Les pommes dorées

Mon village est le plus beau des villages. Fonteneige. Les maisons sont coquettes, les chênes vieux et nobles, les pelouses jeunes et fraîches, et l’asphalte a été refait l’an dernier.

Depuis que notre village est village, je ne vois qu’un seul problème: la plupart d’entre nous n’avons pas accès aux pommes. Le verger s’étend pourtant sur les terres publiques, propriétés depuis quatre cent trente-deux ans et six mois du village. Sauf que depuis toutes ces années, nos aïeuls et nous n’avons pu croquer dans une seule pomme fonteneigeoise, de merveilleuses pommes à reflets dorés.

Seule la famille du maire a accès au verger. Comme ils ne peuvent manger toutes les pommes, ils exportent les autres dans les villages du bout du monde, et même, dit-on, au-delà. Le maire s’enrichit, et c’est pourquoi il reste maire de père en fille en mère en fils en brochette familiale depuis l’an un de la fondation de Fonteneige.

C’en est assez. Un vent rebelle souffle sur la plaine et nous gonfle les poumons d’une énergie neuve, indestructible. Nous forcerons le maire à partager le verger, notre bien commun. Rien ne nous arrêtera, nous irons de l’avant coûte que coûte.

Nous sommes déjà sept. Il nous reste à convaincre les trois cents autres Fonteneigeois, à part bien entendu le maire, les trois policiers et le gérant de la banque. Demain matin, nous serons cent, et à la fin de la semaine, tout le village se lèvera.

J’ai déjà distribué des tracts dans toutes les demeures, même celle du maire, par délicatesse. Je me couche donc, ce soir, avec le sentiment du devoir accompli.

J’ai, comme je le fais chaque nuit, bien dormi. Contre toute attente, il y a ce matin deux cents villageois devant ma porte. Je me hisse sur la pointe des pieds, le nez au ciel, et je le sens à nouveau, ce vent rebelle qui nous vient de la plaine.

Deux cents personnes. Il manque tout de même quatre-vingt-deux Fonteneigeois, si, comme la logique nous l’impose, nous excluons le dictateur, les forces de répression, le pouvoir financier et les familles associées.

Encadré par quelques braves, nous visitons les maisons des quatre-vingt-deux absents. Certains ont d’excellents motifs de se dissocier du mouvement qui gronde: deux ou trois accouchent, une douzaine agonisent, un a six côtes cassées, et une a du mal à marcher depuis qu’on lui a opéré le genou et que l’opération ne s’est pas tout à fait déroulée comme prévu si bien que la voici en attente d’une seconde opération qui surviendra, mais quand on l’ignore les listes d’attente sont longues et s’allongent en ce moment même où nous discourons en vue d’une révolution pomologique. Il nous reste tout de même une bonne soixantaine de vaillants à convaincre.

Pour négocier les choses correctement, nous demandons aux soixante de se nommer un représentant, et nous organisons une rencontre au sommet. Comme je suis le chef du mouvement de la masse, c’est moi qui rencontre Fredal, le chef du mouvement collaborationniste. Nous nous asseyons donc, lui sur le capot de sa Chevrolet, moi sur le capot de ma Volvo, et nous entamons les pourparlers.

Fredo: Le maire va jamais accepter.

Moi: Si si. Pourquoi il refuserait, nous sommes la rébellion en marche.

Fredo: Le maire a besoin de ses pommes.

Moi: Nous aussi. Redistribution de la richesse.

Fredo: S’il dit non, nous aurons l’air con.

Moi: S’il dit oui, nous serons ravis.

Fredo: Rien n’est certain.

Moi: Je le concède.

Fredo: Rien.

Moi: Rien.

Le vent a fini par se calmer, et la raison triomphe. Nous n’irons donc pas révolutionner l’ordre du village, bouleverser les bases de notre développement et hypothéquer la croissance promise. Le village, uni à nouveau, marche d’un pas fier et déterminé jusqu’à la maison du maire, pour lui manifester notre sincère volonté de maintenir Fonteneige intact.

Dès notre entrée triomphante dans sa cour, le maire fait irruption sur son balcon, et s’élance vers nous deux, Fredo et moi, qui marchons en tête.

Maire: Je m’incline! Je m’incline! La voix des Fonteneigeois a tonné!

Moi: La raison nous guide, l’avenir nous lie.

Fredo: Exactement.

Maire: Je m’incline vous dis-je. Prenez les pommes!

Fredo: Les Fonteneigeois en ont décidé autrement. Que leur volonté soit maître!

Moi: Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Derrière nous, tous répètent à pleins poumons Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois! L’émotion me serre les tempes, les larmes mouillent mes yeux. Le maire rentre chez lui, et nous traversons ensemble tout le village, en répétant cent fois, mille fois, Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Quel bonheur!

Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.

Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.

Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.

  • Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.

Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.

Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.

Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.

  • Oui?
  • Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
  • Je vous offre un café?
  • Merci, je, oui, il, je.
  • Taisez-vous. Entrez.

Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les flamants roses

Mon nom est Gustave et j’arrive à Zécauteux. À pied. À ce que je vois, ces villageois aiment le grand air. On croirait arriver un jour de fête nationale tellement il y a des gens partout, dehors. Des vieux qui marchent, des enfants qui jouent, des gens à bicyclette, à trottinette, partout ça remue. Je les salue, et tout le monde me répond, sourire aux lèvres. J’espère qu’il y a un café, j’aimerais passer une heure ou deux dans ce bled isolé.

J’ai remarqué que devant chaque maison, ils avaient d’étranges tas de gros cailloux. Des tas en forme de pyramides, d’au moins cent vingt-sept centimètres. Il n’y a aucune inscription, aucune décoration, rien d’autre que des cailloux. Probablement une croyance locale, une sorte d’appel aux forces de l’au-delà. Si j’en ai l’occasion, je me renseignerai, mais prudemment. Le sujet est peut-être sensible, de ceux qu’on n’aborde pas avec des profanes par crainte de lire dans leurs yeux l’étonnement et la condescendance. Ils forment peut-être une secte. Après tout, le symbole de la pyramide est commun dans l’histoire humaine, partout. Pourquoi pas ici à Zécauteux, aujourd’hui.

Il y a de jolies femmes à Zécauteux, en particulier cette petite brune qui traverse la rue en bleu de travail, une énorme clé à tuyau rouge au bout du bras. Je la salue, comme je le fais avec tous depuis que je suis entré dans ce village, et comme les autres, elle me sourit, salue. Mais plutôt que de poursuivre son chemin, elle s’arrête, me considère avec attention, et sourit de plus belle. La voilà qui s’approche.

  • Voulez-vous m’épouser?

Je vois. Cette dame a un épisode.

  • Je ne peux pas vous épouser, je ne fais que passer, dans trente minutes je n’existerai plus.

Elle me saisit la main et la porte à son cœur.

  • Vous souhaitez faire l’amour avant? Je fixe la toilette chez Monsieur Lonton, et je serai toute à vous.
  • Qu’est-ce que c’est que tout cela!

Avouons-le: une sombre prémonition m’envahit. Je retire ma main, recule d’un pas, cherche un regard sur lequel m’appuyer pour me sortir de ce pétrin. Personne parmi ces villageois ne semble intéressé par nous, qui occupons pourtant le centre de la voie publique. Son joli visage toujours souriant, sourire serein ou sourire fou, elle me reprend la main et m’entraîne vers une maison. Nous contournons l’inévitable petit tas de cailloux, elle pousse la porte et nous pénétrons dans une demeure chaleureuse, quoiqu’un peu sombre. Un homme se déshabille dans la chambre de droite.

  • Bonjour Monsieur Lonton.
  • Bonjour Maia.

L’homme, qui retire son caleçon, s’avance vers moi, souriant.

  • Vous êtes le futur époux de Maia?

Je balbutie quelques sons, je lui tends une main qu’il ignore, et sourit de plus belle.

  • Je ne suis ni votre homme ni votre femme, celle-là est bien drôle, mon cher! D’où tenez-vous ces manières?

