L’Île Banane

Deux hommes en sueur livrent une boîte bleue à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle de la Compagnie. La boîte, hermétique, d’un matériau indéfini, est un cube pas plus haut que le genou, mais d’un poids qui semble dépasser tout ce que la Sous-Division de l’expansion a reçu depuis son ouverture officielle le 23 novembre 1962. Sur le dessus du cube, l’étiquette réglementaire indique que l’expéditeur est la Division de la validation du Secteur des marchandises de la Société de livraison, et le destinataire est le Gouverneur Gestionnaire Général de la Compagnie, 21e étage. Au bas de l’étiquette, discrète, mais impérative, cette note: RSDEMD, pour: remettre secrètement et directement entre les mains du destinataire. C’est du sérieux. Cela signifie que le commissionnaire devra se rendre au 21e étage en empruntant l’escalier, afin de ne rencontrer personne sur son chemin.

Un seul commissionnaire possède une force physique suffisante pour non seulement soulever le cube, mais pour le monter jusqu’au 21e étage. Nestor. Sauf que Nestor jouit de son congé annuel sur une plage de l’Île Banane.

Au sein de la Compagnie, les nouvelles et les ordres circulent vite. Ils ne grimpent pas les vingt et un étages, marche par marche. Le sérieux des circonstances commande des mesures appropriées. La Compagnie décide d’affréter un avion pour rapatrier Nestor d’urgence. Tout se déroule très vite, et en six heures, Nestor est rapatrié. La limousine de la Compagnie dépose à la réception de la Sous-Division de l’expansion un Nestor enduit de crème solaire à la noix de coco, pieds nus, vêtu seulement d’un maillot de bain et d’un chapeau de paille.

Durant le trajet, on a expliqué en détail la mission qui l’attendait. Une vidéo lui a permis de savoir exactement où se trouvait le cube bleu, question qu’il ne perde pas un temps précieux à le chercher à son arrivée.

Tout fonctionne à merveille. Nestor fonce sur le cube, le soulève, grimace sous le poids, et se dirige sans hésiter vers la cage de l’escalier. Un collègue lui ouvre la porte, mais dès qu’elle se referme sur lui, il sait qu’il sera seul jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il ait accompli cette mission spéciale. Alors, commence l’ascension. Pas à pas, marche après marche, il progresse sans jamais s’arrêter. Le poids sur les épaules, la sueur qui sent la noix de coco, il garde la tête haute, le regard vers le haut de l’interminable cage d’escalier.

Au bout d’une heure de labeurs, il atteint enfin le deuxième étage. Il grimace, mais aussitôt sourit aux caméras, indique d’un clignement d’oeil sa détermination à atteindre l’objectif.

Nestor ne ralentit pas. Chaque heure, il atteint un nouvel étage. Et il grimpe, il se hisse sans relâche, déterminé et humide. Au onzième étage, il abandonne son chapeau de paille, qui le gênait. Et devant chaque caméra, toujours, un sourire, un clignement d’oeil.

Vingt heures plus tard, sans s’être arrêté une seule fois, sans avoir ni mangé ni bu, Nestor touche du pied les dernières marches qui le mèneront au but suprême. La joie et l’allégresse sont telles qu’il parvient à accélérer pour monter les cinq dernières marches! Arrivé devant la porte, il attend quelques dizaines de minutes, et on lui ouvre. Il sait déjà qu’il doit déposer le cube au milieu de la pièce où il entre, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général qui occupe tout l’étage, sur un carré blanc tracé à la craie. Sitôt son fardeau au sol, il court jusqu’à l’ascenseur, parce qu’il est interdit aux commissionnaires de s’attarder dans ce bureau.

Nestor peut rentrer chez lui se reposer, avec en prime des croquettes de poulet et un coca offerts par la Compagnie.

Le lendemain est un autre jour. Et bien que ce soit un autre jour, la réception de la Sous-Division de l’expansion reçoit un second cube bleu, identique en tous points au cube précédent. Et l’étiquette porte les mêmes indications, avec bien entendu cette note: RSDEMD.

Il n’y a pas à tergiverser. La Compagnie dépêche une voiture qui ramène Nestor en catastrophe, gyrophares et sirènes surexcités.

Pendant vingt et une heures, Nestor gravit marche après marche, jusqu’à la porte du bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Mais heureusement, il a pu se débarrasser de l’odeur de crème solaire à la noix de coco. Il pose le nouveau cube bleu là où une flèche à la craie blanche le lui indique, par-dessus le bloc de la veille, qui semble ne pas avoir été ouvert ou déplacé. Et à sa sortie, un chauffeur de la Compagnie le ramène chez lui avec, encore une fois, des croquettes de poulet et un coca.

Et le lendemain, encore un autre jour, même urgence. Vingt et un étages, le bloc bleu aboutit sur les deux blocs précédents. Croquettes de poulet, coca.

Le lendemain, incroyablement, même chose. Trois jours de suite, une première depuis le 23 novembre 1962, une première dans la vie de la Compagnie. Cette fois, un carré à la craie blanche indique qu’il doit déposer le cube bleu à côté des trois autres, parfaitement intacts. Croquettes et coca.

Le lendemain, l’extraordinaire devient ordinaire. Vingt et un étages, cube bleu dans le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général. Croquettes et coca.

