La photo

Je sais que je n’ai pas beaucoup d’équilibre, je ne fais jamais long quand je tente de marcher sur une bande de trottoir. J’esquisse quelques pas, je tremble, le corps s’incline à droite, s’incline à gauche, comme si sous l’asphalte un puissant aimant m’attirait irrésistiblement. À cinq ans, c’était ainsi. Et à quinze ans. À trente ans. Malgré tout, le défaitisme s’est toujours cogné les dents contre ma détermination. Un appel, une profonde vocation, une intense vibration tout au fond de mes entailles et dans les replis lointains de ma cervelle en ébullition fouette mon ardeur à vaincre les obstacles devant lesquels même un équilibriste talentueux reculerait sans insister.

Je veux tenir debout sur la selle de ma bicyclette, parfaitement en équilibre, aussi longtemps que je le veux.

Que je ne sois parvenu à pédaler sans aide que deux ans après mes copains n’y change rien. Ces détails ne méritent, tout au plus, qu’un haussement d’épaules. Un très léger haussement d’épaules.

J’ai trente ans, et je saurai me tenir en équilibre sur la selle de ma bicyclette, qu’on se le tienne pour dit. Mes parents soupirent, mes amis me raillent, Raphaëlle ma conjointe me demande pourquoi. Debout, là-haut, j’aurai vaincu quelque chose, j’aurai atteint l’objectif.

Ce sera difficile. Ce soir, je m’y suis essayé pendant cinq minutes. C’est court, je sais, mais les circonstances ont défavorisé un plus long entraînement. Comme c’était la première fois, j’ai placé la bicyclette près du mur de briques de l’immeuble. J’ai grimpé là-haut, enfin, je me suis d’abord assis, puis, en me recroquevillant, j’ai mis un premier pied sur le bout de la selle, et d’un mouvement que je voulais précis et direct, j’ai tenté de me relever. Je tenais toujours le guidon des deux mains à ce point. Pendant une seconde, une seconde seulement, mon coeur a battu, j’ai cru que ça y était, que ma destinée éclaterait là, inexorablement, loin de tous les regards. Mais dans la seconde suivante, le pied posé sur la selle a dû s’incliner du mauvais côté, et la partie supérieure du corps a basculé du côté des briques, pendant que la partie inférieure trouvait le moyen de s’emmêler, rapidement, dans le cadre de la bicyclette.

Mâchoire fracturée, deux dents cassées, poignet foulé, chevilles et genoux en sang.

Trois mois se sont écoulés. Je peux m’y réessayer. Cette fois, j’ai décidé d’utiliser une méthode progressive. J’ai immobilisé la bicyclette dans un support de mon invention, question de pouvoir grimper sans qu’elle ne s’ébroue dans tous les sens. J’ai grimpé une première fois, j’ai réussi à poser les deux pieds sur la selle, et j’ai lâché le guidon. Il fallait maintenant me relever. Mes mains sont restées à un millimètre du guidon pendant au moins deux secondes. Puis j’ai concentré toute ma force dans les cuisses et les mollets, et j’ai entamé l’ascension. Dès que mes mains ont atteint dix centimètres au-dessus du guidon, mes pieds ont glissé de part et d’autre et je me suis affaissé sur la barre, écrabouillant testicules et fierté. Mais pas ma détermination. Après m’être roulé par terre pendant quelques minutes, j’ai recommencé.

À trente et un ans, je suis parvenu à me redresser complètement sur la selle, et j’y demeurais presque une seconde complète avant de tomber.

À trente-cinq ans, j’étais parvenu à rester une minute complète sur la selle. Oh, quel accomplissement! Je le savais! J’ai convié mes deux meilleurs, et seuls, amis, Josianne, ma nouvelle conjointe, et le voisin. J’étais nerveux. J’ai dû m’y reprendre à trois fois avant de réussir, mais je l’ai fait, une minute debout sur la selle. Ils n’ont pas applaudi, ce qui m’a secrètement attristé, mais ils m’ont tout de même murmuré quelques bravos, et ma conjointe m’a donné un bisou sur le front, en me rappelant de ne pas oublier d’aller chercher du vin, vu que j’avais invité tous ces gens à dîner. Durant le repas, un des amis m’a demandé si je serais capable de faire la même chose, mais sans attacher la bicyclette. Je lui ai expliqué que c’était la prochaine étape, et que je le convierais le jour venu.