L’homme me tourne le dos et enfile un maillot de bain. Je l’abandonne là, et rejoins Maia dans la salle de bain. Elle bidouille quelque chose dans le réservoir, sans me porter la moindre attention. Plombière.

  • Voilà.

Elle récupère ma main, ballante, me tire à l’extérieur sans un mot pour l’étrange Monsieur Lonton. Cette fois, il faudra bien que je rompe le charme, et que je m’éclipse. Auparavant, puisque nous sommes en si bons termes, pourquoi ne pas satisfaire ma curiosité?

  • Maia, que signifient ces… structures… ou ces… pyramides… en cailloux?

Elle rit, s’empare d’une pierre au sommet de la pile.

  • Ça? C’est un tas de cailloux, rien qu’un tas de cailloux.

Je suis perplexe. Que me cache-t-elle?

  • Pourtant, il y a un tas identique devant chaque maison, et ils sont approximativement tous de la même taille. Pourquoi chacun élèverait-il cette chose, s’il ne s’agissait que d’un tas de cailloux? Qui veut d’un tas de cailloux? C’est un tas sacré?

Maia m’embrasse sur la joue. J’aurais peut-être dû fuir dès notre sortie de chez Lonton.

  • On dit que dans certains villages éloignés, les gens placent des dizaines de pneus devant leurs maisons. Ailleurs, ce sont des blocs de vieilles voitures écrasées au compacteur. Ailleurs encore, ils font pousser du gazon, de la maison jusqu’à la rue. Partout, c’est pour faire joli.

Je mesure l’ampleur de mon ignorance. Des pneus? Des voitures en blocs? Du gazon? Et quoi d’autre? Et où sont tous ces villages? J’hésite à la croire, même si je n’ai aucun motif pour douter d’elle. Cette femme respire la franchise! Mais si tout est vrai, quelles absurdes habitudes ces villageois étrangers ont-ils développées!

  • Ces tas de cailloux, c’est donc pour faire joli.
  • Tout à fait. Ça ne vous plaît pas? Pas encore? Oh mon cher amour! Vous succomberez! Chacun de ces tas de cailloux, et là je philosophe un peu, veuillez m’ excuser, est un reflet de la personnalité conjuguée de tous les habitants de la maisonnée. Un tas de cailloux, ça se construit sur toute une vie. Vus d’ici, tous ces cailloux sur tous ces tas dans tout le village vous paraissent identiques, alors que pas un n’est pareil. Il existe une infinité de nuances de teintes, de formes et de densité. Je pourrais vous en parler jusqu’à demain matin, et nous ne pourrions ni nous marier ni faire l’amour. Plusieurs livres traitent en haut et en bas de la question. Je ne suis ni experte en la matière, et à vrai dire, ça m’indiffère passablement. Pas au point, cependant, de me passer d’un tas. Mais le mien, qui sera bientôt le nôtre, n’a rien pour rivaliser avec celui de Monsieur Lonton, par exemple.

À parler des tas, la journée avance, et bien que je ne me rende nulle part, j’ai de plus en plus hâte de poursuivre ma route.

  • Maia, vous me plaisez, mon intuition me dit que je pourrais vous aimer. Juste un petit détail. Vous souhaitez des épousailles, alors que moi je n’ai même jamais songé à la chose. Je suis Gustave, bien heureux de vous avoir croisée, mais faisons-nous la bise, et à un de ces jours peut-être. Car entre nous, qui décide de se marier au premier coup d’œil, en pleine rue! Ce sont là des drames qu’il faut méditer longtemps, pendant des années!

Maia m’embrasse à nouveau. Elle passe ses longs doigts dans ma chevelure, descend le long de ma colonne et tâte mes fesses.

  • Ici, on ne se marie pas autrement. Les regards se rencontrent, ils s’unissent dans une connexion spirituelle instantanée, et voilà. Tout simple.
  • Tout simple.

Cette femme m’étourdit. Est-il encore possible d’éviter ce mariage ? Le faut-il? Elle me grise. Si au moins ces villageois plantaient, comme tout le monde, des flamants roses en plastique sur de jolies plaques de béton coulées devant leurs maisons! Mais des cailloux! J’aurais l’impression de vivre sur une autre planète! Je n’ose pas le lui dire, mais j’aurais honte. Moi et mon tas de cailloux! Non, vraiment, je ne me vois pas.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Promenade en forêt

Et voilà! La bagnole dans le fossé! J’aurais dû rester chez moi à ne rien faire plutôt que de m’aventurer dans ce trou perdu! Un autre mariage! Combien y en aura-t-il encore? C’est le septième, et mon père ne se lasse pas. Ça va finir par le crever, toutes ces nuits de noces! Encore une cérémonie! Encore des déclarations, des promesses, des trémolos. La comédie. J’irai à son huitième mariage dans deux ans, si son coeur tient bon.

Mon téléphone ne capte rien. Pas de réseau. Cette forêt, cette route où je n’ai rencontré personne depuis deux heures. 

Bon. Marchons.

Comment savoir si devant, il y a un village, une station-service? Parce que derrière, d’où je viens, je sais qu’il n’y a rien avant au moins cent cinquante kilomètres. Il est déjà seize heures. On dirait que pour la première fois, je vais le manquer son mariage. Cette idée d’aller vivre plus loin que nulle part! Je me demande s’il y a des ours, des loups et des moustiques dans cette forêt. J’ai mon canif suisse, c’est mieux que rien, quoique pour les moustiques… Je vais marcher une heure dans cette direction, devant, et si je ne trouve rien, je reviendrai, j’attendrai qu’une voiture passe.

Surtout, pas de panique. Il y a une route donc il y aura des voitures.

Tiens, un chemin de terre, à droite. Défense de passer. Si j’en juge par la chaîne rouillée, l’endroit n’est pas très fréquenté. Il y a peut-être un chalet où je pourrais passer la nuit, si jamais ça devait se prolonger? Ou des gens. Ou un peu de nourriture, des conserves, de l’eau. Qu’est-ce que je risque?

C’est un long chemin de terre, dirait-on. Je marche depuis une bonne trentaine de minutes et je ne vois toujours rien. C’est vrai qu’avec ces chaussures italiennes, je ne suis pas aussi rapide qu’avec mes tennis. Le chalet doit être installé sur la rive d’un lac ou d’une rivière. S’il n’y a pas de nourriture, il y a certainement une canne à pêche. Je pourrai survivre comme un homme des bois! J’ai vraiment un bon sens de l’humour, je trouve, même dans l’adversité.

Je marche. 

Je marche encore et encore.

J’abîme mes chaussures, mais ainsi soit-il.

J’ai soif, et j’ai oublié de regarder l’heure depuis longtemps, il me semble. J’ai même oublié que je marchais. 

Courage, je me secoue. J’hésite. Je retarde encore un peu l’instant, car pourquoi connaître l’heure qu’il est, maintenant? Je sais que ça m’inquiétera, je constaterai bêtement que je me suis hasardé trop loin, que je n’aurai pas le temps de revenir à la voiture avant la nuit, que me voilà bien seul au milieu des bois, et que bientôt tous les bruits autour de moi me paraîtront suspects. Si cette route ne mène qu’à un ancien secteur de coupe forestière abandonné, j’aurai l’air bien sot dans mes habits de ville avec ce dérisoire couteau suisse.

Vingt heures. A bien fallu par finir par oser lever le bras, baisser les yeux, constater. Vingt heures. Charmante balade en forêt qui s’éternise. Avancer encore un peu, trouver un ruisseau, boire et rebrousser chemin. Chanter, crier, frapper des mains, puisqu’on dit que faire du bruit éloigne les bêtes. Pourquoi pas ne pas en profiter pour débattre d’un sujet épineux, ma conscience de ce côté-ci, mon intuition de ce côté-là ? Les sujets abondent. Est-ce que Dieu existe? Est-ce que le premier ministre existe? Pourquoi se marier sept fois ? Pourquoi se marier une fois ? Pourquoi marcher plus d’une heure, alors qu’on s’était prudemment promis de faire demi-tour? Pourquoi acheter des chaussures si italiennes pour les ruiner incognito dans ce paysage sylvestre?