Le lendemain, même chose. Une routine, éreintante, s’installe. Cube bleu, escalier, croquettes, cola.

Le lendemain: cube, croquettes, cola.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Le lendemain: ccc.

Pendant 21 jours, rien d’autre dans la vie de Nestor que le cube bleu, l’escalier, le bureau du Gouverneur Gestionnaire Général, les croquettes et le coca.

Au moment où le chauffeur de la Compagnie reconduit Nestor, ses croquettes et son coca, chez lui, là-haut, au vingt et unième étage, un grondement imperceptible croît sous les vingt et un cubes bleus. Dix minutes s’écoulent, vingt minutes s’écoulent, vingt minutes cinquante-cinq secondes, vingt minutes cinquante-six, vingt minutes cinquante sept, et jusqu’à vingt minutes cinquante-neuf, il ne se passe rien, et à part le même grondement imperceptible à l’oreille humaine, mais maintenant probablement perceptible à l’oreille du Samoyède du Gouverneur Gestionnaire Général, si bien sûr il avait été là.

Puis, inexorablement, puisque même la Compagnie n’est pas parvenue à régir le temps, soixante secondes s’écoulent et tous les ordinateurs des vingt et un étages indiquent que le vingt et unième cube a été déposé par Nestor voilà exactement vingt et une minutes. Au même instant, pas une seconde de plus, la masse des vingt et un blocs disparaît quand le plancher cède sous son poids, et se retrouve au vingtième étage, en plein sur le bureau de l’assistante à la sous-direction du service de Communication du Gouverneur Gestionnaire Général. Heureusement, l’assistante, comme la plupart des employés de la Compagnie, était à ce moment-là immobilisée dans un bouchon circulation à écouter la météo.

On s’en doute, l’écroulement a déclenché les systèmes d’alarme à la Centrale de la Sécurité de la Compagnie, et déjà, une équipe stationnée au quatorzième étage monte au pas de course dans la cage d’escalier. Mais dès qu’ils atteignent le vingtième étage, où reposent maintenant les vingt et un cubes bleus, ils sentent le plancher vibrer sous leurs pieds. À la vue du trou béant dans le plafond, chacun craint le pire, et s’éloigne prudemment. Un léger tremblement secoue le plancher sous leurs pieds, et sans plus de formalités, les vingt et un blocs poursuivent leur chute vers le dix-neuvième étage, et écrasent la longue table de verre et d’érable où se réunissent chaque matin les gestionnaires de la Division des produits renouvelés.

L’équipe de la Centrale de la Sécurité maintient son calme, et ne cède pas à la panique, malgré l’insolite épisode auquel les convie le destin. Incertaine de la marche à suivre, et en l’absence d’ordre précis des dirigeants de la Centrale de la Sécurité, l’équipe descend au dix-neuvième étage, pour assister à la chute des cubes, malgré l’inscription RSDEMD.

Mais cette fois, le plancher cède beaucoup plus rapidement. Les cubes passent au dix-huitième étage, et tombent au milieu d’un corridor qui lie le bureau du sous-directeur du Marketing en ligne à celui de la vice-présidente de la Division des affaires externes. Tout en bas, au premier, le commandant des équipes d’intervention rapide de la Centrale de la Sécurité lance ordres et contre-ordres, puis finit par se taire devant l’inéluctable.

Car les cubes visitent maintenant le bureau de la sous-gestionnaire des Comptes clients outremer, où ils ne s’attardent pas. Ils atterrissent, une ou deux minutes plus tard, chez le chef adjoint à la Conceptualisation des modules d’intervention, au dix-septième étage. Puis, sont écrabouillés, successivement, le Centre des archives primaires de la deuxième branche de recherche au seizième, la table de travail du deuxième technicien en soutien des réseaux internes, au quinzième, un bureau vacant au quatorzième, les prototypes des modèles développés entre 2010 et 2015 au treizième, le divan du salon des dessinateurs au douzième, le photocopieur débranché de l’assistant-réceptionniste du Service des ressources humaines au onzième, un concierge au dixième, un vélo stationnaire et son cycliste dans la salle de sport du neuvième, une machine à coudre dans un placard au huitième, le bar secret du directeur de la Comptabilité intermédiaire au septième, le directeur de la Comptabilité intermédiaire au sixième, le bureau du Centre de logistique opérationnel et stratégique du cinquième, la moitié des installations de l’Équipe d’aiguillage des sondages intersectoriels au quatrième, une table du Laboratoire numéro AF567 au troisième, un aquarium et une plante grasse au deuxième, un client anonyme au premier, l’aire de travail de la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle au rez-de-chaussée, la voiture et la mobylette de service du Gouverteur Gestionnaire Général au parking 1, rien au parking 2, la voiture d’un des membres de l’équipe du quatorzième étage de la Centrale de la sécurité au parking 3, rien au parking 4, rien au parking 5, trois voitures de concierges au parking 6.

Le lendemain, comme il n’y avait pas de cube bleu à la réception de la Sous-Division de l’expansion de la Division de l’exploration du Secteur du Contrôle, personne n’a réveillé Nestor. Il s’est levé à midi, a déjeuné, s’est rasé. Puis il est reparti vers la plage de l’Île Banane, où dans la précipitation de son départ, il avait laissé sa valise, ses vêtements, et son tube de crème solaire à la noix de coco.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

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