Dès la semaine suivante, j’ai commenté l’entraînement sans le support. Grimper sur une bicyclette libre, avec le guidon qui tourne dans tous les sens, quelle affaire. Pendant des mois j’ai repris les exercices du début: un pied sur la selle, puis presque deux pieds. Cela demande du temps, de la patience. Combien de soirées avec ma conjointe j’ai eu à annuler pour me consacrer à mes travaux. J’ai aussi eu à espacer davantage les rencontres avec mes amis, avec mes parents, bref, une discipline stricte s’imposait.

À quarante ans, j’ai décidé de consacrer l’entièreté de mon mois de vacances à mes efforts qui, il faut l’avouer, commençaient à donner de fameux résultats. Laura, ma nouvelle conjointe, a compris, et elle est partie à la plage avec ses amies. À son retour, j’arrivais à poser les deux pieds sur la selle, et je pouvais détacher mes mains d’au moins cinq centimètres du guidon. Dès son retour, j’ai voulu lui montrer à quel point tout ce temps m’avait été profitable. J’étais peut-être trop nerveux. Sous son grand sourire, je me suis exécuté. Pieds sur la selle, mains sur le guidon, la bicyclette vacille, mais très légèrement. Et puis le coup de grâce: je lâche le guidon, et je me relève, lentement. Un centimètre, tout va bien, deux centimètres, je sue, trois centimètres, mes oreilles bourdonnent, quatre centimètres, je suis nerveux, je sais que la victoire approche, cinq centimètres, je jette un bref regard vers elle pour y cueillir son admiration. Erreur. Mon corps s’embrouille, le guidon braque vers la gauche, et je me retrouve à plat ventre sur le pavé. Trois côtes cassées.

Six mois plus tard, je reprends les exercices, mais j’en ai beaucoup perdu.

À quarante-six ans, après bien des années d’efforts, je parviens à me redresser complètement sur la selle, pendant cinq secondes. Ça y est presque. Rosalie, ma fiancée, m’embrasse chaudement. Elle veut organiser une petite fête pour l’occasion, le samedi suivant. Mais mes amis avaient déjà d’autres engagements, et mes parents étaient indisposés. Nous avons marqué le coup, elle et moi, en buvant du champagne et en mangeant du foie gras.

À quarante-huit ans, Rosalie, ma femme, m’a demandé si j’allais m’exercer encore longtemps sur ma vieille bicyclette. Je lui ai avoué que mon objectif était au moins une minute, et comme j’en étais à vingt-sept secondes, ça ne saurait tarder.

J’ai tenu parole. À cinquante ans, j’ai écrit à Rosalie pour lui dire que j’avais dépassé les quarante secondes, et que ce n’était plus qu’une question de temps avant que j’atteigne enfin mon objectif. J’ignore pourquoi elle ne m’a pas répondu, mais je crois que son nouveau mari est jaloux.

À cinquante-deux ans, ça y était. Après presque toute une vie d’efforts inlassables, après d’innombrables sacrifices et de nombreuses traversées du désert, je pouvais enfin crier victoire. Victoire! C’était un mardi matin. Je ne travaillais pas, puisque j’étais en année sabbatique, question de pouvoir concentrer toute mon énergie sur mes exercices. Il était, je crois, cinq heures quarante-sept. Je monte sur la bicyclette, pieds sur la selle, mains qui se relèvent du guidon, je me redresse. Dix, vingt, trente, les secondes s’écoulent lentement, plus lentement qu’en temps normal. Quarante, cinquante, je suis toujours là-haut, impassible. J’avais appris à contenir ma fierté, surtout après cinquante secondes. Combien de fois me suis-je écroulé à cinquante-cinq, voire à cinquante-huit secondes! Les dernières secondes s’écoulent, lourdes. Les plus longues de ma vie. Et sans tambour ni trompette, je franchis le cap des soixante secondes. J’ai atteint la minute, j’ai dépassé la minute!

Dommage qu’il n’y ait personne pour prendre une photo.

Traitement en cours…
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Michel Michel est l’auteur de Dila

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