Ah! Enfin! Ce pan de mur turquoise que j’aperçois entre les arbres, ce serait bien mon chalet! À moins que ce soit un mirage. Cela mérite réflexion. Les mirages sont-ils propres aux déserts, ou surgissent-ils aussi en pleine forêt? Tout dépend de l’action combinée de la déshydratation et de l’insolation. J’ai soif, oui, cruellement, mais j’ai la caboche tiède. Pas d’insolation, grâce à ces grands arbres qui m’enlacent de leurs ombres fraîches, de plus en plus fraîches à mesure que j’avance. Donc voilà: il ne s’agit pas d’un mirage.

Si je ne portais pas ces chaussures de ville, je courrais! Mais j’ai cela, encore beaucoup de patience. Je n’en suis pas à dix minutes près. Vu d’ici, le chalet me semble bien plus gros que ce que j’avais d’abord cru. En meilleur état que je ne l’avais imaginé, aussi. Curieux, dans cet endroit perdu. Est-ce un chien? Oui, et des voix. Des voix? Il y a des gens là-bas? Que leur dire? Vont me reprocher d’avoir ignoré leur affiche, vont me lancer que je n’ai rien à faire ici. Est-ce qu’ils ont le droit de me chasser à coups de fusil? J’expliquerai que j’ai eu un accident, qu’il n’y a personne sur la route, que je suis perdu.

Mais ce chalet, c’est une maison, et une belle maison! Petit jardin derrière, belle pelouse devant, il y a même une voiture, un peu vieille certes, mais qu’importe. Soyons courageux, et montrons-nous à ces gens. 

Petite précaution, je vais tenir cette branche de bouleau, ce sera mon bâton du pèlerin. Si c’est un chien de garde, j’aurai de quoi le recevoir. Et on ne sait jamais, ce sont peut-être des contrebandiers, des fabricants de méthamphétamine ou des politiciens corrompus en cavale! La prudence est de mise.

  • Hey!

Une femme? Elle a peur de moi? Non, elle m’invite à avancer. Un bâtard aboie devant elle. Sa queue s’agite. Bon signe. Une autre femme sort de la maison, et un enfant, et un chat.

  • Ma voiture est en panne. Dans le fossé.

Elle me serre la main, se présente. Quel est son nom? Pourquoi ne reste-t-il pas imprimé dans ma caboche? Je ne vais tout de même pas la prier de répéter. Mon appréhension. Calmons-nous. Ces gens veulent m’aider, c’est ce qu’elles disent, toutes deux. M’offrent à boire, à manger.

  • Mais venez, faut pas rester là.

Oui. C’est vrai. Je ne vais tout de même pas prendre racine devant leur maison. Bouger encore un peu, juste un peu. Quel bonheur de les entendre, quel soulagement. Au-delà des arbres, la lune éclaire la nuit.

La nuit? Je ne l’a pas vue venir celle-là!

Je les suis vers la maison. Je ne peux m’empêcher de jeter un bref coup d’œil à ma montre. Vingt-trois heures trente-cinq!  Quelle folie que tout cela! Je fais un pas, et puis deux, mes jambes me portent avec peine, mes souliers raclent le sol. Outch! Qu’est-ce que ce caillou fait là! Je parie que je me suis fracturé le gros orteil! Oh là! Ce foutu caillou m’a déséquilibré! Que m’arrive-t-il? Je ne suis pas allongé par terre, sauf que je ne me sens plus debout. Je chute, mais si lentement, si doucement. Impression de léviter. Ma tête pivote de son propre chef, et je remarque que les femmes se sont retournées, sourire aux lèvres, sourire qui se mue imperceptiblement en une effrayante grimace. Tout mon corps en apesanteur. J’atterrirai sur un matelas, je m’endormirai! Comme je suis las! J’ai besoin de dormir. Puis-je dormir avant de manger? La route était longue. Il m’a fallu tant de courage. Mais vous êtes là! J’ignore où sont mes bras, que sont devenues mes jambes. Ma tête descend, traverse l’espace, les galaxies. Cet escalier qui m’invite, et cette première marche si accueillante. M’appelle. Et je suis…

  • Oh… Il saigne.
  • Assommé?
  • Mort, je crois.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les macareux

Tournage de trois jours à Borgarfjarðarhreppur. Reportage sur la chasse au macareux. Ce matin, Markus, le caméraman, a perdu son portable. Tombé dans le fjord. Vingt-trois heures. Chalet mal isolé. Markus boit. Marek, le réalisateur, et Marcia, la journaliste, boivent aussi, mais les yeux rivetés à l’écran de leurs portables. Il suit le Tour des Chic-Chocs sur son portable noir, elle suit une chasse à l’homme sur son portable argent.

Portable noir: … moins de cent kilomètres avant la fin de ce Tour des Chics-Chocs. Après quelques jours dans les montagnes, les coureurs s’élancent maintenant sur une section de route très rapide. Mais à moins d’un imprévu majeur, les trois podiums devraient aller à Mileau et aux deux coureurs de l’équipe…

Portable argent: … suspect, qui est en cavale depuis hier après-midi, aurait été aperçu avec son otage en fin de journée à… oui… voilà… il aurait été aperçu à L’Ascension-de-Patapédia, une petite localité forestière près de la frontière du Nouveau-Brunswick… On ignore comment le suspect a réussi à échapper à tous les barrages policiers… Pour ce qui est de l’otage, que la police a identifié hier comme étant une dame Vargas, ophtalmologiste de Santa-Maria dans l’État du Rio Grande do Sul au Brésil, nous avons obtenu cette photo que vous voyez à l’écran, il s’agit…

Portable noir: … dans le contre-la-montre, et vous avez raison Jack, avec dix minutes d’avance sur Corison de l’équipe SML, il ne fait aucun doute que Mileau montera sur la plus haute marche à Sainte-Anne-des-Monts aujourd’hui. Le peloton sort maintenant du Parc national Forillon, et… Gil, nous devons nous interrompre pour quelques messages de nos commanditaires… Vous cherchez une voiture capable de…

Markus: Dis Marek, Milleau, c’est pas lui ton copain?

Marek: C’est lui. Cette fois, il leur en a mis plein la vue. Pas un qui peut le suivre. Il les a tous perdus dans les Chic-Chocs.

Markus: Vous vous entraîniez ensemble, non?

Marek: Si. Mais il y a longtemps! Quinze mille kilomètres par année, la musculation, le cardio, le yoga. C’était pas mal. Mais Mileau, lui, c’est trente mille qu’il fait par année. Pour moi, c’était impossible. Le facteur génétique.

Markus: Le…

Portable noir: Quelle performance Jack! Il y a longtemps que nous n’avons pas vu un tel coureur! Tout à fait Gil, Mileau aurait très bien pu se contenter de maintenir la cadence… avec dix minutes d’avance, il ne craint rien… mais il a plutôt décidé de pousser la machine, et il vient d’augmenter son avance d’au moins une minute… Tout un spectacle! Je crois que…

Portable argent: … et pendant que les frictions au sein du Parti républicain…

Markus: Où c’en est, cette histoire de vol de banque et de prise d’otage?

Marcia: Ils ont été aperçus dans Avignon. Ces imbéciles de policiers. N’arrivent pas à l’arrêter. Une honte.

Markus: T’as vu les gros plans des macareux?

Marcia: Désolée. Pas la tête à ça. Demain… Demain matin.

Markus: Ça va pas?

