Deux hommes sur un pont

Un pont au-dessus d’un torrent. Cent deux mètres plus bas, des eaux tumultueuses, des rocs à vif, un grondement continu.

Un homme, la trentaine, jeans, t-shirt, arrive de la rive droite, pendant qu’un autre homme, la cinquantaine, complet veston, sérieux, arrive de la rive gauche. Sans se regarder, ils s’arrêtent tous deux au milieu du pont, sur des trottoirs opposés. Dos à dos, chacun regarde le torrent qui les appelle.

Chacun soupire, chacun jette un coup d’œil circulaire et aperçoit l’autre.

JEUNE & VIEUX (simultanément): Que faites-vous là?

JEUNE: J’ai affaire ici.

VIEUX: Mes affaires vont mal.

JEUNE: Vous voulez sauter? C’est ça? Parce que c’est le bon endroit, tout le monde vient ici. C’est connu.

VIEUX: Sauter? Vous voulez rire!

JEUNE: Craignez rien, je ne vais pas vous en empêcher.

VIEUX: Et vous? C’est pour sauter que vous vous arrêtez au milieu du pont?

JEUNE: Oui. C’est ainsi. Mais je n’ai pas trop envie d’en parler. Vous voyez, je croyais être seul.

VIEUX: Moi aussi. J’espérais être seul. Enfin, l’être encore un peu. Parce que seul, je le suis depuis quelques semaines maintenant.

JEUNE: Qui n’est pas seul! C’est pas une raison pour sauter. Vous déconnez.

VIEUX: Vous, c’est quoi?

JEUNE: C’est moi. Je suis constitué tout de travers. Ça n’a jamais fonctionné. J’avais un amour, je l’ai maltraité, je l’ai perdu. J’en ai trouvé un autre, je l’ai maltraité, je l’ai perdu à nouveau. C’est ainsi depuis que j’ai vingt ans. Je ne garde rien. Ni les emplois, ni les amours, ni les amis. Rien. Ce qui m’enquiquine, ce n’est pas la solitude. Ça, parfois, j’aime bien. Non, c’est cette irrésistible pulsion à tout détruire. Tout détruire.

VIEUX: Je vois. Faudrait voir un psy, mon gars. Sans doute un truc dans votre jeunesse, un traumatisme. Commun. Ça se traite.

JEUNE: Les psy sont chers. Et vous?

VIEUX: J’ai travaillé toute ma vie pour être riche. À quarante ans, je l’étais, riche. Millionnaire. Plein de millions. Une femme, des enfants, des propriétés. Puis une autre femme, d’autres enfants, d’autres propriétés. D’un divorce à l’autre, ma fortune a fondu. Alors j’ai voulu me refaire, j’ai diversifié mes investissements, j’ai pris des risques, et j’ai tout perdu. Plus que perdu. J’ai l’honneur d’avoir quelques millions de dettes. Je suis fatigué. pas le goût de tout reprendre.

JEUNE: La honte totale, quoi.

VIEUX: Il y a de ça, oui. Ils m’ont tous tourné le dos.

JEUNE: Mais enfin! Tout perdre, quand on est millionnaire! C’est pas fute fute.

VIEUX: Je vous en prie.

JEUNE: Faut le reconnaître. Vous bossez comme un fou pour avoir du pognon. Vous l’obtenez. Mais vous trouvez le moyen de tout gâcher. Ça ne tourne pas rond, là-haut!

VIEUX: Restons polis, nous ne nous connaissons pas, tout de même.

JEUNE: Moi je n’ai jamais rien obtenu, vraiment. Mais vous! Le succès, et monsieur s’arrange pour pulvériser des décennies d’efforts! Pathétique.

VIEUX: Jeune homme! Je ne permettrai pas qu’on m’insulte.

JEUNE: Vieux con.

VIEUX: Jeune vaniteux.

JEUNE: Incapable.

VIEUX: Je vais vous apprendre!

Le cinquantenaire agrippe le jeune homme, et avant qu’il n’ait pu réagir, le balance dans le torrent. Au même moment, des policiers, alertés par des témoins, foncent sur le pont. Ils ont tout vu.

Comdamné pour meurtre, le ruiné pourrit en prison, où on le surveille de près. De temps en temps, il subit la colère de ses nouveaux confrères.

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L’amie des animaux

Un alaskan malamute, que tout le monde trouve charmant, sauf les voisins qui n’en peuvent plus de ses hurlements à la lune, même les soirs sans lune. Jorge et Jonas prennent l’apéro chez leur amie Liane, l’amie des animaux et de l’alaskan malamute qu’elle a appelé Roger.

JONAS: C’est vrai que c’est un joli chien.

JORGE: Un peu gros, mais oui, joli.

LIANE: C’est plus qu’un chien. C’est Roger, mon ami. Il comprend tout, Roger. Ne riez pas. Quand je lui dis que c’est l’heure du dodo, il comprend.

JORGE: Il se couche aussitôt?

LIANE: Oh, Roger aime qu’on le lui répète un peu. En fait, il adore. Que voulez-vous, chacun ses petites faiblesses.

JONAS: Liane! Ton chien vient de chiper une tranche de pain!

Liane sourit, maternelle.

LIANE: T’en fais pas. Roger mange du pain. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais dès qu’il voit du pain, il ne peut pas résister.

JORGE: Regardez! C’est pas qu’une tranche, il part avec le pain au complet!

LIANE: Roger, tu fais ton coquin parce qu’il y a de la visite! Oh, Roger! Mes amis, je dois vous l’avouer. Je n’ai jamais aimé comme j’aime Roger! Oh, ne faites pas cette tête-là! On peut très bien aimer des animaux. Vous ne pouvez pas savoir, mais comme les animaux ne parlent pas, la communication est beaucoup plus subtile. Comme si nos esprits dialoguaient, comme si nos âmes volaient ensemble. Quelque chose de spirituel, je crois. Et d’intellectuel.

