconde, une seconde seulement, mon coeur a battu, j’ai cru que ça y était, que ma destinée éclaterait là, inexorablement, loin de tous les regards. Mais dans la seconde suivante, le pied posé sur la selle a dû s’incliner du mauvais côté, et la partie supérieure du corps a basculé du côté des briques, pendant que la partie inférieure trouvait le moyen de s’emmêler, rapidement, dans le cadre de la bicyclette.

Mâchoire fracturée, deux dents cassées, poignet foulé, chevilles et genoux en sang.

Trois mois se sont écoulés. Je peux m’y réessayer. Cette fois, j’ai décidé d’utiliser une méthode progressive. J’ai immobilisé la bicyclette dans un support de mon invention, question de pouvoir grimper sans qu’elle ne s’ébroue dans tous les sens. J’ai grimpé une première fois, j’ai réussi à poser les deux pieds sur la selle, et j’ai lâché le guidon. Il fallait maintenant me relever. Mes mains sont restées à un millimètre du guidon pendant au moins deux secondes. Puis j’ai concentré toute ma force dans les cuisses et les mollets, et j’ai entamé l’ascension. Dès que mes mains ont atteint dix centimètres au-dessus du guidon, mes pieds ont glissé de part et d’autre et je me suis affaissé sur la barre, écrabouillant testicules et fierté. Mais pas ma détermination. Après m’être roulé par terre pendant quelques minutes, j’ai recommencé.

À trente et un ans, je suis parvenu à me redresser complètement sur la selle, et j’y demeurais presque une seconde complète avant de tomber.

À trente-cinq ans, j’étais parvenu à rester une minute complète sur la selle. Oh, quel accomplissement! Je le savais! J’ai convié mes deux meilleurs, et seuls, amis, Josianne, ma nouvelle conjointe, et le voisin. J’étais nerveux. J’ai dû m’y reprendre à trois fois avant de réussir, mais je l’ai fait, une minute debout sur la selle. Ils n’ont pas applaudi, ce qui m’a secrètement attristé, mais ils m’ont tout de même murmuré quelques bravos, et ma conjointe m’a donné un bisou sur le front, en me rappelant de ne pas oublier d’aller chercher du vin, vu que j’avais invité tous ces gens à dîner. Durant le repas, un des amis m’a demandé si je serais capable de faire la même chose, mais sans attacher la bicyclette. Je lui ai expliqué que c’était la prochaine étape, et que je le convierais le jour venu.

Dès la semaine suivante, j’ai commenté l’entraînement sans le support. Grimper sur une bicyclette libre, avec le guidon qui tourne dans tous les sens, quelle affaire. Pendant des mois j’ai repris les exercices du début: un pied sur la selle, puis presque deux pieds. Cela demande du temps, de la patience. Combien de soirées avec ma conjointe j’ai eu à annuler pour me consacrer à mes travaux. J’ai aussi eu à espacer davantage les rencontres avec mes amis, avec mes parents, bref, une discipline stricte s’imposait.

À quarante ans, j’ai décidé de consacrer l’entièreté de mon mois de vacances à mes efforts qui, il faut l’avouer, commençaient à donner de fameux résultats. Laura, ma nouvelle conjointe, a compris, et elle est partie à la plage avec ses amies. À son retour, j’arrivais à poser les deux pieds sur la selle, et je pouvais détacher mes mains d’au moins cinq centimètres du guidon. Dès son retour, j’ai voulu lui montrer à quel point tout ce temps m’avait été profitable. J’étais peut-être trop nerveux. Sous son grand sourire, je me suis exécuté. Pieds sur la selle, mains sur le guidon, la bicyclette vacille, mais très légèrement. Et puis le coup de grâce: je lâche le guidon, et je me relève, lentement. Un centimètre, tout va bien, deux centimètres, je sue, trois centimètres, mes oreilles bourdonnent, quatre centimètres, je suis nerveux, je sais que la victoire approche, cinq centimètres, je jette un bref regard vers elle pour y cueillir son admiration. Erreur. Mon corps s’embrouille, le guidon braque vers la gauche, et je me retrouve à plat ventre sur le pavé. Trois côtes cassées.

Six mois plus tard, je reprends les exercices, mais j’en ai beaucoup perdu.

À quarante-six ans, après bien des années d’efforts, je parviens à me redresser complètement sur la selle, pendant cinq secondes. Ça y est presque. Rosalie, ma fiancée, m’embrasse chaudement. Elle veut organiser une petite fête pour l’occasion, le samedi suivant. Mais mes amis avaient déjà d’autres engagements, et mes parents étaient indisposés. Nous avons marqué le coup, elle et moi, en buvant du champagne et en mangeant du foie gras.

À quarante-huit ans, Rosalie, ma femme, m’a demandé si j’allais m’exercer encore longtemps sur ma vieille bicyclette. Je lui ai avoué que mon objectif était au moins une minute, et comme j’en étais à vingt-sept secondes, ça ne saurait tarder.

J’ai tenu parole. À cinquante ans, j’ai écrit à Rosalie pour lui dire que j’avais dépassé les quarante secondes, et que ce n’était plus qu’une question de temps avant que j’atteigne enfin mon objectif. J’ignore pourquoi elle ne m’a pas répondu, mais je crois que son nouveau mari est jaloux.

À cinquante-deux ans, ça y était. Après presque toute une vie d’efforts inlassables, après d’innombrables sacrifices et de nombreuses traversées du désert, je pouvais enfin crier victoire. Victoire! C’était un mardi matin. Je ne travaillais pas, puisque j’étais en année sabbatique, question de pouvoir concentrer toute mon énergie sur mes exercices. Il était, je crois, cinq heures quarante-sept. Je monte sur la bicyclette, pieds sur la selle, mains qui se relèvent du guidon, je me redresse. Dix, vingt, trente, les secondes s’écoulent lentement, plus lentement qu’en temps normal. Quarante, cinquante, je suis toujours là-haut, impassible. J’avais appris à contenir ma fierté, surtout après cinquante secondes. Combien de fois me suis-je écroulé à cinquante-cinq, voire à cinquante-huit secondes! Les dernières secondes s’écoulent, lourdes. Les plus longues de ma vie. Et sans tambour ni trompette, je franchis le cap des soixante secondes. J’ai atteint la minute, j’ai dépassé la minute!