Portable noir: … croyais pas, mais le peloton se rapproche, oui mesdames, messieurs, c’est incroyable, mais sur cette majestueuse côte gaspésienne, le peloton gagne du terrain sur Corison et Mooney. Gil, je crois que les deux coureurs de l’équipe SML vont tenter quelque chose. Leur avance est confortable, mais la situation pourrait…

Portable argent: …  et un témoin nous a confirmé qu’un homme accompagné d’une femme, qui semblait terrorisée, a volé son côte-à-côte. Il se serait enfui sur une route forestière à proximité de Manche-d’Épée. La police n’a pas voulu confirmer l’information. Selon plusieurs résidents, si le suspect ne connaît pas cette forêt, il risque de s’y perdre. Cela vient donc compliquer la tâche des agents, qui devront maintenant trouver des véhicules en mesure d’affronter des conditions difficiles… Merci, Julie, nous…

Markus: Quelle aventure! Au moins, la touriste, elle en aura vu du pays!

Marcia: C’est pas drôle.

Markus: Oh. Pardon. Pourquoi, tu… Marcia, ça va?

Marcia: Je suis épuisée. Les macareux morts, et maintenant cette histoire qui semble ne pas vouloir se terminer. Cette touriste, cette Vargas, j’aurais pu la connaître.

Markus: Le Brésil?

Marcia: Mes arrières-grands-parents sont originaires de Santa Maria. J’ai sans doute encore de la famille là-bas. Ils connaissent peut-être les Vargas. C’est terrible tout ce qu’elle doit subir. Sans compter qu’elle ne comprend peut-être pas le français! Maintenant, la voilà perdue aux fonds des bois avec un forcené!

Markus: Une autre bière? Non? Oh moi, je n’ai que ça à faire. Ça finira bien par m’endormir.

Marek: Tu parles portugais?

Marcia: Non. Mes parents non plus.

Portable argent: … hélicoptère qui survole la forêt. Selon deux résidents à qui on a demandé de guider les policiers, le suspect aurait été aperçu à l’est des éoliennes. Plusieurs policiers lourdement armés prennent place dans les six côte-à-côtes réquisitionnés. Un chef négociateur est parmi eux… Merci Julie… Et justement, nous apprenons à l’instant l’identité du suspect. Il s’agit d’Al Bilodeau, trente-quatre ans, condamné pour vol de calices à seize ans, pour vol avec effraction dans une librairie à vingt-quatre ans, et pour cambriolage dans la maison du maire de Shawinigan à trente ans. Il est sorti de prison il y a à peine huit mois… Nous retrouverons dans quelques minutes notre correspondante sur le terrain, qui suit le déroulement de cette chasse à l’homme extraordinaire… Pour l’instant…

Portable noir: … et à quatre-vingts kilomètres de l’arrivée, Jack, Corison semble se détacher de Mooney… Oui Gil, parions que le coach a pris cette décision à cause du risque que représente le peloton,  qui n’a pas cessé de se rapprocher. Visiblement, Mooney a tout donné, et il ralentissait Corison. Même si Mooney conserve toujours deux minutes sur le peloton, le podium vient probablement de lui échapper… Un moment tragique pour lui, Jack, mais le coach n’avait pas le choix… Voilà Corison, après un dernier geste à Mooney, qui s’élance, et il fonce sur cette route plate, où il compte bien assurer sa deuxième place. Jack, vous avez vu toutes ces voitures de police à Manche-d’Épée… Oui Gil. Quelle course excitante! Nous nous en souviendrons longtemps de cette édition du Tour des Chic-Chocs! Pendant ce temps, Mileau est toujours seul devant, avec douze minutes sur Corison, mais cette avance…

Marcia: Tu sais Markus, ce serait vraiment absurde que cette Vargas vienne mourir toute seule dans cette forêt canadienne! J’espère que Bilodeau va se rendre, quand il réalisera qu’il n’y a pas d’issue. Il ne va quand même pas faire le tour de la Gaspésie et revenir à Québec!

Markus: Il est cuit, il le sait. Zéro option. Peut-être la forêt. S’il décide de s’enfoncer à pied dans la forêt, d’y vivre pour les deux ou trois prochaines années. En tout cas, son otage ne lui sert plus à rien. Elle va même devenir un boulet. Il serait beaucoup plus mobile sans elle.

Marek: Les flics en ont probablement plus qu’assez. M’étonnerais pas qu’ils prennent plus de risques. Pauvre Madame Vargas.

Portable argent: … et l’étau semble se resserrer. Nous pouvons suivre la progression des policiers grâce à une radio à ondes courtes. Le suspect et son otage roulent toujours dans le côte-à-côte volé. Ils se trouveraient en ce moment à un endroit appelé les Côtes-du-Portage, sur un chemin qui longe le sommet de la falaise… Voilà, nous sommes… Nous apprenons ces détails en direct, et tout laisse croire que le dénouement approche… Écoutez, je crois que… Oui… Oui c’est bien cela… Bilodeau s’enfuit à pied en direction de la falaise, il a abandonné son otage dans le véhicule… Les policiers… Nous entendons dans la radio les policiers dire que Madame Vargas est saine et sauve… Mais Bilodeau… J’écoute pendant que je vous parle… Tout ceci est du véritable direct… il s’approche dangereusement de la falaise… Les policiers craignent qu’il ne se précipite en bas… Coups de feu… Oui, confirmé… Deux coups de feu… Atteint à la jambe gauche… contact visuel perdu… un policier semble dire que la balle a déséquilibré Bilodeau, qui serait tombé du haut de la falaise… mais tout cela reste bien entendu à confirmer, nous…

Portable noir: … Corison qui a réussi à gagner deux minutes sur Mileau, mais il semble éprouver de la difficulté à pousser davantage… Encore soixante-quinze kilomètres et si Corison veut conserver sa deuxième place, il doit ménager ses forces… Surtout que Mileau file comme s’il était tout frais… On ne croirait pas, Jack, qu’il vient de parcourir plus de huit cents kilomètres en cinq jours… À un rythme incroyable… Mais Gil, attendez… Qu’est-ce que c’est… Regardez la falaise! Un rocher qui se détache? Et Mileau qui n’a rien vu… Il va… Bon sang!… Jack!… Où est Mileau? Jack?… La moto sur laquelle prend place le caméraman a vacillé… Voyez, nous avons l’image de l’hélicoptère… Ils s’approchent… Qu’est-ce que c’est? Mileau est par terre, immobile… C’est un homme!… Gil… C’est un homme… Un homme s’est écrasé sur Mileau… tombé du haut de la falaise… Jack, Mileau ne bouge pas… Corison s’est arrêté… Tout le peloton s’arrête derrière…  Quelle tragédie! Gil!

Marek: Ton Bilodeau…

Marcia: Sur ton Mileau!

Markus: Comme ça se termine!

À l’extérieur, le vent s’est enfin calmé. On n’entend plus que le ressac des vagues, et les ploufs éparpillés des jeunes macareux qui se laissent choir du haut de la falaise.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le souterrain

L’otage: Madame, je vous en prie, pourquoi me détenez-vous captif ici?

La kidnappeuse: À cause d’un incompétent.

L’otage: J’ai froid. Vous me laissez croupir ici, sur ce béton glacial, en caleçon, alors que mes vêtements sont là, derrière vous. Vous pourriez me les rendre, je ne serais pas moins captif, mais je ne risquerais pas d’attraper la crève et d’être cloué au lit pour deux semaines. Je me demande bien pourquoi vous restez là, derrière votre bureau, à m’observer par-dessus vos lunettes. Vous me rappelez la réceptionniste du dentiste quand elle lève les yeux sur la salle d’attente pour s’assurer que le prochain patient est bien là, elle qui l’a pourtant appelé cinq fois au cours des cinq derniers jours pour s’assurer qu’il n’oublierait pas le rendez-vous, car son patron le lui répète souvent, chaque absent est une vente en moins, le néant n’ouvrira pas la bourse pour acheter une couronne, un traitement de canal ou un nettoyage supplémentaire, et superflu. Mais je sais bien que ce n’est pas le dentiste qui m’attend, et en plus de geler, j’ai honte. M’exposer ainsi, devant une si charmante dame, m’incommode. À voir ce vieux ventre vaseux vous imposer sa hideur velue, j’en ai la gorge étranglée. Et ces jambes, mes pauvres jambes si maigres, cagneuses et blanches, et mes bras sur lesquels ma peau ballotte, comment offrir tout cela à vos cruels yeux d’émeraude sans en rougir! J’implore un soupçon de charité, et respectez, je vous en prie, la dignité humaine d’un honnête contribuable. Je vous en conjure. Rendez-moi mon pantalon, ma chemise et ma veste, vous le voulez bien?