JORGE: Intellectuel?

JONAS: C’est une métaphore.

LIANE: Non non, pas une métaphore! Oh la la, non! C’est la pure réalité! Pure!

JONAS: Merde!

Le chien, ses deux pattes crasseuses sur le pantalon de Jonas, attrape son steak, le secoue dans tous les sens et s’en va l’avaler, en dix secondes, devant le seuil de la cuisine.

JONAS: Mon pantalon est foutu! Ton chien! Ton chien! Tu ne peux pas le retenir? L’attacher?

Liane, grand sourire d’amie des animaux.

LIANE: C’est le plus gentil des pitous. Roger, il est plus doux qu’un lapin!

JONAS: Mon pantalon! C’est un pantalon tout neuf!

Jorge s’éloigne précipitamment de la table. Juste à temps, puisque le chien enfourne son steak, directement dans son assiette.

LIANE: Si vous saviez comment Roger est intelligent. Au début, je lui ai appris les trucs de base, ceux que tous les chiens peuvent faire. S’asseoir, se coucher, tourner, sauter. Mais c’était, comment dire, un peu trop élémentaire pour Roger.

Le chien mord dans le steak de Liane, renverse au passage les coupes et la bouteille de vin, qui se fracasse sur les carreaux. Vin rouge sur le pantalon écru de Jorge, débris de verre éparpillés entre les trois dîneurs. Jonas, irrité, se lève, repousse sa chaise qui tombe à la renverse. Il marche en direction de la porte, suivi par Jorge.

JONAS: Tu as un problème, Liane!

JORGE: C’est vrai, quoi! On ne traite pas les gens comme ça!

LIANE: Je lui ai donc appris plein de choses. Je suis, si vous voulez, son enseignante à temps plein. Parce que oui, j’ai quitté mon boulot pour me consacrer entièrement à son éducation.

JONAS: Je ne te reconnais plus. Adieu Liane.

JORGE: Elle n’écoute pas. Nous n’existons pas.

LIANE: Mon mari m’accusait de lui préférer le chien! Comme c’est drôle. Évidemment, j’ai nié, longtemps. Jusqu’à ce que je me rende compte qu’il avait raison. Alors j’ai demandé le divorce, et plus personne ne s’interpose entre Roger et moi. Après tout, comme dit ma psy, nous n’avons qu’une vie! Autant la vivre pleinement, aller au bout de nos passions!

JORGE: Elle est folle. Ça finira mal.

JONAS: Pas notre problème. Viens, faut disparaître!

De la cuisine montent des bruits de verre brisé, de vaisselle piétinée, de nourriture mastiquée. Bruyamment.

LIANE: Récemment, je lui ai appris à retrouver des gens. J’embauche un étudiant, qui me sert de cobaye. Rassurez-vous, il ne lui est rien arrivé! Ah ah ah! Je prends son foulard, par exemple, et je demande à l’étudiant d’aller se cacher dans le bois. Une heure plus tard, je tends le foulard à Roger. Ah ah ah! Au début, il le déchiquetait! Quel plaisantin! Maintenant, il l’abîme un peu, c’est sa manie, mais surtout, il sait retrouver l’étudiant. Épatant, non?

Vêtements crottés, visages rouges, Jonas et Jorge quittent la maison, courent jusqu’à leur voiture et démarrent en faisant crisser les pneus. Dans la maison, un vacarme retentit, comme si le vaisselier au complet venait d’être renversé.

LIANE: T’en fais pas Roger, les gens ne nous comprendront jamais.