Dommage qu’il n’y ait personne pour prendre une photo.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Château de sable

Plage du parc d’Oka. Owen, cinq ans, tente, avec des outils en plastique, de construire un château de sable. À quelques mètres de lui, Nolan, six ans, pousse un camion-benne en plastique. Derrière eux, leurs parents respectifs. Autour d’eux, des centaines de personnes de tous âges qui marchent, lancent des ballons, bronzent, s’ébrouent dans l’eau, disparaissent dans les sentiers. Nolan s’approche d’Owen avec son camion rempli de sable.

Nolan: T’as besoin de sable pour ton château?

Owen: Non.

Nolan: Laisse-moi t’aider.

Owen: OK.

Nolan verse le sable près du petit tas de sable approximativement rectangulaire qui pourrait passer pour la base d’un château de sable. En silence, les deux enfants versent de plus en plus de sable humide sur le rectangle de base, si bien qu’ils en viennent à former une sorte de cône aplati, ou de pyramide effondrée.

Owen: T’as déjà fait des châteaux?

Nolan: Oui, et j’ai aussi fait des bases militaires secrètes.

Owen: Comment ça?

Nolan: Avec une boîte à souliers. Tu mets du sable par-dessus. Tu mets tes soldats en plastique dedans.

Owen: T’as une boîte?

Nolan: Pas ici.

Owen: Je vais demander à mes parents.

Nolan: OK.

Owan bondit sur ses pieds et court les dix mètres qui le séparent de ses parents, qui gisent, vivant, mais somnolant d’un oeil, sous un parasol.

Owen: Maman! Maman! Tu peux me prêter une boîte en carton?

Mère d’Owen: Une boîte, mais je n’ai pas de boîte!

Père d’Owen: Pourquoi une boîte?

Owen: Moi et mon ami, on veut fabriquer une base militaire secrète!

Mère d’Owen: Nous avons des boîtes à la maison, mais pas ici. Peut-être les parents de Nolan en auraient une?

Owen se gratte le cuir chevelu. Sans un mot de plus, il repart au galop jusqu’au château.

Owen: Ma mère dit que ta mère a une boîte.

Nolan: C’est pas vrai.

Owen: OK.

Il empilent un peu plus de sable, et l’ensemble ne ressemble plus qu’à un gros tas de sable.

Nolan: J’vais lui demander.

Nolan se lève, et marche vers ses parents. Il ralentit à mesure qu’il approche. La mère lit un livre électronique, le père écrit des messages sur Facebook.

Nolan: Maman, je peux avoir une boîte?

La mère sursaute, et son pied effleure la cannette de bière du père. C’est suffisant pour renverser la cannette, qui se vide sur la serviette du père.

Père de Nolan: Merde! C’est quoi ça!

Mère de Nolan: C’est Nolan, il m’a surprise, j’étais concentrée, excuse-moi.

Père de Nolan: Nolan! Va donc jouer dans le sable. Et il est où ton camion?

Nolan: Là.

Père de Nolan: Ce gamin te l’a chipé!

Nolan: Non.

Père de Nolan: Va le chercher! Allez! Vas-y tout de suite! Si tu n’y vas pas, j’irai moi!

Nolan baisse la tête. Quelques larmes coulent, mais il se tourne pour les cacher à son père. Il retourne vers Owen à pas lents, en s’essuyant les yeux de ses mains sales. Ça laisse de grandes traces boueuses sur ses joues.

Nolan: Je n’ai pas le droit de rester ici.

Owen: OK.

Le père de Nolan fourre sa serviette dans son sac. La mère de Nolan sort un papier mouchoir et nettoie le visage de Nolan.

Le père de Nolan: Nous partons. Je pus la bière.

Pendant ce temps, Owen est retourné près de ses parents.

Owen: Les parents de mon ami sont fâchés. Son père, il criait. Nolan, il pleurait.

Père d’Owen: Est-ce que son père a frappé ton ami?

Owen: Son père lui fait la torture.

Mère d’Owen: Comment connais-tu ce mot-là?

Owen: Aux nouvelles. Il y a plein de mots aux nouvelles. Il y a aussi économie, euh, grève, euh, sexe, euh…

Père d’Owen: Est-ce que le père de ton ami le touche là où il ne faut pas?

Owen: Peut-être.

Mère d’Owen: Ton ami t’a parlé de tout ça?

Owen: Je ne sais pas.

Le père d’Owen se lève, et fourre ses affaires dans un sac.

Père d’Owen: Allons-y, je veux voir quelle voiture il conduit, je veux relever son numéro de plaque, comme ça, s’il faut le dénoncer, nous pourrons l’identifier. Allez, suivez-moi.

Le père d’Owen marche d’un bon pas pour rejoindre Nolan et ses parents. Son téléphone en main, il tourne une vidéo de la famille, vue de dos. Owen et sa mère suivent derrière, mais ils sont vite distancés. Le père d’Owen réussit à dépasser la famille. Il tourne toujours sa vidéo, mais discrètement. Il s’assure d’avoir une prise claire des visages des trois personnages, puis de leur voiture et de la plaque d’immatriculation. Satisfait, il revient vers Owen et sa mère, qu’il met une bonne demi-heure à retrouver. La famille revient à Deux-Montagnes. Repas, télé, bonne nuit, tout le monde au lit. Le père chuchote, pour ne pas réveiller Owen.

Père d’Owen: Je crois que c’est mon devoir de dénoncer ce type.

Mère d’Owen: Nous ne sommes sûrs de rien.

Père d’Owen: Tu as vu la tête du gamin? Ça me fend le coeur. Et le bonhomme, tu aurais dû le voir de près. Il n’a pas l’air commode.

Mère d’Owen: J’hésite, faut pas tirer des conclusions.

Père d’Owen: Ça me semble pourtant clair.

À chaque réplique de la mère, le père hausse légèrement le ton, si bien qu’Owen se réveille, se lève et entre dans la chambre des parents en pleurant.

Owen: J’ai fait un mauvais rêve.

La mère se lève, le soulève, l’embrasse, sort pour aller le recoucher doucement dans son lit. Le père se lève, compose le 911.

Père d’Owen: Nous avons de bonnes raisons de croire qu’un homme bat et moleste son petit garçon. Je n’ai pas son nom, mais j’ai relevé son numéro de plaque. J’ai aussi une vidéo de lui, si vous voulez l’identifier.