La kidnappeuse: Impossible. Nous vérifions votre identité. Si vous êtes celui que nous recherchons, vous les paierez cher, vos vêtements.

L’otage: Quoi! Mon identité! Vous m’avez kidnappé, et vous ignorez qui je suis! Qu’est-ce que c’est que cet amateurisme? Quand on rêve d’une rançon suffisamment élevée pour récompenser tous les efforts que ce type d’entreprise exige, on prend le lapin en filature, on suit ses déplacements, on étudie son horaire, et on frappe au bon moment. Ainsi, pas de risque de se retrouver avec une déconcertante erreur sur la personne. Je n’ai jamais, personnellement, kidnappé qui que ce soit, mais le premier venu pourrait vous enseigner l’ABC du rapt. Vous n’écoutez jamais de suspenses à la télé? Ça me semble pourtant simple, enfantin. Alors que là, nous voici dans une position embarrassante, vous avez sur les bras un bonhomme qui ne vous rapportera pas un rond, et moi je grelotte à poser devant une femme chez qui mon pauvre corps malmené ne pourrait éveiller que la nausée. Pourtant, cela m’étonne, vous m’examinez d’un oeil froid, chirurgical, comme si sur ma peau molle vous cherchiez à décoder les hiéroglyphes qui indiquent l’île où j’ai enterré un coffre rempli d’or, de diamants et d’opales. Détrompez-vous, il n’y a rien de tel. Vous ne lirez rien d’autre, sur cette peau, que la désolation d’une vie qui s’est embourbée il y a de cela, hélas, bien des années. J’ai deux cents dollars dans mon compte en banque, je vous assure, il n’y a rien à tirer de moi. Pourquoi ne me laisseriez-vous pas partir? J’oublierai votre visage et vos yeux d’émeraude, au bureau j’alléguerai une angine, et vous serez libre de kidnapper le bon numéro. Ça me semble raisonnable, non?

La kidnappeuse: Non.

L’otage: Mais enfin, pourquoi garder le mauvais otage?

La kidnappeuse: C’est peut-être le bon. On vérifie.

L’otage: Et si c’est le mauvais?

La kidnappeuse: Vous ne serez pas le seul. Il y en a d’autres, dans le souterrain.

L’otage: Le sou… Le souterrain? Vous m’effrayez. Est-ce une histoire de psychopathe qui collectionne les victimes qui se ressemblent toutes, plus ou moins? Je parie que dans votre souterrain, ce sont des bedonnants pas jolis jolis, fauchés, que personne ne réclamera s’ils disparaissent. Pas vrai? Ce n’est pas le fric qui vous allèche, mais la perspective d’une petite séance de torture, pourquoi pas, jusqu’à ce que le coeur lâche et qu’il faille jeter la carcasse encombrante.

La kidnappeuse: Non. Mon frère et moi, nous voulons du fric. Nous avons une cible, bien identifiée, mais nous n’avons jamais vu son visage. C’est embêtant. Comme mon frère est légèrement stupide, ça complique les choses. Depuis quelques semaines il se ramène avec toutes sortes de types qui nous sont parfaitement inutiles. Nous vérifions votre identité, et si vous n’êtes pas la cible, nous vous descendrons au souterrain.

L’otage: Pourquoi ne pas nous libérer? Au souterrain, je serai un poids pour vous. Il finira bien par déborder, votre souterrain! Vous projetez de me liquider, comme ils disent à la télé, c’est ça? Vous allez me faire mou… mourir? Ça ne vaut pas le coup, je peux vous en assurer. Demandez-moi n’importe quoi, vous l’aurez! Mais par pitié, laissez-la-moi sauve, la vie!

La kidnappeuse: Ils promettent tous la même chose, ils raisonnent tous de la même façon. Demandez-moi n’importe quoi! Sauf qu’à la première requête, ils rechignent, ils se renfrognent et refusent de parler.

L’otage: Je parlerai! Je parlerai! Allez, demandez!

La kidnappeuse: Quelle est la pire chose dont vous vous soyez rendu coupable dans votre vie?

L’otage: Facile! Je vais vous répondre, oui, sans problème. Et vous me libérerez, et je ne dirai rien sur vous, je n’ai pas intérêt, je préfère vivre avec ce petit secret que mourir franchement.

La kidnappeuse: Répondez.

L’otage: Oui. Voilà. La pire chose. Vous êtes la première personne à qui j’en parle. Voilà. Oui. J’avais vingt-deux ans. Il y avait cette femme que j’aimais à la folie. Sauf qu’elle et mon cousin avaient prévu de se marier l’été suivant. Tragique perspective. Je devais agir vite, frapper fort. J’ai utilisé toutes mes économies, et j’ai même emprunté un peu à ma mère et à mon cousin, pour payer les services d’une prostituée. J’avais un plan qui me paraissait infaillible. Mon cousin coucherait avec la prostituée, je les prendrais discrètement en photo, et la femme de ma vie viendrait pleurer sur mon épaule la rupture des fiançailles. Quelques mois plus tard, le cœur enfin libre, elle redécouvrirait le sourire à ma vue, vous vous imaginez, et un avenir d’amour s’ouvrirait à nous. Je me présente donc avec la prostituée chez mon cousin, je la lui présente comme une amie d’enfance, nous entrons, nous buvons, et je me trouve un prétexte pour m’éclipser. Subrepticement, je me suis caché dans le placard de sa chambre à coucher, et j’ai attendu. Je les entendais, dans l’autre pièce. Oh horreur! Il lui parlait de son mariage, et elle lui expliquait qu’elle n’avait pas toute la nuit devant elle, que je l’avais payée pour coucher avec lui, et qu’elle rendrait, s’il le désirait, le service pour lequel je l’avais si chèrement payée. Sinon, pas de problème, elle appellerait un taxi, elle partirait. J’ai entendu mon cousin jurer, mais il s’est aussitôt excusé. Il a servi un verre à la femme, ils ont bavardé encore quelques minutes, puis il lui a appelé un taxi, qu’il a payé. Puis, en silence, mon il est entré dans la chambre, s’est planté devant le placard, et d’un geste vif a ouvert la porte sur mon ignominie. Je ne l’ai plus jamais revu, ni la femme de ma vie. Après cette aventure, j’ai décidé de…

La kidnappeuse: Ferme-là. Mon frère arrive.

Le kidnappeur: C’est pas lui.

La kidnappeuse: J’avais deviné. Quand donc y parviendras-tu? Incapable! Va, descends-le.

L’otage: Vous ne pouvez pas! J’ai répondu à votre question. Honnêtement.

La kidnappeuse: Oui oui. Mais votre crime ne m’a pas plu.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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La cloche

La cloche

Dans l’immeuble, il y a Monsieur Lambric et vingt-trois ménages de locataires répartis sur quatre étages. La Société immobilière Avidia, qui se fait un point d’honneur de nommer chacune de ses propriétés, n’a rien trouvé de mieux que Canopus.

Les habitants de Canopus bénéficient d’une grande quiétude, grâce à dix pages de règlements que chacun doit respecter sous peine d’expulsion. Comme ces logements sont en grande demande, l’obéissance est généralisée.

Monsieur Lambric, sous-directeur adjoint de la Division des modules complémentaires au sein de Technicormy, vit seul avec son chat Gianetto. Il adore écouter ses vieux vinyles, lire des magazines d’histoire et inventer de nouvelles recettes à base de sole. Monsieur Lambric se rend à son boulot à bicyclette, mais s’il pleut ou s’il neige, il prend un taxi, même si c’est plus cher que l’autobus et le métro. L’odeur de ses concitoyens l’indispose, et leur babillage lui plaque une migraine à tous coups.