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Carla et Rosario

CARLA: Monsieur l’inspecteur, la situation est corrélativement simple, et vous comprendrez tout dans quelques minutes, si vous me laissez le temps de produire devant vous l’essentiel de l’imbroglio dans lequel je me suis enfoncée bien malgré moi, soyez-en certain, car qui souhaiterait se débattre dans cette soupe sans pouvoir en tirer le moindre bénéfice, la moindre petite douceur, pas même une once d’affection, encore moins d’amour, puisque tout est là, tout sera dit, dans ma quête frénétique mais raisonnable pour un grand amour teinté de passion, flammes, larmes, cris, j’avais décidé de sauter dans ma voiture et de rouler sans m’arrêter, pas même au feu de circulation, à l’intersection de ma rue et du boulevard, je l’avoue, pour me rendre au plus vite chez Rosario, le Rosario que je n’avais jamais vu, certes, mais qui accompagnait chacun de ses messages d’une photo, vingt-sept ans, athlétique, poétique, diabolique, et souvent torse nu, quoique ces images ne m’émouvaient pas, je veux dire, pas à elles seules mais accessoirement parce qu’elles accompagnaient des mots d’amours d’une franchise et d’une limpidité que je n’aurais jamais imaginées chez un homme et cela, si vous les aviez lues vous comprendriez, mais qu’est-ce que je dis, bien sûr vous les avez lues, vous ne faites que ça, fouiner dans les intimités, farfouiller avec votre joli museau blasé, donc vous voyez que ce n’était pas que les photos, c’était un ensemble, tout de lui avait fini par former une existence dont chacune des fibres participait de son essence, en sorte qu’il devenait impossible d’en soustraire une seule sans provoquer l’écroulement général, alors quand il m’a donné rendez-vous devant le théâtre de marionnettes du parc Richetrou, après plus de trois mois d’échanges en ligne, je palpitais, vous savez, le coeur, les poumons, la rate et tout parce que, comme dans toutes les transmutations, un doute persiste, s’installe malgré soi et c’est la raison pour laquelle j’ai combattu si ardemment ce sentiment, pour l’effacer, le terrasser afin d’arriver à lui dans un état de grâce exactement semblable à celui qui nous liait internettement, pour ne rien gâcher, pour ne pas avilir par mes faiblesses une communion si fine, si profonde et sincère qui, de cela je peux en être fière, je suis parvenue à maintenir intacte en conduisant peut-être un peu trop vite, je le concède, vous me direz combien je vous dois, mais tout de même prudemment, si j’en juge par l’absence d’accident dans mon sillage, à part la vieille clôture que j’ai emboutie en me garant devant chez lui, par mégarde, parce que ça n’avait pas d’importance, parce que c’était dans un monde que je quittais et que je ne reverrais jamais, à tel point que j’ai laissé les clefs dans le contact, prête à m’envoler, vaporeuse, et quand j’ai frappé chez lui il n’y avait devant sa porte qu’une âme illuminée, une femme cosmique qui s’apprêtait à vivre une fusion nucléaire, si bien que lorsque la porte s’est ouverte, j’ai senti une immense chaleur m’envahir, me brûler des pieds à la tête, et pendant une fraction de seconde je croyais réallement que je me consumait, là debout sur ce seuil inconnu, mais patemment ça ne s’est pas produit puisque dans la fraction de seconde qui a succédé, je me frigorifiais sur place, le visage levé sur un homme d’une cinquantaine d’années, bel homme comme on dit, pour son âge, mais bedonnant, mi-chauve, nez fatigué, l’oeil papelard, qui s’est mis à parler, un jargon d’où je ne distinguais que de rares mots comme ben belle et plusieurs autres de la même tournure, ce qui m’a fait réaliser que j’avais en face de moi non pas un domestique, un frère ou un père, mais l’homme en chair et en paroles, Rosario lui-même, imposteur, fumiste et déprédateur qui aurait mérité que je le fusille sur le champ, si j’avais eu un fusil, pour m’avoir rejeté dans l’étang de boue d’où je croyais m’être extirpée depuis trois mois déjà, aussi, vous remarquerez que ma réaction a été toute en retenue, et s’il n’avait pas insisté pour m’aider à dégager ma voiture prise dans la clôture, je ne serais pas ici, mais il ne me lâchait pas, et tout en poussant il me baragouinait toujours la même pâtée, d’où se dégageaient encore des ben belle et des amour, ce qui devait correspondre à sa façon de me faire la cour, ou peut-être, plus prosaïquement, à me convaincre de lui faire une pipe, et ça n’arrêtait pas, sa voix grasse et sourde qui m’étouffait, qui me faisait monter la nausée jusqu’à ce que je doive me fermer les yeux et les oreilles pour reprendre des forces, déterminée à sauter de ma voiture et à m’enfuir le plus loin que je pourrais de ce monstre, mais quand j’ai rouvert les yeux, je n’ai d’abord vu que sa grosse tête dégarnie appuyée sur le capot, puis son ventre, et derrière, le mur de sa maison où, mais à ce moment-là je ne m’en étais pas encore rendu compte, ma voiture l’avait écrasé bien malgré moi, car je le répète, fuir m’aurait suffi, mais à cet instant précis, celui où mon pied est tombé malgré moi sur l’accélérateur, je tentais de reprendre mes sens, et si j’ai couru ensuite, ce n’était pas par culpabilité mais simplement pour ne pas m’anéantir, pour ne pas sombrer avec lui, ma tête près de la sienne sur le capot, unis dans le même cloaque à respirer les même relents d’ordures, parce que je ne savais pas qu’il avait, ou qu’il allait, trépasser, parce qu’il l’est bien, du moins c’est ce que j’en déduis à cause de votre tête, qui est mieux que la sienne, rassurez-vous.

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Soixante-dix à l’heure

J’ai le feu au cul. Pardonnez ma vulgarité, ça chauffe, et je crains de finir rôti.

Le vent pousse le feu dans notre direction, et ce pick-up devant qui n’avance pas! Soixante-dix kilomètres à l’heure sur une route droite, en parfaite condition, avec un incendie qui menace de nous griller les uns après les autres. Impossible de doubler, la voie de gauche est encombrée de débris et de véhicules d’urgence.

Je ne vois pas très loin dans mon rétroviseur, à cause de la fumée, mais à la radio on dit que des voitures brûlent sur la route B-640, à quarante kilomètres à peine derrière moi. J’étais là il y a trente-cinq minutes! Il y aurait des victimes, mais on ignore combien. La zone est maintenant inaccessible, l’incendie trop violent, les services de secours ont dû rebrousser chemin.

Je vois des flammes au loin, dans mon rétroviseur. À notre droite, elles dégringolent à une vitesse folle le flanc de la montagne. Ce taré qui n’accélère pas!

J’ai beau klaxonner, lui faire de grands gestes de la main. Il ne bronche pas. Si nous n’accélérons pas, le feu atteindra la route avant que nous ne soyons sortis de cet enfer!

Je vais l’écraser, ce klaxon, jusqu’à ce qu’il réagisse!

Que fait-il? Il sort son bras. Mais que m’indique-t-il? Le panneau de limite de vitesse! Maximum 70. La cloche!

Macaque apprivoisé! Il y a le feu! Urgence! Personne ne va te coller une contravention pour dépasser la limite, intégriste!

Si au moins je ne conduisais pas cette Honda. Trop basse pour pousser dans le derrière de son gigantesque Dodge Ram! 

Derrière et à ma droite, je les vois de plus en plus clairement qui pointent leurs flèches dans les tourbillons de fumée, les flammes! Elles approchent, elles gagnent du terrain. Si au moins ce vent pouvait tomber!

Je ne veux pas crever à cause d’un vieux soumis qui se fait un point d’honneur de se courber devant toutes les lois, même les plus sottes! Respecter la limite de vitesse quand il faut sauver sa peau!

Derrière moi, ça klaxonne, et je klaxonne, nous finirons bien par le faire craquer. Personne n’est idiot à ce point.

Tiens, il y en a un qui prend le risque. Je vois dans mon rétroviseur une Jeep qui tente de dépasser par la droite, sur l’accotement. Mais c’est bien trop étroit, ça ne passera pas. Il va… Oh! Il bascule dans le fossé! C’est bien fini la course pour lui. J’espère qu’il n’a rien, et surtout, que quelqu’un s’arrêtera pour lui prêter secours.