Nolan et ses parents dorment. Toutes les lumières sont éteintes. On sonne à la porte, et aussitôt, on frappe, et de plus en plus fort. La mère de Nolan étouffe un cri, le père de Nolan se relève sur son séant. Nolan dort toujours.

Père de Nolan: Va dans la chambre de Nolan, ferme la porte, pousse la commode contre la porte, et appelle le 911. Je vais tenter de les chasser. S’ils voient qu’il y a des gens à l’intérieur, ils partiront. En bas, ça frappe de plus en plus contre la porte. Le père descend au rez-de-chaussée, ouvre les lumières dans la cuisine et le salon, s’avance vers la porte d’entrée. Mais avant de l’atteindre, elle s’ouvre violemment. Deux policiers surgissent dans la maison, aperçoivent le père de Nolan, qui recule, effrayé.

Policier 1: Ne bouge pas. Au sol. 

Policier 2: À plat ventre!

Le père obtempère. Le policier 2 lui passe les menottes. Deux autres policiers pénètrent dans la maison, et entreprennent de fouiller toutes les pièces. Une heure plus tard, toute la famille est au poste de police. Chacun est interrogé séparément. Deux heures passent. Nolan et sa mère sont reconduits à leur maison. Le père partage une cellule avec un ivrogne arrêté pour nuisance publique. Pendant deux jours, des psychologues rencontrent Nolan, des enquêteurs interrogent la mère et le père de Nolan, s’adressent aux voisins immédiats, aux grands-parents paternels et maternels, à l’enseignante, à la directrice de l’école, et à deux ou trois amis de Nolan. Puis le père est libéré. Pas d’accusations, mais la rumeur vole déjà de ses propres ailes, vigoureuses. Le père change la porte endommagée, la mère pleure, et les amis de Nolan n’ont plus le droit de venir jouer chez lui.

Père de Nolan: Faudra déménager.

Mère de Nolan: Faudra que Nolan oublie tout ça.

Père de Nolan: J’ai le nom de celui qui a porté plainte. Pas même quelqu’un qu’on connaît. Un parfait inconnu.

Mère de Nolan: Un plaisantin. C’est cruel.

Le père de Nolan obtient un congé sans solde pour remettre de l’ordre dans la vie de sa famille. Mais le désordre s’aggrave. Larmes, cris, reproches. Le père de Nolan cherche et trouve l’adresse du père d’Owen. Tous les soirs il surveille sa maison. Dix-sept jours plus tard, le père d’Owen sort à vingt-deux heures, à pied. Le père de Nolan enfile une cagoule, sort de sa voiture, un faux révolver à la main, et force le père d’Owen à se coucher dans le coffre arrière. À l’ancienne carrière, le père de Nolan ouvre le coffre arrière, mais aussitôt le père d’Owen le pousse, et s’élance pour s’enfuir dans la nuit. Sauf que ses jambes, ankylosées par les cinquante-sept minutes repliées dans le coffre, ne répondent pas. Il s’écroule d’un bloc, sa tête percute une pierre, le sang gicle, il meurt. Le père de Nolan n’a rien vu, mais il a entendu le bruit sourd du corps heurter le sol. Il ferme le coffre. Tend l’oreille. Une chouette, dans les arbres au-delà de la carrière, des crickets. Il allume la lampe de son téléphone, balaie la nuit autour de lui. Les pieds lui apparaissent. Il s’approche. La tête éclatée, le sang, les yeux exorbités. Il retourne à sa voiture, monte et démarre. Deux jours plus tard, une bande de jeunes réunis pour faire la fête dans l’ancienne carrière découvrent le corps, à l’odeur. Les enquêteurs identifient deux suspects: un ex-amant du père d’Owen qui l’avait menacé à plusieurs reprises après leur séparation, vingt-trois jours avant sa disparition, et le père de Nolan, vu les circonstances de la dénonciation erronée. Après sept mois et seize jours d’interrogatoires et de recherches, les enquêteurs ont rayé l’ex-amant de la liste des suspects. Ne restait plus que le père de Nolan. Sauf que les enquêteurs ne possédaient aucune preuve contre lui. Rien d’assez solide pour convaincre un procureur. Vingt et un ans et trois mois après la mort du père d’Owen, le père de Nolan vit paisiblement avec sa femme dans un village, à cinq cent trente-cinq kilomètres de son ancienne demeure. Un printemps, la rivière derrière chez lui déborde, inonde tous les villages sur une cinquantaine de kilomètres. Catastrophe historique. Du jamais vu depuis cent quatre-vingt-dix-huit ans. Équipes de télé, reportages, un journaliste interroge le père de Nolan, qu’on voit en train de sortir de sa maison en canoë. Assis devant son écran, Owen reconnaît le père de Nolan, d’autant plus que son nom est écrit au bas de l’écran. Il saute dans sa voiture, roule jusqu’au petit matin. Les employés de la voirie ont bloqué toutes les routes inondées. Owen revient vers la ville la plus proche, achète un petit bateau à moteur, une remorque. L’après-midi même, il s’embarque avec rien d’autre que son téléphone, et l’adresse du père de Nolan. Le temps d’apprendre à manoeuvrer son moteur, il met le cap sur cette adresse. Il la trouve rapidement, en bordure de la route principale. Il s’approche, frappe à la porte. Personne. À l’intérieur, un mètre d’eau couvre tous les planchers du rez-de-chaussée. En contournant la maison, il remarque que la porte du côté est ouverte. Il attache son petit bateau à la rampe du balcon, saute à l’eau, pénètre dans la maison. Il visite chaque pièce, monte à l’étage, ouvre quelques tiroirs. Soudain, une voix. Nolan, qui tenait à voir la maison de ses parents en proie à cette inondation historique.

Nolan: Qui est là?

Owen, là-haut, jette un coup d’oeil à gauche, jette un coup d’oeil à droite.

Owen: Sécurité publique.

Owen descend d’un pas assuré.

Owen: Ils m’ont demandé de faire le tour des maisons pour s’assurer que personne n’était en difficulté. Ce matin, nous avons trouvé une vieille dame, de l’autre côté du village, qui tremblotait toute seule sur son lit.

Owen tend la main à Nolan, qui recule d’un pas.

Nolan: T’as des papiers? T’as un numéro de téléphone que je peux appeler pour vérifier ton histoire?