Comme les murs de l’immeuble ne sont pas parfaitement insonorisés, dimanche matin Monsieur Lambric entend très nettement sa voisine de droite tousser. Bien renseigné par le téléjournal du soir, qu’il écoute avec une grande rigueur, Monsieur Lambric reconnaît tout de suite le principal symptôme de la stevim-21, cette horrible maladie extrêmement contagieuse provoquée par le virus d’origine trifluvienne, le stellavirus. Les individus atteints par cette maladie connaissent, après une insuffisance fonctionnelle passagère des bronches, une infection verticale qui entraîne une détérioration du conduit auditif telle qu’ils en perdent l’équilibre, et chez plusieurs sujets particulièrement atteints, les cliniciens ont remarqué une propension à voter pour des candidats très très à gauche.

Monsieur Lambric pose tout doucement Gianetto sur le sofa, s’empare de son téléphone, compose le 911. 

  • Ma voisine a la stevim-21… Oui… Je suis positivement positif… Immeuble Canopus, numéro 34.

La réponse est immédiate, discrète, propre. Deux agents isolent la voisine du 34 dans une cloche de verre, qu’ils recouvrent d’un drapeau national. Impossible pour le voisinage de savoir qui est encloché, et pour quel motif. Comme toutes les autres, la cloche sera entreposée au CRE, le Centre de Récupération de l’Est. Le contenu de la cloche sera ensuite séché, et la farine obtenue sera mélangée à de la moulée qui sera vendue à bon prix aux producteurs avicoles, bovins et porcins. 

Lundi, ce sont les voisins d’au-dessus qui toussent. Monsieur Lambric soupire, composé le 911, et d’autres cloches quittent  l’immeuble, direction les poules, les bœufs et les cochons.

Le mardi, c’est au tour des voisins de gauche, musiciens, de tousser. Et le même soir, la voisine d’en dessous tousse aussi. 911 à nouveau, la cloche, la moulée.

Inquiet, Monsieur Lambric s’est acheté, en ligne, un scaphandre en fort bon état. Le prix était élevé, mais le sous-directeur n’a pas hésité. Vêtu de cet appareil, il entreprend de sillonner les corridors de l’immeuble pour exercer, comme il l’a expliqué aux autorités, son devoir de bon citoyen. 

Dès le début, force lui a été de constater que la contagion progresse. Tout de même, Monsieur Lambric hésite à dénoncer les nouveaux malades, tourmenté par un dilemme d’ordre moral. C’est que la première, une femme d’origine étrangère, lui déplaisait depuis le premier jour où il l’a croisée dans le corridor. Il y avait aussi un couple aux cheveux roux qu’il n’a jamais pu sentir. Il n’aime pas les roux, c’est inné. Et puis, cette femme qui lui a rit au nez lorsqu’il lui a proposé un verre. Et cet homme qui s’est moqué de son chat. Monsieur Lambric ne veut pas profiter de la contagion pour assouvir sa haine. Cela le chagrinerait, il ne serait pas fier du tout s’il n’avait pas la certitude d’œuvrer pour le bien communautaire.

La tempête sous son coco n’était qu’une petite averse printanière. Le devoir est le devoir, Monsieur Lambric se tient droit et compose une fois de plus le 911. Cela prend une bonne dizaine de minutes, le temps de signaler tous ceux dont il a inscrit les numéros de porte sur sa liste.

À ce rythme, on s’en doute, le Canopus se dépeuple, et les dirigeants de la Société immobilière Avidia maugréent, parce que les autorités ne leur permettent pas de louer les logements, à cause du stellavirus qu’on croit caché dans les placards et sous la moquette.

Le lendemain, nouvelle tournée des corridors du scaphandrier, nouvelles délations, nouvelles cloches et farine dans la moulée pour les poules, les boeufs et les cochons. Après le téléjournal du soir, Monsieur Lambric se brosse les dents, passe la soie dentaire, plie ses vêtements propres et range les autres, soigneusement, dans le panier d’osier sous l’évier de la salle de bain. Il enfile son pyjama de soie blanc à fines rayures bleues, se glisse sous les couvertures où Gianetto vient bientôt le rejoindre. Il s’endort, et son premier rêve le transporte dans les bras d’une blonde qui devient un blond qui devient une blonde qui devient un blond et quand on cogne à la porte, il est en sueur.

Deux agents de la brigade spéciale stevim-21 le poussent à l’intérieur du bout d’une longue perche d’acajou. Monsieur Lambric proteste, expose ses hauts faits de collaboration avec les autorités sanitario-agricoles, rien n’y fait. Les agents lui indiquent d’un geste sans équivoque qu’ils sont déterminés à faire la sourde oreille, et à l’insérer manu militari sous la cloche de verre. Monsieur Lambric se calme, leur souligne la perte que son passage sur la meule représenterait pour le bien-être commun, il leur désigne même le scaphandre qui semble le narguer, assis dans un fauteuil du salon. Polis, les agents relèvent la cloche, et aident Monsieur Lambric à y pénétrer. L’un d’eux explique, en scellant le verre, que selon le nombre de signalements au Canopus, 63,7% des résidents sont atteints. Cela dépasse nettement la limite de 63,5% fixée par les autorités pour imposer l’évacuation générale d’un immeuble. Statistiquement, poursuit l’agent, même les résidents qui ne présentent encore aucun symptôme sont atteints et développeront la maladie au cours des prochaines heures, ou peut-être des prochains jours. Quant à savoir s’il y aura des bien portants dans la farine, on ne pourra jamais répondre à cette question, mais au moins on sera tranquilles.

Cloché, Monsieur Lambric n’a saisi que la moitié de cet éclaircissement. Il est maintenant bien séparé de ses confrères humains, sous le verre scellé où il trépassera sous peu. Sans un au revoir, les agents jettent le drapeau national sur la cloche, qu’ils sortent de l’immeuble.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Immeuble paisible

Dans la cage d’escalier, les murs sont peints vert pomme, avec une bande de bois décorative à trente centimètres du plafond, en pin verni. L’escalier est en bois, usé certes, mais repeint chaque deux ans de la même couleur marron depuis un demi siècle. Le propriétaire a peut-être obtenu un rabais à l’achat, cela lui vient peut-être d’un frère ou d’un beau-frère quincaillier, voire même, pourquoi pas, il est peut-être directeur général d’une usine productrice de peinture. Cela, nous ne le saurons jamais, car personne jamais ne lui demandera. Nous ne saurons pas, non plus, si la peinture marron est exactement la même que celle achetée cinquante ans plus tôt, et si oui, comment elle a pu se conserver si longtemps.

Sylvia pousse la porte du quatrième, probablement parce qu’il n’y a pas d’ascenseur dans l’édifice. Ce matin, elle porte une jupe à pli plat bordeaux, un chemisier écru tout simple, et des souliers plats. Institutrice, fonctionnaire, bibliothécaire, comptable, ou autre chose.

Elle descend d’un bon pas, sans se presser, mais avec une détermination routinière rassurante. Sylvia s’en va travailler, cela paraît évident. Elle porte sous le bras une serviette qui n’est ni trop mince, ni trop épaisse. Une femme consciencieuse, qui n’accumule pas les retards, ponctuelle et responsable. Parions qu’elle sera promue quand le temps viendra de l’être, sans devancer qui que ce soit, mais sans traîner la patte derrière ses collègues. Cela viendra juste à point.

Elle descend avec une régularité et une souplesse presque mécaniques. Sylvia ne rechigne pas le matin pour se lever et rendre au travail, elle y va de face, jamais à reculons. Elle ne se précipite pas pour autant. C’est un boulot, pas une passion, c’est un devoir et rien d’autre.

Entre le troisième étage et le deuxième, elle doit ralentir. Il y a là des gens qui bloquent tout l’espace de l’escalier. Elle s’arrête, mais sans s’énerver, sans soupirer ou lancer des regards désapprobateurs ou carrément méchants, comme quelques-uns de ses voisins n’hésiteraient pas à le faire. Sylvia reste polie.