C’est la folie. La mort nous souffle dans le cou.

Une explosion. Moins d’un kilomètre derrière, une voiture qui vole au-dessus des autres. Elle retombe sur une vieille Mustang. Quelle horreur! Le feu est sur nous.

J’accélère, je fonce sur le Ram. Bang. Oh la la! J’ai failli perdre le contrôle. Il n’a pas bougé. Il a légèrement ralenti.

Si au moins il y avait une route transversale, mais je connais le coin, c’est un long fil sur encore vingt kilomètres.

Appeler Martha, les enfants. Peut-être les derniers mots. Simplement dire que je les aime. Allo?

Quelle est cette merde! Impossible d’obtenir la communication. Lignes surchargées, ils l’ont dit à la radio.

Pas de panique. Ressaisissons-nous. Je ne grillerai pas. Il va finir par accélérer.

Pourquoi les flics ne s’en mêlent pas? Pourquoi ne nous débarrassent-ils pas de ces obtus dangereux qui nous tueront tous!

Derrière, les voitures explosent les unes après les autres. Les flammes dansent autour de nous. Un mur rougeoyant grimace à ma droite. Des volées de flammèches tombent sur les voitures, courent sur la route.

Le Ram ralentit. J’ai failli l’emboutir. Nous approchons d’un village. Soixante kilomètres à l’heure.

Une énorme branche enflammée se brise dans la boîte du Ram. Il n’accélère pas. Il ne freine pas.

La voiture qui me suivait n’est plus là. Je n’ai pas entendu la déflagration. Noyée dans cette apocalypse.

Nous n’atteindrons pas le village. Nous ne l’atteindrons pas. Cinquante kilomètres à l’heure. Je ne vois plus rien. Je n’arrive plus à respirer.

Quand ma voiture explosera, je serai déjà mort.

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Parachuté

Je l’ai rencontrée au Deauville Tattoo Festival. Canadienne. Deux jours, deux nuits. Nous nous sommes séparés à Roissy. Deux avions, deux retours. J’ignore son nom. Avant de partir, elle m’a chuchoté que nous aurions pu vivre ensemble pendant des mois, peut-être des années. Je l’ai suppliée de me laisser son courriel, m’a seulement dit qu’elle était de la Mauricie, Québec, Canada. Elle m’a quitté en me disant que si cette passion était pour nous, le destin nous réunirait.

La Mauricie. J’ai regardé, c’est grand. Quarante mille kilomètres carrés. Je ne crois pas au destin, mais sait-on jamais!

Deux mois plus tard, me voilà, parachute au dos, à survoler la Mauricie. Je sauterai au point le plus central, et je laisserai les vents me transporter là où il lui plaira.

Mon destin. C’est parti!

Sous moi, il n’y a que de la forêt. À perte de vue. Des montagnes, des lacs, des montagnes. Une inquiétante mosaïque verte et bleue.

Heureusement, les vents sont forts, et je me déplace vers le sud à une bonne vitesse. Mais si j’atterris là-dedans, je ne donne pas cher de ma peau. La survie en forêt, je n’y connais rien. Je n’ai ni vivres ni tente, pas même de bonnes chaussures de randonnée.

Trop tard. Impossible de remonter à bord de l’avion. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’il a disparu bien vite, cet avion. Me voilà seul au-dessus de ce pays que je ne connais pas.

Une route! Tout de même. Il y a des gens qui vivent par ici. Ou qui passent par ici, parfois. Aucune voiture, mais une route, c’est déjà ça.

Disparue la route. Forêt à nouveau. Paraît qu’il y a des ours, des loups, des lynx, des moustiques.

Une route à nouveau. Qui serpente dans la forêt entre les lacs. Quelques voitures, des camions. J’approche de la civilisation! Ma passion! Mon destin! J’arrive!

Des habitations, à peine visibles sous le couvert végétal.

D’autres routes. Enfin. J’approche du sol, je toucherai bientôt la cime des arbres!

Un village! J’atterrirai dans un village!

Me voilà rassuré. Laissons le vent me guider. Pourvu que je ne tombe pas au milieu de la route, devant un semi-remorque. Destin ennuyeux.

Des toits, des jardins, une église.

Quelques mètres, je vais toucher terre!

Oh! Aie!

Ma cheville!

Comment ai-je pu atterrir sur le toit de cette maison? Une si petite maison! Je crois que je me suis foulé le pied.

Mon parachute doit bloquer la porte d’entrée. J’entends remuer là-dessous. Est-ce qu’ils accueillent les étrangers à coup de fusil, dans ce pays?

Une femme, qui a bien dix ans de plus que moi. Me demande ce que je fais là. Je suis mon destin, madame. Elle n’est pas armée, elle sourit.

Ce n’est pas la femme que j’espérais rencontrer. Évidemment. J’aurais pu inventer, vous mentir un peu et raconter que je l’ai retrouvée, que le destin nous a réunis.

Mon amour du Deauville Tattoo Festival vit peut-être dans une cabane en bordure d’un des centaines de lacs que j’ai vus de là-haut.

La femme m’aide à descendre. Me soigne la cheville. Nous sommes dans un bled qu’ils appellent Saint-Élie-de-Caxton. Contrairement à moi, Élie, neuvième siècle av. J.-C., n’a pas atterri, il s’est envolé. Je l’ai peut-être croisé sans m’en rendre compte.

La femme était seule depuis trois ans, deux mois, une demi-heure. Elle ne l’est plus, depuis que nous avons signé les papiers à la mairie.

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Il y a une solution à tout

Échange de messages dans un groupe de discussion. Léa, Méo, Mae et Léo.