Owen: Mes papiers!

Owen touche les poches de son pantalon.

Owen: Ils sont trempés mes papiers, désolé.

Nolen: J’appelle les urgences, ils me diront bien.

Nolen sort son téléphone de sa poche, et se tourne pour appeler. Owen se précipite, attrape le téléphone, qu’il lance à l’autre bout du salon. Le téléphone disparaît dans un plouf. Nolan saisit le bras d’Owen, qui se dégage et fonce, ralenti par un mètre d’eau, vers son embarcation. Nolan le suit de près, bras tendus en avant. Owen grimpe dans son petit bateau, détache la corde, et tente de faire démarrer le moteur. Sa première tentative échoue. Cela laisse le temps à Nolan d’atteindre l’embarcation, et de se hisser à bord. Owen réussit à démarrer. Il accélère, sans trop regarder devant lui. Nolan lui agrippe les chevilles, et le tire vers lui. Owen s’affale au fond du bateau, échappe la poignée du moteur. D’un coup de pied, Owen se dégage, se relève et frappe Nolan d’une droite au menton. Ils s’empoignent, luttent, s’écroulent et se relèvent, pendant que le bateau saute dans les flots déchaînés de la rivière. Nolan est nettement plus fort. Il enfonce son poing dans l’estomac d’Owen qui, en perdant l’équilibre, parvient à s’accrocher à un pan de la chemise de Nolan, sauf que cela n’est pas suffisant pour freiner la chute, et les deux jeunes hommes basculent dans la rivière et se noient.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Les ricochets

Moi: Je viens de compter vingt et une voitures de police, les unes à la suite des autres, et parfois deux par deux, qui filent du nord au sud sur le grand boulevard, entre les palmiers et les devantures fuchsia, vert, ocre, turquoise. D’accord, le soleil est beau, le ciel est bleu et les corps transpirent. Mais admettez-le, cinq minutes à peine que je me tiens là, devant vous, et vingt et une voitures! Reconnaissez-le, le lieu est marqué. Je n’ai pas peur, mais je suis craintif. Peut-être devrai-je retrouver l’autoroute, et tranquillement rejoindre les blanches prairies de mon village hivernal. Chez nous, lorsqu’il y a deux voitures de police, c’est qu’il y a eu un crime important, un vol à main armée, une agression dans une ruelle la nuit, un accident avec conduite en état d’ébriété. Deux voitures. Mais doublons, quatre voitures, et c’est un quidam blessé d’un coup de feu dans un bar, un spa, une pizzéria. Quadruplons ce doublon, si vous le voulez bien, seize voitures, alors là c’est un fou piteux cloîtré chez lui avec une arme à feu, une formation obligatoire offerte aux agents sur l’appréciation des charmes pastoraux, une parade du Père Noël. Mais vingt et une voitures! Du jamais vu par chez nous, à part à la télé, sauf que ça, même si on le voit chez nous, ce n’est pas vraiment chez nous, n’est-ce pas? À la télé, vingt et une voitures, c’est quand un type armé de fusils d’assaut et de grenades tire dans la foule, c’est quand un vol de banque mène à une excitante poursuite, avec cascades, fusillades et carambolages, c’est quand il y a un violent échange de coups de feu entre les caïds de deux associations de bienfaisance qui se disputent un territoire ambigu. Quand il y a vingt et une voitures de police, c’est quelque chose. Ne survis pas qui le veut dans un quartier où passent, l’air de rien, vingt et une voitures hurlantes. Les balles fendent l’air, elles pénètrent les corps, les murs, les esprits, elles percent, blessent et tuent. Avec une si étonnante aisance.   

Lui: Vous dramatisez.

Moi: Vingt et une voitures de police! Vous les avez vues aussi bien que moi. À moins que cela vous ait échappé, à moins que la chose soit si commune, par ici, que vous n’y prenez garde, que vous n’interrompez pas vos conversations pour si peu, parce que c’est cela, avouez-le, si peu, si peu dans un monde tellement plus violent, dans un monde où une véritable affaire, ce serait une canonnade entre les malfrats du nord de la ville contre les malfrats du sud de la ville, ou entre ceux qui parlent comme ceci, et ceux qui parlent comme cela, ou entre ceux qui ont l’air de ça, et ceux qui n’ont pas l’air de ça. Je parie que les cafés n’interrompent pas leur service en terrasse lorsque dans la rue s’entrecroisent longues et courtes balles, les clients lèvent peut-être les yeux, un bref instant, mais pas assez longtemps pour perdre le fil de l’histoire rocambolesque qu’ils lisent dans ce roman surréaliste, ou pour s’écarter d’une conversation passionnante avec cette étudiante qui rêve de soigner des malades sur des transatlantiques, ou pour se détourner des grands titres du journal.

Lui: C’est un quartier paisible.

Moi: Sans doute. Je vous crois trop honnête pour mentir. Mais force est-il de constater que vous n’êtes pas moi, et vice-versa, évidemment, votre paix ne ferait peut-être pas la paix avec la mienne, il y aurait, et plus ardemment, osons, il y a un conflit entre nos paix, une distance que nos deux bonnes volontés conjuguées ne parviendraient pas à combler, même si nous le désirions de tout coeur. Quand je baigne dans ma paix, j’entends une mouche voler, ma voisine crier, les motoneiges siffler, mon chien hurler, alors que dans votre paix, ce sont les balles qui volent, les victimes qui crient, et les sirènes qui sifflent. Voyez, constatant ce que je constate, impossible pour moi de louer votre appartement. Votre rue, votre quartier, votre pays me chassent à coup de crosse dans ma quintessence. Je vous le cède: j’ai peur, j’en perdrais le contrôle de quelques facultés, de quelques muscles, et de mon exaltation.

Lui: Les balles vous ignoreront.

Moi: Oui, peut-être, mais les ricochets?

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Bon Dieu!

S’il vous plaît, Gerry, et vous aussi Gary, pouvez-vous prendre place. Non, pas ici, mais là-bas, oui, cette table dans le coin, sous cette publicité de bière. C’est ça, Gary à gauche, Gerry à droite. Non, Gerry, à droite. Oh tant pis, restez à gauche, et Gary, vous, placez-vous à droite. Non, pas dos à nous. Prenez l’autre chaise, celle qui nous fait face. C’est bien. Inorez nous. Nous ne sommes pas là. Oui, je sais, nous sommes là, mais oubliez-nous, buvez, et essayez de nous évacuer de votre esprit. Buvez encore, ça aidera. Maintenant, parlez-vous. Dites n’importe quoi, ce que vous diriez si vous buviez ensemble, comme d’habitude, comme hier, comme la semaine dernière.