  • Pardon. Laissez passer.

Mais on ne la laisse pas passer. Ses paroles ne sont pas entendues, pas perçues. Ces deux hommes, car ce sont des hommes, sont durs de l’oreille, ou trop concentrés sur leur besogne pour s’intéresser à elle.

Le plus grand, Malo, tennis chaussettes blanches bermuda jaune polo marine délavé, est aussi le plus maigre. La calvitie gagne du terrain sur son coco, mais il ne masque pas cette défaite du cheveu. L’autre, Valentin, trapu, costaud, bottillons éculés jeans délavé t-shirt avec baleine sur le devant et SAUVONS LA PLANÈTE en caractères Trebuchet MS dans le dos, nez en patate verres fumés cat eye toupet touffu maintenu en place par un gel super puissant, se meut avec une agilité naturelle qui rappelle les enfants ou les bêtes sauvages.

  • Laissez passer.

Ils ne bronchent pas, ne prennent pas même la peine de lever un oeil sur Sylvia, impassible malgré une probable contrariété.

Valentin domine Malo de plusieurs dizaines de centimètres, malgré la taille supérieure de Malo. C’est qu’il a réussi à le plier en lui tordant un bras dans le dos. Malo geint, et Valentin donne un coup sec. Un dos se brise, et Malo tombe à genoux. Il supplie.

  • Je te promets que… je te promets que…

Ce qu’il promet, ou ce qu’il voudrait promettre, on l’ignore, et Valentin ne s’y intéresse visiblement pas. Il tire un couteau qu’il portait dans un étui à sa cheville, et l’introduit d’un geste ample et précis, dans le bas du ventre de l’échalas. Le sang tarde à jaillir, mais ça vient, et le polo s’assombrit en son centre. Valentin tire sur le couteau pour le relever dans l’estomac, mais l’exercice semble ardu, et la lame bouge lentement. Sans doute est-elle de qualité moyenne, ou simplement, mal affûtée.

  • Laisser passer.

Sylvia a parlé un peu plus fort, et cette fois, Valentin s’est tourné vers elle. Étonné, il lève les sourcils au-dessus de ses cat eye, et s’incline.

  • Pardon, mademoiselle, pardon.

D’une main, il tire Malo vers lui, tout en maintenant la lame bien enfoncée dans les entrailles, dont certaines ont commencé à s’exposer à l’air libre, pendant que Malo s’accroche à son bras de ses deux mains, qui s’affaiblissent. Sylvia poursuit sa descente dans la cage d’escalier aux murs vert pomme et à la bande de pin verni. Valentin recule légèrement pour éviter de tacher son jeans, et permettre à Malo de s’allonger de tout son long, parallèlement au mur pour ne pas nuire aux locataires de cet immeuble paisible qui voudraient descendre.

Sylvia atteint la rue, et contrairement à son habitude, trottine légèrement jusqu’à l’arrêt du bus. Elle ne sera pas en retard. Elle rajuste en deux secondes son chemisier, qui s’était légèrement évasé au-dessus de la jupe.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Flip the burgers

Mister Tayler, le gérant, régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je fais cuire des burgers douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler n’est pas d’ici. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide qu’ils remettent à chaque employé.

– Flip the burgers!

C’est Mister Tayler, dans le haut-parleur au-dessus des plaques de cuisson. Physiquement, Mister Talyer gère du matin au soir à partir son bureau installé dans une tour au milieu de la cuisine. C’est une sorte de mirador vitré, d’où il peut tout voir, tout surveiller. Il y accède par un ascenseur, et l’air là-haut est climatisé, frais, parce que les gérants ne parviendraient pas à penser dans les effluves de graillon.

– Flip the burgers!

Mister Tayler repose sur un solide fauteuil de chêne et de fer, construit sur mesure pour supporter son poids. Ce fauteuil est fixé au sol sur un axe, qui tourne silencieusement grâce à un système complexe de roulements à bille, mu par une simple pression du pouce. Mister Tayler bénéficie ainsi d’une capacité de surveiller tous les angles de la cuisine, et même au-delà. Mais sa principale tâche, évidemment, concerne la gestion de la cuisson des burgers.

– Flip the burgers!

Depuis que je travaille ici, j’ai fait cuire des milliers de burgers, peut-être même des millions. Je devrais compter, établir une moyenne quotidienne, puis hebdomadaire, puis mensuelle, et en appliquant la règle de trois, j’obtiendrais une évaluation assez précise de mon oeuvre complète. Mais je ne le fais pas, du moins pas encore. Je n’ai pas encore déterminé à qui cette information serait utile. Certainement pas à moi.

– Flip the burgers!

Pourtant, j’aurais du temps à consacrer à ces calculs. J’ai du temps à consacrer à une foule d’idée, de projets, de fantaisies, de remords, de désirs, de futilités. Entre deux ordres, j’ai de délicieuses minutes à moi. Je peux les meubler comme je l’entend, sans en rendre compte à qui que ce soit. Bien entendu, je dois me contenter de courtes idées, puisque même si ces moments sont nombreux, ils restent brefs.

– Flip the burgers!

Quand je travaille, j’arrive mal à penser aux moments où ne je ne travaille pas. Je sais toutefois que durant mes congés, il m’est impossible de me remémorer mes journées de travail. Amusant, n’est-ce pas? Peut-être y a-t-il trop de moments durant la semaine où ma cervelle gambade, que je suis à sec lorsque viennent les moments de repos. Comme diraient les philosophes de la Compagnie, chaque chose en son temps.

– Flip the burgers!

Parfois j’imagine que je fais autre chose. Tout ce qui a pu me trottiner dans la tête depuis cinq ans! Là, par exemple, en ce moment même, je me verrais bien gardien de zoo. Je nourrirais les bêtes les plus féroces, et je ferais la sieste parmi les primates. Je pourrais même, à l’occasion, répondre aux questions des visiteurs, quoique cela ne figurerait pas parmi mes tâches prioritaires. J’assisterais les vétérinaires et qui sait, peut-être deviendrais-je moi-même vétérinaire.

– Flip the burgers!

Une crampe dans le mollet droit. Cela m’arrive fréquemment, pas d’alarme. Je n’ai qu’à raidir la jambe légèrement, et à mettre tout le poids sur la jambe gauche, le temps que cela passe. J’ai développé un sens de l’équilibre impressionnant, un véritable flamand! Je pourrais me tenir bien droit sur une jambe pendant une heure, sans broncher. Je le fais parfois, quand j’ai besoin d’un petit défi de nature physique. Cela contribue à fusionner tous les éléments de mon être.

– Flip the burgers!

Nous sommes tenus de garder le silence au travail, question d’assurer une réponse efficace et précise aux défis que nous avons à relever du matin au soir. Je me contente donc de parler intérieurement à ma voisine de plaque de cuisson. Elle travaille ici depuis trois ans et demi, et je sais que je pourrais lui raconter une quantité phénoménale de choses gentilles. Je lui ai demandé de m’épouser à plusieurs reprises, intérieurement, et j’ai même risqué une remarque osée sur sa silhouette. J’ignore si elle aussi me parle, et si oui, que peut-elle bien me dire!

– Flip the burgers!

Tiens, la voix de Mister Tayler, le gérant. Grâce à lui, la viande est cuite à perfection. Mister Tayler régit le tiers de ma vie. Depuis cinq ans, je suis au poste douze heures par jour, cinq jours par semaine. Mister Tayler est d’ailleurs. Il est né à Joliet, Illinois, a grandi à Ottawa, Illinois, a épousé une femme de Marseilles, Illinois. La Compagnie l’a formé dans son laboratoire privé de Prophetstown, Illinois. Tout cela est écrit dans le guide de la Compagnie.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Un cadavre pâle

J’ai rencontré Leyla tout simplement. Une soirée organisée par mon amie d’enfance, celle avec qui je passais les étés, en Normandie.