LÉO: C’est embêtant. Nous partons en vacances demain. Tous les bagages sont dans le camping-car. Et les jeux des enfants. Et les bicyclettes. Et le vin.

MÉO: Tout de même. C’est ton père. Ça comporte des corvées.

MAE: Et toi Méo? C’est ton frère, non? Ça comporte quoi, dans ton cas?

MÉO: Je te rappelle que je suis à Sydney, Australia, ma belle. Toi qui ne travailles pas, tu as tout ton temps.

MAE: Moi, c’est impossible. En ce moment, un raz-de-marée roule sur mon existence!

LÉA: Mae? C’est l’amour?

MAE: Fou! Oui oui. Fou fou! Délié, illimité, affiné.

LÉO: Troisième cette année? Ou quatrième?

LÉA: Léo!

MÉO: L’amour, ça n’empêche rien. Tu peux t’occuper des funérailles.

MAE: Nous nous écrivons toutes les heures! Nous serons ensemble ce soir, demain soir. Mon esprit possédé. Je voudrais bien, mais j’en serais incapable. Inepte.

LÉO: Ça pourrait être une belle façon de faire connaissance, préparer des petites funérailles ensemble. Main dans la main, choisir un cercueil, organiser une exposition du cadavre, et finir le tout par un feu de joie!

LÉA: Léo, tu exagères! Ta soeur a peut-être trouvé le bonheur, tu ne vas pas tout lui gâcher!

LÉO: Mais toi Léa, c’était ton mari, la corvée, c’est pas plutôt à toi qu’elle reviendrait?

LÉA: Il a été mon mari pendant sept ans, mais dans la dernière année, tu le sais bien, il me trompait. Ouvertement. Au vu et au su de toute la ville. Alors.

MÉO: Il s’en vantait. C’est bien mon frère.

MAE: Faut le faire congeler. On s’en occupera quand on pourra.

LÉO: J’ai vérifié. Impossible. Ils peuvent le garder au frais pour quelques jours, mais le congeler, ils ne peuvent pas.

LÉA: Légalement, le congeler nous-mêmes, ça poserait un problème, je crois. Les gens, ils n’ont pas le droit de garder des cadavres chez eux, ad vitam aeternam.

MÉO: Sans compter que s’il y a panne d’électricité, ça risque de sentir mauvais. Et qui voudrait avoir un corps en décomposition dans son sous-sol?

LÉO: J’ai pas de congélateur.

MAE: J’en ai un, mais il est rempli de brocoli congelé. Mettre de la chair par-dessus, non merci. Ça corromprait. Et puis, je suis végétarienne.

LÉO: Personne ne te demande de le manger.

MAE: Idiot!

LÉA: Caser un cadavre entre les fruits congelés et le saumon fumé, ça ne se fait pas.

MÉO: Alors, vous n’avez pas le choix. Il vous faudra bien les faire, ces funérailles! Vous prenez le premier cercueil venu, une p’tite soirée, une p’tite cérémonie, deux ou trois mots et hop dans le four. Pas besoin d’attendre les cendres. Ils en disposeront. Au rebut!

LÉO: Tu peux bien parler, toi tu t’en fous, dans ton Australie lointaine! Tu n’auras pas à lever le petit doigt! On te reconnaît, toujours absent quand la famille a besoin.

MÉO: Je paierai le cercueil, si ça peut vous consoler.
LÉA: Tant qu’à payer, pourquoi ne pas embaucher quelqu’un pour s’occuper du cadavre? Cercueil, salon funéraire, incinération. Deux ou trois personnes.

LÉO: Des acteurs, en somme. Pour jouer notre rôle.

MAE: C’est une excellente idée! Ils joueront bien mieux que nous. Je suis certaine qu’à l’École de théâtre, nous pourrions en trouver quelques-uns. Ça leur fera un peu de sous pour payer leurs études.

MÉO: Ça existe, un service comme celui-là? Ça se fait?

LÉA: Tout peut se faire, du moment qu’on le décide.

MAE: Alors c’est décidé.

LÉO: On peut tout faire en ligne?

LÉA: Je publie une annonce ce soir, et j’en suis certaine, on y répondra tout de suite. Nous diviserons les frais après.

LÉO: D’accord.

MÉO: Au salaire minimum. Faudrait pas exagérer.

LÉO: Ça va de soi.

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Les petits caractères

Jonathan a failli mourir. Cris, effroi, angoisse. La mère incriminait l’épouse qui dénonçait les mœurs barbares du clan.

Le médecin traitant allait débrancher les appareils, qui de toute façon consommaient beaucoup trop d’électricité. Et l’hôpital avait besoin du lit pour des malades guérissables.

Mère et épouse ne s’entendaient pas sur la couleur du cercueil ni sur le prix.

C’est alors qu’est apparu ce médecin de génie. Nouveau. Il proposait de le sauver, en lui implantant un soutien artificiel. Comme d’autres ont des prothèses.

Cris, espoir, enthousiasme. La mère accusait l’épouse de l’avoir abandonné, mais l’épouse n’entendait pas, n’écoutait pas, tenant la main du malade, murmurant des mots de leur vie à tous les deux.

Un mois plus tard, Jonathan rentrait chez lui.

Retrouvons-les, lui et son épouse, heureux comme des pinsons, le soir de leur premier repas en tête à tête. Vive le bonheur, dirait ma sœur.

ÉPOUSE: Enfin, mon petit Jon! Enfin de retour! La mort a perdu la partie!

JONATHAN: Dire que je pourrais être en train de m’amuser avec les racines des pissenlits!

ÉPOUSE: C’est horrible! Parlons de ce qui nous attend. Comment te sens-tu?

JONATHAN: Parfaitement bien, comme si je n’avais jamais été mourant. C’est marrant, non?

ÉPOUSE: C’est inespéré. Est-ce que tu nous entendais, quand tu étais dans le coma?