Gerry: Salut Gary.

Gary: Salut Gerry.

Gerry: Ça va bien Gary?

Gary: Oui. Et toi Gerry, comment ça va?

Gerry: Ça va bien, et toi Gary?

Gary: Comme je disais, ça va, et toi Gerry?

Gerry: Oh tu sais, comme tout à l’heure, là. Même chose. Bien. Ça va bien. Et toi Gary?

Gary: Moi aussi. Même chose.

Non! Non! Non! Soyez plus naturels. Quand vous vous rencontrez, vous ne vous demandez pas pendant dix minutes comment ça va, et vous ne répétez pas constamment vos prénoms. Allez-y, parlez de quelque chose, n’importe quoi, je ne sais pas moi, la religion par exemple, vous en parlez parfois de la religion? Oui, alors allez-y. Nous ne sommes pas là. Omniprésents, mais absents.

Gerry: Est-ce que Dieu existe?

Gary: Sais pas.

Gerry: Comment savoir?

Gary: Qui sait!

Gerry: Faudrait savoir.

Gary: Pourquoi?

Gerry: Ne pas perdre notre temps.

Gary: Inventons.

Gerry: Dieu?

Gary: Il a créé le houblon, et l’homme, créé à l’image de Dieu, a créé la bière.

Gerry: T’as bien raison.

Gary: S’il existe.

Gerry: Évidemment.

Gary: Sinon, le houblon s’est créé tout seul.

Gerry: Et pourquoi il aurait créé le houblon?

Gary: Pour fabriquer de la bière. Il a prévu l’avenir.

Gerry: Pourquoi ne pas créer la bière direct. Ça tient pas debout.

Gary: Moi non plus.

Gerry: Et pourquoi il a arrêté de créer?

Gary: Fatigué. On dit que c’est fatiguant de créer.

Gerry: Il a commencé, et il s’est arrêté. C’est bête.

Gary: Dieu est bête.

Gerry: Pourquoi il a commencé, si c’était pour s’arrêter?

Gary: Il s’ennuyait. Une fois parti, son truc de création, il en a eu marre, il s’est barré.

Gerry: Il aurait dû prévoir qu’il s’ennuierait. Avant, il n’y avait rien, donc rien pour s’amuser, mais rien aussi pour s’ennuyer.

Gary: Tu bois beaucoup. Tu dis n’importe quoi.

Gerry: Quand il n’y avait rien, il y avait Dieu. Mais d’où il sort lui?

Gary: Tu déconnes. S’il y avait Dieu, il n’y avait pas rien. Donc il n’y a jamais eu rien, sinon, pourquoi il n’y aurait plus eu rien?

Gerry: Buvons, c’est gratis.

Gary: Et s’il n’y a jamais eu rien, on avait pas besoin de Dieu pour qu’il n’y ait plus rien.

Gerry: Ça fait rien. Moi je serais bien prêt à ne plus rien dire.

Gary: Au lieu de ne rien dire, parlons d’autre chose.

Gerry: De la politique? De la chasse à la baleine? Des voitures?

Gary: Soyons modernes. Parlons d’Internet.

Gerry: Pourquoi? Paraît qu’ils vont fermer ça.

Gary: Pas possible. Où t’as pris ça?

Gerry: Ils le disent. Ça rapporte plus comme ça rapportait.

Gary: Fait chier. Je vais perdre mes amis.

Gerry: Je suis là.

Gary: J’ai un million trois cent quarante-deux mille cinq cent cinquante-deux amis. Je vais me retrouver tout seul. Tout seul avec toi.

Gerry: Mes condoléances. Moi j’ai pas d’ami là-bas. Ça n’a jamais adonné.

Gary: Vont fermer quand?

Gerry: Qui sait!

Gary: Bon Dieu!

Gerry: J’ai envie de pisser.

Gary: Tant mieux. Faut que je me repose la mâchoire.

Attendez! Une seconde, juste une seconde sans parler. Je sais, vous avez un besoin urgent. Retenez-vous une petite minute encore. Là, regardez n’importe quoi, vos bouteilles, la table. C’est bien. Merci, Gary, merci Gerry.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

L’Île Banane

Deux hommes en sueur livrent une boîte bleue à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle de la Compagnie. La boîte, hermétique, d’un matériau indéfini, est un cube pas plus haut que le genou, mais d’un poids qui semble dépasser tout ce que la Sous-Division de l’expansion a reçu depuis son ouverture officielle le 23 novembre 1962. Sur le dessus du cube, l’étiquette réglementaire indique que l’expéditeur est la Division de la validation du Secteur des marchandises de la Société de livraison, et le destinataire est le Gouverneur Gestionnaire Général de la Compagnie, 21e étage. Au bas de l’étiquette, discrète, mais impérative, cette note: RSDEMD, pour: remettre secrètement et directement entre les mains du destinataire. C’est du sérieux. Cela signifie que le commissionnaire devra se rendre au 21e étage en empruntant l’escalier, afin de ne rencontrer personne sur son chemin.

Un seul commissionnaire possède une force physique suffisante pour non seulement soulever le cube, mais pour le monter jusqu’au 21e étage. Nestor. Sauf que Nestor jouit de son congé annuel sur une plage de l’Île Banane.

Au sein de la Compagnie, les nouvelles et les ordres circulent vite. Ils ne grimpent pas les vingt et un étages, marche par marche. Le sérieux des circonstances commande des mesures appropriées. La Compagnie décide d’affréter un avion pour rapatrier Nestor d’urgence. Tout se déroule très vite, et en six heures, Nestor est rapatrié. La limousine de la Compagnie dépose à la réception de la Sous-Division de l’expansion un Nestor enduit de crème solaire à la noix de coco, pieds nus, vêtu seulement d’un maillot de bain et d’un chapeau de paille.

Durant le trajet, on a expliqué en détail la mission qui l’attendait. Une vidéo lui a permis de savoir exactement où se trouvait le cube bleu, question qu’il ne perde pas un temps précieux à le chercher à son arrivée.

