Carla et Rosario

CARLA: Monsieur l’inspecteur, la situation est corrélativement simple, et vous comprendrez tout dans quelques minutes, si vous me laissez le temps de produire devant vous l’essentiel de l’imbroglio dans lequel je me suis enfoncée bien malgré moi, soyez-en certain, car qui souhaiterait se débattre dans cette soupe sans pouvoir en tirer le moindre bénéfice, la moindre petite douceur, pas même une once d’affection, encore moins d’amour, puisque tout est là, tout sera dit, dans ma quête frénétique mais raisonnable pour un grand amour teinté de passion, flammes, larmes, cris, j’avais décidé de sauter dans ma voiture et de rouler sans m’arrêter, pas même au feu de circulation, à l’intersection de ma rue et du boulevard, je l’avoue, pour me rendre au plus vite chez Rosario, le Rosario que je n’avais jamais vu, certes, mais qui accompagnait chacun de ses messages d’une photo, vingt-sept ans, athlétique, poétique, diabolique, et souvent torse nu, quoique ces images ne m’émouvaient pas, je veux dire, pas à elles seules mais accessoirement parce qu’elles accompagnaient des mots d’amours d’une franchise et d’une limpidité que je n’aurais jamais imaginées chez un homme et cela, si vous les aviez lues vous comprendriez, mais qu’est-ce que je dis, bien sûr vous les avez lues, vous ne faites que ça, fouiner dans les intimités, farfouiller avec votre joli museau blasé, donc vous voyez que ce n’était pas que les photos, c’était un ensemble, tout de lui avait fini par former une existence dont chacune des fibres participait de son essence, en sorte qu’il devenait impossible d’en soustraire une seule sans provoquer l’écroulement général, alors quand il m’a donné rendez-vous devant le théâtre de marionnettes du parc Richetrou, après plus de trois mois d’échanges en ligne, je palpitais, vous savez, le coeur, les poumons, la rate et tout parce que, comme dans toutes les transmutations, un doute persiste, s’installe malgré soi et c’est la raison pour laquelle j’ai combattu si ardemment ce sentiment, pour l’effacer, le terrasser afin d’arriver à lui dans un état de grâce exactement semblable à celui qui nous liait internettement, pour ne rien gâcher, pour ne pas avilir par mes faiblesses une communion si fine, si profonde et sincère qui, de cela je peux en être fière, je suis parvenue à maintenir intacte en conduisant peut-être un peu trop vite, je le concède, vous me direz combien je vous dois, mais tout de même prudemment, si j’en juge par l’absence d’accident dans mon sillage, à part la vieille clôture que j’ai emboutie en me garant devant chez lui, par mégarde, parce que ça n’avait pas d’importance, parce que c’était dans un monde que je quittais et que je ne reverrais jamais, à tel point que j’ai laissé les clefs dans le contact, prête à m’envoler, vaporeuse, et quand j’ai frappé chez lui il n’y avait devant sa porte qu’une âme illuminée, une femme cosmique qui s’apprêtait à vivre une fusion nucléaire, si bien que lorsque la porte s’est ouverte, j’ai senti une immense chaleur m’envahir, me brûler des pieds à la tête, et pendant une fraction de seconde je croyais réallement que je me consumait, là debout sur ce seuil inconnu, mais patemment ça ne s’est pas produit puisque dans la fraction de seconde qui a succédé, je me frigorifiais sur place, le visage levé sur un homme d’une cinquantaine d’années, bel homme comme on dit, pour son âge, mais bedonnant, mi-chauve, nez fatigué, l’oeil papelard, qui s’est mis à parler, un jargon d’où je ne distinguais que de rares mots comme ben belle et plusieurs autres de la même tournure, ce qui m’a fait réaliser que j’avais en face de moi non pas un domestique, un frère ou un père, mais l’homme en chair et en paroles, Rosario lui-même, imposteur, fumiste et déprédateur qui aurait mérité que je le fusille sur le champ, si j’avais eu un fusil, pour m’avoir rejeté dans l’étang de boue d’où je croyais m’être extirpée depuis trois mois déjà, aussi, vous remarquerez que ma réaction a été toute en retenue, et s’il n’avait pas insisté pour m’aider à dégager ma voiture prise dans la clôture, je ne serais pas ici, mais il ne me lâchait pas, et tout en poussant il me baragouinait toujours la même pâtée, d’où se dégageaient encore des ben belle et des amour, ce qui devait correspondre à sa façon de me faire la cour, ou peut-être, plus prosaïquement, à me convaincre de lui faire une pipe, et ça n’arrêtait pas, sa voix grasse et sourde qui m’étouffait, qui me faisait monter la nausée jusqu’à ce que je doive me fermer les yeux et les oreilles pour reprendre des forces, déterminée à sauter de ma voiture et à m’enfuir le plus loin que je pourrais de ce monstre, mais quand j’ai rouvert les yeux, je n’ai d’abord vu que sa grosse tête dégarnie appuyée sur le capot, puis son ventre, et derrière, le mur de sa maison où, mais à ce moment-là je ne m’en étais pas encore rendu compte, ma voiture l’avait écrasé bien malgré moi, car je le répète, fuir m’aurait suffi, mais à cet instant précis, celui où mon pied est tombé malgré moi sur l’accélérateur, je tentais de reprendre mes sens, et si j’ai couru ensuite, ce n’était pas par culpabilité mais simplement pour ne pas m’anéantir, pour ne pas sombrer avec lui, ma tête près de la sienne sur le capot, unis dans le même cloaque à respirer les même relents d’ordures, parce que je ne savais pas qu’il avait, ou qu’il allait, trépasser, parce qu’il l’est bien, du moins c’est ce que j’en déduis à cause de votre tête, qui est mieux que la sienne, rassurez-vous.

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