JONATHAN: Je ne suis pas certain. Il y avait des gens, mais c’était comme dans un rêve. Comment savoir? Une chose dont je suis certain, j’ai senti ta présence jour après jour, tu dansais près de moi, tu chantais, tu riais et j’étais rassuré.

ÉPOUSE: Oh Jon! Comme j’ai eu peur de te perdre!

JONATHAN: Cette technologie, c’est inespéré. Quand je retournerai voir ce médecin, je lui apporterai un présent. Ça vaut bien ça! Vous cherchez le cadeau idéal pour un homme dans la quarantaine, visitez notre boutique virtuelle! Vous y trouverez un vaste choix d’articles de sport ou de bricolage, vous y trouverez même des billets pour les meilleurs spectacles en ville!

ÉPOUSE: Jon? Qu’est-ce que tu racontes?

JONATHAN: C’est pas moi. Ça parle tout seul. Sinistre.

ÉPOUSE: Tu trembles, viens, viens t’allonger sur le divan.

JONATHAN: On dirait que je suis possédé.

ÉPOUSE: Tu veux de l’eau? Des cachets? Un verre de rhum?

JONATHAN: Oui, s’il te plaît. Le Tonneau d’or vous offre la meilleure collection de rhums de toutes provenances. Antilles françaises, Caraïbes, vous y trouverez de tout, pour tous les palais, pour tous les budgets. Il y a un Tonneau d’or près de chez vous, jusqu’en bas, à l’intersection de la rue de la Victoire.

ÉPOUSE: Encore!

JONATHAN: Je sais. Je n’ai aucun contrôle. C’est inquiétant.

ÉPOUSE: Tu es pâle, j’appelle ton médecin.

JONATHAN: Attendons demain. Je suis fatigué. C’est sans doute cette nouvelle technologie. Un bogue. S’il fait beau demain, nous pourrions marcher jusqu’à l’hôpital. Voici les prévisions météorologiques pour demain. Vague de temps frais demain matin. Maximum de sept degrés Celsius. La température se réchauffera progressivement en journée, pour atteindre vingt degrés à seize heures. Demain soir, risque d’averse.

ÉPOUSE: Tout ce que tu dis, Jon, il y a un robot qui répond à tout ce que tu dis! Comme si tu étais branché sur un moteur de recherche Internet!

JONATHAN: Ça n’a aucun sens.

ÉPOUSE: Essaie, pour voir. Dis n’importe quoi, une chose absurde que tu aimerais trouver.

JONATHAN: Je ne veux rien.

ÉPOUSE: Invente!

JONATHAN: Absurde? J’aimerais m’acheter un tutu. Chez Boutique Claire, on met le prêt-à-porter à la portée de toutes les danseuses! Toutes les couleurs, toutes les tailles, toutes les danses. Boutique Claire, 15 avenue du Chêne-Bleu, ou Boutique Claire en ligne!

ÉPOUSE: Tu vois! Ils ont fait de toi un esclave! Le nec plus ultra de la pub.

JONATHAN: Je vais exiger qu’on me débranche cette aberrance!

ÉPOUSE: Ça fait sans doute partie du contrat.

JONATHAN: Tu n’as pas lu les clauses?

ÉPOUSE: Qui lit les petits caractères?

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Chez Georgette

Les étrangers qui entrent au café Chez Georgette en ressortent rarement vivants.

C’est un café sur le bord de la grande route, qui traverse du nord au sud la forêt de la Roche-Rouge. Isolé. Pas une autre habitation, pas même une station-service. Le premier village est à cinquante-deux kilomètres au sud, le second à quarante-huit kilomètres au nord.

Au café Chez Georgette, à part les routiers habituels, tout le monde est étranger. Je suis un routier. J’en ai vu des gens entrer, qui ne sont jamais ressortis. J’ignore ce qu’ils sont devenus. Je les ai peut-être rêvés.

Ce matin, il y eu cette femme qui montait du sud, qui s’est arrêtée pour manger un croque-monsieur. Presque jeune, elle ne souriait pas. Éteinte. Ni triste, ni inquiète, ni fâchée. Vide.

Puis il y a eu cet homme, qui descendait vers le sud. Il a commandé un croque-monsieur. C’est ce que choisissent tous les étrangers. Le plat du jour ne les attire pas. Pourtant.

Je ne m’arrête jamais plus de trente minutes dans ce café. Quand des étrangers entrent, ce qui est rare, je les observe. Alors le temps passe vite.

Puisque toutes les tables étaient prises, par les routiers et la femme, l’homme a demandé la permission de s’asseoir à sa table. Elle a haussé les épaules.

Il a ouvert son téléphone pour consulter ses messages, ils le font tous, mais comme il n’y a pas de réception ici, au milieu de la forêt, il l’a reposé. Nerveux. Sourire nerveux.

Les croque-monsieur n’arrivaient pas. Ils devraient vraiment commander le plat du jour, c’est tellement plus simple.

Il a levé les yeux vers elle, lui a parlé de la légende. Les étrangers qui disparaissent dans ce café. Il a ri. Il voulait constater, détromper les superstitieux. On sentait, cela était inscrit dans la brièveté de ses gestes entrecoupés, qu’il avait tout de même un peu peur. Qu’il aurait besoin de se convaincre lui-même.

Elle lui a répondu qu’elle n’y croyait pas, que c’était bête. Il s’est calmé. Ils ont parlé de la route, du croque-monsieur qui n’arrivait pas, ils n’avaient plus faim, voulait seulement faire une pause, il a été question de cinéma, de la ville, de la mer, de longues promenades dont ils se souvenaient, ou qu’ils imaginaient. Il a fini par lui prendre la main, elle a fini par lui donner un baiser. Combien de temps tout cela a duré? Une vie, ça m’a semblé.

Je suis sorti. Dans le stationnement, devant le café, il n’y avait que les camions des routiers. Je les connais tous, ces bahuts. Mais pas de voiture. Comme si ces deux étrangers étaient venus jusque là à pied.