Tout fonctionne à merveille. Nestor fonce sur le cube, le soulève, grimace sous le poids, et se dirige sans hésiter vers la cage de l’escalier. Un collègue lui ouvre la porte, mais dès qu’elle se referme sur lui, il sait qu’il sera seul jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il ait accompli cette mission spéciale. Alors, commence l’ascension. Pas à pas, marche après marche, il progresse sans jamais s’arrêter. Le poids sur les épaules, la sueur qui sent la noix de coco, il garde la tête haute, le regard vers le haut de l’interminable cage d’escalier.

Au bout d’une heure de labeurs, il atteint enfin le deuxième étage. Il grimace, mais aussitôt sourit aux caméras, indique d’un clignement d’oeil sa détermination à atteindre l’objectif.

Nestor ne ralentit pas. Chaque heure, il atteint un nouvel étage. Et il grimpe, il se hisse sans relâche, déterminé et humide. Au onzième étage, il abandonne son chapeau de paille, qui le gênait. Et devant chaque caméra, toujours, un sourire, un clignement d’oeil.

Vingt heures plus tard, sans s’être arrêté une seule fois, sans avoir ni mangé ni bu, Nestor touche du pied les dernières marches qui le mèneront au but suprême. La joie et l’allégresse sont telles qu’il parvient à accélérer pour monter les cinq dernières marches! Arrivé devant la porte, il attend quelques dizaines de minutes, et on lui ouvre. Il sait déjà qu’il doit déposer le cube au milieu de la pièce où il entre, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général qui occupe tout l’étage, sur un carré blanc tracé à la craie. Sitôt son fardeau au sol, il court jusqu’à l’ascenseur, parce qu’il est interdit aux commissionnaires de s’attarder dans ce bureau.

Nestor peut rentrer chez lui se reposer, avec en prime des croquettes de poulet et un coca offerts par la Compagnie.

Le lendemain est un autre jour. Et bien que ce soit un autre jour, la réception de la Sous-Division de l’expansion reçoit un second cube bleu, identique en tous points au cube précédent. Et l’étiquette porte les mêmes indications, avec bien entendu cette note: RSDEMD.

Il n’y a pas à tergiverser. La Compagnie dépêche une voiture qui ramène Nestor en catastrophe, gyrophares et sirènes surexcités.

Pendant vingt et une heures, Nestor gravit marche après marche, jusqu’à la porte du bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Mais heureusement, il a pu se débarrasser de l’odeur de crème solaire à la noix de coco. Il pose le nouveau cube bleu là où une flèche à la craie blanche le lui indique, par-dessus le bloc de la veille, qui semble ne pas avoir été ouvert ou déplacé. Et à sa sortie, un chauffeur de la Compagnie le ramène chez lui avec, encore une fois, des croquettes de poulet et un coca.

Et le lendemain, encore un autre jour, même urgence. Vingt et un étages, le bloc bleu aboutit sur les deux blocs précédents. Croquettes de poulet, coca.

Le lendemain, incroyablement, même chose. Trois jours de suite, une première depuis le 23 novembre 1962, une première dans la vie de la Compagnie. Cette fois, un carré à la craie blanche indique qu’il doit déposer le cube bleu à côté des trois autres, parfaitement intacts. Croquettes et coca.

Le lendemain, l’extraordinaire devient ordinaire. Vingt et un étages, cube bleu dans le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Croquettes et coca.

Le lendemain, même chose. Une routine, éreintante, s’installe. Cube bleu, escalier, croquettes, cola.

Le lendemain: cube, croquettes, cola.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Pendant 21 jours, rien d’autre dans la vie de Nestor que le cube bleu, l’escalier, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général, les croquettes et le coca.

Au moment où le chauffeur de la Compagnie reconduit Nestor, ses croquettes et son coca, chez lui, là-haut, au vingt et unième étage, un grondement imperceptible croît sous les vingt et un cubes bleus. Dix minutes s’écoulent, vingt minutes s’écoulent, vingt minutes cinquante-cinq secondes, vingt minutes cinquante-six, vingt minutes cinquante sept, et jusqu’à vingt minutes cinquante-neuf, il ne se passe rien, et à part le même grondement imperceptible à l’oreille humaine, mais maintenant probablement perceptible à l’oreille du Samoyède du Gouverneur Gestionnaire Général, si bien sûr il avait été là.

Puis, inexorablement, puisque même la Compagnie n’est pas parvenue à régir le temps, soixante secondes s’écoulent et tous les ordinateurs des vingt et un étages indiquent que le vingt et unième cube a été déposé par Nestor voilà exactement vingt et une minutes. Au même instant, pas une seconde de plus, la masse des vingt et un blocs disparaît quand le plancher cède sous son poids, et se retrouve au vingtième étage, en plein sur le bureau de l’assistante à la sous-direction du service de Communication du Gouverneur Gestionnaire Général. Heureusement, l’assistante, comme la plupart des employés de la Compagnie, était à ce moment-là immobilisée dans un bouchon circulation à écouter la météo.

On s’en doute, l’écroulement a déclenché les systèmes d’alarme à la Centrale de la Sécurité de la Compagnie, et déjà, une équipe stationnée au quatorzième étage monte au pas de course dans la cage d’escalier. Mais dès qu’ils atteignent le vingtième étage, où reposent maintenant les vingt et un cubes bleus, ils sentent le plancher vibrer sous leurs pieds. À la vue du trou béant dans le plafond, chacun craint le pire, et s’éloigne prudemment. Un léger tremblement secoue le plancher sous leurs pieds, et sans plus de formalités, les vingt et un blocs poursuivent leur chute vers le dix-neuvième étage, et écrasent la longue table de verre et d’érable où se réunissent chaque matin les gestionnaires de la Division des produits renouvelés.

L’équipe de la Centrale de la Sécurité maintient son calme, et ne cède pas à la panique, malgré l’insolite épisode auquel les convie le destin. Incertaine de la marche à suivre, et en l’absence d’ordre précis des dirigeants de la Centrale de la Sécurité, l’équipe descend au dix-neuvième étage, pour assister à la chute des cubes, malgré l’inscription RSDEMD.