Ma mère et moi descendions toujours au même hôtel, même quand Monsieur Jérôme est mort, assassiné par son cousin qui l’accusait d’avoir dépucelé sa fille, brûlé sa bergerie et ridiculisé sa descendance sur la place du marché. Mon amie séjournait avec ses parents dans un charmant pavillon que l’on atteignait par un étroit chemin qui serpentait le long d’une pente abrupte. Elle descendait souvent dîner à l’hôtel, et un soir où je m’ennuyais sur la terrasse, elle m’a parlé. Par désoeuvrement, je me suis laissé être amoureux d’elle. Caroline. Elle riait trop, du matin au soir, et refusait mes baisers, pas même sur le bout de ses jolis doigts. Cela a duré plusieurs étés, puis la vie nous a secoués. Elle a fait sa médecine, moi mon droit.

Un soir que je sortais d’une pièce de théâtre ennuyante, comme elles l’étaient toutes à cette époque, j’ai heurté l’épaule d’un colosse. J’étais ébranlé, mais plutôt que de me repousser, l’homme m’a attrapé le bras pour m’éviter de choir sur le trottoir. Je l’ai remercié, et elle m’a sauté au cou, sans m’embrasser. Caroline.

Que d’années séparaient la jeune fille aux rires éternels de cette femme sereine, douce et intelligente. Debout au milieu de la foule, les mots nous échappaient, et un tourbillon de souvenirs nous serrait l’un contre l’autre. Je sentais les larmes me monter aux yeux, ma voix frétillait comme une truite qui retrouve sa liberté après avoir frôlé la mort aux mains d’un pêcheur. Ça y était, ça vibrait, la voix de la folie résonnait en moi et étranglait tout raisonnement, et d’un geste grandiose je me suis légèrement incliné. J’allais la demander en mariage sur-le-champ. Par chance, le gentil colosse m’a saisi la main des deux siennes pour la serrer avec chaleur, et je me suis tu. Elle voulait tout savoir sur ma vie, il me posait mille questions, mais j’ai prétexté un rendez-vous, un dossier à revoir avant l’audience du lendemain, une maîtresse qui m’attendait, et je me suis éloigné. Il s’est précipité vers moi, m’a tendu sa carte avec son adresse, m’a invité à cette soirée deux semaines plus tard.

Il y avait tant de hors-d’oeuvre, de vins et de gens que je n’ai pas eu une minute avec Caroline. Mais il y avait Leyla. Une amie d’enfance de Caroline, mais visiblement pas une amie des étés en Normandie, puisque je ne l’ai jamais rencontrée là-bas.

Leyla ne ressemble pas à Caroline, elle n’a pas sa grâce, son sourire, ses cheveux d’or, elle n’a rien de tout cela, je le vois bien, mais elle est tout de même un peu Caroline. Elle a connu Caroline, en elle se sont accumulés des milliers de phrases, de mots prononcés par Caroline, tous ces souvenirs de jeux, d’études et d’aventures. Leyla n’est pas Caroline, mais un peu, tout de même.

Et nous voilà au cinéma, elle et moi. Un film coréen, avec sous-titres en anglais. Car Leyla, tout comme Caroline m’assure-t-elle, adore les films du monde, comme elle dit. Alors moi qui ne comprends ni le coréen, ni l’anglais, je décide d’aimer le film que nous regardons, même s’il est projeté dans un minable cinéma de répertoire, dont la toiture fuit, à ce que je peux en juger des cinq ou six sceaux dans lesquels s’écrasaient de grosses gouttes d’eau.

Leyla, captivée par le film auquel je ne comprends rien, abandonne sa main sur ma cuisse, immobile. Ça me plaît. La chaleur de ses doigts me communique jusque dans l’épine dorsale le souffle chaud du vent qui soufflait devant l’hôtel des Roches noires lorsque nous y flânions Caroline et moi.

Sauf que l’eau continue à couler du toit. Les employés devraient y voir, car certains des sceaux débordent, et le tapis est déjà tout imbibé. Moi je m’en balance, j’ai pris l’avion, je suis à Trouville, j’ai perdu vingt ans et je suis heureux. Je me décide, je prends mon courage à deux mains et je pose délicatement ma main sur la sienne. Le sable est chaud, des enfants se poursuivent sur le trottoir de bois. Cette fois, elle n’a pas refusé, elle m’abandonne ses doigts que je porte aussitôt à mes lèvres.

Là-bas, juste devant nous, tous les sceaux débordent et il doit bien y avoir deux ou trois centimètres d’eau par endroits. Je sens l’eau monter sur mes chaussures. Leyla, près de moi, ne bronche pas. Les yeux rivés sur le grand écran, elle lit la traduction en tentant de suivre l’action invraisemblable des acteurs et des fantômes, car on dirait un film d’horreur, ou de revenants.

Moi je lèche ses doigts. Un à un. Et quand j’en suis au cinquième, je recommence. Allez-retours incessants, dont je ne me lasse pas. Là-bas, la marée monte, et les mères sonnent le rappel des troupes. L’heure du goûter ou de la sieste. Nous restons immobiles, Caroline et moi, même si l’eau nous chatouille les genoux, même si sa jupe est trempée. Je frissonne sous les mouvements de l’eau froide, mais sa chaleur à elle me rassure, me réchauffe. Ma main libre glisse sur sa cuisse trempée, et quelle merveille, elle ne la chasse pas. Je gambade le long de sa cuisse, je m’aventure jusqu’à sa culotte, imbibée de toute cette eau salée. Elle écarte légèrement les jambes, m’invite à déraisonner devant l’éternité de l’océan, malgré les risques d’insolation.

Pourtant, dans le cinéma, l’eau monte sérieusement. Il y a longtemps que le niveau a dépassé nos chevilles et nos genoux. Nos sièges baignent maintenant dans cette eau odorante, noirâtre, qui doit charrier les restes de goudron de la toiture et la moisissure du plafond. Mais rien, semble-t-il, ne pourrait détourner le regard de Leyla, absorbé par cette aventure coréenne abracadabrante. C’est quand même curieux. Il n’y a plus personne dans le cinéma. Pourquoi n’interrompent-ils pas la projection? Où sont les employés? Où est le gérant?

D’un mouvement de bassin, elle embrasse mes doigts à travers le tissu de sa culotte. Je ferme les yeux, et d’une main, je me défais de mon pantalon. Une vague l’emporte. J’allonge le bras pour le rattraper, mais en vain. Je ne veux pas abandonner la cuisse et la culotte de Caroline, où pour la première fois on m’offre l’hospitalité. Une vague la soulève légèrement, juste assez pour que je fasse glisser sa culotte à ses chevilles. Ce dérisoire bout de vêtement se perd aussitôt dans les flots, avec mon pantalon. Mes mains plongent pour retrouver toutes les surfaces de son peau, je caresse, je grave dans ma mémoire les vallées, les collines, je vibre je pleure de joie. Derrière nous, la plage est maintenant déserte. Elle n’est plus qu’un vaste lit pour ces amoureux mythiques.

J’avale la tasse. Je relève la tête. Nous avons de l’eau jusqu’au cou. Le niveau s’élève à une vitesse folle, comme si là-haut des vannes avaient cédé. Leyla s’étire le cou pour respirer, sans détacher ses yeux de l’écran.

À chaque vague, nos corps tanguent. Portée par l’eau, je la soulève sans effort. Je prends une grande respiration, j’emplis mes poumons à pleine capacité, et je plonge. Je me glisse sous elle, et c’est ainsi que je me présente, plus dur que le diamant. Elle remue doucement, et se laisse choir jusqu’au bout. Je n’en crois pas mes sens, Caroline, toi qui a toujours refusé le moindre baiser, Caroline, j’éclate de joie.

Le lendemain, l’équipe de nettoyage appelé à la rescousse a retrouvé, collés au bas de l’écran, une culotte et un pantalon. Et sous les sièges de la troisième rangée, un cadavre, un seul, livide et souriant.

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Michel Michel est l’auteur de Dila