Par curiosité, je suis retourné à l’intérieur. Leur table était prise par un routier. Un type du sud que je connais de vue. Nulle trace d’une femme, d’un homme, de ce qui ressemblait à un nouveau couple.

J’ai demandé à Georgette elle-même ce qui était advenu de ces deux-là. Elle m’a dévisagé comme si je lui racontais des obscénités. Je n’ai pas insisté, j’ai repris la route.

La prochaine fois, je prendrai des photos, pour me prouver que je n’invente rien. Ou je leur dirai de partir en courant, ou je les emmènerai loin, très loin du café Chez Georgette.

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Dodo mon petit choeur

GÉRALDINE: Mes amis, je l’avoue, je m’en vais prendre une douche.

SES AMIS (en choeur): Tu sais que nous t’aimons! Tu es excentrique, boulimique, cadavérique, mais nous t’a-do-rons! À dos rond.

AMI 1 (en solo): Nous l’arrondissons, le dos.

AMI 2 (en solo): Nous l’étirons, le do.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): Des dodos, des dodos, des dominos!

GÉRALDINE: Pourtant, il ne s’agit que d’une douche. Je me plaquerai en dessous, elle m’arrosera, je me laverai, et j’irai faire dodo. Sans faire le dos rond. Et je vous reverrai demain.

SES AMIS (en choeur): Et si le monde s’arrête? Et si la guerre nous arrête? Et si l’injustice nous crucifie?

GÉRALDINE: Je serai propre et reposée. Je me fermerai les yeux. Je serai heureuse, amoureuse, parcimonieuse.

AMI 1 et AMI 2 (en duo): L’amour, la mort, la mourante. Laisse-la couler toute seule. Viens avec nous. Joins notre choeur! Ooooo. Aaaaa. Ooooo.

GÉRALDINE: Je n’ai pas de voix, et puis j’ignore où je vais. Avec vous, je perdrais mon sens. Complètement. Alors que je vous aime, juste là, assez loin, assez près.

SES AMIS (en choeur): Assez loin! Assez près! Loin-près, loin-près, loin-près. Personne! Nous sommes au-dessus, en dessous!

AMI 2 (en solo): Ou peut-être en dedans!

AMI 1 (en solo): Intrinsèque.

GÉRALDINE: N’exagérons pas. Si vous étiez moi, ça se saurait. Ça ne sonnerait pas creux, ça ne résonnerait pas.

SES AMIS (en choeur): Un édifice vient de s’écrouler!

AMI 1 (en solo): En bas dans la rue!

SES AMIS (en choeur): Boom boom, ka ra ta da boom, da boom, ta boom, ra boom, ka ka, ka ka boom!

AMI 2 (en solo): Poussière, tourbillons, raz-de-marée pour la mariée!

GÉRALDINE: Y a pas de mariée! Y a que de l’amour qui s’évapore. Je vais prendre ma douche, une longue douche, et ensuite, bonne nuit, mon petit choeur! Dodo mon petit choeur!

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Bonsoir tristesse

Studio de télévision B. deux cent quarante-neuf spectateurs. Lumières allumées sur la scène.

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

La foule applaudit. L’animateur, Jean-Rino Quoirez, entre en scène au pas de course, bras levé pour saluer la foule, sourire immense (si immense qu’on se demande comment il tient dans un visage si maigre), coiffure lustrée.

VOIX OFF: Mesdames, Messieurs, accueillez votre animateur préféré, Jean-Rino Quoirez! Avec lui la tristesse est toujours drôle!

QUOIREZ: Merci! Merci, merci tout le monde! Vous savez ce que j’ai appris aujourd’hui? Grâce à vous, cher public, chers téléspectateurs à la maison, l’émission Bonsoir Tristesse est numéro un au pays! Merci à vous! Merci!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Aujourd’hui, nous avons trois invités qui tenteront de se classifier pour concourir en quart de finale! Sans plus tarder, accueillons avec entrain notre première personne triste!

PANCARTE: RIEZ

Entre un quidam, survêtement de sport gris, chaussures usées, la quarantaine, mi-chauve.

QUOIREZ: Mon cher, quel est votre nom, d’où sortez-vous?

DUPRÉ: Marcel-Marc-Michel-Maurice Dupré. Je suis de la vallée de la Touelle.

QUOIREZ: La Touelle? Connaît pas! Ça ne doit pas être drôle, là-bas! Encore moins, j’imagine, si on y est né!

DUPRÉ: À qui le dites-vous!

QUOIREZ: Êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui.

QUOIREZ: Pardon? Je n’ai pas bien entendu. Vous, dans la salle, avez-vous entendu?

PANCARTE: NON

QUOIREZ: Vous voyez, personne n’a entendu! Alors, Michel-Marc-Machin, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: C’est Marcel-Marc-Michel…

QUOIREZ: Ça va, pas besoin de recommencer. Monsieur Dupré, êtes-vous un homme triste?

DUPRÉ: Oui!

QUOIREZ: Quoi?

DUPRÉ: OUI! OUI! OUI!

QUOIREZ: Voilà! Faut se faire entendre mon vieux! Maintenant, dites-nous, pourquoi êtes-vous triste?

PANCARTE: POURQUOI

DUPRE: Je suis orphelin, j’ai été élevé par les services sociaux parce que personne ne voulait de moi. On m’a battu, on m’a torturé. J’ai pris beaucoup de dope. Beaucoup. J’ai failli mourir. J’ai trouvé un boulot, j’ai remonté la pente, pendant dix ans j’ai amassé une petite fortune. J’ai rencontré une femme. Nous nous sommes fiancés. Le lendemain, elle a vidé mon compte et je ne l’ai jamais revue. C’était la semaine dernière. Je suis trop triste pour recommencer. Trop fatigué pour me jeter dans la Touelle. Je me vide à vue d’œil.

PUBLIC: Ohhhhh.