Mais cette fois, le plancher cède beaucoup plus rapidement. Les cubes passent au dix-huitième étage, et tombent au milieu d’un corridor qui lie le bureau du sous-directeur du Marketing en ligne à celui de la vice-présidente de la Division des affaires externes. Tout en bas, au premier, le commandant des équipes d’intervention rapide de la Centrale de la Sécurité lance ordres et contre-ordres, puis finit par se taire devant l’inéluctable.

Car les cubes visitent maintenant le bureau de la sous-gestionnaire des Comptes clients outremer, où ils ne s’attardent pas. Ils atterrissent, une ou deux minutes plus tard, chez le chef adjoint à la Conceptualisation des modules d’intervention, au dix-septième étage. Puis, sont écrabouillés, successivement, le Centre des archives primaires de la deuxième branche de recherche au seizième, la table de travail du deuxième technicien en soutien des réseaux internes, au quinzième, un bureau vacant au quatorzième, les prototypes des modèles développés entre 2010 et 2015 au treizième, le divan du salon des dessinateurs au douzième, le photocopieur débranché de l’assistant-réceptionniste du Service des ressources humaines au onzième, un concierge au dixième, un vélo stationnaire et son cycliste dans la salle de sport du neuvième, une machine à coudre dans un placard au huitième, le bar secret du directeur de la Comptabilité intermédiaire au septième, le directeur de la Comptabilité intermédiaire au sixième, le bureau du Centre de logistique opérationnel et stratégique du cinquième, la moitié des installations de l’Équipe d’aiguillage des sondages intersectoriels au quatrième, une table du Laboratoire numéro AF567 au troisième, un aquarium et une plante grasse au deuxième, un client anonyme au premier, l’aire de travail de la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle au rez-de-chaussée, la voiture et la mobylette de service du Gouverteur Gestionnaire Général au parking 1, rien au parking 2, la voiture d’un des membres de l’équipe du quatorzième étage de la Centrale de la sécurité au parking 3, rien au parking 4, rien au parking 5, trois voitures de concierges au parking 6.

Le lendemain, comme il n’y avait pas de cube bleu à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle, personne n’a réveillé Nestor. Il s’est levé à midi, a déjeuné, s’est rasé. Puis il est reparti vers la plage de l’Île Banane, où dans la précipitation de son départ, il avait laissé sa valise, ses vêtements, et son tube de crème solaire à la noix de coco.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Monsieur le maire

Roco le maire marche de long en large devant le petit banc installé devant le petit hôtel de ville de Beaupin. Un comportementaliste conclurait que Roco s’inquiète. Beaucoup.

Roco: Les administrés ne se rendent pas compte. Jamais. Ils vous voient à la télévision assis sur cette espèce de trône vissé sur une espèce d’estrade devant une espèce de conseil réuni avec une espèce de solennité, et ils s’inclinent. Votre honneur qu’ils susurrent – et moi qui ai de ces récurrentes flatulences… Les administrés ne se rendent pas compte. Parce que mon labradoodle Richard, à qui je confie tout, vous le confirmera: quand un homme se transforme en maire, il perd tout. Sa substance se liquéfie, et très très rapidement, elle s’écoule par tous les orifices et se perd dans l’atmosphère, le ciel et les égouts, et vous ne la retrouvez jamais. C’est un deuil, un deuil terrible parce qu’il faut le consommer le sourire aux lèvres, la fleur à la boutonnière, l’assurance à la pupille. Vide! Votre Honneur promène sa conque qui charme les foules et les particuliers de sa voix si musicale et profonde, creuse et fleurie. Dès le lendemain de son élection, à sept heures quarante-trois, il reprend le sentier de l’enchantement, sa baguette magique d’une main, sa boule de cristal de l’autre, et sans relâche, pour les quatre prochaines années, il devra à nouveau jongler avec les esprits, les coeurs et les intérêts, pour que les électeurs le sacrent maire, une fois de plus. Ma charge me pèse. Je n’ai pas le temps d’être maire, et pourtant ça m’aurait plu, sans plaisanter. Pourquoi me suis-je lancé dans cette aventure! Moi qui pourtant aimais la vie, le bon café et la rosée.

Pendant que Roco parle, les yeux loin, mais pas trop tout de même, devant lui, un homme surgit des nimbes de droite, et s’arrête pile derrière lui. Boucho, le propriétaire de l’usine de fabrication de frondes Boucho & Petit Fils, fulmine. Un comportementaliste conclurait que Boucho s’inquiète. Beaucoup.

Boucho: Roco! La seconde est grave! Un fléau nous menace!

Roco s’immobilise, et lentement, se tourne vers Boucho.

Roco: Mon honneur vous salue, Boucho. Je ne vous attendais pas avant midi.

Boucho: Je dois changer votre horaire, maire. Annulez tous les rendez-vous prévus ce matin, vous devez m’aider à préparer l’offensive.

Roco: Quelle est la menace?

Boucho: La banqueroute. Voilà son nom. Invisible, inodore, incolore, mais implacable.

Roco: Les administrés n’achètent plus de vos frondes, malgré l’introduction des nouvelles couleurs à reflets métalliques?

Boucho: Ils les boudent. Ils préfèrent organiser de gigantesques pique-niques, se promener à bicyclette dans les bois et peindre des murales sur le béton de nos entrepôts. Rien ne va plus. Les profits dégringolent, les machines fonctionnent au ralenti, les fournisseurs rouspètent. Vos administrés vivent dans un monde parallèle. Ils ne se rendent pas compte que leurs écarts de conduite entraîneront des mises à pied, du chômage, ce qui les égratignera tous. Pas d’emplois, pas d’achats, et pas d’achats, fini le commerce. Pas de commerce, pas d’administrés. Pas d’administrés, pas de ville. Pas de ville, si petite soit-elle, pas de maire.

Roco: Pas de maire, pas de Roco.

Boucho: Beaupin doit déclarer la guerre à Beauveau.

Roco: La guerre donc. Quand cela?

Boucho: Ce matin même. Je n’ai pas modifié votre horaire pour cet après-midi, vos rendez-vous auront lieu. Je gérerai les détails de cette guerre, qui générera une croissance du produit intérieur brut de Beaupin de quinze pour cent cette année. Ne vous inquiétez pas, Roco, nous serons toujours là pour financer vos efforts habituels, et assurer votre réélection dans quatre ans.

Roco place ses mains en porte-voix, relève le menton et embrasse l’horizon du regard.