QUOIREZ: Merci Dupré! Le public a réagi! Notre tristomètre a enregistré les “oh” du public. Attention! Combien Dupré obtiendra-t-il? Voilà! Soixante-deux! Pas mal Dupré, pas mal!

PANCARTE: APPPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Merci, merci! Maintenant… Dupré, s’il vous plaît, poussez-vous, faites place à la prochaine concurrente. Accueillons avec entrain notre deuxième personne triste!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ma chère dame, quel est votre nom et d’où vous a-t-on sorti?

DUPAS: Mon nom, monsieur, c’est Marion Dupas. C’est ça mon nom. Dupas. Marion Dupas.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Ça va Marion, nous avons compris! D’où peut-on sortir avec un nom pareil?

DUPAS: De Dupas. C’est le nom de mon village. Manon Dupas, rue Dupas à Dupas.

QUOIREZ: Où tout le monde marche du pas de l’oie!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Je parie que c’est ça, votre triste histoire, s’appeler Dupas, venir de la rue Dupas à Dupas. Démoralisant!

DUPAS: Non, monsieur.

QUOIREZ: Racontez, alors, nous sommes curieux. Et vous, cher public, êtes-vous curieux?

PANCARTE: OUI

QUOIREZ: Marion, partagez votre tristesse avec les millions de téléspectateurs de Bonsoir Tristesse!

DUPAS: Personne m’aime, monsieur. Chaque fois que je rencontre un homme ou une femme, j’ai beau tout leur donner, toujours, ils finissent tous par me laisser tomber au bout de deux semaines. Ou moins. Ils me disent que je suis ennuyante, jolie, mais pas intelligente, tendre, mais pas sexy. Je suis lasse, monsieur, désenchantée. Alors je bois du café, et je lis des biographies. J’essaie d’oublier mon existence, mais elle me revient toujours en plein visage, le soir, monsieur, avant de m’endormir. J’ai beau prendre des somnifères, beaucoup, ça n’y change rien. Il y a toujours quelques minutes flottantes où je me retrouve comme je suis, seule, absente de la vie, étrangère. Alors, la plupart du temps, je m’endors en pleurant. Au réveil, je me dis que je pourrais vivre seule, que je n’ai besoin de personne. Mais je me rends compte, monsieur, que je ne suis pas seulement seule. Si ce n’était que ça, ça irait encore. Non, monsieur, je suis une femme que personne ne reconnaît. Je suis invisible.

PUBLIC: Ohhhhhhhhhhh!

QUOIREZ: Oh, Marion! Je crois que votre tristesse est bien triste! Que dira notre tristomètre? Attention. Est-ce que Marion surpassera Dupré? Est-ce que l’invisibilité sera plus puissante que la vacuité? Voilà! Cent dix-huit! 

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Bravo Marion! Restez avec nous. Et vous, Dupré, rentrez donc chez vous. Allez caresser votre petite tristesse dans votre vallée! Accueillons maintenant notre dernière concurrente de la soirée!

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Quelle émission riche en émotions! Ma chère, prenez place. Comment vous appelez-vous, de quel bled nous venez-vous?

LANCTÔT: Jana Lanctôt. Née à Shawinigan-Sud.

PANCARTE: RIEZ

QUOIREZ: Shawini-quoi? Qu’est-ce c’est que ça?

PANCARTE: RIEZ

LANTÔT: Shawinigan-Sud. C’est pas drôle.

QUOIREZ: Mais si, mais si. Ma chère Jane, saurez-vous nous apporter plus de tristesse que cette fameuse Marion? J’en conviens, la pente sera dure à monter.

LANCTÔT: Moi c’est simple. Je suis triste parce que je suis moi.

QUOIREZ: Et c’est tout? Voyons, Jane, forcez-vous un peu. Détaillez! Détaillez! Qu’y a-t-il de si triste à être vous?

LANCTÔT: Je suis moche. Je suis têtue. Je n’aime pas danser. Je n’aime pas le cinéma. Je n’aime pas lire. Je n’aime pas la politique. Je n’aime pas mon boulot. Je n’aime pas ce que tout le monde aime. Je ne sais pas ce que j’aime. Je ne sais pas comment aimer quoi que ce soit. Je n’aime pas les gens raisonnables. Je n’aime pas les gens absurdes. Je n’aime pas les gens qui m’aiment. Je n’aime pas l’amour. Ma vie est d’un ennui mortel, et je me dis qu’il faudrait bien aimer quelque chose, mais quoi? Quoi! Je mourrai dans un brouillard.

PUBLIC: Oh!

QUOIREZ: Oh la la, Jane! Je la trouve pathétique votre tristesse, mais on dirait que notre public ne la trouve pas si triste que ça. Attendons que notre tristomètre nous donne le résultat. Attention. Cher public, chers téléspectateurs, regardons tous ensemble le tristomètre. Voilà! Douze. Une petite douzaine pour Jane!

PANCARTE: HUEZ

QUOIREZ: Pas besoin de vous éterniser, Jane, vous pouvez décamper, nous ne vous retenons pas. D’ailleurs, à entendre votre récit, nous sommes convaincus que nous n’aimez pas être ici, que vous ne nous aimez pas. Allez, houste!

PANCARTE: HOUSTE

QUOIREZ: Voilà, notre gagnante pour ce soir, mesdames, messieurs, Marion! La super-triste Marion!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

QUOIREZ: Marion, nous vous reverrons dans six semaines, pour le début des quarts de finale. D’ici là, chers téléspectateurs, nous nous retrouverons la semaine prochaine pour une autre joute à Bonsoir Tristesse!

PANCARTE: APPLAUDISSEZ

VOIX OFF: C’était Jean-Rino Quoirez, votre animateur préféré!

L’animateur, sourire plus grand que lui, quitte la scène d’un pas joyeux, en agitant les deux bras. Les lumières s’éteignent sur la scène, et s’allument dans les gradins.

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