Roco: Beauveau, nous te déclarons la guerre! Votre refus de négocier une solution juste, et la menace constante que vous faites peser sur tous nos administrés nous contraint à prendre ces mesures extraordinaires dès aujourd’hui.

Boucho: Je crois que ça ira. Maintenant, faut rappeler aux administrés d’acheter des frondes.

Roco: C’est vrai. J’oubliais… Administrés de Beaupin, armez-vous face à l’agression ennemie! La politique belliqueuse de Beauveau nous fait craindre le pire! Armez-vous de frondes! Face aux armes de destruction éléphantesques de Beauveau, armez-vous deux fois, armez-vous trois fois, armez-vous quatre fois!

Boucho: Cinq fois, ça ne ferait pas de mal.

Roco: Armez-vous cinq fois!

Boucho: Ça ira. Allez, vous avez du boulot, et moi aussi. Nous trinquerons bientôt à la victoire!

Boucho part par où il est arrivé, et Roco le suit, quelques secondes plus tard. Du temps passe, comme c’est devenu une habitude. Roco revient devant le petit banc.

Roco: Je n’avais pas prévu cela. Évidemment, je ne prévois rien. Tout de même. Tout cela.

Boucho le rejoint, joyeux.

Boucho: Vingt-cinq pour cent! Vous vous rendez compte, Roco? Le produit intérieur brut de Beaupin a bondi de vingt-cinq pour cent!

Roco: Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: Les dégradations collatérales ne doivent pas vous voiler le tableau d’ensemble. Boucho & Petit Fils n’a jamais si bien fait!

Roco: Vous avez vendu des frondes aux administrés de Beauveau.

Boucho: Juste observation. Notre société a toujours respecté son code d’éthique: pas de favoritisme!

Roco: Beauveau a remporté la guerre. Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: C’est vrai. J’ai annulé tous vos rendez-vous. Beaupin n’a plus besoin de maire. Conséquemment, vous n’êtes plus maire.

Roco: Je n’ai plus rien. J’ai peur de disparaître. M’abandonneriez-vous?

Boucho: Vous avez de jolis vêtements Roco. J’y vais. Je dois gérer la croissance et la prochaine guerre, entre Beauveau et Beaumont cette fois.

Boucho part vers où il est arrivé, suivi quelques secondes plus tard de Roco. Le banc devant l’hôtel de ville n’a pas bougé.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Le programme

Un banc. Un cerisier. De l’herbe à perte de vue. Un ciel. Deux femmes de quarante-cinq ans.

Agathe: Je ne viens jamais par ici, jusqu’ici. Jamais je ne m’autoriserais une telle folie. Il y a déjà bien trop à faire là-bas, et puis, vous savez, il n’y a aucune raison, non, vraiment aucune.

Lucette: Moi, je viens ici tous les jours. Voyez comment nous sommes différentes! Mais je n’ai aucun mérite. Même si je ne voulais pas venir ici, je viendrais. C’est ainsi. Ne cherchez pas à comprendre, j’y ai renoncé moi-même il y a bien trois mois. Avant, c’était autre chose. J’étais plus jeune, je me ressentais plus jeune, et quoi qu’on en dise, j’avais moins de jours, de semaines et de mois.

Agathe: À part vous et moi, il n’y a personne. Faut dire que je n’ai pas tout inspecté. Il y en a de l’espace, d’ici à ce bout de l’horizon, là-bas. Sans compter le ciel. Peut-être pourrions-nous appeler. Si nous appelions, peut-être nous répondrait-on.

Lucette: Appeler qui? Je veux bien appeler, pour plaisanter, mais encore faut-il s’entendre sur qui quoi quand. Quand je suis seule, et c’est tout le temps sauf maintenant, on s’entend, je n’ai jamais envie d’appeler. Jamais. Je reste là, simplement. Vous apparaissez aujourd’hui, et vous voulez appeler. Je n’ai rien contre, mais  convenez-en, c’est étrange.

Agathe: Je n’y tiens pas. Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j’aime plaisanter. Beaucoup. Quand ma voisine vient à la maison, je lui sers des martinis et des cocktails, jusqu’à ce qu’elle oublie qu’elle boit des martinis et des cocktails. Vous voyez, c’est tout moi ça! On s’amuse. Cette voisine se saoule, et je dois la soutenir pour la reconduire jusque chez elle. Et le surlendemain, elle sonne à nouveau chez moi. Puisqu’on peut boire, on peut bien appeler, non? Remarquez, si vous préférez chanter.

Lucette: Appeler ou chanter? Habituellement, je ne fais ni l’un ni l’autre. Vous voyez ce banc? Je m’y assieds, et c’est suffisant. Une femme de quarante-cinq ans, un banc, un cerisier, de l’herbe à perte de vue, un ciel. Je n’ajoute rien. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit qu’il puisse manquer quelque chose. Ça ne signifie pas que ça me semble complet. D’ailleurs, vous n’y étiez pas, et vous y êtes. Donc ça n’était pas complet, mais rien n’indiquait que vous deviez être là. Vous êtes là. Je vous vois, je pourrais vous toucher si j’osais, je pourrais vous frapper, je pourrais cesser de vous parler. Vous aussi, vous pourriez me frapper, vous pourriez fracasser ce banc à coups de pied, vous pourriez arracher les feuilles de ce cerisier, vous pourriez vous perdre dans les herbes, dans le ciel. Vous plaisantez.

Agathe: Je vous aime bien. Puisque notre amitié s’établit sur d’aussi jolies bases, bâtissons ensemble un véritable programme. Car je vous ai lancé ça, je ne vous connaissais pas vraiment, mais maintenant, maintenant nous pouvons prévoir, évaluer, compter, élaborer, circonscrire, diriger, réaliser, agir. J’ai évoqué la possibilité d’appeler, mais cela aurait pu être n’importe quoi, à ce moment-là, mais puisqu’il a été question d’appeler, pourquoi s’embarrasser d’autre chose. Comme vous l’avez si bien dit, ce banc, ce cerisier, cette herbe et ce ciel, et me voilà, et il y aura nous qui appellerons.

Lucette: Nous répondra-t-on?

Agathe: Ah ça, ma chère, ma toute chère, je ne vous connaissais pas ce sens de l’humour. Je vous adore ma chère!

Traitement en cours…
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Michel Michel est l’auteur de Dila